3 étoiles, H

L’hôtel New Hampshire

L’hôtel New Hampshire de John Irving

Editions du Seuil ~ Publié en 1982 ~ 473 pages

Cinquième roman de John Irving paru initialement en 1981 sous le titre « The Hotel New Hampshire ».

John Berry nous raconte les mille et une péripéties de la vie de sa famille. Celle-ci, un peu excentrique, est composée de son grand-père, de ses parents, de ses quatre frères et soeurs (Frank et Franny, ses deux aînés, et Lilly et Egg, ses deux cadets), du chien, d’un ours ainsi que des employés qui gravitent autour d’eux. Le père est un rêveur qui décide de réaliser ses ambitions. À chaque fois qu’il entreprend un nouveau projet, il entraîne sa famille dans l’aventure. Son grand rêve est de tenir un hôtel digne de ce nom. Il décide donc d’ouvrir l’Hôtel New Hampshire dans l’ancienne école de filles de Dairy. Mais en fait, il y aura trois hôtels du même nom, deux aux États-Unis et un à Vienne en Autriche, dans lesquelles la famille vivra selon le rêve du père qui cherche sans fin son idéal.

Ce roman est une succession d’anecdotes toutes plus loufoques les unes que les autres. Il est très coloré, très surprenant et absurde. C’est à la fois drôle, triste, dur et émouvant. On s’attache facilement aux personnages, on se demande à chaque page ce qui va bien pouvoir leur arriver. La plupart des personnages sont très haut en couleurs, certains sympathiques, d’autres pas du tout. Il y a toujours un « je ne sais quoi » qui rend l’histoire étrange, décalée et toujours contrastée. Les sujets abordés sont souvent durs. Deux de ceux-ci sont le viol et comment survivre après un tel drame et l’amour incestueux. Par contre, il y a toujours une dose d’humour caustique qui rend l’histoire drôle. Mon plus grand reproche est que ce roman part dans tous les sens, ce qui nous laisse l’impression que certains sujets n’ont pas été exploités à leur maximum et nous laisse sur notre faim.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 31 octobre 2011

Vingtième lecture de mon défi 26 livres – 26 auteurs édition 2011

La littérature dans ce roman :

  • « Môme, je peux lire en toi comme dans un livre, me disait encore Franny. » Page 140
  • « Le couple du New Jersey lisait au lit, du moins l’un d’eux : le bruit des pages qui tournaient lentement, le souffle court de l’insomniaque. » Page 144
  • « Frank, du moins l’imaginai-je, était resté dehors à boire la bière froide stockée près de l’entrée de service, ou sirotait ses Pepsi-Cola à la réception, ou encore devant la console de l’interphone – en écoutant Sabrina Jones qui lisait un livre et fredonnait avec sa bouche merveilleuse. » Page 195
  • « Son hurlement me figea net entre le lit et la porte de la salle de bains. Même Doris Wales, qui trois étages plus bas …, dut entendre. Sabrina Jones me dit plus tard que son livre lui avait échappé des mains. » Page 197
  • « – Il n’y aura pas de gangs ! s’écria Frank. Seulement de la musique ! Et des pâtisseries ! Et des gens qui n’arrêtent pas de faire des courbettes et qui s’habillent d’une drôle de façon !
    Nous le regardions avec des yeux ronds, mais nous le savions, il avait lu un tas de trucs sur Vienne ; il avait plongé tête baissée dans les livres que mon père ne cessait de ramener à la maison. » Page 212
  • « Nous nous plongeâmes avec ardeur dans les livres que notre père ramenait de la bibliothèque, et les brochures de l’agence de voyages. » Page 214
  • « Notre père, qui avait lu un livre sur l’antisémitisme en Autriche, se demandait si Freud avait été bien avisé de baptiser son hôtel la Gasthaus Freud; notre père se demandait même, en fait, si, à vrai dire, les Viennois aimaient l’autre Freud. » Page 215
  • « – Qui était Jeannette Heger ? demanda Franny
    – La « tendre amie » de Schnitzler, dit Frank en piquant un fard.

    – Et combien de fois Schnitzler et sa « tendre amie » ont-ils fait l’amour entre 1888 et 1889 ? demanda Franny.
    – Seigneur, dit Frank. Beaucoup ! J’ai oublié.
    Quatre cent soixante-quatre, s’écria Max Urick, qui avait suivi toutes les leçons d’histoire, et avait la mémoire des détails.

    Ronda avait un petit jardin secret, dans sa mémoire et dans son cœur, pour les tendres amies.
    – Moi, je suis une tendre amie, pas vrai ? m’avait-elle demandé, le jour où Frank nous avait expliqué la vie et l’œuvre d’Arthur Schnitzler. » Page 218
  • « – Quelle est la dernière personne à avoir touché Schubert ? demandai-je à Frank.
    Il prit un air méfiant.
    – Que veux-tu dire ?
    – Rien de plus. Quelle est la dernière personne à avoir touché Schubert ?
    Franny éclata de rire ; cette histoire était un petit secret entre nous, et il me paraissait peu probable que Frank la connaisse – j’avais arraché les pages dans le livre de Frank. » Page 219
  • « Il était trop tard pour aller faire un tour de piste – et Franny dormait, donc je ne pouvais aller soulever mes poids dans sa chambre. Sorrow n’avait provisoirement dégoûté de mon lit, aussi essayai-je de lire un livre sur l’épidémie de grippe de 1918 – et tous les gens plus ou moins célèbres qui avaient été emportés. Une des périodes les plus tristes de l’histoire de Vienne, me semblait-il. Gustav Klimt, qui jadis avait qualifié son ouvre de « merde » était mort ; il avait jadis été le maître de Schiele. La femme de Schiele – Edith – était morte, puis Schiele lui-même, encore dans la fleur de l’âge. Je lus tout un chapitre sur les tableaux qu’aurait peut-être peints Schiele s’il avait survécu. À moitié assoupi, je commençais à me dire que le livre tout entier n’était qu’une évocation de ce qu’aurait pu devenir Vienne sans la grippe qui avait ravagé la ville, quand Lilly me tira de ma torpeur… » Pages 236 et 237
  • « Franny et mes haltères reposaient paisiblement dans la chambre de Franny ; Frank – qu’il fût en train de lire, d’étudier l’allemand ou de se documenter sur Vienne – était enfermé dans son monde à lui. » Page 239
  • « Frank s’était déjà plongé dans son dictionnaire allemand, et papa – qui n’était pas homme à regarder en arrière – était assis à l’avant avec Fritz et discutait avec entrain de choses et d’autres. » Page 245
  • « Sa grossesse lui avait inspiré un livre, puis elle avait choisi de se faire avorter et avait écrit un autre livre – une sorte de suite au premier. Lorsqu’elle s’était trouvée enceinte, elle avait arboré sur sa poitrine une inscription en caractères rouge vif, qui proclamait « enceinte » – SCHWANGER ! – avec, dessous, en lettres de même grosseur, la question suivante : « SERIEZ-VOUS LE PÈRE ? » Ce qui avait également inspiré une extraordinaire jaquette pour son livre, dont elle avait abandonné tous les droits d’auteur à diverses causes extrémistes. Elle avait alors choisi de se faire avorter – et d’écrire un nouveau livre, qui avait fait d’elle un célèbre objet de controverse ; elle demeurait capable d’attirer les foules quand elle faisait une conférence et continuait loyalement à faire don de ses gains. Le livre de Schwanger sur l’avortement – publié en 1955, au moment même où l,Occupation touchait à sa fin – avait transformé l’expulsion de cet enfant non désiré en un symbole de la libération de l’Autriche qui, enfin, échappait au joug des puissances occupantes. » Pages 271 et 272
  • « Quant à la jeune Fraulein Fehlgeburt, étudiante en littérature américaine à l’université de Vienne, elle adorait Schwanger. Nous pensions qu’en fait elle était fière de son nom de code « Fausse Couche », peut-être parce qu’à notre idée, en allemand, Fehlgeburt signifiait aussi « avortement ». C’est faux, bien sur, mais dans le dictionnaire de Frank, du moins, il n’existait qu’un seul mot pour « fausse couche » et « avortement » : Fehlgeburt – ce qui symbolise à merveille notre déphasage par rapport aux extrémistes, notre incapacité à jamais les comprendre. Au coeur de tout malentendu se trouve toujours une carence de langage. » Page 273
  • « Ce fut de la bouche de Fraulein Fehlgeburt, dans la Gasthaus Freud – alors que notre père se trouvait en France, et que l’on arrachait notre mère et Egg a l’océan glacé (a la verticale de Sorrow dont le cadavre flottait comme une bouée) -, que nous entendîmes pour la première fois en entier l’histoire de Gatsby le Magnifique; et ce fut le dénouement, ponctué par l’accent autrichien mélodieux de Miss Fausse Couche, qui bouleversa le coeur de Lilly.
    – « Gatsby croyait en la lumière verte, l’avenir orgiaque qui d’année en année s’éloigne davantage de nous. Il nous échappe, mais c’est sans importance », lisait avec enthousiasme la voix de Fehlgeburt, « demain nous courrons plus vite, ouvrirons plus grand nos bras… », lisait Miss Fausse Couche. « Et un beau matin… »
    Fehlgeburt observait une pause, et on aurait dit que, sur ses grands yeux ronds, passait le reflet de cette lumière verte que voyait Gatsby et peut être aussi de cet avenir orgiaque.
    – Quoi ? fit Lilly, le souffle court.
    Un petit écho de Egg se glissa parmi nous.
    -« Aussi, inlassablement, allons-nous de l’avant, conclut Fehlgeburt, proue contre le courant, refoulés sans trêve dans le passé. »
    – C’est tout ? demanda Frank. C’est fini ?
    Il louchait à force de plisser les paupières.
    – Bien sûr que c’est fini, Frank, dit Franny. Comment, tu ne sais pas reconnaître un dénouement ? » Pages 273 et 274
  • « Bien sûr, nous disions-nous, ce n’est pas le livre qui l’a bouleversée à ce point – c’est ce petit passage, « refoulés sans trêve dans le passé ». c’est notre passé qui la bouleverse, c’est maman, c’est Egg, et l’idée que jamais nous ne parviendrons à les oublier. Mais quand nous l’eûmes enfin calmée, Lilly lâcha tout à coup que c’était à la pensée de papa qu’elle pleurait :
    – Papa est un Gatsby, s’écria-t-elle. C’est vrai ! Je le sais !
    Tous ensemble, nous entreprîmes alors de la calmer :
    – Lilly, dit Frank, tu ne dois pas te laisser impressionner par cette histoire d’avenir orgiaque. Ce n’est pas tout à fait ça que voulait dire Iowa Bob quand il répétait que papa vit dans l’avenir.
    – Et puis, il s’agit d’un avenir passablement différent, Lilly, dis-je.
    – Lilly, fit Franny. Tu sais ce que c’est que la « lumière verte » ? Je veux dire, pour papa : sa lumière verte à lui, tu sais ce que c’est, Lilly ?
    – Tu comprends, Lilly, renchérit Frank, comme si tout cela l’ennuyait à mourir, Gatsby était amoureux de l’idée qu’il était amoureux de Daisy; et puis ce n’était même pas de Daisy qu’il était amoureux, il ne l’était plus. Et papa, lui, n’a pas de Daisy, Lilly, poursuivit Frank, en s’étranglant une fraction de seconde.
    Sans doute l’idée venait-elle de l’effleurer que, par ailleurs, papa n’avait plus de femme.
    Mais Lily revint à la charge :
    – C’est l’homme en smoking blanc, c’est papa; papa est un Gatsby. « Il nous échappe alors, mais c’est sans importance… » cita Lilly. Vous ne voyer donc pas ? hurla-t-elle. Il y aura toujours un Il – et cet Il, il nous échappera toujours. Toujours, il réussira à fuir. Et papa ne s’arrêtera jamais. Il continuera à partir à sa poursuite, mais lui, le Il, il continuera toujours à fuir. Oh, je e maudits ! Trépigna-t-elle. Je le maudis ! Je le maudis ! » Pages 274 et 275
  • « Frank avait dix-sept ans quand il traduisit à notre intention la pornographie de Ernst; Franny avait seize ans, moi quinze, Lilly, qui en avait onze, était trop jeune pour écouter. Mais Lilly protestait, si elle avait l’âge d’écouter Fehlgeburt lire Gatsby le Magnifique, elle avait ‘âge d’écouter Frank traduire Ernst. (Avec une hypocrisie typique, Annie la Gueularde refusait de laisser sa fille, Dark Inge, en écouter un mot.)
    « Ernst » était son nom de code à la Gasthaus Freud, bien sûr. Dans le milieu de la pornographie, il prenait un tas d’autres noms. Je n’aime pas décrire la pornographie en détail. Susie l’ourse nous raconta qu’à l’université, Ernst avait donné un cours intitulé « Histoire de l’érotisme dans la littérature », mais la pornographie de Ernst n’avait rien d’érotique. Fehlgeburt, qui avait elle aussi suivi le cours de littérature érotique de Ernst, était la première à reconnaître que l’œuvre de Ernst n’avait rien de commun avec l’authentique érotisme, qui n’a jamais rien de pornographique.
    La pornographie de Ernst nous valait d’avoir des migraines et la gorge sèche. Frank prétendait même que ses yeux devenaient secs quand il lisait la prose de Ernst… Car la pornographie de Ernst n’avait aucun rapport avec le sexe : son domaine était la souffrance, la souffrance sans espoir, la mort, une mort dépouillée du moindre souvenir. … et Frank jeta un jour son livre – les Enfants en route pour Singapour – à la tête du mannequin (comme si le mannequin en était l’auteur.) » Pages 284 et 285
  • « Ce sont les timides qui vont se sentir attirés, prédit Schwanger, comme si elle concoctait un nouveau livre sur la grossesse et l’avortement. « Hôtel New Hampshire », le nom aura quelque chose de familier – quelque chose qui leur rappellera le pays. » Page 296
  • « Je réfléchissais, bien sûr : puisque Frank se savait homosexuel, et puisque Franny avait maintenant une histoire avec Susie l’ourse, peut-être Lilly et moi ne tarderions-nous plus à découvrir la vérité sur nos penchants respectifs Mais, comme toujours, Franny lisait en moi comme dans un livre ouvert. » Pages 296 et 297
  • « Pendant ce temps, Fehlgeburt, encouragée par l’accueil que nous avions réservé à Gatsby le Magnifique, entreprit de nous lire Moby Dick. Après ce qui était arrivé à maman et à Egg, il nous parut tout d’abord difficile d’entendre parler de l’océan, mais nous prîmes bientôt le dessus ; notre intérêt se concentrait sur la baleine, et davantage encore sur les harponneurs (chacun de nous avait son favori), et nous ne cessions de guetter Lilly, nous attendant à la voir identifier papa avec Achab – « à moins qu’elle ne se fourre en tête que Frank est la baleine blanche », chuchota Franny. » Page 297
  • « Et, quelques instants, nous eûmes tous l‘impression d’être dans l’entrepont, sur nos couchettes de marins, prêtant l’oreille au martèlement de la jambe artificielle de Achab qui arpentait nerveusement le pont au-dessus de nos têtes. Un claquement de bois, un bruit sourd d’os. » Page 297
  • « La lecture de Moby Dick se révéla une entreprise tellement monstrueuse que Fehlgeburt prit l’habitude de veiller très tard. » Page 298
  • « Moby Dick coulerait le Pequod et l’unique survivant serait Ishmael qui, inlassablement, raconterait son histoire à Fehlgeburt, qui à son tour nous la raconterait. Pendant mes années d’université, j’essayai souvent de convaincre Fehlgeburt de mon désir de l’entendre lire Moby Dick à haute voix, tout exprès pour moi.
    – Ce livre, je n’arrive jamais à le lire tout seul, l’implorais-je. Il faut que je l’entende de ta bouche. » Page 327
  • « Ce fut dans sa chambre que, une nuit, pour la première fois, j’embrassai Fehlgeburt. Elle venait de terminer le passage dans lequel Achab refuse d’aider le capitaine du Rachel à retrouver son fils disparu. Fehlgeburt n’avait aucun meuble dans sa chambre; en revanche, il y avait trop de livres, et un matelas posé à même le plancher – un matelas à une place – et une lampe de chevet, une seule, elle aussi posée à même le plancher. Une pièce sans joie, aussi ingrate et bourrée qu’un dictionnaire, aussi morne que la logique de Ernst, ce qui pourtant ne m’empêcha pas de le laisser aller sur li lit peu accueillant et d’embrasser Fehlgeburt sur la bouche » Page 328
  • « Se redressant, elle entreprit de se dévêtir; de la façon dont elle marquait d’habitude sa page dans Moby Dick – d’un air indifférent. » Page 328
  • « Elle était aussi mince qu’un recueil de nouvelles, à peine plus grosse que certaines des courtes nouvelles dont elle avait souvent fait la lecture à Lilly. A croire que tous les livres qui encombraient sa chambre s’étaient nourris d’elle, l’avaient consumée – au lieu de l’alimenter. » Pages 328 et 329
  • « Si j’avais voulu qu’elle me lise Moby Dick, si les extrémistes l’avaient choisi pour conduire leur voiture, c’était en fait pour les mêmes raisons. Nous savions, eux comme moi, qu’elle accepterait; rien ne pourrait l’arrêter. » Page 332
  • « Je rassemblai en hâte mes vêtements, vis qu’elle n’avait pas pris la peine de marquer dans Moby Dick l’endroit où elle avait interrompu sa lecture; moi non plus, je n’en pris pas la peine. » Page 332
  • « Je n’avais pas envie de me laisser une fois de plus entraîner dans un débat sur le Quatuor d’Alexandrie – quel était le meilleur ou le pire des romans en question, et pourquoi ? Je n’avais pas envie d’apprendre qui – de Henry Miller ou de Lawrence Durrell – avait tiré le plus grand profit de leur correspondance, Je n’avais même pas envie de parler de Die Blechtrommel, le plus passionnants de tous les sujets de conversation pourtant – peut-être de tous les temps. » Page 332
  • « A ce sujet, Lilly avait adressé à un éditeur de New York le fruit de ses efforts. Il était hors de question qu’elle nous en parle, mais elle avait été contrainte d’emprunter à Franny de quoi payer les frais d’expédition.
    – C’est un roman, dit Lilly, d’une voix humble. Plutôt un peu autobiographique.
    – Un peu ou beaucoup ? lui avait demandé Frank.
    – Eh bien, à dire vrai, il s’agit d’une autobiographie imaginative, dit Lilly.

    – Mais, à mes yeux, vous êtes tous des héros, dit Lilly. C’est pourquoi dans le livres aussi, vous l‘êtes.

    -Comme s’appelle-t-il, ce livre chérie ? avait demandé papa.
    – La volonté de grandir, avait avoué Lilly. » Page 333
  • « Je regrettai que Klimt et Schiele ne fussent pas là pour contredire cet homme, l’homme qui maintenant discourait sur la poésie et la mort de la rime et du mètre ; je ne connaissais pas non plus le poème en question. Et quand il passa au roman, j’estimai qu’il était grand temps pour moi de demander l’addition. Mon serveur était occupé ailleurs, aussi fus-je condamné à subir l’histoire de la mort de l’intrigue et des personnages. Au nombre des victimes de l’hécatombe figurait la sympathie. Je commençais à sentir la sympathie mourir en moi quand enfin mon serveur s’approcha de ma table. La démocratie était la nouvelle victime; elle surgit et disparut avant même que mon serveur ait pu me rendre la monnaie. Et je n’avais pas eu le temps de calculer mon pourboire, que le socialisme avait rendu l’âme.

    – Trotsky, lâcha soudain la jeune fille qui accompagnait le barbu – du ton dont elle eût dit : « Merci ».
    – Trotsky ? fis-je, en me penchant vers leur table, une petite table carrée.

    – Ah, ce bon vieux Trotsky, dis-je. Comme dit ce bon vieux Trotsky : « Si tu rêves d’une bonne petite vie, tu t’es trompé de siècle. » Vous croyez que c’est vrai ? demandai-je au barbu, qui ne répondit rien.

    – Trotsky a été tué à coups de pioche, di le barbu d’une voix morose, en feignant l’indifférence.
    – Mais il n’est pas mort, n’est-ce pas ? demandai-je comme un idiot – avec un grand sourire. Rien n’est jamais vraiment mort. Rien de ce qu’il a dit n’est mort. Les tableaux que nous pouvons voir encore – ils ne sont pas morts. Les personnages des livres que nous lisons – ils ne meurent pas quand nous refermons le livre.

    Et malgré ce qu’avait dit Trotsky, il était mort. » Pages 335 et 336
  • « – Lilly va être publiée !annonça Franny. C’est vrai, un éditeur de New York est prêt à lui acheter son livre. » Page 339
  • « – Combien pouvons-nous espérer tirer du roman, Frank? Demanda papa.
    – C’est le livre de Lilly, dit Franny. Pas le nôtre. » Page 342
  • « – Mais, supposez que nous soyons des héros, dit papa.
    Et tous les yeux se tournèrent vers lui. Oui, voilà qui serait chouette, songeai-je.
    – Comme dans le roman de Lilly ? demanda Frank. » Pages 343 et 344
  • « Bref, des années plus tard, la chère petite Lilly nous envoya par la poste « Les stratagèmes de l’amour », et une nuit, nous devions nous le lire à voix haute au téléphone. » Page 347
  • « Il n’y avait pas la moindre preuve, nous dit-on plus tard, qu’elle eût fait grand-chose après mon départ. Peut-être s’était-elle remise un moment à lire Moby Dick; les policiers avaient fait leur travail, consciencieusement, et constaté qu’elle avait marqué le passage qu’elle lisait. Et moi je savais, bien sûr, qu’au moment de mon départ, l’endroit où elle s’était arrêtée n’était pas maqué. Chose étrange, elle avait mis une marque à l’endroit précis où elle s’était arrêtée de me faire la lecture – comme si elle avait relu la soirée tout entière avant d’opter pour la solution de la fenêtre ouvert. » Page 349
  • « Quant à vous, les enfants, il faudra que vous allés à l’école dit-il. À l’université, ajouta-t-il d’une voix rêveuse.
    Je lui rappelai que nous étions déjà tous allés à l’école et à l’université. Frank, Franny et moi avions même déjà décroché nos diplômes ; et quel besoin avait Lilly de finir ses études en littérature américaine – alors qu’elle avait déjà terminé un roman ? » Page 354
  • « À New York, en 1964, la saison de Metropolitain Opera devait s’ouvrir avec Lucia di Lammermoor, de Donizetti. Je lus cette information dans un des livres de Frank, mais, selon Frank, il est douteux à Vienne, la saison eût pu s’ouvrir avec Lucia. » Page 356
  • « Schanger paraissait figée sur place, comme incapable de choisir entre la grossesse ou l’avortement pour sujet de son prochain livre. » Page 373
  • « Et on ne parla pas assez de Fehlgeburt, de cette façon qu’elle avait de vous briser le cœur en lisant le dénouement de Gatsby le Magnifique. » Page 379
  • « Je me demande souvent si l’éditeur new-yorkais, qui avait offert cinq mille dollars pour le livre de Lilly, aurait prêté attention aux exigences de Frank si nous n’étions pas tous devenus célèbres – si nous n’avions pas sauvé l’Opéra et massacré les terroristes à notre manière, dans la bonne vieille tradition américaine. » Page 380
  • « – L’auteur que je représente s’est déjà attelé à un nouveau livre, dit Frank, l’agent. De plus, en l’occurrence, nous ne sommes nullement pressés. En ce qui concerne la Volonté de grandir, ce qui nous intéresse, c’est la meilleure offre. » Page 381
  • « – Maintenant que je vais être publiée, avait dit Lilly, il est temps que je fasse de vrais progrès. Il faut que je continue à grandir, avait-elle dit, une note de désespoir dans la vois. Mon Dieu, il faudra que le prochain livre soit plus gros que le premier. Et celui d’après, encore plus gros. » Page 382
  • « Comme toujours, Frank charriait une étrange panoplie : ses livres bizarres, ses fringues très particulières, son mannequin de couturière. » Page 383
  • « Frank avait déjà décroché à Lilly un triple contrat. Pour la première édition de la Volonté de grandir, il avait obtenu un tirage de 100 000 exemplaires. Warner Brothers avaient pris une option sur les droits cinématographiques; et il avait conjointement conclu un accord séparé avec Columbia Pictures pour un scénario original des événements qui avaient culminé par l’explosion de la bombe devant le deuxième Hôtel New Hampshire – et l’explosion ratée de la célèbre bombe de l’Opéra. » Pages 389 et 390
  • « Un vrai conte de fées, devait écrire un jour Lilly – de la vie de notre famille.
    Je suis d’accord avec elle ; Iowa Bob lui aussi aurait été d’accord : « Tout est un contre de fées ! » aurait dit Coach Bob. Et même Freud aurait été d’accord – les deux Freud. C’est vrai, tout est un conte de fées. » Page 395
  • « Alors, Franny, qu’est-ce que tu as écrit aujourd’hui ? demanda Lilly.
    – Tous un roman, dit Franny. J’ai trouvé ça terrible, mais c’était indispensable. Quand j’ai eu fini j’ai tout jeté. » Page 396
  • « _Votre confiance me touche, dit Lilly, mais chaque fois que je lis le dénouement de Gatsby le Magnifique, il me vient des doutes. Vous comprenez, c’est tellement beau. Et si je dois ne jamais être capable d’écrire un dénouement aussi parfait, alors, à quoi bon commencer un livre, non ? Il est absurde d’écrire u livre si on ne se croit pas capable d’égaler un jour Gatsby le Magnifique. Bien sûr, tant pis si on n’y arrive pas – si, une fois terminé, le livre n’est en fin de compte pas très bon -, mais il est indispensable de croire qu’il peut être très bon avant de s’y atteler. Et quelquefois, avant même de commencer, je pense à ce sacré dénouement de Gatsby le Magnifique, et ça me démolit, dit Lilly. » Page 397
  • « Frank m’avait fait lire un essai dû à la plume d’un professeur d’histoire de l’université de Vienne – un homme d’une grande sagesse nommé Friedrich Heer. Et c’est précisément ce que dit Heer de la société viennoise à l’époque de Freud (selon moi, cela peut s’expliquer à l’époque des deux Freud!) : « Tous étaient des candidats au suicide sur le point de devenir assassins. » Page 400
  • « À elle seule, cette bonne Susie l’ourse est un vrai conte de fées. » Page 406
  • « Lilly écrivit donc l’indispensable conte de fées, dans lequel, comme prévu, chacun de nous tint son rôle. Et, dans le conte de fées que Lilly écrivit, nous fûmes tous parfaits. » Page 415
  • « Lilly avait fait ses preuves en écrivant un véritable opéra, un authentique conte de fées. » Page 425
  • « Donald Justice devait devenir le héros littéraire de Lilly : il devait même remplacer pour elle le merveilleux dénouement de Gatsby le Magnifique, que Lilly nous avais lu si souvent. Donald Justice avait, avec une éloquence sans rivale, posé la question qui tous nous hante dans notre famille vouée aux hôtels : Comment parler du malheur, et surtout du sien, sinon comme d’une chose parfaitement banale ? » Page 426
  • « – Les rêves ne sont que ‘exaucement déguisé de désirs réprimés, nous déclara notre père à New York, chez Frank, où nous étions tous réunis pour le dîner de Pâques – Pâques 1965.
  • – Te voilà encore à citer Freud, papa, dit Lilly.
    – Quel Freud ? Lança Franny, comme un perroquet.
    – Sigmund, répondit Frank, L’Interprétation des rêves, chapitre quatre. » Page 427
  • « Papa nous avait demandé de lui lire tout Freud » Page 427
  • « Si, comme le dit Freud, un rêve n,est autre chose que l’exaucement d’un désir, dans ce cas – comme le dit aussi Freud – il en va de même des blagues. Une blague est elle aussi l’exaucement d’un désir. » Page 435
  • « Le premier livre de Lilly, la Volonté de grandir, devait rapporter tant d’argent que nous aurions eu les moyens de restaurer l’Arbuthnot-by-the-Sea; et, quand on tourna le film, nous aurions même pu racheter le Gasthaus Freud, par-dessus le marché. » Page 435
  • « Lilly venait souvent, et restait tant qu’elle pouvait y tenir. Mais nous eûmes beau lui offrir l’usage exclusif de tout le premier étage, jamais elle ne s’habitua à travailler dans le bibliothèque.
    – Trop de livres dans cette bibliothèque, disait-elle.
    Lorsqu’elle écrivait, elle avait l’impression que la présence d’autres livres écrasait ses petits efforts. » Page 437
  • « Dans le film inspiré par la Volonté de grandir, Franny décrocha tout simplement le rôle de Franny. » Pages 437 et 438
  • « Pour mon trentième anniversaire, Lilly m’envoya un poème de Donald Justice. Elle en aimait le dénouement et estimait qu’il s’appliquait à mon cas. J’étais à cran à l’époque et envoyai par retour un mot à Lilly : « Qui est ce Donald Justice et comment ce qu’il dit peut-il s’appliquer à nous ? »Mais c’est un beau dénouement qui conviendrait à n’importe quel poème, et je l’admets, c’est ainsi que je me sentais à trente ans. » Page 440.
  • « Et, pour les quarante ans de Frank, je lui envoyai une carte de vœux, accompagnée de cet autre poème de Donald Justice : « Les homme de quarante ans. » Page 440
  • « Quand les foutus critiques s’enthousiasmèrent pour sa Volonté de grandir – quand ils daignèrent enfin lui décerner leurs éloges snobinards – soulignant qu’en dépit de ce qu’elle était, la Lilly Berry de la célèbre famille qui avait sauvé l’Opéra de Vienne, on ne pouvait pas dire qu’elle fût vraiment « un mauvais écrivain », elle avait en fait un talent très « prometteur » – quand ils se mirent à jacasser au sujet de la nouveauté de sa voix, Lilly en conclut simplement qu’elle devait redoubler d’efforts; il fallait maintenant qu’elle s’y mette sérieusement.
    Mais notre petite Lilly avait écrit son premier livre presque par accident; son livre d’était qu’un euphémisme pour sa volonté de grandir, pourtant il la convainquit qu’elle avait un talent d’écrivain, alors qu’elle n’était peut-être qu’une lectrice douée de sensibilité et d’amour, une amoureuse de la littérature qui s’était imaginé qu’elle voulait écrire. … Lorsque grâce au film tiré de la Volonté de grandir, Franny fut devenue célèbre, et lorsque grâce au feuilleton télévisé de Premier Hôtel New Hampshire, le nom de Lilly Berry fut connu de tout le monde, sans doute Lilly eut-elle envie de « se contenter d’écrire », comme disent toujours les écrivains, Sans doute alors, eut-elle simplement envie d’avoir la loisir d’écrire son livre. Seulement, voilà, ce ne fut pas un très bon livre – le deuxième. Elle lui donna pour titre le Crépuscule de l’esprit, titre tiré d’un vers qu’elle vola à son gourou, Donald Justice » Page 441
  • « Peut-être aurait-elle été mieux avisée d’emprunter son titre et son inspiration à un autre vers de Donald Justice : Le temps un arc ployé par son inéluctable échec. Elle aurait pu intituler son livre L’Inéluctable Échec, car c’était bien de cela qu’il s’agissait. » Page 441
  • « C’était un livre courageux, dans la mesure où il s’écartait de tout ce qui était en rapport direct avec la petite autobiographie de Lilly, mais qui s’en écartait pour s’aventurer dans un domaine trop étranger à son esprit pour qu’elle pisse jamais le comprendre; elle écrivit un livre vague qui témoignait à quel point le langage où elle ne faisait que risquer une brève incursion lui était étranger. » Page 442
  • « Selon la théorie de Frank, qui en général ne se trompait jamais au sujet de Lilly, elle éprouva entre autres hontes celle d’avoir écrit un mauvais livre qui fut encensé et qualifié d’« héroïque » par toute une catégorie de mauvais lecteurs passablement influents. Un certain type d’étudiants, tous plus ou moins ignares, furent d’emblée séduits par le côté vague de son Crépuscule de l’esprit; ces étudiants découvrirent avec un immense soulagement que l’obscurité absolue était non seulement publiable, mais encore pouvait donner l’illusion du sérieux. Et, comme le souligna Frank, ce que certains de ces étudiants aimèrent le plus dans son livre était précisément ce qu’elle-même détestai le plus – les introspections qui ne menaient à rien, l’absence d’intrigue, les personnages sans logique ni consistance, l’indigence du récit. » Page 442
  • « L’idée ne lui vint pas de revendiquer un rôle dans le Crépuscule de l’esprit : d’ailleurs, il eût été impossible de tirer un film du livre. » Page 442
  • « Quand il arrive à Franny de boire trop, elle se met en rogne en évoquant l’influence que Donald Justice exerçait sur Lilly; et parfais, Franny se soule au point de blâmer le pauvre Donald Justice pour ce qui est arrivé à Lilly. Mais Frank et moi nous nous hâtons toujours d’assurer à Franny que ce fut sa passion de la qualité qui finit par tuer Lilly; ce fut la fin de Gatsby le Magnifique, qui pourtant n’était pas le dénouement, que choisit Lilly, mais un dénouement dont le sens lui échappait. Et, un jour, Lilly s’exclama : « Après tout, au diable ce foutu Donald Justice ! Tous les bons vers sont de lui ! » Page 444
  • « Frank tomba un jour sur un recueil de poèmes de Donald Justice, Lumière nocturne; c’était l’exemplaire de Lilly, ouvert à la page 20, la page tant de fois cornée, avec, tout en haut, un vers, un seul, entouré de plusieurs cercles – l’un d’eux avec du rouge à lèvres, les autres avec des stylos à bille de couleurs différentes; et même avec un humble crayon. Je ne crois pas que le dénouement puisse jamais être heureux. » Page 444
  • « Au cours de la réunion, le Comité des conférences avait révélé qu’il restait tout juste assez d’argent en caisse pour subventionner soit deux conférenciers, en l’occurrence deux poète d’une notoriété toute relative, soit un seul, mais un écrivain ou poète célèbre, à mois encore de consacrer tout l’argent disponible à satisfaire les exigences financières considérables d’une certaine dame qui parcourait les campus du pays pour « interpréter » Virginia Woolf. Bien que Lilly fût de tout le Département d’anglais la seule à faire étudier certaines des œuvres de Virginia Woolf dans ses cours, elle constata qu’elle était la seule à s’opposer au désir de la majorité d’inviter l’usurpatrice de Virginia Woolf.
    – À mon avis, Virginia Woolf aurait voulu que l’argent aille à un auteur vivant, dit Lilly.  À un véritable écrivain.
    Les membres du Département n’en exigèrent pas moins que tout l’argent soit utilisé pour faire venir la femme qui « interprétait » Virginia Woolf. » Page 454
  • « Un ours avait marqué le début du conte de fées qu’était ma vie; il était parfaitement naturel qu’un ours en marque le terme. » Page 458
  • « Histoire de lui remonter le moral, j’ai essayé de lire au téléphone à Franny un poème de Donald Justice : celui intitulé « À un enfant de dix mois ». » Page 468
  • « – Arrête, m’a couper Franny. Je t’en prie, j’en ai marre de ce foutu Donald Justice. Ses poèmes, je ne peux plus les entendre sans avoir peur de tomber enceinte, ou du moins sans avoir la nausée. Pourtant Donald Justice a raison, comme toujours. Qui h’hésiterait pas à débarquer dans ce monde ? Qui ne repousserait pas le plus possible le début de ce conte de fées ? » Page 468
  • « Comme le savait si bien Lilly, tout est un conte de fées. » Page 473
  • « Ce qui me laisse, bien sûr, seul avec Susie l’ourse – avec son foyer d’aide aux femmes violées et mon hôtel de conte de fées –, ce qui fait que moi aussi je me sens bien. » Page 474
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