4 étoiles, B, M

La Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres

La Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres de Daniel Pennac

Folio; Publié en 1997; 286 pages

Deuxième roman de Daniel Pennac paru initialement en 1985 et qui est la première partie de la saga Malaussène.

Au bonheur des ogres

Benjamin Malaussène est bouc émissaire professionnel dans un grand magasin. Officiellement, il est contrôleur technique. Dans les faits, lorsqu’un client se présente au bureau des réclamations son patron le convoque pour lui faire prendre le blâme de façon sauvage. Invariablement le client prend pitié et retire sa plainte. Il est aussi le frère aîné d’une famille peu ordinaire. Il y tient le rôle du père car leur mère est sans cesse en cavale amoureuse. Toutefois le bonheur règne dans cette famille atypique lorsque Benjamin leur raconte une parodie des évènements de sa journée. Quand les bombes commencent à exploser partout où il passe dans le magasin, son emploi de bouc émissaire fera de lui le meilleur suspect. Il attire les regards soupçonneux des enquêteurs de la police et de ses collègues de travail. Afin de s’affranchir de tous soupçons, il va mener sa propre enquête avec deux de ses amis.

Roman très divertissant dont l’histoire allie comédie et enquête policière. Le récit est plein d’humour malgré l’aspect très sombre de l’intrigue. Pennac s’est amusé à exagérer les personnages et les situations et c’est réussit. Les personnages sont tous attachants, surtout les membres de la fratrie Malaussène. Benjamin est l’anti-héros par excellence avec ses malchances, son imagination débordante et son rôle de bouc émissaire. Lors de ses récits aux enfants, Ben nous entraine de façon brillante dans un univers surréaliste et déjanté. Le style du roman est fluide, simple et familier avec une touche d’ironie et d’autodérision qui font sourire à plusieurs reprises. L’histoire, bien qu’un peu tirée par les cheveux, est drôle et le suspense est prenant. Par contre, certaines parties du récit sont répétitive, surtout les nombreuses accusations envers Benjamin. J’ai passé un excellent moment avec ce roman.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 22 février 2013

Lecture de mon Baby Challenge 2013Contemporain

Baby challenge contemporain

La littérature dans ce roman :

  • « Réponse habile, qui satisfait tout le monde : le Petit a eu son histoire d’ogre, Jérémy son récit de guerre, Clara sa dose d’humour ; quant à Thérèse, raide comme un greffier derrière sa table de travail, elle sténographie comme d’habitude l’intégrale de mon récit, digressions comprises. C’est un excellent entraînement pour son école de secrétariat En deux années d’exercices nocturnes, elle a déjà recopié les Frères Karamazov, Moby Dick, Fantasia chez les Ploucs, Gosta Boërling, Asphalt Jungle, plus deux ou trois produits de ma propre cave mentale. » Page 17
  • « Thérèse sténographie absolument tout ce qui se dit, sans distinction, comme si cela entrait dans un même et gigantesque roman. » Pages 36 et 37
  • « Bizarrement, c’est à cet instant que je prends conscience du décor. Il est de style empire, le bureau du commissaire divisionnaire Coudrier. Des tape-culs d’allure pseudo-romaine sur lesquels nous sommes assis, jusqu’au service à café frappé de l’impériale majuscule N, en glissant sur le divan Récamier qui scintille doucement près de la bibliothèque d’acajou, tout baigne dans la végétale lumière d’un tissu mural épinard constellé de petites abeilles d’or. En cherchant mieux, je dégoterais certainement le mini-buste du mini-Corse, une réplique de son mini-galure, et le Mémorial de Las Cases dans la bibliothèque. » Page 55
  • « Je les connais comme je et connais les quelque vingt-quatre mille vignettes des albums de Tintin, leurs vingt-quatre mille bulles, mémoire homéopathique qui fait l’admiration exclamative de Jérémy et du Petit. » Page 59
  • « — Dites-moi, Sainclair, dans quel Tintin un personnage sort-il d’une pièce en déclarant, à propos d’un autre personnage « il me le paiera cher, ce vieil hibou » ?
    Sainclair me répond avec un beau sourire d’enfant :
    — Le professeur Müller dans Le Pays de l’Or Noir. » Page : 74
  • « Julius est égal à lui-même, couché sur le flanc, les pattes parallèles, rigide comme une bonbonne.
    Pourtant son cœur bat. Il résonne dans une cage vide. Un cœur greffé par Edgar Pœ. » Page 75
  • « — Ne te raconte pas d’histoires, Thérèse, l’épilepsie est une maladie courante, bénigne, qui s’attaque aux gens très bien, regarde Dostoïevski… » Page 76
  • « L’atmosphère me semble un peu plus nerveuse que d’habitude. Et en effet, à peine me suis-je fait cette réflexion qu’une lame jaillit au bout d’un poing tendu, pendant que l’autre main rafle les mises. La lame vibre tout contre le bide d’un Noir monumental qui devient gris, comme dans les livres. » Page 78
  • « Côté fiction, Pat les Pattes et Jib la Hyène mènent leur enquête dans les égouts de Paris (merci mon vieux Sue), des fois qu’ils déboucheraient au cœur du Magasin (merci Gaston Leroux). Chemin faisant, ils rencontrent un python neurasthénique qu’ils adoptent incontinent pour meubler leur solitude d’homo-urbanus (merci Ajar). » Page 79
  • « C’est un mois de février tout ce qu’il y a d’hivernal avec une clientèle tout ce qu’il y a de morose. Khomeyni envoie les nouveau-nés au casse-pipe, l’Armée Rouge défend les petits frères afghans jusqu’au dernier, la Pologne change de pogrom, Pinochet tue (Pinochétue), Reagan éponge, la Droite dit que c’est la Gauche, la Gauche dit que c’est la Crise, un poivrot affirme, preuves à l’appui, que c’est la merde, Caroline ne veut pas avouer qu’elle est enceinte, le Secrétaire général du parti communiste souffle dans le ballon à sondages et récolte un alcootest, mais moi, moi, Ubu Roi, « citadelle vivante », je biche tellement que je ne vois pas passer les stations qui me séparent d’Actuel, le mensuel de tous les « moi ». » Page 83
  • « Il n’alla pas passer son concours, et pendant un an ils ne quittèrent pas leur chambre. Je leur apportais des petits paniers de bouffe et de bouquins (parce qu’ils mangeaient, tout de même. Ils avaient même un certain appétit. Et entre leurs voyages interstellaires, ils se faisaient la lecture, parfois même pendant, comme quoi ce n’est pas incompatible.) Dites voir, mesdames, lequel de vos époux cinquante carats vous a sacrifié un grand concours, une pleine année d’études, un an de manque à gagner, comme ça, pour l’Amour, et pour le Roman, hein ? » Page 90
  • « Avec son ossature noueuse pour une maigreur gigantesque, sa chevelure tous azimuts, son regard d’enfant saisi par la surprise adulte, on dirait une créature approximative et beaucoup trop bonne, sortie de la cervelle d’un Frankenstein sous acide pour être lancée sans défense dans un monde qui ne lui fera que des ennuis. » Pages 90 et 91
  • « Tout y passe : « Laissez venir à moi les petits enfants, le chameau, le riche et le trou de l’aiguille, heureux les simples, la première pierre à qui n’a pas péché », pour finir par cette phrase, tirée de Saint Thomas ou d’un autre : « Mieux vaut naître malsain et contrefait que de ne naître point. » » Page 91
  • « Et je lui balance un uppercut au foie, un vrai, avec tout le poids de mon corps. (J’ai appris ça dans les livres.) » Page 92
  • « Ils arrivent gonflés à bloc de légitime indignation et repartent, persuadés, quoi qu’ils aient vécu, vivent ou vivront, d’avoir, ce jour-là, côtoyé le pire : le malheur fait homme – comme dans un conte d’Hoffmann remis au goût du jour. » Page 94
  • « Mais le vieux a la tremblote, il a dû fausser deux ou trois pas de vis. D’où l’excès d’huile pour tenter la « décrispation ». La couverture du beau livre est maculée d’auréoles brunes. (N’avaient qu’à nettoyer leurs armes, avant de les photographier…). Ce soir, Théo éliminera discrètement les cadavres – livre et robinets. » Page 100
  • « Il me trouve les yeux fermés ce que je lui demande : la réédition en collection de poche de ce bon vieux Gadda : L’AFFREUX PASTIS DE LA RUE DES MERLES. N’ayant rien de plus beau à espérer, je me plonge dans les délices de la première page. Que je connais par cœur.
    « Etourdissant d’ubiquité, omniprésent à chaque ténébreuse affaire. Tous désormais l’appelaient don Ciccio, de son vrai nom Francesco Ingravallo, détaché à la « mobile », un des plus jeunes fonctionnaires du bureau des enquêtes, et des plus jalousés, Dieu sait pourquoi ! » Page 100
  • « Même qu’en passant devant moi (qui lève stupidement les yeux de mon livre, pardon Gadda) il me lance un regard chargé de tout le mépris des consciences militantes. » Page 101
  • « — Le Petit ne rêve plus d’ogres Noël ?
    — Il a trouvé dans mon Robert la reproduction de Goya : Saturne dévorant ses enfants, ça lui plaît beaucoup. » Page 103
  • « Hurlements de tibias, bruit mou d’une grosse chute, piaillements divers, et de nouveau le bâton du diable, qui ne me rate pas, cette fois, explosion de mon pauvre crâne, adieu la vie, adieu le jour, adieu la nuit, même cette foutue nuit de merde, adieu…
    « Etourdissant d’ubiquité, omniprésent à chaque ténébreuse affaire…»
    Si le paradis, ou si l’enfer, ou si le néant, c’est retrouver Carlo Emilio Gadda, vivent le néant, le paradis et l’enfer !
    — Elisabeth, un peu de café, je vous prie. Oui, l’inspecteur Ingravallo (mais pourquoi diable l’appelaiton don Ciccio ?) tombé en service commandé sur le trottoir de la rue des Merles a bien besoin d’un petit café.
    — Je crois qu’il nous revient tout doucement.
    Oh ! doucement, s’il vous plaît, tout doucement revenir, le plus doucement possible, je viens de faire la connaissance de la Douleur. Carlo, ne m’abandonne pas, ne me laisse pas remonter, Carlo Emilio, je ne veux pas te quitter !
    — Que dit-il ?
    — Il dit qu’il ne veut pas quitter un certain Carlo Emilio Gadda, et franchement, je le comprends. »
    — Un Italien ?
    — Le plus italien de tous, Elisabeth, doucement avec le café, vous allez l’étouffer.
    L’inspecteur Ingravallo trempait sa plume dans le capuccino, d’où la tranquille nervosité de sa langue… » Pages 105 et 106
  • « — Qui est donc ce Julius, monsieur Malaussène ? Gadda, je connais, mais Julius… » Page 107
  • « Debout devant sa bibliothèque, le commissaire Coudrier récite :
    — « Etourdissant d’ubiquité, omniprésent à chaque ténébreuse affaire…»
    — Gadda.
    — Gadda et vous, monsieur Malaussène. » Page 108
  • « Du temps où j’avais des amis, ils le faisaient à ma place, troquant l’amitié pour la solidarité, le flipper pour la ronéo, les soirées zexquises pour les permanences responsables, le clair de lune pour l’éclat du pavé, Gadda pour Gramci. » Page 110
  • « — Ben !
    Il y a ce cri. Puis, plus rien d’autre. Cri de douleur poussé par une des frangines en me voyant. Laquelle ? Louna a plaqué ses deux mains contre sa bouche. Thérèse, assise derrière son bureau, me regarde comme si j’étais un revenant. (J’en suis un.) Et Clara, debout, laisse ses yeux se remplir de larmes. Puis sa main tâtonnant derrière elle, trouve le Leica qu’elle porte à son œil droit, FLASH ! Voilà l’horreur endiguée, ma tronche assurée de ne pas atteindre les proportions d’Elephant-man. » Pages 114 et 115
  • « — Lui ! hurle-t-elle en me tendant un livre qu’elle vient d’arracher à sa bibliothèque :
    — Aleister Crowley ! (Ah ! oui, Aleister Crowley, le fameux mage anglais, grand copain de Belzébuth : Leamington 1875 – Hastings 1947, je connais…)
    Le livre est ouvert sur une photographie qui est en tout point semblable à la première des quatre photos de Léonard. En tout cas, très ressemblante. Sous la photo, cette légende : La Bête, 666, Aleister Crowley.
    Et, sur la page voisine, ce texte, aux relents sulfureux : « La seule loi est : Fay ce que voudras. Car chaque homme est une étoile. Mais la plupart ne le savent pas. Les athées les plus endurcis sont eux-mêmes des bâtards du christianisme. Le seul qui a osé dire : « Je suis Dieu » est mort fou, bercé par sa chère Maman armée d’un crucifix. Il s’appelait Friedrich Nietzsche. Les autres, les humanoïdes de notre xxe siècle, ont remplacé Jésus-Christ par Mammon, et les fêtes par les guerres mondiales. Ils ne sont pas peu fiers d’être tombés plus bas que leurs prédécesseurs. Après les sublimes avortons, les sordides avortons. Après le règne de l’humain trop humain, la dictature de l’infrahumain…» Page 121
  • « Je me lève posément, le livre de Crowley à la main, c’est un machin recouvert de maroquin vert frappé d’un signe d’or, genre bibliothèque de l’en-deçà (j’ai laissé Thérèse en empiler des tonnes sur ses étagères – « éducateur », tu parles !), je le déchire sans un mot et envoie valser les deux moitiés à travers l’appartement. » Page : 122
  • « Et, comme si ça ne suffisait pas, je me rue sur sa bibliothèque, balayant tout des deux mains : bouquins, grigris et statuettes de tous poils passent en sifflant au-dessus de Julius et finissent en explosion de plâtre polychrome contre les murs de la boutique, jusqu’à ce que la Yemanja des travelots elle-même rende son âme bahianaise aux pieds de Thérèse pétrifiée. » Page 122
  • « En redescendant de chez Lehmann, je passe par la librairie où je dégote un exemplaire de la vie d’Aleister Crowley identique à celui que j’ai déchiré. » Page 127
  • « Voilà le genre de questions que continue de se poser Benjamin Marlowe ou Sherlock Malaussène, ma pomme, en laissant rêveusement glisser son froc à ses pieds. » Page 133
  • « Il a rencontré Dosto dans son voyage en Epilepsie, et Fédor Mikhaïlovitch lui a tout expliqué. » Page 134
  • « Clara qui a grimpé sur nos talons, sous prétexte de me cuisiner à propos d’un sonnet de Baudelaire qu’elle ne comprend pas très bien, s’excuse en souriant. — Il y avait trop longtemps qu’on n’avait pas fait le ménage, Ben, j’ai profité d’un trou dans mes horaires. » Page 143
  • « — Qu’est-ce que Julius peut bien foutre sur cette photo ?
    — Ce n’est pas Julius, bien sûr, c’est un autre chien, Ben, mais dans le même état que Julius à l’époque de sa paralysie ! Il y a du Sherlock Holmes cocaïné dans l’excitation de ma petite sœur, maintenant. » Page 146
  • « — Et puis, je vais te dire, les flics ne vont pas tarder à le coincer, notre vengeur. Ils ne sont pas idiots, ils ont des moyens, ils n’ont pas dû marcher longtemps sur la fausse piste du hasard. C’est une course de vitesse. Zorro n’a plus qu’une demi-longueur d’avance, peut-être même pas. » Page 152
  • « J’ai continué à farfouiller, feuilleter, bref légitimer sa fierté. J’ai fait un petit tour dans la « Mort de Virgile », j’ai glissé sur une édition reliée du « Manuscrit trouvé à Saragosse », et puis, j’ai demandé :
    — Combien avez-vous vendu de Gadda, depuis la réédition en poche ?
    — L’Affreux pastis de la rue des Merles ? Aucun.
    — Eh ! bien vous venez d’en vendre un, j’ai un cadeau à faire. Sa belle tête blanche a fait une moue d’approbation, genre « juste et sévère».
    — A la bonne heure, ça c’est un livre ! C’est mieux que vos élucubrations sur Aleister Crowley ! » Page 153
  • « (Dire que jusqu’ici, je trouvais cette vieille ordure délicieusement sympathique, le grand-père que je n’ai pas eu, et toute cette salade nostalgique…)
    Je lui ai pris mon pauvre Gadda des mains, en me promettant de le désinfecter, et j’ai dit :
    — Merci infiniment, monsieur Risson, à l’occasion je reviendrai causer avec vous. » Page 154
  • « Bordel de Dieu, comment avec un tel paquet de merde en guise de cerveau cette déjection humaine peut-elle aimer Gadda, Broch, Potocki et se trouver d’accord avec moi sur Aleister Crowley ? » Page 155
  • « L’un était planqué derrière le présentoir des cuirs fins, c’était le gros, et l’autre, mister Hyde, à quinze mètres de là, en train de bouffer une religieuse au chocolat derrière des dentelles de dame. J’étais tellement scié que je ne pouvais plus les quitter des yeux. » Page 155
  • « Deux minutes plus tard, toujours aussi sourdingue, j’étais plongé dans les eaux profondes du sous-sol, naviguant à la recherche de Gimini Cricket. Gimini Cricket, c’est ça ! il avait exactement la bonne bouille marrante, camuse et toute lisse à force d’archivieillesse de Gimini Cricket ! » Pages 156 et 157
  • « Théo était occupé à conseiller une grande bonne femme, style Castafiore, dans le coin des papiers peints. » Page 157
  • « — Marinette, est-ce que tu pourrais aller m’acheter un bouquin, hein ? Tu me feras la lecture, quand celui-là sera parti. Je ne sais pas si elle s’appelle vraiment Marinette, mais elle se lève docilement et je l’accompagne jusqu’à la porte. » Page 162
  • « Je vis je meurs je me brûle et me noie
    J’ai chaud extrême en endurant froidure
    La vie m’est et trop molle et trop dure
    J’ai grands ennuis entremêlés de joie
    — Clara, quand tu récites, marque donc les temps. En poésie, les silences jouent le même rôle qu’en musique. Ils sont une respiration, mais ils sont aussi l’ombre des mots, ou leur rayonnement, c’est selon. » Page 165
  • « Et moi je pense à Clara, qui va passer son bac demain et qui ne semble pas avoir compris grand chose à ce sonnet de Louise Labé.
    — Louise Labé, ma chérie, revenons à Louise Labé, récite la deuxième strophe, et tâche de respecter les silences, l’examinateur t’en sera reconnaissant.
    Tout à un coup je ris et je larmoie
    Et en plaisir maint grief tourment j’endure
    Mon bien s’en va et à jamais il dure
    Tout en un coup je sèche et je verdoie
    — D’après toi, de quoi parle-t-elle, Clara ? Qu’est-ce que c’est que ce tremblement de tous les nerfs, ce séisme, ces courtscircuits ?
    — On dirait qu’elle est inquiète, inquiète et en même temps très sûre d’elle-même.
    — Inquiétude et certitude, oui, tu y es presque, récite le vers suivant, rien que le suivant.
    Ainsi Amour inconstamment me mène.
    — L’Amour, ma Clarinette, c’est l’Amour qui nous met dans cet état, regarde ta sœur, par exemple. » Pages 165 et 166
  • « — Qui était-elle, au juste, Louise ? Je veux dire par rapport aux autres de son époque, les Ronsard, les Du Bellay ?
    — Elle était l’être le plus accompli de la Renaissance, la poésie la plus subtile et la barbarie musculaire la plus radicale. Elle maniait l’épée et se déguisait en homme pour participer à des tournois. Elle est même montée à l’assaut des murailles, au siège de Perpignan. Après quoi, elle taillait sa plume d’oie le plus fin possible pour écrire ça, qui enfonce toute la poésie de son temps.
    — Il y a des portraits d’elle ? Elle était belle ?
    — On l’appelait la Belle Cordière.
    Ainsi se poursuit notre promenade, Clara photographiant, moi disséquant pour elle le sonnet sublime, elle me jetant des regards éblouis, et moi pensant, comme le Cassidy de Crosby, que si j’étais prof j’aimerais ce métier pour toutes sortes de mauvaises raisons, dont mon goût immodéré pour cette admiration naïve.
    Après la tombe de Victor Noir c’est au tour du mausolée d’Oscar Wilde d’être bombardé. Théo en veut un agrandissement pour sa chambre à coucher. Foi de Clara, il l’aura. Une fois Oscar Wilde mis en boîte, fin de la promenade, il est temps d’aller chercher le Petit à l’école. Dernière vision sur le chemin du retour : trois ou quatre vieilles marmonnant de sombres incantations sur la tombe d’Allan Kardek. » Pages 166 et 167
  • « Et c’est alors que je craque. Tant pis pour Théo. Tant pis pour le Zorro de service. » Page 175
  • « — Vous faites une tâche déprimante, monsieur Malaussène, et pour tout dire, c’est un miracle que vous ayez tenu si longtemps. D’ici peu, nous vous trouverons une autre affectation. Tenez, la surveillance du rez-de-chaussée, cela vous irait ? Nous songeons à nous séparer de M. Cazeneuve.
    Pourquoi le vieux Gimini Cricket a-t-il disparu ? » Pages 178
  • « Non, Gimini Cricket n’avait pas rempli son contrat. » Page 181
  • « — Oui, des chiffres symboliques, jeune homme, des bêtises. La pire des monstruosités ressortit toujours à l’enfantillage. Bien. Revenons à la surprise, tout de même. Il s’est donc assis en face de moi, Gimini le criquet. Il a placé son index sur ses lèvres pour que je ne laisse pas échapper le cri de ma surprise. » Page 181
  • « Mais six mois qui conduisirent, bien sûr, à la gueule béante des crématoires : « l’Histoire a tranché », comme disait ce faux cul de Risson planqué derrière la muraille de ses livres. » Page 182
  • « — Vous le savez comme moi. Six individus d’horizons divers, rassemblés dans le même mépris pour ce que Aleister Crowley appelait les « sordides avortons du XXe siècle », mais bien résolus à jouir le plus complètement possible du bouleversement de la fourmilière.
    — Le Professeur Léonard en faisait partie ?
    — Il en était. C’est lui, surtout, qui se réclamait d’Aleister Crowley. Un autre s’apparentait à Gilles de Rays, et ainsi de suite, tous rassemblés dans un syncrétisme démoniaque qu’ils prétendaient être l’âme de leur temps. C’est cela, jeune homme, ils étaient l’âme de leur époque, une âme qui se nourrissait de chair vive. » Page 183
  • « — En temps de famine, Gilles de Rays ouvrait ses celliers pour attirer les enfants. Eux leur offraient le Royaume des Jouets. » Page 184
  • « Il nous a fait changer six fois de métro, mon Gimini. » Page 184
  • « Si jamais mon vieux Zorro à Légion d’honneur lisait ça, il lui faudrait réviser mes saintes mensurations. » Page 186
  • « Voilà ce que c’est. On se prépare à la jouissance du siècle, et, le moment venu, elle a un goût de Fernet Branca. » Page 189
  • « Tout cela avec le procès de Sainclair qui se profile, la ruine à l’horizon, la prison peut-être, le déshonneur en tout cas, et (à moi, Zola !) la déchéance alcoolisée. » Page 190
  • « — Entre nous, nous l’appelons familièrement la Reine Zabo. (Va pour la Reine Zabo, nous sommes entre nous.) » Page 194
  • « Une demi-heure que j’attends l’apparition de la Reine Zabo. Je me suis d’abord dit que les bouquins me tiendraient compagnie, j’ai modestement fait face à la bibliothèque, j’ai tendu la main avec respect, j’ai tiré un volume avec précaution : couverture vide.
    Pas de bouquin à l’intérieur.
    J’ai essayé ailleurs : idem. Il n’y a pas un seul livre dans la pièce !
    Rien que cet étalage de jaquettes peinturlurées. Pas de doute, tu es bien chez un éditeur, Malaussène. » Page 194
  • « C’est cet instant de bonheur que choisit la Reine Zabo pour faire son entrée. La Reine Zabo ! » Page 195
  • « — Ah ! non, monsieur Malaussène, pas de malentendu entre nous, ce n’est pas pour votre livre que je vous ai fait venir, nous n’éditons pas ce genre de fadaises ! » Page 195
  • « — Ecoutez, monsieur Malaussène, ce n’est pas un livre, ça, il n’y a aucun projet esthétique, là-dedans, ça part dans tous les sens et ça ne mène nulle part. Et vous ne ferez jamais mieux. Renoncez tout de suite, mon vieux, là n’est pas votre vocation !
    Le Page Gauthier aimerait être invisible. Moi, elle commence à m’animer les intérieurs, la Reine Zabo.. » Page 195
  • « Elle me fait l’effet d’une petite fille surdouée de cinquante balais, qui n’en revient pas encore de la vivacité de son intelligence, la Reine Zabo. » Page 196
  • « Ça y est, j’ai compris ce qui cloche, chez elle.
    C’était un être sensible, dans le temps, la Reine Zabo, une petite fille qui souffrait des maux de l’humanité entière. » Page 197
  • « L’autre Ecouteur a tout de suite pigé que l’humanité la gênait aux entournures, cette enfant vive, et, patiemment, canapé après canapé, il en a extirpé jusqu’à la plus petite racine, et il a planté du social à la place. Voilà ce que c’est, la Reine Zabo. » Page 197
  • « Et je réalise que je n’ai pas cessé une seconde de penser à ce moment depuis notre randonnée souterraine, l’autre nuit, avec Gimini le Criquet. » Page 198
  • « Il est dix-sept heures trente. Gimini n’est pas encore arrivé. » Page 198
  • « Sa copine la belette est occupée à remettre en ordre les étalages bouleversés par les mômes durant la marée de quatre heures. Gimini n’est pas là. » Page 198
  • « Mon petit vieux a eu un gentil sourire : « Lisez-vous des romans, parfois ? » J’ai répondu que oui, et plus que parfois. « Alors vous savez qu’il ne faut pas croquer d’un coup toutes les surprises de la fiction. » J’ai pensé que « croquer » était bien un verbe de son âge. Mais j’ai pensé aussi : fiction ? « Fiction ? » « Parfaitement, imaginez-vous quelque part dans un roman, cela vous aidera à combattre votre peur. » Il a ajouté : « Peut être même à en jouir. » C’est là que j’ai commencé à ne plus le trouver tout à fait net. Et à avoir la trouille. Une pétoche larvée qui ne m’a plus lâché d’une seconde. Avec effets secondaires liquéfiants. « Vézarde », dirait Rabelais. (Chiasse, quoi.) » Pages 198 et 199
  • « Il est à l’autre extrémité du rayon. Il tripote le King Kong robotisé qui, avec cette femme évanouie dans ses bras, avait achevé de me saper le moral après l’arnaque du plongeur sous-marin. » Pages 199 et 200
  • « Fais ton boulot de flic ! Ramasse Zorro et sa proie ! » Page 200
  • « Gimini m’a vu. Il me sourit. » Page 200
  • « Il suffisait que je connaisse l’heure et le lieu pour être la sainte caution de cet assassinat ! Zorro s’est bien contenté de la présence de Thérèse, la dernière fois. » Page 201
  • « Et tout à coup, je vois ses yeux à lui, l’autre, là-bas, Gimini, qui me regarde. » Page 201
  • « — Pourquoi ?
    Pourquoi moi ?
    Pourquoi m’avoir refilé le chapeau à moi ?
    Gimini n’est plus là pour me répondre. » Page 204
  • « J’ai décroché mon téléphone et j’ai appelé la Reine Zabo. » Page 211 
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