3 étoiles, V

Vingt ans après

Vingt ans après d’Alexandre Dumas.

Tome 1 : La Bibliothèque électronique du Québec, 444 pages
Tome 2 : La Bibliothèque électronique du Québec, 421 pages
Tome 3 : La Bibliothèque électronique du Québec, 414 pages
Tome 4 : La Bibliothèque électronique du Québec, 383 pages

Roman d’Alexandre Dumas paru initialement en 1845.

Il y a vingt ans, d’Artagnan vivait de belles aventures avec ses trois amis mousquetaires. Mais, aujourd’hui, il est le seul à être encore militaire. Il est désabusé et espère une promotion qui tarde à arriver. Le royaume est dirigé par Anne d’Autriche, la mère de Louis XIV qui est encore mineur. Elle est assistée dans cette tâche par le Cardinal Mazarin, qui est peu apprécié par le peuple. Avec les années Athos, Porthos, Aramis et D’Artagnan se sont perdus de vue. Ils ne défendent plus les mêmes intérêts politiques et ont même des objectifs opposés. Le Cardinal mandate d’Artagnan d’aller en Angleterre pour porter une lettre à Cromwell qui est en pleine guerre contre son roi, Charles Ier. Comme la situation est dangereuse tant en France qu’en Angleterre, pour réussir sa mission d’Artagnan a besoin de l’aide de ses amis d’autrefois. Réussira-t-il à réunir ces trois hommes pour l’aider ?

Suite intéressante et réussie du roman « Les Trois Mousquetaires ». L’intrigue est plus complexe et les environnements historique et politique sont plus approfondis dans cette suite. Par contre, l’intrigue met du temps à démarrer entre les explications de mise en contexte et l’incompréhension du froid qui s’est installé entre les quatre protagonistes. Mais le style fluide de Dumas avec ses chapitres courts et sa façon d’interpeller le lecteur dans le récit aide à faire patienter. Une fois passé les explications, l’action est rapide et captivante. Les personnages ont vieilli et le texte nous le fait bien réaliser. Ils sont plus complexes et plus matures mais ils sont toujours aussi attachants. Dumas aborde ici, de façon très intelligente, le thème de l’évolution de l’amitié à travers le temps. Bien que l’auteur prenne quelques libertés avec les faits historiques, l’atmosphère créée est très réaliste et intéressante. Tous les ingrédients pour captiver le lecteur sont présents dans ce roman : actions, humour, émotions et rebondissements. Un roman de cape et d’épée réussi et bien distrayant.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 9 juillet 2015

La littérature dans ce roman :

Tome 1

  • « Dans une chambre du Palais-Cardinal que nous connaissons déjà, près d’une table à coins de vermeil, chargée de papiers et de livres, un homme était assis la tête appuyée dans ses deux mains. »  Page5
  • « Il avait vendu douze brevets de maître des requêtes, et, comme les officiers payaient leurs charges fort cher, et que l’adjonction de ces douze nouveaux confrères devait en faire baisser le prix, les anciens s’étaient réunis, avaient juré sur les Évangiles de ne point souffrir cette augmentation et de résister à toutes les persécutions de la cour, se promettant les uns aux autres qu’au cas où l’un d’eux, par cette rébellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui en rembourser le prix. »  Pages 9 et 10
  • « Dix minutes après, la petite troupe sortait par la rue des Bons-Enfants, derrière la salle de spectacle qu’avait bâtie le cardinal de Richelieu pour y faire jouer Mirame, et dans laquelle le cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de littérature, venait de faire jouer les premiers opéras qui aient été représentés en France. »  Page 25
  • « – Je ne sais pas si c’est l’hôtel de Rambouillet, reprit l’officier, mais ce que je sais, c’est que j’y ai vu entrer force gens de mauvaise mine.
    – Bah ! dit Guitaut en éclatant de rire, ce sont des poètes.
    – Eh bien, Guitaut ! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec une pareille irrévérence de ces messieurs ! tu ne sais pas que j’ai été poète aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans le genre de ceux de M. de Benserade. »  Page 32
  • « – Mon cher monsieur de Rochefort, en vérité vous piquez ma curiosité à un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc me narrer cette histoire ?
    – Non, mais je puis vous dire un conte, un véritable conte de fée, je vous en réponds, monseigneur.
    – Oh ! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j’aime beaucoup les contes. »  Page 67
  • « Anne d’Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tête appuyée sur sa main, regardait l’enfant royal, qui, couché sur le tapis, feuilletait un grand livre de bataille. Anne d’Autriche était une reine qui savait le mieux s’ennuyer avec majesté ; elle restait quelquefois des heures ainsi retirée dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.
    Quant au livre avec lequel jouait le roi, c’était un Quinte-Curce enrichi de gravures représentant les hauts faits d’Alexandre. »  Page 75
  • « Le roi se leva alors tout à fait, prit son livre, le plia et alla le porter sur la table, près de laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin à se tenir debout aussi. »  Page 77
  • « – Il y a, dit-il, que, selon toute probabilité, nous serons forcés de nous quitter bientôt, à moins que vous ne poussiez le dévouement pour moi jusqu’à me suivre en Italie.
    – Et pourquoi cela ? demanda la reine.
    – Parce que, comme dit l’opéra de Thisbé, reprit Mazarin :
    Le monde entier conspire à diviser nos feux.
    – Vous plaisantez, monsieur ! dit la reine en essayant de reprendre un peu de son ancienne dignité.
    – Hélas, non, madame ! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins du monde ; je pleurerais bien plutôt, je vous prie de le croire ; et il y a de quoi, car notez bien que j’ai dit :
    Le monde entier conspire à diviser nos feux. »  Page 80
  • « Hélas ! depuis l’époque où, dans notre roman des Trois Mousquetaires, nous avons quitté d’Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s’était passé bien des choses, et surtout bien des années. »  Page107
  • « Tant que ses amis l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie ; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui s’assimilent facilement les qualités des autres. »  Page 107
  • « Quelque temps le souvenir charmant de Mme Bonacieux avait imprimé à l’esprit du jeune lieutenant une certaine poésie ; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s’était peu à peu effacé ; la vie de garnison est fatale, même aux organisations aristocratiques. »  Page 108
  • « Le garçon, l’hôtesse et toute la maison eurent pour d’Artagnan les égards que l’on aurait pour Hercule s’il revenait sur la terre pour y recommencer ses douze travaux. »  Page 118
  • « Le respect que nous avons pour la vérité nous force même à dire que la chambre était immédiatement au-dessus de la gouttière et au-dessous du toit.
    C’était là sa tente d’Achille. D’Artagnan se renfermait dans cette chambre lorsqu’il voulait, par son absence, punir la belle Madeleine. »  Page 123
  • « Voyons, si j’allais trouver le cardinal et que je lui demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents possibles, même dans ceux des religieuses ? Ce serait une idée et peut-être le trouverais-je là comme Achille… »  Pages 126 et 127
  • « C’était heureusement une messe basse et qui devait finir promptement. D’Artagnan, qui avait oublié ses prières et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses loisirs en examinant Bazin. »  Page 139
  • « Or, quand on marche au pas à cheval, par une journée d’hiver, par un temps gris, au milieu d’un paysage sans accident, on n’a guère rien de mieux à faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lièvre dans son gîte à songer ; d’Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. »  Page 155
  • « – Hum ! dit d’Artagnan ; si j’étais frondeur, je frapperais ici et serais sûr d’avoir un bon gîte ; si j’étais moine, je frapperais là-bas et serais sûr d’avoir un bon souper ; tandis qu’au contraire, il est bien possible qu’entre le château et le couvent nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.
    – Oui, ajouta Planchet, comme le fameux âne de Buridan. En attendant, voulez-vous que je frappe ? »  Pages 162 et 163
  • « – Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur les épaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre temps à lire votre bréviaire. Mais je vous préviens que si, à force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles, vous désappreniez à fourbir mon épée, j’allume un grand feu de toutes vos images bénites et je vous y fais rôtir. »  Page 179
  • « – Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres ? dit d’Artagnan ; avec vos poèmes ?
    – Non, j’ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocent : je fais des sermons, mon cher. »  Page 182
  • « – Moi ! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.
    « Peste, cent pistoles ! se dit tout bas d’Artagnan, il appelle cela être gueux comme Job ! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Crésus. »
    Puis, tout haut :
    – Êtes-vous ambitieux ?
    – Comme Encelade. »  Page 188
  • « – Eh ! mon Dieu ! sans m’en occuper personnellement, je vis dans un monde où l’on s’en occupe. Tout en cultivant la poésie, tout en faisant l’amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti ; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu’il n’est plus à M. le cardinal de Richelieu, n’est à personne ou est à tout le monde, comme vous voudrez ; en sorte que le mouvement politique ne m’a pas tout à fait échappé. »  Page 190
  • « – Non. C’est un homme de rien, qui a été domestique du cardinal Bentivoglio, qui s’est poussé par l’intrigue ; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu’un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d’écus, dilapidera fort les revenus du roi, se paiera à lui-même toutes les pensions que feu le cardinal de Richelieu payait à tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la loi du plus fort, du plus grand ou du plus honoré. Il paraît en outre qu’il n’est pas gentilhomme de manières et de cœur, ce ministre, et que c’est une espèce de bouffon, de Pulcinella, de Pantalon. »  Page 192
  • « – Avec personne. Je suis prêtre, qu’ai-je affaire de la politique ! je ne lis aucun bréviaire ; j’ai une petite clientèle de coquins d’abbés spirituels et de femmes charmantes ; plus les affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit ; tout va donc à merveille sans que je m’en mêle ; et décidément, tenez, cher ami, je ne m’en mêlerai pas. »  Page 197
  • « – Ce bon Mousqueton, il ne se connaît plus de joie, dit Porthos du ton que Don Quichotte dut mettre à encourager Sancho à seller son grison pour une dernière campagne. »  Page 246
  • « – Semant l’argent comme le ciel fait de la grêle, continua Planchet, mettant l’épée à la main avec un air royal. Vous souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans l’enclos des Carmes ? Ah ! que M. Athos était beau et magnifique ce jour-là, lorsqu’il dit à son adversaire : « Vous avez exigé que je vous dise mon nom, monsieur ; tant pis pour vous, car je vais être forcé de vous tuer ! » J’étais près de lui et je l’ai entendu. Ce sont mot à mot ses propres paroles. Et ce coup d’œil, monsieur, lorsqu’il toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire tomba, sans seulement dire ouf. Ah ! monsieur, je le répète, c’était un fier gentilhomme.
    – Oui, dit d’Artagnan, tout cela est vrai comme l’Évangile, mais il aura perdu toutes ces qualités avec un seul défaut. »  Page 252
  • « Athos avait vieilli à peine. Ses beaux yeux, dégagés de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et l’orgie, semblaient plus grands et d’un fluide plus pur que jamais ; son visage, un peu allongé, avait gagné en majesté ce qu’il avait perdu d’agitation fébrile ; sa main, toujours admirablement belle et nerveuse, malgré la souplesse des chairs, resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines mains de Titien et de Van Dick ; il était plus svelte qu’autrefois ; ses épaules, bien effacées et larges, annonçaient une vigueur peu commune ; ses longs cheveux noirs, parsemés à peine de quelques cheveux gris, tombaient élégants sur ses épaules, et ondulés comme par un pli naturel ; sa voix était toujours fraîche comme s’il n’eût eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu’il avait conservées blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable à son sourire. »  Pages 261 et 262
  • « – Mais que dites-vous de cet amour ?
    – Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul ; mais ces premiers besoins du cœur sont tellement impérieux, ces épanchements de la mélancolie amoureuse chez les jeunes gens sont si doux et si amers tout ensemble, que cela paraît avoir souvent tous les caractères de la passion. Moi, je me rappelle qu’à l’âge de Raoul j’étais devenu amoureux d’une statue grecque que le bon roi Henri IV avait donnée à mon père, et que je pensai devenir fou de douleur, lorsqu’on me dit que l’histoire de Pygmalion n’était qu’une fable. »  Page 291
  • « En attendant, Mazarin redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il était pareil à l’avare de la fable, qui ne pouvait dormir près de son trésor. Bien des fois la nuit il se réveillait en sursaut, rêvant qu’on lui avait volé M. de Beaufort. »  Pages 308 et 309
  • « Comment, elle pense encore à moi après cinq ans de séparation ! Morbleu ! voilà une constance comme on n’en voit que dans L’Astrée. »  Page 351
  • « – Oh ! mon Dieu, oui ! ils ne savent que s’imaginer, ma parole d’honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de magiciens.
    – Et qu’as-tu répondu à l’illustrissime Éminence ?
    – Que si l’astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d’en acheter. »  Pages 357 et 358
  • « Le prince rentra chez lui et se coucha ; c’était ce qu’il faisait presque toute la journée depuis qu’on lui avait enlevé ses livres. »  Page 364
  • « Il y avait une grande coquetterie à une femme de l’âge de Mme de Chevreuse à rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle était en ce moment, c’est-à-dire couchée sur une chaise longue et la tête appuyée à la tapisserie.
    Elle tenait à la main un livre entrouvert et avait un coussin pour soutenir le bras qui tenait ce livre. »  Page 389
  • « – Si bien, continua Athos, que le cardinal résolut un beau matin de faire arrêter la pauvre Marie Michon et de la faire conduire au château de Loches. Heureusement que la chose ne put se faire si secrètement que la chose ne transpirât ; le cas était prévu : si Marie Michon était menacée de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un livre d’heures relié en velours vert.
    – C’est cela, monsieur ! vous êtes bien instruit.
    – Un matin le livre vert arriva apporté par le prince de Marcillac. »  Page 396
  • « On y riait tant, chez ce spirituel abbé ; on y débitait tant de nouvelles ; ces nouvelles étaient si vite commentées, déchiquetées et transformées, soit en contes, soit en épigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu’il disait et reporter ailleurs ce qu’il avait dit. »  Page 409
  • « – À propos, dit-elle comme pour chasser les idées qui l’envahissaient malgré elle, comment va ce pauvre Voiture ? Savez-vous, Scarron ?
    – Comment ! M. Voiture est malade ? demanda le seigneur qui avait parlé à Athos dans la rue Saint-Honoré, et qu’a-t-il donc encore ?
    – Il a joué sans avoir eu le soin de faire prendre par son laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte qu’il a attrapé un froid et s’en va mourant.
    – Où donc cela ?
    – Eh ! mon Dieu ! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture avait fait un vœu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois jours il n’y peut plus tenir, et s’achemine vers l’archevêché pour que je le relève de son vœu. Malheureusement, en ce moment-là, j’étais en affaires très sérieuses avec ce bon conseiller Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture aperçoit le marquis de Laigues à une table et attendant un joueur. Le marquis l’appelle, l’invite à se mettre à table. Voiture répond qu’il ne peut pas jouer que je ne l’aie relevé de son vœu. Laigues s’engage en mon nom, prend le péché pour son compte ; Voiture se met à table, perd quatre cents écus, prend froid en sortant et se couche pour ne plus se relever.
    – Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture ? demanda Aramis à moitié caché toujours derrière son rideau de fenêtre.
    – Hélas ! répondit M. Ménage, il est fort mal, et ce grand homme va peut-être nous quitter, deseret orbem.
    – Bon, dit avec aigreur Mlle Paulet, lui, mourir ! il n’a garde ! il est entouré de sultanes comme un Turc. Mme de Saintot est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe ses draps, et il n’y a pas jusqu’à notre amie, la marquise de Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.
    – Vous ne l’aimez pas, ma chère Parthénie ! dit en riant Scarron.
    – Oh ! quelle injustice, mon cher malade ! Je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son âme.
    – Vous n’êtes pas nommée Lionne pour rien, ma chère, dit Mme de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.
    – Vous maltraitez fort un grand poète, ce me semble, madame, hasarda Raoul.
    – Un grand poète, lui ?… Allons, on voit bien, vicomte, que vous arrivez de province, comme vous me le disiez tout à l’heure, et que vous ne l’avez jamais vu. Lui ! un grand poète ? Eh ! il a à peine cinq pieds.
    – Bravo ! bravo ! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une énorme rapière. Bravo, belle Paulet ! Il est temps enfin de remettre ce petit Voiture à sa place. Je déclare hautement que je crois me connaître en poésie, et que j’ai toujours trouvé la sienne fort détestable.
    – Quel est donc ce capitan, monsieur ? demanda Raoul à Athos.
    – Monsieur de Scudéry.
    – L’auteur de la Clélie et du Grand Cyrus ?
    – Qu’il a composés de compte à demi avec sa sœur, qui cause en ce moment avec cette jolie personne, là-bas, près de M. Scarron. »  Page 423 à 426
  • « – C’est un rondeau de M. Voiture que me débite M. l’abbé, dit Athos à haute voix, et que je trouve incomparable. Raoul demeura quelques instants près d’eux, puis il alla se confondre au groupe de Mme de Chevreuse, dont s’étaient rapprochées Mlle Paulet d’un côté et Mlle de Scudéry de l’autre.
    – Eh bien ! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n’être pas tout à fait de l’avis de M. de Scudéry ; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poète, mais un pur poète. Les idées politiques lui manquent complètement.
    – Ainsi donc ? demanda Athos.
    – C’est demain, dit précipitamment Aramis.
    – À quelle heure ?
    – À six heures.
    – Où cela ?
    – À Saint-Mandé.
    – Qui vous l’a dit ?
    – Le comte de Rochefort.
    Quelqu’un s’approchait.
    – Et les idées philosophiques ? C’étaient celles-là qui lui manquaient à ce pauvre Voiture. Moi je me range à l’avis de monsieur le coadjuteur : pur poète.
    – Oui, certainement, en poésie il était prodigieux, dit Ménage, et toutefois la postérité, tout en l’admirant, lui reprochera une chose, c’est d’avoir amené dans la facture du vers une trop grande licence ; il a tué la poésie sans le savoir.
    – Tué, c’est le mot, dit Scudéry.
    – Mais quel chef-d’œuvre que ses lettres, dit Mme de Chevreuse.
    – Oh ! sous ce rapport, dit Mlle de Scudéry, c’est un illustre complet.
    – C’est vrai, répliqua Mlle Paulet, mais tant qu’il plaisante, car dans le genre épistolaire sérieux il est pitoyable, et s’il ne dit les choses très crûment, vous conviendrez qu’il les dit fort mal.
    – Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable.
    – Oui, certainement, reprit Scudéry en tordant sa moustache ; je trouve seulement que son comique est forcé et sa plaisanterie est par trop familière. Voyez sa Lettre de la carpe au brochet.
    – Sans compter, reprit Ménage, que ses meilleures inspirations lui venaient de l’hôtel Rambouillet. Voyez Zélide et Alcidalis.
    – Quant à moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement Mme de Chevreuse, qui lui répondit par un gracieux sourire ; quant à moi, je l’accuserai encore d’avoir été trop libre avec les grands. Il a manqué souvent à Mme la Princesse, à M. le maréchal d’Albert, à M. de Schomberg, à la reine elle-même.
    – Comment, à la reine ? demanda Scudéry en avançant la jambe droite comme pour se mettre en garde. Morbleu ! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manqué à Sa Majesté ?
    – Ne connaissez-vous donc pas sa pièce : Je pensais ?
    – Non, dit Mme de Chevreuse.
    – Non, dit Mlle de Scudéry.
    – Non, dit Mlle Paulet.
    – En effet, je crois que la reine l’a communiquée à peu de personnes ; mais moi je la tiens de mains sûres.
    – Et vous la savez ?
    – Je me la rappellerais, je crois.
    – Voyons ! voyons ! dirent toutes les voix.
    – Voici dans quelle occasion la chose a été faite, dit Aramis. M. de Voiture était dans le carrosse de la reine, qui se promenait en tête à tête avec lui dans la forêt de Fontainebleau ; il fit semblant de penser pour que la reine lui demandât à quoi il pensait, ce qui ne manqua point.
    « – À quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture ? demanda Sa Majesté.
    « Voiture sourit, fit semblant de réfléchir cinq secondes pour qu’on crût qu’il improvisait, et répondit :
    Je pensais que la destinée,
    Après tant d’injustes malheurs,
    Vous a justement couronnée
    De gloire, d’éclat et d’honneurs,
    Mais que vous étiez plus heureuse,
    Lorsque vous étiez autrefois,
    Je ne dirai pas amoureuse :
    La rime le veut toutefois.
    Scudéry, Ménage et Mlle Paulet haussèrent les épaules.
    – Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.
    – Oh ! dites trois couplets, dit Mlle de Scudéry, c’est tout au plus une chanson.
    Je pensais que ce pauvre Amour,
    Qui toujours vous prêta ses armes,
    Est banni loin de votre cour,
    Sans ses traits, son arc et ses charmes ;
    Et de quoi puis-je profiter,
    En pensant près de vous, Marie,
    Si vous pouvez si mal traiter
    Ceux qui vous ont si bien servie ? »  Pages 427 et 432
  • « – Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus : depuis ce matin je ne suis plus son malade.
    – Et le dernier couplet ? dit Mlle de Scudéry, le dernier couplet ? Voyons.
    – Le voici, dit Aramis ; celui-ci a l’avantage de procéder par noms propres, de sorte qu’il n’y a pas à s’y tromper.
    Je pensais (nous autres poètes,
    Nous pensons extravagamment)
    Ce que, dans l’humeur où vous êtes,
    Vous feriez, si dans ce moment
    Vous avisiez en cette place
    Venir le duc de Buckingham ;
    Et lequel serait en disgrâce,
    Du duc ou du père Vincent.
    À cette dernière strophe, il n’y eut qu’un cri sur l’impertinence de Voiture.
    – Mais, dit à demi-voix la jeune fille aux yeux veloutés, mais j’ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers. »  Pages 432 et 433
  • « On continuait d’abîmer Voiture, tout en le laissant.
    – Monsieur, dit Mlle d’Aubigné en s’adressant à son tour à Scarron comme pour entrer dans la conversation qu’il avait avec le jeune vicomte, n’admirez-vous pas les admirateurs du pauvre Voiture ! Mais écoutez donc comme ils le plument en le couvrant d’éloges. L’un lui ôte le bon sens, l’autre la poésie, l’autre le sérieux, l’autre l’originalité, l’autre le comique, l’autre l’indépendance, l’autre… Eh mais, bon Dieu ! que vont-ils donc lui laisser, à cet illustre complet, comme a dit Mlle de Scudéry ? »  Page 434
  • « – En vérité, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme l’Apocalypse. Monsieur d’Herblay, ajouta-t-elle en se retournant du côté d’Aramis, voulez-vous bien encore une fois être mon servant ce soir ? »  Page 436
  • « – Vous vous en allez déjà ? dit-il.
    – Je m’en vais une des dernières, comme vous le voyez. Si vous avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu’elles soient bonnes surtout, faites-moi la grâce de m’en envoyer demain. »  Page 437
  • « Peu à peu les groupes s’éclaircirent. Scarron ne fit pas semblant de voir que certains de ses hôtes s’étaient parlé mystérieusement, que des lettres étaient venues pour plusieurs, et que sa soirée semblait avoir eu un but mystérieux qui s’écartait de la littérature, dont on avait cependant tant fait de bruit. »  Page 437

Tome 2

  • « Le prince, pour gagner un quart d’heure, prétexta une lecture qui l’intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée s’approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l’empêcher de se mettre à table quand le souper était servi. C’étaient les Commentaires de César, que lui-même, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours auparavant. »  Pages 26 et 27
  • « Il y avait foule dans les rues, car c’était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l’un était si frais qu’il semblait sortir d’une boîte, et l’autre si poudreux qu’on eût dit qu’il quittait un champ de bataille.
    Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques-uns disaient que c’était Sancho qui, après avoir perdu son maître, cherchait une nouvelle condition. »  Pages 48 et 49
    « En un moment la foule devint immense ; on arrêta un carrosse pour y mettre le petit conseiller ; mais un homme du peuple ayant fait observer que, dans l’état où était le blessé, le mouvement de la voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et acceptée à l’unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le souleva, menaçant et doux à la fois, et l’emporta, pareil à ce géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en berçant un nain entre ses bras. »  Page 93
  • « L’aspect des objets extérieurs est un mystérieux conducteur, qui correspond aux fibres de la mémoire et va les réveiller quelquefois malgré nous ; une fois ce fil éveillé, comme celui d’Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensées où l’on s’égare en suivant cette ombre du passé qu’on appelle le souvenir. »  Page 134
    « Louis de Bourbon, prince de Condé, que, depuis la mort de Henri de Bourbon, son père, on appelait, par abréviation et selon l’habitude du temps, Monsieur le Prince, était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans à peine, au regard d’aigle, agl’ occhi grifani, comme dit Dante, au nez recourbé, aux longs cheveux flottant par boucles, à la taille médiocre mais bien prise, ayant toutes les qualités d’un grand homme de guerre, c’est-à-dire coup d’œil, décision rapide, courage fabuleux ; ce qui ne l’empêchait pas d’être en même temps homme d’élégance et d’esprit, si bien qu’outre la révolution qu’il faisait dans la guerre par les nouveaux aperçus qu’il y portait, il avait aussi fait révolution à Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il était le chef naturel, et qu’en opposition aux élégants de l’ancienne cour, dont Bassompierre, Bellegarde et le duc d’Angoulême avaient été les modèles, on appelait les petits-maîtres. »  Page 210
  • « Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort ; il tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l’éclat attirait les yeux sur sa main, qu’il avait d’ailleurs blanche et belle. Malheureusement cette bague n’avait pas la vertu de celle de Gygès, qui rendait son maître invisible lorsqu’il faisait ce que venait de faire Mazarin. »  Pages 271 et 272
    « Un sanglot plus fort que la volonté de Mordaunt lui déchira la gorge et fit remonter le sang à son visage livide ; il crispa ses poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hérissés sur son front comme ceux d’Hamlet, il s’écria dévoré de fureur :
    – Taisez-vous, monsieur ! c’était ma mère ! »  Page 304
  • « Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte à son tour qui aperçut Raoul à son chevet. Le jeune homme était tout habillé et lisait un livre nouveau de M. Chapelain. »  Page 320
  • « – Si vous daigniez avoir de l’esprit, Athos, dit Aramis, je crois véritablement que vous en auriez plus que n’en avait ce pauvre M. de Voiture. »  Page 329
  • « – Qu’a donc notre ami ? dit Aramis, il ressemble aux damnés de Dante, à qui Satan a disloqué le cou et qui regardent leurs talons. Que diable a-t-il donc à regarder ainsi derrière lui ? »  Page 354

Tome 2

  • « Le prince, pour gagner un quart d’heure, prétexta une lecture qui l’intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée s’approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l’empêcher de se mettre à table quand le souper était servi. C’étaient les Commentaires de César, que lui-même, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours auparavant. »  Pages 26 et 27
  • « Il y avait foule dans les rues, car c’était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l’un était si frais qu’il semblait sortir d’une boîte, et l’autre si poudreux qu’on eût dit qu’il quittait un champ de bataille.
    Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques-uns disaient que c’était Sancho qui, après avoir perdu son maître, cherchait une nouvelle condition. »  Pages 48 et 49
    « En un moment la foule devint immense ; on arrêta un carrosse pour y mettre le petit conseiller ; mais un homme du peuple ayant fait observer que, dans l’état où était le blessé, le mouvement de la voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et acceptée à l’unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le souleva, menaçant et doux à la fois, et l’emporta, pareil à ce géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en berçant un nain entre ses bras. »  Page 93
  • « L’aspect des objets extérieurs est un mystérieux conducteur, qui correspond aux fibres de la mémoire et va les réveiller quelquefois malgré nous ; une fois ce fil éveillé, comme celui d’Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensées où l’on s’égare en suivant cette ombre du passé qu’on appelle le souvenir. »  Page 134
    « Louis de Bourbon, prince de Condé, que, depuis la mort de Henri de Bourbon, son père, on appelait, par abréviation et selon l’habitude du temps, Monsieur le Prince, était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans à peine, au regard d’aigle, agl’ occhi grifani, comme dit Dante, au nez recourbé, aux longs cheveux flottant par boucles, à la taille médiocre mais bien prise, ayant toutes les qualités d’un grand homme de guerre, c’est-à-dire coup d’œil, décision rapide, courage fabuleux ; ce qui ne l’empêchait pas d’être en même temps homme d’élégance et d’esprit, si bien qu’outre la révolution qu’il faisait dans la guerre par les nouveaux aperçus qu’il y portait, il avait aussi fait révolution à Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il était le chef naturel, et qu’en opposition aux élégants de l’ancienne cour, dont Bassompierre, Bellegarde et le duc d’Angoulême avaient été les modèles, on appelait les petits-maîtres. »  Page 210
  • « Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort ; il tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l’éclat attirait les yeux sur sa main, qu’il avait d’ailleurs blanche et belle. Malheureusement cette bague n’avait pas la vertu de celle de Gygès, qui rendait son maître invisible lorsqu’il faisait ce que venait de faire Mazarin. »  Pages 271 et 272
    « Un sanglot plus fort que la volonté de Mordaunt lui déchira la gorge et fit remonter le sang à son visage livide ; il crispa ses poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hérissés sur son front comme ceux d’Hamlet, il s’écria dévoré de fureur :
    – Taisez-vous, monsieur ! c’était ma mère ! »  Page 304
  • « Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte à son tour qui aperçut Raoul à son chevet. Le jeune homme était tout habillé et lisait un livre nouveau de M. Chapelain. »  Page 320
  • « – Si vous daigniez avoir de l’esprit, Athos, dit Aramis, je crois véritablement que vous en auriez plus que n’en avait ce pauvre M. de Voiture. »  Page 329
  • « – Qu’a donc notre ami ? dit Aramis, il ressemble aux damnés de Dante, à qui Satan a disloqué le cou et qui regardent leurs talons. Que diable a-t-il donc à regarder ainsi derrière lui ? »  Page 354

Tome 3

  • « Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus parurent prêts à lui sortir de la tête ; ses lèvres de carmin, comparées par tous les poètes du temps à des grenades en fleur, pâlirent et tremblèrent de rage : elle effraya presque Mazarin lui-même, qui pourtant était habitué aux fureurs domestiques de ce ménage tourmenté :
    – Rendre Broussel ! s’écria-t-elle enfin avec un sourire effrayant : le beau conseil, par ma foi ! On voit bien qu’il vient d’un prêtre ! »  Page 41
  • – Endormez-vous bien vite, Louis, dit la reine, car vous serez réveillé de bonne heure.
    – Je ferai de mon mieux pour vous obéir, madame, dit le jeune Louis, mais je n’ai aucune envie de dormir.
    – La Porte, dit tout bas Anne d’Autriche, cherchez quelque livre bien ennuyeux à lire à Sa Majesté, mais ne vous déshabillez pas. »  Page 111
  • « La reine l’arrêta.
    – Comment vous nommez-vous, mon ami ? lui dit-elle.
    Planchet se retourna fort étonné de la question.
    – Oui, dit la reine, je me tiens tout aussi honorée de vous avoir reçu ce soir que si vous étiez un prince, et je désire savoir votre nom.
    « Oui, pensa Planchet, pour me traiter comme un prince, merci ! »
    D’Artagnan frémit que Planchet, séduit comme le corbeau de la fable, ne dît son nom, et que la reine, sachant son nom, ne sût que Planchet lui avait appartenu. »  Page 125
  • « Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme ; puis, avec cette profonde mélancolie que peint si bien Shakespeare :
    – Mordaunt, lui dit-il, vous êtes un terrible serviteur. »  Page 209
  • « – Notre avenir, nos ambitions ! dit d’Artagnan avec une volubilité fiévreuse ; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous sauvons le roi ? Le roi sauvé, nous rassemblons ses amis, nous battons les puritains, nous reconquérons l’Angleterre, nous rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrément sur son trône…
    – Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux étincelaient de joie, même en voyant cet avenir à travers une fable. »  Page 251
  • « À son chevet, Parry était assis lisant à voix basse, et cependant assez haute pour que Charles, qui l’écoutait les yeux fermés, l’entendît, un chapitre dans une Bible catholique. »  Page 301
  • « Groslow s’avança jusqu’au seuil de la chambre du roi, remit avec affectation sur sa tête le chapeau qu’il avait tenu à la main pour recevoir ses hôtes, regarda un instant avec mépris ce tableau simple et touchant d’un vieux serviteur lisant la Bible à son roi prisonnier, s’assura que chaque homme était bien au poste qu’il lui avait assigné, et, se retournant vers d’Artagnan, il regarda triomphalement le Français comme pour mendier un éloge sur sa tactique. »  Page 301
  • « Parry, de son côté, tressaillit et interrompit la lecture.
    – À quoi songes-tu donc de t’interrompre ? dit le roi, continue, mon bon Parry ; à moins que tu ne sois fatigué, toutefois.
    – Non, sire, dit le valet de chambre. Et il reprit sa lecture. »  Page 302
  • « En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut tout haut ce verset de Jérémie :
    « Dieu dit : Écoutez les paroles des prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés avec grand soin, et que j’ai conduits vers vous. » »  Page 303
  • « – Eh bien ! mon cher Athos, vous qui parlez anglais comme John Bull lui-même, vous êtes maître Tom Low, et nous sommes, nous, vos trois compagnons ; comprenez-vous maintenant ? »  Pages 361 et 362

Tome 4

  • « L’entrepont était divisé en trois compartiments : celui dans lequel d’Artagnan descendait et qui pouvait s’étendre du troisième mâtereau à l’extrémité de la poupe, et qui par conséquent était recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos, Porthos et Aramis se préparaient à passer la nuit ; le second, qui occupait le milieu du bâtiment, et qui était destiné au logement des domestiques ; le troisième qui s’allongeait sous la proue, c’est-à-dire sous la cabine improvisée par le capitaine et dans laquelle Mordaunt se trouvait caché.
    – Oh ! oh ! dit d’Artagnan, descendant l’escalier de l’écoutille et se faisant précéder de sa lanterne, qu’il tenait étendue de toute la longueur du bras, que de tonneaux ! On dirait la caverne d’Ali-Baba.
    Les Mille et Une Nuits venaient d’être traduites pour la première fois et étaient fort à la mode à cette époque. »  Page 57
  • « Mousqueton était le contraire de la grenouille de la fable qui se croyait plus grosse qu’elle n’était1. Malheureusement, s’il était parvenu à diminuer son nom d’un tiers, il n’en était pas de même de son ventre. Il essaya de passer par l’ouverture pratiquée et vit avec douleur qu’il lui faudrait encore enlever deux ou trois planches au moins pour que l’ouverture fût à sa taille.
    Il poussa un soupir et se retira pour se remettre à l’œuvre.
    Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, s’était levé, et, avec un intérêt profond pour l’opération qui s’exécutait, il s’était approché de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles tentés par Mousqueton pour atteindre la terre promise.
    – Moi, dit Grimaud.
    Ce mot valait à lui seul tout un sonnet, qui vaut à lui seul, comme on le sait, tout un poème. »  Pages 70 et 71
  • « – Allez, allez, comte, dit Porthos, je n’ai pas besoin de vous.
    Et en effet, d’un coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa comme le géant Adamastor1 au-dessus de la lame, et en trois élans il se trouva avoir rejoint ses compagnons. »  Page 90
  • « – Parce que, monsieur, je me rappelais que dans la bibliothèque du château de Bracieux il y a une foule de livres de voyages, et parmi ces livres de voyages ceux de Jean Mocquet, le fameux voyageur du roi Henri IV.
    – Après ?
    – Eh bien ! monsieur, dit Mousqueton, dans ces livres il est fort parlé d’aventures maritimes et d’événements semblables à celui qui nous menace en ce moment !
    – Continuez, Mouston, dit Porthos, cette analogie est pleine d’intérêt.
    – Eh bien, monsieur, en pareil cas, les voyageurs affamés, dit Jean Mocquet, ont l’habitude affreuse de se manger les uns les autres et de commencer par…
    – Par le plus gras ! s’écria d’Artagnan ne pouvant s’empêcher de rire, malgré la gravité de la situation.
    – Oui, monsieur, répondit Mousqueton, un peu abasourdi de cette hilarité, et permettez-moi de vous dire que je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de risible là-dedans.
    – C’est le dévouement personnifié que ce brave Mousqueton ! reprit Porthos. Gageons que tu te voyais déjà dépecé et mangé par ton maître ?
    – Oui, monsieur, quoique cette joie que vous devinez en moi ne soit pas, je vous l’avoue, sans quelque mélange de tristesse. Cependant je ne me regretterais pas trop, monsieur, si en mourant j’avais la certitude de vous être utile encore. »  Pages 110 et 111
  • « – Allons donc à Rueil, dit Athos.
    – C’est nous jeter dans la gueule du loup, dit Aramis.
    – Si j’eusse été l’ami de Jonas comme je suis celui de d’Artagnan, dit Athos, je l’eusse suivi jusque dans le ventre de la baleine et vous en feriez autant que moi, Aramis. »  Page 213
  • « Mazarin se sentit frissonner jusqu’au fond du cœur. Son regard si perçant se fixa en vain sur la face moqueuse du Gascon et sur le visage impassible de Porthos. Tous deux étaient cachés dans l’ombre, et la sibylle de Cumes elle-même n’aurait pas su y lire. »  Page 294
  • « Mais avant de partir, il réfléchit que, pour un garçon d’esprit et d’expérience, c’était une singulière position que de marcher à l’incertain en laissant le certain derrière soi.
    « En effet, se dit-il au moment de monter à cheval pour remplir sa dangereuse mission, Athos est un héros de roman pour la générosité ; Porthos, une nature excellente, mais facile à influencer ; Aramis, un visage hiéroglyphique, c’est-à-dire toujours illisible. Que produiront ces trois éléments quand je ne serai plus là pour les relier entre eux ?… la délivrance du cardinal peut-être. Or, la délivrance du cardinal, c’est la ruine de nos espérances, et nos espérances sont jusqu’à présent l’unique récompense de vingt ans de travaux près desquels ceux d’Hercule sont des œuvres de pygmée. » »  Pages 324 et 325
3 étoiles, O, T

Temperance Brennan, tome 6 : Os troubles

Temperance Brennan, tome 6 : Os troubles de Kathy Reichs.

Éditions Pocket (Thriller), publié en 2006, 438 pages

Sixième tome de la série de romans policiers « Temperance Brennan » écrit par Kathy Reichs et paru initialement en 2003 sous le titre « Bare Bones ».

L’anthropologue judiciaire Temperance Brennan pense devoir repousser ses vacances car des ossements carbonisés d’un nourrisson ont été trouvé dans un poêle à bois. L’enquête autour de la famille du bébé mène à des découvertes plus troublantes les unes que les autres. Même Boyd, le fidèle chien de Tempe, s’en mêle en déterrant, lors d’un pique-nique, deux sacs contenant des ossements d’ours mêlés à ceux d’oiseaux et d’humain. Pour compliquer les choses pour Brennan, un Cessna-210 percute une paroi rocheuse et s’embrase. Le pilote et son passager sont retrouvés carbonisés. Elle doit terminer son travail alors que la canicule fait rage. Tous ces dossiers vont porter le coup final au projet de Tempe de partir en vacances avec Ryan.

Un roman policier dans la moyenne, sans plus. L’intrigue débute rapidement avec une disparition et la mort d’un bébé. Malheureusement, il y a trop de détails, de pistes et de dossiers qui font leur apparition, ce qui donnent l’impression que ça part dans tous les sens. De plus, le dénouement des enquêtes manque un peu de réalisme car toutes les pistes se rejoignent en un seul dossier, ce qui est peu probable. Par contre, c’est avec bonheur que l’on retrouve les personnages de cette série : Tempe, sa fille Katy, son collègue Ryan et son chien Boyd. Ils sont fidèles à eux même et finalement Ryan prend plus de place dans la vie de Brennan. Le point fort de ce tome, c’est qu’en plus de l’enquête proprement dit, ce polar est un plaidoyer pour la protection des animaux et l’écologie. Une lecture agréable tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 18 mars 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Conclusion : le sac-poubelle renfermait des restes partiels de trois Ursus americanus. Des ours noirs. Identification de l’espèce grâce à l’ouvrage de Gilbert, Mammalian Osteology, et du Mammal Remains from Archaelogical Sites d’Olsen. »  Page 68
  • « L’avion puait le fuel et la chair carbonisée. Dans cet habitacle imprégné de suie, je me croyais plongée au cœur du Dust Bowl si bien décrit par Steinbeck. »  Page 81
  • « Au centre de la scène, dans l’éclat rougeoyant des lampes de chantier, l’avion mort et l’équipe chargée de la récupération, tels les récitants d’une tragédie antique. Spectacle macabre. Shakespeare dans un champ de maïs. Cauchemar d’une nuit d’été. »  Page 82
  • « — J’en ai pour un instant.
    — Prends tout ton temps.
    Il avait laissé de côté les «Oui, m’dame » traînants, version Autant en emporte le vent. C’était déjà ça.
    Faux espoir. Un «mam’zelle Kitty » m’a quand même rattrapée pendant que je montais l’escalier. »  Page 86
  • « Et maintenant le Don Juan détective avait ses fesses posées sur le canapé de mon salon. »  Page 88
  • « — L’heureux propriétaire de deux clubs de strip-tease à Kannapolis. C’est une petite ville industrielle pas loin d’ici, n’est-ce pas ?
    Hochements de tête autour de la table.
    — » Les Valets de Carreau » et « Les Reines de Cœur »… Ricky Don s’attache à satisfaire les demandes sexuelles en tout genre.
    — Un poète, a décrété Larabee. »  Page 105
  • « — Tu te souviens des os d’animaux dont je t’ai parlé ?
    — Oui.
    — C’est notre Rintintin ici présent qui les a découverts. Ils étaient enterrés dans un bois. J’étais presque sûre qu’il s’agissait d’os d’animaux. Je les avais rapportés au bureau au cas où. Dimanche, déjà, j’ai passé une grande partie de la journée à les examiner. »  Page 112
  • « Boyd n’en avait que faire. La truffe au ras du sol, il frétillait comme hier soir pendant la promenade et m’entraînait d’un chêne enrobé de kudzu à un magnolia à demi étouffé, ou du puits à l’appentis abritant la pompe hydraulique.
    En dehors du creux près de la haie, resté après l’excavation des ours, rien n’a suscité son excitation sauf, bien entendu, quelques écureuils et tamias.
    Boyd de Baskerville. »  Page 129
  • « — On y va ? a lancé Ryan.
    — On y va !
    Voix de contralto digne de Walter Mitty. »  Page 144
  • « Lundi, tôt le matin, trois enfants qui faisaient courir leurs chiens dans un champ, à l’est de l’endroit où l’avion devait s’écraser peu après, avaient cru voir un fantôme battre des ailes au-dessus de la vieille grange à tabac de leur grand-père.
    Une image est passée devant mes yeux : un pilote calciné dont le parachute se soulevait et s’abaissait sous le vent.
    — Sa Majesté des mouches, a dit Ryan, exprimant tout haut ma pensée.
    — Analogie parfaite, a déclaré Sheila Jansen. Se disant que le phénomène avait dû se produire au-dessus de Nehi et Moon Pies, ces petits génies ont décidé d’aller fureter dans le coin. Ils ont découvert un paquet contenant de la poudre blanche au bout d’un parachute. Résultat du vote : ils ont décidé de le cacher, le temps de trouver une meilleure idée. »  Page 158
  • « — À mon avis, nous avons là un cas de lèpre tout ce qu’il y a de plus classique, tel que c’est exposé dans les manuels de radiologie, a constaté Larabee. »  Page 180
  • « Je me suis retournée pour prendre dans ma bibliothèque les programmes des conférences. En dix minutes de temps, j’avais l’info que je cherchais. Douze ans auparavant, un étudiant au doctorat avait fait une communication sur la fréquence des maladies parmi les populations melungeons.
    Tandis que je lisais son rapport, l’embryon de pensée a émergé du magma au fond de mon cerveau et s’en est extrait lourdement jusqu’à devenir une idée à part entière. »  Page 184
  • « J’ai déposé un manuel de pathologie sous ses yeux. Larabee a lu le passage et s’est penché en arrière, le menton dans la main. L’air pas convaincu. »  Page 184
  • « — Une étude génétique récente, menée parallèlement sur des groupes de melungeons du Tennessee et de Virginie et sur des populations établies en Espagne, au Portugal, en Afrique du Nord, à Malte, à Chypre, en Iran, en Irak et dans d’autres pays du Levant, n’a fait apparaître aucune différence significative.
    — Comment vous faites pour vous rappeler des trucs pareils ? s’est écrié Larabee en secouant la tête.
    — Je ne sais pas. J’ai regardé dans un bouquin. Il y a pas mal de sites melungeons sur le Web. »  Page 186
  • « — Beaucoup de caries. En tout cas, sur les dents récupérées.
    — Il en manque beaucoup ?
    — Pas mal.
    — Pauvre petite Boucles d’or !
    — Comment est-ce que je pouvais savoir que tu allais me dire ça ? »  Page 196
  • « D’autres oiseaux, sculptés ou en bas-relief, étaient posés sur le bureau et les commodes à dossiers, et glissaient un œil entre deux livres. »  Page 205
  • « Rachel est allée attraper un grand livre brun sur une des étagères au-dessus de la commode à tiroirs. Après avoir consulté l’index, elle l’a ouvert à la page recherchée et l’a posé à plat sur la paillasse.
    — Et voilà, a-t-elle dit en tapotant une photo de son index potelé. Un ara de Spix.
    L’oiseau représenté avait le corps bleu cobalt et la tête plus claire. Ses pattes étaient sombres, son œil gris, son bec noir et moins crochu que je le croyais.
    — Il fait quelle taille ?
    — Cinquante-cinq, soixante centimètres. Ce n’est ni le plus grand ni le plus petit des aras.
    — Et où aime-t-il traîner ses bottes ? a demandé Ryan.
    — Dans le centre du Brésil, dans la partie aride, à l’est, et aussi au nord de Bahia, le plus souvent.
    — Et c’est une espèce disparue ? Une ex-espèce ?
    Si j’ai pigé la référence de Ryan à Monty Python, pour Rachel, c’est resté lettre morte. »  Pages 212 et 213
  • « — Non. Et la situation a empiré. À la fin de la décennie, pas un seul oiseau n’a été aperçu. En 1990, Tony Juniper, un des meilleurs experts au monde pour les perroquets, s’est rendu au Brésil afin de déterminer si le Spix avait véritablement disparu à l’état sauvage. Après six semaines passées à sillonner la région de Bahia en 4 x 4 en interrogeant tous les gens qu’il croisait sur son chemin, fermiers, prêtres, écoliers et même braconniers, Juniper a fini par localiser un mâle solitaire. Il avait établi son nid dans un cactus en bordure d’une rivière, non loin de Curaçao.
    — Où est-ce ? a demandé Ryan en feuilletant les images de Spix.
    — À deux mille kilomètres au nord de Rio.
    Avec un sourire pincé, Rachel a tiré le livre à elle et l’a refermé. »  Page 213
  • « La tentative n’aboutit pas à redorer le blason de Clo-vay, comme mon amie Anne prononce ce nom, soucieuse elle aussi de lui donner un peu de piquant. Si quelques manufactures fonctionnent encore  – pièces détachées pour les freins et pour les appareils chirurgicaux  –, la bourgade ne brille pas par l’intensité de son activité. Une lecture attentive de la « littérature » publiée par la chambre de commerce locale incite plutôt le voyageur à se rendre ailleurs s’il veut prendre du bon temps : sur les bords du lac Wylie, sur les cimes de Blue Ridge, sur les plages de Caroline, et même à Charlotte s’il aime le baseball (les Knights) ou le football américain (les Carolina Panthers). »  Page 381
  • « Je me suis garée sur le bas-côté en gravier, j’ai coupé le moteur et j’ai traversé la pelouse jusqu’à la porte de la caravane. En passant devant le manège, j’ai reconnu des personnages de contes pour enfants : Little Bo Peep, Dormeur et Simplet. Il y avait aussi une maman cane ouvrant la voie à quatre copies d’elle-même en miniature. »  Page 382
  • « — J’ai dû croire ce que je voulais croire, probablement.
    Je me suis levée.
    — Il faut que j’y aille.
    À la porte, elle m’a posé une dernière question.
    — Vous lisez souvent les Écritures ?
    — Non, madame. »  Page 389
  • « Ryan portait un short de surfeur. Sa roseur après le premier jour de plage disparaissait maintenant sous une couche de crème solaire suffisante pour protéger Moby Dick. Désormais, il se rapprochait du tabac blond.
    Nous passions nos journées à lire ou à bavarder ; Boyd s’amusait à happer les vagues ou bien coursait les mouettes. »  Page 416
  • « Boyd s’est effondré sur le flanc à l’ombre de mon transat. Ryan s’est replongé dans son Terry Pratchett, et moi dans un magazine consacré à l’environnement.
    Mais impossible de me concentrer. Mes pensées revenaient sans cesse à Skinny Slidell. J’ai fini par abandonner ma lecture.
    — Comment Slidell a-t-il découvert où j’étais ?
    Ryan a refermé son livre sur son doigt, pour marquer la page. »  Pages 424 et 425
  • « Nous nous sommes remis à notre lecture. Plus j’avançais dans la mienne, plus je me rendais compte de la naïveté de mes opinions sur le mouvement des Verts. À certains moments, j’étais si révoltée par ce que j’apprenais que je ne pouvais plus me contenir.
    — Tu savais que plus de neuf millions de tortues et de serpents avaient été exportés des États-Unis en 1996 ?
    Ryan a laissé tomber son livre sur sa poitrine. »  Page 426
    « — Écoute ça.
    J’ai cité des passages de l’article que je venais de lire.
    — «En 1996, au Brésil, Hector Ugalde a plaidé coupable de conspiration fédérale dans une affaire de contrebande d’aras jacinthes… Il a été condamné à une peine de prison avec sursis, une mise à l’épreuve et une amende de dix mille dollars. » Tu parles que ça va l’arrêter ! »  Page 427
3 étoiles, A

Axiomatique

Axiomatique de Greg Egan.

Éditions Le Livre de Poche (Science-fiction), publié en 2006, 394 pages

Recueil de nouvelles de Greg Egan paru initialement en 1995 sous le titre « Axiomatic ».

Recueil de 18 nouvelles de science-fiction du genre « hard science-fiction » donc l’aspect scientifique est mis en avant plan. Plusieurs thèmes sont abordés dans cette sélection de textes tel des drogues qui brouillent la réalité, des animaux génétiquement améliorés, l’élaboration de chimères, des personnes qui accueillent dans leur ventre le cerveau d’une autre personne le temps de reconstruire leur corps, l’invention de virus sélectifs et des implants cérébraux altérant la personnalité…

Cette lecture, c’est dix-huit pistes de réflexions sur la nature humaine et sur l’utilisation de la technologie. Comme la majorité des recueils de nouvelles, la qualité des textes est inégale et certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres. Le point fort de ce recueil c’est la crédibilité des textes, car ils sont basés sur des préoccupations actuelles. Le niveau de complexité scientifique est très variable d’une histoire à l’autre. Certaines nouvelles sont donc plus difficiles d’accès pour les novices de la hard science-fiction ou pour ceux qui n’ont pas une formation en science. Par contre, il ne faut pas se laisser décourager par la lecture de la première nouvelle « L’Assassin infini » car elle est la plus difficile d’accès. Malheureusement, les textes manquent de profondeur au niveau émotif des personnages, ce que fait que le lecteur est moins investi dans l’univers proposé. Il faut faire une mention spéciale au texte « Le coffre-fort » qui est l’histoire la plus surprenante et la plus accrocheuse du recueil. Un bon moment de lecture de science-fiction.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 28 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Les rêves au S ne sont ni surréalistes ni euphoriques. Ils ne ressemblent pas non plus à des voyages en simulateur : des fantaisies vides, des contes de fées absurdes pleins de richesses illimitées et d’indescriptible béatitude. »  Page 9
  • « L’Académie Nobel, plutôt conservatrice, avait fait preuve d’une rare audace en lui attribuant le Prix Nobel de la Paix avec trois ans d’avance sur les efforts qui le lui vaudraient. Je ne me rappelais pas bien les détails, et appelai donc à l’écran le Livre de l’année. Les troupes seraient reparties le 3 août, avec des pertes peu importantes. Dûment réconforté, je repris le cours de ma vie. »  Page 42
  • « De sorte que quand Pria m’annonça solennellement qu’une guerre à grande échelle avait éclaté au Cachemire et que les gens étaient massacrés par milliers, je lui répondis : « C’est ça. Et Maura a eu le Nobel en récompense d’un génocide. »
    Il haussa les épaules. « As-tu déjà entendu parler de Henry Kissinger ? » Je dus admettre que non. »  Page 42
  • « Cook leur avait assuré qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter de l’éducation du jeune génie. Il pouvait organiser une inscription prioritaire dans la meilleure université pour bébés de Californie où, parmi les prodiges MGD Nobel & Nobel, Eugène pourrait faire de la gymnastique d’éveil pour premier âge, au son de Kant sur un air de Beethoven, et apprendre la Théorie du Champ Unifié de façon subliminale pendant ses siestes de l’après-midi. »  Page 62
  • « Il entra dans le Livre des Records pour avoir implanté et accouché les premiers quintuplés fivettes de troisième génération. Mais son projet de super-bébé, ainsi que ceux d’autres eugénistes dans le monde, semblait maudit : les mécènes se retiraient sans raison apparente, les appareils ne fonctionnaient pas, les laboratoires prenaient feu. »  Page 65
  • « L’étage était sens dessus dessous. Des vêtements éparpillés dans la chambre. Des livres, des CD, des papiers, des tiroirs retournés, étalés sur le sol du bureau.  Des textes médicaux. Dans un coin, des piles de CD périodiques se détachaient du fouillis par leurs pochettes toutes semblables : The New England Journal of Medicine, Nature, Clinical Biochemistry et Laboratory Embryology. »  Page 67
  • « L’odeur m’a pris à la gorge, mais c’est sa force, sa concentration qui m’a accablé car, en elle-même, elle n’était pas particulièrement fétide. À l’étage, en voyant les livres de médecine, j’avais pensé à des cobayes, des rats et des souris, mais ce n’était pas une puanteur de rongeurs en cage qui pénétrait mes narines. »  Page 68
  • « Ils ont diffusé les spéculations de Muriel Beatty Ŕ toujours à partir de mes enregistrements. Avant de passer la parole à un duo d’experts grand public qui ont débattu sur les points de détail du processus de chimérisation, pendant qu’un journaliste faisait de son mieux pour glisser des références douteuses à tout et à n’importe quoi, de la mythologie grecque à L’île du docteur Moreau. »  Page 75
  • « Par curiosité, j’ai visionné certains des appels. Les premiers ne m’en ont pas appris beaucoup plus que le résumé. Puis un homme a présenté un livre ouvert à l’objectif de la caméra. La lueur d’une ampoule électrique, reflétée par le papier glacé, en rendait certaines parties presque invisibles. Le tout était un peu flou, mais ce que je parvenais à distinguer m’a intrigué.
    Un léopard à tête de femme était accroupi près du bord d’une surface plane et surélevée. Un jeune homme mince, nu jusqu’à la taille, était debout à ses côtés. Il se tenait appuyé contre la surface, joue contre joue avec la chimère Ŕ elle pressait une patte avant contre l’abdomen de l’homme, en un geste d’embrassade maladroit. Lui regardait droit devant, impassible, la bouche figée dans une expression compassée qui lui donnait un air de détachement un peu efféminé. Ses yeux à elle étaient presque fermés et plus je la fixais, moins son expression me paraissait facile à définir : peut-être était-ce un contentement placide et rêveur, peut-être était-ce une extase érotique. Les deux personnages avaient des cheveux auburn. »  Pages 79 et 80
  • « J’ai aussitôt appelé une Britannica en ligne et ai prononcé « Lindhquistisme ».
    Andréas Lindhquist, 1961-2030, était un artiste suisse, spécialisé dans les « performances » en public. »  Pages 80 et 81
  • « J’ai tout d’abord été stupéfait de n’avoir jamais entendu parler de ce dingue, ne serait-ce qu’une fois. À elle seule, son extravagance avait dû lui valoir une certaine notoriété. Mais il y a des millions d’excentriques dans le monde et des milliers d’entre eux sont des gens très riches. De plus, je n’avais que cinq ans en 2030 à la mort de Lindhquist d’une crise cardiaque. Il laissa sa fortune à son fils alors âgé de neuf ans. Quant à ses disciples, Britannica en signalait une douzaine, dispersés dans toute l’Europe de l’Est Ŕ c’est là qu’il semblait avoir suscité le plus de respect. Tous paraissaient avoir complètement abandonné ses pires excès. Ils se contentaient de rédiger des volumes entiers de théories esthétiques justifiant l’utilisation de contreplaqué peint et de mimes portant des masques stylisés. En fait, la plupart se limitaient à proposer les bouquins, sans s’encombrer eux-mêmes de tout ça. »  Pages 82 et 83
  • « Pour d’obscures histoires de copyright, on trouve peu d’œuvres d’art visuel dans les bases de données accessibles au public. J’ai donc profité de ma pause-déjeuner pour sortir acheter un livre sur les peintres symbolistes contenant une reproduction en couleurs de La Caresse. »  Page 83
  • « Le moindre changement dans les conditions d’observation suffisait à imposer une réinterprétation complète. S’il s’agissait là de l’effet que Khnopff avait eu l’intention de produire, c’était une incontestable réussite. Je ne pouvais cependant m’empêcher de trouver le phénomène extrêmement frustrant. Ce qu’en disait le livre ne m’aida pas beaucoup : il louait « la composition parfaitement équilibrée du tableau et sa délicieuse ambiguïté thématique » et suggérait que la tête du léopard avait été « basée, de façon perverse, sur la sœur de l’artiste, dont la beauté l’obsédait nuit et jour ». »  Page 83
  • « Quelqu’un vient juste d’essayer de nous tuer tous les trois, et vous continuez à vous comporter comme si rien de spécial n’était arrivé. Comme un personnage de bande dessinée. Qu’est-ce qu’on ressent ? »  Page 91
  • « Elle avait stérilisé l’aiguille dans la flamme, puis avait enlevé la couche de suie avec un mouchoir et de la salive. Nous avions pressé les minuscules plaies collantes l’une contre l’autre, récité un serment ridicule tiré d’un roman pour enfants de série Z, et Paula avait soufflé la bougie. »  Page 104
  • « Nous allions survivre toutes les deux, ou toutes les deux nous allions mourir. Les jours qui suivirent, cette réflexion se mit à m’obséder. C’était comme du vaudou, comme une malédiction de conte de fées… ou l’accomplissement des paroles qu’elle avait prononcées, la nuit où nous étions devenues « sœurs de sang ». »  Page 115
  • « Chaque étagère portait une étiquette : PSYCHÉDÉLIQUES, MÉDITATION ET GUÉRISON, MOTIVATION ET SUCCÈS, LANGAGE ET SAVOIR-FAIRE. Les implants ne mesuraient pas plus d’un millimètre de largeur, mais ils étaient présentés dans des emballages de la taille d’un livre à l’ancienne mode. »  Page 129
  • « J’ai rapidement appris à lire vite – si je ne finissais pas un livre le jour où je l’avais commencé, je savais que je ne pourrais peut-être plus mettre la main dessus pendant des semaines, voire des mois. J’ai dévoré des centaines d’histoires pleines de héros et d’héroïnes qui avaient des amis, des frères et des sœurs, et même des animaux familiers qui restaient avec eux, jour après jour. Chaque livre me faisait un peu plus mal, mais je ne pouvais m’empêcher de lire. Je ne pouvais abandonner l’espoir que le prochain volume que j’ouvrirais commencerait par ces mots : « Un beau matin, un petit garçon s’éveilla, et se demanda quel était son nom. »
    Un jour, j’ai vu mon père consulter un plan de la ville et, en dépit de ma timidité, je lui ai demandé ce que c’était. J’avais vu des globes terrestres et des cartes du pays à l’école, mais pas de plans de ce genre. Il me montra notre maison, mon école, son lieu de travail, à la fois dans les pages qui détaillaient les quartiers, et sur la carte récapitulative qui occupait les pages de garde.
    À cette époque, tous les guides des rues étaient produits par la même maison d’édition. Chaque famille en avait un. »  Pages 157 et 158
  • « Je savais que je ne pourrais jamais avoir une carrière scientifique. Quant à comprendre la nature de ma situation, il me paraissait clair que la réponse ne se trouvait pas dans un quelconque manuel de neurobiologie. »  Page 160
  • « Et en ce qui concerne ce que moi je sais d’eux… Je vois parfois de l’amour et du respect dans le regard de leur famille ou de leurs collègues, il y a quelques fois des manifestations physiques de réalisations que je peux admirer (l’un d’entre eux a écrit un roman plein d’humour noir sur son expérience au Vietnam, que j’ai lu et apprécié ; un autre construit des télescopes en amateur : il en a réalisé un magnifique, de type Newtonien, avec un réflecteur de trente centimètres de diamètre, qui m’a permis d’observer la comète de Halley) mais ils sont bien trop nombreux. »  Page 161
  • « J’achète un plan de la ville – de la marque qui m’est familière depuis que je suis petit, celle qui comporte une carte récapitulative sur les pages de garde – ainsi qu’une boîte de cinq feutres. »  Pages 170 et 171
  • « Je fais mes excuses à Laura (son nom est sur ses livres d’école). Elle ne pleure plus mais on dirait qu’elle l’a fait pendant des heures. »  Page 172
  • « Nous détenons votre femme, déclara le ¨jeune homme¨. Transférez un demi-million de dollars/Sur ce compte/Si vous ne voulez pas qu’elle/Souffre ». Je ne pouvais m’empêcher de l’entendre comme ça ; le rythme peu naturel du discours, l’articulation claire de chaque mot, évoquaient un artiste hyperbranché lisant de la mauvaise poésie. L’œuvre s’intitule « Demande de rançon »… »  Page 196
  • « Ils traitaient de Platon, de Descartes et de Marx, ils parlaient aussi de Saint Augustin et, lorsqu’ils se sentaient tout particulièrement modernes et aventureux, de Sartre, mais s’ils avaient entendu parler de Gödel, de Turing, de Hamsun ou de Kim, ils refusaient de l’admettre. Ma frustration était telle que dans une dissertation sur Descartes, je suggérai que la notion de conscience humaine considérée comme un « logiciel » pouvant fonctionner aussi bien dans un cerveau organique que dans un cristal optique, remontait en fait au dualisme Cartésien : à la place de « logiciel », il fallait comprendre « âme ». »  Page 223
  • « Est-ce que tu sais combien d’échantillons nous traitons chaque jour ? Je ne peux pas épiloguer sur tous les prélèvements qui ne donnent pas des résultats en parfaite concordance avec le manuel. »  Page 244
  • « Je regarde vers le haut, une seule fois, vers le ciel vide et stupide, et je refuse de réceptionner le flot de souvenirs liés dans ma mémoire à ce même bleu incroyable. Tout cela est fini, envolé. Pas de réminiscences proustiennes pour moi, ni de va- et-vient temporels à la Billy Pilgrim. »  Page 259
  • « Mais j’ai lu quelque part qu’un scientifique plein d’astuce a découvert que des chiens dont on a enlevé le cerveau peuvent encore exécuter les mouvements nécessaires à la copulation. De toute évidence, la moelle épinière suffit. Eh bien, en fin de compte, la mienne a fait son travail, et le terminal a fait clignoter un BIEN JOUÉ ! sarcastique. J’aurais dû l’écrabouiller d’un bon coup de poing. J’aurais dû découper la Boîte noire à la hache et courir autour de la pièce en hurlant des poèmes sans queue ni tête. »  Page 276
  • « Une fois en congé, j’ai occupé mes journées à regarder la télévision et à lire des livres de puériculture. »  Page 277
  • « Je fixe le plan en essayant de le graver dans ma mémoire. Ce n’est pas que je n’y aurai plus accès, une fois à l’intérieur, mais c’est toujours plus rapide de savoir directement ce qu’il en est. Quand je ferme les yeux pour voir où j’en suis de ma mémorisation, le motif dans ma tête ressemble surtout à un de ces labyrinthes qu’on trouve dans les livres de jeux. »  Pages 286 et 287
  • « En termes de masse, j’étais enceinte de cinq mois. En termes de poids, de sept. Pendant deux ans. Si Kafka avait été une femme… »  Page 323
  • « Sur le chemin du traiteur, il passa comme toujours devant la fameuse librairie. Un nouveau poster criard attira son attention : un jeune homme nu langoureusement allongé sur un lit dans une pose post-coïtale, le sexe à peine recouvert par un coin de drap. Le titre du livre s’étalait sur le haut de l’affiche, imitant une brillante enseigne au néon rouge : Sexe sans risque pour nuit torride. »  Page 333
  • « En 1981, Matthew Shawcross avait acheté une minuscule station de télévision par câble dans la Bible Belt, assez décrépite et qui avait jusqu’alors partagé son temps d’antenne entre de vieux clips rayés en noir et blanc des chanteurs de gospel des années cinquante, et des attractions locales, comme des montreurs de serpents (protégés par leur foi, et par l’ablation opportune des glandes à venin de leurs protégés) ou des enfants épileptiques (encouragés par les prières de leurs parents, et par une suppression soigneusement calculée de leurs médicaments pour que l’esprit saint les anime). »  Pages 333 et 334
  • « À une époque où le mot miracle faisait partie du vocabulaire de la médecine et de la science, voilà qu’arrivait un fléau sortant en droite ligne de l’Ancien Testament, qui détruisait les méchants et épargnait les justes (à quelques hémophiles et transfusés près), établissant pour Shawcross la preuve indubitable que les pécheurs pouvaient être punis dans cette vie comme dans la suivante. »  Page 334
  • « Il ne fallait pas se demander pourquoi tout le monde se moquait de la vérité, quand tous les films, tous les livres, tous les magazines, toutes les chansons de rock encourageaient encore et toujours la promiscuité et la perversion, les présentant comme normales et bonnes. »  Page 335
  • « Il avait besoin d’être guidé ! Il alluma la lampe de chevet et prit sa Bible sur la table de nuit. Les yeux clos, il ouvrit le livre au hasard. Il reconnut le passage au premier coup d’œil. C’était la moindre des choses ; il l’avait lu et relu cent fois, le connaissait presque par cœur. La destruction de Sodome et de Gomorrhe. »  Page 336
  • « Le virus de Shawcross allait être un chef-d’œuvre de mécanisme biologique (comme William Paley n’aurait jamais pu en imaginer Ŕ et qu’un évolutionniste impie n’oserait pas attribuer à « l’architecte aveugle » du hasard). »  Page 339
  • « Je n’avais jamais pu me convaincre tout à fait qu’une œuvre littéraire, une poésie ou une pièce de théâtre, m’ouvrait une fenêtre sur l’âme de l’auteur, même quand j’y avais trouvé un important degré de résonance personnelle. »  Page 353
  • « Quand une image ou une métaphore sonnait juste à mes oreilles, cela prouvait seulement que je partageais avec l’auteur un ensemble de définitions, une liste d’associations de mots résultant de notre culture. Après tout, beaucoup d’éditeurs utilisaient couramment des programmes informatiques (des algorithmes hautement spécialisés mais pas si sophistiqués que cela, dépourvus en tout cas de la moindre parcelle de conscience d’eux-mêmes) pour produire de la littérature, aussi bien que de la critique littéraire, parfaitement indiscernable d’un écrit d’origine humaine. Et pas uniquement des âneries préformatées ; à plusieurs reprises, j’avais été profondément affecté par des œuvres dont je n’avais que plus tard découvert qu’elles avaient été produites par un logiciel non conscient. Cela ne prouvait pas que la littérature humaine ne communiquait rien de la vie interne de son auteur, mais laissait assez clairement une bonne place pour le doute. »  Page 354
  • « Se voir mourir les uns les autres, observer la décrépitude progressive de leurs corps, devait avoir convaincu les humains de l’ère pré-Ndoli de leur humanité commune ; en tout cas, la littérature regorgeait de références au pouvoir égalisateur de la mort. »  Pages 354 et 355
  • « Je l’amenai à une représentation d’En attendant Godot par des perroquets génétiquement améliorés. »  Page 355
  • « Même à la manière ridicule et rudimentaire d’un romancier prétendant « exposer » un personnage, je n’aurais pas pu expliquer Sian. »  Page 357
  • « Je fis une copie du fichier pour Sian. Elle l’examina attentivement avant de dire : « Les limaces sont hermaphrodites, non ? Elles restent suspendues en plein air sur un fil de bave. Je suis sûre qu’il y a même quelque chose dans Shakespeare sur le spectacle somptueux des limaces en train de copuler. Imagine un peu ça : toi et moi, faisant l’amour comme des limaces. »
    Je me roulai par terre de rire.
    Et m’arrêtai soudain. « Où ça, dans Shakespeare ? Je ne pensais même pas que tu avais lu Shakespeare. » »  Pages 361 et 362
  • « Puis un mélange enivrant de nostalgie et de déjà vu m’assaille à la vision de la flèche de la cathédrale surplombant toute cette misère. En dépit de tout, une partie de moi-même se sent comme un vrai Fils Prodigue, de retour à la maison pour la première fois – pas simplement de passage pour la cinquantième. »  Page 382
  • « Pourquoi devrait-elle offrir une vue si imparfaite et confuse de la place de l’humanité dans l’univers ?
    Des erreurs factuelles ? Il avait fallu choisir des métaphores cohérentes avec la vision du monde de l’époque ; Dieu aurait-il dû laisser l’auteur de la Genèse perplexe devant les détails du Big Bang et de la nucléosynthèse primordiale ? Contradiction ? Des tests de la foi Ŕ et de l’humilité. Comment puis-je être arrogant au point de comparer mes misérables capacités de raisonnement au Verbe du Tout-Puissant ? Dieu transcende tout, y compris la logique.
    Surtout la logique.
    Ça ne va pas. Des naissances virginales ? Des miracles avec des petits pains et des poissons ? La résurrection ? De simples fables poétiques, qui ne doivent pas être prises littéralement ? Si c’est le cas, néanmoins, que reste-t-il à part quelques homélies bien intentionnées et beaucoup d’effets théâtraux pompeux ? Si Dieu s’est vraiment fait homme, a souffert, est mort puis a ressuscité pour me sauver, alors je Lui dois tout Ŕ mais si c’est simplement une belle histoire, alors je peux aimer mon prochain avec ou sans doses régulières de pain et de vin. »  Page 383
3 étoiles, C, E, P

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 678 pages

Première partie du septième tome de la série « Le Chardon et le Tartan » de Diana Gabaldon. Dans cette édition, ce tome est divisé en deux parties. Le tome 7 est paru initialement en 2009 sous le titre « Outlander, Book 7 : An Echo in the Bone ».

4 juillet 1776, c’est la signature de la déclaration d’indépendance des treize colonies sécessionnistes, la guerre contre les britanniques bat son plein. Jamie et Claire savent que les Américains finiront par l’emporter mais seulement en 1783. La plus grande crainte de Jamie est de devoir affronter son fils illégitime William, lieutenant pour l’armée britannique, sur les champs de bataille. Pour éviter cette situation, ils décident de retourner se réfugier en Écosse jusqu’à la fin de la guerre. Au XXe siècle, Brianna et Roger ont racheté le manoir de Lallybroch en Écosse. Ils suivent avec Jem et Mandy les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre. Fait intéressant, dans une des lettres il est fait mention que Jem sait où est caché l’or jacobite.

Une saga qui s’essouffle…C’est un réel plaisir de retrouver les personnages de la famille Fraser qui passent mystérieusement d’une époque à l’autre. Malheureusement, la majorité de ce tome est centré sur la vie de William et de son père Lord Grey, qui ne sont pas des personnages principaux de cette saga. Leurs rôles dans la Guerre d’indépendance des États-Unis et dans l’armée britannique sont difficiles à comprendre. Pour bien apprécier ce tome, il faut avoir une très bonne connaissance de l’histoire américaine et canadienne du 18ième siècle. On a l’impression que l’auteur a voulu démontrer son érudition sur cette période de l’histoire américaine plutôt que de nous faire vivre les évènements par ses personnages principaux. Le lecteur est laissé sur son appétit quant aux interactions des membres de la famille Fraser car ils sont moins à l’avant plan. Une lecture agréable cependant, mais moins que les premiers tomes.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Cela étant, même le membre le plus farfelu de la confrérie de l’épée était préférable à un diplomate. Il se demanda quel terme de vénerie appliquer à un groupe de diplomates. Si les écrivains formaient la confrérie de la plume et qu’on appelait une harpaille une troupe de biches et de jeunes cerfs… une saignée de diplomates, peut-être ? Les frères du stylet ? Non, c’était bien trop direct. Un dormitif de diplomates, c’était déjà plus exact. La confrérie de l’ennui ? Cependant, ceux qui n’étaient pas ennuyeux pouvaient parfois se montrer dangereux. »  Page 28
  • « La créature avait survécu à l’incendie de la Grande Maison sans une égratignure, émergeant de sa tanière sous les fondations à travers une avalanche de décombres suivie de sa dernière portée de porcelets.
    Je méditais sur cette vision tandis que j’attendais le retour de Ian. Prise d’une soudaine inspiration, je m’exclamai :
    — Moby Dick !
    Rollo se redressa avec un aboiement surpris, me lança un regard jaune puis reposa la tête entre ses pattes avec un soupir.
    Jamie s’étira en grognant, se frotta le visage et me regarda en clignant des yeux.
    — Dick qui ?
    — Non, je viens juste de comprendre à qui cette truie blanche me faisait penser. C’est une longue histoire qui parle d’une baleine. Je te la raconterai demain. »  Pages 43 et 44
  • « J’ignorais si Thomas Wolfe avait vu juste quand, dans L’Ange banni, il parlait de l’impossibilité du retour au bercail (mais d’un autre côté, pensai-je avec une pointe d’amertume, je n’avais pas de « bercail » auquel revenir)… »  Page 54
  • « Faute d’une meilleure idée, Jamie et Ian avaient étendu Mme Bug dans le garde-manger aux côtés de Grannie MacLeod. Elle était couchée sous la première étagère, sa cape rabattue sur le visage. Je voyais dépasser ses bottes usées et ses bas à rayures. J’eus une soudaine vision de la méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz et dus plaquer une main sur ma bouche pour retenir un fou rire hystérique. »  Page 58
  • « Je trouvai enfin Ian dans la grange, une forme sombre recroquevillée sur la paille aux pieds de Clarence, notre mule dont les oreilles se dressèrent en m’apercevant. Ravie de voir la compagnie s’agrandir, elle se mit à braire de joie tandis que les chèvres bêlaient de panique en me prenant pour un loup. Surpris, les chevaux hennirent et s’ébrouèrent. Rollo, roulé en boule près de son maître, manifesta son mécontentement devant un tel raffut par un aboiement sec.
    Je secouai ma cape et accrochai la lanterne à un clou près de la porte.
    — Mais c’est une vraie arche de Noé, ici ! observai-je. Il ne manque plus qu’un couple d’éléphants. Tais-toi, Clarence ! »  Page 62
  • « — « La lune qui jouait sur la neige récente donnait à chaque objet le lustre de midi… » récitai-je dans un murmure.
    Effectivement, la tempête était passée et la lune aux trois quarts pleine répandait une lueur pure et froide dans laquelle chaque arbre ployant sous la neige se détachait, austère et délicat, comme sur une estampe japonaise. »  Page 67
  • « Jamie poussa un soupir d’aise devant le spectacle et me serra un peu plus fort contre lui.
    — Ce que tu disais tout à l’heure, Sassenach… au sujet de la lune jouant sur la neige récente… c’est un poème, n’est-ce pas ?
    — Oui. Ce n’était sans doute pas très approprié vu les circonstances. C’est un poème de Noël comique intitulé « Une visite de saint Nicolas ».
    Cela le fit sourire.
    — Je ne sais pas s’il existe un texte « approprié » pour une veillée mortuaire, Sassenach. Donne à ceux qui veillent le mort suffisamment à boire et ils te chanteront « Chevaliers de la Table ronde » pendant que les petits danseront la ronde dans la cour au clair de lune.
    Je n’imaginais que trop clairement la scène. Pour ce qui était de la boisson, nous n’étions pas en reste. Il y avait un baquet de bière fraîchement brassée dans le garde-manger et Bobby était allé chercher notre fût de whisky de secours caché dans la grange. Je soulevai la main de Jamie et déposai un baiser sur ses doigts froids. L’hébétude provoquée par le drame commençait à s’estomper, peu à peu dissipée par les pulsations vitales derrière nous. La cabane était un îlot vibrant de vie flottant dans la nuit noir et blanc.
    Jamie sembla avoir lu dans mes pensées.
    — « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi », récita-t-il doucement.
    — Oui, c’est déjà nettement plus approprié, dis-je un peu cyniquement. Un peu trop, même.
    — Que veux-tu dire ?
    — « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » Je ne peux pas entendre « Aucun homme n’est une île » sans penser à la fin de la citation.
    — Mmphm. Tu connais le texte dans son intégralité ?
    Sans attendre ma réponse, il se pencha en avant, remua les braises avec une brindille et poursuivit :
    — Ce n’est pas vraiment un poème. En tout cas, son auteur ne l’entendait pas comme ça.
    — Ah bon ? Qu’a-t-il voulu écrire, alors ?
    — C’est une méditation… à mi-chemin entre un sermon et une prière. John Donne l’a écrite dans ses Méditations en temps de crise. On peut difficilement faire plus à propos, n’est-ce pas ?
    — En effet, pour ce qui est de la crise, nous nageons en plein dedans. Que dit-il d’autre dans sa méditation ?
    — Hmm…
    Il me serra contre lui et posa sa tête contre la mienne.
    — Laisse-moi essayer de me souvenir. Je ne me rappelle pas de tout mais certains passages m’ont marqué.
    Je l’entendais respirer lentement, se concentrer.
    — « Toute l’humanité n’est que d’un seul auteur et tient en un volume. Lorsqu’un homme meurt, on n’arrache pas un chapitre du livre mais on le traduit dans un langage meilleur ; et tous les chapitres doivent être ainsi traduits. » Viennent ensuite des passages dont je ne me souviens plus mais il y en a un que j’aime particulièrement : « Le glas sonne pour celui qui l’entend ainsi… et bien qu’il ne retentisse que par intermittence, dès cette minute où il a sonné pour lui, il est uni à Dieu. »
    Je m’accordai quelques instants de réflexion avant de conclure :
    — Hmm… effectivement, c’est moins poétique mais plus… chargé d’espoir ?
    Je le sentis sourire.
    — Oui, je l’ai toujours pensé ainsi.
    — D’où le tiens-tu ?
    — John Grey m’avait prêté un recueil d’écrits de Donne quand j’étais prisonnier à Helwater. Ce texte y figurait.
    — C’est un homme si cultivé. »  Pages 70 à 72
  • « — Cela a toujours été « quand », Sassenach, dit-il doucement. « Tous les chapitres doivent être ainsi traduits », pas vrai ? »  Page 74
  • « Grannie MacLeod étant morte la première, le poste de gardienne échoyait à Mme Bug. Compte tenu de sa personnalité, elle serait sans doute ravie de prendre le commandement des opérations, caquetant avec les âmes résidantes et veillant sur elles comme sur ses chères poules, chassant les mauvais esprits avec sa langue acérée et à coups de saucisse.
    Ces images me permirent de supporter la lecture d’un bref passage de la Bible, les prières, les larmes (de femmes et d’enfants dont la plupart ne savaient pas pourquoi ils pleuraient), la descente des cercueils du traîneau et la récitation plutôt cacophonique du Notre Père. »  Pages 80 et 81
  • « Claire lui avait fait observer :
    « Dans les vieux contes de fées, il est toujours question de “deux cents ans”. »
    Les vrais contes de fées, ceux racontant l’histoire de gens enlevés par des fées, « entraînés à travers les pierres sur des collines aux fées ». Ces histoires commençaient souvent par « C’était il y a deux cents ans… ». Ou alors des gens se retrouvaient au même endroit mais deux siècles plus tard. Deux siècles…
    Chaque fois que Claire, Bree et lui-même avaient franchi le cercle de pierres, ils avaient parcouru la même distance : deux cent deux ans. Ce qui correspondait plus ou moins aux deux siècles des contes anciens. »  Page 87
  • « Il n’avait pu s’empêcher d’employer un ton interrogatif, levant les yeux vers le plafond au-dessus duquel les enfants dormaient, espérait-il, paisiblement, drapés dans leur innocence et leur pyjama orné de personnages de bandes dessinées. »  Page 92
  • « — Deux par deux les animaux montaient à bord, les éléphants et les alligators…
    Roger sourit. Effectivement, la maison pouvait faire penser à l’arche de Noé, flottant sur une houle rugissante alors que tout à l’intérieur était douillet. Deux par deux… deux parents, deux enfants… peut-être plus, un jour. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. »  Page 95
  • « Il avait gravé la plupart de ses observations dans sa mémoire, ne consignant que le strict nécessaire en langage codé dans un exemplaire du Nouveau Testament offert par sa grand-mère. Ce dernier se trouvait toujours dans une poche de son manteau de civil laissé sur Staten Island. Maintenant qu’il était de retour sain et sauf dans le giron de l’armée, ne devrait-il pas coucher ses observations par écrit dans un rapport en bonne et due forme ? »  Page 105
  • « C’était un brouillard marin, lourd, froid et humide sans être oppressant. Il se clairsemait et épaississait dans un mouvement perpétuel. La visibilité était réduite et il distinguait tout juste la forme indécise de la colline que lui avait indiquée Perkins, son sommet ne cessant d’apparaître et de disparaître telle une montagne magique de conte de fées. »  Page 116
  • « — Un peu les deux, je crois. Brianna m’a parlé un jour d’un livre où il était écrit qu’une fois qu’on était parti de chez soi, on ne pouvait jamais revenir. C’est peut-être vrai, mais j’ai quand même envie d’essayer. »  Page 162
  • « Le paquet « odieusement encombrant » remplit ses promesses : un livre, une bouteille d’excellent xérès, un bocal d’olives pour l’accompagner et trois paires de bas de soie. »  Page 170
  • « William, qui avait généreusement ouvert son bocal d’olives, porta un toast à la générosité de sa tante, sans omettre de mentionner les bas de soie. Il siffla son énième verre d’un trait puis le tendit à Adam pour qu’il le remplisse en ajoutant :
    — Toutefois, je serais étonné que ce soit ta mère qui m’ait envoyé ce livre. Je me trompe ?
    Adam pouffa de rire, un litre de punch ayant fait fondre sa gravité habituelle.
     — Non. Ce n’est pas papa non plus. C’est ma propre contribution à l’avancée cutlurelle… Oups ! culutrelle… dans les colonies.
    — Un service insigne à la sensibilité de l’homme civilisé, déclara sentencieusement William, pas peu fier de sa maîtrise de l’allitération en dépit de la boisson.
    Plusieurs voix s’élevèrent à l’unisson :
    — Quel livre ? Quel livre ? Montrez-nous ce fameux livre !
    William se vit obligé d’exhiber le joyau de sa collection de présents : un exemplaire du célèbre ouvrage de M. Harris, Une liste des dames de Covent Garden, catalogue décrivant avec un grand luxe de détails les charmes, les spécialités, les tarifs et les disponibilités des meilleures putains de Londres.
    L’ouvrage fut accueilli avec des cris d’extase et il s’ensuivit une brève mêlée pour s’en emparer. William le récupéra avant qu’il ne soit mis en pièces puis se laissa convaincre d’en lire quelques passages à voix haute, son interprétation théâtrale étant ponctuée par des hululements enthousiastes et un bombardement de noyaux d’olive.
    C’est un fait avéré que la lecture à voix haute assèche le gosier et on fit monter d’autres rafraîchissements qui furent aussitôt consommés. Il n’aurait su dire qui le premier suggéra que l’assemblée se constitue en corps expéditionnaire afin de compiler une liste similaire pour New York mais la motion fut adoptée à l’unanimité et saluée avec des rasades de punch, toutes les bouteilles ayant déjà été éclusées. »  Pages 171 et 172
  • « Dans la ruelle, tous les jeunes hommes avaient disparu dans l’un ou l’autre des établissements. Aux bruits festifs et aux martèlements que l’on entendait de l’extérieur, il était clair qu’ils n’avaient rien perdu de leur entrain.
    — Tu as trouvé chaussure à ton pied ? demanda Adam en pointant le menton dans la direction d’où William était venu.
    — Euh… oui. Et toi ?
    — Bah, elle n’aurait droit qu’à un tout petit paragraphe dans le bouquin de Harris mais ce n’était pas si mal pour un trou comme New York. »  Page 173
  • « Sans hôpital, bloc opératoire ou anesthésie, mes possibilités de traiter un accouchement complexe étaient sérieusement limitées. En l’absence d’intervention chirurgicale, la sage-femme confrontée à une présentation transversale a quatre solutions : laisser mourir la mère après une longue et douloureuse agonie ; la laisser mourir après avoir pratiqué une césarienne sans anesthésie ou asepsie mais, peut-être, en sauvant l’enfant ; sauver peut-être la mère en tuant l’enfant dans son ventre puis en l’extrayant morceau par morceau (Daniel avait consacré plusieurs pages à cette solution dans son cahier, l’accompagnant d’illustrations) ; enfin, tenter manuellement de retourner l’enfant dans l’utérus jusqu’à ce qu’il se présente dans une position lui permettant de naître. »  Page 179
  • « L’homme naît pour connaître les tourments, comme l’étincelle pour s’élever vers le ciel… En prison, il avait lu ce verset de Job maintes fois sans jamais le comprendre. Les étincelles qui volaient vers le ciel ne causaient pas de tourments, à moins que les bardeaux du toit ne soient particulièrement secs ; c’étaient celles qui jaillissaient de la cheminée qui risquaient d’incendier la maison. Si l’auteur avait simplement voulu dire qu’il était dans la nature de l’homme de s’attirer des ennuis (ce qui, à en juger par sa propre expérience, était le cas), alors c’était une métaphore de l’inexorabilité basée sur le principe que les étincelles montaient toujours. Or, quiconque avait jamais observé un feu aurait pu lui dire qu’il se trompait.
    Mais qui était-il pour critiquer la logique de la Bible alors qu’il aurait dû réciter des psaumes de louange et de gratitude ? Il essaya d’en trouver un mais sa bonne humeur prit le dessus et il ne se rappela que des bribes décousues. »  Pages 198 et 199
  • « — Je vais me lever et partir à présent, récitai-je doucement. J’irai à Innisfree et j’y construirai une petite cabane de boue et de bardeaux ; j’y aurai neuf rangées de haricots, une ruche pour les abeilles, et vivrai seul dans la clairière vibrant de leurs appels.
    Je m’interrompis un instant, puis me détournai en achevant :
    — Et là-bas je trouverai un peu de paix ; car la paix vient en tombant doucement. »  Page 203
  • « Le fait était : il n’avait pas fichu grand-chose depuis des mois. Il y avait le livre, bien sûr. Il consignait par écrit toutes les chansons apprises par cœur au XVIIIe siècle, avec un commentaire. Mais on pouvait difficilement parler de « travail » et ce n’était pas ça qui les ferait vivre. »  Page 237
  • « « On ne peut pas interrompre et reprendre une carrière universitaire comme ça. D’accord, on peut prendre un congé sabbatique, voire un congé prolongé, mais il faut avoir un objectif déclaré et pouvoir présenter des recherches publiées à son retour.
    — Tu as de quoi écrire un best-seller sur la Régulation, avait observé Joe Abernathy. Ou encore sur la Révolution dans les Etats du Sud.
    — Certes, avait admis Roger, mais pas un ouvrage respectable d’universitaire. »
    Il avait souri amèrement, sentant ses doigts le démanger. Effectivement, il pourrait écrire un livre que personne d’autre ne pouvait écrire. Mais pas en tant qu’historien.
    Il avait indiqué du menton la bibliothèque de Joe. Ils se trouvaient dans le bureau de ce dernier, tenant le premier d’une longue série de conseils de guerre.
    « Pas de sources, avait-il expliqué. Un historien doit pouvoir citer les sources de toutes les informations qu’il donne et je suis sûr que rien n’a été enregistré sur la plupart des situations uniques que j’ai vécues. Je peux vous assurer que “témoignage oculaire de l’auteur” passerait très mal dans une édition universitaire. Il faudrait que j’en fasse un roman. »
    Cette idée n’était pas sans attrait mais n’impressionnerait guère les collèges d’Oxford. »  Pages 241 et 242
  • « — Je connais les régulations afférentes aux centrales hydroélectriques sur le bout des doigts, l’interrompit-elle fermement.
    Elle ouvrit son sac et sortit le manuel de régulations, très écorné, publié par l’Agence du développement des Highlands et îles d’Ecosse. »  Page 245
  • « — C’est Roger. Dites à madame que je dois aller à Oxford faire une recherche. Je ne rentrerai pas ce soir.
    Elle aurait aimé frapper Roger sur la tête avec un objet contondant. Comme une bouteille de champagne, par exemple.
    — Il est allé où ?
    Elle avait pourtant parfaitement entendu. La jeune fille haussa les épaules, lui signifiant qu’elle comprenait la nature purement rhétorique de sa question.
    — A Oxford. En Angleterre.
    Le ton d’Annie reflétait sa désapprobation devant le comportement scandaleux de Roger. Il ne s’était pas contenté d’aller farfouiller dans un vieux livre, ce qui était déjà étrange en soi (bien qu’il soit universitaire et qu’avec ces gens-là il faille s’attendre à tout), mais il avait abandonné femme et enfants sans prévenir pour fuir dans un pays étranger ! »  Pages 247 et 248
  • « Elle entendait les enfants dans la chambre de Jem à l’étage. Il lisait une histoire à Mandy. Ce devait être L’Homme de pain d’épice. Elle n’entendait pas les mots mais en reconnaissait le rythme, ponctué par les petits cris d’excitation de Mandy. »  Page 250
  • « En outre, elle trouvait que c’était une pièce masculine avec son vieux parquet éraflé et sa bibliothèque joliment délabrée.
    Roger avait déniché un des anciens registres de Lallybroch, datant de 1776. Il se trouvait sur l’étagère supérieure, sa reliure en tissu élimé abritant les détails minutieusement consignés de la vie quotidienne dans une ferme des Highlands. Un quart de livre de graines de sapin argenté ; un bouc ; six lapins ; trente onces de pommes de terre de semence… Etait-ce l’écriture de son oncle ? »  Page 250
  • « Elle lança un regard vers le coffret en bois placé en haut de la bibliothèque près du registre, derrière le petit serpent en cerisier. Elle descendit ce dernier, caressa la courbe lisse de son corps. Il avait une expression comique, regardant par-dessus son épaule inexistante. Elle sourit malgré elle. »  Page 251
  • « Avec La Gazette de Wilmington, L’Oignon est le seul journal à paraître régulièrement dans la colonie et Fergus ne chôme donc pas. Si l’on ajoute à ça l’impression et la vente de livres et de pamphlets, on peut dire que son entreprise est florissante. »  Page 253
  • « L’Oignon, lui, est plutôt impartial, publiant des dénonciations virulentes signées par des loyalistes et des moins loyalistes, ainsi que des poèmes satiriques de notre vieil ami « Anonymus » raillant les deux camps du conflit politique. J’ai rarement vu Fergus aussi radieux. »  Page 253
  • « A travers la vitrine, je vis Joanie enlever les livres présentés sur l’étal devant la boutique et Félicité hisser Henri-Christian sur cette scène improvisée. »  Page 273
  • « — Mon père y a un parent, Andrew Bell. Je crois qu’il est très connu. C’est un imprimeur et…
    Le visage de Jamie s’illumina.
    — Le petit Andy Bell ? Celui qui a imprimé la grande encyclopédie ?
    — Lui-même, répondit Mme Bell, surprise. Ne me dites pas que vous le connaissez, monsieur Fraser ? »  Page 291
  • « — Et si… le baron Amandine était de ta famille ?
    Cette idée semblait sortie tout droit d’un roman, mais Jamie ne voyait aucune raison logique pour laquelle un aristocrate français traquerait à travers deux continents un gamin né dans un bordel. »  Page 299
  • « Le quartier général de La Gazette de Wilmington était facile à trouver. Les décombres avaient refroidi mais une forte odeur de brûlé, hélas familière, flottait encore dans l’air. Un homme portant une veste informe et un chapeau mou fouillait les gravats sans grande conviction. En entendant Jamie l’appeler, il sortit des ruines, levant haut les pieds.
    Jamie lui tendit la main pour l’aider à franchir une haute pile de livres à demi calcinés.
    — Vous êtes le propriétaire du journal, monsieur ? Dans ce cas, toutes mes condoléances. »  Page 300
  • « — Vous avez pourtant l’air prospère. En tout cas, on voit bien que vous ne dormez pas dans le caniveau et ne vous nourrissez pas de têtes de poisson. J’ignorais que rédiger des pamphlets était aussi lucratif.
    Il parut agacé.
    — Ça ne l’est pas, rétorqua-t-il. J’ai des élèves. Et… je prêche le dimanche.
    — Je ne peux imaginer quelqu’un de mieux adapté à cette tâche, dis-je, amusée. Vous avez toujours eu l’art d’expliquer aux autres ce qui clochait chez eux en termes bibliques. Vous êtes donc entré dans les ordres? »  Page 313
  • « — Et qu’aviez-vous demandé dans vos prières ?
    Il fut pris de court.
    — Je… je… Vous êtes vraiment une femme impossible !
    — Vous n’êtes pas le premier à le penser, l’assurai-je. Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis seulement intriguée.
    Je le sentais tiraillé entre l’envie de partir et le besoin de raconter ce qu’il avait vécu. C’était un homme têtu, il ne bougea pas.
    — Je lui ai demandé… pourquoi, répondit-il enfin. C’est tout.
    — Ça a marché pour Job, observai-je.
    Il sursauta, manquant de me faire rire. Il était toujours stupéfait que quelqu’un d’autre que lui ait lu la Bible. »  Page 314
  • « A la campagne, tu as beau te démener comme un diable, ton travail n’est jamais terminé. J’ai parfois l’impression que l’endroit va m’engloutir comme Jonas par la baleine. »  Page 349
  • « Elle s’accroupit près de lui. Effectivement, les fourmis isolées qui tombaient dans l’eau se dirigeaient vers le centre de la tasse où leurs consœurs, s’accrochant les unes aux autres, formaient une masse flottante effleurant à peine la surface. Les fourmis de ce radeau improvisé bougeaient lentement de façon à changer de place constamment tandis qu’une ou deux d’entre elles, en périphérie, restaient immobiles. Ces dernières étaient peut-être mortes mais les autres ne couraient pas de danger immédiat, soutenues par le corps de leurs congénères. Le radeau se déplaçait progressivement vers le bord de la tasse, propulsé par les mouvements des individus qui le composaient.
    — Incroyable ! s’émerveilla-t-elle.
    Elle resta assise un moment près de son fils à regarder les fourmis jusqu’à ce que, faisant acte de clémence, ils décident qu’elles en avaient fait assez. Jem les repêcha sur une feuille et les déposa sur le sol où elles reprirent aussitôt leur travail.
    — Tu penses qu’elles se regroupent ainsi consciemment ou qu’elles s’accrochent simplement à la première chose qui flotte ? demanda Brianna.
    — Je ne sais pas. Faudra que je regarde dans mon livre sur les fourmis. »  Page351
  • « — Mandy ! Ne frappe pas ton frère. De qui parles-tu, Jem ?
    L’enfant se mordit la lèvre.
    — De lui, lâcha-t-il. Le Nuckelavee.
    La créature vivait au fond des mers mais s’aventurait sur terre pour dévorer des humains. Le Nuckelavee chevauchait alors un cheval dont le corps se fondait dans le sien. Sa tête était dix fois plus grosse que celle d’un homme et sa bouche énorme et large pointait en avant comme le groin d’un porc. Le monstre n’avait pas de peau et ses veines jaunes, ses muscles et ses tendons étaient clairement visibles, juste recouverts d’une pellicule rouge et gluante. Il était armé de son haleine vénéneuse et de sa force colossale. Il avait toutefois une faiblesse : une aversion pour l’eau douce. Sa monture est décrite comme possédant un gros œil rouge, une gueule de la taille de celle d’une baleine et des nageoires autour de ses pattes antérieures.
    — Beurk ! fit Brianna.
    Elle reposa le livre de folklore écossais de Roger et se tourna vers son fils. »  Page 356
  • « Jem savait ce qu’était un Nuckelavee ; il avait lu la plupart des contes les plus sensationnels de la collection d’ouvrages de son père. »  Page 357
  • « — Dis-moi, Jem. Pourquoi êtes-vous remontés là-haut, aujourd’hui ? Tu n’as pas eu peur qu’il soit toujours là ?
    Il releva des yeux surpris.
    — Non. L’autre jour, j’ai décampé, mais ensuite je me suis caché pour l’observer. Il est parti vers l’est. C’est là-bas qu’il habite.
    — Il te l’a dit ?
    Il lui indiqua le livre.
    — Non, mais ces monstres vivent tous à l’est. Et quand ils partent là-bas, ils ne reviennent pas. Et puis, je ne l’ai plus jamais revu. Pourtant, je l’ai guetté.
    Si Brianna n’avait pas été aussi inquiète, elle aurait ri. Effectivement, bon nombre de contes de fées des Highlands se terminaient avec une créature surnaturelle partant vers l’est, ou retournant dans les rochers ou les eaux d’où elle était sortie. Naturellement, elle ne revenait pas puisque l’histoire était finie. »  Pages 357 et 358
  • « l ne perdit pas de temps en questions inutiles. Il l’étreignit fougueusement et l’embrassa avec une passion qui indiquait clairement que la querelle était terminée. Les excuses réciproques pouvaient attendre. L’espace d’un instant, elle s’abandonna totalement, comme en apesanteur, humant les effluves d’essence, de poussière et de bibliothèques remplies de vieux livres qui recouvraient son odeur naturelle, l’indéfinissable parfum de musc d’une peau mâle chauffée au soleil, même s’il n’avait pas été au soleil.
    Revenant sur terre à contrecœur, elle déclara :
    — On dit que les femmes ne peuvent pas reconnaître leur mari à leur odeur. C’est faux. Je pourrais te repérer les yeux fermés dans la foule du métro à King’s Cross à l’heure de pointe.
    — Je me suis pourtant douché ce matin.
    — Oui, et tu as pris une chambre à l’université. Je reconnais cet horrible savon industriel qu’ils distribuent là-bas. D’ailleurs, je m’étonne que ta peau ne parte pas avec. Et tu as mangé du boudin noir au petit déjeuner. Avec des tomates frites.
    — Exact, Lassie, répondit-il avec un sourire. Ou peut-être devrais-je t’appeler Rintintin ? As-tu sauvé des petits enfants ou traqué des voleurs jusque dans leur repaire aujourd’hui ? »  Page 358
  • « — Je vais poser un nouveau moraillon et un cadenas sur cette porte mais je doute qu’il revienne. Sans doute ne faisait-il que passer.
    Elle était rassurée mais un pli inquiet lui barrait le front.
    — Il venait peut-être des Orcades. Tu n’as pas dit que c’était de là-bas que venaient les histoires de Nuckelavee ?
    — C’est possible. Le Nuckelavee n’est pas aussi connu ici que les soyeux et les fées mais n’importe qui peut en avoir lu une description dans un livre. »  Pages 360 et 361
  • « — Il y a un tas de livres sur le sujet mais l’idée de base est que le salut ne résulte pas uniquement de tes choix… Dieu agit en premier. Puis il nous tend la main, si l’on peut dire, et nous donne une chance de réagir. Mais nous avons toujours notre libre arbitre. Au fond, la seule condition qui ne soit pas facultative pour être presbytérien, c’est de croire en Jésus-Christ. Ça, je ne l’ai pas perdu.
    — Tant mieux. Mais pour être pasteur ?
    — Tiens… Lis ça.
    Il fouilla dans sa poche et en sortit une photocopie pliée. S’efforçant à parler d’un ton badin, il déclara :
    — J’ai jugé préférable de ne pas voler le bouquin. Au cas où je décide de devenir pasteur, ce serait un mauvais exemple pour mes ouailles.
    Elle lut la page puis redressa la tête, arquant un sourcil.
    — C’est…
    Elle relut le feuillet, son front s’assombrissant progressivement. Puis elle le regarda à nouveau, toute pâle.
    — Ce n’est pas la même date.
    Il sentit la tension qui l’oppressait depuis les dernières vingt-quatre heures se relâcher légèrement. Il n’était donc pas devenu fou. Il tendit la main et elle lui rendit la copie de la coupure de La Gazette de Wilmington ; le faire-part de décès des Fraser de Fraser’s Ridge.
    — Il n’y a que la date qui ait changé, reprit-il. Le texte me semble le même. Il est tel que tu t’en souviens ?
    Des années plus tôt, elle avait découvert la même information alors qu’elle effectuait des recherches sur le passé de sa famille. C’était sans doute ce qui l’avait incitée à traverser les pierres, et lui à la suivre. Ce petit bout de papier a tout changé, pensa-t-elle. Merci, Robert Frost.
    Elle se serra contre lui et ils le relurent ensemble. Une fois, deux fois, une troisième pour faire bonne mesure. Puis elle hocha la tête.
    — Oui, il n’y a que la date qui n’est plus la même, dit-elle, le souffle court.
    — Quand j’ai commencé à me poser des questions… Il fallait d’abord que je vérifie avant de t’en parler. Je devais le voir de mes propres yeux parce que la coupure de presse que j’avais lue dans un livre… ce ne pouvait être vrai. »  Pages 365 et 366
  • « — On ne connaît aucun lien entre Beauchamp et Vergennes, l’informa-t-il en citant le nom du ministre des Affaires étrangères français. En revanche, on l’a souvent vu en compagnie de Beaumarchais…
    Cela provoqua une nouvelle quinte de toux.
    — Tu m’étonnes ! lança Hal une fois remis. Ce doit être en raison d’un intérêt mutuel pour le petit gibier, sans doute ?
    Cette dernière pique était une référence à l’aversion de Percy pour les sports sanguinaires et au titre de « lieutenant général des chasses » conféré à Beaumarchais par feu Louis XV.
    Grey poursuivit :
    — … et d’un certain Silas Deane.
    — Qui est-ce ?
    — Un marchand venu des colonies. Il a été envoyé à Paris par le congrès américain. Il rôde autour de Beaumarchais. Lui, en revanche, il a été vu en compagnie de Vergennes.
    — Ah, lui ? Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
    — As-tu également entendu parler d’une compagnie nommée Rodrigue Hortalez et Cie ?
    — Non. Ça sonne espagnol, non ?
    — Ou portugais. Mon informateur n’avait que ce nom mais il m’a fait part d’une rumeur selon laquelle Beaumarchais aurait des intérêts dans cette affaire.
    — Beaumarchais a des intérêts partout. Il fait même de l’horlogerie, comme si écrire des pièces n’était pas suffisamment indigne ! Beauchamp est-il lié lui aussi à cette compagnie ? »  Pages 395 et 396
  • « — Il nous faudra des jours avant d’atteindre le Connecticut, puis des mois pour arriver en Ecosse. Rien qu’en écrivant une phrase par jour, tu aurais le temps de recopier l’intégralité du Livre des psaumes ! »  Page 412
  • « Toutes nos expériences à ce jour suggèrent qu’on ne peut pas changer ce qui doit arriver. En examinant la situation objectivement, je ne vois pas comment… et pourtant. Et pourtant !
    Et pourtant, j’ai côtoyé tant de gens dont les actions ont eu un effet notable, qu’ils aient fini dans les livres d’histoire ou pas. Comment pourrait-il en être autrement ? dit ton père. Les actions de chacun d’entre nous influent sur l’avenir. Il a raison, naturellement. Néanmoins, de se retrouver en présence d’un homme tel que Benedict Arnold vous en fiche un coup, comme aime à le dire le capitaine Roberts.
    Fin de la digression. J’en reviens au sujet originel de cette lettre, le mystérieux M. Beauchamp. Si tu as du temps et que tu possèdes encore les cartons de paperasse et de livres qui se trouvaient dans le bureau de ton père (je veux parler de Frank), tu y retrouveras peut-être une grande enveloppe en papier kraft. Un écusson y a été dessiné avec des crayons de couleur. Je crois me souvenir qu’il est bleu et or, avec des martinets. Avec un peu de chance, il contient encore la généalogie des Beauchamp qu’oncle Lamb avait reconstituée pour moi. Il y a de cela belle lurette ! »  Pages 413 et 414
  • « Laissant sa fille et Annie travailler joyeusement dans le garde-manger, sous la supervision d’une batterie de poupées miteuses et de peluches crasseuses, il retourna dans son bureau et sortit le cahier dans lequel il recopiait les chansons laborieusement apprises par cœur. »  Page 418
  • « Roger gémit, chassa toutes ces pensées et se plongea avec ténacité dans son cahier.
    Certains des poèmes et des chants qu’il avait recopiés étaient connus ; une sélection de chansons traditionnelles qu’il avait chantées dans son ancienne vie. Bon nombre des textes plus rares, il les avait appris, au XVIIIe siècle, d’immigrants écossais, de voyageurs, de colporteurs et de marins. D’autres encore, il les avait exhumés des caisses que le révérend avait laissées derrière lui.
     Le garage du vieux presbytère en avait été rempli. Brianna et lui n’en avaient encore examiné qu’une infime partie. C’était un pur miracle qu’ils soient tombés si vite sur le coffret contenant les lettres.
    Il leva les yeux vers ce dernier, tenté. Il ne pouvait les lire sans Bree, ce n’aurait pas été correct. Mais les deux livres ? Ils les avaient feuilletés rapidement après les avoir découverts mais ils avaient été plus intéressés par les lettres afin de savoir ce qui était arrivé à Claire et Jamie. Avec l’impression d’être Jem s’éclipsant avec un paquet de biscuits au chocolat, il descendit la boîte de son étagère. Elle était très lourde. Il la posa sur le bureau, il l’ouvrit et écarta précautionneusement les lettres.
    Les livres étaient petits. Le plus grand était ce qu’on appelait un in-octavo couronne, d’environ treize centimètres sur dix-huit. C’était un format courant à une époque où le papier était cher et rare. Le plus petit était un in-seize, de dix centimètres sur treize. Roger sourit en songeant à Ian Murray. Brianna lui avait raconté la réaction scandalisée de son cousin quand elle lui avait décrit le papier hygiénique. Que l’on puisse se torcher avec lui avait paru être le comble du gaspillage.
    Le petit livre était soigneusement relié en vachette bleue ; la tranche en était dorée. C’était un bel objet, cher. Il s’intitulait Principes sanitaires de poche, par C. E. B. F. Fraser. Une édition limitée imprimée par A. Bell, Edimbourg.
    Un petit frisson le parcourut. Ils étaient donc bien arrivés en Ecosse, grâce aux bons soins du capitaine Trustworthy Roberts. Néanmoins, l’universitaire en lui le mit en garde : ce n’était pas une preuve. Le manuscrit avait pu atterrir en Ecosse sans que son auteur l’apporte en personne.
     Etaient-ils venus à Lallybroch ? Il regarda autour de lui les murs défraîchis et les meubles patinés par le temps. Il imaginait sans peine Jamie assis derrière le grand bureau près de la fenêtre, examinant les registres de la ferme avec son beau-frère. Si la cuisine était le cœur de la maison, cette pièce était son cerveau.
    Il ouvrit le livre et manqua de s’étrangler. Le frontispice était orné d’une gravure représentant l’auteur. Un homme de science, portant un collet, une veste noire et une haute cravate au-dessus de laquelle le regardait sereinement le visage de sa belle-mère.
    Il rit si fort qu’Annie Mac sortit de la cuisine et vint jeter un œil, inquiète à l’idée qu’il se trouve mal. Il lui fit signe que tout allait bien puis ferma la porte de son bureau.
    C’était bien elle. Les yeux écartés sous des sourcils bruns, les courbes gracieuses et fermes des pommettes, des tempes et de la mâchoire. L’auteur de la gravure n’avait pas su rendre sa bouche. C’était aussi bien. Aucun homme n’avait des lèvres comme les siennes.
    Quel âge ? Il vérifia la date d’impression : MDCCLXXVIII. 1778. Pas tellement plus âgée que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle paraissait toujours bien plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.
    Y avait-il un portrait de Jamie dans l’autre… ? Il saisit le premier livre et l’ouvrit. Effectivement, il comportait une autre gravure, quoique d’une facture moins raffinée. Son beau-père était assis dans une bergère, un plaid drapé sur le dossier, ses cheveux retenus dans la nuque, un livre ouvert sur un genou. Il faisait la lecture à un petit enfant assis sur l’autre genou. C’était une fillette aux cheveux noirs et bouclés. Elle tournait le dos, absorbée par le récit. Naturellement, le graveur ne pouvait pas savoir à quoi Mandy ressemblerait.
    L’ouvrage s’intitulait Contes de grand-père et portait le sous-titre « Histoires des Highlands et de l’arrière-pays de la Caroline du Nord », par James Alexander Malcom MacKenzie Fraser. Il avait également été imprimé par A. Bell, Edimbourg la même année. La dédicace disait simplement A mes petits-enfants.
    Le portrait de Claire l’avait fait rire, celui-ci l’émut presque aux larmes. Il referma doucement le livre.
    Quelle foi avait dû les animer pour créer, amasser, transmettre ces documents fragiles à travers les ans, dans le seul espoir qu’ils résisteraient au passage du temps et atteindraient un jour ceux à qui ils étaient adressés ! La conviction que Mandy les lirait un jour. Il en eut la gorge serrée. »  Pages 421 à 423
  • « Il reposa le livre et sortit par l’arrière de la maison, juste à temps pour apercevoir son fils, vêtu de son coupe-vent et d’un jean (il n’avait pas le droit d’en porter à l’école), traverser le champ fauché. »  Page 423
  • « Il y avait intérêt à ce qu’il y ait une autre porte au bout de ce tunnel car pour rien au monde elle ne ferait demi-tour.
    Il y en avait bien une. Une simple porte industrielle en métal, tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Avec un cadenas non fermé pendant à un moraillon. Une forte odeur de graisse en émanait. Quelqu’un avait huilé les gonds récemment. Elle appuya sur la poignée qui céda sans difficulté. Elle se sentit soudain comme Alice après être tombée dans le trou du lapin blanc. Une Alice complètement folle. »  Page 440
  • « Puis il tourna les talons et descendit de la colline avec, toujours, cette étrange sensation d’être accompagné.
    La Bible disait : Cherche et tu trouveras. Il demanda à voix haute au paysage autour de lui :
    — Mais elle n’offre aucune garantie sur ce qu’on trouvera, n’est-ce pas ? »  Page 446
  • « — Je vais vous raccompagner, je dois fermer à clef. Jem viendra bien en classe lundi matin, donc ?
    — Il sera là, avec ou sans menottes.
    Ce fut au tour du directeur de rire.
    — Il n’a pas à s’inquiéter de l’accueil qui lui sera fait. Les enfants parlant gaélique ayant effectivement traduit ses paroles à leurs amis et Jem ayant enduré sa correction sans broncher, toute sa classe le considère maintenant comme Robin des Bois ou Billy Jack. »  Page 452
  • « Il repartit néanmoins vers l’escalier, s’arrêtant en chemin pour vomir par-dessus bord, et réapparut quelques minutes plus tard, resplendissant… du moins vu de loin. Stebbings étant petit et bedonnant, sa veste lui serrait les épaules et pendait mollement autour de sa taille ; les manches lui arrivaient au milieu des avant-bras. Pour ne pas perdre la culotte qui lui arrivait au-dessus du genou, Jamie l’avait retenue avec sa ceinture. Je constatai qu’outre son coutelas il portait l’épée du capitaine, plus deux pistolets chargés.
    Ian écarquilla les yeux en voyant son oncle ainsi attifé mais, au regard noir que lui lança ce dernier, se garda de tout commentaire.
    — Ce n’est pas si mal, dit M. Smith, encourageant. De toute façon, on n’a rien à perdre.
    — Mmphm…
    — Le garçon se tenait sur le pont en flammes, d’où tous sauf lui s’étaient sauvés, récitai-je à voix basse. »  Page 489
  • « Nous nous enfonçâmes dans le navire, guidés par notre nouvelle connaissance qui me dit se nommer Abram Zenn (« Mon père, qui lisait beaucoup, aimait particulièrement le dictionnaire de M. Johnson. Ça l’amusait de m’appeler A à Z »). »  Page 498
  • « La révélation de la véritable identité de M. Smith avait provoqué des remous considérables parmi l’équipage disparate de l’Asp. Au point qu’il avait été à deux doigts d’être balancé par-dessus bord ou abandonné dans un canot. Après un débat houleux, Jamie avait suggéré que M. Marsden change de profession pour devenir soldat. En effet, un certain nombre d’hommes à bord de l’Asp s’étaient proposés de rallier les forces continentales à Ticonderoga, transportant les provisions et les armes de l’autre côté du lac Champlain puis restant au fort en tant que miliciens volontaires.
    Son idée reçut l’approbation générale, même si quelques mécontents marmonnèrent qu’un Judas restait un Judas, qu’il soit marin ou pas. »  Page 529
  • « Je suis allé en France à la fin de l’année où j’ai rendu visite au baron Amandine. Je suis resté chez lui plusieurs jours et ai eu amplement l’occasion de m’entretenir avec lui en privé. J’ai de bonnes raisons de croire que Beauchamp est bel et bien impliqué dans l’affaire dont nous avons discuté et qu’il s’est attaché à Beaumarchais, également compromis. Amandine ne m’a pas paru préoccupé outre mesure par le fait que Beauchamp se serve de son nom comme couverture.
    J’ai demandé une audience auprès de Beaumarchais qui m’a été refusée. Comme, en temps ordinaire, il m’aurait reçu, je pense avoir mis le doigt sur quelque chose. Il serait utile de surveiller ces eaux-là. »  Page 537
  • « Surpris et sur ses gardes, Grey lui donna la brève explication qu’il avait préparée. Le baron lui répondit que, hélas, M. Beauchamp était parti chasser le loup en Alsace en compagnie de M. Beaumarchais. (Voilà déjà un soupçon de confirmé !) Mais milord lui ferait-il l’honneur d’accepter l’hospitalité des Trois Flèches, ne serait-ce que pour une nuit ?
    Il accepta l’invitation en se confondant en remerciements puis, ayant retiré sa cape et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles criardes de Dottie (Amandine cligna des yeux ahuris avant de les louer exagérément), il fut conduit dans un long couloir bordé de portraits.
    — Nous prendrons un rafraîchissement dans la bibliothèque, lui annonça Amandine. Vous devez mourir de froid et d’inanition. Mais avant cela, permettez-moi de vous présenter un autre de mes hôtes. Nous l’inviterons à se joindre à nous.
    Grey acquiesça vaguement, distrait par la légère pression qu’exerçait la main du baron dans son dos, un soupçon plus bas que ne le demandait la bienséance.
    — Le docteur Franklin est un Américain, poursuivit Amandine.
    Il prononça ce mot avec une note d’amusement. Il avait une voix singulière : douce, chaude et vaporeuse, comme une tasse de thé Oolong avec beaucoup de sucre.
    — Il aime passer un moment chaque jour dans le solarium. Il affirme que cela entretient sa santé.
    Parvenu au bout du couloir, il poussa une porte et s’effaça pour laisser passer Grey. Ce dernier l’avait regardé poliment pendant qu’il parlait et se tourna pour découvrir l’hôte américain, confortablement allongé sur une chaise longue matelassée, baignant dans un flot de lumière naturelle, nu comme un ver.
    Au cours de la conversation qui suivit, menée par les trois hommes avec un aplomb irréprochable, Grey apprit que le docteur Franklin mettait un point d’honneur à prendre des bains de soleil chaque fois qu’il le pouvait. La peau, expliqua-t-il, respirait autant que les poumons, absorbant l’oxygène et libérant des impuretés. La capacité du corps à se défendre des infections était considérablement diminuée quand la peau était en permanence étouffée par des vêtements insalubres. »  Page 547
  • « Il avait passé deux doigts sur le bourrelet irrégulier en travers de sa gorge sans se départir de son sourire.
    « Je n’ai pas chronométré mais je dirais environ trente secondes. “S’il vous plaît, m’sieur MacKenzie, qu’est-ce que vous avez au cou ? Vous avez été pendu ?”
    — Et que leur as-tu répondu ?
    — Que j’ai été pendu en Amérique mais que j’ai survécu, par la grâce de Dieu ! Quelques-uns d’entre eux ont des frères plus âgés qui ont vu L’Homme des hautes plaines et le leur ont raconté, ce qui a considérablement fait grimper ma cote. Maintenant que mon secret a été découvert, ils s’attendent à ce que je vienne à la prochaine répétition avec mon six-coups. »
    Là-dessus, il l’avait fait pleurer de rire avec sa meilleure imitation du regard ténébreux de Clint Eastwood.
    Elle en riait encore en se remémorant la scène quand Roger passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demanda :
    — A ton avis, combien y a-t-il de versions musicales du psaume 23 ?
    — Vingt-trois ? répondit-elle au hasard.
    — Uniquement six dans le livre des cantiques presbytériens mais il en existe des versifications en anglais remontant jusqu’à 1546. J’en ai trouvé une dans le Bay Psalm Book, une autre dans le vieux Scottish Psalter, ainsi que quelques-unes ici et là. J’ai également consulté la version en hébreu mais il est sans doute préférable de l’épargner à la congrégation de Saint Stephen. Les catholiques ont-ils une mise en musique ?
    — Les catholiques ont une mise en musique pour tout et n’importe quoi mais, chez nous, les psaumes sont généralement psalmodiés.
    Elle huma l’air, cherchant à sentir une odeur de cuisine, avant d’ajouter fièrement :
    — Je connais quatre formes de chants grégoriens, même s’il en existe beaucoup plus.
    — Ah oui ? Chante pour moi, tu veux.
    Il se planta au milieu du couloir tandis qu’elle essayait de se rappeler les paroles du psaume 23. La forme la plus simple lui revint machinalement ; elle l’avait psalmodiée tant de fois quand elle était enfant qu’elle était ancrée dans sa chair. »  Pages 553 et 554
  • « — Il convient de chanter le psaume sans le morceler verset par verset, récita-t-il. Cette pratique fut introduite en des temps d’ignorance, quand bon nombre de fidèles ne savaient pas lire. Il est donc recommandé de ne plus l’utiliser. C’est extrait de la Constitution de l’Eglise presbytérienne américaine.
    Elle nota mentalement au passage qu’il avait donc bel et bien envisagé d’être ordonné pendant qu’ils étaient à Boston.
    — « Des temps d’ignorance », répéta-t-elle. Je me demande ce qu’en penserait Hiram Crombie.
    Cela le fit rire. Puis il reprit :
    — Cela dit, il est vrai que la plupart des gens à Fraser’s Ridge ne savaient pas lire. Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’on chantait les psaumes de cette façon uniquement à cause de l’illettrisme ou de l’absence de livres. Chanter tous ensemble, c’est formidable, j’en conviens, mais je pense que ce système de répons entre le prêtre et la congrégation rapproche les gens, les implique davantage dans ce qu’ils chantent, dans ce qui est en train de se passer. Ne serait-ce que parce qu’ils doivent se concentrer pour se souvenir de chaque verset. »  Page 556
  • « Elle regardait la bibliothèque.
    — Ceux-là sont nouveaux, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant l’une des étagères.
    — Oui. Je les ai commandés à Boston. Ils sont arrivés il y a quelques jours.
    Les tranches étaient neuves et brillantes. Des livres d’histoire traitant de la Révolution américaine. Encyclopedia of the American Revolution de Mark M. Boatner III. A Narrative of a Revolutionary Soldier, de Joseph Plumb Martin.
    — Tu veux savoir ? lui demanda-t-il.
    Il pointa le menton vers le coffret ouvert sur la table devant eux. Il restait une épaisse liasse de lettres non ouvertes posée sur les livres. Il n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Brianna qu’il avait regardé les deux petits ouvrages. »  Page 568
  • « Roger remit la lettre en place, regarda l’étagère puis Brianna. Elle était nerveuse, hésitante. Puis elle prit sa décision et se dirigea vers la bibliothèque d’un pas ferme.
    — Lequel de ces livres nous dira à quelle date le fort de Ticonderoga est tombé ? »  Page 569
  • « Quand il était sur la route, c’était surtout aux femmes qu’il pensait. Il toucha la poche intérieure de sa veste et palpa le petit livre qu’il avait emporté pour le voyage. Il avait dû choisir entre le Nouveau Testament offert par sa grand-mère et son précieux exemplaire de Une liste des dames de Covent Garden. Il n’avait pas hésité longtemps.
    A seize ans, il avait été surpris par son père en train de compulser avec un ami le célèbre annuaire de M. Harris qui dressait l’inventaire des charmes des femmes de petite vertu de Londres. Lord John avait lentement feuilleté l’ouvrage, s’arrêtant parfois sur une page en écarquillant les yeux, et l’avait refermé avec un soupir. Puis, après avoir brièvement sermonné les deux adolescents sur le respect dû au beau sexe, il leur avait ordonné d’aller chercher leurs chapeaux. »  Page 582
  • « Avec les premières gouttes, une puissante odeur s’éleva de la terre, riche, verte et féconde… comme si le marais s’étirait après un long sommeil, ouvrant voluptueusement son corps au ciel telle une putain de luxe déployant sa chevelure parfumée.
    William porta machinalement la main à sa poche, voulant consigner cette image poétique dans la marge de son livre puis se reprit en se sermonnant. »  Page 584
  • « Il était perdu. Dans un marécage connu pour avoir englouti bon nombre de personnes, tant des Indiens que des Blancs. A pied, sans nourriture, sans feu, sans autre abri que la mince toile de son sac de couchage militaire : une simple grande poche qu’il était censé bourrer de paille ou d’herbes sèches, deux matériaux introuvables dans les parages. Il ne possédait que le contenu de ses poches : un couteau pliant, un crayon, un morceau de pain détrempé et un autre de fromage, un mouchoir crasseux, quelques pièces, sa montre et son livre, ce dernier sans doute également trempé. Il plongea une main dans sa poche et découvrit que la montre s’était arrêtée et que le livre avait disparu. »  Page 586
  • « Il entendait les grenouilles autour de lui, coassant gaiement et indifférentes au brouillard.
    — Brekekekex coax coax ! Brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux…
    Les grenouilles ne semblèrent guère impressionnées par sa citation d’Aristophane. »  Pages 589 et 590
  • « Tout en parlant, William se rappela avec horreur qu’il avait perdu son livre. Désemparé par l’enchaînement de ses mésaventures, il n’avait pas encore mesuré la véritable portée de cette perte.
    Outre sa valeur purement récréative et son utilité en tant que recueil pour ses méditations, le livre était vital à sa mission. Il contenait plusieurs passages codés lui indiquant le nom des différentes personnes qu’il devait contacter, où les trouver et, plus important encore, ce qu’il devait leur dire. Il se souvenait de la plupart des noms mais, pour le reste…
    Sa consternation était telle qu’il en oublia sa douleur et se leva abruptement, saisi de l’envie de se précipiter dans le marais et de le passer au peigne fin jusqu’à retrouver l’ouvrage. »  Page 604
  • « Il se tut, concentré sur sa tâche pendant que William essayait de se détendre dans l’espoir de dormir un peu. Il était épuisé mais des images du marais défilaient derrière ses paupières closes, des visions qu’il ne pouvait ignorer ni repousser.
    Des racines aux boucles ressemblant à des collets, de la boue, des amas de déjections de cochons, si semblables à des excréments humains… des feuilles mortes déchiquetées…
    Des feuilles mortes flottant sur l’eau tels des éclats de verre brun, des reflets qui se dissipent autour de ses tibias… des mots dans l’eau, les pages de son livre, s’effaçant, le narguant en s’enfonçant sous la surface. »  Page 606
  • « Mais si le capitaine Richardson ne s’est pas trompé… cela signifie qu’il voulait t’entraîner dans un piège… droit à la mort ou à la prison.
    L’énormité de cette hypothèse lui laissa la gorge sèche. Il saisit l’infusion que Mlle Hunter lui avait apportée et la but. Elle était infecte mais il le remarqua à peine, serrant la tasse contre lui comme un talisman qui l’aurait protégé des perspectives qu’il entrevoyait.
    Non, c’était inconcevable. Son père connaissait Richardson. S’il avait été un traître…
    — Non, répéta-t-il à voix haute. Impossible, ou très improbable. C’est le rasoir d’Occam.
    Cette idée le calma un peu. Il avait appris les principes de base de la logique très tôt et Guillaume d’Occam lui avait toujours semblé un bon guide. Quelle était l’hypothèse la plus plausible : que Richardson soit un traître infiltré qui l’avait délibérément mis en danger, que le capitaine ait été mal informé ou qu’il ait simplement commis une erreur ? »  Page 626
  • « Il lui vint également à l’esprit que si Denzell Hunter rejoignait l’armée continentale, il pourrait peut-être approcher suffisamment des forces de Washington pour glaner des informations utiles, ce qui compenserait largement la perte de son livre de contacts. »  Page 643
  • « — C’est extraordinaire ! Oui, ce doit être lui. Surtout si tu mentionnes des vols de cadavres.
    Il toussota dans son poing, un peu gêné.
    — C’était une activité… très riche d’enseignement, bien que parfois troublante.
    Il lança un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que sa sœur ne les entendait pas mais elle était loin derrière, somnolente sur la selle de sa mule. Il reprit en baissant la voix :
    — Tu comprendras, Ami William, que pour maîtriser l’art de la chirurgie il est indispensable d’apprendre comment le corps humain est fait et comment il fonctionne. Il y a des limites à ce que les textes peuvent nous enseigner et les manuels d’anatomie sur lesquels se reposent la plupart des hommes de médecine sont, disons-le sans ambages, erronés.
    — Vraiment ?
    William ne l’écoutait que d’une oreille, l’autre moitié de son cerveau étant occupée, à parts égales, par l’évaluation de l’état de la route, l’espoir qu’ils atteindraient un lieu habité à temps pour dîner convenablement et l’appréciation du cou gracieux de Rachel Hunter en ces rares occasions où elle chevauchait devant eux. Il avait envie de se retourner pour la regarder à nouveau mais c’était trop tôt, c’eût été inconvenant. Dans quelques minutes…
    — … Galien et Esculape. Depuis très longtemps, on prend pour acquis que les Grecs de l’Antiquité ont écrit tout ce qu’il y a à savoir sur le corps humain, qu’il n’y a aucune raison de douter de ces textes ni de créer du mystère là où il n’y en a pas.
    — Vous devriez entendre mon oncle déblatérer sur les anciens traités militaires ! grommela William. Il adore Jules César, qu’il considère comme un excellent général, mais affirme qu’Hérodote n’a probablement jamais mis les pieds sur un champ de bataille.
    Hunter lui adressa un regard surpris.
    — C’est exactement ce que disait John Hunter, en des termes différents, sur Avicenne ! « Cet homme n’a jamais vu un utérus gravide de sa vie. » »  Pages 655 et 656
3 étoiles, J

Un jour

Un jour de Davis Nicholls.

Éditions Belfond, publié en 2011, 535 pages

Roman de David Nicholls paru initialement en 2009 sous le titre « One Day ».

Dexter est issu d’un milieu aisé, il est séduisant et sûr de lui. À l’opposé, Emma est d’origine modeste et est une idéaliste qui veut changer le monde, mais qui manque de confiance en elle. Le 15 juillet 1988, ils arrosent ensemble leur nouvelle vie. Ils viennent de recevoir leur diplôme universitaire et finissent par passer la nuit ensemble. Le lendemain, au moment de se quitter, ils se rendent compte qu’ils sont certainement en train de passer à côté de quelque chose. Ils promettent donc de se revoir, le plus vite possible. Leur amitié sera à l’image de leur existence, elle connaîtra des hauts et des bas. Emma veut améliorer le monde et commence l’écriture sans grand succès tandis que Dexter voyage à travers le monde, boit et drague les femmes. Quitteront ils leur phase de jeunes adultes confus pour devenir des adultes épanouis ? D’année en année, entre échecs et réussites, espoir et désillusions Dexter et Emma vont se croiser, s’écrire, tout en vivant leur vie séparément, différemment, en pensant l’un à l’autre.

Un roman relativement bien construit qui illustre le passage du temps sur une relation non assumée par timidité et par peur de dévoiler ses sentiments. Les personnages d’Emma et Dexter, bien qu’un peu cliché tant au niveau de leur classe sociale que sur le plan psychologique, sont convaincants. Elle est marrante, intelligente, contestataire et surtout attachante. Lui est un personnage que l’on aime détester et pourtant au fil des pages on apprend à l’apprécier. La division du roman en chapitres est intéressante, chacun se passe un 15 Juillet, c’est un bilan de leur vie détaillant le bon, comme le mauvais, avec les sentiments, les échecs et les réussites. On suit ainsi l’évolution de leur relation. Le début est vraiment prenant, mais à un moment cela devient répétitif. Par contre, l’évolution des personnages donne une seconde vie au roman. Une lecture émouvante et légère.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 31 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Emma Morley s’était toujours moquée de l’expression « bel homme », qu’elle jugeait démodée, tout droit sortie d’un roman du XIXe siècle. »  Page 10
  • «Par un heureux concours de circonstances, ce bel homme – superbe, même, dans son caleçon à motifs cachemire porté bas sur les hanches – était maintenant couché dans le lit à une place de sa chambre d’étudiante, au terme de leurs quatre années d’études à l’université d’Édimbourg. Ce bel homme ! songea-t-elle en retenant un petit rire. Tu te prends pour Jane Eyre, ou quoi ? Du calme. T’as plus quinze ans, maintenant. »Page 11
  • «« Où tu vas ? s’enquit-il en posant une main au creux de son dos.
    — Aux chiottes », répondit-elle en récupérant ses lunettes, posées sur une pile de bouquins. »Page 13
  • «Il observa les volutes de fumée qui montaient de sa cigarette, puis chercha un cendrier. En tâtonnant près du lit, il trouva un roman, L’Insoutenable Légèreté de l’être, corné aux passages les plus « érotiques ». Le problème avec ces filles archi-individualistes, c’est qu’elles se ressemblaient toutes. Le bouquin suivant le confirma dans son opinion. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Pauvre type, songea-t-il, certain de ne jamais commettre une telle erreur. »Page 14
  • «Il chercha ses vêtements des yeux… Trop tard : un bruit de chasse d’eau retentissant s’échappa de la salle de bains. En remettant précipitamment le livre à sa place, il trouva une boîte de moutarde Colman’s sous le lit. Un regard à l’intérieur lui confirma qu’elle contenait des préservatifs… et les restes grisâtres d’un joint. »Page 15
  • «Gary s’éclaircit la gorge. Pâle, la peau encore rouge d’un rasage trop méticuleux, vêtu d’une chemise noire boutonnée jusqu’au cou, il évoquait une sorte de George Orwell des Temps modernes – il en avait adopté le style, en tout cas. »Page 25
  • «À gauche d’Emma, Candy chantait les grands moments des Misérables (la comédie musicale, pas le roman de Victor Hugo) d’une voix douce et atone tout en tripotant ses cals plantaires, hérités de dix-huit ans de danse classique. Emma se tourna de nouveau vers le miroir émaillé, fit bouffer les manches ballon de sa robe à taille Empire, ôta ses lunettes, et laissa échapper un soupir à la Jane Austen. » Page 26
  • «Emma avait d’abord joué de la basse dans un groupe de rock alternatif, exclusivement composé de filles, qui s’était révélé incapable de se choisir un nom et une direction musicale cohérente. Elle avait participé au lancement d’un nouveau type de soirées dans un club d’Édimbourg où personne n’était venu ; commencé, puis abandonné un premier roman ; ébauché un deuxième roman qui avait vite connu le même sort, tout en enchaînant les petits boulots d’été, aussi merdiques les uns que les autres, dans les boutiques à touristes du centre-ville. »Pages 26 et 27
  • «En fin d’après-midi, un verre de gin tonic à la main, confortablement installée dans un fauteuil en osier devant un panorama splendide, elle s’était crue dans Gatsby le Magnifique. »Page 28
  • «Dexter, lui, se contentait de quelques mots jetés sur des cartes postales insuffisamment affranchies : « Semaine de FOLIE à Amsterdam », « Vie de DINGUE à Barcelone », « Ça PULSE à Dublin. Malade comme un CHIEN ce matin ! » Il n’avait rien d’un Bruce Chatwin : ses récits de voyage ne valaient pas un clou, mais elle glissait tout de même les cartes postales dans les poches de son gros manteau d’hiver quand, submergée de mélancolie, elle allait arpenter la lande d’Ilkley en espérant trouver un sens caché à « VENISE EST SOUS LES EAUX !!! ». »Page 29
  • «C’est alors que Gary Nutkin avait resurgi dans sa vie. Ce trotskiste émacié, qui l’avait dirigée en 1986 dans une mise en scène âpre et intransigeante de Grand-peur et misère du IIIe Reich de Brecht, l’avait embrassée de manière tout aussi âpre et intransigeante au cours de la soirée qui avait suivi la dernière représentation. »Page 29
  • «Il laissa tomber son mégot dans un verre à vin et tendit la main vers sa montre, posée sur un exemplaire encore neuf de Si c’est un homme, de Primo Levi. »Page 32
  • «As-tu reçu les bouquins que je t’ai envoyés ? Primo Levi est un des meilleurs écrivains italiens. Un petit coup d’œil à son récit te rappellera que l’existence n’est pas qu’espadrilles et crèmes glacées. Eh oui, mon cher ! La vie ne ressemble pas toujours à la première scène de 37°2 le matin. Comment se passent tes cours ? »Page 33
  • «Six mois dans une camionnette avec une marionnette de Desmond Tutu sur les genoux. Je pense que je vais passer mon tour, cette fois. D’autant que j’ai écrit une pièce sur Virginia Woolf et Emily Dickinson. Ça s’appelle « Deux vies » (ou « Deux lesbiennes déprimées », j’hésite encore). J’aimerais bien la monter dans un café-théâtre. Ce serait pas mal, non ? J’ai déjà la distribution : j’en ai parlé à Candy. Elle veut vraiment, vraiment jouer Virginia (surtout depuis que je lui ai expliqué qui c’est), à condition de pouvoir enlever le haut. J’ai dit oui. Moi, je jouerai Emily Dickinson et je garderai le haut. »Page 34
  • «La mère de Dexter était installée à une terrasse de café sur la piazza della Rotonda. Un livre ouvert à la main, les yeux clos, la tête légèrement inclinée en arrière comme un petit oiseau, elle savourait les derniers rayons de soleil de cet après-midi de juillet. »Page 35
  • «Je t’écris depuis mon « hôtel » de Bombay, une sorte d’auberge de jeunesse remplie de matelas suspects et de routards australiens qui déboulent à jet continu dans les couloirs. Comme le dit mon guide de voyage, les chambres sont pleines de caractère – c’est-à-dire de rongeurs –, mais j’ai aussi une petite table en plastique près de la fenêtre et il PLEUT DES TROMBES en ce moment. »Page 47
  • «J’essaie aussi de lire les bouquins que tu m’as donnés à Pâques, mais je dois t’avouer que Howards End, le roman de Forster, me tombe des mains. J’ai l’impression qu’ils boivent la même tasse de thé depuis deux cents pages. J’attends toujours que quelqu’un se décide à sortir un flingue de sa poche ou que les Martiens débarquent, mais ça risque pas d’arriver, hein ? »Page 47
  • «J’ai vraiment, vraiment aimé ton spectacle sur Virginia Woolf et Emily Machinchose. »Page 48
  • «Elle faillit répondre : « J’écris des pièces de théâtre » mais, trois mois après la dernière, l’humiliation qu’elle avait éprouvée à incarner Emily Dickinson devant une salle vide était encore brûlante. »Page 51
  • «Commence par visiter les lieux, puis dirige-toi vers l’intérieur du palais, de manière à te trouver À MIDI PILE sous le dôme, une rose rouge à la main, un exemplaire de Nicholas Nickleby dans l’autre. Je serai là, moi aussi. Je viendrai te chercher. J’apporterai une rose blanche et Howards End et, dès que je te verrai, je te le lancerai à la figure. »Page 57
  • «Si tu y tiens vraiment, tu pourras me rembourser quand tu seras une dramaturge adulée des foules ou que tes poèmes te rapporteront une fortune. » Page 58
  • «Sans plus hésiter, il inséra la lettre dans une enveloppe par avion qu’il glissa dans son exemplaire de Howards End, contre la dédicace qu’Emma avait rédigée en haut de la page de garde. »Page 60
  • «Un exemplaire de Howards End était coincé entre les coussins déchirés de la banquette. »Page 61
  • «L’édition de poche de Howards End, qu’elle n’a jamais lu, prend la poussière sur l’étagère de la chambre d’amis. La lettre est toujours glissée à l’intérieur, près des quelques lignes que voici, rédigées d’une écriture appliquée sur la page de garde :À mon cher Dexter. Un grand roman pour ton grand voyage. »Page 62
  • «Elle voulait faire partie d’un groupe de rock, réaliser des courts-métrages, écrire des romans. Mais deux ans s’étaient écoulés, et son recueil de poèmes était toujours aussi mince. »Page 66
  • «Elle avait caressé le projet de lire des romans aux aveugles – mais était-ce un vrai boulot ou juste une idée pêchée dans un film ? »Page 67
  • «La télé, s’enflammait Dexter, c’est la démocratie en action ! Elle s’immisce au cœur de la vie des gens, elle façonne l’opinion publique ; elle vous provoque, vous distrait et vous absorbe bien plus efficacement que tous ces bouquins que personne ne lit ou ces pièces de théâtre que personne ne va voir. »Page 71
  • «Ce qu’il lui fallait, songea-t-il avec compassion, c’était un pygmalion. Quelqu’un qui la prendrait en main et qui l’aiderait à exprimer son potentiel. »Page 80
  • «Allongés sur le pont, ils cuvaient leurs cocktails (les pulsations du moteur se répercutaient sur leurs estomacs remplis de liquide) et mangeaient des oranges, un livre à la main, en s’offrant aux morsures du soleil. »Page 86
  • «Il poussa un long soupir et posa Lolita, de Nabokov, à cheval sur son torse. Emma, qui s’était chargée de choisir leurs lectures de vacances, le lui avait offert avant de partir. Le reste de la sélection se dressait à leurs pieds : empilés dans la valise de la jeune femme, les livres formaient un fantastique pare-vent sur le pont du ferry. Et prenaient tant de place qu’elle n’avait quasiment rien emporté d’autre.
    Une minute s’écoula. Il soupira de nouveau. Un grand soupir théâtral pour attirer l’attention.
    « Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle, le nez plongé dans L’Idiot, de Dostoïevski.
    — J’arrive pas à rentrer dedans.
    — Dex ! C’est un chef-d’œuvre !
    — Ça me donne mal à la tête.
    — J’aurais mieux fait de t’offrir un livre d’images.
    — Écoute, ça me plaît, mais…
    — Les Aventures de Maya l’abeille ou…
    — Je trouve ça un peu dense, c’est tout. J’arrive pas à m’intéresser à l’histoire… Cinquante pages pour m’expliquer que le héros bande toute la journée, c’est un peu trop, non ?
    — Je croyais que ça te rappellerait quelqu’un. » Elle remonta ses lunettes sur son front. « C’est un bouquin très érotique, tu sais. »
    —Seulement pour ceux qui aiment les petites filles.
    —Aurais-tu l’obligeance de me rappeler pourquoi tu as été renvoyé de ton école de langues à Rome ?
    —Arrête avec ça ! Elle avait vingt-trois ans !
    — T’as qu’à piquer un petit somme, alors. » Elle retourna à son roman russe. « Espèce de béotien. »»Page 86
  • «Emma se mit à pouffer. Il lui jeta un regard intrigué. « Ça devient drôle, expliqua-t-elle en désignant le roman de Dostoïevski. »Page 87
  • «Et s’aperçut que Lolita était toujours à cheval sur son torse. Il remit discrètement le roman dans son sac avant de relancer la conversation. »Page 87
  • «—C’est ton émission, maintenant ?
    — L’émission de télévision que je présente, si tu préfères. »
    Elle rit, puis reporta son attention sur son roman. »Page 89
  • «— Et tu en as pensé quoi ? »
    Elle soupira, les yeux rivés sur son livre. « C’est pas mon truc, Dex.
    —Donne-moi quand même ton avis.
    —J’y connais rien à la télé…
    —Dis-moi ce que t’en penses, c’est tout.
    —OK. Puisque tu insistes… C’est le genre de programme qui m’épuise. J’ai l’impression de voir un type complètement bourré s’agiter sous des lumières stroboscopiques en me gueulant dessus pendant une heure ; mais encore une fois, je…
    —Ça va, j’ai compris. » Il jeta un bref regard à son livre, puis se tourna de nouveau vers elle. »Page 89
  • «— Tais-toi ! fit-il en lui donnant un coup de Lolita sur l’épaule. Retourne à ton Dostoïevski, ça me fera des vacances ! »»Page 90
  • «« Excusez-moi, dit-il, vous seriez pas la fille d’Ipanema ?
    — Non. Je suis sa tante. »» Page 95
  • «— Je me trompe, ou tout le monde est à poil sur cette plage ? »
    Elle leva les yeux de son livre. « Ah. Effectivement… Arrête de les mater, Dexter. Ça se fait pas. »Page 96
  • «— Qu’est-ce qui est contraire à l’étiquette ?
    — Parler à quelqu’un qui est nu quand on ne l’est pas.
    — T’es sûre ?
    — Concentre-toi plutôt sur ton bouquin, d’accord ? »»Page 97
  • «Elle referma lentement son livre, releva ses lunettes sur son front et s’allongea en posant la joue sur son bras, comme lui. »Page 98
  • «Je revois ta salopette en jean lascivement abandonnée sur ton faux kilim du Kilimandjaro… »
    Elle lui flanqua un coup de livre sur le nez.
    « Aïe !
    — J’enlèverai pas mon maillot de bain, OK ? Et je ne portais pas de salopette cette nuit-là. J’en ai jamais porté de ma vie. » Elle venait de reposer le roman sur sa serviette quand un petit rire se forma dans sa gorge. »Page 99
  • ««Bon. Qui prend sa douche en premier ?
    — Commence. Je vais rester là et lire un peu. »
    Elle s’installa sur le transat délavé et s’efforça de déchiffrer son roman russe à la lumière déclinante du crépuscule. En vain : les caractères semblaient plus petits à chaque page. »Page 99
  • « Eh bien, commença-t-elle, quand on s’est connus, à la fac, avant qu’on devienne amis, j’avais un faible pour toi. Enfin… pas un faible : un vrai béguin, en fait ! Ça a duré des mois. J’écrivais des poèmes complètement débiles…
    — Des poèmes ? s’écria-t-il. C’est vrai ? »Page 103
    «— J’aimerais bien les lire, ces poèmes ! Qu’est-ce qui rime avec “Dexter” ?
    —“Connard”. C’est une rime pauvre. »Page 104
  • «Le dimanche matin, elle se prélasse sur le Tahiti comme sur un radeau, elle écoute Porgy and Bess et Mazzy Star, les vieux albums de Tom Waits ou un vinyle des Suites pour violoncelle de Bach qui grésille joliment sur sa platine. Ensuite, elle boit des litres de café et note ses idées, ses observations ou même ses projets de romans à l’aide de son meilleur stylo à plume sur le papier toilé, blanc cassé, de ses plus luxueux cahiers. Parfois, quand elle n’arrive à rien, elle se demande si son amour de l’écriture n’est pas l’expression d’un culte fétichiste pour la papeterie. Le véritable écrivain, l’auteur-né, griffonne sur tout ce qu’il trouve – un morceau de papier gras, l’envers d’un ticket de bus ou les murs de sa cellule. Emma, elle, n’arrive à rien en dessous de cent vingt grammes au mètre carré. »Page 120
  • «Bien sûr, elle aimerait être réveillée au milieu de la nuit par un appel urgent… « Monte dans un taxi » ou « Il faut qu’on parle », lui dirait une voix à l’autre bout de la ligne. Mais la plupart du temps, elle se sent comme une héroïne de Muriel Spark : indépendante, spirituelle, férue de littérature et secrètement romantique. »Page 122
  • «La sentence est immédiate : Stephen Mayhew le toise avec consternation – on dirait une scène de l’Ancien Testament. »Page 128
  • «Par chance, elle ne remarque rien : ses yeux sont rivés sur le paquet qu’elle vient de déballer, révélant une pile de livres de poche : un Edith Wharton, quelques Raymond Chandler, un Scott Fitzgerald. « Quelle bonne idée ! Tu la remercieras pour moi ? Un vrai petit ange, cette Emma. » Elle s’empare du roman de Fitzgerald. « Les Heureux et les Damnés.
    Comme toi et moi.
    —Qui est qui ? » réplique-t-il sans réfléchir. Par chance, elle ne l’écoute pas : la carte d’Emma accapare toute son attention. C’est un photomontage en noir et blanc daté de 1982 et réclamant le départ de Thatcher. Alison la retourne, déchiffre les quelques lignes griffonnées à son intention et se met à rire. «Ce qu’elle est gentille ! Et tellement drôle. » Elle soupèse le lourd roman d’un air sceptique. « C’est un peu optimiste, tout de même. Tu devrais l’inciter à m’offrir des nouvelles, la prochaine fois. »»Page 129
  • «« Je monte dans ma chambre. »
    Son père fronce les sourcils. « Pour quoi faire ?
    — Chercher un truc. Des vieux bouquins. »Page 135
  • «« Remercie Emma pour moi, dit-elle. Pour les livres.
    — D’accord. »Page 138
  • «Leur discussion s’était poursuivie au pub, où ils avaient comparé les mérites respectifs du roman et de la bande dessinée, Ian allant jusqu’à affirmer qu’un roman graphique peut avoir autant de sens et d’impact qu’un grand classique de la littérature anglaise – Middlemarch de George Eliot, par exemple. »Page 146
  • «Pendant ce temps, Emma s’interrogeait sur l’origine du problème. D’où venait l’idée que les hommes devaient être drôles ? Cathy, l’héroïne d’Emily Brontë, ne se pâme pas d’amour pour Heathcliff parce qu’il la fait hurler de rire ! Le déluge de paroles auquel Ian la soumettait était d’autant plus agaçant qu’elle avait de l’affection pour lui. »Page 149
  • «« Je m’y vois déjà, assise sur mon bureau, en train de leur parler de Shakespeare… Je leur dirai que c’était le premier rappeur de tous les temps, et ils m’écouteront, la bouche ouverte, les yeux ronds comme des billes… Complètement hypnotisés ! Je me dis qu’ils me porteront sur leurs jeunes épaules… Ne ris pas ! C’est vraiment comme ça que j’imagine ma vie de prof : partout où j’irai – dans les couloirs du lycée, sur le parking, à la cantine –, je serai transportée sur les épaules de gamins en adoration devant moi. »Page 154
  • «Le jour J est arrivé. La première de la comédie musicale Oliver ! aura lieu ce soir au lycée de Leytonstone, dans la banlieue de Londres, et si elle ne veille pas au grain, le pire peut arriver. »Page 162
  • «Je sais pas à quelle heure je rentrerai. Tout dépend d’Oliver !. Les aléas du show-business, tu connais ça mieux que moi ! »Page 163
  • «« Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? C’est pas de ma faute si ta première a lieu le 15 juillet ! Tu veux que j’annule Oliver !, c’est ça? »Page 166
  • «Emma prend une profonde inspiration. Et pénètre dans la pièce où trente adolescents en haut-de-forme, jupes à cerceaux et barbes postiches invectivent en hurlant le Dodger et Oliver Twist qui se battent à leurs pieds – le Dodger, qui a pris le dessus, vient de plaquer Oliver au sol.
    «QU’EST-CE QUI SE PASSE ICI ? 
    Le gang de jeunes victoriens se retourne. « Dites-lui de me lâcher, madame ! marmonne Oliver, le nez dans le lino.
    —Ils se battent, madame », précise Samir Chaudhari, douze ans et des favoris bien fournis collés sur les joues.
    —J’ai compris, Samir, merci. » Sonya Richards, l’adolescente noire et menue qui joue le Dodger, a glissé ses doigts dans les boucles blondes d’Oliver pour le maintenir à terre. Emma s’avance, la prend par les épaules et plonge son regard dans le sien. «Lâche-le, Sonya. Lâche-le, maintenant. Allez… Lâche-le ! » Sonya finit par obtempérer. Sa colère reflue lentement. Elle recule d’un pas, les yeux brillants d’orgueil blessé.
    Martin Dawson, qui joue Oliver Twist, semble abasourdi. Les épaules carrées sur 1,55 mètre de muscles, l’orphelin bien en chair dépasse d’une bonne tête M. Bumble, le cruel directeur de l’orphelinat. Il paraît pourtant sur le point de fondre en larmes. »Pages 170 et 171
  • «Elle croise les bras, pousse un soupir. «… parce que je crois que nous allons devoir annuler la représentation…»
    Elle bluffe, bien sûr, mais l’effet escompté ne se fait pas attendre : un grognement de protestation parcourt la petite assemblée.
    « C’est pas juste ! On n’a rien fait, nous ! proteste l’ado qui joue Fagin.
    — Ah oui ? Qui criait “Frappe-le” tout à l’heure, Rodney ?
    — C’est la faute de Sonya, madame ! Elle a complètement pété les plombs ! ronchonne Martin Dawson.
    — Eh, Oliver ! T’en veux encore ? » s’écrie aussitôt Sonya en tentant de se jeter sur lui. »Page 172
  • «En vous comportant comme vous le faites, vous donnez raison à ceux qui pensent – et ils sont nombreux ici – que vous n’y arriverez pas. À ceux qui disent que c’est trop dur pour vous. Trop compliqué. “C’est du Dickens, Emma ! Ils ne sont pas assez malins, pas assez disciplinés pour travailler ensemble !” Voilà ce que j’entends. Voilà ce qu’on dit de vous.  Page 172
  • «Ils traversent le couloir sans échanger un mot, puis longent le gymnase où Mme Grainger fait répéter Consider Yourself, une des chansons phares du premier acte, à un orchestre férocement discordant. Le résultat est si catastrophique qu’Emma se demande une fois de plus dans quelle galère elle s’est embarquée. »Page 172
  • «Il dit qu’on m’a donné le rôle du Dodger parce que j’ai pas vraiment à jouer, vu que je suis une plouc dans la vraie vie. »Page 173
  • «La veille, pendant la répétition en costumes, il a pleuré de vraies larmes sous son maquillage en chantant Where Is Love ? au deuxième acte. »Page 174
  • «— Personnellement, j’ai tendance à préférer Sweet Charity à Oliver !. Pourquoi ne l’a-t-on pas montée, déjà ?
    — La comédie musicale de Bob Fosse ? Eh bien… L’héroïne est une prostituée, non ? »Page 176
  • «La mort de Nancy, l’un des personnages clés de la comédie musicale, a fait pleurer tout le monde – y compris M. Routledge, le professeur de chimie. Quant à la spectaculaire course-poursuite sur les toits de Londres, éclairée de telle manière que les acteurs apparaissaient en ombres chinoises, elle a suscité les « ooooh ! » et les « aaahh ! » qu’on réserve habituellement aux feux d’artifice. »Page 185
  • «Et pour la première fois depuis dix longues semaines, elle n’a plus envie d’étriper Lionel Bart, le compositeur d’Oliver !. »Page 185
  • «Elle sourit même quand Rodney Chance, qui joue Fagin, la serre d’un peu près, enivré par une bouteille de soda secrètement alcoolisé, en lui déclarant qu’elle est « vraiment bien roulée pour une prof ». »Page 185
  • «Je suis vraiment fière de toi, Dex. Ah oui : au cas où ça t’intéresserait, Oliver ! s’est bien passé. »Page 187
  • «Portrait écarlate
    Roman
    Par Emma T. Wilde
    Chapitre I
    L’inspecteur en chef Penny Machinchose avait vu pas mal de scènes de crime dans sa vie, mais aucune n’était aussi      que celle-là.
    « Vous avez déplacé le corps ? » s’enquit-elle d’un ton sec.
    Les mots s’affichaient en vert sur l’écran de son ordinateur – un vert bilieux et écœurant. Ils résultaient d’une matinée entière passée à la petite table du petit bureau situé au fond du petit appartement qu’elle habitait depuis quelques mois. Elle les lut et les relut tandis que, dans son dos, le chauffe-eau électrique gargouillait avec mépris.
    Tous les week-ends, et les soirs de semaine quand elle était en forme, Emma écrivait. Elle avait commencé deux romans (le premier se déroulait au goulag, l’autre dans un futur apocalyptique) ; un album pour enfants, illustré de sa main, où il était question d’une girafe affligée d’un petit cou ; un scénario de téléfilm sur le quotidien d’une équipe de travailleurs sociaux (résolument polémique et baptisé « Tant pis pour ta gueule ! ») ; une pièce d’avant-garde sur la vie affective compliquée d’une bande de jeunes gens ; un roman fantasy pour adolescents mettant en scène d’horribles professeurs-robots ; une fiction radiophonique basée sur le long monologue intérieur d’une suffragette à l’article de la mort ; une bande dessinée et un sonnet. Aucun de ces travaux n’avait été mené à bien – pas même les quatorze vers du sonnet.
    Les quelques lignes qui s’affichaient à l’écran constituaient la première ébauche de son tout nouveau projet : une série de romans policiers à visée commerciale, mais discrètement féministes. À onze ans déjà, Emma avait dévoré tous les Agatha Christie ; par la suite, elle avait avalé quantité de Raymond Chandler et de James M. Cain. Pourquoi ne s’essaierait-elle pas au polar, elle aussi ? Forte de ses lectures, elle avait abordé l’exercice avec confiance. Mais après une matinée d’efforts infructueux, elle devait admettre que lire et écrire sont deux activités distinctes : l’écriture ne se limite pas à régurgiter ce qu’on a absorbé. Elle avait trop souvent tendance à l’oublier, hélas. Et butait sur les questions les plus simples : quel patronyme donner à son héroïne, par exemple ? Elle était incapable de concevoir une intrigue originale et cohérente. Même son pseudonyme était médiocre : pourquoi Emma T. Wilde ? Elle commençait à douter sérieusement de ses capacités. Appartenait-elle à cette triste catégorie de gens qui passent leur vie à essayer de faire des trucs ? Elle avait essayé de former un groupe de rock, d’écrire du théâtre et de la littérature jeunesse ; elle avait tenté de monter sur les planches et de décrocher un job dans l’édition. L’écriture de romans policiers rejoindrait peut-être la longue cohorte de ses projets avortés, comme le trapèze, le bouddhisme et l’apprentissage de l’espagnol. Elle cliqua par curiosité sur l’icône «statistiques » de son logiciel de traitement de texte. Le verdict s’afficha aussitôt à l’écran : quarante-trois mots. Elle avait écrit quarante-trois mots ce matin – en comptant le titre et son pseudo merdique. Elle poussa un grognement, tira sur le levier hydraulique de son fauteuil de bureau et se laissa descendre un peu plus près de la moquette.
    On toqua à la porte. Trois petits coups contre la paroi en contreplaqué. « Tout se passe bien dans l’aile Anne Frank ? » »Pages 189 et 190
  • «« Grande soirée en perspective ! reprit-il. Mam’zelle sort avec Mike Teavee. »
    Elle décida d’ignorer sa remarque, mais il aggrava son cas en se penchant au-dessus d’elle pour lire les premières lignes de son roman.
    « Portrait écarlate… »
    Elle plaqua sa main sur l’écran. « Je déteste qu’on lise par-dessus mon épaule ! »Page 191
  • «Ils avaient donc raclé leurs fonds de tiroir pour payer la première mensualité de l’emprunt et s’étaient offert quelques manuels de décoration intérieure (dont un sur l’art de peindre le contreplaqué de manière à lui donner l’apparence du marbre italien). »Page 192
  • «« Bon… Je ferais mieux d’aller corriger mes copies ! » dit-elle en pivotant sur ses talons. Vingt-huit rédactions soporifiques sur la construction du point de vue dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee. »Page 194
  • «Elle n’avait pas changé d’un iota depuis 1988, bordel ! Elle était si… si… subventionnée. Ce n’était pas approprié, surtout dans un resto comme celui-ci, spécialement conçu pour donner aux hommes le sentiment d’être des clones de James Bond. Après avoir subi les pesanteurs idéologiques du système éducatif britannique dans les années 1980 (on se serait cru au goulag, franchement !), l’atmosphère sinistre et culpabilisante qui régnait à l’époque et le matraquage politique permanent des gauchistes, il avait enfin l’occasion de s’amuser un peu. Il y avait droit, non ? En quoi était-ce répréhensible d’aimer boire, fumer et flirter avec de jolies filles ? »Page 209
  • «ÉTENDUE SUR LE DOS, À MÊME LE SOL dans le bureau du proviseur, sa robe froissée relevée sur ses hanches, Emma Morley laisse échapper un profond soupir.
    « Au fait… faudrait acheter un lot de Rosie, ou le goût du cidre. Les exemplaires que j’ai utilisés cette année pour les quatrièmes partent en lambeaux.
    — Je vais voir ce que je peux faire, répond le proviseur en boutonnant sa chemise. »Page 223
  • «Il était peut-être encore temps d’accepter la proposition de Ian ? insistait-elle. Mais dire oui, ce serait capituler. Se faire forcer la main. Et Emma avait lu assez de romans pour savoir que les mariages forcés sont rarement heureux. »Page 227
  • «— J’irai peut-être voir ma famille dans le Yorkshire. Mais je vais surtout rester ici, en fait. Pour travailler.
    — Travailler ?
    — Tu sais bien… Je voudrais avancer l’écriture de mon roman.
    — Ah oui. Ton roman. » Comme tous ses proches, il énonce le mot d’un air dubitatif. « Ça ne parle pas de nous, au moins ? »Page 229
  • «Ian lui emboîte le pas. « T’étais où, au fait ?
    — Je viens de te le dire. Au lycée, avec mes élèves. On répétait.
    — Vous répétiez quoi ?
    — Bugsy Malone. C’est tordant. Pourquoi ? Tu veux des places ?
    — Non, merci. »Page 233
  • «— J’ai une théorie ! annonce-t-il fièrement.
    — Laquelle ?
    — Je sais qui c’est. »
    Elle soupire. « Vas-y, Sherlock. Je t’écoute. »Page 235
  • «— Ça m’a permis de te lire, au moins ! Certains textes sont vraiment bons, tu sais.
    — Merci. Ils n’étaient pas faits pour être lus, mais…
    — Pourquoi ? Il faudra bien que tu les montres à quelqu’un, non ? Que tu essaies d’en faire quelque chose !
    — Oui… Je le ferai peut-être. Un de ces jours.
    — Pas les poèmes. Ceux-là, tu peux les garder pour toi. Mais les romans, les nouvelles… Ça, c’est vraiment bien ! Tu es un bon écrivain, Em. Fine et intelligente. »Page 237
  • «C’est Sonya. Sonya Richards. Sa protégée. Son projet. La petite gamine trop maigre et bourrée d’adrénaline qui jouait le Dodger dans Oliver ! s’est métamorphosée en une grande et belle adolescente aux cheveux courts, à la démarche assurée. »Page 240
  • «Quand Emma s’est installée à Londres, en 1990, elle a envoyé des lettres de candidature, maladroites mais pleines d’espoir, à quelques maisons d’édition, en imaginant que ses enveloppes seraient ouvertes à l’aide d’un coupe-papier en ivoire par des secrétaires vieillissantes, chaussées de lunettes demi-lune, dans les bureaux encombrés et miteux de maisons georgiennes. La réalité est fort différente : ici, tout respire la jeunesse et la modernité ; les lignes sont épurées, la lumière entre à flots. Pour un peu, on se croirait dans les locaux d’une boîte de production… La seule chose qui rassure Emma, ce sont les piles d’ouvrages entassés sur les tables ou à même le sol. Partout, les livres s’amoncellent en équilibre précaire, sans ordre ni hiérarchie apparents. Stephanie s’engouffre dans un couloir. Emma lui emboîte le pas, tout en essayant d’enlever sa veste, sous le regard curieux des employés dont les visages surgissent un à un derrière les murs de livres.
    « Je ne peux pas te garantir qu’elle aura tout lu – ni même qu’elle l’aura lu, d’ailleurs. Mais elle a demandé à te voir, ce qui est formidable. Vraiment formidable.
    — Comment te remercier ? Sans toi, je…
    — C’est un bon bouquin, Em. Tu peux me faire confiance là-dessus. Je n’aurais pas pris le risque de lui transmettre un mauvais manuscrit. C’est pas dans mon intérêt, crois-moi ! »
    C’était un roman de jeunesse pour adolescents, inspiré de la série Malory School, d’Enid Blyton. L’action se situait dans un lycée public de Leeds pendant les répétitions d’Oliver !, le spectacle de fin d’année du club théâtre. Le récit, mordant et réaliste, se doublait d’une histoire d’amour contée à la première personne par Julie Criscoll, la collégienne rebelle et insouciante qui jouait le Dodger dans la comédie musicale. Le manuscrit était illustré de bout en bout : Emma avait inséré dans le corps du texte des gribouillis, des caricatures et des bulles remplies de commentaires sarcastiques, ce qui donnait l’illusion de lire le journal intime d’une adolescente.
    Elle avait envoyé les premiers chapitres du roman à plusieurs maisons d’édition, qui lui avaient toutes répondu par la négative. « Ne correspond pas à notre ligne éditoriale, désolés de ne pas pouvoir vous être utiles, bonne chance pour la suite » – les formules se succédaient d’une lettre à l’autre, toutes similaires. Quoique décourageantes, elles étaient si vagues et impersonnelles qu’Emma continuait à espérer, malgré tout. À l’évidence, on n’avait pas vraiment lu son manuscrit : ses correspondants se contentaient de lui envoyer une lettre de refus standard. Or, de tous les textes qu’elle avait écrits et abandonnés au fil des ans, celui-ci était le premier qu’elle n’avait pas voulu jeter à travers la pièce après l’avoir relu. Elle était donc quasi persuadée d’avoir écrit un bon roman. »Pages 243 et 244
  • «Puis Emma en était venue au fait : accepterait-elle de lire un manuscrit ? « Un petit truc que j’ai écrit. Les premiers chapitres et le synopsis d’un roman pour ados… Ça se passe dans un lycée pendant les répétitions du spectacle de fin d’année. »Page 245
  • «Grande, imposante, Marsha – ou plutôt, Mlle Francomb – ressemble étrangement, et de manière presque intimidante, à Virginia Woolf. Elle a les mêmes traits aquilins, le même port de tête. »Page 248
  • «Elle s’assied sur le canapé et jette un regard autour d’elle : sur les étagères, plusieurs trophées voisinent avec des couvertures de livres encadrées comme des tableaux. »Page 248
  • «Mlle Francomb publie des livres : de vrais livres pour de vrais lecteurs. »Page 248
  • «Elle reporte son attention sur les documents qu’elle a sous les yeux. Est-ce le signe qu’elles vont enfin parler du manuscrit ? »Page 249
  • «Je déteste annuler un rendez-vous, mais je n’ai tout simplement pas eu le temps de lire votre manuscrit. »Page 250
  • «La deuxième vague, celle des mariages contractés entre vingt-cinq et trente ans, se distinguait encore par une légère ironie, une certaine fraîcheur dans l’organisation. À cet âge-là, on se mariait au fond du jardin familial ou dans des salles municipales ; les mariés échangeaient des vœux rigoureusement laïques ou des promesses de leur cru ; et il y avait toujours quelqu’un dans l’assistance pour lire le fameux poème d’E. E. Cummings sur la pluie qui a de si petites mains. »Page 270
  • «— La prof d’anglais ?
    — Oui, c’est ça. Sauf qu’elle n’est plus prof, maintenant. Elle écrit des bouquins. Tu as discuté avec elle au mariage de Bob et Mari… Dans le Cheshire. Tu t’en souviens ? »Page 273
  • «Elle passa ensuite un petit moment à remettre ses chaussures, qu’elle avait enlevées pour conduire. Gonflés par la chaleur, ses pieds refusaient de s’immiscer dans ses escarpins, comme ceux des vilaines demi-sœurs de Cendrillon. »Page 275
  • «Un peu las, Dexter observait distraitement la nièce de Tilly, qui lisait, en s’empourprant à vue d’œil, un sonnet de Shakespeare sur le mariage de deux esprits sincères – qu’entendait-il par là ? Mystère. Il tenta vainement de se concentrer sur les arguments du poète afin de les appliquer à ce qu’il éprouvait pour Sylvie, puis il reporta son attention sur les femmes présentes dans l’assistance et se mit à dresser la liste de celles avec lesquelles il avait couché. Pas de manière jubilatoire (enfin, pas tout à fait), mais avec une certaine nostalgie. « L’amour ne s’altère pas dans une heure ou semaine… », récita la nièce de Tilly à l’instant où il achevait son calcul. Cinq. » Pages 276 et 277
  • «— Mais tu n’as encore rien publié ?
    — Pas encore. Mon éditeur m’a versé une petite avance pour…
    — Hmm, interrompit Miffy d’un air sceptique. Harriet Bowen a déjà publié trois romans, elle ! »Page 283
  • «« Et ton livre, ça avance ?
    — Pas trop mal. Quand j’arrive à m’y mettre ! Le reste du temps, je me contente de grignoter des biscuits sur le canapé du salon.
    — Stephanie Shaw dit que tu as reçu une avance.
    — Oui. De quoi tenir jusqu’à Noël… Ensuite, il faudra sans doute que je reprenne l’enseignement à plein temps.
    — Il raconte quoi, ce bouquin ?
    — C’est pas encore très clair.
    — Je suis dedans, non ?
    — Évidemment. C’est un très gros livre qui ne parle que de toi. Ça s’appelle “Dexter Dexter Dexter Dexter Dexter”. Droite ou gauche ?
    — Encore à gauche.
    — J’écris un roman pour ados, en fait. Basé sur les souvenirs que j’ai gardés des répétitions d’Oliver !, le spectacle que j’ai monté avec mes élèves il y a quelques années. J’essaie d’en tirer une comédie. Un truc assez classique sur l’amitié, le lycée, les relations entre garçons et filles…»Pages 289 et 290
  • «— Elle est charmante.
    — Oui. Charmante.
    — Très belle, aussi. Très sereine.
    — Un peu effrayante, parfois.
    — Il y a quelque chose de Leni Riefenstahl chez elle…
    — Lenny qui ?
    — Aucune importance. »Page 292
  • «— Arrête tout de suite, Dex.
    — Quoi ?
    — Ton numéro de sympathie. C’est pas parce que je suis célibataire qu’il faut me plaindre ! Je suis parfaitement heureuse, merci. Et je refuse d’être définie par l’homme de ma vie. Ou par l’absence d’homme dans ma vie. » Elle s’était animée et martelait ses propos avec ferveur. « Si tu cesses de te prendre la tête pour ce genre de trucs – les rencontres, les relations de couple, l’amour et tutti quanti –, tu te libères d’un seul coup. Et tu peux enfin commencer à vivre ta vie. À la vivre vraiment. Et puis, j’ai mon travail, tu sais ! Je m’investis beaucoup là-dedans. Je me donne encore un an pour terminer le bouquin et le faire publier. J’ai pas beaucoup de fric, mais je suis libre. »Page 293
  • «Il ferme la porte et dévale l’escalier. Il faut savoir être dur. Se montrer intransigeant – c’est écrit dans les bouquins de puériculture, non ? »Page 315
  • «Stephanie quitte la pièce en traînant les pieds. Emma en profite pour se lever, elle aussi. Il est encore tôt, ce qui lui permettra de se remettre au travail en rentrant chez elle : son manuscrit est loin d’être terminé. »Page 320
  • «Il déploie tout son répertoire, l’implorant d’un ton tantôt grave, tantôt aigu, avec l’accent du Nord ou celui du Sud, de se taire et de faire dodo. « Chuuuut ! Là… Dodo… Fais dodo… » Le résultat se faisant attendre, il lui montre des livres d’images, lève des rabats, tire des languettes, s’écrie « Canard ! Vache ! Tchou-tchou fait le train ! Regarde le drôle de tigre, regarde ! »»Page 324
  • «Il a soudain très envie de parler à Emma, de lui raconter qu’il est en train d’écouter la compilation qu’elle lui a offerte… et, comme par enchantement, son téléphone se met à sonner. Il plonge la main sous l’amas de livres et d’objets épars. C’est peut-être Emma ? »Page 328
  • «—C’est bien calme… Où es-tu ?
    —Dans ma chambre d’hôtel. Je me repose un peu avant d’y retourner. » Tout en l’écoutant, Dexter prend conscience de l’état pitoyable dans lequel se trouve la chambre de Jasmine. Les draps trempés de lait, les jouets, les livres qui jonchent le sol, la bouteille de vin vide, le verre sale… De quoi mettre son épouse très, très en colère. »Page 329
  • «Il n’avait qu’un petit sac de voyage, posé sur le siège à côté de lui. Le roman qu’il venait de lire trônait encore sur la tablette. C’était une édition de poche. Sur la couverture, le visage d’une adolescente, dessiné à gros traits sur un fond brillamment coloré, s’étalait sous le titre suivant : Julie Criscoll contre le monde entier.
    Il avait achevé sa lecture une vingtaine de minutes plus tôt, comme le train traversait la banlieue parisienne. C’était la première fois depuis des mois qu’il dévorait un livre de bout en bout sans s’interrompre une seule fois. Il en était assez fier, d’ailleurs, quoique le bouquin fût destiné aux 11-14 ans et abondamment illustré. En attendant que le wagon se vide, il l’ouvrit une fois de plus pour regarder la photo en noir et blanc qui figurait sur le rabat de la jaquette. Il l’observa avec intensité, comme s’il voulait graver le visage de l’auteur dans sa mémoire. Vêtue d’un chemisier blanc, chic et élégant, elle était maladroitement juchée sur une chaise de bistrot en bois courbé. Le photographe l’avait saisie à l’instant où elle portait la main à sa bouche pour éclater de rire. Il reconnut là une de ses expressions familières, sourit et glissa le livre dans son sac. »Pages 331 et 332
  • «Quelques jours après son arrivée à Paris, elle avait pris son courage à deux mains et s’était rendue, dictionnaire en poche, chez un coiffeur pour se faire couper les cheveux. Bien qu’elle n’ait pu se résoudre à l’avouer, ce qu’elle désirait, c’était ressembler à Jean Seberg dans À bout de souffle. Tant qu’à jouer les romancières exilées à Paris, autant endosser le look qui allait avec, non ? »Page 332
  • «Humer le vent de l’aventure, échapper aux enfants des autres… Elle en mourait d’envie, au fond. Et Paris… La ville de Sartre et Beauvoir, de Beckett et de Proust pourrait être la sienne le temps d’un été ! Il ne s’agissait que d’écrire de la fiction pour adolescents, certes. Mais le succès considérable du premier volume lui permettait d’écrire le suivant dans de bonnes conditions. »Page 335
  • «Elle tira la chasse d’eau pour donner un semblant de crédibilité à son séjour aux toilettes, ouvrit la porte et rejoignit Dexter sur la terrasse. L’air était toujours aussi moite. Il avait mis un exemplaire de son roman sur la table. Elle s’assit avec circonspection et pointa le doigt vers la couverture du livre.
    « D’où tu sors ça ?
    — Je l’ai acheté à la gare avant de partir. Il y en avait des piles entières. On le trouve partout.
    — Tu l’as lu ?
    — J’arrive pas à dépasser la page trois.
    — C’est pas drôle, Dex.
    — Écoute… J’ai trouvé ça formidable. Vraiment.
    — N’exagère pas. C’est qu’un roman pour ados !
    — Et alors ? Ça change rien. J’ai ri, tu peux pas savoir ! Pourtant, je ne suis pas une ado de treize ans, moi ! Je l’ai lu d’une traite, je t’assure. Et ça, de la part de quelqu’un qui essaie de terminer Howards Way depuis quinze ans…
    — Tu veux parler de Howards End, j’imagine ?
    — Euh… Oui, c’est ça. Quoi qu’il en soit, je n’avais jamais lu un seul bouquin d’une traite avant le tien.
    — Il faut dire qu’il est imprimé en gros caractères.
    — Exactement. C’est ce qui m’a plu, d’ailleurs. Les gros caractères. Et les images. Tes dessins sont hilarants, Em ! Je ne m’attendais pas du tout à ça.
    — Merci. C’est très…
    — Et l’intrigue ! C’est drôle et plein de rebondissements. Oh, Em ! Je suis tellement fier de toi ! D’ailleurs, puisque tu es là… » Il sortit un stylo de sa poche. « … j’aimerais que tu me le dédicaces.
    — Ne sois pas ridicule.
    — Si. Tu n’y couperas pas ! Tu es… » Il se reporta au texte de présentation imprimé sur la quatrième de couverture. « …“l’auteur jeunesse le plus excitant depuis Roald Dahl”.
    — D’après la nièce de l’éditrice. Une gamine de neuf ans, dois-je le préciser ? » Il lui donna un coup de stylo dans les côtes. « Arrête. Je ne le signerai pas.
    — Allez… ! J’insiste. » Il se leva. « Je vais le laisser là, sur la table. Et toi, tu vas écrire quelque chose sur la page de garde. Un petit mot, avec la date d’aujourd’hui et ta signature, au cas où tu deviendrais vraiment célèbre et que j’aie besoin d’argent, d’accord ? » conclut-il avant de filer aux toilettes. »Pages 337 et 338
  • «Il tira la chasse d’eau pour donner un semblant de crédibilité à son séjour aux toilettes, se lava les mains, les sécha en les passant dans ses cheveux, puis il rejoignit Emma sur la terrasse. Elle venait de refermer le livre. Il voulut lire la dédicace, mais elle posa sa main sur la couverture.
    « Pas en ma présence, s’il te plaît.
    Il s’assit et rangea le livre dans son sac. »Page 338
  • «Emma, qui s’était pliée à la requête de Dexter, avait orienté la conversation sur son nouveau roman. « Le deuxième est la suite du premier. C’est dire si j’ai de l’imagination ! J’en ai déjà écrit les trois quarts. Julie Criscoll vient à Paris avec sa classe, tombe amoureuse d’un lycéen français et vit toutes sortes d’aventures – surprise, surprise ! C’est le prétexte que j’ai trouvé pour passer l’été ici. Je dois faire un tas de “recherches”, tu comprends ! »Page 342
  • «— Le premier marche bien ?
    — Assez bien pour qu’ils m’en commandent deux autres, en tout cas.
    — Ah bon ? Deux autres après celui-ci ?
    — J’en ai peur. Julie Criscoll est devenue une “franchise”, comme ils disent. C’est le seul moyen de gagner un peu d’argent, apparemment. Sans franchise, tu ne vaux rien ! On est en pourparlers avec plusieurs chaînes de télévision. Ils veulent en tirer un dessin animé, basé sur mes illustrations. »Page 342
  • «— Aucune idée. Ça m’amuse, c’est l’essentiel. J’adore ça, en fait ! Mais je ne renonce pas à la fiction pour adultes, tu sais. J’ai toujours rêvé d’écrire un gros pavé sur l’état du monde, un truc audacieux et hors du temps qui révélerait les mystères de l’âme humaine… En attendant, je me contente de pondre des niaiseries sur les mésaventures d’une jeune Anglaise à Paris ! »Page 343
  • «Il lui donna un coup de coude.
    « Quoi ? dit-elle.
    — Je suis content pour toi, c’est tout. » Il la prit par les épaules. « Écrivain. Tu es un vrai écrivain, maintenant. Tu as réalisé ce dont tu rêvais depuis toujours. »»Page 343
  • «Un grand canapé trônait au fond du salon, sur le plancher éraflé peint en gris. Alignées contre les murs, plusieurs bibliothèques remplies de livres français, à la couverture jaune pâle, donnaient un charme austère à la pièce. »Page 345
  • «— Comment ça s’est passé ? On te l’a présenté ?
    — Non. J’étais seule. Je dînais en lisant un bouquin quand il est arrivé avec un groupe d’amis. Au bout d’un moment, il s’est penché vers moi et il m’a demandé ce que j’étais en train de lire… »»Page 346
  • «Elle se redressa et s’assit près de lui, puis elle prit sa main dans la sienne et posa la joue contre son épaule. Ils demeurèrent immobiles un long moment, les yeux rivés sur les étagères remplies de livres, jusqu’à ce qu’Emma pousse un long soupir. »Page 350
  • «Il resta derrière la porte et l’observa en retenant son souffle tandis qu’elle attrapait son gros dictionnaire d’anglais-français. Elle le posa devant elle et le feuilleta avant de s’arrêter abruptement, cherchant un mot des yeux. »Page 352
  • «— L’amygdalite*.
    — Quel vocabulaire ! »
    Elle haussa modestement les épaules. « Oh… J’ai dû chercher le mot dans le dictionnaire, tu sais. »»Page 353
  • «Pour être honnête, elle préfère son appartement, un grand studio mansardé, agréable et vaguement bohème, situé à deux pas de Hornsey Road, à celui de Dexter, trop bien rangé, presque prétentieux à son goût. Elle a beau y mettre du sien et coloniser peu à peu l’espace en apportant ses livres et ses vêtements, elle a toujours l’impression de faire irruption dans une garçonnière. »Page 356
  • «Elle n’en doutait pas : le café deviendrait vite un lieu branché, où les écrivains viendraient s’installer avec leur ordinateur portable pour être vus en train de rédiger leur nouveau roman. »Page 359
  • «Les royalties des deux premiers volumes de la série Julie Criscoll commençaient à tomber, le dessin animé tiré de ses bouquins était en route pour une deuxième saison, et les producteurs planchaient sur une ligne de produits dérivés : ils prévoyaient de lancer des trousses et des cahiers, des cartes de vœux, et même un magazine mensuel à l’effigie de Julie. »Page 360
  • «Ce n’est pourtant pas le travail qui manque : elle doit lire les scripts des nouveaux épisodes du dessin animé, avancer dans la rédaction du troisième volume de la série, améliorer quelques illustrations, et répondre au courrier postal et électronique de ses jeunes lecteurs – certaines lettres sont si touchantes, si personnelles, qu’elle en reste déconcertée, ne sachant quels conseils donner à ces adolescentes en butte à la solitude, à l’agressivité de leurs camarades ou à l’indifférence d’un garçon qu’elles aiment « vraiment beaucoup, beaucoup ». »Page 361
  • «Installée dans son siège auto sur la banquette arrière, les yeux rivés sur un livre d’images, l’enfant essaie manifestement de s’abstraire du vacarme ambiant. »Page 364
  • «Lorsqu’elle revient vers la voiture une minute plus tard, Jasmine l’attend gentiment sur le trottoir en serrant quelques livres sur sa poitrine. Elle est jolie, chic et impeccable. »Page 365
  • «Les vacances qu’ils passaient dans le Yorkshire seraient les dernières avant leur mariage : Emma devait impérativement rendre un manuscrit à son éditrice avant l’automne, et Dexter se refusait à confier le Belleville Café à ses employés pendant plus d’une semaine. »Page 370
  • «Emma était censée travailler à son manuscrit dès la nuit tombée, mais leur départ pour le Yorkshire avait coïncidé avec les jours les plus fertiles de son cycle, bouleversant quelque peu l’ordre des priorités. »Page 372
  • «Il sélectionna un album de Thelonious Monk dans son iPod – il s’était mis au jazz, depuis quelque temps –, appuya sur la touche « lecture » de l’appareil, se laissa choir sur le canapé, qui se vengea en libérant un nuage de poussière, et s’empara du roman posé sur la table basse. Emma lui avait acheté un exemplaire des Hauts de Hurlevent avant de partir, en affirmant d’un air mi-figue, mi-raisin que ce séjour lui offrirait l’« occasion idéale » de lire enfin ce grand classique de la littérature anglaise. Dex l’avait commencé pour lui faire plaisir, mais le bouquin lui était tombé des mains. Il décida de lui donner une seconde chance – et renonça de nouveau. Il avait mieux à faire, de toute façon. »Page 373
  • «Le plancher craqua au-dessus de sa tête. Il referma précipitamment l’ordinateur, le glissa sous le canapé et attrapa Les Hauts de Hurlevent. »Page 375
  • «— Qu’est-ce que tu fabriques tout seul en bas ? » Il exhiba le roman d’Emily Brontë. Elle sourit. « “Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !” s’écria-t-elle en parodiant l’un des monologues du héros. À moins que ce soit “aimer sans ma vie” ? Ou “vivre sans mon amour” ? Zut. Je ne m’en souviens plus.
    — J’en suis pas encore là. Pour le moment, je suis coincé avec une certaine Nelly qui raconte ses souvenirs à un type venu louer leur baraque.
    — Accroche-toi encore un peu. Le bouquin se bonifie par la suite, je t’assure. »Page 375
  • «Ne serait-ce pas inconvenant d’entretenir, à trente-huit ans, des relations amicales ou amoureuses avec l’ardeur et l’intensité d’une jeune fille de vingt-deux ans ? D’écrire des poèmes, de pleurer en écoutant des chansons à la radio ? »Page 388
  • «Ceux qui se risquaient aujourd’hui à citer Bob Dylan, T. S. Eliot ou, pire, Bertolt Brecht n’obtenaient pour toute réponse qu’un sourire poli et vaguement inquiet. Fallait-il le déplorer, d’ailleurs ? Sans doute pas. Il y avait belle lurette qu’Emma ne s’attendait plus à ce qu’un livre, un film ou une chanson modifie le cours de sa vie : ç’aurait été parfaitement ridicule. »Page 388
  • «Emma remonta l’escalier et s’installa à son ordinateur, près de la fenêtre ouverte, pour avancer dans la rédaction du cinquième et dernier volume de la série des Julie Criscoll. Son héroïne de papier avait grandi – peut-être trop, d’ailleurs, puisqu’elle tombait enceinte au début du roman et devait choisir entre la maternité et l’université. » Page 388
  • «Elle rêvait de se lancer dans la fiction pour adultes. Écrire un roman sérieux et bien documenté sur la guerre civile espagnole, par exemple. Ou une intrigue située dans un futur proche, à la Margaret Atwood. »Page 389
  • «Ce soir, le Néron ressemble au salon classe affaires d’une compagnie aérienne au début des années 80 : du métal chromé aux canapés de cuir noir, en passant par les plantes vertes en plastique, la déco déploie tout l’éventail de la débauche style petit-bourgeois. Maladroitement copiée dans un manuel d’histoire pour enfants, une peinture représentant des esclaves court vêtues, portant des plateaux de raisin, occupe le mur du fond. »Page 401
  • «— Ça fait quatre ans que tu vis à Édimbourg, et t’as jamais…
    — J’avais des trucs à faire !
    — Quel genre de trucs ? demanda Tilly.
    — Des tas de bouquins d’anthropologie à lire ! » ironisa Emma. Elles gloussèrent bruyamment. »Page 418
  • «« Tu es très agile, déclara-t-il.
    — J’suis un vrai bouquetin ! J’ai fait beaucoup de randonnée dans le Yorkshire quand j’étais dans ma phase Emily Brontë. Des heures à arpenter la lande en plein vent. J’étais mélancolique à mort, à l’époque. “Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !” »
    Dexter, qui ne l’écoutait qu’à moitié, comprit qu’il s’agissait d’une citation, mais laquelle ? »Page 419
  • «— Une vue est une vue est une vue.
    — C’est du Shelley ou du Wordsworth ? »Page 420
  • «Un jardin ! Il en plaisantait au début, annonçant qu’il le couvrirait d’une dalle de béton pour éviter les tracas… puis il s’est laissé séduire. Au point de vouloir apprendre à jardiner. Il s’est même acheté un bouquin sur le sujet. » Page 423
  • «Il parvient à s’acquitter de sa tâche sans flancher, les yeux secs, de manière efficace et pragmatique, s’octroyant quelques pauses pour reprendre son souffle quand l’émotion devient difficile à endiguer. Il s’interdit de lire les journaux intimes et les vieux carnets, remplis de poèmes de jeunesse et de pièces de théâtre à demi ébauchées. »Page 425
  • «Emma avait classé ses affaires par ordre chronologique, rangeant les documents relatifs à leurs années de vie commune et à la fin des années 1990 dans le carton numéro 1, puis remontant le temps jusqu’à l’époque la plus ancienne, entreposée dans le carton numéro 2. Dexter, qui les ouvre dans le même ordre, commence donc par la période la plus récente : maquettes de couverture pour les romans de la série Julie Criscoll ; correspondance entre Emma et Marsha, son éditrice ; coupures de presse. » Page 426
  • «Un gamin qui se contentait d’écrire « VENISE EST SOUS LES EAUX !!! » en réponse aux lettres merveilleuses qu’il recevait d’Emma, ces petits paquets de papier bleu pâle, léger comme de la soie, qu’il relit de temps en temps. Il trouve ensuite une photocopie du programme de Cruelle cargaison – une pièce de théâtre éducative conçue et mise en scène par Emma Morley et Gary Cheadle, une petite pile de dissertations et d’exposés sur des sujets variés (« Les femmes chez John Donne », « T. S. Eliot et le fascisme »), ainsi qu’une dizaine de reproductions, au format carte postale, de tableaux célèbres, tous percés d’un petit trou indiquant qu’ils étaient punaisés sur un tableau de liège dans la chambre d’étudiante d’Emma. »Page 427
  • « Allongée près de lui dans le lit de leur chambre d’hôtel, Maddy tend la main vers sa montre. « 6 heures et demie », marmonne-t-elle dans l’oreiller. Jasmine accueille la nouvelle d’un rire triomphal. En ouvrant les yeux, Dex découvre son petit visage collé près du sien sur le matelas. « T’as pas des bouquins à lire ou des poupées à habiller ? »  Page 434
    « Les grandes pièces peintes en blanc, hautes de plafond, ne contenaient plus que ses valises et quelques meubles, un matelas dans la chambre, une vieille méridienne – pour un peu, on se serait cru dans le décor d’une pièce de Tchekhov. »  Page 440
3 étoiles, R

Roméo et Juliette

Roméo et Juliette de William Shakespeare.

Éditions Folio (Classique), publié en 2001, 71 pages

Pièce de théâtre écrite par William Shakespeare et paru initialement en 1597 sous le titre « Romeo and Juliet ».

Roméo et Juliette

Les Capulet et les Montague sont deux familles de Vérone qui se haïssent depuis des générations ; on ne semble même plus se rappeler pourquoi d’ailleurs. Ces deux familles sont alimentées par d’anciennes et nouvelles rancunes. Les altercations entre les deux clans sont devenues une tradition dans la ville. Leur rivalité ensanglante toute la cité, au grand désespoir du prince Escalus. Dans ce tumulte construit d’affrontements, où les épées clinquent nuit et jour, deux jeunes laissent parler leurs cœurs. Roméo Montague et Juliette Capulet, tous deux adolescents, succombent au coup de foudre. Que se passera-t-il pour les deux amoureux lorsque les familles découvriront leur terrible secret ? Que feront les deux familles pour faire face à la situation ? Leur union réconciliera-t-il les familles ennemies ou au contraire alimentera-t-il leurs haines mutuelles ?

Une histoire d’amour universelle et intemporelle, probablement l’histoire d’amour la plus connue de la littérature. C’est aussi une histoire sur la bêtise humaine et des gens qui par leur égoïsme gâchent la vie des autres. La tragédie entourant les aventures des deux amants est très bien amenée. Dans ce texte, on mesure le talent de Shakespeare à mettre en scène des personnages accablés et au destin tragique. Malheureusement, le style de Shakespeare n’est pas parfait et le développement des personnages est très mince. Ils ne sont pas assez approfondis pour bien les cerner. On ne connaît pas leur passé, leurs raisons de se détester et on ne comprend pas entièrement les retournements brutaux dans leur caractère. Les tirades d’amour des deux amants sont d’un lyrisme déconcertant. Reste que Roméo et Juliette est une histoire culte tout simplement et une très belle histoire d’amour.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 29 mars 2014

La littérature dans ce roman :

  • « LE VALET. – Dieu vous donne le bonsoir !… Dites-moi, monsieur savez-vous lire ?
    ROMÉO. – Oui, ma propre fortune dans ma misère.
    LE VALET. – Peut-être avez-vous appris ça sans livre (mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu ? »  Page 10
  • « LADY CAPULET. – qu’en dites-vous ? pourriez-vous aimer ce gentilhomme ? Ce soir vous le verrez à notre fête ; lisez alors sur le visage du jeune Pâris, et observez toutes les grâces qu’il a tracées la plume de la beauté ; examinez ces traits si bien mariés, et voyez quel charme chacun prête à l’autre ; si quelque chose reste obscur en cette belle page, vous le trouverez éclairci sur la marge de ses yeux. Ce précieux livre d’amour, cet amant jusqu’ici détaché, pour être parfait, n’a besoin que d’être relié !… Le poisson brille sous la vague, et c’est la splendeur suprême pour le beau extérieur de receler le beau intérieur ; aux yeux de beaucoup, il n’en est que plus magnifique, le livre qui d’un fermoir d’or étreint la légende d’or ! »  Page 13
  • « JULIETTE. – ô coeur reptile caché sous la beauté en fleur ! Jamais dragon occupa-t-il une caverne si splendide ! Gracieux amant ! démon angélique ! corbeau aux plumes de colombe ! agneau ravisseur de loups ! méprisable substance d’une forme divine ! Juste l’opposé de ce que tu sembles être justement, saint damné, noble misérable ! ô nature, à quoi réservais-tu l’enfer quand tu reléguas l’esprit d’un démon dans le paradis mortel d’un corps si exquis ? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié ? Oh ! que la perfidie habite un si magnifique palais ! »  Page 42
  • « Il me contait, je crois, que Pâris devait épouser Juliette. M’a-t-il dit cela, ou l’ai-je rêvé ? Ou, en l’entendant parler de Juliette, ai-je eu la folie de m’imaginer cela ? (Prenant le cadavre par le bras.) Oh ! donne-moi ta main, toi que l’âpre adversité a inscrit comme moi sur son livre ! »  Page : 66
3 étoiles, H, R

Hunger Games, tome 3 : La révolte

Hunger Games 3 : La révolte de Suzanne Collins.

Éditions Pocket (Jeunesse), publié en 2012, 417 pages

Troisième tome de la trilogie Hunger Games écrit par Suzanne Collins et paru initialement en 2010 sous le titre « Hunger Games : Mockingjay ».

Hunger Games, tome 3

Les 75ièmes Hunger Games se sont terminé par le sauvetage de Katniss par les rebelles. Réfugiée dans le District 13, on lui demande de devenir l’emblème de la rébellion. En échange, elle exige de la Présidente du District, Alma Coin, l’immunité pour tous les vainqueurs des Hunger Games, y compris Peeta. Elle reçoit également le droit de tuer le Président Snow, le chef du Capitole et de Panem lors du soulèvement. Les rebelles devront mettre sur pied un plan pour secourir Peeta ainsi que d’autres tributs capturés par le Capitole. Au prix de grands efforts, ils finiront par les libérer mais le jeune homme a été conditionné afin de voir Katniss comme une ennemie. Tout sera mis en œuvre pour le soigner afin qu’il redevienne lui-même. La souffrance de Katniss est grande durant cette période. Elle assiste à la détresse de Peeta, elle voit des gens mourir pour cette quête et elle en prend toute la responsabilité. Mais les rebelles auront-ils la force et le nombre pour vaincre le Capitole ? Que leur coutera cette guerre en effectif ? Leurs efforts seront-ils suffisants pour faire changer les choses ?

L’intérêt principal de ce troisième tome est les réponses qu’il apporte au lecteur. De plus, il est le tome le plus réaliste des trois. Les affrontements ne sont font plus dans un milieu contrôlé mais dans la population, ce qui est très bien exploité. L’horreur de la guerre est omniprésente incluant les massacres sanglants qui font partie de ce type de confrontation. On ressent la dureté de ce monde. Le personnage de Katniss est beaucoup moins fort que dans les deux premiers tomes et perd de son intérêt. Le point faible de ce tome est l’isolement de Katniss par rapport aux stratégies mises en place pour combattre le Capitole. Comme l’auteur est resté obstinément accroché à la vision unique de Katniss, le lecteur est ainsi brimé d’une compréhension globale des enjeux. Les états d’âme et les incertitudes de Katniss sont répétitifs et sans grand intérêt. L’auteur aurait pu pousser la réflexion plus loin sur plusieurs sujets reliés à une révolution, malheureusement ces filons n’ont pas été exploités. En lieu et place on se retrouve avec la vision d’une adolescente instable qui se morfond sur des sujets futiles considérant la guerre qui fait rage. De plus, cette trilogie finie sans grande surprise, ni sans grand intérêt.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 17 février 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Je franchis le seuil à pas de loup, je rechigne à faire du bruit. Je ramasse quelques souvenirs : une photo de mes parents le jour de leur mariage, un ruban bleu de Prim, le livre familial des plantes médicinales et comestibles. Il m’échappe des mains et s’ouvre sur une page ornée de fleurs jaunes ; je le referme aussitôt. C’est Peeta qui a peint ces fleurs. »  Page 18
  • « Ma mère presse sa photo de mariage contre sa poitrine puis la dépose, avec le livre de plantes, sur notre commode réglementaire. »  Page 27
  • « Il tend la main. Fulvia lui remet un grand cahier de croquis relié en cuir noir.
    — Tu as déjà une idée générale de ce que nous attendons de toi, Katniss. Je sais que tu participes à contrecœur. J’espère que ceci nous aidera à te convaincre.
    Plutarch fait glisser le cahier dans ma direction. Je l’observe d’abord avec méfiance. Puis ma curiosité l’emporte. Je soulève la couverture et je découvre un dessin de moi, solidement campée dans un uniforme noir. Je ne connais qu’une seule personne qui ait pu concevoir cette tenue, purement fonctionnelle au premier regard, et qui recèle pourtant toute la finesse d’une œuvre d’art. La courbure du casque, la découpe du plastron, les manches légèrement bouffantes qui dévoilent des plis blancs sous les bras.  Son crayon m’a transformée en geai moqueur une fois de plus.
    — Cinna, dis-je dans un souffle.
    — Oui. Il m’avait fait promettre de ne pas te montrer ce cahier avant que tu aies pris ta décision. J’ai été tenté, crois-moi, dit Plutarch. Vas-y. Jette un coup d’œil au reste.
    Je tourne les pages une à une, en découvrant chaque détail de l’uniforme. Les couches de rembourrage soigneusement coupées, les armes dissimulées dans les bottes et le ceinturon, la plaque de blindage au niveau du cœur. En dernière page, sous un croquis de ma broche, Cinna a griffonné : Je continue à miser sur toi. »  Page 52
  • « Je croise les bras sur le cahier de croquis et me laisse aller à espérer. C’est sûrement la bonne décision. Puisque Cinna le voulait. »  Page 54
  • « De la porte 3908 s’échappe un bruit léger. Une sorte de gémissement. Comme celui qu’un chien craintif pousserait pour, échapper à une correction, sauf qu’il me paraît un peu trop humain et familier. Gale et moi échangeons un bref regard. Nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps pour ne pas avoir besoin de plus. Je laisse le cahier de Cinna tomber bruyamment aux pieds du gardien. À l’instant où il se baisse pour le ramasser, Gale se penche à son tour et ils se cognent malencontreusement la tête. »  Pages 55 et 56
  • « — Et si nous gagnons, intervient Gale, qui sera à la tête du gouvernement ?
    — Tout le monde, lui répond Plutarch. Nous constituerons une république, dans laquelle les habitants de chaque district et du Capitole éliront leurs propres représentants pour parler en leur nom dans un gouvernement centralisé. Ne prenez pas cet air méfiant ; ça a déjà fonctionné par le passé.
    — Oui, dans les livres, grommelle Haymitch.
    — Dans les livres d’histoire, précise Plutarch. Et si nos ancêtres ont pu le faire, il n’y a pas de raison que nous en soyons incapables. »  Page 94
  • « Je m’accroupis dos à la paroi pour regarder ce que Gale a pu sauver dans ma besace. Mon livre sur les plantes, le blouson de mon père, la photo de mariage de mes parents et les affaires personnelles que je rangeais dans mon tiroir. »  Page 158
  • « — Vous allez loin, dis-je. Il n’y a vraiment aucune limite pour vous ? (Ils me fixent tous les deux – Beetee avec scepticisme, Gale d’un air hostile.) Je suppose qu’il n’existe pas de manuel qui stipule ce qui est acceptable ou non en temps de guerre.
    — Bien sûr que si. Beetee et moi suivons le même manuel que le président Snow quand il a ordonné le lavage de cerveau de Peeta, rétorque Gale. »  Page 200
  • « Je m’assieds sur mon lit et tente de me fourrer dans la tête les instructions de mon manuel de tactique militaire, sans trop me laisser distraire par le souvenir de mes nuits dans le train avec Peeta. Au bout de vingt minutes environ, Johanna me rejoint et se laisse tomber en travers de mon lit. »  Page 261
  • « Dans le bureau où j’avais pris le thé en compagnie du président Snow, je trouve un carton contenant le vieux blouson de mon père, notre ouvrage sur les plantes, la photo de mariage de mes parents, le bec de collecte que m’avait envoyé Haymitch, et le médaillon que m’avait offert Peeta dans l’arène en horloge. »  Page 406
  • « Peu à peu, au fil des jours, je reviens à la vie. J’essaie de suivre les conseils du Dr Aurelius, de faire les gestes du quotidien sans réfléchir, surprise chaque fois que je redécouvre qu’ils ont un sens. Je lui parle de mon projet de livre, et un grand carton de feuilles parcheminées m’arrive du Capitole par le prochain train.
    J’ai eu cette idée en regardant notre livre familial sur les plantes. Un ouvrage dans lequel consigner tout ce qu’on ne peut pas confier aveuglément à la mémoire. Chaque page débute par le portrait d’une personne. Une photo, quand on peut en dénicher une. Sinon, un dessin ou une peinture de Peeta. Puis je rédige, de ma plus belle écriture, tous les détails qu’il serait criminel d’oublier. Lady en train de lécher la joue de Prim. Le rire de mon père. Le père de Peeta avec ses cookies. La couleur des yeux de Finnick. Ce que Cinna parvenait à sortir d’un simple rouleau de soie. Boggs reprogrammant l’holo pour moi. Rue dressée sur ses orteils, les bras légèrement écartés, comme un oiseau sur le point de s’envoler. Et ainsi de suite. On colle les pages à l’eau salée et on se promet de mener une belle vie afin que leurs morts ne soient pas inutiles. Haymitch se décide à collaborer, en nous parlant des vingt-trois couples de tributs qu’il a dû assister. Les ajouts se font plus modestes. Un vieux souvenir qui ressurgit. Une primevère mise à sécher entre les pages. D’étranges bribes de bonheur, comme cette photo du fils nouveau-né de Finnick et d’Annie. »  Pages 412 et 413
    « Peeta dit que tout ira bien. Nous sommes ensemble. Et nous avons le livre. Nous saurons leur expliquer d’une manière qui les rendra plus courageux. »  Page 416