4 étoiles, A

Alex

Alex de Pierre Lemaitre

Éditions Albin Michel ~ Publié en 2011 ~ 321 pages 

Quatrième roman de Pierre Lemaitre paru initialement en 2011.

Alex, une jolie jeune femme, est enlevée en pleine rue parisienne à la sortie d’un restaurant. Jetée dans une camionnette elle est conduite dans un hangar désaffecté où elle est séquestrée et torturée. Le ravisseur a tout organisé. Elle se retrouve dans une petite cage suspendue à deux mètres du sol, incapable de bouger, nue et en présence de rats. Son ravisseur lui rend visite pour la nourrir de croquettes pour animaux et pour lui dire qu’il va la regarder crever. Pourquoi infliger cette souffrance à Alex ? Le commandant Verhoeven est bien malgré lui chargé de l’enquête. Celle-ci lui fait revivre l’enlèvement de sa femme et le drame qui en a résulté. Il n’y a pas beaucoup de piste ni d’éléments de preuve et il sera très difficile d’identifier et de localiser le ravisseur. Parallèlement à l’enquête, Alex fait tout son possible pour survivre à cette captivité. Quand la police trouve enfin l’endroit de la séquestration c’est pour constater que la jeune femme n’est plus là. Où est-elle ? Que lui est-il arrivé ?

Dans l’ensemble, c’est un thriller agréable à lire. L’intrigue est palpitante et bien ficelée. L’angoisse et l’horreur sont présentes du début à la fin. Le texte est articulé en trois tableaux où Alex est dépeinte sous différents angles. La grande force de ce roman est de présenter Alex sous des aspects différents de sa personnalité suivant l’évolution de l’histoire. Les personnages sont forts et attachants. La victime est déterminée, voir même systématique tandis que l’enquêteur est brisé par son passé que cette enquête vient raviver fortement. La psychologie des personnages est très bien amenée et prend une place prépondérante dans l’ambiance du roman. Malheureusement, le style d’écriture de l’auteur m’a dérangé. Ses textes manquent de subtilité et de profondeur. Il décrit les actes de violence d’une façon crue et souvent injustifiée à l’histoire.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 10 juin 2012

Lecture en tant que juré pour les Éditions Le livre de poche – Polar 2012 :

La littérature dans ce roman :

  • « Elle sort son livre et demande une fourchette supplémentaire pour tenir les pages ouvertes pendant qu’elle dîne. » Page 9

  • « Il sentait que cet appartement le plongeait dans le désespoir mais il n’avait pas le courage de l’abandonner. Il a interrogé son père (lui, de toute manière, pour répondre clairement aux questions…), puis Louis, qui a répondu : « Pour tenir, il faut lâcher. » Il paraît que ça vient du Tao. Camille n’était pas certain d’avoir bien compris la réponse.
    – C’est Le Chêne et le Roseau, si vous préférez. Camille préférait. » Page 45

  • « Par un concours de circonstances, personne ne s’est étonné de n’avoir plus de nouvelles de lui pendant plus de cinq ans. Il a disparu administrativement sans qu’on se pose de questions, eau coupée, électricité coupée. Depuis 1996, la concierge le croyait à l’hôpital dont il était revenu sans que personne s’en aperçoive. On a trouvé son corps chez lui en 2001.
    – J’ai lu ça dans…
    Le titre lui échappe.
    – Edgar Morin, un truc genre La Pensée… quelque chose.
    – Pour une politique de civilisation, dit sobrement Louis. Il remonte sa mèche de la main gauche. Traduire : désolé… » Page 62

  • « Verhœven jette d’abord un œil circulaire. Appartement modeste, pièces propres, la vaisselle plutôt bien rangée, les outils alignés comme dans la vitrine d’un magasin de bricolage et des réserves de bière impressionnantes. De quoi torcher le Nicaragua. À part ça, pas un papier, pas un livre, ni un carnet, l’appartement d’un analphabète. » Page 83

  • « On a vu sa chambre dans l’appartement du père. Platine de jeux vidéo, posters de foot et Internet clairement orienté « sites de cul ». Si on excepte les dizaines de canettes de bière vides sous le plumard, une vraie chambre d’adolescent. Dans ce cas-là, dans les romans, quand on a peur de ne pas être bien compris, après « adolescent », on ajoute « attardé ». » Page 93

  • « On peut chercher des heures dans le dictionnaire, « malhonnête » est vraiment le mot qui convient pour qualifier l’attitude de Camille. Parce que, pour lui, aucun doute, ce garçon est aussi mort qu’on peut l’être. Ce chantage au fils est une manœuvre assez immorale mais dont il ne rougit pas parce qu’il peut encore permettre de retrouver quelqu’un de vivant. » Page 105

  • « Mentir à une autorité est un exercice très ambitieux qui réclame toutes ces qualités mais à un niveau supérieur. Alors, mentir à la police, vous imaginez… Et Roseline Bruneau n’est pas taillée pour ce genre d’exercice. Elle essaye de toutes ses forces mais maintenant qu’elle a baissé sa garde, Camille lit en elle à livre ouvert. » Page 108

  • « Elle dit quand même le reste, la cafetière électrique, la théière en forme de vache, le récupérateur, les livres de Marguerite Duras, on aurait dit qu’elle ne lisait que ça, elle avait quasiment l’œuvre complète.
    Le jeune a dit :
    – Nathalie Granger… C’est le nom d’un personnage de Duras, je crois.
    – Ah oui ? a demandé l’autre. Dans quoi ?
    Le jeune a répondu, embarrassé :
    – Un film intitulé… Nathalie Granger.
    Le nain s’est frappé le front d’un air de dire, que je suis bête, mais de l’avis de Sandrine, c’était du flan. » Page 116

  • « Elle ne semble pas avoir jamais eu beaucoup de personnalité, on dirait un peu une chambre d’hôtel, une chambre d’hôte. Quelques chromos de guingois sur les murs, une commode dont il manque un pied, on a glissé un livre à la place. » Page 121

  • « – Tu me fais chier, Camille, soupire Le Guen.
    – Bah oui, mon divisionnaire, je te comprends. Mais qu’est-ce que tu veux, comme disait Danton : « Les faits sont têtus ! » Et les faits sont là !
    – Lénine, dit Louis.
    Camille se retourne, agacé.
    – Quoi, Lénine ? Louis remonte sa mèche, main droite.– « Les faits sont têtus », risque Louis, embarrassé, c’est Lénine, pas Danton.
    – Et ça change quoi ? » Page 128

  • « Il est vraiment furieux, sa voix tonne sur la terrasse mais les colères shakespeariennes de Le Guen n’impressionnent que les autres consommateurs. Camille, lui, modeste, regarde sobrement ses pieds ballotter à quinze centimètres du bitume.
    – Pas dix ans, mon commissaire, onze.
    C’est un reproche qu’on pourrait lui faire, entre autres, à Camille, de temps en temps, il a la retenue un peu théâtrale, un peu racinienne, si on veut. » Page 128

  • « Au-dessus d’elle, la planche cède. C’est comme si le ciel s’ouvrait tout entier, telle la mer Rouge dans la Bible. » Page 135

  • « Au début, de ne pas conserver une seule de ces toiles, il s’en est fait tout un roman, il a inventé des théories. La plus impressionnante raconte que disperser toute l’œuvre de sa mère, c’est lui rendre hommage. « Moi-même, pour voir une de ses toiles, je devrai aller au musée », expliquait-il alors avec une satisfaction mêlée de gravité. Bien sûr, c’est une connerie. » page 142

  • « Elle en a profité pour faire un peu de nettoyage par le vide, surtout des bouquins. Hormis quelques classiques, elle jette régulièrement. En quittant la porte de Clignancourt, elle a jeté tout Blixen, tout Forster, en partant de la rue du Commerce, ç’a été le tour de Zweig et Pirandello. Quand elle a quitté Champigny, elle a balancé tout Duras. Elle a des engouements, comme ça, quand elle aime, elle lit tout (sa mère dit qu’elle n’a pas de mesure), et après, ça pèse des tonnes dans les déménagements… » Page 160

  • « Bon, il faudrait bazarder tout ça, ça ne sert à rien, c’est même dangereux de conserver ça, des tickets de cinéma, des pages arrachées à des romans… Un jour, elle jettera tout. » Page 161

  • « Elle prend son temps pour partir, oublie son livre sur la table, revient sur ses pas, le type n’est plus avec ses amis, il est debout, en train d’enfiler sa veste, ses copains font des plaisanteries lourdingues sur ce départ précipité, il est derrière elle quand elle quitte le restaurant, elle sent son regard sur ses fesses, Alex a un très beau cul et sensible comme une parabolique. » Page 163

  • « Si les nuages n’ont pas encore l’aspect farouche du Déluge de Géricault, il y a tout de même plus qu’une menace dans l’air. Il faut se méfier, pense Camille, dans nos petites vies, la fin du monde n’aura pas grande allure, ça pourrait bien commencer comme ça, bêtement. » Page 178

  • « Côté vestimentaire, nickel, le juge. Costume sobre, gris, cravate sobre, grise, l’élégance efficace qui incarne la Justice réfléchie. À voir le costume, tchékhovien, Camille devine que Vidard va la jouer théâtral. » Page 196

  • « Des livres, presque deux cartons. Des poches, exclusivement. Céline, Proust, Gide, Dostoïevski, Rimbaud. Camille lit les titres, Voyage au bout de la nuit, Un amour de Swann, Les Faux-Monnayeurs, mais Louis reste songeur.
    – Quoi ? demande Camille.
    Louis ne répond pas tout de suite. Les Liaisons dangereuses, Le Lys dans la vallée, Le Rouge et le Noir, Gatsby, L’Étranger.
    – On dirait l’étagère d’une lycéenne.
    En effet, le choix semble appliqué, exemplaire. Tous les livres ont été lus et souvent relus, certains tombent littéralement en charpie, des passages entiers sont soulignés, jusqu’à la dernière page parfois. On trouve des points d’exclamation, d’interrogation, des croix grandes, petites, le plus souvent au stylo bleu, parfois l’encre a presque entièrement passé.
    – Elle lit ce qu’il faut lire, elle veut bien faire, elle est appliquée, renchérit Camille. Immature ?
    – Je ne sais pas. Régressive peut-être.
    Camille, lui, les finasseries de Louis, il s’y perd un peu mais il saisit le message essentiel. La fille n’est pas entière. Ou pas finie.
    – Elle parle un peu d’italien, un peu d’anglais. Elle a commencé des classiques étrangers mais ne les a pas terminés.
    Camille a noté ça aussi. Les Fiancés, L’Amant sans domicile fixe, Le Nom de la rose ainsi que Alice, Dorian Gray, Portrait de femme ou Emma sont en langue originale. » Pages 218 et 219

  • « Elle a acheté un rouleau de sacs-poubelle. Elle ouvre le coffre de sa voiture. Des larmes montent qu’elle ne veut pas voir. Elle ouvre les deux petits cartons marqués PERSONNEL et, s’interdisant de réfléchir, elle empoigne tout ce qui s’y trouve, sans regarder, des sanglots se pressent qu’elle ne veut pas entendre, elle fourre tout ce qui lui tombe sous la main dans les sacs-poubelle, les cahiers de collège, les lettres, les morceaux de journal intime, les pièces de monnaie mexicaines, de temps en temps elle s’essuie les yeux du revers de sa manche, renifle mais elle ne veut pas s’arrêter, elle ne peut plus, c’est impossible, il faut aller au bout, quitter tout ça, les bijoux fantaisie, les photos, tout abandonner, sans compter, sans se souvenir, les pages de romans, tout jeter, tout, la petite tête de nègre en bois noir, la mèche de cheveux blonds serrée dans un élastique rouge, le porte-clés, c’est un cœur avec « Daniel » imprimé dessus, son premier grand amour à l’école primaire, l’inscription est presque effacée, enfin, voilà, Alex ferme le troisième sac avec la ligature blanche mais tout ça est un peu trop pour elle, trop fort, trop violent, alors elle se tourne, s’assoit pesamment, s’effondre quasiment sur le coffre ouvert de la voiture et prend sa tête dans ses mains.» Page 234

  • « Camille la trouve étrangement ressemblante à La Victime de Fernand Pelez ; l’effet sidérant que fait la mort quand elle s’abat. » Page 250

  • « – Pourquoi elle gardait toutes ces saloperies, d’abord ? Vous êtes sûr que c’est à elle ?
    Camille écarte les bras. Il met cette réaction au rang des défenses devant la violence de la situation, on rencontre souvent ça, chez les gens choqués, une certaine brutalité.
    – Remarquez, reprend-elle, oui, ça, c’est bien à elle.
    Elle désigne la petite tête de nègre en bois noir. Elle va pour raconter l’histoire mais elle renonce. Puis les pages des romans.
    – Elle lisait beaucoup. Tout le temps. » Page 260

  • « Quand Louis arrive enfin, il est presque quatorze heures. Il commence par les feuillets. Demain dans la bataille pense à moi. Anna Karénine. Des passages sont soulignés à l’encre violette. Middlemarch, Le Docteur Jivago. Louis les a tous lus, Aurélien, Les Buddenbrook, on avait parlé de Duras, des œuvres complètes, mais dans le lot, il n’y a qu’une page ou deux de La Douleur. Louis ne fait pas de rapprochements entre les titres, il y a pas mal de romantisme dans tout ça, on s’y attendait, les jeunes filles sentimentales et les grandes meurtrières sont des êtres au cœur fragile. » Page 260

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2 thoughts on “Alex”

  1. Tiens, tu parles d’une psychologie développée et d’une violence crue, ça doit faire une alternance qui donne un style propre! Je vais voir si je le trouve en biblio plutôt.

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