2,5 étoiles, V

Le vieux qui lisait des romans d’amour

Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda

Éditions Points, publié en 1995, 120 pages

Roman de Luis Sepúlveda paru initialement en espagnol en 1992 sous le titre « Un viejo que leía novelas de amor ».

Le  vieux qui lisait des romans d'amour

Antonio José Bolivar est un vieil homme qui vit seul dans un petit hameau au fond de la jungle amazonienne. Les circonstances de la vie et le vaste plan de colonisation l’ont conduit dans cette région inhospitalière et il en est tombé éperdument amoureux. Depuis qu’il a redécouvert qu’il sait lire, il se procure des romans d’amour qui lui donnent matière à réflexion et à émotion. Comme il n’est jamais sorti de la jungle, il voyage grâce à la lecture. Malheureusement, sa quiétude sera perturbée par un groupe de chasseurs américains. Ils ont abattu une famille de jaguars mais ils ont laissé la femelle en vie. Celle-ci rode et est devenu très agressive, mettant en danger les gens du village. Le maire se tourne vers le vieil homme pour débusquer la bête. Antonio connait la jungle comme sa poche au point de se confondre avec elle. Il sera contraint par le maire et partira avec des hommes du village, pour tuer le félin. Mais, les hommes seront-ils rattrapés par la brutalité de la nature ?

Joli petit roman sans prétention sur la nature de l’homme. Sepúlveda nous entraine par son écriture simple aux confins de la civilisation et nous fait vivre une belle aventure. Il a su, en peu de pages, créer des personnages riches et une histoire intéressante. Il nous fait réfléchir sur la nature humaine, la place de l’homme dans la nature et le sort qu’il lui réserve. L’Amazonie y est décrite avec une telle précision qu’au fil de la lecture on croit sentir les odeurs, la chaleur et l’humidité de la jungle. Les descriptions sont parfois crues et troublantes parce qu’elles décrivent la réalité pure et dure. Malheureusement, trop de sujets sont abordés dans ce texte et ils sont abordés superficiellement et trop rapidement. Bref, il manque de la profondeur à ce texte pour en faire un bon roman. De plus, les romans d’amour du titre semblent avoir pour unique but de nous introduire au personnage principal et pour nous le rendre attachant. Les attentes étaient grandes étant donné les très bonnes critiques sur ce livre et surtout le titre qui fait référence à la littérature. Au final nous avons droit à un joli petit conte sur le respect de la Nature et contre la déforestation.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 24 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « – Écoute, j’avais complètement oublié, avec cette saloperie de mort :`je t’ai apporter deux livres.
    – Les yeux du vieux s’allumèrent.
    – D’amour ?
    Le dentiste fit signe que oui.
    Antonio José Bolivar Proaño lisait des romans d’amour et le dentiste le ravitaillait en livres à chacun de ses passages.
    – Ils sont tristes ? demandait le vieux.
    – À pleurer, certifiait le dentiste.
    – Avec des gens qui s’aiment pour de bon ?
    – Comme personne ne s’est jamais aimé.
    – Et qui souffrent beaucoup ?
    – J’ai bien cru que je ne pourrais pas le supporter.
    À vrai dire, le docteur Rubincondo Loachamín ne lisait pas les romans.
    Quand le vieux lui avait demandé de lui rendre ce service, en lui indiquant clairement ses préférences pour les souffrances, les amours désespérées et les fins heureuses, le dentiste avait senti que la tâche serait rude.
    Il avait peur de se rendre ridicule en entrant dans un librairie de Guayaquil pour demander : « Donnez-moi un roman d’amour bien triste, avec des souffrances terribles et un happy end… » On le prendrait sûrement pour une vieille tante. Et puis il avait trouvé une solution inespérée dans un bordel du port.
    Le dentiste aimait les négresses, d’abord parce qu’elles étaient capables de dire des choses à remettre sur pied un boxeur K.-O., et ensuite parce qu’elles ne transpiraient pas en faisant l’amour.
    Un soir qu’il s’ébattait avec Josefina, une fille d’Esmeraldas à la peau lisse et sèche comme le cuir d’un tambour, il avait vu un lot de livres rangés sur la commode.
    – Tu lis ? avait-il demandé.
    – Oui, mais lentement.
    – Et quels sont tes livres préférés ?
    – Les romans d’amour, avait répondu Josefina. Elle avait les mêmes gouts qu’Antonio José Bolivar.
    À dater de cette soirée, Josefina avait fait alterner ses devoirs de dame de compagnie et ses talents de critique littéraire. Tous les six mois, elle sélectionnait deux romans particulièrement riches en souffrances indicibles. Et, plus tard, Antonio Josée Bolivar Proaño les lisait dans la solitude de sa cabane, face au Nangaritza.
    Le vieux prit les deux livres, examina les couvertures et déclara qu’ils lui plaisaient. »  Pages 30 à 32
  • « Le vieux resta sur le quai jusqu’à ce que le bateau disparaisse, happé par une boucle du fleuve. Puis il décida qu’il n’adressait plus la parole à personne de la journée : il ôta son dentier, l’enveloppa dans son mouchoir et, serrant les livres sur sa poitrine, se dirigea vers sa cabane. »  Page 33
  • « Il habitait une cabane en bambou d’environ dix mètres carrés meublée sommairement : le hamac de jute, la caisse de bière soutenant le réchaud à kérosène, et une table très haute, parce que, le jour où il avait ressenti pour la première fois des douleurs fois des douleurs dans le dos, il avait compris que les années commençaient à lui tomber dessus et pris la décision de s’assoir le moins possible.
    Il avait donc construit cette table aux longs pieds dont il se servait pour manger debout et pour lire ses romans d’amour. »  Pages 35 et 36
  • « Tant qu’il vécut chez les Shuars, il n’eut pas besoin de romans pour connaître l’amour. »  Page 47
  • « La femme offerte l’emmenait sur la berge du fleuve. Là, tout en entonnant des anents, elle le lavait, le parait et le parfumait, puis ils revenaient à la cabane s’ébattre sur une natte, les pieds en l’air, doucement chauffés par le foyer, sans cesser un instant de chanter les anents, poèmes nasillards qui décrivaient la beauté de leurs corps et la joie du plaisir que la magie de la description augmentait à l’infini. »  Page 47
  • « Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. Mais il n’avait rien à lire.
    À contrecœur, le maire accepta de lui prêter quelques vieux journaux qu’il conservait ostensiblement comme autant de preuves de ses liens privilégiés avec le pouvoir central, mais Antonio José Bolivar les trouva sans intérêt.
    La reproduction de passages des discours prononcés au Congrès, dans lesquels l’honorable Bucaram prétendait qu’un autre honorable représentant n’avait rien dans son pantalon, l’article qui donnait tous les détails sur la manière dont Artenio Mateluna avait tué son meilleur amis de vingt coups de poignard, mais sans haine, la chronique qui dénonçait l’orgueil délirant des supporters de Manta, lesquels avaient émasculé un arbitre en plein stade, ne lui paraissaient pas des stimulants suffisants pour le convaincre de continuer à lire. Tout ça se passait dans un monde lointain, sans références qui le lui rendent intelligible et sans rien qui lui donne envie de l’imaginer.
    Un beau jour le Sucre débarqua, en même temps que des caisses de bières et les bonbonnes de gaz, un malheureux prêtre expédié en mission par les autorités ecclésiastiques pour baptiser les enfants et mettre fin aux concubinages. Au bout de trois jours, le frère n’avait rencontré personne qui soit disposé à le conduire aux habitations des colons. Anéanti par une telle indifférence de sa clientèle, il était allé s’assoir sur le quai en attendant le départ du bateau qui le tirerait de là. Pour tuer les heures de la canicule, il sortit un vieux livre de sous sa soutane et essaya de lire, mais la torpeur le terrassa.
    Ce livre entre les mains du curé fascina Antonio José Bolivar. Il attendit patiemment que le curé vaincu par le sommeil le laisse échapper.
    C’était une biographie de saint François qu’il feuilleta furtivement avec l’impression de commettre une sorte de larcin.
    Il épela les syllabes, puis sa soif de saisir tout ce qui était contenu dans ces pages le fit répéter à mi-voix les mots ainsi formés.
    Le prêtre se réveilla et observa, amusé, Antonio José Bolivar, le nez dans son livre.
    – C’est intéressant ? demanda-t-il.
    – Excusez-moi, Monseigneur. Mais vous dormiez et je ne voulais pas vous déranger.
    – Ça t’intéresse ? répéta le prêtre.
    – On dirait que ça parle surtout d’animaux, répondit-il timidement
    -Saint François aimait les animaux. Et toutes les créatures de Dieu.
    – Moi aussi je les aime. À ma manière. Vous connaissez saint François ?
    – Non, Dieu ne m’a pas donné cette joie. Saint François est mort il y a très longtemps. Je veux dire qu’il a quitté cette vie terrestre pour aller auprès du Créateur jouir de la vie éternelle.
    – Comment vous le savez ?
    – Parce que j’ai lu le livre. C’est un de ceux que je préfère.
    Le prêtre soulignait ses paroles en caressant le cartonnage usé. Antonio José Bolivar l’écoutait avec ravissement et sentait poindre la morsure de l’envie.
    – Vous avez lu beaucoup de livres ?
    – Un certain nombre. Autrefois, quand j’étais jeune et que mes yeux n’étaient pas fatigués, je dévorais toutes les œuvres que me tombaient sous la main.
    – Tous les livres parlent de saints ?
    – Non. Il y a dans le monde des millions et des millions de livres. Dans toutes les langues et sur tous les sujets, y compris certains que les hommes ne devraient pas connaître.
    Antonio José Bolivar ne comprit pas ce problème de censure. Il continuait à fixer les mains du prêtre, des mains grassouillettes, blanches sur le cartonnage noir.
    – De quoi parlent les autres livres ?
    – Je viens de te le dire. D’un tas de choses. D’aventures, de science, de la vie de personnages vertueux, de technique, d’amour…
    Ce dernier point l’intéressa. L’amour, il n’en connaissait que ce que disent les chansons, particulièrement les pasillos que chantait Julito Jaramillo, dont la voix, issue des quartiers pauvres de Guayaquil, s’échappait parfois d’une radio à piles et rendait les hommes mélancoliques. Ces chansons-là disaient que l’amour était comme la piqûre d’un taon que nul ne voyait mais que tous recherchaient.
    – C’est comment, les livres d’amour ?
    – Ceux-là, je crains de ne pouvoir t’en parler. Je n’en ai pas lu plus de deux.
    – Ça ne fait rien. C’est comment ?
    – Eh bien, ils racontent l’histoire de deux personnes qui se rencontrent, qui s’aiment et qui luttent pour vaincre les difficultés qui les empêchent d’être heureux.
    L’appel du Sucre annonça l’appareillage et il n’osa pas demander au prêtre de lui laisser le livre. Mais ce que celui-ci lui laissa, en revanche, ce fut un désir de lecture plus fort qu’auparavant.
    Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégée par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sans auditoire.
    Il lui fallait de la lecture, ce qui impliquait qu’il sorte d’El Idilio. Peut-être n’était-il pas nécessaire d’aller très loin, peut-être rencontrerait-il à El Dorado quelqu’un qui possédait des livres, et il se creusait la cervelle pour trouver le moyen de les obtenir. »  Pages 55 à 59
  • « – Mais si tu voulais avoir des livres, pourquoi tu ne m’en as pas chargé ? Je suis sûr que je t’en aurais trouvé à Guayaquil.
    – Merci, docteur. Le problème c’est que je ne sais pas encore quels livres je veux lire. Mais dès que je saurai, je profiterai de votre proposition. »  Page 61
  • « Quand il eut vendu les ouistitis et les perroquets, l’institutrice lui montra sa bibliothèque.
    Il fut ému de voir tant de livres rassemblés. L’institutrice possédait une cinquantaine de volumes rangés sur des étagères et il éprouva un plaisir indicible à les passer en revue en s’aidant de la loupe qu’il venait d’acquérir.
    Cinq mois durant, il put ainsi former et polir ses goûts de lecteur, tout en faisant alterner les doutes et les réponses.
    En parcourant les textes de géométrie, il se demandait si cela valait la peine de savoir lire, et il ne conserva de ces livres qu’une seule longue phrase qu’il sortait dans les moments de mauvaise humeur : « Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse est le côté opposé à l’angle droit. » Phrase qui, par la suite, devait produire un effet de stupeur chez les habitants d’El Idilio, qui la recevaient comme une charade absurde ou une franche obscénité.
    Les textes d’histoire lui semblèrent un chapelet de mensonges. Était-il possible que ces petits messieurs pâles, avec leurs gants jusqu’aux coudes et leurs culottes collantes de funambules, aient été capables de gagner des batailles ? Il lui suffisait de voir leurs boucles soigneusement frisées flottant au vent pour comprendre que ces gens-là étaient incapables de tuer une mouche. Ce fut ainsi que les épisodes historiques se trouvèrent exclus de ses goûts de lecteur.
    Edmondo de Amicis et son Cœur occupèrent pratiquement la moitié de son séjour à El Dorado. Là, il était à son affaire. C’était un livre qui lui collait aux mains et aux yeux, qui lui faisait oublier la fatigue pour continuer à lire, encore et toujours, jusqu’à ce qu’un soir, il finisse par se dire qu’il n’était pas possible qu’un seul corps endure tant de souffrances et contienne tant de malchance. Il fallait être vraiment un salaud pour prendre plaisir aux malheurs d’un pauvre garçon tel que le Petit Lombard, et c’est alors, après avoir cherché dans toute la bibliothèque, qu’il trouva enfin ce qui lui convenait vraiment.
    Le Rosaire de Florence Barclay contenait de l’amour, encore de l’amour, toujours de l’amour. Les personnages souffraient et mêlaient félicité et malheur avec tant de beauté que sa loupe en était trempée de larmes.
    L’institutrice, qui ne partageait pas tout à fait ses goûts, lui permit de prendre le livre pour retourner à El Idilio, où il le lut et le relut cent fois devant sa fenêtre, comme il se disposait à le faire maintenant avec les romans que lui avait apportés le dentiste et qui l’attendaient, insinuants et horizontaux, sur la table haute, étrangers au passé désordonné auquel Antonio José Bolivar préférait ne plus penser, laissant béantes les profondeurs de sa mémoire pour les remplir de bonheurs et de tourments d’amour plus éternels que le temps. »  Pages 62 et 63
  • « Antonio José Bolivar dormait peu. Jamais plus de cinq heures par nuit et de deux heures de sieste. Le reste de son temps, il le consacrait à lire les romans, à divaguer sur les mystères de l’amour et à imaginer les lieux où se passaient ces histoires.
    En lisant les noms de Paris, Londres ou Genève, il devait faire un énorme effort de concentration pour se les représenter. La seule grande ville qu’il eût jamais visitée était Ibarra, et il ne se souvenait que confusément des rues pavées, des pâtés de maisons basses, identiques, toutes blanches, et de la Plaza de Armas pleine de gens qui se promenaient devant la cathédrale.
    Là s’arrêtait sa connaissance du monde et, en suivant les intrigues qui se déroulaient dans des villes aux noms lointains et sérieux tels que Prague ou Barcelone, il avait l’impression que le nom d’Ibarra n’était pas celui d’une ville faite pour les amours immenses. »  Page 65
  • « Mais ce qu’il aimait par-dessus tout imaginer, c’était la neige.
    Enfant, il l’avait vue comme une peau de mouton mise à sécher au balcon du volcan Imbabura, et ces personnages de roman qui marchaient dessus sans crainte de la salir lui semblaient parfois d’une extravagance impardonnable. »  Page 66
  • « Après avoir mangé les crabes délicieux, le vieux nettoya méticuleusement son dentier et le rangea dans son mouchoir. Après quoi il débarrassa la table, jeta les restes par la fenêtre, ouvrit une bouteille de Frontera et choisit un roman.
    La pluie qui l’entourait de toutes parts lui ménageait une intimité sans pareille.
    Le roman commençait bien.
    « Paul lui donna un baisser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait paisiblement sur les canaux vénitiens. »
    Il lut la phrase à voix haute et plusieurs fois.
    – Qu’est-ce que ça peut bien être, des gondoles ?
    Ça glissait sur des canaux. Il devait s’agir de barques ou de pirogues. Quant à Paul, il était clair que ce n’était pas un individu recommandable, puisqu’il donnait un « baiser ardent » à la jeune fille en présence d’un ami, complice de surcroît.
    Ce début lui plaisait.
    Il était reconnaissant à l’auteur de désigner les méchants dès le départ. De cette manière, on évitait les malentendus et les sympathies non méritées.
    Restait le baiser – quoi déjà ? – « ardent ». Comment est-ce qu’on pouvait faire ça ?
    Il se souvenait des rares fois où il avait donné un baiser à Dolores Encarnaciòn del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo. Peut-être, sans qu’il s’en rende compte, l’un de ces baisers avait-il été ardent, comme celui de Paul dans le roman. »  Pages 73 et 74
  • « Abrutie par l’alcool, la malheureuse ne se rendait pas compte de ce qu’on faisait d’elle. Cette fois-là, un aventurier l’avait prise sur la plage et avait cherché à coller sa bouche à la sienne.
    La femme avait réagi comme un animal sauvage. Elle avait fait rouler l’homme couché sur elle, lui avait lancé une poignée de sable dans les yeux et était allé ostensiblement vomir de dégoût.
    Si c’était cela, un baiser ardent, alors le Paul du roman n’était qu’un porc.
    Quand arriva l’heure de la sieste, il avait lu environ quatre pages et réfléchi à leur propos et il était préoccupé de ne pouvoir imaginer Venise en lui prêtant les caractères qu’il avait attribués à d’autres villes, également découvertes dans des romans.
    À Venise, apparemment, les rues étaient inondées et les gens étaient obligés de se déplacer en gondoles.
    Les gondoles. Le mot « gondole » avait fini par le séduire et il pensa que ce serait bien d’appeler ainsi sa pirogue. »  Pages 74 et 75
  • « Plus tard dans l’après-midi, après un nouveau festin de crabes, il voulut poursuivre sa lecture, mais il fut distrait par des cris qui l’obligèrent à sortir la tête sous la pluie. »  Page 75
  • « Tout en faisant frire le foie agrémenté de brins de romarin, il maudit l’incident qui le tirait de sa tranquillité. Impossible désormais de se concentrer sur sa lecture, obligé qu’il était de penser à l’expédition du lendemain avec le maire à sa tête. »  Page 77
  • « Il renta à El Idilio livrer les restes, le maire le laissa tranquille et il fit tout pour sauvegarder cette paix, car c’était d’elle que dépendaient les moments de bonheur passés face au fleuve, debout devant la table haute, à lire lentement les romans d’amour. »  Page 84
  • « Perplexe, son coéquipier le regardait parcourir avec sa loupe les signes réguliers du livre,
    – C’est vrai que tu sais lire, camarade ?
    – Un peu.
    – Et tu lis quoi ?
    – Un roman. Mais tais-toi. Quand tu parles, tu fais bouger la flamme et moi je vois bouger les lettres.
    L’autre s’éloigna pour ne pas le gêner, mais l’attention que le vieux portait au livre était telle qu’il ne supporta pas de rester à l’écart.
    – De quoi ça parle ?
    – De l’amour.
    À cette réponse du vieux, il se rapprocha, très intéressé.
    – Sans blague ? Avec des bonnes femmes riches, chaudes et tout ?
    – Non. Ça parle de l’autre amour. Celui qui fait souffrir.
    L’homme se sentit déçu. Il courba les épaules et s’éloigna de nouveau. Avec ostentation, il but une longue gorgée, alluma un cigare et se mit à affûter sa machette.
    Il passait la pierre, crachait sur le métal, la repassait, puis éprouvait le tranchant du doigt.
    Le vieux s’était replongé dans son livre, sans se laisser distraire par le bruit âpre de la pierre sur l’acier, en marmottant comme s’il priait.
    – Allez, lis un peu plus fort.
    – Sérieusement ? Ça t’intéresse ?
    – Bien sûr que oui. J’ai été une fois au cinéma, à Loja, et j’ai vu un film mexicain, un film d’amour. Comment t’expliquer, camarade ? Qu’est-ce que j’ai pu pleurer.
    – Alors il faut que je te lise depuis le début, comme ça tu sauras qui sont les bons et les méchants.
    Antonio José Bolivar retourna à la première page. À force de la relire, il la savait par cœur.
    « Paul lui donna un baisser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait paisiblement sur les canaux vénitiens. » »  Pages 100 et 101
  • « Antonio José Bolivar ôta son dentier, le rangea dans son mouchoir et sans cesser de maudire le gringo, responsable de la tragédie, le maire, les chercheurs d’or, tous ceux qui souillaient la virginité de son Amazonie, il coupa une grosse branche d’un coup de machette, s’y appuya, et prit la direction d’El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d’amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes »  Page 121
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1 réflexion au sujet de “Le vieux qui lisait des romans d’amour”

  1. Salut, merci pour votre article très fascinant! Je suis de suisse et je suis captivé par ce sujet. Grâce à votre blog que je viens découvrir au hasard d’un surf, je vais en apprendre davantage. Amicalement.

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