3 étoiles, C, M

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers de Patrick Senécal.

Éditions du club Québec Loisirs, publié en 2012, 337 pages

Premier tome de la série de romans « Maphas » de Patrick Senécal paru initialement en 2011.

Julien Sarkozy, professeur de littérature au collégial ayant quatorze ans d’ancienneté, se retrouve forcé de poursuivre sa carrière au cégep de Malphas, dans une petite ville perdue du Québec. Personne ne décide d’aller à Malphas, ni les professeurs, ni les élèves. Ils s’y retrouvent parce qu’ils n’ont aucun autre choix, c’est le cégep de la dernière chance. Dès la première journée de classe, des événements sordides font réaliser à Julien que Malphas est un cégep différent des autres. Une des étudiantes a trouvé le cadavre de son ex-petit ami dans son casier. Le lendemain se produit un évènement similaire. Pourquoi la direction n’a pas fermé le cegep dès la première journée ? Julien essaie donc d’enquêter sur les évènements et sur son nouvel environnement. Il commence même à se rendre à l’évidence qu’il pourrait y avoir une raison surnaturelle à tout ceci.

Roman d’horreur avec une touche humoristique. Senécal nous présente dans ce roman un univers fantastique déjanté où ont lieu des meurtres plus sanglants les uns que les autres. On y retrouve aussi du suspense, des intrigues tordues et un humour noir et ironique qui n’est pas déplaisant. Les personnages sont aussi colorés que l’univers proposé. Par contre, ils sont trop caricaturaux ce qui détruit toute possibilité pour le lecteur de se cramponner au réel. Le personnage tourmenté de Julien n’échappe pas à la caricature avec sa vulgarité, son cynisme et son obsession du sexe qui finissent par devenir redondants. Malheureusement, le texte manque de fini et de finesse on a l’impression que l’auteur a omis de faire un relecture critique de son texte. Il y a donc place à amélioration pour les autres tomes de cette série. Lecture agréable et intéressante malgré les quelques défauts trouvés.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 12 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Quelques-uns m’observent en marmonnant entre eux : tiens, regarde, un nouveau prof. Eh oui, les jeunes, un autre vieux qui va venir vous faire chier avec le français, les livres et la culture. »  Page 15
  • « – L’ancien bureau de Martial. J’imagine que c’est maintenant le tien. Je me demandais, ce matin, pourquoi il n’y avait aucun des livres de Martial dessus. Là, je comprends : il est parti ! »  Page 25
  • « Je vais dans le classeur général du département et consulte les plans de cours des autres profs qui ont donné le 102. Ça ressemble pas mal à ce qu’on faisait dans les deux autres cégeps où j’ai enseigné. Sauf qu’ici le siècle étudié est le dix-neuvième, ce qui me convient parfaitement, c’est sans doute mon époque littéraire préférée. »  Page 26
  • « Je vais ouvrir la porte du local-dîneur où Zazz et Mortafer discutent toujours.
    – Je veux commander les trois romans de mon cours. Vous pouvez me dire où est la COOP du cégep ? »  Page 28
  • « Elle sourit de nouveau, un sourire malicieux et mystérieux qui, filmé en gros plan, assurerait le succès de tout film porno. Et cette voix ! Éduquée, élégante, mais avec un petit feedback rauque à peine perceptible, une voix à double personnalité : le jour, nous entendons la voix de Jekyll, mais nous imaginons toutes les obscénités proférées la nuit par celle de Hyde… »  Page 29
  • « Je trouve la COOP, qui est tellement en désordre que je me demande comment on peut y trouver quoi que ce soit. Il y a deux comptoirs. Un pour les élèves, l’autre pour les profs. Je vais à celui des profs et commande cent quarante exemplaires des trois romans choisis pour mon cours. »  Page 30
  • « Dimanche, je m’occupe de mon modeste appart, le décore un peu, vide une ou deux boîtes. Je tombe sur mes exemplaires de Bitume mentale et La Vérité qui ment. Je les considère avec une certaine amertume. Sur les couvertures, mon nom est écrit en plus gros caractères que les titres, choix sans doute peu avisé de mon éditeur. En tout cas, cette prétention a donné des munitions supplémentaires aux critiques. Comme si elles en avaient besoin… Surtout Guillaume Bilodeau, ce fumier frustré qui doit éjaculer chaque fois qu’il traîne un écrivain dans la boue. Celui-là, si je le rencontre un jour, je lui botte le cul tellement fort que la merde va lui gicler par les oreilles. Mais ce serait fort improbable que nous nous croisions : je ne me tiens ni dans les cocktails mondains ni dans les saunas gais.
    Après hésitation, je range mes deux livres avec les autres, dans ma grande bibliothèque. On ne sait jamais : si des gens viennent chez moi, ils vont peut-être les voir…
    Je lis toute la soirée et je passe à travers la moitié des Cerfs-volants de Gary. Encore une fois, son talent m’éblouit tellement que j’en ai les larmes aux yeux. Je m’arrête à contrecœur vers onze heures. »  Page 31
  • « — T’es ben con, de pas savoir ça !
    La tête de Turc se lève, furieux :
    — Vous avez pas le droit de rire de moi !
    Et les poings serrés, comme un personnage de BD, il traverse la pièce et sort de la classe en claquant la porte. »  Page 36
  • « — Vous aurez trois livres à lire, comme dans chaque cours de français. Ils devraient être disponibles à la COOP d’ici quelques jours. Je vous écris tout de suite les titres au tableau. »  Page 38
  • « Je vais donc au tableau et écris les trois titres : Le Horla de Maupassant, Germinal de Zola et Les Fleurs du mal de Baudelaire.
    — Je les ai lues, Les Fleurs du mal, la session passée ! soupire quelqu’un.
    — Moi aussi, renchérit un autre chialeux.
    — Eh bien, vous les relirez, que je rétorque. Manifestement, vous les avez pas comprises la première fois puisque vous êtes ici. »  Pages 38 et 39
  • « — Sont-tu longs, ces livres-là ? demande une fille.
    Si on m’avait enlevé un cheveu chaque fois qu’un étudiant m’a posé cette question, je serais chauve depuis belle lurette, moi qui suis pourtant pourvu d’une épaisse crinière.
    — Baudelaire, ce sont des poèmes, nous n’en lirons qu’une trentaine. Le Horla, c’est une nouvelle d’une quarantaine de pages.
    L’espoir embaume l’air, mais je le dissipe rapidement :
    — Germinal, c’est cinq cents pages.
    Exclamations, gémissements et grincements de dents s’unissent en une symphonie que Moussorgski n’aurait pas reniée. »  Page 39
  • « Certes, les manifestations de profond désespoir me sont familières depuis longtemps, mais je trouve tout de même que celles-ci sont un brin excessives. Seule la Black à la queue de cheval inscrit les titres des livres avec un large sourire et un stylo. Si elle aime tant lire, pourquoi a-t-elle échoué le cours l’an passé ? Son français écrit est sans doute catastrophique.
    — Ça y est ? que je dis patiemment, avec un sourire en coin. Vous vous êtes bien exprimés ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Ne craignez rien, vous allez survivre. Du moins, la plupart d’entre vous. Et si vous vous ouvrez l’esprit, vous allez peut-être même vous surprendre à aimer ce livre, pourquoi pas ? »  Page 39
  • « — T’aurais pas écrit la rédaction de romans, par hasard ?
    La dernière fois que j’ai été si estomaqué, c’est lorsque mon ex-femme m’a avoué qu’elle savait que j’avais couché avec certaines de ses meilleures amies. Après quelques secondes de stupéfaction, je réponds au barbu les mêmes mots que j’avais balbutiés à mon ex :
    — Heu… oui, deux.
    Tout le monde me considère maintenant avec un nouvel intérêt et, ma foi, ce n’est pas désagréable.
    — Ah, c’est ça… Je me rappelais plus le souvenir de ton nom, mais la face de ton visage me disait quelque chose en me le rappelant… J’ai vu tes photos sur l’arrière du dos de tes romans.
    Si ce gars écrit comme il parle, la correction de ses textes s’apparentera à du sport extrême.
    — Ah, bon ? Tu les as lus ?
    — Oui.
    Criss de saperlipopette ! À l’exception de mon ex et de deux ou trois amis, je n’ai jamais rencontré aucun de mes lecteurs ! Il est vrai que les chances de vivre une telle expérience sont minces : quarante-six personnes à travers tout le Québec, c’est assez dispersé. Mon cœur se met à battre comme celui d’un fan qui trouve le premier caleçon de Michael Jackson sur eBay. Mais pas question de montrer mon excitation. C’est donc d’un air détaché au point d’en être décollé que je demande :
    — Ah… Et tu les as trouvés comment ?
    — Poches.
    Il prononce ce bref jugement sans accent d’arrogance ou de moquerie. Il aurait dit le mot « escabeau » sur le même ton. Personne ne bouge, tous attendent ma réaction. Dans toutes les occasions, je peux réagir, répondre, me fâcher, perdre les pédales. Toutes, sauf une : quand on critique mes livres. Quand cela arrive, je rugis intérieurement, mais de l’extérieur, je gèle, pris d’une pudeur tout à fait inhabituelle. Peut-être parce qu’au fond je doute moi-même de la qualité de mes romans… »  Pages 40 et 41
  • « À un moment, la Noire à la queue de cheval se lève, vient déposer sa copie sur la pile et, toute contente, me confie à voix basse :
    — J’ai hâte de lire les livres, je suis sûre que ça va être super bon !
    Je la remercie d’un petit sourire et elle sort. Voilà le genre de commentaire qui redonne foi en notre profession. Je vérifie son nom sur sa copie : Nadine Limon. J’ai hâte de lire sa copie. Si elle est aussi brillante qu’elle est cute… Bon, elle a l’air un peu trop schtroumpfette, du genre qui doit sentir toutes les fleurs qu’elle croise en couinant de bonheur, mais jolie quand même. Et une schtroumpfette noire, c’est pas banal. »  Pages 42 et 43
  • « — J’ai… fini.
    Et il se lève, sac dans une main, copie dans l’autre. Je tente de n’afficher aucune animosité tandis qu’il approche, mais j’ai encore sa brève et assassine critique de mes livres en travers de la gorge. Il dépose la copie en ricanant, embarrassé.
    — J’ai peut-être été un peu heavy dans ma dureté de tout à l’heure…
    — Peut-être. En fait, l’étape suivante dans l’échelle de l’insulte, c’est le crachat, je pense…
    — C’est juste que les romans qui mêlent l’entrecroisement de l’humour pis du genre policier, c’est pas ma tasse de café…
    — Je suis pourtant pas le premier à écrire du roman policier avec une ambiance humoristique.
    — Je le sais. Je parle juste des goûts de mes préférences. Pis moi, je suis comme de même : j’énonce ce qui me traverse l’esprit quand je pense mes idées.| »  Page 43
  • « Julie Thibodeau, ses cahiers sous le bras, marche vers la section des casiers en se plaignant d’un air théâtral.
    — Déjà que philo, c’est plate à mort, mais avec ce prof-là, ça va être trop mortel, j’te jure ! »  Page 53
  • « Elle s’arrête devant son casier puis tend ses cahiers à Fanny, qui comprend tout de suite et prend le tout. Les mains libres, Julie fouille dans son sac à main :
    — Je vais essayer de dîner avec Ben… »  Page 53
  • « — Non, non, approchez pas, personne ! Il faut toucher à rien tant que la police est pas là !
    J’imagine ce que diraient les critiques qui ont assassiné mes deux livres s’ils me voyaient : « À défaut d’écrire de bons romans policiers, l’auteur raté tente de se prendre pour un flic dans la vraie vie. » »  Page 58
  • « Je m’approche de Mortafer qui range des livres dans sa mallette. »  Page 62
  • « — Il s’était beaucoup amélioré dans mon cours.
    Ça, je n’en doute pas une seconde. Elle est sûrement le genre de prof capable de donner envie à ses étudiants de lire toute l’œuvre de Tolstoï. »  Page 65
  • « Le texte le plus hallucinant est l’analyse de Rapides et Dangereux qui tente de démontrer qu’il s’agit d’une métaphore philosophique sur la confusion identitaire des prolétariens à la recherche de sens dans une époque post-marxiste. Je me demande ce que cette élève va bien pouvoir déceler dans Baudelaire : un complot misogyne contre les charmeuses de serpents ? »  Page 67
  • « Puis, je tombe sur le papier de Nadine Limon, la schtroumpfette black qui semble tellement aimer la lecture. »  Page 67
  • « Je marche vers le bar en question et examine l’affiche qui proclame le nom de l’endroit : L’ami ne deux faire. Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Le propriétaire a choisi cinq mots au hasard dans le dictionnaire ou quoi ? Pourquoi pas Le copain te quatre suivre, tant qu’à y être ? Je relis l’affiche six fois et finis par comprendre. Répétez le nom à haute voix… Vous y êtes ? Eh oui : la mine de fer… »  70
  • « — Guillaume est un élève de sciences pures que j’ai eu la session passée en français. On s’est rencontrés par hasard ce soir, pis, heu… On a pris une bière en parlant des livres qu’il a lus dans mon cours… Il les avait bien aimés… Hein, Guillaume ?
    — Oui, oui… Surtout la pièce de théâtre, là, Rhubarbe…
    — Ruy Blas.
    — Ouais, c’est ça… »  Page 78
  • « — Hey, hey, tu te sauves pas, toi là, hein ? s’inquiète Zazz.
    — Non, non, je vais être en d’dans.
    Il disparaît en quelques secondes. Ma collègue se sent encore obligée de se justifier :
    — Je veux pas qu’il se sauve parce qu’on était justement en train de parler de l’œuvre de Hugo, pis c’est tellement rare qu’on a ce genre de conversation avec un étudiant, tu comprends ?
    — Bien sûr. »  Page 78
  • « Elle regarde son joint, en prend une dernière touche et l’écrase sur le mur :
    — Bon, c’est assez pour moi aussi… Je vais retourner dans le bar pour continuer ma discussion avec Guillaume… Notre discussion sur… Victor Hugo, évidemment !
    Elle pouffe de rire, comme l’ado qu’elle était il y a quelques années à peine. »  Page 82
  • « À mon bureau, je mets de l’ordre dans mes affaires en reluquant souvent vers l’entrée du département jusqu’à ce que l’apparition tant attendue daigne enfin se révéler : Rachel entre, suivie de deux adolescents qui portent son sac et ses livres. »  Page 87
  • « Du coin de l’œil, j’observe Zazz qui mange son tofu. Si sa discussion sur Hugo avec son jeune s’est intensifiée au cours de la nuit, elle n’en garde aucune séquelle, à part peut-être une vague fatigue dans le regard. »  Page 89
  • « — On dirait que ça t’allume, ce genre d’histoires…
    Je hausse les épaules avec un petit sourire d’excuse.
    — Ouais… Je suis un grand amateur de littérature policière…
    Je passe à deux auriculaires d’ajouter : « J’en ai même écrit deux ! » mais je me retiens.
    — Les romans policiers, marmonne Davidas. C’est vrai que c’est un divertissement agréable. Bon, c’est pas de la grande littérature, mais quand même…
    Ça y est, un autre lettré qui se pince le nez en parlant de culture populaire. J’ai enduré ces snobs durant tout mon bac en littérature. Ce sont les mêmes qui n’aimaient que les films suédois sous-titrés en turc et qui cruisaient les filles en leur parlant de Sartre. Froidement, je dégaine :
    — Il y a quand même de grands auteurs de romans policiers, on peut pas nier ça…
    — Oui, quelques-uns, comme Dan Brown, mais on parle d’exception, là.
    Je le dévisage, médusé. Il a vraiment dit Dan Brown ? Je me retiens pour ne pas éclater de rire mais remets les pendules à l’heure :
    — Heu… Je pensais surtout à Hammett, Chandler, Simenon ou, plus récents, Ellroy et Lehane…
    — Ellroy… J’ai vu le film Le Dalhia Noir, c’est pas très fort…
    — Mais le roman est vraiment meilleur !
    — Bof, ça revient au même : c’est la même histoire, alors…
    Et il rit, un rire fort mais mou, il rit en regardant tout le monde, comme pour s’assurer qu’il vient de sortir un argument imparable. Mais personne ne rit avec lui. Zazz continue à brouter son tofu, Poichaux a un simple sourire poli et Valaire, sans gêne, lance à son collègue flasque :
    — Voyons, Elmer, pis Poe, c’est qui, un rédacteur de faits divers ? Il a inventé la première vraie histoire policière, ciboire !
    — Oui, j’ai déjà entendu ça, cette rumeur-là…
    Cette rumeur-là ? Mais de quoi il parle ? Il se trouvait dans une file au supermarché quand il a soudain entendu les gens devant lui marmonner : « Hey, vous savez pas quoi ? Il paraît que Poe a inventé la littérature policière ! C’est ma belle-sœur qui m’a dit ça ! » Moi qui croyais, il y a une minute, que Davidas était un hyper-cultivé méprisant, je commence à me rendre compte que la première moitié de mon jugement était sans doute précipitée. Mais Davidas ne s’arrête pas là :
    — De toute façon, Poe, je l’ai juste lu en français. Les traductions, ça donne pas une vraie idée de l’auteur…
    — C’est quand même Baudelaire qui l’a traduit, que je fais remarquer, de plus en plus ouvertement agacé.
    Davidas a une petite moue. Molle, évidemment. Je pense que la seule chose qui pourrait être dure sur lui, c’est mon poing. Il rétorque avec le ton de celui qui avance une évidence littéraire :
    — Un poète qui traduit un auteur de fiction, c’est quand même pas l’idéal. On traduit pas de la fiction comme on écrit des vers, c’est évident. Les gens ont tendance à oublier ça. »  Pages 91 et 92
  • « — Ça, je pense que c’est le numéro du cadenas du casier.
    — Ouais, pis ?
    — Je sais pas, moi ! Vous pourriez au moins noter le numéro !
    Il soupire, comme si on lui avait demandé de recopier le dictionnaire au complet. Il daigne regarder le papier de son œil éteint et, sans me le prendre des mains, note le numéro dans son calepin. »  Page 99
  • « — Pis vous étiez là aussi hier matin à l’endroit sur place, non ?
    Bon, s’il me vouvoie, c’est qu’il a mis son chapeau de journaliste. Ce gars-là a sans doute lu L’Avare dans son cours de français 101 et, depuis, il souffre du syndrome de Maître Jacques.
    — Non, hier, je suis arrivé après, comme tout le monde.
    — Inquiétant, ces deux morts violentes pis semblablement pareilles en deux jours, hein ?
    — Simon, si tu veux une entrevue pour ton journal sur ce sujet, tu perds ton temps.
    — OK, pas d’entrevue comme proprement dite, mais je vais faire l’enclenchement de ma propre enquête. Pis je t’en parle en discutant parce que je le sais que ce genre d’affaires-là qui vient d’arriver t’intéresse. Je t’ai vu agir dans l’action de ce que tu faisais, tout à l’heure, tu te débrouilles comme un poisson qui coule de source. T’as pas écrit la rédaction de deux romans policiers pour rien… »  Pages 100 et 101
  • « Les huit professeurs sont présents et même un neuvième, une femme qu’on me présente : Judith Ruglas. Elle ne donne qu’un seul cours le jeudi matin, le cours de théâtre pour les élèves qui suivent notre programme Lettres, Cinéma et Théâtre. Nous ne risquons donc pas de nous croiser souvent, ce qui ne sera pas une grande perte si j’en juge par son air pincé et hautain qui la fait ressembler à une écrivaine parisienne, son grand foulard autour du cou et son faux accent radio-canadien. »  Page 103
  • « C’est grâce à ton souci de la spécialisation que tu as cru que Racine avait inventé la racinette, ma chouette ? À cette pensée, je me mords la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire. »  Page 105
  • « — Si tu me trouves ce que je te demande, je t’en dirai plus.
    Je ne sais pas si j’ai l’intention ou non de tenir cet engagement, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de me livrer moi-même à cette petite enquête qui, par ailleurs, est sans doute inutile. Car une grande partie de moi continue à me répéter que je me fais des idées, que mon imagination d’écrivain, même raté, délire un peu trop. »  Page 131
  • « — Tu es arrivé hier, je suppose ?
    — Exact, le colloque de Paris a été un vif succès. Mais dès mon arrivée, on m’a narré les derniers événements, dit-il en avançant de quelques pas, un bouquin entre les mains. Quelle histoire ! Il faut croire que Cendrars avait raison : « La folie est le propre de l’Homme »… Ces immondes événements doivent émouvoir tout le monde, n’est-ce pas ? On en parle partout. Même toi et monsieur… monsieur ? »  Page 135
  • « — Comment a-t-il pu passer incognito avec un tel fardeau ? me coupe gentiment le vieil homme. Il l’a caché dans sa poche de pantalon ?
    Et il rigole, un ah-ah qui vient plus du cerveau que du ventre, comme un vicomte sorti de la cour de la princesse de Clèves. »  Page 136
  • « Mais papa Archlax ne demeure pas longtemps fâché contre fiston. À nouveau tout sourire, il s’approche du bureau de son fils presque en gambadant et lui tend son bouquin :
    — Bon, je ne vais pas te déranger trop longtemps, je voulais profiter de l’occasion pour t’apporter mon nouveau-né, il est sorti des presses la semaine dernière.
    Comment, il écrit en plus ? Et quoi, encore ? Va-t-il aussi nous annoncer qu’il a été qualifié au ski acrobatique pour les prochains Jeux Olympiques ? Junior prend le livre :
    — Un autre…
    Sa voix exprime autant l’admiration que l’agacement. Deux émotions en même temps chez Archlax junior ! C’est un jour faste ! Il examine le bouquin un moment, le retourne, tandis que son père sort de sa poche un paquet de cigarettes. Fiston s’en rend compte :
    — Père, on ne peut plus fumer dans les établissements publics, tu le sais bien…
    Archlax senior soupire, sa cigarette en main. Le genre de cigarette qu’on ne voit plus, très longue et mince, très aristocratique. Il la range en secouant la tête :
    — Ne pas avoir le droit de fumer dans l’établissement que l’on a fondé soi-même, c’est un comble.
    Junior revient au livre et demande :
    — Et ça parle de quoi, cette fois ?
    Papa, heureux qu’on lui pose la question, répond, en me jetant sournoisement des regards pour s’assurer que j’écoute aussi :
    — Eh bien, c’est un essai qui explique pourquoi l’Homme, tout en cherchant le bonheur, ne finit que par trouver son propre fatum, c’est-à-dire sa finalité inéluctable, celle-là même qui, inconsciemment, le pousse vers cette quête absurde de la félicité. Il traverse ainsi trois étapes qui sont l’aliénation du Ça, la sublimation du Sur-Moi, puis l’intégration du Moi, mais le tout en niant totalement son Lui.
    — Son Lui ? que je m’étonne.
    Sourire du vieux.
    — Un concept que j’ai inventé.
    À nouveau, il réussit à avoir l’air modeste et suffisant à la fois. Cette dichotomie, d’abord amusante, commence à me les gonfler un peu. Je vois bien qu’il attend un commentaire de ma part et je me contente de dire d’une voix ambiguë :
    — Un livre de vacances, quoi…
    Du coin de l’œil, je crois voir Archlax junior pâlir, mais je n’en suis pas convaincu. Archlax senior, lui, tique légèrement. Allons, ma chouette, faut pas m’en vouloir. T’as l’air plutôt sympathique malgré ta propension à étendre ta confiture personnelle sur toutes les tartines humaines qui t’entourent, mais que veux-tu, face à un gars qui se trouve beau, il est tellement tentant de lui rappeler l’existence du furoncle derrière son oreille…
    Mais Archlax reprend rapidement son air sympathique, me salue (En espérant que ce drame terrible ne ternira pas trop l’image que vous vous faites de notre région), salue son fils (J’ai dédicacé le livre, bonne journée, junior. On se voit ce soir ?) puis décrisse. »  Pages 139 et 140
  • « La porte de l’ascenseur s’ouvre et je fais le mouvement d’entrer, mais m’arrête juste à temps, sur le point de percuter un torse. Je lève les yeux : le torse se poursuit sur un bon quinze centimètres avant de se transformer en cou épais et poilu, puis en visage couperosé, ridé et particulièrement laid. Au moment où je me dis que je suis tombé sur l’ogre du Petit Poucet, la vue de la casquette sur le sommet de cette vilaine tête me fait comprendre qu’il s’agit en réalité du gardien de sécurité du cégep, que j’avais à peine entrevu l’autre jour. »  Page 146
  • « Pour la première fois, Judith Ruglas, la prof de théâtre qui ne vient qu’une fois par semaine, bouffe avec nous et ce que j’avais pressenti se confirme : c’est une petite snob connasse qui, tout en commentant les horribles meurtres de cette semaine, réussit à glisser qu’elle a déjà rencontré Wajdi Mouawad et Michel Tremblay et qu’elle adore le théâtre existentialiste turc. »  Page 148
  • « Lorsque je présente les trois romans à lire, j’ai à nouveau droit à un tollé digne de mai 1968. Je les laisse chialer un moment, puis, sourire en coin, je répète ma petite scène habituelle :
    — Ça y est ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Craignez rien, vous allez survivre…
    — J’en ai lu un, Zola, à l’autre session ! se révolte un gars. Thérèse Raquin ! C’était méga-poche !
    Mon sourire se fissure et mes lèvres s’éparpillent sur le sol, en mettant au jour mes dents acérées. Mes yeux se transforment en viseurs et font un zoom avant sur le blasphémateur : un jeune Yo avec une grotesque casquette de je ne sais quel groupe de musique insipide. Je veux rattraper les mots qui sortent de ma bouche et les ramener, mais trop tard, ils ont déjà atteint leur cible :
    — Toi, si tu dis une autre fois que Zola est poche, je t’enfonce la casquette dans la gorge tellement profond que tu vas devoir aller aux toilettes pour la récupérer.
    Le silence est tel qu’on croirait que les molécules d’air se sont elles-mêmes figées. Tous me dévisagent comme si je venais de sortir un revolver. Le jeune Yo lui-même est aussi blanc que les nombreux kleenex qu’il doit souiller tous les soirs. Je me frotte rapidement les yeux. Du calme, criss ! Me reprendre avant de sauter ma coche… Il faut que je me rappelle ce qui s’est passé la dernière fois que j’ai lâché la bride : le cheval est devenu fou, il a renversé la charrette, je suis tombé… et je me suis relevé ici.
    — Ce que je veux dire, c’est que vous pouvez pas dire que Zola, c’est poche. Vous avez le droit de ne pas aimer ça, mais pas de dire que c’est poche. Et puis, attendez de lire le livre avant de dire quoi que ce soit. OK ? »  Pages 149 et 150
  • « Je lis la première feuille. C’est carrément un rapport sur Guillaume Duval, avec sa date de naissance, son adresse, son code permanent, sa concentration au cégep et son horaire complet de cours. Sur la seconde feuille, on retrouve le même genre d’info, mais sur Mélie Sirois. Il y a même une photo de chacun des deux élèves. J’observe Sherlock Holmes junior, à la fois amusé et impressionné. »  Page 151
  • « Archlax a beau m’avoir prévenu que la clientèle de Malphas ne représente pas tout à fait l’élite de la jeunesse québécoise, je crains que cela soit pire que ce à quoi je m’attendais. Vont-ils vraiment être capables de lire Germinal au complet ? À moins que je dégote une édition illustrée. »  Page 161
  • « Pas très convaincu, je quitte le local. Prudence : la méfiance pathologique de Gracq est en train de me contaminer. Mais je ne peux m’empêcher de me rappeler que les numéros des cadenas de Thibodeau et de Farer correspondent aux codes permanents de Fermont et de Rivard. Bien sûr… et après ? Heureusement que Gracq ne connaît pas cette information : il y aurait sans doute vu la confirmation de la présence d’extraterrestres…
    Je jette les feuilles dans la première poubelle que je croise. Je me répète qu’il est temps que je commence à écrire un nouveau roman : à défaut de m’apporter le succès, ça servira de soupape à mon imagination trop débordante. »  Page 164
  • « En face, Sirois a fini d’ouvrir son cadenas, elle attrape la clenche de la porte, sur le point de l’ouvrir… Criss, j’ai la chair de poule comme si j’entendais quelqu’un se frotter les dents sur un tableau noir ! Sirois ouvre la porte…
    Rien pantoute. Enfin, rien d’anormal. Un manteau, des photos collées sur la paroi intérieure, des livres sur l’étagère supérieure. Pas de sang, de membres arrachés ou de chair gluante. Sirois prend ses cahiers et referme le casier. »  Page 172
  • « Au loin, je vois les policiers qui approchent. Je commence à m’éloigner, la tête bourdonnante, mais Gracq m’agrippe le bras une seconde fois, l’air cette fois très sérieux derrière sa barbe de trotskiste attardé. »  Page 174
  • « — Il y a eu une attaque de corbeaux à l’ouverture de Malphas ?
    Il serre les dents et passe sa main sur son crâne chauve, comme s’il regrettait ce qu’il avait dit.
    — Si ça t’intéresse, tu iras voir ça sur Internet… Où je veux en venir, c’est qu’on est pas des deux de pique à Saint-Trailouin. À c’t’heure que je t’ai tout dit sur l’enquête pis que tu constates qu’on fait notre travail, tu vas peut-être arrêter de m’emmerder pis te remettre à écrire tes petits romans policiers humoristiques.
    Alors là, il m’aurait révélé qu’il avait baisé mon ex-femme que je n’aurais pas été plus pantois. Il hoche sa grosse tête, ravi de son effet.
    — Eh oui, Sarkozy, j’ai fait mes petites recherches sur toi. Deux romans autant boudés par les lecteurs que par les critiques. Faudra que je lise ça un jour.
    Pour ça, faudrait encore que tu saches lire, pauvre carencé cérébral ! »  Pages 183 et 184
  • « Il est vingt-deux heures trente quand je sors de chez moi, assez high pour décortiquer l’œuvre complète de Burroughs. »  Page 185
  • « Une fille seule au bar qui lit un livre. Dans la trentaine. Pas laide du tout. Je m’approche donc, m’assois à ses côtés et, sans préambule :
     — Je t’offre un verre ?
    Elle lève la tête de son livre, d’abord surprise. Elle me jauge rapidement des yeux et sourit enfin.
    — Je sais pas… Je devrais ?
    — « Enivrez-vous… Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre… »
    C’est prétentieux, je le sais, mais ça vient avec l’effet du pot. Certains, quand ils sont ivres ou gelés, veulent se battre ; d’autres pleurent ; d’autres encore sont incohérents ; moi, je cite à tout vent. Comme effet secondaire, on a quand même vu pire. Elle hausse les sourcils, amusée :
    — Tu viens d’inventer ça ?
    Elle ne connaît donc pas Baudelaire et, si je me fie au livre qu’elle est en train de lire (Le Secret), la rencontre n’aura sans doute jamais lieu entre elle et le poète.  Mais je m’en fous. Je fais signe au barman et, quelques minutes plus tard, on boit en rigolant. Je réussis à glisser que j’ai écrit deux romans, ce qui provoque l’effet escompté : elle est impressionnée. »  Pages 187 et 188
  • « — Pas très décoré comme endroit d’appartement…
    — Je viens d’arriver, je te rappelle.
    Il s’approche de ma bibliothèque, examine mes livres et a un sourire narquois.
    — En tout cas, tu as pris le temps d’installer l’important de l’essentiel…
    Il indique du doigt mes deux romans, bien rangés parmi les autres. »  Page 195
  • « Je réalise à quel point ma réaction est puérile et Gracq, en montant dans la voiture, ne peut réprimer un sourire, diverti par mon orgueil ridicule. Mais tant pis : j’ai presque quinze ans de plus que lui, après tout. Et je veux montrer à ce jeune homme qui me considère comme un piètre écrivain de romans policiers que je peux tout de même mener intelligemment une enquête. »  Page 202
  • « — Vous vous invitez à dîner avec moi, Julien ?
    — Non, je suis déjà avec quelqu’un à une autre table. Et si on arrêtait ces vouvoiements ? Après tout, on n’est pas dans un roman de Jane Austen…
    — Oui, j’imagine que tu préférerais être dans un roman d’Anaïs Nin… »  Page 207
  • « — Je parlais surtout des trois meurtres.
    — Oh, ça…
    Elle dépose enfin son livre en replaçant une mèche rousse derrière son oreille, un geste anodin qui, effectué par cette femme, se charge d’une incroyable énergie érotique. »  Pages 207 et 208
  • « — Justement. Avec tout ce que j’avais entendu sur ce cégep, je me disais que le défi serait intéressant. Que j’allais sûrement découvrir plein de choses…
    Elle prononce ces derniers mots avec une expression plus grave, puis elle baisse les yeux sur son livre.
    — Tu lis quoi ? que je demande.
    Je prends le bouquin et découvre avec surprise que l’auteur est Rupert Archlax senior, mais pas son dernier, qu’il m’a montré hier. Le titre en est : Le Bégaiement des siècles. »  Page 209
  • « — Faut admettre que le bonhomme est impressionnant : fondateur de Malphas, premier directeur pédagogique du cégep pendant douze ans ; fondateur et actionnaire principal de la mine de fer de la région ; écrivain… La vie parfaite, quoi. »  Pages 209 et 210
  • « — C’est une histoire connue, tous les gens du coin pourraient te la raconter.
    Je reviens au livre.
    — Il en a pondu combien, au juste ?
    — Une quinzaine. Des essais sur différents sujets, tous très pointus.
    Je parcours rapidement la quatrième de couverture : en gros, l’auteur prétend que l’Histoire ne se répète pas de manière générale mais uniquement sur certains points spécifiques, d’où son bégaiement. Dans le coin supérieur, une photo montre un Archlax souriant et sûr de lui, d’une dizaine d’années plus jeune. Je dépose le livre sur la table :
    C’est bon ?
    — C’est spectaculairement brillant. »  Page 210
  • « Fudd ouvre la porte du fond et entre. Simon la suit et, après une hésitation, je me mets en marche, dépasse la table sur laquelle se dresse le château de cartes (il doit bien faire dix étages !) puis rejoins mon coéquipier. Nous nous retrouvons dans une très vaste pièce, emplie d’étagères, de bibliothèques débordantes de gros bouquins, et de petites tables, elles-mêmes recouvertes de fioles, de bouteilles et de bassines. »  Page 221
  • « Ce qui n’empêche pas Fudd de marcher vers une étagère emplie de bouteilles de bière, d’en saisir une et de la décapsuler. Elle en prend une bonne rasade et j’ai presque envie de lui en demander une, pour me remettre d’aplomb. Mais je n’ai jamais supporté la bière tablette. Elle remet la bouteille sur une table et s’approche d’une bibliothèque en marmonnant de sa voix écorchée :
    — Bon… On va regarder ça… Attends un peu…
    Elle fouille parmi les livres. Gracq attend patiemment, peu impressionné par le décor, qu’il connaît sans doute. J’observe les étagères sur ma gauche : livres, bibelots insolites… »  Page 222
  • « Je me tourne vers la vieille, qui fouille toujours parmi ses livres en toussotant et crachant. »  Page 223
  • « Mais Fudd intervient en brandissant un livre :
    — Bon, je l’ai trouvé, là !
    Elle trottine jusqu’à la table, y dépose le livre, prend une autre bonne gorgée de sa bière, puis feuillette le bouquin. On s’approche un peu, et je me sens curieux malgré moi, même si je n’arrive pas à oublier le cadavre tranquillement assis là-bas. Elle trouve une page, la lit silencieusement et annonce en secouant sa tête de poire ratatinée :
    — Oui, oui… C’est possible… Y a sûrement moyen d’ensorceler un cadenas pour y mettre le numéro qu’on veut…
    Qu’ouïs-je ? Je dévisage Gracq : son hochement de tête satisfait me confirme que j’ai sans doute mal entendu.
    — Excusez-moi : vous allez rire, mais j’ai cru que vous aviez dit « ensorceler ».
    — Vous avez ben entendu. Y faut juste (et elle désigne la page de son livre, se penche pour mieux lire) invoquer un démon qui est autant spécialiste en numérologie qu’en codes secrets, c’est pas si compliqué, ça, là. »  Page 225
  • « Distraitement, je lui donne quinze dollars en marmonnant qu’elle peut garder la monnaie. Elle devient alors très émue, comme si je l’avais demandée en mariage, et, une main sur la poitrine, bredouille :
    — Oh ! Merci… Merci beaucoup… Les gens sont si généreux !… Dieu vous le rendra…
    Et elle s’éloigne d’un pas heureux, telle Dorothée sur le chemin de briques jaunes. »  Page 233
  • « En soupirant, je m’installe devant mon ordinateur et tape « Rupert Archlax » dans Google. J’ignore les quelques rares entrées qui concernent le fils et je m’attarde à celles sur le père. Avec Internet basse vitesse, l’opération est aussi longue et exaspérante qu’un roman de Robbe-Grillet, mais je réalise que l’homme a une certaine notoriété : ses livres ont gagné plusieurs prix, certains même internationaux ; il a participé à plusieurs œuvres caritatives ; sa compagnie de mine de fer, Ax Corp, est souvent citée comme entreprise modèle… »  Page 243
  • « — J’ai cru comprendre qu’il revenait de France, que je précise.
    — C’est possible, fait Poichaux. Grâce à ses livres, il voyage beaucoup. »  Page 272
  • « — Exactement. À mon arrivée, il y a quinze ans, moi et quelques collègues nous sommes amusés à identifier les composantes de cette odeur. On a décelé des fruits pourris, de la sueur, du crottin de cheval, de l’urine, de l’eau de caniveau, de la viande avariée…
    Je m’étonne. Il n’a pas tort, il y a un peu de tout ça, mais de manière subtile, pas trop envahissante. Mortafer poursuit :
     — Tu as lu Le Parfum de Süskind ? Tu te rappelles le fameux passage au début du roman, quand on décrit l’odeur des rues parisiennes d’il y a trois cents ans… C’est exactement ça. »  Pages 273 et 274
  • « À un moment, je vais jeter un œil sur l’exposition de Bouthot et constate avec ahurissement qu’il s’agit de ses scrapbooks. Il y en a une vingtaine, montés sur des petites tables, comme s’il s’agissait de reliques incas. Chacun a son thème : les vacances d’été, Noël, anniversaire de mariage… J’en feuillette deux ou trois, incrédule. Bouthot et sa grosse moitié y sont à l’honneur à chaque page. Je me demande s’il y en a un sur leur nuit de noces, puis me dis que je ne tiens pas à voir ça. À peu près personne d’autre n’admire l’œuvre du maître, sauf Poichaux qui les examine un par un, avec toute la concentration de l’exégète qui plongerait dans un manuscrit inédit de Cervantes. Je demande à ma coordonnatrice si notre DG les expose comme ça chaque année. »  Page 274
  • « Mais non seulement la coke ne me change pas les idées, elle les rend encore plus obsédantes, et malgré le fait que je discute depuis une dizaine de minutes avec une enseignante en psychologie intéressée à m’expliquer concrètement et privément à quel point Tropique du cancer a changé sa vie, je n’arrive pas à effacer Loz de mon esprit, au point d’en éprouver une froide colère dirigée autant contre lui que contre moi-même. »  Pages 275 et 276
  • « Pendant un instant, je jongle entre l’idée de partir tout de suite pour exécuter le plan qui vient juste d’apparaître dans mon esprit électrifié et celle de demeurer auprès de cette enseignante qui en est à me confier que chaque fois qu’elle parle d’Henry Miller, elle ressent une folle envie de baiser avec son interlocuteur. »  Page 277
  • « La coke me donne de l’esprit, certes, mais très peu de jugement. Je continue à marcher, sans attendre sa réaction, mais tout à coup, on me saisit le bras et on me retourne brutalement : je ne savais pas qu’Archlax était capable d’une telle agressivité, j’en demeure sans voix. Il me dévisage, la bouche crispée comme s’il voulait se pulvériser les dents. Même sa voix tremble. On dirait presque Bruce Banner sur le point de se transformer en Hulk. »  Page 277
  • « — Tout va bien, ici ?
    C’est papa Archlax qui approche, un verre de vin à la main, débonnaire. À croire qu’il est le Jiminy Cricket de son fils. »  Page 278
  • « — Vous prenez congé, monsieur Sarkozy ? Comme Mauriac, vous croyez sans doute que « les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »…
    Il se souvient de moi, c’est pas mal. Je l’observe un bref moment, en songeant que cet homme a perdu sa femme et sa fille il y a trente ans mais qu’il a su surmonter cette tragédie en travaillant, en écrivant, en remportant un certain succès auprès de l’élite intellectuelle… »  Page 278
  • « Je perquisitionne partout, en tentant de ne pas trop foutre le bordel : des photos de famille, des livres de cours, des films pornos (ce qui me permet de constater que Shyla Stylez vient de produire une compilation de ses meilleures scènes : je note mentalement), de la bouffe de mauvaise qualité à profusion… mais rien de mystérieux ou de louche.
    Je tombe enfin sur la porte qui mène à la cave. Nouvelle fluctuation : ça fait déjà quinze minutes que je suis ici ; si Loz me trouve dans sa cave, je suis bon pour le renvoi de Malphas dans l’immédiat, la prison pour quelques semaines et les moqueries de Garganruel pour l’éternité. Mais je ne peux pas reculer si près du but. Si but il y a. Je descends.
    L’ampoule du plafond éclaire froidement des étagères emplies de livres. Sur le sol, un pentacle est dessiné et de la poudre charbonneuse est éparpillée en son centre. Le cliché même du parfait petit kit de magie noire. Je vais feuilleter un ou deux livres : ça parle de sorcellerie.
    Je prends une grande respiration. C’est donc vrai ? Tout ce grotesque carnaval grand-guignolesque est vraiment vrai pour vrai ? »  Page 280
  • « — Je me suis assuré que ce serait moi qui m’occuperais de la distribution des cadenas cette session-ci. Avant la fin de la dernière année scolaire, j’ai réussi à trouver les codes permanents de mes quatre victimes. Durant l’été, j’ai ensorcelé les quatre cadenas. Puis, il y a dix jours, ç’a été la rentrée. J’étais prêt. À tous les élèves, je donnais les vrais cadenas, au hasard, mais je conservais à l’écart les quatre ensorcelés, et j’attendais l’arrivée des filles… Je suis même pas sûr qu’elles m’ont reconnu quand je leur ai donné leur cadenas ou, en tout cas, elles m’ont complètement ignoré. Comme tout le monde m’a toujours ignoré…
    Il est vraiment fâché, le Harry Potter des moches. »  Page 285
  • « — Tu sais pas du tout ce qui arrive à tes victimes à minuit ?
    — Juste une vague idée que j’ai pas vraiment envie d’approfondir.
    Je songe à nouveau au délire de Zazz, à sa voix rauque. Malgré la chaleur de la nuit, un long frisson me parcourt tout le corps.
    — On en parle dans les livres, mais pas avec précision, ajoute Loz derrière moi.
    — Quels livres ?
    — Dans ma famille, on est pas, hélas ! sorcier de père en fils. Quand j’ai forgé mon plan, l’année passée, j’avais aucune notion de magie noire. Il a fallu que j’aille voir la vieille Fudd pour avoir des conseils. »  Pages 287 et 288
  • « — C’est pas si simple. Pour être un vrai sorcier, il faut faire partie d’une lignée. Fudd est une fille de sorcière, pas moi. Mais je peux devenir un apprenti respectable, apprendre quelques trucs grâce à des livres. Fudd m’en a donné quelques-uns… enfin, elle me les a vendus pour deux cent quatre dollars et quatre-vingt-six sous. C’est grâce à ces livres que j’ai mis sur pied mon plan des cadenas.
    — C’est tout ce qu’elle a fait ? Tu l’as payée et elle t’a donné des livres ? Ça me paraît trop simple.
    — C’est vrai que ça paraît simple. Quelques livres, et hop ! on apprend la magie. En fait, ça fonctionne seulement si on a l’environnement adéquat, apte à la sorcellerie. Pour ça, Saint-Trailouin est vraiment l’environnement idéal. »  Page 292
  • « La caverne n’est donc pas très loin de chez elle, ce qui n’aide en rien la réputation de la vieille. De plus, c’est elle qui a expliqué à Loz comment se venger… Non, correction : elle lui a vendu des livres de magie, elle n’était pas au courant de ses intentions. »  Page 300
  • « Je me propulse vers elle lorsqu’un bras me retient. Je me retourne brusquement, sur le point d’assommer l’emmerdeur. C’est une jeune Noire, mignonne et souriante avec deux tresses, et je reconnais Nadine Limon, la brillante schtroumpfette black.
    — Bonjour, Julien ! On a un cours dans dix minutes ! J’ai vraiment hâte !
    — Moi aussi, Nadine, moi aussi, je…
    — J’ai déjà lu les trois livres du cours ! C’était tellement bon ! J’ai même acheté tous les Rougon-Macquart ! Je voulais savoir si…
    — Tout à l’heure, Nadine ! »  Page 307
  • « Au milieu d’une rangée, Nadine attend avec enthousiasme, sa pile de romans bien droite devant elle sur son pupitre. »  Page 308
  • « — T’as entendu quoi ?
    Il attend, narquois. Vais-je m’humilier jusqu’à lui parler de ces claquements sinistres ? Et je ne peux pas lui parler des livres de sorcellerie que j’ai vus dans la cave de Loz, ça lui ferait trop plaisir de me coffrer pour intrusion par effraction dans un domicile privé. »  Page 318
  • « — Écoute ben, Sarkozy, j’ai voulu te le faire comprendre poliment l’autre jour, mais faut croire que t’as besoin qu’on te mette les poings pas juste sur les i. Ça fait trente ans que je suis le chef de police de cette ville, tu m’entends ? Trente ans ! Pis j’ai toujours réussi à mener toutes les enquêtes qu’il fallait mener, pis de manière rationnelle ! Fait que c’est pas un écrivain manqué de la grande ville qui va venir me dire comment enquêter, c’est clair ? »  Pages 319 et 320
  • « Oui, je vais rester. Du moins jusqu’à la fin de la session. Il faut que je respecte mon contrat, tout de même, vous ne pensez pas ? Et tant qu’à rester, je vais essayer de comprendre cette ville, ce cégep, ces gens… Pour y arriver, je vais écrire. Écrire ce qui m’est arrivé. Pas pour publication, du moins pas tout de suite. Pour l’instant, j’écrirai pour moi seul, afin de voir clair. Moi qui cherchais une motivation pour me remettre à l’écriture, je ne pourrai sans doute jamais trouver mieux. Voilà, bonne idée, je commence à écrire tout ça ce soir ! »  Pages 330 et 331

 

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