5 étoiles, M

Même le mal se fait bien

Même le mal se fait bien de Michel Folco.

Éditions Stock no P2090; publié en 2008 – 731 pages

Quatrième roman de Michel Folco paru initialement en 2008.

Même le mal se fait bien

Marcello Tricotin est le petit-fils de Charlemagne, un des fameux quintuplés Tricotin. Marcello est instituteur à San Coucoumelo, son village natal. Il passe plus de temps à étudier les insectes dans le grenier de la maison familiale qu’à fréquenter les gens. Lors de la lecture du testament de son père, il apprend qu’il a un demi-frère. Une des clauses lui impose de le retrouver afin de bénéficier des biens légués. Après plusieurs années de tergiversation et de craintes, Marcello quitte son village et part à la recherche de son demi-frère. Ce voyage sera initiatique et très éprouvant pour lui. Dans ce périple mouvementé au royaume austro-hongrois, il découvrira l’histoire de sa famille et plus particulièrement la vie de son père et de son grand-père. Marcello reviendra à San Coucoumelo changé, il sera devenu un autre homme et il bouleversera la vie des habitants de son village.

Excellent roman historique que ce dernier volet de la trilogie sur la famille Tricotin. Folco continue avec brio à nous présenter les membres de cette famille avec leurs aventures rocambolesques. L’humour noir est omniprésent et toujours aussi décapant. Avec ce style d’humour, les événements anodins deviennent franchement hilarants. L’écriture est dense avec des citations de plusieurs livres scientifiques et philosophiques de l’époque. Folco profite du voyage de Marcello pour faire un portrait de la société du début 1900. Il dépeint entre autre les conditions de voyage, le fonctionnement de la science et ses errements, la vie et le fonctionnement d’une maison close. Les références aux us et coutumes de l’époque sont très étoffées. Petit bémol par contre, il y a beaucoup de personnages, il n’est pas facile de les mémoriser, ceci n’enlève rien à ce roman. En définitive, une lecture très divertissante et éducative à la fois.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 6 juillet 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Sitôt rentrée à la villa, Gloria ordonnait à Policarpo de récupérer les bibles et les prie-Dieu des Benvenuti qui se trouvaient dans l’église depuis deux siècles. »  Page 41
  • « L’animal vit au jour le jour et n’a aucune richesse car il ignore le travail, producteur d’économies de réserves et de biens, et c’est parce que l’animal ignore le travail, que l’animal ignore la guerre.
    Guilietta faisait la lecture à Charlemagne.
    Elle marchait de la fenêtre au cercueil en lisant à voix haute Réflexions sur la guerre et dur la manière de la faire, un ouvrage de six cent trente-cinq pages écrit par le très savant général-comte Maximilien-Alexandre de Bruck. La dédicace sur la page de garde rappelait l’époque où de Bruck était cadet gentilhomme à l’École royale militaire en même temps que Bonap et les frères Tricotin.
    Or les seuls animaux qui connaissent la guerre à la façon des hommes sont les rats, les termites, et surtout les fourmis. Vous remarquerez que ce sont aussi les seuls dans le monde des bêtes qui sont propriétaires, qui possèdent d’abondantes réserves et d’innombrables biens, tous bons à butiner. »  Pages 42 et 43
  • « Aussi, passait-elle ses journées à farfouiller dans les malles du défunt à la recherche d’émotion. Elle était ainsi tombée sur l’ouvrage du général de Bruck et s’était émue aux larmes en découvrant que la page 25 avait été cochée par le pouce graisseux de son bien-aimé qui avait laissé une belle empreinte digitale. Ses larmes séchées, elle avait aussitôt entrepris de contrecarrer le destin en lisant au mort les six cent dix pages restantes.
    De tout temps, Charlemagne avait trimballé des livres. Au début, en Vendée, il les serrait dans son portemanteau, mais avec le nombre grandissant de châteaux pillés – beaucoup possédaient de belles et grandes bibliothèques -, il les transportait dans des fourgons régimentaires. Lire, chez lui, n’avait jamais été une activité passive. Il suffisait de consulter les ouvrages de sa bibliothèque de campagne pour voir qu’il les avait quasiment réécrits à coup de copieux commentaires en marge, de généreux soulignages, d’épaisses ratures capable de caviarder des paragraphes entiers.
    … Ô combien il est tristounet d’imaginer que le premier art inventé par les hommes ait été précisément celui de se nuire, et que, depuis le commencement des siècles, on ait combiné plus de moyens pour détruire l’humanité, que pour la rendre heureuse…
    Guilietta cessa de lire ; une berline de louage venait d’apparaître en bas du cardo. » Pages 43 et 44
  • « Elle poursuivit sa lecture.
    … le général von Clausewitz m’a dit un jour qu’on ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre une absurdité. La guerre est un acte de violence et il n’y a pas de borne à la manifestation de cette violence. Bref, dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, les erreurs dues à la bonté d’âme sont précisément la pire des choses. Ainsi, on a parfaitement le droit de bombarder les hôpitaux puisqu’ils remettent sur pied ceux que les armes ont mis hors de combat… ainsi il est absolument licite d’exterminer jusqu’au dernier les enfants de l’ennemi, futurs ennemis de la patrie et graines de revanchards… comme il est tout naturel d’exterminer les femmes de l’ennemi pondeuses de mêmes mentionnés plus haut.
    Des coups discrets contre le battant l’interrompirent. Elle ferma le livre et le déposa sur le bord du cercueil. »  Page 44 et 45
  •  « Filomena entre sans frapper. Elle avait changé sa robe noire de tous les jours pour sa robe noire du dimanche et elle portait son plus beau tablier du dehors, festonné, brodé, garni de dentelles.  Elle tenait son missel et son chapelet serré contre sa poitrine plate. »  Pages 59 et 60
  • « – Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est venue devant moi car la Terre est remplie de violence à cause des hommes ; voici que je vais les détruire, ainsi que la Terre ».
    Le père Zampieri lisait la Genèse avec le ton, une lecture traditionnelle en cette veille de nouvel an. »  Page 87
  • « – « Fais-mo9i une arche en bois de cyprès, ajouta Dieu à Noé. Tu la disposeras en cellules et tu l’enduiras de bitume à l’intérieur et à l’extérieur. Voici comment tu la feras : de trois cents coudées sera sa longueur, de cinquante coudées sa larguer, de trente coudées sa hauteur. Tu feras à cette arche un toit et tu l’achèveras à une coudée au-dessus. Tu mettras l’entrée de l’arche sur son côté et tu feras un premier, un deuxième et un troisième étage… »
    Julio Tomasi leva la main.
    – Mon papa, y dit qu’il y a erreur sur les dimensions. Y dit que c’est pas possible qu’un bateau aussi petit ait pu contenir toutes les bêtes du monde entier, même si y en avait que deux de chaque. Y dit aussi que le bois de cyprès c’est du bois de cimetière, pas du bois de marine.
    Venant du cadet des fils de Benito Tomasi le charpentier-menuisier, l’objection avait du poids, aussi Cesario la considéra gravement avant de répliquer :
    – Tu rappelleras à ton mécréant de père que la Bible est inspirée par Dieu, et donc que chaque mot qui la compose est sacré et divin Dieu n’a donc pas pu commettre d’erreur sur les dimensions puisqu’Il est infaillible.
    Dès la première année de séminaire on lui avait enseigné à n’exercer son bon sens que sur des sujets non religieux.
    Un autre enfant leva la main. Il voulait savoir ce qu’était le bitume.
    – Ça rend le bois étanche et c’est tout noiraud, répondit Julio avant le curé.
    – Alors l’arche de Noé il était tout noiraud ? » Pages 87 et 88
  • « Plus tard, attablé dans son presbytère, le curé avait ouvert l’Ancien Testament à la page du Déluge pour convertir en mètres les mensurations données en coudées par Dieu. Il se révéla que l’arche mesurait cent trente-cinq mètres de long, vingt-deux mètres de large et treize mètres cinquante de haut. Un espace terriblement exigu pour loger Noé, sa femme, leurs fils, les femmes de leurs fils et leurs enfants, sans oublier la totalité des espèces animales, à l’exception des poissons, ces petits privilégiés qui furent les seuls à ne pas subir la colère divine.
    – Comme c’est étrange, admit-il à contrecoeur en refermant le livre sacré. »  Page 95
  • « Attilio proposait également deux marques de cigarettes – des Macedonia à 3 centesimi, et des Djubek à 4 centesimi – trois sortes de cigares des Manille à 30 centesimi, des Tascani à 20 centesimi et des Cavour à 10 centesimi appelés puants parce qu’ils puaient – des boîtes d’allumettes, des lampes-tempête, du pétro9le en bidon de dix litres, des almanachs périmés, du sel, du poivre, du café en grains acheté à la brulerie du Dragon de Riccolezzo, des pains de sucre, des pains de savon, du chocolat en plaquettes, des aiguilles à coudre, des aiguilles à tricoter, des arrosoirs à vingt-cinq trous, des moulins à café pinceurs de cuisse, de l’engrais par sacs de vingt kilos, autrement dit, tout ce que le village ne pouvait ni produire ni fabriquer. »  Page 97
  • « Une année d’observation quotidienne lui avait suffi pour rédiger son fameux essai sur L’Esprit de la ruche. »  Page 112
  • « Près de l’encrier, il y avait une enveloppe non cachetée adressée à la librairie turinoise Rosenberg et Sellier. Il l’ouvrit. C’était la commande d’un livre, Die Traumdeutung, écrit par le Dr Sigmund Freud. »  Pages 125 et 126
  • « Marcello n’était pas plus haut qu’une quinzaine de pommes (huit ans) lorsque son père l’avait inscrit au très sélect pensionnat Les Fils Aînés du Droit Savoir, le seul établissement turinois qui ne fût pas sous emprise religieuse et qui se réclamait de Friedrich (Nietzche) et d’Arthur (Schopenhauer). »  Page 135
  • « Enseignait itou à l’Académie, le Pr Serafino Patereccio, un louche individu convaincu que la maladie était un don de Dieu, et donc que le devoir de l’honnête chrétien était de la supporter avec joie et patience, tel un signe d’élection. Grâce à lui, Marcelle apprit par cœur ce qu’il fallait dire en cas de brûlures au premier, deuxième et troisième degré : Ô feu de l’enfer perds ta chaleur comme Juda perdit ses couleurs en trahissant Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le jardin des Oliviers. »  Pages 136 et 137
  • « La mairie se fendit de dix nouveaux pupitres, d’un tableau noir, de dix paquets de craies blanches, d’une grande carte du Piémont, d’une plus petite carte du royaume d’Italie, de livres d’histoire, de géographie, de grammaire, d’arithmétique. »  Page 139
  • « Attilio lui pinça la joue et la secoua. Il avait lui dans un almanach que c’était un geste familier chez Napoléon. »  Page 147
  • « Dans une autre poche il glissa sa grosse loupe d’entomologiste, deux cahiers neufs, six crayons à mine noire, le Waterman et son encrier métallique d’encre bleue, un ouvrage sur les arachnides teutonnes (Die Preussische Spinnen d’Anton Menge), un dictionnaire allemand, deux guides Baedeker, celui sur l’Italie septentrionales et celui sur l’Autriche-Hongrie. »  Page 152
  • « En attendant de se rendre à Riccolezzo pour en recruter un nouveau, Attilio remit en vente les vieux Almanacco medicinale qu’il avait achetés au temps où il voulait faire du tort au Dr Tricotin. »  Page 164
  • « Un dimanche de mai, Attilio s’invita chez son gendre pour sonder ses intentions. Il le trouva au grenier, assis sur une chaise longue, en train de se ronger l’ongle de l’index droit en lisant un ouvrage de Charles Ferton sur les hyménoptères.
    Il lisait le chapitre consacré au pompile, une féroce petite guêpe qui vivait exclusivement aux dépens des araignées. »  Page 164
  • « Marcello referma son livre comme on claque une porte. »  Page 165
  • « San Coucoumelo.
    Altitude 415.
    Habitants 890.
    Village piémontais pittoresque, construit sur l’emplacement d’un castrant romain du Bas-Empire.
    Admirablement situé sur les contreforts du mon Viso.
    Bac à horaires irréguliers.
    Diligence bihebdomadaire de Riccolezzo.
    Auberge-bazar. 6 chambres. Prix à débattre. Confort rustique.
    Belle église romane de XIe siècle, charmante façade restaurée au XVIIIe. Intéressantes allées collatérales couvertes d’ex-voto.
    Dans l’absidiole gauche on admirera un reliquaire de XVIIe contenant diverses reliques du père Aureliano Coucoumelo (1491-1528) canonisé par Clément VII. Fresques assez grossières dans le déambulatoire décrivant son martyre.
    Pèlerinage en août.
    Les amateurs d’art funéraire, ainsi que les scoptophiles, se rendront à l’extrémité sud du cardo visiter le camposanto où s’élève l’imposant mausolée néoroman en marbre de Carrare renfermant un sarcophage vitré contenant la momie du général-baron Charlemagne Tricotin de Racleterre (1763-1813).
    Guide Baedeker de l’Italie septentrionale (1894). »  Pages 166 et 167
  • « Depuis 1871, date à laquelle le Dr Tricotin avait convaincu Karl Baedeker d’inclure San Coucoumelo dans son guide de l’Italie septentrionale, il arrivait que des excursionnistes fassent le détour. Dès les beaux jours, leur petit guide rouge en main, on les voyait visiter la belle église romane de XIe siècle à la charmante façade restaurée au XVIIIe ; on les voyait faire le tour des ruines d’Acquoe Vivoe çà et là dans le village ; certains demandaient la direction du cimetière avec l’intention d’admirer l’imposant mausolée néoroman en marbre de Carrare renfermant un sarcophage vitré contenant la momie du général-baron Charlemagne Tricotin de Racleterre (1763-1813). »  Page 169
  • « Préparer une absinthe n’était pas une mince affaire. Un rituel de petits gestes y participait. Le final de l’opération – lorsque les premières gouttes d’eau sucrée transformaient le liquide émeraude en liquide opalin – relevait de la transmutation alchimique. D’ailleurs, la Bible ne s’y trompait pas en présentant le divin breuvage comme l’alliance contre nature du miel et du fiel ; comme d’habitude avec ces culs-bénits, ce qui était trop bon était forcément péché. »  Page 179
  • « Là, n’ayant rien de mieux à faire, il ouvrit le manuel du voyageur de Herr Baedeker qui débutait par ces quelques vers de mirliton :
    Qui songe à voyager
    Doit soucis oublier,
    Dès l’aube se lever,
    Ne pas trop charger,
    D’un pas égal marcher
    Et savoir écouter.
    Après un regard dubitatif vers sa malle-cabine, il poursuivit sa lecture en tripotant le bouton de fièvre qui prospérait sur l’extrémité de son nez.
    La question des langues n’est pas une de moins embarrassantes pour l’étranger voyageant dans les pays austro-hongrois. Là comme ailleurs, une certaine connaissance de la langue du pays est une condition désirable pour jouir du voyage, nécessaire même pour visiter les contrées écartées. Si l’on ne sait pas au moins l’allemand, il faut s’attendre à quelques désagréments inévitables et même à être plus ou moins exploité par les commissionnaires, les garçons, les cochers, les concierges, etc., et cela malgré les renseignements détaillés donnés dans ce livre. »  Page 184
  • « Il lui tourna le dos et sembla s’intéresser aux livres dans l’armoire – la plupart des ouvrages traitaient des maladies vénériennes – puis il demanda :
    – Quel genre de femme était-ce ? »  Page 190
  • « Chacune des Diane était armée d’un petit arc modèle Robin Hood et portait pour tout vêtement un carquois en bandoulière et une paire de chaussettes blanches dans des bottines vernies à lacets rouges. »  Page 195
  • « Voyant son passager bâiller, il prit la direction de la piazza Dante formée de beaux palais armoriés aux façades tarabiscotées de style baroque. »  Page 202
  • « – Et la tomba di Giulietta, vous voulez la voir ou pas ?
    Le brougham s’était arrêté devant l’entrée d’un joli cloître néoroman.
    Marcello descendit, plus pour se dégourdir les jambes que par intérêt pour ce couple de crétins romantiques. »  Page 202
  • « – Suivez-moi, je vais vous montrer la tombe, et ensuite, si vous le souhaitez, je vous emmène via Cappello où se trouve la maison familiale de Capuletti, la même où est le balcon.
    Marcello vit une sorte de cuve de marbre rougeâtre à demi enterrée Trois couples entouraient un vieux guide à l’accent vénitien qui roulait des yeux et faisait de grands gestes en mimant la scène finale où Juliette, sortant de sa torpeur, découvre ce couillon de Roméo, encore tiède mais tout à fait mort. Le guide se poignardait le côté droit de la poitrine avec son poing serré, lorsque Marcello, charitablement, lui fit remarquer que le cœur se trouvait à gauche. »  Pages 202 et 203
  • « Après un regard furtif à droite et à gauche, il s’enhardit à proposer, en échange de cinquante lires solamente, un morceau de pierre détaché du fameux balcon ; puis, tel un toréador portant l’estocade, il sortit de sa poche intérieure une mèche de cheveux ayant appartenu à Giulietta Capuleti et une mèche de cheveux ayant appartenu à Roméo Montecchi.
    – Ce sont mes dernières, juré craché. Profitez-en … à cent lires pièces ; et si vous me prenez les deux, moi, Enzo Cartapaccio, le morceau de balcon je vous le ristourne per niente. »  Page 203
  • « Le souper terminé, Marcello eut la curiosité de vérifier si le pot de chambre de Hofer était vide. Bien lui en prit, car il vit au fond quelque chose de brunâtre et de très desséché qui ne pouvait être qu’un authentique étron – vieux de quatre-vingt-onze ans – du héros tyrolien. Dommage que son père ne fût plus de ce monde. Lui qui avait écrit et publié Le Culte de la charogne – un essai de trois cents pages sur l’industrie des reliques sacrées chez les chrétiens – aurait eut à gloser devant un tel spécimen. »  Page 208
  • « Avisant Marcello qui consultait son Baedeker Autriche-Hongrie, il l’avait prévenu que la lecture en train rendait aveugle et que n’importe quel couillon savait ça. »  Page 211
  • « Il n’est pas rare que les cochers viennois cherchent à surfaire : il est donc prudent de s’entendre avec eux avant de monter e voiture. Il est d’usage de donner de forts pourboires, surtout aux fiacres (un krone et plus), avait-il lu dans le Baedeker. »  Page 212
  • « – Monsieur le professeur Freud ?
    – Oui, qui le demande ?
    – Je m’appelle Marcello Tricotin et je suis maître d’école à San Coucoumelo… C’est un petit village dans une vallée du Piémont, monsieur le professeur… Je suis aussi le fils du Dr Carolus Tricotin. »  Page 223
  • « Le Pr Freud tira une bouif de son petit cigare, un trabuccos, l’un des meilleurs produits des tabacs autrichiens. »  Page 223
  • « Ils arrivèrent sur le palier. Prof. Dr. FREUD. Était gravé sur une plaque de cuivre.
    La vue du nom écrit sur la porte débrida la mémoire de Marcello ; il se souvint de cette commande de livre rédigée par son père au matin de sa mort. Un livre sur les rêves. »  Pages 223 et 224
  • « De l’âge de sept ans, l’âge de raison, à celui de quatorze, l’âge bête, Anton avait fait ses humanités auprès d’un curieux précepteur – un jésuite de la Compagnie de Jésus – qui, ébaudi par les facilités de son élève à apprendre, lui avait enseigné le grec dans Homère et Hérodote, le latin dans Ovide et Tite-Live, le français dans Voltaire et Saint-Simon, la religion dans un petit livre de trente pages intitulé La Supercherie dévoilée, écrit en 1636 par un jésuite portugais, Cristovão Ferreira, qu’Anton ne devait jamais oublier. Dans ces trente pages denses, le jésuite affirmait que Dieu n’avait pas créé le monde, que l’âme était mortelle, qu’il n’existait ni enfer, ni paradis, ni purgatoire, ni péché originel et que, de toute manière, le christianisme n’était qu’une époustouflante mauvaise farce. Il qualifiait le décalogue de stupidité impraticable, et traitait le pape d’individu authentiquement louche et terriblement scabreux. Il déclarait aussi que la virginité de Marie, l’histoire des Rois mages et celle encore plus fumeuse de la résurrection de Jésus, n’étaient qu’une phénoménale duperie positivement frauduleuse. Un peu plus loin, le Jugement dernier était diagnostiqué comme un incroyable délire tout juste bon à faire rire les Japonais et les fourmis rouges. Et Cristovão Ferreira de conclure en affirmant que la religion n’était en fait qu’une méchante invention des hommes pour s’assurer le pouvoir sur leurs semblables. »  Pages 249 et 250
  • « Dix-huit jours plus tard, dans l’intimité de la petite église turinoise du San Spirito – celle-là même où ce grand couillon de Jean-Jacques Rousseau, âgé de seize ans, avait embrassé la religion catholique -, la veuve Giulietta Tricotin épousait l’ex-chirurgien-major Anton Hartmann von Edelsbach. »  Pages 262 et 263
  • « En sabrant lui-même le très mahométan pacha Mouloud ibn Mouloud, Charles-Maximilien s’était approprié de droit ses tentes, ses ét3endards, ses armes, ses rondaches, ses chevaux, ses selles, ses coffrets à bijoux, son narguilé à plusieurs tuyaux, son Coran relié en peau de nasrani, ses tapis encore pleins de grains de sable, ses coffres marquetés, ses esclaves mâles et femelles. »  Page 268
  • « Les murs du salon-bureau où il conduisit ses invités étaient tapissés de livres.
    Pendant que l’exécuteur préparait trois verres de fée verte, Carolus examina les livres sur les rayons. La plupart étaient des romans de voyages et d’aventures. Leur nombre était considérable. »  Page 305
  • « Un post-scriptum du citoyen Couthon recommandait au relieur de sélectionner de préférence la peau d’un chouan d’importance. La couenne d’un évêque réfractaire serait la bienvenue.
    L’accusé Dagobert joignit à ce document un mémoire de frais d’une valeur de mille francs-or à l’entête de la Tannerie Tricotin Frères & Sœur et adressé au trésorier-payeur de l’Assemblée nationale. Ce livre, si chèrement relié, n’était autre que la Constitution de l’an I de la République.
    Accusateur public : Vous nous contez que l’exemplaire de la Constitution qui se trouve présentement au pied de l’Assemblée est reliée avec la peau d’un évêques réfractaire ?
    Réponse de l’accusé Charlemagne Tricotin : Hélaz non, comme on n’avait pas d’évêque, on a pris un abbé. »  Page 321
  • « Un matin d’avril, il casa dans une malle les quatre-vingt-huit livres médicaux et scientifiques accumulés au fil des mois et il empaqueta soigneusement toutes les nouveautés médicales qu’il s’était procurées le plus souvent chez leurs inventeurs. »  Page 324
  • « La porte capitonnée qui terminait ce couloir d’Ali Baba s’ouvrait sur une antichambre au parquet à bâtons rompus recouverts de tapis de Khorassan se chevauchant tant ils étaient en nombre (butinés en 1798 dans la tente du cheik Mahmoud ibn Mouloud du camp mamelouk d’Embaleh). »  Page 331
  • « Et puis, avant de venir, j’ai consulté les archives militaires et ce que j’y ai trouvé m’a donné l’envie d’écrire un livre sur mon père, sur sa vie, sa carrière… »  Pages 340 et 341
  • « Les jours suivants, il fit entièrement retapisser le vestibule, la salle d’attente, le cabinet médical, et le bureau où il installa une bibliothèque en acajou qu’il remplit avec la centaine de livres achetés à Paris. »  Page 355
  • « En face, une toile de bonne facture montrait un formidable bûcher fait d’arbres entiers (chênes et oliviers) et sur lequel était allongé Héraclès ; il y avait aussi le suicide de Socrate, le suicide de Sénèque, celui de Néron, et, dans un cadre ovale, un portrait de William Shakespeare.
    – Qu’a-t-il donc fait pour mériter d’être là ?
    – Il y a quatorze suicides dans ses huit œuvres, aussi nous le considérons comme un membre honoraire. »  Page 362
  • « – Entendez-moi, monsieur le comte, quelqu’un désirant autant se rendre dans l’Au-delà, dispose peut-être d’informations inédites sur cet Au-delà. Si c’est le cas, il est capital pour mes recherche d’avoir accès à ces informations.
    – C’est tout naturel, Herr Doktor, mais souvenez-vous de ce que disait Épicure : C’est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort. »  Page 369
  • « En chemise col ouvert, le front moite, les doigts moites, Carolus traduisait en français l’ouvrage en allemand de l’Helvète Ulrich Festzinger, un médecin alpiniste spécialisé dans le traitement de accidents de montagne. Le médecin des hautes cimes venait de publier une étude, unique en son genre, sur les derniers instants d’alpinistes ayant survécu à leur chute. Lors de ses trente années de pratique, Festzinger avait recueilli et confronté près de deux cents témoignages de chutes, ce qui lui avait permis de dresser un édifiant tableau en six actes.
    1) Les dix premiers mètres. L’homme tombe. L’esprit s’affole, l’esprit panique. Au secours, à moi !
    2) Trente mètres. L’esprit réagit en niant l’évidence. Pour ce faire, il investit la totalité du champ de conscience avec des pensée leurres : Fichtre, j’ai déchiré mon beau pantalon tout neuf.
    3) Cinquante mètres. C’est la colère dirigée contre le matériel défaillant, le mauvais temps, l’ange gardien qui a failli…
    4) Soixante-dix mètres. La dépression s’installe. Tout est fini. Je vais mourir. Adieu la vie (ou Adieu ma femme, ma mère, mes enfants, mon cheval, etc.).
    5) Quatre-vingt mètres. Tentative de marchandage. Ô Seigneur, faites que je m’en sorte et si je m’en sors, je Vous promets de faire ceci ou cela, ou cela et ceci.
    6) Cent mètres et au-delà. Acceptation euphorisante de la situation : Enfin, enfin, enfin ! »  Pages 369 et 370
  • « Le trajet en Surchauffée le long du Danube jusqu’à Krems fut bref. Marcello eut à peine le temps de lire les maigres informations relevées dans le Baedeker. Peu de chose à vrai dire, sinon qu’il se rendait dans la partie autrichienne des monts de Bohème ; région qui avait longtemps servi de zone tampon entre les royaumes slaves et germanique. C’était, paraît-il, l’une des régions les plus peuplée de petits fermiers qui tiraient leur vie d’une terre ingrate et argileuse. »  Page 379
  • « – Et mon sac de nuit Hermès ? Vais-je le récupérer un jour ? J’avais dedans toutes sortes de documents de la plus haute importance, comme par exemple une lettre de change de cent mille krones… parfaitement, monsieur… Et il y a aussi dedans ma belle montre à laquelle je tiens beaucoup, et mon magnifique Waterman, mon précieux carnet de notes et il y a même mon guide Baedeker ! Et qu’avez-vous l’intention de faire des morts restés à l’intérieur ? N’allez-vous pas les sortir de là ? N’avez-vous pas les moyens de renflouer les épaves ? »  Page 425
  • « – Avant de vous le rendre, je dois m’assurer qu’il s’agit bien de votre sac. Le règlement de la compagnie et celui des assurances exigent cette vérification. Pouvez-vous me faire l’inventaire de son contenu ?
    – Mmmpff… bien sûre que je peux… Il y a d’abord ma montre Piaget… Il y a mon Waterman, mon maroquin, avec à l’intérieur mon passe-port, ma lettre de change, une copie certifiée d’un acte de naissance… Il y a aussi un guide Baedeker, mon carnet de notes, ma loupe, ma trousse de toilette, et bien sur mon linge de rechange et mes chaussures…Ah oui, une chaînette en or avec une clé à chiffre et la carte de visite du Pr Freud… cela vous suffit-il ? »  Pages 430 et 431
  • « – Vous êtes toujours des nôtres, Herr Tricotin, c’est un nouveau miracle… Tomber de si haut et survivre est un exploit digne de Gilgamesh…» Page 432
  • « Quand il en eut assez, il prit la Baedeker neuf et lut.
    Braunau am Inn (352 mètres ; Hôtel Post). Vieille petite ville fondée au XIIIe siècle : 4 070 âmes. Braunau appartient à l’Autriche depuis 1779. Avant elle a appartenu à la Bavière pendant cinq siècles. Son église gothique, Saint-Étienne, à tour élevée de 99 mètres, date du milieu du XVe siècle.
    Il ferma le guide et décida qu’il était temps de commencer la lecture de L’art d’avoir toujours raison, ou comment terrasser son adversaire en étant de plus mauvaise foi que lui, d’Arthur Schopenhauer.
    Il l’avait découvert dans une librairie de la Kärnterstrasse qui commémorait la quarante-deuxième année de la disparition de l’auteur. Le libraire avait dédié une table entière de sa boutique aux éditions Brockhaus, respectable maison qui venait de rééditer les œuvres complètes du philosophe ; une banderole suspendue au-dessus de la table déclarait :
    La vie est un dur problème, j’ai résolu de consacrer la mienne à y réfléchir. Arthur Schopenhauer âgé de 16 ans. »  Pages 444 et 445
  • « Avant de sortir, pareil à un sportif qui s’échauffe avant une compétition, il lut quelques pages de L’Art d’avoir toujours raison.
    La perversité naturelle du genre humain est la cause de l’art de la controverse. Si elle n’existait pas, si nous étions fondamentalement honnêtes, nous ne chercherions rien d’autre, en tout débat, qu’à faire sortir la vérité de son puits, en nous souciant peu de savoir si une telle vérité apparait finalement conforme à la première opinion que nous ayons soutenue ou à celle de l’autre. Hélas, notre vanité innée, particulièrement susceptible en tout ce qui concerne les facultés intellectuelles, ne veut pas admettre que notre affirmation originelle se révèle fausse, ne que celle de l’adversaire apparaisse juste, d’où cet ouvrage. »  Pages 456 et 457
  • « Neuf gros livres à l’aspect lu et relu s’alignaient sur une étagère.
    Un livre sur la guerre de 1870, un volume relié sur l’apiculture, deux volumes sur les grandes batailles à travers les époques (de l’Antiquité à nos jours), un atlas géographique en couleur et une encyclopédie illustrée en trois volumes. »  Page 461
  • « Il ne devait pas avoir plus de douze ans et il portait des Lederhosen qui dévoilaient des jambes grêle aux mollet moulés dans des chaussettes de laine montantes. Son air renfrogné et le livre qu’il tenait encore ouvert à la main signalait qu’on venait de le déranger et qu’il n’aimait pas ça. »  Page 462
  • « L’expression du garçon s’adoucit. Il haussa les épaules en signe d’acquiescement et s’assit sur le tabouret près de la fenêtre pour reprendre sa lecture. Le chiot se coucha à ses pieds et ne le quitta plus des yeux, remuant la queue chaque fois qu’il tournait une page. D’après la couverture, il s’agissait d’une histoire de Peaux-Rouges écrite par un certain Karl May. »  Page 463
  • « – Pourquoi ma chambre porte-t-elle le nom de Karl May ?
    – Herr May est l’un de nos grands écrivains qui a séjournée douze mois chez nous… C’est dans la suite que vous occupez présentement qu’il a écrit La Vengeance de Plume-de-Renard et Comanches sans moi, Winnetou, ses deux plus fameux succès, vous nous l’accorderez. »  Page 469
  • « – Voilà, c’est pour toi.
    – Pour moi ? répéta le garçon incrédule.
    Il déchira rapidement le papier d’emballage et trouva trois livres de Karl May. Le Trésor du lac d’Argent, Sur la piste des Comanches, Le retour de Winnetou, l’Inusable.
    – J’espère que tu ne les as pas lus.
    – J’ai déjà lu celui-là, dit Adolf en montrant Sur la piste des Comanches, mais ça fait rien, je le relirai… Je vous remercie, monsieur, c’est bien aimable à vous pour un Italien. »  Page 474
  • « Après un instant de confusion, il se vit sortir le livre qu’il lisait dans le fiacre et, à regret, conscient de l’inanité de son geste mais incapable de s’en empêcher, il se vit l’offrir à la fillette.
    – Tiens, celui-là est pour toi.
    Née le 21 janvier 1896, Paula allait fêter ses sept ans dans dix-sept jours. Elle prit à deux mains L’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer et l’examina, telle une sauterelle devant un dé à coudre.
    – Merci beaucoup, monsieur, c’est un beau livre… même s’il est bien mince et qu’il n’a pas d’images. »  Pages 474 et 475
  • « Sur la Landstrasse, il cogna contre la cloison pour arrêter le cocher devant la librairie Huntertgott où il racheta L’Art d’avoir toujours raison.
    – Vous êtes chanceux, c’est mon dernier.
    – Schopenhauer se vend bien à Linz ?
    – Oh oui, surtout ce titre. Nous en écoulons une trentaine par an… principalement à des avocats, à des hommes politiques, à des officiers de la garnison et même à des journalistes.
    – Je vois…
    – Si je peux me permettre, avez-vous eu déjà connaissance de ceux-ci ?
    Le libraire lui mit dans les mains L’Art de se faire respecter et Essai sur les femmes d’Arthur Schopenhauer. »  Page 476
  • « Un brougham emporta Marcello jusqu’à à via Sacchi où, selon le Baedeker, s’élevait le meilleur établissement de la capitale, le Grand Hôtel de Turin et Trombetta. »  Page 480
  • « Le plus biscornu dans ce rêve n’était pas de voler mais d’entendre les grues lui grugruter dans un allemand qui rappelait à s’y méprendre l’accent viennois du Pr Freud : Celui qui a faim rêve qu’il mange ; celui qui a soif rêve qu’il boit. »  Pages 481 et 482
  • « Marcello toisa sévèrement le concierge.
    – Vous êtes présenté dans le Baedeker comme le meilleur hôtel de la capitale.
    – C’est tout à fait exact, monsieur.
    – Croyez-moi, je connais bien les meilleurs hôtels, je peux vous assurer qu’ils ont tous le téléphone, et j’ajoute que les meilleurs de ces meilleurs hôtels ont des ascenseurs électriques à trois vitesses. »  Page 482
  • « Muni de la carte de visite du Pr Freud, il se fit transporter en brougham via Alfieri où s’élevait la façade néoclassique des postes royales italiennes. »  Page 482
  • « Face à un guichet grillagé, il lut un texte qu’il adressa au Professeur Sigmund Freud, Berggasse 19. Wien IX. Cher Professeur – stop- avez-vous le souvenir de m’avoir dit l’autre jour – stop – Celui qui a faim rêve qu’il mange – stop – celui qui a soif rêve qu’il boit – stop »  Pages 482 et 483
  • « Cette pratique zoophilique était attestée dans une copie manuscrite des Commentaires royaux sur le Pérou des Incas – écrits en 1609 par l’Inca Garcilaso de la Vega. »  Page 486
  • « Prof Dr Freud
    Lundi 12 janvier 1903
    Vienne IX, Berggasse 19
    Cher Monsieur Tricotin
    Je n’ai pas le souvenir d’avoir cité Isaïe XXIX, 8 en votre présence, néanmoins, ces deux citations figurent quelque part dans le troisième chapitre de ma Die Traumdeutung.
    Peut-être nous reverrons-nous en des temps meilleurs.
    Cordiales salutations.
    Sigm. Freud »  Page 496
  • « Turin étant en contact permanent avec toute l’Europe dès qu’un livre était publié quelque part, il arrivait à Turin. »  Page 497
  • « – Bien sûr que nous avons cet ouvrage, signore Tricotin, mais vous devez savoir que ce livres a été mis à l’Index et donc qu’il n’est pas traduit. J’espère qu’à l’instar de votre défunt père vous maîtrisez la langue de Goethe.
    – Je la maîtrise.
    Le libraire se baissa et disparut derrière son comptoir pour réapparaître avec un exemplaire de la Die Traumdeutung du Dr Sigmund Freud, aux éditions Franz Deuticke. »  Paqe 497
  • « – En réalité, ceci est un livre d’exploration scientifique qui dévoile pour la première fois l’authentique existence du véridique royaume de l’inconscient. »  Page 497
  • « – Ma question était, pourquoi ce livre est-il censuré ? »  Page 497
  • « – En vérité, à la base de cette censure, il y a le fait inoxydable que le Pr Freud est de confession juive, signore Tricotin, et selon le Vatican, d’un juif rien de bon ne peut sortir. »  Page 498
  • « Die Traumdeutung se présentait sous la forme d’un ouvrage rébarbatif de cinq cent trente-cinq pages entièrement dépourvu d’illustration.
    Marcello l’ouvrit et une agréable odeur de livre neuf – encre et colle d’imprimerie – s’éleva jusqu’à ses narines.
    Je me propose de montrer dans les pages qui suivent qu’il existe une technique psychologique qui permet d’interpréter les rêves je veux, de plus, essayer d’expliquer les processus qui donnent aux rêves leur aspect étrange, méconnaissable. »  Page 498
  • « – J’étais à Vienne en août dernier et j’y ai rencontré le Pr Freud, je suis donc habilité à vous dire qu’il fume le cirage et qu’il a le téléphone chez lui… »  Page 499
  • « Durant le trajet en fiacre le ramenant via Fra Angelico, il ouvrit le livre et eut le temps de lire et de souligner les passages particulièrement édifiants.
    tous ceux qui se sont occupé de la question du rêve savent combien souvent il témoigne de connaissances, de souvenirs, que l’on ne croyait pas posséder pendant la veille. »  Page 499
  • « Tout en montant les escaliers son livre à la main, Marcello ruminait sur son triste sort ; ayant reçu la réponse de Pr Freud il n’avait plus de mauvais prétexte pour ne pas rentrer à San Coucoumelo. »  Page 500
  • « Quand Giuseppe Bolido revint avec les flacons, le stimate padrone, l’air inspiré (coude sur la table, joue appuyée dans la main, regard lointain vers l’horizon du plafond, Waterman en suspens), lisait un gros livre en prenant des notes. »  Page 501
  • « Il venait de prendre une décision irréversible : il rentrerait à San Coucoumelo lorsqu’il aurait terminé la lecture de Die Traumdeutung. »  Page 501
  • « Le Pr Freud avait intitulé son chapitre III : « Le rêve est un accomplissement de désir » et la citation d’Isaïe, page 115, illustrait l’intitulé du chapitre. Après complète interprétation tout rêve se révèle comme l’accomplissement d’un désir, même en cas de cauchemar. »  Pages 501 et 502
  • « Marcello avait beau persécuter sa mémoire, il ne trouvait aucune tracé mnésique portant le souvenir d’Isaïe XXIX, 8.
    Il relut certains passages soulignés dans les chapitres I et II.
    La totalité du matériel qui forme le contenu du rêve provient d’une manière quelconque de notre expérience vécue. Cela au moins nous pouvons le tenir pour certain […] toute impression même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable dans la mémoire, indéfiniment susceptible de reparaître au jour […] l’enfance est une des sources d’où le rêve tire le plus d’éléments, de ceux notamment que nous ne nous rappelons pas pendant la veille et que nous n’utilisons pas. »  Page 502
  • « En fin d’après-midi, les yeux ronds, Marcello lisait le chapitre VII, celui-là même où le professeur démontrait l’existence de l’Inconscient et proposait trois croquis supposés expliquer le fonctionnement mirobolant de l’appareil psychique (Je ne crois pas que personne ait encore jamais tenté de reconstruire ainsi l’appareil psychique). »  Page 503
  • « Vers treize heures, heure à laquelle les filles se levaient en semaine, Marcello reprit la lecture du Die Traumdeutung, encore plein de son épouvantable rêve de la nuit.
    Soudain, au détour d’une page, la moutarde lui monta au nez. Cette fois le professeur déraillait à toute vapeur. C’était inadmissible :
    Je sais que je vais révolter ici tous les lecteurs, ainsi que toutes les personnes qui ont eu des rêves analogues, mais les rêves qui représentent la mort d’un parent aimé et qui sont accompagnées d’affects douloureux ont le sens de leur contenu, ils trahissent le souhait de voir mourir la personne dont il est question. »  Page 506
  • « Pas plus d’un quart l’heure après en avoir terminé avec les cinq cent trente-cinq pages du Die Traumdeutung, Marcello était victime de nausées, puis d’une forte fièvre débilitante sortie de nulle part. »  Page 507
  • « Assis dans le coin SFG4 du médiocre compartiment de première classe de l’omnibus Turin-Gênes, Marcello lisait Essai sur les femmes, un hymne à la misogynie chanté par Arthur Schopenhauer. »  Page 507
  • « Il ouvrit la valise qu’il avait utilisée durant ses années de pensionnat et d’université et il trouva en vrac les archives scientifiques d’Anton Hartmann von Edelsbach récupérées par Carolus et rangées dans les tiroirs de la commode. Le premier document sur la pile n’était autre que le manuscrit original et corrigé de la monographie de 1823 sur Les mœurs des Grus grus avant, durant, après la migration.
    Non loin, poussé contre la paroi, se trouvait le panier en osier renfermant les maigres possessions accumulées par Filomena Tronchoni au cours de la longue existence : plusieurs tabliers, quelques robes noires, des bas de laine tricotés, une Bible patinée, une imposante boîte à couture à usages multiples offerte par Carolus, et puis ce gros livre à la couverture rouge qui n’était autre qu’une édition populaire abondamment illustrée du Livre d’Isaïe, livre qu’il se rappelait, maintenant, avoir feuilleté dans sa prime jeunesse. »  Page 521
  • « Le sol de terre battue irradiait du frisquet, et le mobilier se limitait à une table, un tabouret, du matériel d’apiculteur, quelques livres sur le sujet, des pots de miel sur des étagères, des brasero éteint et, dans un coin, une paillasse en dépouilles de maïs sur laquelle Badolfi gisait en position fœtale, le visage amaigri, les yeux cernés et brillants. »  Pages 522 et 523
  • « Après avoir soupé sans dire un mot, il s’était enfermé dans le bureau et avait entrepris le rangement thématique de ses cinquante et un livres. La plupart avaient été lus durant son séjour à l’Allgemeines Krankenhaus.
    Dans l’un des tiroirs du bureau, il avait trouvé un exemplaire Des origines de la misogynie, ou pourquoi les dents de sagesse d’une femme ne percent que lorsqu’elle meurt, un essai écrit et publié à compte d’auteur par son père, douze ans auparavant.
    À l’époque où l’homme était nomade et n’avait pas encore établi le rapport entre l’acte sexuel et la génération, il considérait la femme seule, comme féconde, et lorsqu’il lui vint l’idée de donner une forme humaine au principe du monde, l’homme en fit une Déesse. Devenu sédentaire, l’homme, en domestiquant les animaux, finit par découvrir l’importance du mâle dans la reproduction. L’homme tomba alors d’une erreur dans une autre. Désormais, seul le père fut déclaré fécond et la femme ne fut plus que la dépositaire et la nourricière du germe, telle une mouche pondant ses œufs dans de la viande. Dès lors, la Grande Déesse fut détrônée par le Grand-Père céleste et les ennuis des femmes commencèrent.
    Et ainsi de suite sur soixante-dix-sept pages et demi bourrées de citations d’une érudition à donner le torticolis à un hibou. L’illustration de la page de garde était une gravure montrant Isaac Newton éteignant sa pipe avec l’index de sa fiancée. » Pages 530 et 531
  • « Marcello posa sa longue-vue et entreprit de lire à son fils quelques pages de la monographie d’Anton.
    – Monogame, la grue cendrée vit en couple stable. Les petits sont très précoces en ce qui concerne le déplacement et la recherche de la nourriture, en revanche ils sont tardifs sur le plan de la reproduction et c’est seulement vers les cinq ans qu’ils peuvent nidifier. »  Page 544
  • « Marcello ferme les yeux, inspira profondément et reprit sa lecture.
    – … durant la migration, grâce à leurs puissants muscles pectoraux, les grues peuvent battre des ailes de longues heures durant et couvrir ainsi de grandes étapes. »  Page 544
  • « L’air méditatif du Turc invité à un baptême, Attilio tira quelques bouifs de son Toscani. Certes, il n’avait jamais lu Schopenhauer, néanmoins, rayon mauvaise foi, un gros bout il en connaissait. »  Page 550
  • « Sur des rayonnages d’acajou, derrière le comptoir, l’amateur éclairé avait le choix entre des études, des revues, des traités, des mémoires, des méthodes, des livres, souvent illustrées, traitant tous de la gente apiaire et le monde apicole. Une réimpression de L’Esprit de la ruche du Dr Carolus Tricotin (Où siège l’esprit de la ruche auquel tous se soumettent ? Qui ordonne ?) se trouvait en bonne compagnie entre une traduction du tome V de Mémoires pour servir l’histoire des insectes du Français Ferchault de Réaumur, et une réimpression récente d’Une histoire des animaux d’Aristote. »  Page 557
  • « Celui-ci s’intéressait maintenant à la collection de ruches sur les étagères. L’une d’elle, une Huber à cadres feuilletables qui pouvait se visiter comme les pages d’un livre, l’intéressait particulièrement. »  Page 558
  • « À raison de trois heures quotidiennes, trois années durant, Marcello vint à bout d’une monographie de deux mille trente-deux feuillets, auxquels il avait ajouté cent dix planches hors texte de croquis à l’encre de Chine illustrant La vie quotidienne chez la Tegenaria domestica du Haut-Piémont, mais aussi chez les autres.
    Faute d’un meilleur réceptacle, il prit son sac de nuit et rangea dedans le volumineux manuscrit qu’il expédia en bagage de première catégorie par la diligence hebdomadaire ; le destinataire étant le Pr Pompeo Di Calcagno, président perpétuel du jury de l’Académie royale des sciences de Turin. »  Page 563
  • « Loin de se limiter à l’insipide inventaire de généralités qui caractérisait la plupart des écrits scientifiques, Marcello avait inséré çà et là d’impressionnantes digressions philosophiques, voire psychanalytiques, fortement inspirées d’Arthur Schopenhauer, du Pr Freud et de la mythologie grecque.
    Comment allait régir l’éminent scientifique à la lecture de l’ambitieux chapitre CXXXIX : « Tout savoir sans jamais l’apprendre, ou l’Instinct chez les araignées de plafond, mais aussi chez les autres »… Et qu’allait-il penser du CCIII, consacré aux mœurs sexuelles arachnéennes avec un paragraphe entier dédié à l’étrange parade hypnotique du mâle amoureux qui pouvait durer, montre en main, cinq heures et des poussières ? »  Page 564
  • « … il a été répertorié soixante-deux sortes de sons parmi les pets ; il est donc possible de les marier ensemble et de créer ce que je nommerai musique pétifique. Des adagios, des préludes, des opéras-comiques, des oratorios, voire des opérettes, peuvent ainsi être composés et sont assurés de connaître un succès considérable auprès des honnêtes gens…
    Marcello interrompit sa lecture. »  Page 569
  • « Il profita de cette période végétative pour relire le cahier noir de son père. Cette rafraîchissante relecture l’incita à se lever et à prendre dans la bibliothèque du salon un exemplaire des Mémoires du général-baron Charlemagne Tricotin, publiés sous les auspices de son fils le docteur Carolus Tricotin.
    Coiffé de son Girardi, gros livre dans la main gauche, conne dans la droite, goulot de bouteille de Mariani dépassant de la poche du veston, les jambes glissées dans des Knickerbockers, les bottines lustrées, Marcello descendit le cardo, suivi de près par Badolfi chargé du fauteuil ; il passa sans un regard devant l’école où le père Casario faisait la classe, traversa la place du Martyre inondée de soleil, ignora les On dirait que vous allez mieux aujourd’hui, signore Maestro des femmes en tablier près de la fontaine et marcha droit vers le cimetière et le mausolée. »  Page 572
  • « – C’est moi, Marcello. Quand on m’a dit que tu étais ici je ne voulais pas le croire… Qu’est-ce que tu fais ? Nous ne sommes pas encore à la fête des morts !
    – Je lis les mémoires de mon grand-père… et quand certains passages me paraissent un peu fumeux, il me les explique.
    Il désigna la momie dans le cercueil transparent. »  Page 573
  • « – Notre maire a consulté plusieurs livres de droit et il dit qu’il s’agit d’un délit sans précédent qui n’a pas été prévu par la loi ! »  Page 585
  • « – Puis-je emporter un livre ?
    – S’il n’est pas à l’Index et si rein d’interdit n’est caché dedans, je suppose que oui.
    Marcello prit un gros livre à la couverture pourpre et le présenta au carabinier.
    – J’aimerais le terminer, J’en suis au moment de la troisième campagne de fouilles, celle durant laquelle il découvre le trésor de Priam.
    Le brigadier-chef ouvrit le livre, le soupesa, examina la reliure, feuilleta les pages, lut le titre : Ilios, ville et pays des Troyens. Fouilles de 1871 à 1882. Heinrich Schliemann, rendit l’ouvrage à son propriétaire. »  Pages 591 et 592
  • « – Ne me touchez pas ! Je ne suis pas fou, je suis maître d’école ! Et je peux le prouver ! Demandez-moi n’importe quoi, je sais tout ! J’ai même lu tout Schopenhauer, c’est pour dire. »  Page 596
  • « Sur les trente-huit stratagèmes que proposait Arthur Schopenhauer dans l’Art d’avoir toujours raison, Marcello opta pour le huitième (Mettre l’adversaire en colère ; car dans sa fureur, il est incapable de porter un jugement exact et de s’apercevoir de son avantage. On l’agace en étant ouvertement injuste à son égard, en le harcelant en étalant d’une manière générale son impudence). Il eut un coup de menton en direction de la vitrine aux pierres-de-tête.
    – Il y a de cela quelques années, mon père a écrit un mémoire sur les arracheurs de pierres-de-tête du XVe ; je me souviens qu’il les qualifiait de charlatans émérites ; émérites parce qu’ils avaient trompé leur monde près de cent cinquante années durant sans jamais se faire prendre… mais je suppose que je ne vous apprends rien, vous savez déjà tout cela, évidemment. »  Pages 607 et 608
  • « – Où est ce manuscrit ?
    – Quand j’ai voulu le récupérer, on m’a dit que les manuscrits refusés étaient détruits passé un délai de trois mois.
    – Quel pourcentage de texte a-t-il été plagié ?
    – Oh… environ… le deux cinquièmes.
    – Dans ce cas, votre manuscrit est probablement intact.
    Marcello se donna une tape sur le front, comme pour le punir ; évidemment, si Pompeo Di Calcagno avait conservé son manuscrit, c’était parce qu’il comptait exploiter les trois cinquième restants.
    Il sourit modestement à l’avocat qui écrasa sa cigarette et en alluma une autre.
    – Comment avez-vous su que votre manuscrit était rejeté ?
    – Je ne recevais aucune nouvelle, alors je me suis impatienté et j’ai écrit.
    – Oui ?
    – J’ai reçu une lettre de refus par retour de courrier.
    – Excellent, voilà la preuve qu’ils ont bien reçu votre manuscrit. Ils pourront difficilement nier son existence. »  Page 651
  • « – Si mon manuscrit se trouve quelque part dans l’académie, je le trouverai dans le bureau de Di Calcagno. Mais nous y rendre la nuit pose trois problèmes ; je ne connais pas les lieux, j’ignore où se trouve le bureau, j’ignore où le manuscrit est rangé. »  Page 652
  • « – Le secrétaire m’a menti en m’assurant que mon manuscrit avait été détruit ; lui doit savoir où il se trouve. »  Page 652
  • « Le secrétaire-assistant était fasciné par le spectacle de l’acide corrodant les lattes de chêne.
    – Je veux mon manuscrit, et si vous me répondez quel manuscrit ? je lui dis de vous baptiser.
    – Mais… Mais qui êtes-vous ? De quel manuscrit me parlez-vous ?
    – Il l’a dit. »  Page 653
  • « Le manuscrit et les planches hors texte étaient posés en évidence sur le bureau du Pr Pompeo Di Calcagno. Marcello les rangea soigneusement à l’intérieur du sac de nuit.
    – Je récupère mon bien.
    – Si signore, je comprends.
    Il rafla au passage un joli stylo à encre au capuchon noir frappé d’une étoile blanche ; il avait vu le même entre les doigts du Pr Freud. »  Page 653
  • « – Dites-lui que nous sommes passés et que j’ai repris mon manuscrit. Vous verrez, il ira beaucoup mieux après. »  Page 654
  • « – L’école elle est fermée depuis que M. le curé y la fait plus.
    – Et pourquoi cela ?
    – C’est M. le maire qui s’est pas entendu avec M. le curé sur les leçons qu’il nous donnait. Il nous faisait apprendre la Bible par cœur. »  Page 657
  • « Marcello dressait l’inventaire des archives scientifiques d’Anton Hartman von Edelsbach lorsqu’il avait ouvert une chemise bleu ciel contenant un essai intitulé : Mais le ciel me reste ouvert, mots de Dédale ruminant son plan d’évasion.
    L’essai commençait par une phrase accrocheuse : Parce qu’il nous arrive parfois de rêver que nous volons, nous pouvons plausiblement croire que l’homme antédiluvien volait.
    D’une belle écriture gothique, Anton étayait ses propos en joignant à son texte des gravures de Dürer, Brueghel, Rubens, Lebrun, David ; certaines montraient Dédale et Icare affublés de grandes ailes retenues aux épaules par un baudrier fait de sangles de cuir transversales ; sur d’autres, on voyait Dédale utiliser de la cire fondue pour attacher les plumes aux ailes, tandis que sur la reproduction d’un bas-relief, le même fixait les ailes de son fils à l’aide d’un marteau et d’une enclume, laissant supposer l’emploi de métal dans son système volant. Mais surtout, Anton affirmait que le mythe d’Icare n’en était pas un et que l’envolée avait bien eu lieu :
    Ne trouvez-vous pas singulier que l’Humanité persiste à se souvenir de l’échec de ce jeune imbécile heureux d’Icare, alors qu’elle continue d’ignorer avec une admirable constance la réussite du père, le génial Dédale, l’inventeur des ailes à baudrier, qui, bien qu’alourdi par le chagrin infini d’avoir vu son enfant s’engloutir dans les flots, avait poursuivi son vol pour atterrir quelque temps sur une plage de Cumes, en Italie, à un millier de kilomètres de son point de départ, l’Île de Crète?
    Marcello avait relu l’exemplaire d’Ovide datant de son séjour en pension, De tous les poètes qui avaient relaté le mythe d’Icare (Apollodore, Virgile, Eschyle, Diodore de Sicile), Ovide était de loin le plus documenté. On eût dit qu’il avait été présent sur l’île et qu’il avait assisté, à moins de dix mètres, aux préparations des protagonistes.
    Dédale dispose en ordre régulier, des plumes, en commençant par les plus petites, une plus courte se trouvant à la suite d’une longue, si bien qu’on les eût dites poussées par ordre décroissant de taille. Alors il attache celles du milieu avec du lin, celles des extrémités avec de la cire, et, une fois disposées ainsi, les incurve légèrement, pour imiter les ailes d’oiseaux véritables. Quand il eut mis la dernière main à son œuvre, l’artisan, à l’aide de sa paire d’ailes, équilibra lui-même son corps dans l’air où il resta suspendu en les agitant. Tout en lui enseignant à voler, Dédale ajuste les ailes aux gras de son fils : « Je te conseille, dit-il, Icare, de te tenir à mi-distance des ondes, de crainte que, si tu vas trop bas, elles n’alourdissent les ailes, et du soleil, pour n’être pas, si tu vas trop haut, brûlé par ses feux : vole entre les deux. » Non loin de là était une colline qui, ne s’élevant pas tout à fait à la hauteur d’une montagne, dominait cependant la plaine. C’est de là que le père et le fils s’élancèrent pour commencer leur dangereux voyage, qui était aussi une magistrale évasion.
    Marcello était convaincu de la bonne foi d’Ovide. Il existait des précédents. Durant des siècles et des siècles, l’Iliade et l’Odyssée avaient été considérées comme des contes poétiques et farfelus ne relevant d’aucune réalité, jusqu’au jour (1870) où un richissime archéologue amateur, Heinrich Schliemann – avec pour unique documentation son exemplaire fatigué de l’Iliade -, avait localisé la légendaire cité de Troie à Hissarlik, en Turquie. Les fouilles avaient confirmé sa pertinence d’analyse et avaient triomphalement confirmé la vérité historique du texte de Homère. »  Pages 678 à 680
  • « À l’heure où la mouche cède sa place au moustique, Marcello se rendit au numéro 3 de la via dei Mille où logeait le Pr de zoologie au museum, Leonardo Pietraligure, spécialiste de l’oiseau à plumes et de la chauve-souris à poils. Le professeur figurait à la lettre P dans le carnet d’adresses du Dr Carolus Tricotin. Il était l’auteur de plusieurs ouvrages ornithologiques, dont un Traité de natation aérienne qui avait intrigué Marcello. »  Page 681
  • « Marcello ouvrit son sac et sortit l’essai Mais le ciel me reste ouvert dans sa chemise bleue ciel.
    – Mon père a hérité des archives de son beau-père Anton Hartmann von Edelsbach. Je faisais l’inventaire de ces archives lorsque j’ai trouvé ce manuscrit. Vous lisez l’allemand je présume ?
    Le Pr Leonardo Pietraligure prit le manuscrit, lut le titre, hocha la tête et récita d’un ton théâtral :
    – Minos peut bien ne fermer les chemins de la terre et des ondes, mais, du moins, le ciel me reste ouvert. C’est la route que je prendrai.
    Il feuilleta l’essai, le referma et le déposa sur son bureau.
    – Je connais cet essai. Votre père me l’a communiqué lorsque je suis venu en 83, ou peut-être était ce en 84 ? »  Page 682
  • « – Quelle est votre opinion sur cet essai ?
    – Mais encore ?
    – Pensez-vous que Dédale ait peut voler jusqu’en Italie avec une réplique d’ailes plus ou moins bien attachées ? »  Page 682
  • « – Après toutes ces années de recherches, vous devez bien avoir une opinion sur la question ? Est-il vraisemblable que Dédale ait pu voler sur une aussi longue distance ? »  Page 683
  • « Les traits figés, Marcello reprit Mais le ciel me reste ouvert, le rangea avec ses feuillets dans son sac de nuit, coiffa son canotier jaune paille et, sans oublier de faucher au passage avec sa canne un bronze du dieu Mercure posé sur une console, sortit en claquant la porte derrière lui. »  Page 684
  • « Après le pasto, Marcello lisait les vieux ouvrages sur l’ornithologie et la zoologie qui pullulaient dans les huit bibliothèques de la villa. Tous ces livres étaient annotés, soulignés, corrigés, raturés par Carolus, qui, comme son père, n’avait pas été un lecteur passif ; l’exemplaire du The Origin of Species by Means of Natural Selection (l’édition définitive de 1876) était pratiquement réécrit dans les marges, les entre-lignes ainsi que la deuxième et la troisième de couverture ; et il en était de même avec la première édition de la Philosophie zoologique du transformiste chevalier de Lamarck. »  Page 687
  • « Au fil des jours, les termites d’Amanda se déployèrent à l’intérieur de tout ce qui contenait de la cellulose dans l’école ; lattes du plancher, piliers, poutres de la charpente, pupitres poussiéreux, chaises empilées, tableau noir, manuels scolaires, bibliothèque contenant les manuels scolaires… »  Page 701
  • « À Vienne, lorsqu’il vivait au foyer pour homme du Münnerheim, il avait eu l’occasion de lire une traduction de Psychologie des foules du Français Gustave Le Bon ; il en avait retenu des paragraphe entiers.
    L’individu en foule acquiert par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés. Il y cédera d’autant plus volontiers que, la foule étant anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entièrement…
    Ah oui, et aussi :
    La masse est un troupeau docile qui ne saurait jamais vivre sans maître. Elle a une telle soif d’obéir qu’elle se subordonne instinctivement à quiconque se désigne comme son maître. »  Pages 715 et 716
  • « – Que diriez-vous de l’Offrir à notre département d’archéologie, signore Tricotin ?
    – Certainement pas, monsieur l’ingénieur, quand le pont sera terminé, nous la replacerons au même endroit et j’écrirai aux gens du Baedeker pour qu’ils la signalent dans leur édition suivante. Ce sera un atout de plus pour attirer les touristes. »  Pages 727 et 728
  • « Né trente ans plus tôt au sein d’une famille de la haute bourgeoisie turinoise, ingénieur géomètre à vingt-deux ans, diplômé d’architecture à vingt-cinq, passionné d’archéologie. Umerto Verbonia avait déjà participé à deux campagnes de fouilles ; la première dans la Vallée des Rois, la seconde à Troie (Hissarlik), où le fantôme de Schliemann rôdait derrière chaque ruine. »  Page 728
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