3,5 étoiles, F, M

La Saga Malaussène, tome 2 : La Fée carabine

La Saga Malaussène, tome 2 : La Fée carabine de Daniel Pennac.

Éditions Folio, publié en 1997, 253 pages

Deuxième volet de la saga Malaussène écrit par Daniel Pennac et paru initialement en1987.

La fée carabine

À Belleville rien ne va plus : les vieilles femmes sont armées jusqu’aux dents, on attaque et torture les femmes et le personnel de l’hôtel de ville drogue les vieux. Que se passe-t-il ? À travers tout cela, Benjamin a toujours à sa charge ses 5 frères et sœurs, son chien épileptique et quelques vieux drogués, qu’il recycle en « grands-pères » d’adoption. Sa belle Julia ne donne pas beaucoup signe de vie car elle travaille sur un papier dangereux, silence de son côté. Suite à tous les crimes commis dans Belleville, plusieurs dossiers d’enquêtes sont ouverts par la police. Les enquêteurs deviennent fous à vouloir les démêler. Par un effet de hasard et de mal chance, Benjamin semble être lié à tous les cas. Il est rapidement identifié comme le suspect idéal aux yeux des policiers. Benjamin Malaussène, bouc émissaire de profession, se retrouve sous haute surveillance et accusé de tous les crimes.

Roman policier absurde, drôle et mettant en vedette une troupe de personnages insolites. L’histoire est relativement bien ficelée par contre il y a un peu trop d’évènements pour garantir la clarté du roman. La dispersion du récit, les invraisemblances ou les cibles faciles tel que les flics corrompus font légion et assomment le lecteur à la longue. Par contre, les malheurs du personnage principal sont assez captivants. C’est un texte qui se lit rapidement car les descriptions sont presque absentes et le style d’écriture est basé sur des dialogues colorés. La richesse du livre provient en grande partie des personnages. Ils sont tous hauts en couleur, particuliers et surtout très attachants. On passe du vieux flic vietnamien qui se travestit pour faire ses enquêtes à l’ancien guerrier yougoslave en passant pour une jeune voyante. Ils sont riches et semblent réels tant l’auteur les fait vivre dans son récit. Par contre certaine frôle la caricatures : les flics sont forcément racistes, violents et corrompus. Daniel Pennac nous présente une fois de plus, un récit où il faut accepter que quelques fois la vraisemblance et les certitudes n’ont pas lieu d’être.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 11 mars 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Jérémy, qui redouble sa cinquième, prétend vouloir tout connaître de Molière, et le vieux Risson, son grand-père à lui (un libraire à la retraite) multiplie les indiscrétions biographiques. »  Page 11
  • « Une rame pénétra en même temps qu’eux dans l’antre naturaliste des frères Goncourt. »  Page 22
  • « Pendant ce temps chez les Malaussène, comme on dit dans les bédés belges de mon frère Jérémy, les grands-pères et les enfants ont bouffé, ils ont desservi la table, se sont cogné la vaisselle, ont fait leur toilette, enfilé leurs pyjamas, et maintenant ils sont assis dans leurs plumards superposés, les charentaises dans le vide et les yeux hors de la tête. »  Page 23
  • « L’obus est tombé aux pieds du prince André Bolkonski, lequel se tient là, debout, indécis, à donner l’exemple à ses hommes pendant que son officier d’ordonnance pique du nez dans la bouse. Le prince André se demande si c’est la mort qui tournoie sous ses yeux, et le vieux Risson, qui a lu Guerre et Paix jusqu’au bout, sait bien que c’est la mort. »  Pages 23 et 24
  • « Il ne lui a pas fallu plus d’une séance pour me ravaler au rang de lanterne magique et s’octroyer la dimension cinémascope-panavision-sun-surrounding et tout le tremblement. Et ce n’est pas la Collection Harlequin qu’il leur sert, aux enfants ! mais les plus ambitieux Everest de la littérature, des romans immenses conservés tout vivants dans sa mémoire de libraire passionné. »  Page 24
  • « Les cheveux, les dents, les ongles et le blanc de l’œil étaient jaunes. Plus de lèvres. Mais, le plus impressionnant, c’était qu’à l’intérieur de cette carcasse et au fond de ce regard on sentait une vitalité affreuse, quelque chose de résolument increvable, l’image même de la mort vivante que donne la fringale d’héroïne aux grands camés en état de manque. Dracula soi-même ! »  Page 25
  • « Risson raconte la Guerre et la Paix, et, dans le sifflement empoisonné de la petite bombe, on peut entendre tourner les noms de Natacha Rostov, de Pierre Besoukhov, d’André, d’Hélène, de Napoléon, de Koutouzov… »  Page 28
  • « À croire que toute la flicaille de Paris monte à l’assaut. Il en grimpe de la place Voltaire, il en tombe de la place Gambetta, ils rappliquent de la Nation et de la Goutte d’Or. »  Page 33
  • « Il va bientôt publier dans ma boîte (aux Éditions du Talion) un gros ouvrage sur ses projets parisiens : le genre mégalo-book, papier glacé, photos couleurs, plan dépliable et tout. Opération prestige. Avec de belles phrases d’architectes : de celles qui s’envolent en abstractions lyriques pour retomber en parpaings de béton. C’est parce que la Reine Zabo m’a envoyé chercher son manuscrit que j’ai eu les honneurs de Ponthard-Delmaire, le fossoyeur de Belleville.
    — Pourquoi moi, Majesté ?
    — Parce que s’il y a quelque chose qui merde dans la publication de son livre, Malaussène, c’est vous qui vous ferez engueuler. »  Pages 33 et 34
  • « Un gros qui se déplace comme un gros ; pesamment. Qui se déplace peu, d’ailleurs. Après m’avoir filé son bouquin, il ne s’est pas levé pour me raccompagner. »  Page 34
  • « Ce sont les lieutenants de mon pote Hadouch, fils d’Amar, et condisciple à moi au lycée Voltaire. »  Page 35
  • « Mais il a beau puer de la gueule comme s’il voyageait au fond des enfers, Julius le Chien est vivant. Épilepsie. Ça va durer un certain temps. Plusieurs jours, peutêtre. Aussi longtemps que la vision qui a provoqué cette crise s’accrochera à sa rétine. J’ai l’habitude.
    — Alors, Dostoïevski, qu’est-ce que tu as vu, ce coup-ci ?
    Moi, ce que je vois, après avoir ouvert l’enveloppe kraft de Hadouch, me laisse tout rêveur, et mon dîner, pourtant lointain, me remonte gentiment à la bouche. »  Page 37
  • « — Ma veuve Dolgorouki connaissait parfaitement les écrivains prérévolutionnaires. À vingt ans, elle était communiste, comme moi au sortir de mon couvent. Elle faisait la résistante ici, pendant que je faisais le maquisard en Croatie. Elle savait les poèmes de Maïakovski par cœur, nous nous récitions des scènes entières du Revizor et elle connaissait Bielyï. Oui. »  Pages 87 et 88
  • « On a démonté les meubles planche par planche avant de tout péter. Tous les livres de la bibliothèque gisent écartelés au milieu du massacre. Leurs pages ont été arrachées par poignées. »  Page 104
  • « C’est vrai, Julie, qu’ils n’aillent pas remettre la main sur ces pauvres vieux, « ne me téléphone pas, Ben, ne viens pas me voir, d’ailleurs je vais disparaître pendant quelque temps », mais s’ils viennent, eux, chez moi, pendant que je cours comme un con et si c’était ça, justement, qu’ils voulaient savoir, la planque des grands-pères, et s’ils le savent, maintenant, et s’ils avaient fait le chemin inverse, eux, entrant en force dans la maison pendant que maman est seule avec les enfants et les grands-pères ? flaques, baffes, caniveaux, terreur, je traverse l’avenue au niveau du lycée Voltaire, ça klaxonne, gueule, patine, et froisse de la taule, mais j’ai déjà plongé comme la mouette ivre dans la rue Plichon, traversé celle du Chemin-Vert et je viens de m’écraser contre la porte de la quincaillerie. »  Page 107
  • « De l’eau bouillant sur la cuisinière, le four occupé pour le dîner, mais pas de Clara, pas de Rognon. Le livre d’histoire de Jérémy ouvert sur la table, sans Jérémy. À côté de lui le cahier d’écriture du Petit, un beau pâté au milieu de la page, où est le Petit ? »  Page 114
  • « Pastor pensait à la bibliothèque. Les livres avaient été la seconde passion du Conseiller, après Gabrielle. Leur seconde passion commune. Éditions originales, reliées au fer et signées par leurs auteurs, dès parution. Parfum de cuir, vieille cire aux senteurs de miel, chatoiement des feuilles d’or dans la pénombre. Et pas de musique, surtout ! Pas de gramophone, pas d’électrophone, pas de chaîne hi-fi. « La musique, il y a des squares pour ça », proclamait le Conseiller. Rien que le silence des livres qui, maintenant, dans le souvenir de Pastor, s’accordait aux martèlements de la pluie. On n’ouvrait que rarement ces reliures silencieuses. Au-dessous, la cave de la maison était la réplique exacte de la bibliothèque. Mêmes rayonnages, mêmes auteurs, mêmes titres, à l’exacte verticale de l’exemplaire original qui se trouvait au-dessus, mais en éditions courantes. C’était ceux-là qu’on lisait, les livres de la cave. « Jean-Baptiste, descends donc à la cave nous chercher un bon bouquin. » Pastor s’exécutait, libre dans son choix, plutôt fier de sa mission. »  Pages 122 et 123
  • « — J’ai honte, gamin, je t’ai fait une petite cachotterie.
    — Pas grave, Thian, c’est ta nature perfide d’Asiate. J’ai lu dans un livre que c’était plus fort que vous. »  Page 123
  • « — Alors mon grand, à quoi ressemble-t-il, ce petit ?
    Aussi bien, comme on dit dans les beaux livres, aucun des enfants Malaussène ne peut-il se vanter d’avoir connu les seins de sa mère. »  Page 131
  • « — Elle est belle comme une bouteille de Coca remplie de lait.
    Jérémy a murmuré ça les larmes aux yeux. Risson a froncé ses vieux sourcils dans un effort louable pour donner corps à cette image. Clara a pris une photo. Oui, Jérémy, elle est belle comme une bouteille de Coca-Cola remplie de lait. Je la connais bien, cette beauté-là ! Irrésistible. Le genre Bois Dormant, Vénus sortant de Shell, indicible candeur, naissance à l’amour. Vous connaissez la suite, les enfants ? Le Prince Charmant nous pend au nez. Dès son réveil, maman ne sera plus que disponibilité candide à la passion. Et si par malheur un beau tsigane (ou un gentil comptable, peu importe) passe à ce moment-là… »  Page 132
  • « — Ponthard-Delmaire, vous vous rappelez ?
    — Ponthard-Delmaire, l’architecte ? Le roi des jolis mots coulés dans le béton ? Comme si c’était hier.
    — Eh bien, le bouquin de lui que nous devons éditer est foutu.
    (Ça y est, je commence à piger. Il va falloir que j’aille trouver ce poussah et me prendre une avoine pour une connerie que je n’ai pas faite moi-même.)
    — Le chauffeur qui devait porter la maquette à l’imprimerie a eu un accident. Sa voiture a brûlé et le bouquin avec. »  Page 137
  • « — Avez-vous la moindre idée de la quantité de fric investie dans ce livre, Malaussène ?
    — Probablement dix fois plus qu’il ne vous en rapportera.
    — Erreur, mon garçon. Tout ce que nous pouvons gagner sur ce livre est déjà dans notre caisse. Colossales subventions de la ville de Paris pour promouvoir LE bouquin d’archi qui annonce sans ambiguïté ce que sera le Paris de demain. Substantielle rallonge du ministère des Travaux Publics qui prône une politique de la transparence dans ce domaine. »  Page 137
  • « — Écoutez-moi bien, Malaussène. Il nous faut environ un mois pour recomposer ce foutu livre. Or, Ponthard-Delmaire attend ses épreuves mercredi prochain. Et la sortie du livre a été prévue pour le 10. »  Page 138
  • « Ce doux grand-père aux yeux si creux et aux cheveux si blancs qui s’était timidement approché de Thian au moment où il partait et qui lui avait tendu un petit bouquin rose : « Pour lire, pour être moins seule… »
    Thian sortit le petit livre de sa poche. « Stefan Zweig, Le joueur d’échecs. » Il contempla un long moment la couverture rose et souple. « C’est un livre sur la solitude, avait dit le grandpère, vous verrez… »
    Thian jeta le bouquin sur le lit. « Je demanderai au gamin de me le résumer… » »  Page 143
  • « Des affamés de lecture descendaient quatre à quatre les marches de la librairie. D’autres en remontaient, plus calmes, chargés pour la semaine. Littérature démagnétisée qu’ils liraient, confortablement installés en face. L’un d’eux, gravissant sous le nez de Pastor les trois marches de la sortie, serrait Saint-Simon contre son cœur. Malgré tous ses efforts, Pastor ne put empêcher l’image du Conseiller de faire irruption dans le cadre, ni la voix de Gabrielle de combler tout le volume : « Le duc de la Force, qui mourut dans ce même temps, ne fit pas de regrets… nonobstant sa naissance et sa dignité. » Les inflexions de Gabrielle, qui lisait à voix haute, prêtaient aux lèvres du Conseiller le sourire du vieux duc de Saint-Simon. Ces soirées de lecture… et les oreilles du petit Jean-Baptiste Pastor dressées dans la pénombre…  »  Pages 148 et 149
  • « Comme Saint-Simon tout à l’heure, les blondinets gravirent les trois marches de la sortie, mais obliquant tout à coup à angle droit, ils se dirigèrent vers la table des deux flics. »  Page 149
  • « Il disait : « Ce vieux monde rhumatisant aura de plus en plus besoin de vos drogues, Thian… » Tu sais qui c’était ce type, gamin ?
    Pastor fit non de la tête :
    — Corrençon. Le gouverneur colonial Corrençon. Le père de ta petite Corrençon qui joue les belles au bois dormant à l’Hôpital Saint-Louis. C’était lui. Je l’avais complètement oublié. Mais je le revois maintenant, si droit sur sa chaise, écoutant ma mère lui prédire la fin de l’Indochine française, puis celle de l’Algérie, et je l’entends répondre :
    — Vous avez mille fois raison, Louise : la géographie va retrouver ses droits. »  Pages 164 et 165
  • « — Quelques mois de prison seront insuffisants ; j’aurais besoin, au moins, d’une année complète.
    Les trois flics se regardèrent.
    — Pourquoi ? demanda Pastor.
    Stojilkovicz réfléchit encore, évaluant consciencieusement le temps qui lui était nécessaire, et dit enfin, de sa tranquille voix de basson :
    — J’ai entrepris une traduction de Virgile en serbo-croate ; c’est très long, et assez complexe. »  Page 172
  • « — Mais pourquoi faut-il que je sois viré si je n’obtiens pas ce délai de publication, bordel ?
    — Ne soyez pas grossier. Parce que vous aurez échoué, tout simplement, et qu’une maison d’édition digne de ce nom ne peut pas se permettre de garder des tocards dans son équipe.
    — Mais, vous, Majesté, vous l’Inoxydable, vous avez échoué, non ? En laissant cramer les épreuves du livre dans cette bagnole ! »  Page 176
  • « – J’ai une famille à nourrir ! Je ne passe pas ma vie à m’allonger sur des canapés pour savoir comment fonctionnent mes rouages, moi !
    — Famille, mon œil ! Il y a trente-six façons de nourrir une famille ; à commencer par ne pas la nourrir du tout. Rousseau a très bien su faire ça. Et il était au moins aussi cinglé que vous !
    Engagée sur de pareilles bases, cette conversation aurait pu durer indéfiniment. La Reine Zabo sut lui donner un point final tout ce qu’il y a de professionnel.
    — Vous irez donc demain mercredi chez Ponthard-Delmaire, vous obtiendrez ce délai de publication pour son livre d’architecture, sinon, vous serez viré. J’ai d’ailleurs annoncé votre visite : seize heures précises. »  Page 177
  • « Le grand Bertholet eut un bref sourire à l’adresse de l’inspecteur Pastor, debout là, dans son vieux pull de laine, plutôt timide, flottant dans la lumière ; vaguement mou même ; et, que cette reproduction en latex du Petit Prince ait arraché des aveux à Chabralle, ça, le grand Bertholet n’arrivait toujours pas à le croire. »  Page 184
  • « C’était vrai, il restait Gervaise, la fille laissée sur terre par la géante. Elle n’était pas de Thian, mais tout comme. On lui avait donné un nom rouge, pris dans un livre réputé rouge. Ça ne l’avait pas empêchée d’attraper la Foi, Gervaise. »  Page 197
  • « Mais ce n’était pas Dieu le Père, c’était le plus camé de ses anges déchus ; c’était le vieux Risson, l’ancien libraire que la veuve Hô avait rencontré chez Malaussène.
    — Je suis venu récupérer mon livre, monsieur l’inspecteur. »  Page 198
  • « La façon dont il tenait le revolver, bien calé au creux de sa paume… oui, ce genre d’outils lui était familier.
    — Vous l’avez lu ?
    Il secouait le petit livre rose de Stefan Zweig, Le joueur d’échecs, qui gisait au pied du lit, d’où il était tombé sans que Thian l’eût ouvert.
    — Vous ne l’avez pas lu, n’est-ce pas ?
    Le vieillard secouait une tête désolée. »  Page 199
  • « Il raconta comment Malaussène et les enfants les avaient soignés, et guéris, comment cette incroyable famille leur avait redonné la raison et le goût de la vie, comment lui-même, Risson, s’était senti ressuscité par Thérèse, comment il avait trouvé le bonheur dans cette maison et comme il était transporté le soir, par la joie des enfants, quand il leur racontait des romans.
    — Et c’est aussi pour cela que je vais être obligé de vous tuer, monsieur l’inspecteur. Je vais me faire descendre parce que ce vieux cinglé raconte des romans à des mouflets ? Thian ne comprenait pas.
    — Ces romans dorment dans ma tête. J’ai été libraire toute ma vie, voyez-vous, j’ai beaucoup lu, mais la mémoire n’y est plus tout à fait. Ces romans dorment et il me faut, chaque fois, les réveiller. »  Page 200
  • « — Ce soir, par exemple, continuait le vieux Risson, je vais leur raconter Joyce. Vous connaissez James Joyce, monsieur l’inspecteur ? Non ? Pas même de nom ?
    Le chargeur du Manhurin sous le buffet, et le Manhurin luimême, invisible, derrière le lit…
    — Eh bien, je vais leur raconter Joyce ! Dublin et les enfants de Joyce !
    La voix de Risson était montée d’un cran… il psalmodiait comme un prédicateur…
    — Ils vont faire la connaissance de Flynn, le briseur de calice, ils joueront avec Mahonny autour de l’usine de vitriol, je leur ferai retrouver l’odeur qui planait dans le salon du prêtre mort, ils découvriront Evelyne et sa peur de se noyer dans toutes les mers du monde, je leur offrirai Dublin, enfin, et ils entendront comme moi le Hongrois Villona s’exclamer, debout sur le pont du bateau : « L’aube, messieurs ! » »  Pages 200 et 201
  • « — L’argent de ces vieillardes incultes a tiré de l’oubli des chefs-d’œuvre qui revivent maintenant dans de jeunes cœurs. Grâce à moi ! Le baron Corvo… connaissez-vous le baron Corvo ?
    — Connais pas de baron, fit Mo le Mossi avec sincérité. »  Page 204
  • « — Et connais-tu au moins Imru al Qays, prince de la tribu de Kinda, jeune homme ? Il est de ta culture, celui-là, de ta culture la plus ancienne, l’antéislamique !
    — Connais pas de prince non plus, avoua Mo le Mossi.
    Mais le vieux s’était mis à psalmodier, sans crier gare :
    — Qifa, nabki min dikra habibin oua manzili…
    Simon traduisit pour le Mossi, en repoussant doucement le piston de la seringue. Il souriait.
    — Arrêtons-nous, pleurons au souvenir d’une amante et d’une demeure…
    — Oui ! s’écria le vieillard dans un éclat de rire enthousiaste. Oui, c’est une des traductions possibles. Et dis-moi, toi, connais-tu la poésie de Mutanabbî ? Son dithyrambe de la mère de Saïf al Dawla, tu le connais ?
    — Je le connais, oui, dit Simon en se penchant sur le vieux, mais je veux bien l’entendre encore, s’il te plaît. »  Page 204
  • « — Nouidou l – machraftataoua l – aouali… récita le vieillard.
    Simon enfonça l’aiguille en traduisant :
    — Nous préparons les glaives et les lances…
    Et il récita la suite en pressant sur le piston.
    — Oua taqtoulouna l-manounoubilla qitali.
    Le mélange de salive et de poudre blanche se rua dans la veine. Quand il atteignit le cœur, le vieux fut arraché de son fauteuil, propulsé dans l’espace. Il retomba aux pieds des deux garçons, les os brisés, recroquevillé sur lui-même, pareil à une araignée morte.
    — Traduction ? demanda le Mossi.
    — Et voici que la mort nous tue sans combat, récita le Kabyle. »  Page 204 et 205
  • « Voilà le genre de choses qui m’arrivent à moi : je baise ma belle au bois dormant et c’est ma mère qui se réveille… Car Julia dort toujours, à côté de moi, pas l’ombre d’un doute. »  Page 210
  • « Il y avait quelque danger à s’associer à une pareille cervelle… Place Voltaire, Pastor eut un nouveau gloussement. »  Page 213
  • « À moins que Risson, par nostalgie, ne se soit laissé enfermer vivant dans une bonne grosse librairie, « la Terrasse de Gutenberg », par exemple, et qu’il y ait passé sa nuit à bouquiner. Faudra bien qu’il se ressource un jour où l’autre, non ? Sa culture romanesque n’est pas inépuisable. Il est peut-être en train de se farcir ce dernier bouquin dont on cause, Le parfum, de Süskind, pour le raconter ce soir aux enfants ? »  Page 214
  • « Dans les deux cas, le sentiment final est proche de la pitié ; pitié de l’âme : « Dieu que cet homme est malheureux et que mes problèmes sont dérisoires par rapport aux siens » ou pitié clinique : « Qu’est-ce qui m’a foutu un maso pareil ? N’importe quoi pour ne plus le voir, il me déprime trop. » Et si, entre les deux versions, j’arrive à caser à l’énorme Ponthard que de toute façon les Éditions du Talion restent mieux placées que les autres pour sortir son bouquin vite fait, vu que nous le connaissons par cœur (tellement on l’aime), si j’arrive à lui sortir ça, j’aurai gagné la partie. »  Pages 218 et 219
  • « Je ne connais pas le troisième, un jeune mec dans un grand pull de laine, genre Gaston Lagaffe mais sur le mode tragique, à en juger par son visage ravagé. »  Page 220
  • « Un appartement déchiqueté, avec la même et méthodique sauvagerie que celui de la journaliste Corrençon. Une bibliothèque d’éditions originales jetée à terre, tous les livres écartelés. »  Page 221
  • « Il se saoulait de mots, de rythmes, debout dans l’encadrement de cette porte, comme un adolescent après sa première blessure d’amour. L’une de ces pauvres phrases s’accrocha plus particulièrement à lui : « ILS ONT ASSASSINÉ L’AMOUR. » C’était une phrase étrange, d’un romantisme désuet, comme sortie d’un livre en forme de cœur. « ILS ONT ASSASSINÉ L’AMOUR », mais cela s’était planté dans sa peau comme une ronce, et ça le réveillait la nuit, dans un hurlement rouillé, au bureau, sur son lit de camp : « ILS ONT ASSASSINÉ L’AMOUR ! » »  Page 221
  • « Comme Pastor nous avait pistonnés, on ne l’a pas vu au parloir de la taule, mais direct dans sa cellule : une piaule miniature, encombrée de dictionnaires, au sol crissant de feuilles froissées.
    — Soyez gentils, les enfants, faites passer la consigne : pas de visite au vieux Stojilkovicz.
    Ça sentait l’encre fraîche, la gitane, la double sueur des pinglos et des neurones. Ça sentait le bon boulot de la tête.
    — Pas une minute à moi, mes petits. Publius Vergilius Maro ne se laisse pas traduire en croate comme ça, et je n’en ai pris que pour huit mois.
    Il nous poussait vers la porte.
    — Même les arbres, là, dehors, ça me dérange…
    Dehors, c’était le printemps. Ça bourgeonnait ferme à la fenêtre de Stojil.
    — En huit mois, je n’aurai pas seulement fini de commencer.
    Stojil debout dans sa cellule, des brouillons jusqu’aux genoux, rêvant d’une condamnation à perpète pour pouvoir traduire l’intégral de Virgile…
    Il nous a foutus dehors. »  Page 242
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