3 étoiles, M

Miss Marple, tome 04 – Un meurtre sera commis le…

Miss Marple, tome 04 – Un meurtre sera commis le… de Agatha Christie

Éditions Hachette (Agatha Christie), 2004, 378 pages

Quatrième tome de la série « Miss Marple » écrit par Agatha Christie et publié initialement en 1950 sous le titre anglais « A Murder is Announced ».

Une publication dans la gazette locale attire l’attention de tous les villageois de Chipping Cleghorn. Dans les petites annonces, il y a une invitation a assisté à un meurtre en direct le soir même au cottage Little Paddock, propriété de Letitia Blacklock. L’annonce fait foi de faire-part, tous les intimes sont invités pour 18h30. Letitia est bien surprise de voir cette annonce et se demande qui a bien pu lui faire cette mauvaise plaisanterie. Les amis et les connaissances de la famille se présentent en grand nombre pour assister à ce « Murder Party ». L’excitation est à son comble lorsqu’à l’heure dite ils sont plongés dans le noir. Un individu masqué, revolver au poing entre en trombe dans le salon. Ce dernier leur commande de lever les mains et un coup de feu est tiré. La panique s’empare du groupe. Les invités courent dans tous les sens pour se mettre à l’abris. Lorsque Miss Blacklock rallumée la lumière, le cadavre de l’homme masqué gît au sol. Une enquête complexe se dessine pour les policiers qui doivent en premier lieu identifier la victime. Alors que l’enquête piétine, le responsable rencontre Miss Marple et lui demander son aide.

Une petite enquête bien distrayante. Agatha Christie happe l’attention et la curiosité du lecteur dès le début du roman avec cette étrange annonce. Elle le fait plonger dans l’histoire en lui présentant de façon brève mais dynamique à-peu-près tous les villageois alors qu’ils prennent connaissance de l’annonce. L’action commence immédiatement après cette présentation. L’enquête est bien menée même si l’enquêteur a besoin de l’aide de Miss Marple pour résoudre celle-ci. La plume de l’auteur est toujours aussi belle. Elle sait faire voyager le lecteur dans ces charmantes campagnes anglaises avec leurs codes de vie particuliers et leurs secrets bien gardés. Malheureusement, la technique utilisée par le meurtrier est surutilisée dans l’histoire. L’effet est que ça dénature un peu l’enquête et que le tout perd en crédibilité. Ce roman n’est pas le meilleur d’Agatha Christie mais il n’en reste pas moins très plaisant. Un bon petit roman de vacances.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 15 mars 2019

3 étoiles, H

L’homme du Vatican

L’homme du Vatican de Geneviève Moll

Éditions Tchou, 1978, 369 pages

Roman écrit par Geneviève Moll et paru initialement en 1978.

Très tôt le matin du 7 juillet, Sa Sainteté le Pape Clément XV a disparu. Nul ne le trouve à l’intérieur des murs du Palais du Vatican. Guiseppe Facci, le bras droit du Pape, doit gérer la situation. Une recherche intensive est mise en place pour retrouver le Souverain Pontife. Guiseppe hésite à informer la police et les fidèles. Doit-il les aviser immédiatement ou attendre et poursuivre les recherches ? Vers dix heures du matin, un billet est livré au Vatican sur lequel est inscrit « Nous avons enlevé le Pape ». Ce billet provient d’un groupe d’anarchistes nommé les Indiens Métropolitains. Ce groupe prône un changement radical de la société italienne. Ils sont prêts à tout pour faire valoir leurs points, même la violence. Dès l’annonce de la disparition du Pape aux nouvelles, un vent de folie et de violence se soulève dans la population italienne. Cette panique se propage tout autour de globe. Pour gérer la crise, les partis politiques italiens font front commun. Un gouvernement de coalition est formé et Maria Misselli est promue ministre de la Justice pour faire l’enquête sur la disparition du Pape et dompter le chaos qui s’est installé à Rome.

Un roman trop froid pour être une bonne lecture. Le point fort du roman est que l’auteur permet au lecteur de faire une incursion très intéressante dans les rouages du Vatican. Elle nous y présente avec brio les guerres de pouvoirs internes de la fin des années 1970 à la suite du Deuxième concile œcuménique du Vatican (Vatican II). Cependant, le récit est très inégal, l’histoire commence réellement à être captivante que dépassé la moitié du roman. Le manque de personnage principal à proprement parler avant le dernier tier de texte nuit au lecteur car il ne peut s’attacher à aucun des nombreux personnages. La première moitié du roman est centrée sur la présentation dans les moindres détails des personnages. L’auteur nous présentes les nombreux membres des différents groupes impliqués de près ou de loin à la disparition du Pape (Église, Vatican, police romaine, politiciens italiens et français…), ce qui alourdi inutilement le texte. De plus, le personnage de Maria Misselli manque de crédibilité surtout lorsqu’elle assomme ses deux fils pour les faire taire. Malheureusement, ces présentations superflues font passer l’enquête au second plan. Le dernier tier, là où l’enquête commence réellement est très intéressant et passionnant, dommage que le roman complet n’a pas eu droit à ce rythme soutenu. Malheureusement l’auteur, qui est une journaliste d’enquête, n’a pas su en faire un roman palpitant par ses longues présentations froides. Trop de détails inutiles pour en faire une histoire palpitante.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 14 février 2019

3 étoiles, H

Les Heures lointaines

Les Heures lointaines de Kate Morton

Éditions France Loisirs, 2011, 903 pages

Roman écrit par Kate Morton et paru initialement en 2010 sous le titre anglais « The Distant Hours ».

En 1992, Meredith reçoit une lettre qui lui a été postée il y a une cinquantaine d’années et en est bouleversée. Sa fille Édith est témoin de son émoi. Qui a bien pu envoyer cette lettre à sa mère et que contient-elle pour l’ébranler autant ? Meredith n’a jamais parlé de son passé avec sa fille. À fin de répondre à toutes ses questions, Edith fait sa petite enquête aidée de son père en convalescence. Elle apprend entre autres que sa mère faisait partie des enfants londoniens qui ont été envoyés à la campagne pour les protéger lors de la seconde guerre mondiale. À l’époque, Meredith a été recueilli au château Milderhurst par la famille de Raymond Blythe, écrivain. Travaillant dans le milieu de l’édition, Edith se rend dans le Kent au château de Milderhurst pour rencontrer la famille Blythe. Elle utilise comme motif de sa visite un projet de réédition d’un roman de Raymond Blythe. Elle y rencontre les trois filles de Raymond soit les jumelles Percy et Saffy et Juniper. Durant les entretiens et les visites du château, elle essaye de découvrir et comprendre la vie qu’a été celle de sa mère lorsqu’elle habitait avec eux. Réussira-t-elle à découvrir le passé secret de sa mère?

Un pavé au rythme très inégal. Kate Morton nous présente dans ce roman deux histoires, celle d’Edith et celle de sa mère Meredith. Ces deux histoires malheureusement ne provoquent pas le même intérêt pour le lecteur. La vie d’Edith est insipide et sans intérêt comparativement à celle de Meredith à l’époque de la seconde guerre mondiale. Sa vie est remplie de secrets d’amour, d’amitié et de leurs conséquences. De plus, l’atmosphère gothique que l’auteur a su donner au château et à ses couloirs plonge le lecteur directement à cette époque. Malheureusement le personnage principal d’Edith est sans intérêt mais ceux de Meredith et de la famille Blythe sont particulièrement attachants malgré leurs défauts qui sont très réalistes. La plume de Morton est exceptionnelle lors qu’elle décrit les paysages et le château, le lecteur peut visualiser avec facilité le décor ainsi mis en place. Le point le plus déplaisant de ce roman est le nombre de référence au roman « L’Homme de boue » écrit par Raymond Blythe qui est tout à fait faramineux : Prend-t-on le lecteur pour un simple d’esprit qui après 3 pages aurait oublié la fameuse référence? Une lecture inégale mais intéressante qui est parfaite comme lecture de vacances.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 29 janvier 2019

3 étoiles, V

Le Vicomte de Bragelonne

Le Vicomte de Bragelonne d’Alexandre Dumas

Tome 1 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 560 pages
Tome 2 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 569 pages
Tome 3 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 576 pages
Tome 4 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 575 pages
Tome 5 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 573 pages

Dernier volet de la trilogie des Mousquetaires écrit par Alexandre Dumas et publié initialement entre 1847 et 1850 dans le journal Le Siècle.

À la suite de la mort du Cardinal de Mazarin, la France assiste à l’ascension du roi Louis XIV. Le jeune roi est enfin libéré de la tutelle malsaine que le Cardinal et la reine mère Anne d’Autriche exerçaient sur le trône. Il peut désormais prendre les décisions sur son avenir et sur celui de la France. Mais saura-t-il faire bon usage de ce pouvoir avec son manque d’expérience ? Beaucoup de choses seront bousculées par ce roi qui entend obtenir ce qu’il veut. Pour ce faire, il compte sur les services de son garde du corps personnel et capitaine des mousquetaires, D’Artagnan. Le dernier des fameux Mousquetaires, encore en service. Athos s’étant retiré pour élever son fils Raoul, le vicomte de Bragelonne. Aramis ayant été nommé évêque de Vannes. Porthos ayant reçu son titre de baron, occupe ses journées à la chasse et à la bombance sur ses terres. À la cour, D’Artagnan croisera avec joie le chemin de Raoul qui est amoureux de Louise de La Vallière, une demoiselle d’honneur de la Reine. Mais D’Artagnan qui a maintenant la cinquantaine, perd peu à peu ses marques dans cette nouvelle cour où coquetteries, chantages et manipulations font désormais partie de la dynamique royale en lieu et place de l’honneur et du respect. Est-il trop vieux pour servir ce jeu roi ? Chose certaine Aramis semble s’être le mieux adapté à cette nouvelle époque d’intrigues.

Une finale quelque peu décevante des aventures de nos chers mousquetaires. Dumas dans cette ultime aventure des Mousquetaires dépeint la cour du jeune Louis XIV plutôt que la vie trépidante d’Athos, de Porthos, d’Aramis et de D’Artagnan. Ce qui fait un texte très descriptif avec très peu d’action et qu’il en dégage une certaine lenteur suffisante pour faire décrocher le lecteur. L’histoire est basée sur les intrigues amoureuses de la cour plutôt que sur les intrigues politiques, preuve que les temps changent à la cour de France avec l’arrivé d’un nouveau roi. Heureusement, la plume de Dumas est toujours fidèle à l’époque qu’il dépeint et est pleine de finesse avec quelques insertions de poèmes. Dumas a relégué les personnages des quatre mousquetaires ainsi que celui du Vicomte de Bragelonne au second plan, ils sont à la limite accessoires à l’histoire. Cependant, ils sont toujours aussi attachants et réalistes. Il est cependant dommage que le lecteur ne puisse mieux connaître le personnage de Raoul car l’auteur lui a fait très peu de place dans l’histoire. Une lecture pleine de mélancolie car on entrevoit la fin des aventures et de l’existence des mousquetaires. Mélancolie aussi car ils ne sont pas assez présents dans l’histoire et ils ne se rencontrent que très rarement et jamais les quatre à la fois comme à leur début. Une très belle insertion dans l’histoire de la France qui fait en sorte que le lecteur en apprend beaucoup sur celle-ci. À lire si vous voulez découvrir la cour de Louis XIV, pas si vous voulez poursuivre votre aventure avec les Mousquetaires.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée : Tome 01 le 4 avril 2018; Tome 02 le 16 mai 2018; Tome 03 le 29 juin 2018; Tome 4 le 30 juillet 2018 et Tome 05 le 15 août 2018

La littérature dans ce roman:

Note : les auteurs suivants sont des protagonistes dans cette histoire.  Aucune citation ne sera relevée ici pour ces individus : Jean de La Fontaine; Paul Pellisson; Jean Loret; Philippe de Courcillon de Dangeau; Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

Tome 1

  • « – Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait épouser à Sa Majesté l’infante Marie-Thérèse.
    Montalais regarda en face Raoul et lui dit :
    – Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens ? Allons, nous sommes plus forts que vous à Blois. »  Page 35
  • « Lorsqu’il s’approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs ; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l’eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l’oreille de l’enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent splass, les poètes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase : le bruit de l’eau tombant dans l’eau. »  Page 41
  • « Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de livres : c’était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d’autrefois, mais le temps avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et plus distinct. »  Page 43
  • « Il s’occupait alors de corriger les pages d’un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. »  Page 44
  • « Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui. »  Page 47
  • « L’enseigne eut par la ville un succès fou. Ce qui prouve bien que la poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. »  Page 54
  • « – Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal parle politique devant moi. Il y a plus : autrefois je me faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne saurait rien. »  Page 92
  • « Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée dans les branches d’un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal, qu’il porte encore. Mes aventures du comté de Strafford, d’où je sortis menant en croupe la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et fourniront le sujet d’une ballade. Un jour j’écrirai tout cela, Sire, pour l’instruction des rois mes frères. »  Page 94
  • « Sire, à mon tour, je voudrais me mêler à cette partie, où l’enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs, pour m’en faire un allié, ou deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple. »  Page 96
  • « Demander de l’argent à Mazarin, c’est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme un démon ; c’est plus que d’aller conquérir un monde ! »  Page 99
  • « – Sire, ne vous fâchez pas ; je traite à découvert les affaires de Votre Majesté, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont à jour. »  Page 108
  • « – Il ne reviendra pas aujourd’hui ?
    – Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un voyage.
    – Un voyage ! dit d’Artagnan, c’est une fable que tu me contes. »  Page 170
  • « Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d’une couronne de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d’une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu’il entendit d’Artagnan. Ce n’est pas se leva qu’il aurait fallu dire, c’est bondit. Bazin bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. »  Page 174
  • « – Diable ! diable ! j’ai bien fait de quitter le service du roi. Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il de mousquetaires ?
    – Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule. »  Page 178
  • « – Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi ?
    – Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur le chevalier : nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur ; nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un mois à peine. »  Page 186
  • « Planchet se réjouit fort d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. »  Page 216
  • « Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet. »  Page 218
  • « – Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant le Quos ego…
    À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. »  Page 224
  • « Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange, n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. »  Page 230
  • « La rade de Scheveningen forme un vaste croissant ; elle est peu profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile. »  Page 289
  • « – Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme décidé ; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit Pilate. »  Page 301
  • « Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon, émaillé de fleurs comme une prairie printanière ; il va puiser à pleines mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui, naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de lingots d’or. »  Page 323
  • « – Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les ladreries de Henri IV ? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens, que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de race ! »  Page 335
  • « Or, d’Artagnan, lorsqu’il partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. »  Page 366
  • « – Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche ; je vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord ; de l’autre, des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. »  Page 386
  • « – C’est là un premier péché, mon révérend ; car enfin, j’ai souffert qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique de Haolander… De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh ! mon révérend, Mazarini peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez ! »  Page 431
  • « – On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux Espagnols.
    – Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter les pamphlétaires ? »  Page434
  • « Mazarin se laissa retomber sur l’oreiller comme Pantalon, c’est-à-dire avec tout le désespoir de l’homme qui s’abandonne au naufrage, mais il conserva encore assez de force et de présence d’esprit pour jeter à Colbert un de ces regards qui valent bien dix sonnets, c’est-à-dire dix longs poèmes. »  Page 459
  • « – Ah ! Sire, s’écria Mazarin, ah ! Sire, serez-vous béni ! Mon Dieu ! serez-vous aimé par toute ma famille !… Per bacco ! si jamais un mécontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les sourcils et je sors de mon tombeau.
    Cette pantalonnade ne produisit pas tout l’effet sur lequel avait compté Mazarin. »  Page 464
  • « Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revînt sur sa première décision, il se mit, pour entraîner les esprits sur une autre voie, à crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans cette sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa reprocher à Molière.
    Cependant, peu à peu les cris se calmèrent, et quand Anne d’Autriche fut sortie de la chambre, ils s’éteignirent même tout à fait. »  Page 465
  • « La pauvreté de d’Artagnan était proverbiale. Gascon, il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de France et de Navarre ; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et d’Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. »  Pages 495 et 496
  • « Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre. Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à son tour ; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage, repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que jamais :
    – Oh ! oh ! dit-il, d’où vient cette fougue ? Qu’est-il arrivé, et quelle est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience ? Voyons. »  Pages 527 et 528
  • « Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse : Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. »  Page 554
  • « Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny ; l’abbé, intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes disparut complétement. »  Page 555
  • « L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait suivre les deux causeurs : il intervint. »  Page 556

Tome 2

  • « Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre silhouette du donjon de Vincennes ; comme, disons-nous, le surintendant souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée. »  Page 9
  • « Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets ; quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes ; d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait être la préférable de toutes.
    – Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu au jardin ? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort.
    – Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous décorer du nom d’épicurien ; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine du philosophe de Gargette.
    – Bah ! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis ? »  Page 10
  • « – Oui, sans doute ; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure ? »  Page 10
  • « – Eh bien ? Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher pour moi à mon cabaret favori ; pas une ineptie dans tout un souper d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes. »  Page 11
  • « – Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses disciples de pain, de légumes et d’eau claire.
    – Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.
    – Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais ami des dieux et des magistrats.
    – Oh ! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua LaFontaine, Épicure comme M. Fouquet. »  Page 11
  • « – J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, Conrart, voici la morale d’Épicure… lequel, d’ailleurs, je considère, s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont là pour me donner raison : Zeus, c’est zèn, vivre ; Alcide, c’est alcé, vigueur. Eh bien ! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est la protection ; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les individus que M. Fouquet ? »  Pages 11 et 12
  • « D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin eût pu le faire ; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea vers la porte d’un bon pas. »  Page 66
  • « Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait Calchas ou Apollon Pythien. »  Pages 75 et 76
  • « M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme fort aimé des femmes ; un galant homme fort aimé des poètes ; un homme d’esprit très exécré des faquins.
    « Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin ; je n’aime donc ni ne hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes : il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture. »  Page 76
  • « – Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres, et qui s’appelle, je crois : beaucoup de bruit pour rien. »  Page 77
  • « Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps un peu rêveur.
    Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron, traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune. »  Page 78
  • « Chapitre LXVII – Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés »  Page 85
  • « – C’est que vous êtes un savant.
    – Ma foi, monsieur…
    – Hein ?
    – Presque.
    – Allons donc !
    – Je suis un auteur.
    – Là ! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne m’étais pas trompé ! C’est du miracle…
    – Monsieur…
    – Eh quoi ! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être ? »  Pages 89 et 90
  • « – Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été forcé de vous deviner.
    – Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.
    – Beau nom ! fit d’Artagnan ; beau nom, sur ma parole, et je ne sais pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.
    – Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.
    – Eh ! voilà ! on me les aura fait lire.
    – Une tragédie.
    – Je l’aurai vu jouer.
    Le poète rougit encore.
    – Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.
    – Eh bien ! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre nom.
    – Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.
    D’Artagnan se mordit les lèvres.
    – Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.
    – Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. »  Pages 90 et 91
  • « Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce et demi.
    Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre dans sa poche. D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.
    Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.
    – Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il ; peut-on voir ?
    – Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un premier mouvement, certainement qu’on peut voir ; mais vous avez beau regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à quoi cela sert, vous ne le saurez pas.
    D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement l’avait porté à sortir de sa poche.
    Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.
    C’était un caractère d’imprimerie.
    – Devinez-vous ce que c’est ? continua le poète. »  Pages 91 et 92
  • « – À la vôtre, mordioux, à la vôtre ! Mais un instant, pas avec ce cidre. C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à l’Hippocrène : n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à vous autres poètes ? »  Page 94
  • « – Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je dois profiter de la marée pour prendre le bateau. »  Page 94
  • « – Bah ! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en débouchant la bouteille ; le bateau ne part que dans une heure.
    – Mais qui m’avertira ? fit le poète.
    – Votre voisin, répliqua l’hôte. »  Page 94
  • « – Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez jamais vu imprimer ? »  Page 95
  • « M. Jupenet sourit en homme qui a réponse à tout ; puis il tira, de sa poche toujours, une petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre, sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous son pouce gauche.
    – Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer ? dit d’Artagnan ; car enfin tout cela doit avoir un nom.
    – Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette règle que l’on forme les lignes.
    – Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit ; vous avez une presse dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si lourde, que le poète fut complètement sa dupe.
    – Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée. »  Pages 95 et 96
  • « D’Artagnan suivit Jupenet jusqu’au port ; il embarqua sa voiture et son cheval sur le bateau. »  Page 96
  • « Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un achat probable de quelques salines. »  Page 97
  • « Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme des ossements dans un vaste cimetière. »  Pages 101 et 102
  • « Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque en débarquant à Salente. »  Page 109
  • « L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens, et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il souleva le rocher à un pied de terre. »  Page 113
  • « – Ah ! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme un vaincu qui rend son épée ; ah ! mon ami, vous n’êtes pas seulement un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première trempe. »  Page 126
  • « – Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M. Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet ?
    – Oh ! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une espèce de poète.
    – Qui vient s’établir ici ?
    – Je crois que oui.
    – Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas : Scudéry, Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité, Porthos, ce poète-là vous déshonore.
    – Eh ! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète.
    – Comment donc y est-il ?
    – Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui dire, à ce cuistre.
    – Dites.
    Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan et ne se souciait pas d’approcher ; ce qui amena tout naturellement un second signe de Porthos. »  Pages 126 et 127
  • « – Ça ! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des vôtres.
    – Comment cela, monsieur le baron ? demanda Jupenet tout tremblant.
    – Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous m’avez empêché de dormir, corne de bœuf !
    – Monsieur… objecta timidement Jupenet.
    – Vous n’avez rien encore à imprimer ; donc vous ne devez pas encore faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit ?
    – Monsieur, une poésie légère de ma composition. »  Page 127
  • « Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en arrivant. »  Page 127
  • « Sa parfaite ignorance, au reste, eût passé près de tout autre pour une savante dissimulation. Mais d’Artagnan connaissait trop bien tous les plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un secret s’il y était, comme ces vieux garçons rangés et minutieux savent trouver, les yeux fermés, tel livre sur les rayons de la bibliothèque, telle pièce de linge dans un tiroir de leur commode. »  Pages 129 et 130
  • « Porthos mangea comme feu Pélops. »  Page 152
  • « Aramis dormait ou feignait de dormir.
    Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit ; la bougie brûlait encore au-dessus de son plateau d’argent. »  Page 159
  • « Les jambes et les pieds herculéens de Porthos avaient, en se gonflant, fait craquer ses bottes de cuir ; toute la force de son énorme corps s’était convertie en une rigidité de pierre. »  Page 178
  • « – Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d’attirer à lui l’argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d’une partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu’enfin les fainéants appellent la poésie, et les politiques la corruption ; je pense qu’en soudoyant les sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les faibles et les obscurs. »  Pages 180 et 181
  • « – Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être surintendant général.
    – Eh bien ?
    – Et que par conséquent, par cette charge, il n’ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l’armée par ses largesses, toute la littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents. »  Page 182
  • « Montalais prit un livre et l’ouvrit.
    Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son pourpoint noir.
    Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l’œil. »  Page 207
  • « – Voulez-vous aussi être demoiselle d’honneur ? demanda Malicorne à Mme de Saint-Remy. Pendant que j’y suis, autant que je fasse nommer tout le monde.
    Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme dirait Tallemant des Réaux. »  Page 220
  • « Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés ; mais la plus grande de toutes, c’était Mlle de Montalais elle-même.
    Capricieuse, variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d’un seul coup de ses doigts blancs ou d’un seul souffle de ses lèvres riantes, l’édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à établir.
    Amour à part, Malicorne était heureux ; mais cet amour, qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuadé qu’au moindre relâchement de ces liens, dont il avait garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait de lui. »  Page 226
  • « – Pour l’amour de Dieu ! dit-il à Manicamp, fais en sorte que ce projet du duc de Buckingham n’arrive pas à des oreilles françaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des épées qui n’ont pas peur de la trempe anglaise.
    – Après tout, dit Manicamp, cet amour ne m’est point prouvé à moi, et n’est peut-être qu’un conte. »  Page 265
  • « Buckingham en fut tellement étourdi, qu’il se laissa tomber sur un banc, enfonça sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il était dans une torpeur telle, que s’il n’eût pas rencontré sur le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme maréchal des logis, il n’eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison qui lui était destinée, il s’y enferma comme Achille dans sa tente. »  Page 282
  • « – Oh ! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j’ai bien lu sa peine dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin.
    – Tu es poète, mon cher comte, et partout tu vois de la poésie.
    – Je vois surtout l’amour.
    – Où il n’est pas.
    – Où il est. »  Page 294
  • « – Allons, trêve d’enfantillage, reprit à demi-voix le mauvais génie du comte ; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire ; tu vois bien, d’ailleurs, que le regard de la princesse s’adoucit en te parlant ; tu comprends au son de sa voix qu’elle se plaît à entendre la tienne ; tu sens qu’elle entend les vers que tu lui récites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te dise qu’elle a mal dormi ? »  Page 304
  • « – Mais vous ne voulez pas vous battre ! s’écria M. de Wardes.
    – Non, pas pour le moment ; mais voilà ce que je vous promets aussitôt notre arrivée à Paris : je vous mènerai à M. d’Artagnan, auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d’Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un coup d’épée, le roi la lui accordera, et, le coup d’épée reçu, eh bien ! mon cher monsieur de Wardes, vous considérerez d’un œil plus calme les préceptes de l’Évangile qui commandent l’oubli des injures. »  Page 310
  • « – Madame a-t-elle donc un chevalier attitré ?
    – Dame ! il me semble que vous le voyez comme moi ; regardez-les seulement rire, et folâtrer, et faire du Cyrus tous les deux. »  Page 316
  • « Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. »  Page 340
  • « – C’est à moi que l’offense a été faite, et une fois la permission obtenue de Sa Majesté, c’est moi que la vengeance regarde.
    – Son nom, monsieur ?
    – Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.
    – Me prenez-vous pour un don Diegue ? Son nom ? »  Page 346
  • « Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût appelée une bonne comédie. »  Pages 346 et 347
  • « De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait ; puis enfin, n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré jaloux. »  Page 348
  • « – Voici : tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu’il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s’il rencontre de Wardes, la bombe éclatera.
    – Nous empêcherons l’éclat, cher ami.
    – Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d’aujourd’hui. J’ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m’ennuie à Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m’en retourner à Blois. »  Pages 404 et 405
  • « Les yeux de Madame lançaient des éclairs. La gaieté s’échappait de ses lèvres de pourpre comme la persuasion des lèvres du vieux Grec Nestor. »  Page 417
  • « Aramis, nous l’avons dit, n’était point couché. À l’aise dans une robe de chambre de velours, il écrivait lettres sur lettres, de cette écriture si fine et si pressée dont une page tient un quart de volume. »  Pages 422 et 423
  • « – Monseigneur, il y a des temps où un gouverneur de la Bastille est une fort belle connaissance.
    – J’ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d’Herblay.
    – Monseigneur, nous avons nos poètes, notre ingénieur, notre architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres ; il nous fallait notre gouverneur de la Bastille. »  Page 428
  • « Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.
    Aramis le suivait ardemment des yeux.
    Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s’arrêta à la lettre M.
    – Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.
    – Quoi ?
    – « Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc. » Vous comprenez que ce n’est qu’un prétexte : on n’était pas embastillé pour des mazarinades ; le compère allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, monsieur ? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres.
    – À trois livres ! le malheureux !
    – Oui, monseigneur ; le poète est au dernier degré, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d’huissier ; mais, je vous le disais, c’est justement à ceux-là que je fais des surprises.
    Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il lisait. »  Pages 443 et 444
  • « – Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce malheureux distique…
    – Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure ; je lisais Martial quand l’idée m’en est venue. Oh ! monsieur, qu’on me punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je travaillerai de l’autre ; mais qu’on me rende ma mère. »  Pages 457 et 458
  • « – Oh ! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver.
    – Ah ! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.
    – A-t-il des livres ?
    – Jamais ; défense absolue de lui en donner.
    – Absolue ?
    – De la main même de M. Mazarin. »  Page 465
  • « En causant ainsi, ils étaient rentrés ; Baisemeaux tira de l’armoire un registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis, mais fermé par une serrure.
    La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.
    Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra à Aramis cette note à la colonne des observations :
    « Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés, pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications.
    « Instruments de musique ; toute licence pour le bien-être ; quinze livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui suffisent pas. »
    – Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe : je réclamerai.
    Aramis referma le livre »  Pages 466 et 467
  • « – Comment ! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas ?
    – D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que médisance ; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d’airain. »  Page 471
  • « – Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé.
    – Ah ! ah ! fit Marguerite en riant, tu cherches cela ? »  Page 471
  • « – C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, n’est ce pas ?
    – C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie d’or.
    – Mon amant alors… celui que tu me donnes… »  Page 472
  • « – Les écus ne meurent pas, Marguerite ; ils sont cachés, on les cherche, on les achète et on les trouve.
    – Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier. »  Page 477
  • « Les atomes crochus de Descartes triomphaient ; à l’homme sans entrailles s’était unie la femme sans cœur. »  Page 480
  • « – Ah ! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n’est plus présentable ; seulement, elle pèse.
    – Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle ?
    – Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent : soit dix mille livres les deux.
    – Cent trente ! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres, monsieur Faucheux ?
    – Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser.
    – Les quantités sont écrites sur mes livres »  Page 483
  • « Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était attendue.
    Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les vases du Japon. »  Page 489
  • « Le roi s’agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame.
    Elle, avec un sourire qu’un peintre ne rendrait point et qu’un poète ne pourrait qu’imaginer, lui donna ses deux mains dans lesquelles il cacha son front brûlant. »  Page 552
  • « – Madame sera resplendissante, dit-il ; elle essaie aujourd’hui son costume de Pomone. »  Page 563
  • « – Ce sera admirable, dit de Guiche, et voilà une raison meilleure que toutes celles que vous m’avez données pour rester ; c’est que, comme c’est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame, je ne puis m’en aller sans un ordre du roi, attendu que mon départ désorganiserait le ballet.
    – Et moi, dit le chevalier, je fais un simple égypan ; il est vrai que je suis mauvais danseur, et que j’ai la jambe mal faite. Messieurs, au revoir. N’oubliez pas la corbeille de fruits que vous devez offrir à Pomone, comte. »  Page 563

Tome 3

  • « Il s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout sylvain, toute dryade ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le costume revenait à trois cents livres. »  Page 9
  • « À Valvins, sous des voûtes impénétrables d’osiers fleuris, de saules qui, inclinant leurs têtes vertes, trempaient les extrémités de leur feuillage dans l’onde bleue, une barque, longue et plate, avec des échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de l’eau vingt Actéons empanachés qui galopaient, ardents et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfumé de la rivière.
    Mais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue chlamyde, était moins chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la déesse. »  Page 17
  • « Lorsqu’elle remonta l’escalier, les poètes présents, et tous étaient poètes quand il s’agissait de Madame, les vingt poètes galopants s’arrêtèrent, et, d’une voix commune, s’écrièrent que ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais bien des perles qui tombaient du corps de Madame et s’allaient perdre dans l’heureuse rivière.
    Le roi, centre de ces poésies et de ces hommages, imposa silence aux amplificateurs dont la verve n’eût pas tari, et tourna bride, de peur d’offenser, même sous les rideaux de soie, la modestie de la femme et la dignité de la princesse. »  Pages 17 et 18
  • « – Eh bien ! soit, dit-il, je ruminerai mon plan d’attaque ; les généraux, mon cousin de Condé, par exemple, pâlissent sur leurs cartes stratégiques avant de faire mouvoir un seul de ces pions qu’on appelle des corps d’armée ; moi, je veux dresser tout un plan d’attaque. Vous savez que le Tendre est subdivisé en toutes sortes de circonscriptions. Eh bien ! je m’arrêterai au village de Petits-Soins, au hameau de Billets-Doux, avant de prendre la route de Visible-Amour ; le chemin est tout tracé, vous le savez, et cette pauvre Mlle de Scudéry ne me pardonnerait point de brûler ainsi les étapes. »  Page 41
  • « À l’instant même, et comme par enchantement, tout ce qui savait tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint d’avec un haut-de-chausses, comme dit Molière, fut convoqué pour servir d’auxiliaire aux élégants et aux dames. »  Page 46
  • « Le théâtre représentait un bocage ; quelques faunes levant leurs pieds fourchus sautillaient çà et là ; une dryade, apparaissant, les excitait à la poursuite ; d’autres se joignaient à elle pour la défendre, et l’on se querellait en dansant.
    Soudain devaient paraître, pour ramener l’ordre et la paix, le Printemps et toute sa cour.
    Les éléments, les puissances subalternes et la mythologie avec leurs attributs, se précipitaient sur les traces de leur gracieux souverain. »  Page 47
  • « VI – Les nymphes du parc de Fontainebleau »  Page 52
  • « Deux de ses demoiselles d’honneur, vêtues en hamadryades, voyant de Guiche s’approcher, se reculèrent par respect. »  Pages 53 et 54
  • « Madame achevait son pas.
    Elle le vit, mais ne le regarda point ; et lui, irrité, furieux, lui tourna le dos à son tour lorsqu’elle passa escortée de ses nymphes et suivie de cent flatteurs. »  Page 56
  • « – Oh ! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre pourquoi.
    Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente, accoururent.
    Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient trouver leur compagne. »  Page 59
  • « – Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé.
    – Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente. »  Page 59
  • « De sorte que cette fête de toute la cour était aussi la fête des hôtes mystérieux des bois ; car assurément la biche écoutait dans sa fougère, le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.
    On devinait la vie de toute cette population nocturne et invisible, aux brusques mouvements qui s’opéraient tout à coup dans les feuilles.
    Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri ; puis, rassurées à l’instant même, riaient et reprenaient leur marche. »  Page 64
  • « – Raison de plus pour que nous demeurions cachés, Saint-Aignan. Le soleil ne se montre pas la nuit.
    – Par ma foi ! Sire, Votre Majesté n’est pas curieuse. À sa place, moi, je voudrais connaître quelles sont les deux nymphes, les deux dryades, les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous.
    – Oh ! je les reconnaîtrai bien sans courir après elles, je t’en réponds. »  Page 80
  • « En effet, Colbert s’avançait escorté de tout ce qui restait de courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l’ordonnance de la fête, des compliments dont il s’enflait à éclater.
    – Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle occasion pour lui de réciter la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf.
    Colbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière ; Fouquet l’attendit impassible et légèrement railleur. »  Page 132
  • « C’est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût dit La Fontaine, s’en allait avec l’intention bien arrêtée de faire parler de Guiche, c’est-à-dire de le troubler dans son bonheur qu’au reste de Saint Aignan ignorait. »  Page 149
  • « – Ah ! s’écria-t-il lourdement, je vous cherchais.
    – Moi ? dit de Guiche tressaillant.
    – Oui, et je vous trouve rêvant à la lune. Seriez-vous atteint, par hasard, du mal de poésie, mon cher comte, et feriez-vous des vers ? »  Page 150
  • « – Vous me cherchiez ?
    – Oui, et je vous y prends.
    – À quoi, je vous prie ?
    – Mais à chanter Philis.
    – C’est vrai, je n’en disconviens pas, dit de Guiche en riant ; oui, mon cher comte, je chante Philis. »  Page 150
  • « – Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l’air près de vous d’un homme si mal renseigné que je parais. Il est certain que vous avez fourni la maison de la princesse de dames d’honneur. On a même fait une chanson sur cette fourniture.
    – Vous savez, mon cher ami, que l’on fait des chansons sur tout.
    – Vous la connaissez ?
    – Non ; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance.
    – Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me rappelle comment elle finit.
    – Bon ! c’est déjà quelque chose.
    Des demoiselles d’honneur,
    Guiche est nommé fournisseur.
    – L’idée est faible et la rime pauvre.
    – Ah ! que voulez-vous, mon cher, ce n’est ni de Racine ni de Molière, c’est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas rimer comme un croquant. »  Pages 153 et 154
  • « – Je ne vous chasse point, très cher… J’achève mes vers à Philis.
    – Et ces vers ?…
    – Sont un quatrain. Vous comprenez, n’est-ce pas ? un quatrain, c’est sacré.
    – Ma foi ! oui.
    – Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se composer, il me reste encore trois vers et un hémistiche à faire, j’ai besoin de toute ma tête.
    – Cela se comprend. Adieu, comte !
    – Adieu !
    – À propos…
    – Quoi ?
    – Avez-vous de la facilité ?
    – Énormément.
    – Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin ?
    – Je l’espère. »  Page 156
  • « La conversation avait entraîné de Guiche et Saint-Aignan assez loin du château.
    Tout mathématicien, tout poète et tout rêveur a ses distractions ; Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux limites du quinconce, à l’endroit où les communes commencent et où, derrière de grands bouquets d’acacias et de marronniers croisant leurs grappes sous des monceaux de clématite et de vigne vierge, s’élève le mur de séparation entre les bois et la cour des communs. »  Page 157
  • « Saint-Aignan marchait sous une impénétrable voûte de sorbiers, de lilas et d’aubépines gigantesques, les pieds sur un sable mou, enfoui dans l’ombre.
    Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile à prendre, tout déferré, comme eût dit Tallemant des Réaux, de n’en avoir pas appris davantage sur La Vallière, malgré l’ingénieuse tactique qu’il avait employée pour arriver jusqu’à elle. »  Page 157
  • « Quant à Montalais, rien ne lui manquait pour qu’on pût la prendre pour une dryade accomplie. »  Page 170
  • « – Et c’est pour les songe-creux que je parle ; ne prends donc de mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie devait, grammaticalement, s’écrire mélancholie, avec un h, attendu que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que l’empereur… ma foi ! n’importe lequel, s’en allait l’adorant ; tandis que le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas, tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce pas, La Vallière ?
    – Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte ; oui, certainement je ris.
    – Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le conte, comme tu voudras, m’a plu ; voilà pourquoi je l’ai retenu et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait dans ta cervelle, par exemple, une mélancholie, avec un h, de cette espèce-là ? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose ; car, si la chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue de cette vérité : aujourd’hui c’est un leurre ; demain, ce sera une risée ; après-demain, ce sera la mort. »  Pages 227 et 228
  • « – Il faut aller du côté de cette maison, dit Manicamp.
    – Bon. Mais cette maison est habitée par un mari jaloux.
    – Est-il plus jaloux que le chien Cerberus ?
    – Non, pas plus, mais autant.
    – A-t-il trois gueules, comme ce désespérant gardien des enfers ? Oh ! ne haussez pas les épaules, mon cher comte ; je fais cette question avec une raison parfaite, attendu que les poètes prétendent que, pour fléchir mon Cerberus, il faut que le voyageur apporte un gâteau. Or, moi qui vois la chose du côté de la prose, c’est-à-dire du côté de la réalité, je dis : Un gâteau, c’est bien peu pour trois gueules. Si votre jaloux a trois gueules, comte, demandez trois gâteaux. »  Page 238
  • « – Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez Madame ; tu dîneras avec moi et je te conduirai chez elle.
    – Oh ! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me permettrez de résister.
    – Encore ! mais c’est de la rébellion.
    – Madame m’a trop mal reçu hier devant tout le monde.
    – Vraiment ! dit le prince en riant.
    – À ce point qu’elle ne m’a pas même répondu quand je lui ai parlé ; il peut être bon de n’avoir pas d’amour-propre, mais trop peu, c’est trop peu, comme on dit.
    – Comte, après le dîner, tu iras t’habiller chez toi et tu viendras me reprendre, je t’attendrai.
    – Puisque Votre Altesse le commande absolument…
    – Absolument.
    – Il n’en démordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses sont celles qui tiennent le plus obstinément à la tête des maris. Ah ! pourquoi donc M. Molière n’a-t-il pas entendu celui-là, il l’aurait mis en vers. »  Pages 253 et 254
  • « XXII – Histoire d’une naïade et d’une dryade »  Page 258
  • « Au reste, poètes, hommes d’esprit, femmes belles, elle accueillait tout en maîtresse supérieure à ses esclaves. Assez rêveuse au milieu de toutes ses espiègleries pour faire rêver les poètes ; assez forte de ses charmes pour briller même au milieu des plus jolies ; assez spirituelle pour que les plus remarquables l’écoutassent avec plaisir.
    On conçoit ce que des réunions pareilles à celles qui se tenaient chez Madame devaient attirer de monde : la jeunesse y affluait. »  Pages 259 et 260
  • « Louis demanda à Monsieur des nouvelles du bain ; il raconta, tout en regardant les dames, que des poètes s’occupaient de mettre en vers ce galant divertissement des bains de Vulaines, et que l’un d’eux, surtout, M. Loret, semblait avoir reçu les confidences d’une nymphe des eaux, tant il avait dit de vérités dans ses rimes. »  Page 265
  • « Madame voulait des compliments ; elle se résolut à en arracher à tout prix, et, s’adressant au roi :
    – Sire, dit-elle, Votre Majesté, qui sait tout ce qui se passe en son royaume, doit savoir d’avance les vers contés à M. Loret par cette nymphe ; Votre Majesté veut-elle bien nous en faire part ?
    – Madame, répliqua le roi avec une grâce parfaite, je n’ose… Il est certain que, pour vous personnellement, il y aurait de la confusion à écouter certains détails… Mais de Saint-Aignan conte assez bien et retient parfaitement les vers ; s’il ne les retient pas, il en improvise. Je vous le certifie poète renforcé. »  Page 266
  • « – Sire, dit-il, Votre Majesté me pardonnera sans doute d’avoir trop peu retenu les vers dictés à Loret par la nymphe ; mais où le roi n’a rien retenu, qu’eussé-je fait, moi chétif ?
    Madame accueillit avec peu de faveur cette défaite de courtisans.
    – Ah ! madame, ajouta de Saint-Aignan, c’est qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de ce que disent les nymphes d’eau douce. En vérité, on serait tenté de croire qu’il ne se fait plus rien d’intéressant dans les royaumes liquides. C’est sur terre, madame, que les grands événements arrivent. Ah ! sur terre, madame, que de récits pleins de…
    – Bon ! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre ?
    – C’est aux dryades qu’il faut le demander, répliqua le comte ; les dryades habitent les bois, comme Votre Altesse Royale le sait.– Je sais même qu’elles sont naturellement bavardes, monsieur de Saint Aignan.
    – C’est vrai, madame ; mais, quand elles ne rapportent que de jolies choses, on aurait mauvaise grâce à les accuser de bavardage.
    – Elles rapportent donc de jolies choses ? demanda nonchalamment la princesse. En vérité, monsieur de Saint-Aignan, vous piquez ma curiosité, et, si j’étais le roi, je vous sommerais sur-le-champ de nous raconter les jolies choses que disent Mmes les dryades, puisque vous seul ici semblez connaître leur langage.
    – Oh ! pour cela, madame, je suis bien aux ordres de Sa Majesté, répliqua vivement le comte.
    – Il comprend le langage des dryades ? dit Monsieur. Est-il heureux, ce Saint-Aignan !
    – Comme le français, monseigneur.
    – Contez alors, dit Madame »  Pages 267 et 268
  • « – Madame, le roi permet que je m’adresse d’abord à Votre Altesse Royale, puisqu’elle se proclame la plus curieuse de son cercle ; j’aurai donc l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que la dryade habite plus particulièrement le creux des chênes et, comme les dryades sont de belles créatures mythologiques, elles habitent de très beaux arbres, c’est-à-dire les plus gros qu’elles puissent trouver. »  Page 269
  • « – Il doit y avoir des dryades à Fontainebleau, dit Madame d’un ton parfaitement calme, car jamais de ma vie je n’ai vu de plus beaux chênes que dans le parc royal.
    Et, en disant ces mots, elle envoya droit à l’adresse de de Guiche un regard dont celui-ci n’eut pas à se plaindre comme du précédent, qui, nous l’avons dit, avait conservé certaine nuance de vague bien pénible pour un cœur aussi aimant.
    – Précisément, madame, c’est de Fontainebleau que j’allais parler à Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le récit nous occupe habite le parc du château de Sa Majesté. »  Page 269
  • « Chacun comprend que ce portrait allégorique du roi n’était pas le pire exorde que le conteur eût pu choisir. Aussi ne manqua-t-il son effet ni sur les assistants, qui, par devoir et par plaisir, y applaudirent à tout rompre ; ni sur le roi lui-même, à qui la louange plaisait fort lorsqu’elle était délicate, et ne déplaisait pas toujours lors même qu’elle était un peu outrée. De Saint Aignan poursuivit :
    – Ce n’est pas seulement, mesdames, aux jeux de gloire que le berger Tircis a acquis cette renommée qui en a fait le roi des bergers.
    – Des bergers de Fontainebleau, dit le roi en souriant à Madame.
    – Oh ! s’écria Madame, Fontainebleau est pris arbitrairement par le poète ; moi, je dis : des bergers du monde entier. »  Pages 270 et 271
  • « Mais la modestie et l’adresse de l’allusion avaient produit un bon effet ; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements ; la tête de Tircis lui-même en donna le signal par un consentement plein de bienveillance.
    – Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient un soir dans la forêt en causant de leurs chagrins amoureux. Notez que c’est déjà le récit de la dryade, mesdames ; autrement eût-on pu savoir ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus discrets de tous les bergers de la terre ? Ils gagnaient donc l’endroit le plus touffu de la forêt pour s’isoler et se confier plus librement leurs peines, lorsque tout à coup leurs oreilles furent frappées d’un bruit de voix. »  Page 273
  • « – La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergères étaient trois, et que toutes trois étaient jeunes et belles. »  Page 274
  • « – Sans doute. Vous avez appelé vos bergers Tircis et Amyntas : appelez vos bergères d’une façon quelconque.
    – Oh ! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvère, comme on disait autrefois ; je raconte sous la dictée de la dryade.
    – Comment votre dryade nommait-elle ces bergères ? En vérité, voilà une mémoire bien rebelle. Cette dryade-là était donc brouillée avec la déesse Mnémosyne ?
    – Madame, ces bergères… Faites bien attention que révéler des noms de femmes est un crime !
    – Dont une femme vous absout, comte, à la condition que vous nous révélerez le nom des bergères.
    – Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galatée. »  Page 274
  • « Il pensait d’ailleurs que de Saint-Aignan, dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser quelques traits délicats dont feraient leur profit les oreilles que Sa Majesté avait intérêt à charmer. C’est dans cet espoir, c’est avec cette crainte, que Louis autorisa de Saint-Aignan à tracer le portrait des bergères Philis, Amaryllis et Galatée. »  Page 275 
  • « Chapitre XXIII – Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade »  Page 275
  • « – Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d’œil provocateur à Montalais, à peu près comme fait dans un assaut un maître d’armes qui invite un rival digne de lui à se mettre en garde, Philis n’est ni brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni exaltée ; elle est, toute bergère qu’elle est, spirituelle comme une princesse et coquette comme un démon. »  Page 275
  • « – C’est l’espoir de tous les bergers en général, dit de Saint-Aignan.
    – Et celui du berger Amyntas en particulier, n’est-ce pas ? dit Madame.– Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de l’air le plus modeste qu’il put prendre, que, s’il a cet espoir, nul n’en a jamais rien su, car il le cache au plus profond de son cœur.
    Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi du narrateur à propos du berger.
    – Et Galatée ? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main aussi habile reprendre le portrait où Virgile l’a laissé, et l’achever à nos yeux.
    – Madame, dit de Saint-Aignan, près du grand poète Virgilius Maro, votre humble serviteur n’est qu’un bien pauvre poète ; cependant, encouragé par votre ordre, je ferai de mon mieux.
    – Nous écoutons, dit Madame.Saint-Aignan allongea le pied, la main et les lèvres.
    – Blanche comme le lait, dit-il, dorée comme les épis, elle secoue dans l’air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se demande si ce n’est point cette belle Europe qui donna de l’amour à Jupiter, lorsqu’elle se jouait avec ses compagnes dans les prés en fleurs. »  Page 277
  • « De Saint-Aignan, qui avait épuisé sa rhétorique et ses pinceaux à nuancer le portrait de Galatée, et qui pensait, d’après la faveur qui avait accueilli les autres morceaux, entendre des trépignements pour le dernier, de Saint Aignan fut encore plus glacé que le roi et toute la compagnie. »  Page 278
  • « Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se compromettre.
    – Mais Amaryllis est belle, dit-il, à mon avis.
    – Moi, j’aime mieux Philis, dit Monsieur ; c’est une bonne fille, ou plutôt un bon garçon de nymphe. »  Page 279
  • « – Madame, dit-il, ces bergères s’avouaient réciproquement leurs petits penchants.
    – Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous êtes un fleuve de poésie pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui réconforta un peu le narrateur.
    – Elles se dirent que l’amour est un danger, mais que l’absence de l’amour est la mort du cœur.
    – De sorte qu’elles conclurent ?… demanda Madame.
    – De sorte qu’elles conclurent qu’on devait aimer.
    – Très bien ! Y mettaient-elles des conditions ?
    – La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois même ajouter, c’est la dryade qui parle, qu’une des bergères, Amaryllis, je crois, s’opposait complètement à ce qu’on aimât, et cependant elle ne se défendait pas trop d’avoir laissé pénétrer jusqu’à son cœur l’image de certain berger.
    – Amyntas ou Tircis ?
    – Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitôt Galatée, la douce Galatée aux yeux purs, répondit que ni Amyntas, ni Alphésibée, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de la contrée ne pourraient être comparés à Tircis, que Tircis effaçait tous les hommes, de même que le chêne efface en grandeur tous les arbres, le lis en majesté toutes les fleurs. Elle fit même de Tircis un tel portrait que Tircis, qui l’écoutait, dut véritablement être flatté malgré sa grandeur. Ainsi Tircis et Amyntas avaient été distingués par Amaryllis et Galatée. Ainsi le secret des deux cœurs avait été révélé sous l’ombre de la nuit et dans le secret des bois.
    « Voilà, madame, ce que la dryade m’a raconté, elle qui sait tout ce qui se passe dans le creux des chênes et dans les touffes de l’herbe ; elle qui connaît les amours des oiseaux, qui sait ce que veulent dire leurs chants ; elle qui comprend enfin le langage du vent dans les branches et le bourdonnement des insectes d’or ou d’émeraude dans la corolle des fleurs sauvages ; elle me l’a redit, je le répète. »  Pages 279 et 280
  • « – J’ai fini, oui, madame, répondit de Saint-Aignan ; heureux si j’ai pu distraire Votre Altesse pendant quelques instants.
    – Instants trop courts, répondit la princesse, car vous avez parfaitement raconté tout ce que vous saviez ; mais, mon cher monsieur de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous renseigner qu’à une seule dryade, n’est-ce pas ?
    – Oui, madame, à une seule, je l’avoue.
    – Il en résulte que vous êtes passé près d’une petite naïade qui n’avait l’air de rien, et qui en savait autrement long que votre dryade, mon cher comte.
    – Une naïade ? répétèrent plusieurs voix qui commençaient à se douter que l’histoire allait avoir une suite. »  Page 279 et 280
  • « – Eh bien ! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des cailloux, au milieu des myosotis et des pâquerettes.
    – Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et suspendu aux lèvres de sa belle-sœur.
    – Oh ! il y en a une, c’est moi qui vous en réponds, dit Madame ; et la preuve, c’est que la naïade qui règne sur cette source m’a arrêtée au passage, moi qui vous parle. »  Page 281
  • « – Je n’aurai pas la poésie du comte et son talent pour faire ressortir tous les détails.
    – Vous ne serez pas écoutée avec moins d’intérêt, dit le roi, qui sentait d’avance quelque chose d’hostile dans le récit de sa belle-sœur.
    – Je parle d’ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre petite naïade, qui est bien la plus charmante demi-déesse que j’aie jamais rencontrée. Or, elle riait tant pendant le récit qu’elle m’a fait, qu’en vertu de cet axiome médical : « Le rire est contagieux », je vous demande la permission de rire un peu moi-même quand je me rappelle ses paroles. »  Page 282
  • « – Donc, je passais par-là, dit-elle, et, comme je trouvais sous mes pas beaucoup de fleurs fraîches écloses, nul doute que Philis, Amaryllis, Galatée, et toutes vos bergères, n’eussent passé sur le chemin avant moi.
    Le roi se mordit les lèvres. Le récit devenait de plus en plus menaçant.
    – Ma petite naïade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson sur le lit de son ruisselet ; comme je vis qu’elle m’accostait en touchant le bas de ma robe, je ne songeai pas à lui faire un mauvais accueil, et cela d’autant mieux, après tout, qu’une divinité, fût-elle de second ordre, vaut toujours mieux qu’une princesse mortelle. Donc, j’abordai la naïade, et voici ce qu’elle me dit en éclatant de rire :
    « – Figurez-vous, princesse…
    « Vous comprenez, Sire, c’est la naïade qui parle.
    Le roi fit un signe d’assentiment ; Madame reprit :
    « – Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau viennent d’être témoins d’un spectacle des plus amusants. Deux bergers, curieux jusqu’à l’indiscrétion, se sont fait mystifier d’une façon réjouissante par trois nymphes ou trois bergères… » Je vous demande pardon, mais je ne me rappelle plus si c’est nymphes ou bergères qu’elle a dit. Mais il importe peu, n’est-ce pas ? Passons donc. »  Pages 282 et 283
  • « – « Les deux bergers, poursuivit ma petite naïade en riant toujours, suivaient la trace des trois demoiselles… » Non, je veux dire des trois nymphes ; pardon, je me trompe, des trois bergères. »  Page 283
  • « – Mais, continua la naïade, les bergères avaient vu Tircis et Amyntas se glisser dans le bois ; et, la lune aidant, elles les avaient reconnus à travers les quinconces… » Ah ! vous riez, interrompit Madame. Attendez, attendez, vous n’êtes pas au bout. »  Pages 283 et 284
  • « – Oh ! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voilà, sur ma parole, une plaisanterie charmante assurément et, racontée par vous, madame, d’une façon non moins charmante : mais réellement, bien réellement, avez-vous compris la langue des naïades ?
    – Mais le comte prétend bien avoir compris celle des dryades, repartit vivement Madame.
    – Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la faiblesse de viser à l’Académie, de sorte qu’il a appris, dans ce but, toutes sortes de choses que bien heureusement vous ignorez, et il se serait pu que la langue de la nymphe des eaux fût au nombre des choses que vous n’avez pas étudiées.
    – Vous comprenez, Sire, répondit Madame, que pour de pareils faits on ne s’en fie pas à soi toute seule ; l’oreille d’une femme n’est pas chose infaillible, a dit saint Augustin ; aussi ai-je voulu m’éclairer d’autres opinions que la mienne, et, comme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte… n’est-ce point ainsi que cela se dit, monsieur de Saint-Aignan ?
    – Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout déferré.
    – Et, continua la princesse, comme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte, m’avait d’abord parlé en anglais, je craignis, comme vous dites, d’avoir mal entendu et fis venir Mlles de Montalais, de Tonnay-Charente et La Vallière, priant ma naïade de me refaire en langue française le récit qu’elle m’avait déjà fait en anglais.
    – Et elle le fit ? demanda le roi.
    – Oh ! c’est la plus complaisante divinité qui existe… Oui, Sire, elle le refit. De sorte qu’il n’y a aucun doute à conserver. N’est-ce pas, mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers la gauche de son armée, n’est-ce pas que la naïade a parlé absolument comme je raconte, et que je n’ai en aucune façon failli à la vérité ?… Philis ?… Pardon ! je me trompe… mademoiselle Aure de Montalais, est-ce vrai ? »  Pages 284 et 285
  • « – Excellente plaisanterie ! bien joué, mesdames les bergères !
    – Juste punition de la curiosité, dit le roi d’une voix rauque. Oh ! qui s’aviserait, après le châtiment de Tircis et d’Amyntas, qui s’aviserait de chercher à surprendre ce qui se passe dans le cœur des bergères ? Certes, ce ne sera pas moi… Et vous, messieurs ? »  Page 286
  • « – Eh ! comte, lui dit-il, tu ne dis rien ; tu ne trouves donc rien à dire ? Est-ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par hasard ?
    – Je les plains de toute mon âme, répondit de Guiche ; car, en vérité, l’amour est une si douce chimère, que le perdre, toute chimère qu’il est, c’est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux bergers ont cru être aimés, s’ils s’en sont trouvés heureux, et qu’au lieu de ce bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui égale la mort, mais une raillerie de l’amour qui vaut cent mille morts… eh bien ! je dis que Tircis et Amyntas sont les deux hommes les plus malheureux que je connaisse.
    – Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi ; car enfin, la mort, c’est bien dur pour un peu de curiosité.
    – Alors, c’est donc à dire que l’histoire de ma naïade a déplu au roi ? demanda naïvement Madame.
    – Oh ! madame, détrompez-vous, dit Louis en prenant la main de la princesse ; votre naïade m’a plu d’autant mieux qu’elle a été plus véridique, et que son récit, je dois le dire, est appuyé par d’irrécusables témoignages.
    Et ces mots tombèrent sur La Vallière avec un regard que nul, depuis Socrate jusqu’à Montaigne, n’eût pu définir parfaitement. »  Page 287
  • « Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé ; Madame n’était point un prophète ou une sibylle ; Madame ne pouvait pas plus qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements. »  Page 291
  • « Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une arme démouchetée, l’arme du ridicule. »  Page 292
  • « – Eh bien ! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio. J’appellerai cela : Naïade et Dryade ; cela fera plaisir à Madame. 
    – Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, cela me distraira. Ah ! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force surhumaine pour être dignement soutenu. »  Page 297
  • « Chapitre XXV : Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade »  Page 301
  • « – Oh ! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille : vous êtes avec Dieu dans mon cœur. 
    Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés. 
    Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là : ni naïade ni dryade n’en avaient parlé. »  Page 312
  • « Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire : Nocte placet tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste. »  Page 326
  • « Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment décisif : le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame boudait après la grande scène des dryades et des naïades. »  Page 369
  • « De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la volonté de balancer Athénaïs par Louise.
    Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
    Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne : « Que sais-je ? »
    Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais : « Peut-être ? » »  Page 375
  • « Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames ; et elles daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles étaient femmes.
    C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe, comme eût dit Molière. »  Page 376
  • « – Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il, unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne ; à moi, si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux ?
    – Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun pour soi.
    – Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un quatrain :
    Belle Iris, à mes vœux…
    Vous êtes trop rebelle.
    – Silence ! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro gagnant. »  Page 380
  • « – Planchet, tu connais M. La Fontaine ?
    – Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric ?
    – Non, le fabuliste.
    – Ah ! maître corbeau ?
    – Justement ; eh bien ! je suis comme son lièvre.
    – Il a donc un lièvre aussi ?
    – Il a toutes sortes d’animaux.
    – Eh bien ! que fait-il, son lièvre ?
    – Il songe.
    – Ah ! ah !
    – Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe. »  Page 391 et 392
  • « Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments qu’on entrevoyait derrière les arbres ; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel. »  Page 410
  • « – Je ne sais pas : je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires mystérieuses ; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite de la permission en déracinant des arbres.
    – Pour quoi faire ?
    – Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux : je trouve cela plus commode que de monter dessus.
    – Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos. »  Page 421
  • « Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre regardaient sans oser se parler.  Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses. »  Pages 432 et 433
  • « – Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète comme pour être épicier. »  Page 451
  • « Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, comme Samson devant Dalila. »  Page 457
  • « Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
    Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre prodigue. »  Page 460
  • « – Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir ?
    – De vous, oui ! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède ? »  Page 470
  • « – Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit : « On devient orateur, on naît poète. » Mais il n’a jamais dit : « On naît Porthos, et l’on devient ingénieur. » »  Page 470
  • « – Eh bien ! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire ?
    Il crut qu’elle avait deviné sa pensée ; il crut ; ceux qui aiment sont ainsi faits ; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des prophètes ; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et le sujet de ce désir. »  Page 477
  • « – J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
    Lui l’entendit.
    – Le roi ? dit-il.  Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis s’ouvrir.
    – Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né. L’amour, c’est la poésie ; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités ? »  Page 481
  • « C’est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité. »  Page 485
  • « – Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où voulez-vous en venir ? »  Page 487
  • « – Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois ?
    – Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place ; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières. »  Page 513
  • « Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers de La Vallière.
    – Comment les trouves-tu ? dit-il.
    – Sire… charmants !
    – Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus…
    – Oh ! les poètes en seraient jaloux ; mais ils ne les connaîtront pas. »  Page 530
  • « – Je crois que vous avez raison : l’étude après le repas est nuisible.
    – Le travail du poète surtout ; et puis, en ce moment, il y aurait préoccupation chez Mlle de La Vallière. »  Page 531
  • « – C’est un horrible accident ; mais, il faut le dire, c’est la faute de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des pistolets ! Il avait donc oublié la fable d’Adonis ? »  Page 546
  • « – Eh bien ! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse avec dépit ; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la première, il pourrait bien ne pas s’en contenter. »  Page 565

Tome 4

  • « – Aux Carmélites ! vos adieux ! Mais vous entrez donc en religion ? s’écria d’Artagnan.
    – Oui, monsieur.
    – Vous ! ! !
    Il y avait dans ce vous, que nous avons accompagné de trois points d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait dans ce vous tout un poème ; il rappelait à La Vallière et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau ; il lui disait : « Vous qui pourriez être heureuse avec Raoul, vous qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion, vous ! » »  Page 57
  • « – Voilà, par ma foi ! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position… Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant ; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire… Où courir ?… Ma foi ! au bout du compte, du côté de Paris ; c’est le bon côté… Seulement, courons vite… Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes… Un cheval ! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres ; ma couronne pour un cheval !… J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher que cela… Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix. »  Pages 60 et 61
  • « – Qu’est-ce que ces médailles ? demanda Louis ; car si j’en parle, il faut que je sache quoi dire.
    – Ma foi ! Sire, je ne sais trop… quelque devise outrecuidante… Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
    – Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils veulent.
    – Oh ! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.
    – Jamais ! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer. »  Page 67
  • « La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les pamphlets bataves. »  Page 67
  • « Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire : « Mettez le billet dedans. »
    Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par terre.
    De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
    Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça le mouchoir sur le fauteuil.
    Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le mouchoir avec son précieux dépôt.
    Mais Madame avait tout vu.
    Elle dit à Châtillon :
    – Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le tapis.
    Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
    – Ah ! pardon ! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
    Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui valait peut-être à lui seul un long poème. »  Pages 101 et 102
  • « Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
    « Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces beaux vers ! que votre amour est ingénieux et persévérant ! Comment ne seriez-vous pas aimé ? »
    – Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché…
    Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir, c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta :
    – J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans les plis.
    – Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un mouchoir, et le voici.
    – C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô pauvreté, que je t’envie ! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa poche les mouchoirs et les billets.
    Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait être arrivé à son adresse. »  Pages 103 et 104
  • « Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de Malicorne.
    Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait de faire des vers au clair de la lune. »  Page 110
  • « Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que le romanesque, cette espèce de conte des Mille et Une Nuits réussit parfaitement auprès de Madame. »  Page 116
  • « – Oh ! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan, c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète ; en me rapprochant d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille. »  Page 131
  • « – Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de l’accompagner ; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La Vallière. »  Page 136
  • « – Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert, et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire ? Que devenir ? »  Page 148
  • « Le peintre esquissa rapidement ; puis, sous les premiers coups du pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.
    Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup ; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au lieu d’une La Vallière.
    C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse ; il récitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.  Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait. »  Page 155
  • « Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et, tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de Roméo et Juliette :
    Il faut partir et vivre,
    Ou rester et mourir.
    Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. »  Page 190
  • « Ce n’était plus une beauté, mais c’était encore une femme ; elle n’était plus jeune ; mais elle était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule affronta en souriant. »  Pages 198 et 199
  • « – Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot ? Je ne crois pas. Le mot remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M. Fouquet.
    – La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes : les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.
    – Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet joue le rôle du colosse de Rhodes ; mais je me souviens d’avoir ouï raconter à M. Conrart… un académicien, je crois… que, le colosse de Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas… un simple marchand, monsieur Colbert… fit charger quatre cents chameaux de ses débris. Un marchand ! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances. »  Page 219
  • « – Imaginez-vous, mon cher, que le signor Mazarin, Dieu ait son âme ! fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres en litige dans la Valteline ; il les biffa sur le registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre. »  Page 283
  • « – Parbleu ! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.
    – Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans votre administration, à vous, le poète par excellence. »  Page 283
  • « – Eh ! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout ? »  Page 315
  • « – Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. »  Page 315
  • « Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son corps.
    Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations, que la jeune fille avait dû passer par là.
    Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. »  Page 328
  • « – Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre amie, monsieur ; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres ; c’est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas : plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi. »  Page 330
  • « La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le monde ; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les poètes du temps.
    M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât point ce titre.
    Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi d’abord, La Vallière ensuite.
    De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.
    Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment elle avait fait deux sonnets.
    Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon. »  Page 344
  • « En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination. Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour :
    Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours
    Ce que votre pensée à votre cœur confie ;
    Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie
    À plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours ?
    Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout le premier ; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre et se grattant la tempe, répétait-il :
    Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours…
    – Oh ! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire est le premier.
      Et il continua :
    Ce que votre pensée à votre cœur confie…
    – Ah ! voilà la pensée qui confie au cœur ! Pourquoi le cœur ne confierait-il pas aussi bien à la pensée ? Ma foi, quant à moi, je n’y vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches ? Par exemple, le troisième est bon :
    Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie…
    quoique la rime ne soit pas riche… vie et confie… Ma foi ! l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, vie et confie dans la tragédie d’Oropaste, ou le Faux Tonaxare, sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de Sophonisbe. Va donc pour vie et confie. Oui, mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière : « D’où vient que je suis ensorcelé de vous ? » Il eût mieux valu dire, je crois :
    Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie.  
    Condamnent ! Ah bien ! oui ! voilà encore une politesse ! Le roi condamné à La Vallière… Non !
    Puis il répéta :
    Mais bénis soient les dieux qui… destinent ma vie.
    Pas mal ; quoique destinent ma vie soit faible ; mais ma foi ! tout ne peut pas être fort dans un quatrain. À plus aimer vos yeux… Plus aimer qui ? quoi ? obscurité… L’obscurité n’est rien ; puisque La Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui, mais voilà le triste !… c’est le dernier hémistiche : Qui m’ont joué ces tours. Le pluriel forcé pour la rime ! et puis appeler la pudeur de La Vallière un tour ! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies des vers de grand seigneur ; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire. »  Pages 344 à 346
  • « Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait. »  Page 359
  • « – Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume. »  Page 364
  • « – Rien que cela ! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu, toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour être invité à cette fête ? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu seras du voyage.
    – Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins agréable.
    – Lequel ?
    – Celui de Styx, Sire.
    – Fi ! dit Louis XIV en riant.
    – Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié, et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y prendre pour refuser.
    – Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve poétique ; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phoebus. »  Page 366
  • « – Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi ?
    En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement répondu par ceux-ci : « Jalousie de femme ! » le roi sondait son ami jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa galanterie avec sa belle – sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas un courtisan médiocre ; il ne se risquait pas à la légère dans la découverte des secrets de famille ; il était trop ami des Muses pour ne pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet amour-propre et répondre nettement à cette question : « Pourquoi Madame est-elle contre moi avec Bragelonne ? » »  Page 372
  • « Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à répondre et nous répondons à cette question »  Pages 384 et 385
  • « – Ô cœur humain ! boussole des rois ! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuillets d’un livre ? Non, je ne suis pas un mauvais roi ; non, je ne suis pas un pauvre roi ; mais je suis encore un enfant. »  Page 428
  • « Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la même voix que s’il eût lu dans un livre :
    « Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre. » »  Page 453
  • « – Est-ce que l’Évangile ne dit pas : « Veillez, car le moment n’est connu que de Dieu. » Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne disent pas : « Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir. » Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux ? »  Page 456
  • « Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché à son dernier repas. »  Pages 460 et 461
  • « – Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV.
    – Voilà tout ?
    – Voilà à peu près tout.
    – Eh bien ! je le vois, c’est encore un calcul : comme on vous avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos intérêts. »  Page 483
  • « Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragédie de Mirame, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les parquets du Louvre.
    On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque son père mourut. »  Page 511
  • « – Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir ; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n’est-ce pas ?
    – Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je ? et qui tient son académie à Saint-Mandé ?
    – C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poètes, et nous les enrégimentons au service du roi. »  Page 525

Tome 5

  • « – J’avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.
    – J’ai lu toutes ces notes.
    – Attentivement ?
    – Je les sais par cœur. »  Pages 22 et 23
  • « – Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un autre ami à moi.
    – M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée. »  Page 26
  • « Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres ; nous l’aurons fait riche. »  Page 28
  • « Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau :
    Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
    ……………………
    Et je me sauve à peine au travers du jardin.
    Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. »  Pages 31 et 32
  • « M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans sa Clélie sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments.  Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la Clélie. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la Clélie. »  Page 32
  • « Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les portefeuilles de ses peintres ; il avait cru en vain faire penser à lui. »  Page 34
  • « Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d’artifice ; là, Molière le conduisait au théâtre ; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l’escalier. »  Page 34
  • « Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l’embrassa. »  Page 34
  • « Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l’équivalent. »  Page 44
  • « La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses réserves : il les avait souvent cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique. Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon. »  Page 46
  • « Louis n’avait pas d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il n’avait pas faim.
    M. Fouquet fit bien mieux : il s’était mis à table pour obéir à l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet excès de bonne grâce. »  Page 46
  • « – Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination : j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi.
    – Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants.
    – Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La Fontaine, etc. »  Page 50
  • « – Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis, n’est-ce pas ? beau reste !
    – Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites ! »  Page 54
  • « L’histoire nous dira ou plutôt l’histoire nous a dit les événements du lendemain, les fêtes splendides données par le surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la grande dispute qu’il y eut entre la Cascade et la Gerbe d’Eau, la lutte engagée entre la Fontaine de la Couronne et les Animaux, pour savoir à qui plairait davantage. »  Pages 64 et 65
  • « Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés de la poitrine haletante du roi, on n’entendit plus rien dans la chambre de Morphée. »  Page 81
  • « Cette fureur exaltée, qui s’était emparée du roi à la vue et à la lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu en une fatigue douloureuse.  La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à l’instant même ce qu’elle perd, la jeunesse ne connaît point ces insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Prométhée. »  Page 81
  • « Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s’endormit.
    Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si léger, qui élève le corps au-dessus de la couche, l’âme au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains ; que quelque chose brillait et s’agitait dans le dôme ; que les essaims de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert un visage d’homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans l’attitude d’une méditation contemplative. »  Page 82
  • « – Eh bien ! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez pas ?
    – Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant d’une voix de stentor, parce qu’il n’y a rien à vous répondre, sinon que vous êtes le premier fâcheux, et que M. Coquelin de Volière vous a oublié dans le nombre des siens… »  Pages 84 et 85
  • « Celui qui tenait la lampe marcha le premier ; le roi le suivit ; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diaprée d’autant d’escaliers qu’on en trouve dans les mystérieux et sombres palais d’Anne Radcliffe. »  Page 86
  • « Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire d’Enguerrand de Marigny ? »  Page 103
  • « – Eh bien ! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay ?
    – Ma foi ! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poètes, mais il n’était pas chez lui. »  Page 112
  • « – Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point :   c’est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi ! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route ! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils caressent, qu’ils me font aimer ! La pauvreté ! mais je l’accepte, je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée ; car la pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est pas la prison ! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière ? »  Page 114
  • « – Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu ! Brûler Vaux ! détruire mon palais ! Mais Vaux n’est pas à moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le Brun ; Vaux est à Le Nôtre ; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer Les Fâcheux, Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi. »  Pages 116 et 117
  • « Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel épouvanta Caïn. »  Page 123
  • « – Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je l’homme que je suis ? serais-je un ami véritable si je vous exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus redoutable encore du jeune roi ? L’avoir volé, ce n’est rien ; avoir courtisé sa maîtresse, c’est peu ; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc ! il vous arracherait plutôt le cœur de ses propres mains !
    – Vous ne lui avez rien laissé voir du secret ?
    – J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer à ne pas mourir. »  Page 142
  • « Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même, et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi détrôné. »  Page 154
  • « Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Théophraste, n’avait plus répondu ; mais sa tristesse en avait augmenté de deux nuances. »  Page 215
  • « Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui de Longus.
    Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz. »  Pages 229 et 230
  • « Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.
    Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un pillage ; il donnait tout.
    La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de fournisseurs se payaient sur les offices du duc. »  Page 236
  • « D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi ; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.
    Aussi voyait-on le premier roi du monde, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval d’une ardeur sans seconde, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux. »  Page 285
  • « – Oh ! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères en Épicure ; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais, voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous faisons en ce moment. »  Page 298
  • « À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval, entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux, d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau, rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait chemins aériens, découverte du siècle suivant ; il se rappelait Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la Crète »  Page 347
  • « Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté. »  Page 360
  • « Fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument ! »  Page 454
  • « « Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes… »
    D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
    Le procureur continua imperturbablement :
    « Ils consistent :
    « 1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant… »
    Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur.
    « 2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
    « 3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit :   le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
    « 4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
    « 5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
    « 6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
    « 7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ; »  Pages 493 et 494
  • « Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait pas, et il ne lisait pas. »  Pages 499 et 500
  • « Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne ; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline. »  Pages 513 et 514
  • « LII : Le dernier chant du poème »  Page 530
3 étoiles, G

Gatsby le magnifique

Gatsby le magnifique de F Scott Fitzgerald

Édition le livre de poche, 2013, 222 pages

Roman écrit par F Scott Fitzgerald et publié initialement en 1925 sous le titre anglais « The Great Gatsby ».

Été 1922, Nick quitte son middle-west natal et aménage à New York pour travailler en tant qu’agent de change. Il réussit à se trouver un petit logement à Long Island, non loin de chez sa cousine Daisy et son mari Tom. Son arrivée dans cette société huppée va lui permettre de découvrir cet étrange milieu qu’est celui des gens riches. Le voisin direct de Nick est Jay Gatsby un milliardaire excentrique aux origines douteuses qui possède une immense maison. Malgré la prohibition, Gatsby réussit à donner de somptueuses réceptions qui attirent tout le gratin new-yorkais et où l’alcool coule à flot. Mais qui est ce Gatsby ? d’où vient-il ? Qu’a-t-il fait pour être aussi riche ? Autant de questions sans réponse, sont suffisantes pour créer toutes sortes de rumeurs sur l’homme. Peu à peu, Nick va se lier d’amitié avec lui et découvrir qui il est réellement.

Une histoire intéressante qui manque toutefois de sentiment et de rythme. Le style descriptif utilisé par l’auteur ne fait malheureusement pas justice aux années 1920 qui sont étiquetées comme étant les années folles et les années de la démesure. Le texte est bien écrit, le style y est élégant mais la rectitude grammaticale n’est pas tout pour créer un bon roman. Les personnages principaux sont intéressants mais il est difficile de s’y attacher car ils ne sont présentés que de façon superficielle et leurs évolutions émotionnelles est quasi absentes. Pour les autres personnages, l’auteur se contente de nous narrer leurs noms et leurs interrelations, sans plus, lorsqu’ils sont présents aux grandes fêtes données par Gatsby. Ce texte se rapproche plus d’une chronique du monde des gens riches et vaniteux de l’époque que d’un roman, malgré une histoire avec un fort potentiel en émotion. Une lecture intéressante et divertissante malgré la froideur de la présentation. Dommage que ce roman ne nous fasse pas vivre l’effervescence des années folles.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 juillet 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Quand je suis revenu de la côte-Est, à l’automne dernier, j’aurais presque souhaité que le monde soit en uniforme et se tiennent à jamais dans une sorte de gardez-vous moral. J’étais saturé de plongées chaotiques et d’aperçus privilégiés à l’intérieur du cœur humain. Seul Gatsby, l’homme qui donne son nom à ce livre, échappait à cette réaction – Gatsby qui présente pourtant tout ce que je méprise le plus sincèrement. »  Page 12
  • « Cette sensibilité n’a rien à voir avec l’émotivité apathiques qu’on nomme pompeusement « tempérament créatif ». C’est un donc prodigieux pour l’espoir, une attitude au romanesque que je n’avais encore rencontrée chez personne, et que je ne pense pas rencontrer de nouveau. »  Page 12 et 13
  • « Alors, grâce au soleil, aux brusques flambées de feuillage qui dévoraient les arbres à la vitesse d’un film en accéléré, j’ai retrouvé cette assurance familière : la vie reprend toujours avec le début de l’été.
  • Je vais tant de livre à lire et tant d’énergie à puiser dans ces effluves de renouveau. J’ai acheté une douzaine d’ouvrage, traitant de la banque, du crédit, des placements boursiers. Alignés sur mon étagère, dans leur reliure rouge et or, ils ressemblaient à une monnaie flambant neuve, frappée à mon intention, pour me permettre d’accéder aux secrets aurifères connus des seuls Midas, Mécène et Morgane. Mais j’étais parfaitement décidé à lire d’autres livres. À l’université, j’étais plutôt un « littéraire » – j’ai même écrit pendant un an quelques éditoriaux définitifs et pontifiants pour le Yale News – et c’était le moment ou jamais de réveiller ce genre d’intérêt, d’en nourrir mon existence, pour devenir le plus restreint de tous les spécialistes, ce qu’on appelle « un homme accompli ». »  Page 15
  • « – En t’écoutant, Daisy, j’ai l’impression d’être un barbare, un paria la civilisation. Pourquoi ne parles-tu pas de mousson ou de chose de cet ordre?
    Je croyais cette remarque anodine, mais Tom la saisie au bond d’une façon imprévue.
    – La civilisation cours à sa ruine! Rugit-il avec virulence. Je suis un affreux pessimisme par rapport à ce qui se passe. As-tu lu the Rising of Coloured Empires, d’un certain Goddard ?
    – N… non, ai-je répondu, stupéfait par son ton de voix.
    – C’est un livre excellent. Tout le monde devrait l’avoir lu. L’idée c’est que la race blanche doit être sur ses gardes, sinon elle finira par… oui, par être engloutie. Une thèse scientifique, fondée sur des preuves irréfutables.
    – Tom réfléchis de plus en plus, soupira Daisy, avec une tristesse inattendue. Il dévore de très gros livres, remplis de mots interminables. Quel était ce mot, déjà, qui…
    – Ce sont des livres scientifiques, répéta Tom, en lui jetant un regard agacé. L’auteur connaît son sujet à fond. Nous sommes la race dominante. Notre devoir est d’interdire aux autres races de prendre le pouvoir. »  Page 25
  • « – Quant à Tom, le fait qu’il ait trouvé « quelqu’un d’autre à New York » me paraissait beaucoup moins surprenant que de le savoir déprimé par la lecture d’un livre. »  Page 34
  • « De vieux numéros du Town Tattle étaient empilés sur une petite table, avec un exemplaire de Simon Called Peter et divers magazines à scandale de Broadway. »  Page 43
  • « Assise sur les genoux de Tom, Mrs Wilson téléphona d’abord à plusieurs personnes; puis les cigarettes vinrent à manquer; je descendis en acheter au drugstore du coin; quand je suis remonté, ils avaient disparu; j’ai donc gagné sans bruit le living-room, et j’ai lu un chapitre du Simon Called Peter. Le texte devait être nul, ou l’alcool déformait tout, mais je n’ai pas compris un mot. »  Page 43
  • « … Plus tard, je me trouve au pied de son lit, lui en sous-vêtements au milieu des draps, et il feuillette un impressionnant portfolio.
    – La belle et la bête… Solitude… Vieux cheval de labour … Brooklyn Bridge… »  Page 53
  • « Nous avons poussé à tout hasard une porte imposante, et nous nous sommes trouvés dans une vaste bibliothèque, style gothique anglais, décorer de panneaux de chêne sculpté, transportés sans doute, un à un, de quelques manoir en ruines du Vieux Continent.
    Un homme bedonnant, dans la cinquantaine, le nez chaussé d’énormes lunettes qui lui donnaient un regard de hibou, était assis, manifestement ivre, sur le coin d’une longue table et regardait les rayonnages avec une application chancelante. Il fit un brusque demi-tour en nous entendante, et toisa Jordan des pieds à la tête.
    – Ça vous dit quoi ? demanda-t-il à brûle pourpoint.
    – Quoi ?
    – Tout ça.
    Il agita la main en direction des rayonnages.
    – Pas la peine d’aller vérifier, faites-moi confiance. J’ai vérifié. Ils sont vrais.
    – Les livres ?
    Il hocha le menton.
    – Tout ce qu’il y a de plus vrai. Avec des pages, et tout. J’ai cru que c’était du trompe-l’œil, de fausses reliures en carton. Avec des pages, et… Attendez Je vous montre…
    Persuadé que nous étions d’un scepticisme irréductible, il plongea vers l’un des rayonnages, et sortit le tome I des Stoddard Lectures.
    – Regardez ! s’écria-t-il avec jubilation. C’est imprimé, c’est authentique. Il m’a eu. Cet homme-là, c’est un grand metteur en scène. Digne de notre Belasko de Broadway. Un triomphe. Quelle conscience professionnelle ! Quel réalisme ! On sait même où il faut s’arrêter. Aux pages qui ne sont pas coupées. Vous cherchez quoi, au fait ? Vous espérez quoi ?
    Il me reprit le livre et le remit en place, en murmurant qu’une seule brique enlevée pouvait faire s’effondrer l’ensemble. »  Pages 61 et 62
  • « – J’ai été amené par une femme qui s’appelle Roosevelt. Mrs Claud Roosevelt. Vous connaissez ? Je l’ai rencontré quelqu’un par, la nuit dernière. Ça fait une semaine que je suis ivre, alors, pour cuvée tranquille, j’ai pensé que m’enfermer dans une bibliothèque, ça aiderait.
    – Ça aide?
    – Ça a l’air. Mais c’est un peu tôt pour savoir. Ça fait une heure que je suis là. Je vous ai dit pour les livres? Ils sont…
    – Vous avez dit. »  Pages 62 et 63
  • « Gatsby, l’œil absent, feuilletait un exemplaire d’Economics, de Henry Clay, sursautait à chaque pas que ma Finlandaise faisait dans la cuisine, et observait de temps en temps mes vitres embuées, comme si d’invisibles et terrifiants événements se déroulaient à l’extérieur. »  Page 107
  • « Je n’avais rien à regarder sous cet arbre, sinon la vaste demeure de Gatsby, ce que je fis pendant une bonne demi-heure, avec une ferveur égale à celle de Kant face à son clocher. »  Page 111
  • « Les rumeurs les plus farfelues s’attachaient à lui comme par réflexe – tel ce « pipe-line souterrain » qui aurait importé en fraude de l’alcool canadien – et l’on répétait avec insistance qu’il n’habitait pas une maison, mais un bateau camouflé en maison, et qu’il cabotait en secret entre les rives de Long Island. Pour quelle raison ce genre de fable comblaient-elles d’aide James Gatz, originaire de Dakota du Nord, n’est pas facile à expliquer. »  Pages 123 et 124
  • « C’est au moment où la curiosité dont il était l’objet devenait la plus vive que Gatsby renonça, un certain samedi soir, à illuminer ses jardins – et sa carrière de Trimalcion prit fin aussi mystérieusement qu’elle avait commencé. »  Page 141
  • « Il semblait hésiter à ranger cette photographie. Il insistait pour que je la regarde. Il a fini par la remettre dans son portefeuille, et il a sorti de sa poche un exemplaire très défraîchi d’un livre intitulé : Hopalong Cassidy.
    – Regardez. Un livre qu’il lisait quand il était tout jeune. Ça éclaire bien des choses.
    Il a ouvert le livre, et m’a montré la dernière page. Elle portait les mots : EMPLOI DU TEMPS, suivis d’une date : 12 septembre 1906. Et en dessous :
    Lever……… 6h00
    Haltères et pieds au mur……….6h15 – 6h30
    Étude électricité etc. ………..7h15 – 8h15
    Travail………. 8h30 – 16h30
    Base-ball et sport……….16h30 – 17h00
    Exercices d’élocution, self-control, maîtrise du maintien……….17h00 – 18h00
    Étude inventions qu’il faudrait encore inventer……….19h00 – 21h00
    RÉSOLUTIONS GÉNÉRALES
    Ne pas perdre mon temps chez Shafters ou [nom illisible]
    Pas fumer ni chiquer
    Bain tous les deux jours
    Lire chaque semaine un livre ou un journal qui enrichit l’esprit
    Économiser chaque semaine 5 [biffé] 3 dollars.
    Être plus gentil avec mes parents
    – J’ai trouvé ce livre par hasard, a dit le vieil homme. Ça éclaire bien les choses, vous ne trouvez pas ?
    – Ça les éclaire très bien.
    – Jimmy voulait toujours se dépasser lui-même. Il prenait sans cesse des résolutions sur un point ou un autre. Vous avez remarqué ce qu’il a noté à propos de s’enrichir l’esprit ? Il a toujours été très fort pour ça. Un jour il m’a dit que je me goinfrais comme un porc, et je l’ai giflé.
    Il hésitait à refermer le livre, relisait chaque phrase à voix haute en me regardant avec insistance. Peut-être attendait-il que je recopie cette liste pour mon usage personnel. »  Pages 213 et 214
  • « Au moment où nous franchissions le portait, j’ai entendu une voiture s’arrêter, et quelqu’un qui pataugeait dans le sol boueux pour nous rejoindre. J’ai tourné la tête. C’était l’homme au regard de hibou que j’avais découvert, trois mois plus tôt, dans la bibliothèque de Gatsby, en extase devant ses livres. »  Page 215
3 étoiles, P, S

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose de Daniel Pennac.

Édition Folio, publié en 1997, 322 pages

Troisième volet de la saga Malaussène de Daniel Pennac paru initialement en 1990.

La saga Malaussène, tome 3, La petite marchande de prose

À la suite du départ de sa mère avec l’inspecteur Pastor, Benjamin se retrouve encore un fois responsable de ses frères et sœurs. Afin de faire vivre cette petite marmaille, il poursuit son boulot de bouc émissaire aux Éditions du Talion. Mais il en a marre de ce travail infecte. À tous les jours, il doit recevoir les auteurs qui ne sont pas retenu pour l’édition et affronter leurs désillusions et leurs colères. Lorsqu’il rencontre la reine Zabo pour démissionner, elle lui offre un nouveau travail. Il devra incarner aux yeux du public l’auteur à succès J.L.B. qui désire garder son anonymat. Aux prises avec des problèmes personnels, notamment avec sa copine Julie et avec sa sœur Clara, Benjamin n’en mène pas large et est déprimé. Par intérêt pour la fratrie, il finit par accepter l’offre de son employeur malgré les pressions de son entourage. Mais la réalité va vite le rattraper car cette décision va le mener au-devant de gros ennuis. Entant que personnificateur de J.L.B., sa route va croiser celle d’un dangereux tueur et celle du commissaire Coudrier.

Une histoire abracadabrante digne de cette saga. Dans ce tome, l’auteur nous présente un autre récit complètement absurde. Cette fois, c’est dans le milieu de la littérature et de l’édition que se passe l’action. L’intrigue est somme toute intéressante et divertissante avec l’humour particulier de Pennac. Malheureusement, ce roman a du mal à démarrer et manque cruellement de rythme et de nouveauté. Mais, c’est avec joie que l’on retrouve les Malaussène qui sont des personnages hauts en couleur et attachants. En revanche, ils laissent une vague impression qu’ils n’ont pas évolué avec le temps, étant donné qu’au fil des tomes leurs réactions et leurs schèmes de pensée n’ont pas changé. L’auteur nous présente de façon exhaustive les origines obscures du personnage de la reine Zabo. Cette présentation fait en sorte d’alourdir le texte et que Benjamin est absent une bonne partie du roman. Ce tome séduit moins que les deux précédents car l’effet de surprise est passé. Une lecture inégale, entre l’action qui nous transporte et certaines longueurs qui freinée subitement notre enthousiasme. Un roman qui se lit avec plaisir tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 26 avril 2017

La littérature dans ce roman :

  • « Puis, armé du cendrier à pied que sa demi-sphère plombée faisait gracieusement osciller depuis les années cinquante, il attaqua méthodiquement la bibliothèque d’en face. Il s’en prenait aux livres. Le pied de plomb faisait des ravages épouvantables. Ce type avait l’instinct des armes primitives. À chaque coup qu’il portait, il poussait un gémissement de gosse, un de ces cris d’impuissance qui doivent composer la musique ordinaire des crimes passionnels : j’écrase ma femme contre le mur en pleurnichant comme un marmot.
    Les livres s’envolaient et tombaient morts.
    Il n’y avait pas trente-six façons d’arrêter le massacre.
    Je me suis levé. J’ai saisi à pleines mains le plateau de café que Mâcon m’avait apporté pour amadouer mes précédents râleurs (une équipe de six imprimeurs que ma sainte patronne avait réduits au chômage parce qu’ils avaient livré six jours trop tard) et j’ai balancé le tout dans la bibliothèque vitrée où la reine Zabo expose ses plus belles reliures. »  Pages 5 et 6
  • « Et je lançai par-dessus sa tête le presse-papiers de cristal que m’avait offert Clara pour mon dernier anniversaire. Le presse-papiers, une tête de chien qui ressemblait vaguement à Julius (pardon Clara, pardon Julius), fit éclater le visage de ce vieux Talleyrand-Périgord, fondateur occulte des Éditions du Talion en un temps où, comme aujourd’hui, tout le monde avait besoin de papier pour régler ses comptes avec tout le monde. »  Page 6
  • « La porte s’est ouverte sur la secrétaire Mâcon et sur mon ami Loussa de Casamance, un Sénégalais d’un mètre soixante-huit, qui a des yeux de cocker et les jambes de Fred Astaire et qui est, de loin, le meilleur spécialiste en littérature chinoise de toute la capitale. »  Page 7
  • « J’en ai profité pour poser la question dont je connaissais la réponse :
    — On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
    — Pour la sixième fois. »  Page 8
  • « — Comment vous appelez-vous ?
    Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre “Pitié ! hoqueta-t-il à reculons”, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? » »  Page 8
  • « Total, on avait renvoyé le manuscrit sans le lire, j’avais signé le refus de mon nom, et le gars avait failli mourir de chagrin dans mes bras après avoir transformé mon bureau en terrain vague.
    — Vous ne l’avez même pas lu, n’est-ce pas ? J’avais mis les pages 36, 123 et 247 à l’envers, elles y sont toujours. »  Page 9
  • « Je ne crois en rien, bordel, je sais seulement que la machine à écrire est fatale aux enfantillages, que le papier blanc est le suaire de la connerie, et qu’il n’est pas né celui qui vendra cette camelote à la reine Zabo. C’est le scanner du manuscrit, cette femme-là, il n’y a qu’une chose au monde qui la fasse vraiment chialer : le martyre du subjonctif imparfait. »  Page 9
  • « Il a cinquante balais bien serrés, et ça fait trente ans au moins qu’il se donne tout entier à la littérature, ces gars-là sont capables de tout quand on essaie de cisailler leur plume ! »  Page 9
  • « Je me suis agenouillé devant un classeur métallique qui a baissé le rideau au premier tour de clef. Il était bourré de manuscrits jusqu’à la gueule. J’ai pris le premier qui m’est tombé sous la main et je lui ai dit :
    — Prenez ça.
    C’était intitulé Sans savoir où j’allais et c’était signé Benjamin Malaussène.
    — C’est de vous ? me demanda-t-il quand j’eus refermé le classeur.
    — Oui, tous les autres aussi. »  Pages 9 et 10
  • « Il regardait le manuscrit d’un air perplexe.
    — Je ne comprends pas.
    — C’est pourtant simple, dis-je, on m’a refusé tous ces romans beaucoup plus souvent que le vôtre. Je vous donne celui-ci parce que c’est mon dernier-né. Peut-être pourrez-vous me dire ce qui cloche là-dedans. Moi, j’adore. »  Page 10
  • « — Vous avez renvoyé à un pauvre mec un manuscrit que vous n’avez même pas lu, et c’est moi qui viens de payer la facture.
    — Oui, je sais, Mâcon m’a prévenue. Elle était toute chamboulée, la pauvre petite. Il vous a fait le coup de la page à l’envers ? »  Page 12
  • « — Virer Mâcon ? c’est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous avez déjà foutu six imprimeurs au chômage, aujourd’hui, ça ne vous suffit pas ?
    — Écoutez, Malaussène…
    La patience de celle qui estime ne pas avoir d’explication à fournir.
    — Écoutez-moi bien ; non seulement vos imprimeurs m’ont rendu l’album avec six jours de retard, mais en plus ils ont essayé de me rouler. Sentez-moi ça !
    Sans crier gare, elle m’a ouvert un bouquin sous le pif : le genre grand luxe anniversaire, Vermeer de Delft plus vrai que nature, hors de prix et jamais lu, pure bibliothèque de chirurgien-dentiste.
    — Très joli, dis-je.
    — On ne vous demande pas de regarder, Malaussène, on vous demande de sentir. Qu’est-ce que vous sentez ?
    Ça sentait bon le livre neuf, le croissant chaud de l’éditeur.
    — Ça sent la colle et l’encre fraîche.
    — Pas si fraîche que ça, justement ; quelle encre ?
    — Pardon ?
    — De quelle encre s’agit-il ?
    — Arrêtez votre cirque, Majesté, comment voulez-vous que je sache ?
    — De la Venelle 63, mon garçon. Dans sept ou huit ans, elle produira de jolis reflets roux autour des lettres et le bouquin sera foutu. Une saloperie chimiquement instable. Ils devaient avoir un vieux stock, ils ont essayé de nous refaire. Mais dites-moi, comment vous êtes-vous débarrassé de votre forcené, vous ? Parti comme il l’était, il aurait dû vous massacrer !
    Changement de sujet à vue, c’était sa méthode : affaire classée, affaire suivante.
    — Je l’ai transformé en critique littéraire. Je lui ai refilé un manuscrit non réclamé en lui disant qu’il était de moi. Je lui ai demandé son avis, des conseils… J’ai renversé la vapeur.
    (Mon truc favori, en fait. Et c’était moi qui recevais des lettres d’encouragement de la part des auteurs dont je refusais les romans : « Il y a bien de la sensibilité dans ces pages, monsieur Malaussène ! Vous y arriverez un jour, faites comme moi, persévérez, l’écriture est une longue patience… » Je répondais par retour du courrier, je disais toute ma gratitude.)  Pages 13 et 14
  • « Elle me l’avait expliqué trente-six fois : parce que j’étais, selon elle, un bouc émissaire-né, que j’avais ça dans le sang, un aimant à la place du coeur, qui attirait les flèches. Mais, ce jour-là, elle en rajouta :
    — Pas seulement, Malaussène, il y a autre chose : la compassion, mon garçon, la compassion ! Vous avez un vice rare : vous compatissez. Vous souffriez, tout à l’heure, à la place du géant infantile qui pulvérisait mon mobilier. Et vous compreniez si bien la nature de sa douleur que vous avez eu l’idée de génie de transformer la victime en bourreau, l’écrivain rejeté en critique tout-puissant. C’est exactement ce dont il avait besoin. Il n’y a que vous pour sentir des choses aussi simples. »  Page 15
  • « — Vous êtes le seul de mes employés à m’appeler ouvertement Majesté – les autres le font en coulisse – et vous voudriez que je me passe de vous ?
    — Écoutez, j’en ai marre, je m’en vais, c’est tout.
    — Et les livres, Malaussène ?
    Elle a hurlé ça en bondissant sur ses pieds.
    — Et les livres ?
    D’un vaste geste elle a désigné les quatre murs de sa cellule. Les murs étaient nus. Pas un seul bouquin. Pourtant, c’était comme si nous étions tout soudain plongés au coeur de la Bibliothèque nationale.
    — Vous avez pensé aux livres ?
    La rage rouge. Les yeux lui jaillissaient de la tête. Lèvres violettes et gros poings tout blancs. Au lieu de me dissoudre dans mon fauteuil, j’ai sauté moi aussi sur mes pieds et j’ai gueulé à mon tour :
    — Les livres, les livres, vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Citez-m’en un !
    — Quoi ?
    — Citez-moi un livre, un titre de roman, n’importe lequel, un cri du coeur, allez !
    Elle a eu quelques secondes de stupeur suffoquée, une hésitation qui lui fut fatale.
    — Vous voyez, triomphai-je, vous n’êtes même pas fichue de m’en sortir un ! Vous m’auriez dit Anna Karenine ou Bibi Fricotin, je serais resté. »  Pages 16 et 17
  • « Je n’avais pensé qu’à ça toute la journée. « Demain, Clara épouse Clarence. » Clara et Clarence… tête de la reine Zabo si elle avait trouvé ça dans un manuscrit ! Clara et Clarence ! Même la collection Harlequin n’oserait pas un cliché pareil. »  Page 19
  • « Quand ce gommeux de Deluire était venu râler parce que la mise en place de ses bouquins ne se faisait pas assez vite dans les librairies d’aéroport (c’est que les libraires n’en veulent plus, pauvre nul, t’as bouffé ton pain blanc en te pavanant à la télé au lieu d’aiguiser sagement ta plume, tu piges pas ça ?), c’est à Clara que je pensais. »  Pages 19 et 20
  • « Dehors, comme Julius et moi marchions, tout sottement gonflés de cette victoire-défaite, Loussa de Casamance, mon ami en édition, avait glissé près de nous sa camionnette rouge, pleine de bouquins chinois dont il inondait Les Herbes sauvages du nouveau Belleville, et nous avait chargés. »  Page 20
  • « — Faire à la reine Zabo le coup du livre parmi les livres, disait Loussa, ce n’est pas très loyal, si tu veux mon avis.
    Loussa était un inconditionnel paisible de la reine Zabo. Et il ne haussait jamais le ton.
    — « Citez-m’en un… un seul », une petite ruse d’avocat marron que tu as eue là, Malaussène, rien de plus.
    Il avait raison. Flanquer l’autre en état de stupeur et profiter de la paralysie pour l’estoquer, ce n’était pas très joli. »  Page 21
  • « Quant au second flic, l’inspecteur Van Thian, un Franco-Vietnamien au bord de la retraite, il a bloqué trois balles dans cette chasse à l’égorgeur et traîne une convalescence heureuse parmi nous. Tous les soirs, il raconte aux enfants un chapitre de cette aventure. C’est un conteur troublant : il a la tête d’Hô Chi Minh avec la voix de Gabin. Les enfants l’écoutent, assis dans leurs plumards superposés, les narines écarquillées par le parfum du sang et l’âme arrondie par les promesses de l’amour. Le vieux Thian a intitulé son récit La Fée Carabine. »  Page 23
  • « Autre sujet de surprise : après qu’un vieux maton, discret comme un chat de musée, nous a conduits à la cellule de Stojilkovicz, celui-ci refuse de nous recevoir. Brève vision par l’entrebâillement de sa porte : une petite piaule carrée, au sol jonché de papiers froissés, d’où émerge une table de travail croulant sous les dictionnaires. Stojilkovicz a entrepris de traduire Virgile en serbo-croate pendant sa détention, et les quelques mois qu’on lui a collés n’y suffiront pas. »  Page 23
  • « Qu’une prison ressemblât si peu à une taule chamboulait mon système de valeurs. Et je n’aurais pas été autrement étonné si le taxi diesel qui nous attendait à la sortie se fût métamorphosé en un carrosse de cristal tiré par cette race de chevaux ailés qui ne produisent jamais de crottin.
    C’est alors que le prince charmant nous apparut.
    Debout, long et droit, un livre à la main, au bout du couloir, sa tête blanche éclaboussée d’or par un rayon oblique. »  Page 24
  • « Ouais… la conviction de Saint-Hiver étant qu’un assassin est un créateur qui n’a pas trouvé son emploi (les italiques sont de lui), il a eu l’idée de cette prison, dans les années soixante-dix. Juge d’instruction d’abord, juge d’application des peines ensuite, il a mesuré les dégâts de la taule ordinaire, a imaginé le remède, l’a doucement imposé à sa hiérarchie, et voilà, ça marche… depuis près de vingt ans, ça marche… conversion de l’énergie destructrice en volonté de création (les italiques sont toujours de lui)… une soixantaine de tueurs métamorphosés en artisses (la prononciation est de mon frère Jérémy).
    — Un coin peinard où prendre ma retraite, en somme.
    Loussa rêvait.
    — Le reste de ma vie à traduire le Code civil en chinois. Qui dois-je assassiner ? »  Page 25
  • « — C’est un nom venu des îles, ça, de la Martinique, peut-être. Au fond, ajouta-t-il avec malice, je me demande si ce n’est pas ce qui te défrise le plus, que ta soeur épouse un nègre blanc…
    — J’aurais préféré qu’elle t’épouse toi, Loussa, nègre noir, avec ta littérature chinoise dans ta camionnette rouge. »  Pages 26 et 27
  • « Le vieux Thian leur a raconté un chapitre de sa Fée Carabine. Jérémy s’en est endormi la bouche ouverte, et le Petit a oublié d’ôter ses lunettes. »  Page 30
  • « — Oui…, a fait Saint-Hiver tout pensif, l’étrange étant que personne ne se soit demandé ce qu’ils désiraient tant faire reconnaître.
    — Personne avant toi, a précisé Clara en rougissant.
    Toutes les bouches ouvertes semblaient dire : « encore, encore », et Clara écoutait Clarence comme une épouse qui nourrit sa passion de femme à cette passion d’homme. Oui, dans les grands yeux de Clara, j’ai vu, ce soir-là, défiler la cohorte des épouses exemplaires, les Martha Freud, les Sofia Andreïevna Tolstoï, astiquant pour la postérité les cuivres du génial mari. »  Page 32
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit que j’ai fait une interview d’A. S. Neill, à Summerhill, dans le temps ?
    Non, elle ne m’a jamais dit ça. Elle parle peu de son boulot, Julie. Et c’est tant mieux, parce qu’elle passe tellement de temps à courir le monde pour écrire ses papiers que si elle se mettait aussi à me raconter le comment, la vie serait ailleurs.
    — Eh bien, je me rappelle aujourd’hui qu’il m’a parlé de Saint-Hiver.
    — Sans blague ? Saint-Hiver est allé voir A. S. Neill à Summerhill ?
    — Oui, un juge français qui se proposait d’appliquer aux délinquants majeurs les méthodes que lui-même utilisait avec les gosses. »  Page 42
  • « — Et qu’est-ce qu’il en pensait, A. S. Neill, du beau Clarence ?
    — Il se demandait si son projet allait réussir. Il en doutait, je crois. Pour lui, la réussite dans ce genre d’institutions tenait moins à une question de méthode qu’à la personne responsable.
    — Oui, madame, y’a pas de pédagogie, y’a que des pédagogues. »  Page 43
  • « Si je me souvenais de Chabotte… l’inventeur de la petite moto à deux poulets, celui de derrière armé d’un long bâton. La plupart des têtes cabossées qui venaient se faire soigner à la maison, dans les années 70, on les devait au bâton motorisé de Chabotte.
    — Faire avaler à un Chabotte qu’avec un peu de doigté on peut transformer Landru en Rembrandt, ça ne doit pas être évident. »  Page 43
  • « — Écoutez vous-même, Malaussène, la matinée est largement entamée. Et d’abord, ceci : chaque fois que vous vous éloignez de moi – l’année dernière pendant votre congé de maladie bidon et avant-hier soir après m’avoir filé votre prétendue démission –, vous êtes victime d’emmerdements incontrôlables, un tourbillon d’horreurs, vrai ou faux ?
    (Vu comme ça, c’est plutôt vrai, faut admettre…)
    — Le hasard, Majesté.
    — Hasard, mon oeil. En plaquant les Éditions du Talion, vous sortez de votre nid et la vie vous descend en plein vol.
    Drôle d’image, le nid, pour une maison d’édition. Un éditeur, c’est d’abord des couloirs, des angles, des niveaux, des souterrains et des soupentes, l’inextricable alambic de la création : l’auteur se pointe côté porche, tout frémissant d’idées neuves, et ressort en volumes, côté banlieue, dans un entrepôt, cathédrale dératisée. »  Page 58
  • « Est-ce qu’il continue de traduire paisiblement Virgile dans la tôle de Saint-Hiver, oncle Stojil ? M’est avis que la révolte des prisonniers et l’assassinat du patron ont dû flanquer un drôle de courant d’air dans son Gaffiot ! »  Page 59
  • « Je lui dis tout ce que j’en sais, c’est-à-dire fort peu de chose : sa rencontre avec Clara, son enthousiasme pour sa mission, sa volonté de ne pas ouvrir Champrond aux regards de la modernité, son passage à Summerhill, à l’université Stanford de Palo Alto, ses discours sur le behaviourisme, le comportementalisme, sa connaissance de l’oeuvre de Makarenko, tout ce qu’il m’a dit, en somme… »  Page 67
  • « Et s’il était vrai, après tout, qu’une maison d’édition eût quelque chose d’un nid ? Pas un nid douillet, bien sûr, becs et griffes, évidemment, et d’où l’on peut tomber (qui a jamais passé sa vie entière dans un nid ?) mais un nid tout de même, un nid de feuilles et d’écritures, inlassablement chipées à l’air du temps par des Zabo z’au long bec, un nid séculaire de phrases tressé, où piaille l’insatiable couvée des jeunes espoirs, toujours tentés d’aller nicher ailleurs, mais ouvrant grand leur bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?
    — Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis bien obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?
    La reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut-il dire dans son filet ?
    — Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
    — Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.
    — C’est un jeune écrivain bien français ; pour l’instant il n’a encore que des idées qu’il prend pour des émotions, mais je ne désespère pas de lui faire raconter une histoire. J’ai un sacré projet pour vous, Malaussène. »  Page 71
  • « Le café des Éditions du Talion est du genre café d’entreprise. Un franc vingt dans la fente et un gobelet brûlant entre les doigts, qui ne pèse plus rien quand il est vide… un gobelet-écrivain, en somme, qui a intérêt à s’épuiser lentement – la poubelle est toute proche.
    Loussa, Calignac et Gauthier nous attendent. Le jeune Gauthier blêmit à la vue de Julius le Chien qui, en effet, va lui visser son museau entre les fesses avant que j’aie pu le rappeler à l’ordre. Ça ne rate jamais. Qu’est-ce que ce normalien dévoyé dans le commerce des livres peut bien répandre comme fumet ? Calignac, le directeur des ventes, se marre à sa franche façon de rugbyman et ouvre une fenêtre pour laisser le champ libre aux senteurs juliennes. »  Page 72
  • « — Pas mal, Malaussène. Et maintenant, si je vous dis « Babel » en y ajoutant deux initiales : J.L. Babel. J.L.B., à quoi pensez-vous ?
    — J.L.B. ? Notre J.L.B. maison ? Notre machine à bestsellers ? Notre poule aux encriers d’or ? Il me fait penser à mes soeurs.
    — Pardon ?
    — À Clara et à Thérèse, deux de mes soeurs.
    Et à Louna, aussi, la troisième, l’infirmière. J.L.B. est l’auteur préféré de mes soeurs. Quand Louna a rencontré Laurent, son toubib de mari, il y a quelques années, je leur ai prêté ma chambre, ils se sont mis au pieu et n’ont émergé qu’un an et un jour plus tard. Une année d’amour à plein temps. D’amour et de lecture. Je leur montais tous les matins leur provision de bouffe et de bouquins, Clara et Thérèse redescendaient tous les soirs les assiettes sales et les livres lus. Parfois, elles tardaient. Comme elles avaient leurs devoirs à faire, je grimpais les chercher et je trouvais les deux petites couchées entre les deux grands, Louna leur servant à voix haute de larges tranches de J.L.B :
    À peine la nurse Sophia se fut-elle retirée
    avec le petit Axel-Jules, qu’en un même élan,
    Tania et Serguéi s’enroulèrent pour de
    somptueuses retrouvailles. Il était dix-huit
    heures douze. Trois minutes encore, et Serguéi
    serait majoritaire dans la National Balistic
    Company.
    C’est ça, J.L. Babel (J.L.B. pour ses lecteurs), l’écrivain beurré des deux côtés, que les amants trempent dans leur cacao du matin et sur qui Madame Bovary s’endort tous les soirs. Et c’est la plus grosse production des Éditions du Talion ; notre salaire à tous.
    — Quatorze millions de lecteurs par titre, Malaussène !
    — Qui se foutent de votre opinion…
    — Ce qui nous donne cinquante-six millions de lecteurs si on multiplie par le coefficient 4 des livres prêtés, ajoute Calignac dont toutes les lampes se sont soudain allumées.
    — Dans vingt-sept pays et quatorze langues, précise Gauthier.
    — Sans parler du marché soviétique en train de s’ouvrir, perestroïka oblige…
    — Je commence à le traduire en chinois, conclut mon pote Loussa qui ajoute, avec un certain fatalisme : Il n’y a pas que la littérature, dans la vie, petit con, yŏu shangyé, il y a le commerce.
    Un certain succès commercial, en effet. Dû en grande partie à une trouvaille de la reine Zabo : l’anonymat de l’auteur. Car personne, en dehors de Sa Majesté, ne sait, autour de cette table, qui est le véritable J.L.B. Le nom des Éditions du Talion ne figure même pas sur les grandes couvertures glacées. Trois initiales italiques et majuscules en haut de chaque livre, J.L.B., et trois petites initiales en bas, j.l.b., ce qui donne à penser, bien sûr, que J.L.B. édite J.L.B., que son génie ne doit rien à personne… un self-made-man pareil à ses héros, roi de lui-même comme des circuits de distribution, qui a construit sa propre tour, et qui, de très haut, nargue le Très-Haut. Mieux qu’un nom, plus qu’un prénom, J.L.B. s’est fait des initiales, trois lettres lisibles dans n’importe quelle langue. Et la patronne de gonfler son triple jabot sur son corps de brindille :
    — Mes enfants, le secret est le carburant du mythe. Tous ces messieurs de la finance que décrivent les romans de J.L.B. se posent la même question : qui est-il ? qui donc les connaît si bien pour les décrire si juste ? Cette émulation par la curiosité se répercute jusqu’aux couches du tout petit commerce et n’est pas pour rien dans notre chiffre de vente, croyez-moi !
    Lequel chiffre claque, comme un étendard :
    — Près de deux cents millions d’exemplaires vendus depuis 1972, Malaussène. Café ?
    — Volontiers. »  Pages 73 à 75
  • « — Malaussène, nous allons frapper un grand coup pour la sortie du prochain J.L.B.
    — Un grand coup, Majesté ?
    — Nous allons dévoiler son identité !
    Ne jamais contredire la patronne en état d’inspiration.
    — Excellente idée. Et qui est-ce, J.L.B. ?
    Un temps.
    — Buvez votre café, Malaussène, le choc va être rude.
    La vie vaudrait-elle d’être vécue sans une bonne mise en scène ? Et l’art de la mise en scène, mesdames et messieurs, n’est-ce pas ce qui, parmi quelques milliards de détails, distingue l’homme de la bête ? Je suis censé tomber sur le cul en apprenant l’identité du prolifique J.L.B. ? Soit. Composonsnous donc le visage assoiffé de l’impatience. Ne pas s’ébouillanter la glotte, néanmoins. Siroter le café. Tout doux…
    Ils attendent sagement, autour de la table. Il m’observent, et moi, je revois ma Clara, la pauvrette, il y a deux ou trois ans, lire en cachette un pavé de J.L.B. alors que je tentais de l’initier à Gogol, Clara sursautant, planquant le livre, moi tout honteux de la surprendre, tout merdeux d’avoir engueulé Laurent et Louna, d’avoir joué l’intelligent, l’esprit fort… Mais lis donc ce que tu voudras, ma Clarinette, lis ce qui te tombe sous l’oeil, ne te soucie pas du grand frère, ce n’est pas à lui de faire le tri de tes plaisirs, c’est ta vie qui triera, le tamis bien serré de tes petites envies.
    Voilà. Café bu.
    — Alors, c’est qui, J.L.B. ? »  Pages 75 et 76
  • « Le repos forcé de ces derniers mois l’a aimablement alourdie. Plus que jamais la robe qui l’enrobe est une promesse de plénitudes. Nue, les traces ocrées de ses brûlures en font une femme léopard. Vêtue, elle reste ma Julie d’il y a trois ans, celle que je me suis décernée, sans une seconde de réflexion, tellement le poids de sa crinière (comme dirait J.L.B.), l’automne pailleté de son regard, la gracieuseté de ses doigts voleurs, le feulement de sa voix, ses hanches et ses mamelles me soufflaient que s’il en existait une pour moi, c’était celle-là et pas une autre. »  Page 77
  • « Thérèse et Jérémy sont un modèle d’amour fraternel. Peuvent pas se souffrir tout en souffrant le plus souvent possible l’un pour l’autre. Le jour où Jérémy s’est retrouvé rôti comme un poulet par l’incendie de son bahut, Thérèse m’a fait son unique crise de culpabilité professionnelle : « Comment est-ce que je n’ai pas su prévoir ça, Benjamin ? » Elle s’arrachait les cheveux, au sens propre, par poignées, comme dans un roman russe. Elle balayait l’espace à grands moulinets de ses bras maigres : « À quoi ça sert, tout ça ? » Elle désignait ses bouquins, ses tarots, ses amulettes et ses grigris. »  Page 79
  • « — Je sais ce qu’il a, Jérémy.
    — Toi, ta gueule !
    En vain. À part ses propres rêves, rien n’effraye le Petit.
    — Il se demande si Thian va nous raconter La Fée Carabine, ce soir.
    Tout le monde a levé la tête et toutes les têtes se sont tournées vers Thian.
    Ne jamais sous-estimer la fiction. Surtout quand elle est sauvagement pimentée de réel, comme La Fée Carabine du vieux Thian. »  Page 80
  • « — Après La Fée Carabine, Thian aura sept gros romans à nous lire, six ou sept mille pages minimum.
    — Six ou sept mille pages !
    Enthousiasme du Petit. Suspicion de Jérémy.
    — Aussi chouettes que La Fée ?
    — Aucune comparaison. Beaucoup mieux.
    Jérémy m’a longuement regardé, un de ces regards qui cherchent à piger comment le prestidigitateur s’y est pris pour transformer le violoncelle en piano à queue.
    — Ah ouais ? Et c’est qui, l’auteur de cette merveille ?
    J’ai répondu :
    — C’est moi. »  Page 81
  • « — Bref, Malaussène, la situation de J.L.B. est florissante, mais on note tout de même un tassement des ventes à l’étranger.
    — Et nous plafonnons à trois ou quatre cent mille en France. »  Page 82
  • « — Il s’agit de frapper un grand coup pour la sortie de son prochain roman. Nous prévoyons un lancement exceptionnel, Malaussène.
    Moi, évidemment, j’en reviens à ma question première :
    — S’il vous plaît, J.L.B., qui est-ce ? Un collectif de la plume ? »  Page 82
  • « Et de m’expliquer, Loussa de Casamance, que J.L.B. est une personne qui, pour l’heure, ne tient pas à devenir quelqu’un. « La niaise manie de son nom » ne le possède pas, comme disait l’autre, tu vois ? Loussa lui-même ne sait pas qui c’est. Il n’y a que la reine Zabo, autour de cette table, pour le connaître personnellement. Un écrivain anonyme, en somme, comme un alcoolique repenti. L’idée me plaît assez. Les couloirs des Éditions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise. Alors, l’écriture anonyme de J.L.B., ma foi, et quel qu’en soit le résultat, ça me paraît honorable. Seulement voilà, le monde d’aujourd’hui est monde d’images, et toutes les études de marché disent clairement que les lecteurs de J.L.B. veulent la tête de J.L.B. Ils la veulent sur les rabats de couverture, ils la veulent sur les affiches de leur ville, dans les pages de leur hebdo et le cadre de leur télé, ils la veulent en eux, épinglée dans leur coeur. Ils veulent la tête de J.L.B., la voix de J.L.B., la signature de J.L.B., ils veulent se payer quinze heures de queue pour une dédicace de J.L.B., et qu’un petit mot tombe dans leur oreille, et qu’un sourire les conforte dans leur amour de lecteurs. Ils sont gens humbles et innombrables, Clara, Louna, Thérèse et quelques millions d’autres, non pas lecteurs précieux et avertis qui aiment à dire : « J’ai lu untel… » mais lecteurs naïvement cubiques qui donneraient leur liquette pour pouvoir dire : « Je l’ai vu. » Et s’ils ne voient pas J.L.B., s’ils ne l’entendent pas causer, si J.L.B. ne leur file pas son opinion télévisée sur la marche du monde et le destin de l’homme, alors, c’est simple, ils l’achèteront de moins en moins, et petit à petit J.L.B., pour n’avoir pas voulu devenir une image, cessera d’être une affaire, notre affaire. » Pages 83 et 84
  • « Ah ! bon ? Parce que je ne suis pas moi-même ?
    — Jamais ! pas une seconde ! tu ne l’as jamais été ! Tu n’es pas le père de tes enfants, tu n’es pas le responsable des coups que tu prends sur la gueule et tu vas jouer le rôle d’un écrivain pourri que tu n’es pas ! Ta mère t’exploite, tes patrons t’exploitent, et maintenant ce salaud… »  Page 85
  • « D’accord, Julie, d’accord, j’irai demain aux Éditions du Talion et j’enverrai la reine Zabo jouer les J.L.B. à ma place. D’ailleurs, c’est peut-être elle J.L.B. ? On comprend mieux pourquoi elle est la seule à le connaître et pourquoi le grand écrivain se refuse à l’objectif : avec sa tête de marmite sur son corps de tisonnier, elle ferait fuir un lecteur aveugle. »  Page 87
  • « — Conditions financières, d’abord. Je veux 1 % sur chaque exemplaire vendu, avec effet rétroactif sur tous les titres dont je devrai revendiquer la paternité. Je veux 5 % des droits étrangers, un chèque par interview, j’impose ma soeur Clara comme photographe exclusive, et je veux, bien entendu, conserver mon salaire maison. »  Page 89
  • « Je te vais lui constituer une dot auprès de quoi les économies de Rothschild passeront pour un viatique d’étudiant. Oh ! je sais, ça ne fera pas son bonheur mais ça lui évitera au moins de penser que l’argent fait le bonheur des autres, et puis ça lui épargnera le travail, et de croire que le travail est une vertu ! Il pourra glander toute sa vie, le petit de ma Clara, et vu le caractère cosmopolite de J.L.B., il pourra glander en dollars, en marks, en roubles, en piastres, en yens, en lires, en florins, en francs, et même en écus ! »  Page 90
  • « Il nous introduit en nous confirmant que Monsieur nous attend, ce qui n’empêche pas Monsieur de nous faire attendre – dans une bibliothèque lambrissée où le hasard alphabétique a embroché Saint-Simon, Soljénitsyne, Suétone et Han Suyin. Quand la vie cesse de surprendre, elle ressemble à ça. C’est à vous dégoûter de décrire le reste de la pièce. »  Page 91
  • « — Ne cherchez pas, jeune homme, je suis Chabotte, le ministre Chabotte, le croquemitaine de votre adolescence turbulente, l’inventeur de la moto à deux pandores, celui de derrière armé d’un long bâton pour envoyer les enfants se coucher.
    Tout cela en me secouant la main de bas en haut avec une juvénilité étourdissante, pendant que je me dis : « Chabotte, nom de Dieu, c’est pour le coup que Julie grimperait aux rideaux, si elle me voyait. » Brève évocation de mon aimée qui m’assombrit le regard, ce dont Chabotte feint de s’alarmer.
    — Rassurez-vous, jeune homme, ces temps-là sont révolus et je suis tout à fait prêt à reconnaître que cette moto n’est pas ce que j’ai imaginé de mieux. J’ai une seule passion : l’écriture. Et vous conviendrez avec moi qu’un homme qui romance ne peut pas être tout à fait mauvais. »  Page 92
  • « — Vous avez mis dans le mille, monsieur Malaussène. Vous avez parfaitement compris ce que je voulais faire. Un Concorde, c’est exactement ça. Un attaché-case volant ! J.L.B. doit ressembler à un Concorde ! Eh bien ! mon vieux, attendez-vous à être déguisé en Concorde ! M’avez-vous lu ?
    — Pardon ?
    — Avez-vous lu les romans de J.L.B. ? Mes bouquins… (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Vague mépris, même, hein ? C’est un bon point, figurez-vous. Je vous veux tout neuf. Et maintenant, laissez-moi vous exposer ma théorie. Vous êtes bien assis ? Ça va ? Un autre café ? Non ? cigarette ? Vous ne fumez pas… Bien. Ouvrez grandes vos oreilles à présent et gardez vos questions pour la fin. Titre de l’exposé :
    J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL
    « J.L.B. est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. Si je ne peux pas affirmer avoir inventé un genre littéraire, à coup sûr j’ai créé un courant. Un courant d’une originalité absolue. Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. Souriez, monsieur Malaussène, oui, le réalisme capitaliste, ou réalisme libéral pour être au goût du jour, est en effet l’exact symétrique de feu le réalisme socialiste. Là où nos cousins de l’Est racontaient dans leurs romans l’histoire de l’héroïque kolkhozienne amoureuse du tractoriste méritant, passion commune sacrifiée aux exigences du plan quinquennal, je raconte moi l’épopée des fortunes individuelles, à l’ascension desquelles rien ne résiste, ni les autres fortunes, ni les États, ni même l’amour. C’est l’homme qui gagne chez moi, toujours, l’homme d’entreprise ! Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! Balzac, m’objecterez-vous ? Balzac, c’est l’envers du héros en ce qui concerne le commerce, le virus analytique, déjà ! Je n’analyse pas, moi, monsieur Malaussène, je comptabilise ! Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers du monde savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde “au jour d’aujourd’hui”, comme aurait dit ma nourrice. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque. Ce qu’ils réclament aujourd’hui, c’est l’apparition du démiurge. À vous de jouer, monsieur Malaussène… »  Pages 94 et 95
  • « La vocation de l’argent naît très tôt. Vers quatre heures du matin, quand passent les éboueurs. Et n’importe quel fils d’éboueur peut être visité.
    À seize ans, avec la conscience qu’il n’était qu’un rebut de la société, Philippe Ahoueltène suivait son père, engoncé dans sa combinaison verte à lisérés phosphorescents, pour gagner un maigre argent de poche.
    Dans les premières lueurs de l’aube, comme il roulait place de la Concorde, accroché à l’arrière de sa benne, Philippe aperçut la marée humaine qui campait devant l’hôtel Crillon, en attendant l’improbable apparition de Michael Jackson. Et Philippe eut sa première idée : les poubelles de Jackson valaient de l’or !
    Le plan de Paris dans une main et le Bottin mondain dans l’autre, cartographe de sa première fortune, Philippe recensa et localisa les poubelles des stars.
    Après une première matinée d’investigation, il mit sous verre le dernier trognon de pomme croqué par Jane Birkin, le flacon de vernis à ongle Dior de Catherine Deneuve, la bouteille de Jack Daniels de Bohringer…
    — Putain, génial, le mec ! Et il va les revendre ? C’est une idée géniale, ça !
    — Jérémy, tais-toi !
    — Quoi, c’est pas une idée géniale, faire les poubelles des stars ?
    — Laisse oncle Thian lire la suite !
    Trois mois plus tard, Philippe se trouvait à la tête de douze fouilleurs passionnés et de trente informateurs, concierges ou fils de concierges, intéressés, tous, aux bénéfices de l’entreprise qui s’avéra très vite des plus lucratives.
    — Ça veut dire quoi « lugrative » ?
    — Lucrative, Petit, « cra », ça veut dire qui rapporte des sous.
    — Beaucoup de sous ?
    — Pas mal, oui.
    — Et « savéra », ça veut dire quoi ?
    — Quoi ?
    — « Savéra. »
    — Ah ! « s’avéra » ! Eh bien…
    — File-lui l’explication tout bas, Thérèse, qu’oncle Thian puisse continuer !
    Il venait, dans la foulée, de passer son bac C avec mention très bien et s’était acheté un loft à Ivry.
    L’année suivante, il ouvrit des succursales à Londres, Amsterdam, Barcelone, Hambourg, Lausanne et Copenhague. Son vaste bureau des Champs-Élysées lui tenait lieu de quartier général. Il intégra premier à H.E.C.
    — Ah ! dis donc, le mec !
    — Jérémy…
    — Pardon.
    Le jour de ses dix-huit ans, il quittait H.E.C. en claquant la porte. Il y reviendrait deux ans plus tard, mais comme professeur.
    Durant ces deux années, il apprit le danois, l’espagnol, le hollandais, perfectionna son allemand et son anglais, qu’il parlait avec un imperceptible accent du Yorkshire.
    Il jouait du saxo au Petit Journal et faisait une fulgurante carrière de demi d’ouverture dans l’équipe de rugby du P.U.C…
    Voilà. Ça s’appelle Le Seigneur des monnaies, c’est le dernier-né de l’ex-ministre Chabotte, alias J.L.B., c’est rapide comme la foudre, con comme la mort, mais ça passionne les mômes au point que la petite Verdun elle-même suit les lignes au fur et à mesure de la lecture de Thian. Thian, qui n’a jamais lu un roman pour son propre compte, est un prodigieux lecteur. Sa voix épaissit la fiction. C’est la voix de Gabin à un point stupéfiant. Quoi qu’il lise, ça prend comme une sauce. Si Jérémy ou le Petit osent des interruptions en début de lecture, c’est uniquement sous l’effet de l’excitation. Ils ne tardent pas à se laisser aller dans le courant, portés par la houle au-dessus de ces abîmes que la voix de Thian creuse, mot par mot, ligne à ligne, sous n’importe quel texte.
    C’est en prospectant à New York pour y installer une succursale que Philippe rencontra Tania. Leurs regards se croisèrent au cœur même de Greenwich Village.
    Venue comme lui de nulle part, la jeune femme lui apprit Goethe, Proust, Tolstoï, Thomas Mann, André Breton, la peinture architectonique et la musique sérielle. Le couple menait grand train. Madonna, Boris Becker, Platini, George Bush, Schnabel, Mathias Rust et Laurent Fignon comptaient parmi leurs amis intimes.
    Je les ai laissés, Verdun dans les bras du vieux Thian, Thérèse amidonnée dans sa chemise de nuit, Clara dans son lit (les mains croisées, déjà, sur son ventre), Jérémy et le Petit sur les lits du dessus, un avenir en or massif dans les yeux, Yasmina posée aux pieds de Clara, avec au visage une expression de gravité pieuse, comme si Thian était en train de lire une sourate pondue spécialement par le Prophète pour la mémoire de Saint-Hiver. »  Pages 96 à 99
  • « La visite avait viré de la mondanité souriante au briefing ultrasecret, façon James Bond avant le départ en mission. »  Page 100
  • « — Mange, Benjamin, mange, mon fils.
    — Je ne peux plus, Amar, merci, là, vraiment…
    — Comment ça, « là, vraiment » ?… Faudrait savoir si tu veux devenir un grand écrivain ou pas, Ben ?
    — Ta gueule, Hadouch.
    — Parce que tous les mecs qui ont laissé un nom dans votre littérature de roumis, les Dumas, les Balzac, les Claudel, ils étaient plutôt enrobés, c’est vrai.
    — Simon, ta gueule.
    — À mon avis, ils faisaient comme Ben, ils bouffaient du couscous.
    — Mo a raison, oui, au fond, dès qu’on y pense un peu, tout vient de l’Islam.
    — Je me demande si Flaubert aurait pondu la mère Bovary sans le couscous… »  Page 103
  • « Total, ils m’ont taillé trois costumes trois pièces, dans un de ces tissus extra-fins venus d’ailleurs et nettement au-dessus des moyens de Gatsby. (Benjamin Malaussène ou le cachemire cache-misère.)
    — Et portez-les, monsieur Malaussène, domestiquez votre nouvelle peau, je ne veux pas que vous donniez l’impression d’être tombé dans votre costume d’écrivain par hasard. Le bestseller, ça se porte sur soi ! »  Page 104
  • « Dès qu’on sortait de Belleville, dès qu’on passait Richard-Lenoir, Paris se couvrait d’affiches sibyllines, LE RÉALISME LIBÉRAL, en lettres grosses comme ça LE RÉALISME LIBÉRAL, sans un mot d’explication C’était censé émoustiller la curiosité publique. Une préparation d’artillerie avant ma propre offensive. « Sensibilisation au concept », « imprégnation du tissu urbain »… Il y avait des briefings bihebdomadaires sur ce sujet, aux Éditions du Talion. »  Pages 104 et 105
  • « Jérémy rentrait dare-dare du lycée et, au lieu de me présenter son cahier de textes comme c’était la coutume, il venait me chercher jusque dans les chiottes. »  Page 107
  • « J’étais sauvé par le gong : l’heure sacro-sainte de la lecture.
    * * *
    On était en janvier, dans le vol Concorde AF 516, et il sut au premier regard que ce serait elle. Assise sur le siège voisin du sien, elle lui apparut d’emblée aussi tentante et inaccessible qu’un edelweiss trônant sur un sommet de zibeline. Une chose était certaine, il ne choisirait pas d’autre mère à ses enfants.
    Son coeur, d’abord, s’était senti à l’étroit et il s’était plusieurs fois levé sans raison. Il n’était pas particulièrement grand. Ses gestes avaient gardé cette incertitude de l’adolescence qui faisait son charme et avait coûté bien des fortunes à ses ennemis. Quiconque le connaissait bien (mais ils étaient peu nombreux à le bien connaître) aurait perçu au frémissement de la fossette qui lui fendait le menton que Philippe Ahoueltène, le seul vainqueur de la bataille du Yen, le tombeur du Texan Hariett et du Japonais Toshuro, était ému.
    * * * »  Page 108
  • « Les affiches et les slogans avaient opéré leur jonction. LE RÉALISME LIBÉRAL : UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! Ma bouille en gigantesque, et mes initiales partout. Dans toutes les stations de métro. Dans les gares. Dans les aéroports. Sur le cul des bus : J.L.B. regard tendu, sourire à la page, menton conquérant et joues planétaires. Deux prothèses tout de même pour gonfler la planète. Et la sortie imminente du Seigneur des monnaies, annoncée comme la surprise des surprises ! »  Page 109
  • « Et J.L.B., enfin, dans la solitude de son bureau de marbre, mettant la dernière main à son dernier roman : Le Seigneur des monnaies. »  Page 110
  • « — Je dis bien le dernier roman, monsieur Malaussène.
    Petite phrase de Chabotte, anodine en apparence, mais qui fut le seul rayon de soleil de toute cette période.
    — Vous voulez dire que vous renoncez à écrire ?
    — À écrire, certes pas ! Mais à ces fadaises, oui, et de grand coeur !
    — Ces fadaises ?
    — Vous n’imaginez tout de même pas que je vais passer le reste de ma vie dans la littérature de drugstore ? J’ai fait fortune en imaginant ce produit, soit, j’ai inventé un genre, soit, j’ai gavé les imbéciles de stéréotypes, soit, mais, ce faisant, je me suis cantonné dans l’anonymat comme l’exigeait ma déontologie d’homme politique, or je prends ma retraite dans neuf mois, monsieur Malaussène, et avec elle, je jette aux orties ma défroque de scribouillard anonyme pour prendre la plume, la vraie, celle qui signe de son nom et taille les habits verts, celle qui a rempli les rayons de cette bibliothèque ! »  Page 110
  • « — Tout cela ! Tout cela ! Je suis de ceux qui ont écrit tout cela !
    Il me désignait les rayons qui se perdaient là-haut, dans la pénombre lambrissée du plafond. Sa bibliothèque prenait des proportions de cathédrale.
    — Et savez-vous quel sera mon prochain sujet ?
    L’oeil brillait, le blanc très blanc. Il ressemblait à un personnage de J.L.B. On aurait juré un gamin de douze ans sur le point d’avaler sa dernière bouchée du monde.
    — Mon prochain sujet, ce sera vous, monsieur Malaussène !
    (Allons bon…)
    — Enfin, l’épopée J.L.B., si vous préférez ! Je montrerai à tous ces cuistres de la critique qui n’ont pas daigné me consacrer un seul article…
    (C’est donc ça…)
    — Je leur montrerai ce que recèle la Galaxie J.L.B., quelle connaissance de notre modernité suppose une oeuvre pareille !
    La reine Zabo impassible sur sa chaise, et moi entre les griffes d’un matou amoureux d’une souris. Il ronronnait, à présent :
    — Écrire, monsieur Malaussène, « écrire », c’est avant tout prévoir. Or, j’ai tout prévu dans ce domaine, à commencer par ce que mes contemporains désiraient lire. Pourquoi les romans de J.L.B. marchent si fort, vous voulez que je vous le dise ?
    (Ma foi…)
    — Parce qu’ils sont un accouchement universel ! Je n’ai pas créé un seul stéréotype, je les ai tous extirpés de mon public ! Chacun de mes personnages est le rêve familier de chacun de mes lecteurs… voilà pourquoi mes livres se multiplient comme les petits pains de l’Évangile ! »  Page 111
  • « Rien qui ressemble à une suite du Crillon comme une autre suite du Crillon – pour qui ne fait pas collection de suites. Pourtant, à peine ai-je mis le pied dans la suite à moi réservée que j’en ai exigé une autre.
    — Pourquoi ? a demandé le Chamarré qui me tenait la porte, tout en regrettant aussitôt d’avoir posé la question.
    « Parce que c’est la consigne, bonhomme », j’ai failli répondre. (« Un écrivain de la dimension de J.L.B., c’est capricieux ou ça n’est pas, m’avait expliqué Chabotte, vous exigerez une autre suite. ») »  Page 113
  • « L’idée de Chabotte était que le bureau de J.L.B., bourré de télétypes, phones et autres scripteurs, devait paraître branché sur le monde, tandis que l’écrivain, en retrait de plusieurs siècles sur son époque, serait surpris par le photographe près de la fenêtre, écrivant debout à une écritoire. Feuilles blanches, aux grammes soigneusement pesés, qui, dirait la journaleuse légende, lui étaient spécialement envoyées par le Moulin de La Ferté – le dernier à produire des feuilles à l’unité, en chiffon de lin, selon les plus anciennes traditions de Samarcande. Sur ces feuilles, J.L.B. n’écrivait pas au Mont-Blanc, pas à la bille non plus, évidemment, moins encore au marqueur, non, il écrivait au crayon, en toute simplicité : habitude dont il n’avait jamais pu se défaire depuis ses brouillons d’écolier. Ses crayons, ordinairement destinés à la Maison royale de Suède par la très ancienne fabrique d’Östersund, lui étaient envoyés par la reine en personne. Quant aux pipes d’écume qu’il fumait en travaillant (il ne fumait qu’en travaillant) chacune avait son histoire, riche de plusieurs siècles, et ne brûlait qu’un seul tabac, le gris le plus rustique, celui-là même dont la Seita avait abandonné la commercialisation, mais dont, par dérogation spéciale, il recevait sa provision tous les mois. »  Page 114
  • « — Pas le moment de flancher, mon petit père : tu sais à combien se monte le premier tirage du Seigneur des monnaies ?
    — Trois exemplaires ?
    — Arrête de déconner, Malaussène, huit cent mille ! On a sorti huit cent mille exemplaires d’un coup. »  Page 115
  • « ELLE : Comment naissent vos personnages de roman ?
    MOI : De ma volonté de vaincre.
    ELLE : Les femmes de vos romans sont toujours belles, jeunes, intelligentes, sensuelles…
    MOI : Elles ne le doivent qu’à elles-mêmes. Une apparence, cela se conquiert, et cela devient votre vérité. »  Pages 115 et 116
  • « Elle était arrivée traqueuse, ne sachant où poser ni ses yeux ni ses fesses, son rédacteur en chef avait dû la bassiner, et elle n’avait probablement qu’une trouille : que je ne file pas la bonne réponse à sa première question : « J.L.B., vous êtes un écrivain prolixe, vous êtes traduit dans le monde entier, vos lecteurs se comptent par millions, comment se fait-il qu’on ne vous ait encore jamais interviewé, ni photographié ? »
    À son grand soulagement, je lui ai sorti la bonne réponse, la réponse n° 1 : « J’avais du travail. En vous répondant aujourd’hui, je m’accorde ma première récréation depuis dix-sept ans. »  Pages 116 et 117
  • « Deux ou trois secondes pour reprendre notre souffle, et le voilà qui ouvre la porte, et qui s’écrie, la voix fendue par les aigus :
    — Regardez !
    J’ai mis un certain temps à domestiquer la pénombre et à chercher ce qu’il y avait à voir. C’était une Piaule aux dimensions swiftiennes avec un plumard à baldaquin où Gulliver ne se serait pas senti à l’étroit. J’avais beau chercher, je ne trouvais rien à voir de Particulier. »  Page 117
  • « J’ai vu, au-dessus d’un fauteuil roulant, posée sur un amas de couvertures, une tête de femme qui nous regardait avec des yeux luisants de haine. Une tête épouvantablement vieille. J’ai cru d’abord qu’elle était morte, que Chabotte me jouait un remake hitchcockien de la marna empaillée, mais non, ce qui scintillait dans ces yeux-là, c’était de la vie, à l’état incandescent : les derniers feux d’une existence haineuse, réduite à l’impuissance. »  Page 118
  • « Ça ne prévient pas, les souvenirs, c’est traître, ça vous assaille, comme on dit justement dans les livres. »  Page 119
  • « Le pire, c’est que mes potes m’attendaient au Talion, en plein délire de victoire finale. La reine Zabo dans le rôle du maréchal Koutouzov.
    — Votre prestation au Palais Omnisports de Bercy, ça va être quelque chose, Malaussène ! Un événement unique ! Aucun écrivain, jamais, n’a lancé son roman comme une grande première du show-bise !
    (Rien du tout, Majesté, je viens de casser votre belle baraque.)
    — Derrière vous, disposés en arc de cercle, vous aurez l’éventail de vos traducteurs. Cent vingt-sept traducteurs venus des quatre coins du monde, ce sera impressionnant, croyez-moi ! Devant vous, trois à quatre cents fauteuils réservés aux journalistes français et étrangers. Et, tout autour, sur les gradins, la foule de vos lecteurs ! »  Pages 119 et 120
  • « — Suivront dix séances de signatures que nous échelonnerons sur une semaine, nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer vos lecteurs de province bredouilles, Malaussène. « Et après », comme dit Gauthier, « après » : un mois de repos complet, où vous voulez, avec qui vous voulez, toute votre famille si vous le désirez, et vos amis de Belleville qui ont participé à la campagne de pub. Un mois. Aux frais de la princesse. Vous êtes rassuré, Gauthier ?
    Gauthier était aux anges. Moi, aux enfers.
    — En attendant, il y a du pain sur la planche. Calignac vous a dit ? Nous avons tiré huit cent mille Seigneur des monnaies. Il s’agit maintenant de les mettre en place. Calignac tournera en province avec les trois quarts de nos représentants. Loussa fera Paris avec le reste. Nous sommes trop justes, Malaussène, il nous manquera des bras. Si vous pouviez donner un coup de main à l’équipe de Loussa, ce ne serait pas plus mal. »  Pages 120 et 121
  • « — Je comprendrais assez que cette douteuse comédie te sorte par les narines, tu sais, j’aimerais bien, moi aussi, retourner à ma littérature chinoise… »  Page 121
  • « La camionnette s’est arrêtée pile. Les Seigneur des monnaies nous sont tombés sur la gueule. On est allés s’en jeter un au bougnat du coin. Loussa tenait à me persuader que j’étais dans le droit fil de l’honneur historique.
    — D’accord, petit con, J.L.B. c’est de la merde, certes ! Mais c’est notre unique merde. Et les Éditions du Talion ne tiennent que par J.L.B. En portant momentanément les couleurs de cet étron, c’est en fait la gloire des Belles-Lettres que tu défends, le meilleur de notre production, digne des plus honorables librairies !
    Ce disant, il désignait La Terrasse de Gutenberg d’une main en s’envoyant un gorgeon de l’autre.
    — Allez, courage, petit con, háo bù lì jĭ, comme disent les Chinois, « l’oubli total de toi », et zhúan mén lì rén, « le dévouement aux autres »… »  Page 122
  • « Julie était absente. Le lit était froid. Les enfants étaient plongés dans le sommeil imbécile du juste. Le divisionnaire Coudrier menait peinard son enquête. Maman s’envoyait en l’air avec l’inspecteur Pastor. Stojilkovicz traduisait Virgile. Et Saint-Hiver causait réinsertion avec son pote le bon Dieu. »  Page 122
  • « Le soir, Thian a lu le chapitre 14 du Seigneur des monnaies, celui où naît le premier enfant de Philippe Ahoueltène et de sa jeune épousée suédoise. L’accouchement a lieu au coeur de l’Amazonie et dans l’oeil d’un cyclone qui envoie les arbres sur orbite. J’ai écouté presque jusqu’au bout. »  Page 124
  • « Le Livre est une fête, tous les Salons du Livre vous le diront. Le Livre peut même ressembler à une convention démocrate dans la bonne ville d’Atlanta. Le Livre peut s’offrir ses groupies, ses banderoles, ses majorettes, ses flonflons, comme n’importe quel candidat à n’importe quelle mairie de Paris. Deux motards peuvent ouvrir la voie à la Rolls du Livre, et deux rangées de gardes républicains lui présenter leur sabre. Le Livre est honorable, il est légitime qu’il soit honoré. Si, quinze jours après avoir reçu une branlée monumentale, le roi du Livre en est encore à compter ses côtes et à trembler pour ses frères et soeurs, il n’en reste pas moins le caïd de la fête ! »  Page 127
  • « Vous êtes enfoncé dans votre siège, vous levez un nez blasé sur l’extérieur, et qu’est-ce qui défile au-dessus de vos carreaux sécurit ? Vos affiches, clamant votre nom, où s’épanouit votre bouille, toute une muraille bariolée qui égrène votre pensée, expression de vos convictions, J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – J.L.B. À BERCY ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS ! »  Page 127
  • « Les mains se tendaient, elles plaquaient contre les vitres les photos de l’adoration. Jeunes filles amoureusement décoiffées, l’oeil lourd, la bouche sérieuse, adresses, numéros de téléphone, bouquins ouverts sur le pare-brise pour une dédicace, vision éclair d’une jolie poitrine (matraque), bouches bavardes courant le long de la voiture, chute, banderoles, fausse note d’un encrier qui explose sur la lunette arrière (matraque), costumes trois pièces et complicités dignes, mères et filles, pères et fils, feux rouges grillés avec bénédiction de la préfecture, deux sifflets devant, deux sifflets derrière, le petit Gauthier, mon « secrétaire » à côté de moi, qui passe par tous les états de la terreur et du ravissement, Gauthier, pour la première et la dernière fois de sa vie, sur le grand huit de la gloire, et l’armada des autobus autour de Bercy, tous venus de province, jusqu’aux 29 et aux 06, à travers la nuit et le jour, les chauffeurs eux-mêmes leur exemplaire sous le bras, Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, L’Enfant qui savait compter, la Fille du yen, Avoir, et, bien sûr, Le Seigneur des monnaies, tous les titres brandis dans l’espoir d’une improbable dédicace. »  Pages 127 et 128
  • « Question : Pourriez-vous nous préciser ce qu’il faut exactement entendre par « littérature réaliste libérale » ?
    (S’il n’y avait pas trois tortionnaires qui m’attendent au tournant dans la pénombre, je te dirais volontiers ce qu’il faut entendre par ce genre de conneries.)
    Réponse : Une littérature à la gloire des hommes d’entreprise.
    (C’est littéraire comme les cours de la Bourse, réaliste comme un rêve d’affamé et libéral comme une matraque électrique.)
    Question : Vous considérez-vous, vous-même, comme un homme d’entreprise ?
    (Je me considère comme un pauvre mec coincé dans une arnaque sans sortie de secours et qui est présentement la honte de tous les gens de plume.)
    Réponse : Mon entreprise, c’est la Littérature.
    Les questions sont posées dans toutes les langues du monde, traduites chacune par un des cent vingt-sept traducteurs dont le gigantesque éventail s’épanouit derrière moi. Et mes réponses, multitraduites à leur tour, s’en vont soulever les applaudissements jusqu’aux recoins les plus obscurs du Palais Omnisports. Une Pentecôte littéraire. »  Page 129
  • « Question : Après la conférence de presse, on projettera le film tiré de votre premier roman, Dernier baiser à Wall Street ; pouvez-vous nous rappeler les conditions dans lesquelles vous avez écrit ce roman ?
    Je peux, bien sûr, je peux, et, pendant que je vends la salade de J.L.B., j’entends la voix sucrée de Chabotte me féliciter encore pour « l’admirable interview de Play boy ». « Vous êtes un comédien-né, monsieur Malaussène, il y a dans vos réponses, pourtant convenues, un accent de sincérité bouleversant. Soyez le même au Palais Omnisports et nous aurons monté le plus gigantesque canular de l’histoire de la littérature. À côté de nous, les plus enragés des surréalistes passeront pour des premiers communiants. » Pas de doute, je suis tombé entre les griffes d’un Docteur Mabuse de la plume, et si je ne lui obéis pas au doigt et à l’oeil, il fera couper mes enfants en rondelles. »  Page 130
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans vos oeuvres. Pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    J’ai la réponse du catalogue dans la tête : « Vouloir, c’est vouloir ce qu’on veut », et je m’apprête à la recracher, en bon magnétophone que je suis devenu, quand soudain, explosant devant moi, je vois la tignasse flamboyante de Simon. »  Page 131
  • « De sa main libre, index et pouce joints en un bel arrondi, Simon m’indique que tout est dans l’ordre. Cela signifie que Hadouch et Mo ont fixé mes deux autres anges gardiens et que ma parole est aussi libre, désormais, que la plume du poète en pays de gratuité. Et ma foi, puisqu’on me demande mon opinion sur ce qu’est la volonté, c’est volontairement que je vais donner la réponse. Ô mes amis du Talion, ma trahison sera cette fois absolue, publique et sans appel, mais quand vous saurez vous me pardonnerez, parce que vous n’êtes pas des Chabotte, vous, vous ne pratiquez pas la littérature de la matraque, votre commerce à vous, Zabo, Majesté des livres, Loussa de Casamance, facétieux commis du rêve, Calignac, régisseur paisible des utopies, et Gauthier, page appliqué des pages, votre commerce à vous, c’est le commerce des étoiles !
    J’ai donc ouvert la bouche pour déboulonner tout ce cirque, balancer Chabotte et, dans la foulée, dire la Justice et la Littérature, majuscules en tête… mais je l’ai refermée. »  Page 131
  • « Alors, foin de vengeance, foin de justice, foin de littérature, je change une nouvelle fois mon fusil d’épaule : c’est d’amour qu’il va être question ! J.L.B. redevenu Benjamin Malaussène va vous improviser une de ces déclarations d’amour publiques qui va foutre le feu à vos poudres affectives ! »  Page 132
  • « C’était une balle calibre 22 à forte pénétration. Le dernier cri. D’autres, paraît-il, revoient le film instantané de leur existence. Moi, c’est cette balle que j’ai vue.
    Elle est entrée dans les trente centimètres de ma bonne vision de lecteur.
    Elle avait un corps effilé de cuivre.
    Elle tournait sur elle-même.
    « La mort est un processus rectiligne… » Où est-ce que j’ai bien pu lire ça ?
    Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence. »  Page 132
  • « Au Palais Omnisports de Bercy, l’espace s’était, là aussi, creusé autour de Julie. Dieu sait que la foule était compacte, pourtant. Mais ils avaient pris leur distance comme si elle avait surgi de la terre au milieu d’eux. Ils avaient un oeil braqué sur la scène et l’autre sur elle. Fascinés par l’écrivain qui répondait aux questions dans l’époustouflante auréole de ses traducteurs, et fascinés par cette femme qui semblait sortie toute vive d’un de ses bouquins. Comme quoi la littérature n’est pas que mensonge. »  Page 135
  • « Et voilà que dans l’enthousiasme du Palais Omnisports, éclaboussés par la lumière de la scène, subjugués par l’à-propos de l’écrivain – réponses fulgurantes, tranquillité des forts –, ils se trouvaient plus beaux eux-mêmes, plus volontaires. »  Page 135
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans votre oeuvre, pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    Julie souriait : « On dirait que ça te pose des problèmes, la volonté, Benjamin. » »  Page 136
  • « Elle décida de cuisiner Laure Kneppel. Elle la trouva rue de Verneuil, à la Maison des Écrivains, occupée à recueillir les derniers mots d’un poète subclaquant auquel le ministre de la Culture venait d’épingler in extremis les Palmes Académiques. »  Page 137
  • « Et la belle femme s’était entièrement vidée. De tout ce que ses admirateurs avaient vu ce soir-là : l’assassinat de J.L.B., le fragment de stupeur, la panique qui avait suivi, la jeune femme enceinte qui s’était arrachée aux bras de la belle femme pour se précipiter en hurlant sur la scène, les traducteurs ensanglantés qui se relevaient, le corps qu’on emportait en hâte vers l’obscurité des coulisses, le petit garçon aux lunettes rouges qui s’accrochait au corps, et l’autre garçon (quel âge pouvait-il avoir ? treize, quatorze ans ?) tourné vers la salle en hurlant : « Qui a fait ça ? », de tout ce qu’ils avaient vu, l’image qui leur resterait, alors qu’eux-mêmes se ruaient vers les sorties (on s’attendait à d’autres coups de feu, l’explosion de grenades, un attentat peut-être), ce serait cette vision fugitive de la belle femme, debout, seule, immobile dans la panique générale, et occupée à se vider entièrement, vomissant sans bouger des geysers qui éclaboussaient la foule, se répandant en cascades bouillonnantes, ses jambes admirables souillées de coulées brunes, une image qu’ils tenteraient vainement d’effacer, dont ils ne parleraient jamais à personne, alors que l’événement lui-même, ils le savaient confusément tout en jouant des coudes et des genoux vers la sortie, constituerait un fameux sujet de conversation : l’écrivain J.L.B. s’était fait descendre devant eux… »  Page 140
  • « Il fallait retenir les vagues de chagrin, les assauts de la mémoire, les réminiscences. Benjamin, par exemple, se réveillant dans ses bras, après le meurtre de Saint-Hiver, en pleine nuit, hurlant que c’était une « trahison », le mot l’avait surprise, exclamation enfantine de bande dessinée ; « trahison ! », qu’est-ce qui est une trahison, Benjamin ? et il lui avait expliqué longuement ce qu’il y a d’effroyable dans le crime : « C’est la trahison de l’espèce. Il ne doit rien y avoir de plus épouvantable que la solitude de la victime à ce moment-là… Ce n’est pas tellement qu’on meurt, Julie, mais c’est d’être tué par ce qui est aussi mortel que nous… Comme un poisson qui se noierait… tu vois ? » »  Page 141
  • « Le gouverneur pouvait tenir des heures sur le sujet des roses trémières, « le versant Mister Hyde de la rose tout court ». »  Page 142 et 143
  • « — Vous n’ignorez pas l’ampleur de la campagne publicitaire qui a précédé le lancement de mon dernier roman à Bercy. Les Éditions du Talion ont dû également vous dévoiler mes chiffres de vente… Il n’en faut pas plus pour qu’un illuminé quelconque ait cherché à frapper un grand coup en déboulonnant un mythe. Dès lors le choix est vaste : un quelconque brigadiste international s’offrant l’auteur fétiche du réalisme libéral, un admirateur trop fanatique mangeant son dieu en pleine lumière comme on a bouffé ce pauvre John Lennon, que sais-je… l’embarras du choix, je vous dis, et j’en suis désolé pour vous, mon cher…
    Tout cela sur un ton détaché, dans une bibliothèque dont les proportions et le nombre de volumes incitent en effet à une certaine sagesse.
    — Depuis quand écrivez-vous ?
    — Seize ans. Sept titrés en seize ans et deux cent vingt-cinq millions de lecteurs. Le plus étrange étant que je n’ai jamais eu la moindre intention de publier.
    — Non ?
    — Non. Je suis un commis de l’État, Coudrier, pas un saltimbanque. Je m’étais toujours dit que si j’avais à écrire un jour, je ferais plutôt dans les Mémoires, de quoi occuper une de ces retraites politiques qui ne s’avouent jamais vaincues. Mais le destin en a décidé autrement. »  Page 147
  • « — Où en étais-je ?
    — Votre mère, monsieur le Ministre.
    — Ah oui ! Elle a toujours voulu que j’écrive, figurez-vous. Les femmes… elles se font une idée de leur progéniture… passons… Bref, je me suis mis à griffonner quand elle est tombée malade. Je lui lisais mes pages tous les soirs. Dieu sait pourquoi, ça lui faisait du bien. J’ai continué malgré les progrès de la surdité… seize années de lecture dont elle n’a pas entendu un traître mot… mais son seul sourire de la journée. Pouvez-vous comprendre ce genre de choses, Coudrier ? »  Page 148
  • « — Tout à fait, monsieur le Ministre. Puis-je vous demander ce qui vous a décidé à publier ?
    — Une partie de bridge avec la directrice du Talion. Elle a voulu me lire, elle m’a lu…
    — Pourriez-vous me confier un de vos manuscrits ?
    La question, posée parmi les autres, n’a pas le même effet. Surprise, raideur, et mépris pour finir, oui, un filet de sourire on ne peut plus méprisant.
    — Manuscrit ? De quoi parlez-vous. Coudrier ? Vous débarquez ? Seriez-vous la dernière personne à écrire à la main, dans ce pays ? Suivez-moi.
    Petit voyage dans le bureau attenant.
    — Tenez, le voici, mon « manuscrit ».
    Et le ministre de tendre au commissaire une plate disquette d’ordinateur, que le commissaire empoche, avec remerciements.
    — Et puis voilà le produit final, vous le lirez à vos heures creuses.
    C’est un exemplaire tout neuf du Seigneur des monnaies. Couverture bleu roi, titre énorme. Nom de l’auteur J.L.B. capitales tout en haut, et nom de l’éditeur j.l.b. en minuscules minuscules, tout en bas.
    — Voulez-vous que je vous le dédicace ?
    Trop d’ironie dans la question pour accepter de répondre.
    — Puis-je savoir quel type de contrat vous lie aux Éditions du Talion, dont je ne vois pas le nom figurer sur la couverture ?
    — Un contrat en or, mon vieux, 70-30. 70 % de tous les droits pour moi. Mais ce que je leur laisse suffit largement à faire bouillir leur marmite collective. C’est tout ? »  Pages 148 et 149
  • « Lorsque le téléphone sonna dans le bureau du divisionnaire Coudrier, il tournait la page 320 du Seigneur des monnaies. C’était l’histoire d’un émigré de la troisième génération, Philippe Ahoueltène, sociologiquement voué au ramassage des poubelles, mais qui avait eu l’idée de collecter et de commercialiser les déchets sacrés de Paris, puis de toutes les capitales du monde. Accouplé d’abord au cul d’une benne municipale, il avait suffi à Philippe Ahoueltène de la moitié du roman pour régner sans partage sur le marché des changes, régissant implacablement le cours des monnaies – d’où le titre de l’ouvrage. Il épousait dans la foulée une Suédoise d’une beauté stellaire et d’une culture épatante (la belle était mariée, il avait impitoyablement ruiné son mari) et lui faisait un enfant qui naissait en pleine Amazonie par une nuit de typhon censée annoncer aux Indiens locaux la venue d’un demi-dieu…
    Le divisionnaire Coudrier était consterné. »  Page 158
  • « La veille, avant de se retirer, Élisabeth lui avait préparé trois thermos de café – « Merci, ma chère Élisabeth, j’en aurai bien besoin » – et le commissaire divisionnaire Coudrier, délaissant à regret sa lecture du moment (la querelle Bossuet-Fénelon suscitée par le quiétisme de Mme Guyon), s’était plongé dans Le Seigneur des monnaies avec l’enthousiasme d’un enlumineur de missel qu’on aurait envoyé repeindre les parois de La Courneuve. »  Page 158
  • « L’image de Malaussène martyr hantait les pages ineptes de J.L.B. Coudrier avait apprécié ce garçon. »  Page 159
  • « Malaussène, lui, ne faisait jamais de brouillon. D’où cette balle, entre ses deux yeux.
    Le commissaire divisionnaire Coudrier en était donc là de sa lecture du Seigneur des monnaies, quand le téléphone sonna : un brigadier du commissariat de Passy lui apprit la mort du ministre Chabotte. »  Page 159
  • « De son vivant, Gauthier avait été un bon catholique. Et Gauthier était mort en bon catholique. Une balle dans la nuque, mais en bon catholique – malgré de longues études et la fréquentation assidue des livres. »  Page 173
  • « Dans un autre ordre d’idées, le commissaire divisionnaire Coudrier était résolument hostile à l’extermination des employés du Talion. Cette maison d’édition publiait clandestinement J.L.B., certes, mais elle rééditait aussi la polémique Bossuet-Fénelon sur la question fondamentale du Pur Amour selon Mme Guyon. Un pareil éditeur ne méritait pas de disparaître. »  Page 173
  • « À quoi tenait-elle, cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? À leur amour commun des livres, peut-être, un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils aimaient les livres comme des voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aimaient à travailler pour cette illusion. C’était tout de même plus drôle que de bosser pour la certitude des balles 22 long rifle à forte pénétration… Et puis, dans les moments de déprime, on pouvait toujours se consoler en se disant que les plus belles bibliothèques trônent chez les plus beaux marchands de canons. »  Page 175
  • « Le jeune Gauthier avait commencé sa lévitation. Quatre paires de jambes avaient poussé au bois de son cercueil. Il remontait l’allée avec une dignité horizontale qui courbait les têtes sur son passage. Il entraînait les foules comme le joueur de flûte. »  Page 175
  • « Isabelle, que les employés du Talion appelaient la reine Zabo (Malaussène ouvertement) mais qui, pour Loussa, son nègre de Casamance, n’avait jamais été qu’Isabelle, cette petite marchande de prose qui, depuis les temps immémoriaux de leur enfance, envisageait le livre comme l’indispensable matelas de l’âme. Un après-midi de juin 54, peu après la chute de Diên Biên Phu (Loussa avait raconté l’anecdote à Malaussène), Isabelle l’avait appelé dans son bureau et lui avait dit : « Loussa, nous venons de perdre l’Indochine, je ne donne pas vingt ans à la diaspora chinoise pour quitter l’Asie du Sud-Est et venir s’installer ici, à Paris. Alors, tu vas m’apprendre le chinois vite fait et me faire traduire tout ce qui compte dans leur littérature. Quand ils arriveront, leurs bouquins les auront précédés, leur lit sera fait. » »  Pages 175 et 176
  • « — Coma dépassé !
    Berthold pointait l’encéphalogramme. Un horizon sans rien dessous.
    — Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! »  Page 182
  • « Tous les signes cliniques concouraient à cette évidence : lésions irréversibles. Malaussène était cuit. Prouver le contraire, c’était réveiller Lazare une seconde fois. »  Page 182
  • « Face à Thérèse, Marty se faisait l’effet de don Juan devant la statue du Commandeur. »  Page 186
  • « Loussa de Casamance n’était pas bégueule. Il ne dédaignait pas les morts. Il partageait avec Hugo (Victor) la conviction que les morts sont des interlocuteurs bien renseignés. »  Page 192
  • « La reine Zabo est une princesse de légende, « les seules vraies princesses, petit con ». Elle est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier. Ce n’est pas l’hérédité, ce sont les poubelles qui lui ont inoculé la passion du livre. Ce ne sont pas les bibliothèques, mais les chiffons qui lui ont appris à lire. Elle est le seul éditeur parisien à s’être hissé sur son trône par la matière, non par les mots qui s’y posent.
    Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. »  Page 194
  • « Loussa jouait à cela avec elle. C’étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n’en pouvait rien savoir, ni par le regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :
    — C’est bien beau, ce que tu m’as donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture… la colle : de l’Excellence-Tessier… et l’encre, si je ne m’abuse, l’encre… attends voir…
    Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru.
    Elle lâchait parfois son rire de grenaille.
    — Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque… Une peau antérieure de vingt ans. C’était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour une autre.
    Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution.
    Parfois, Loussa se contentait de faire parler les doigts d’Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait ses narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d’Isabelle caresser le papier :
    — Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingts ans, les petits-enfants des enfants que nous n’avons pas faits retrouveront ce bouquin jaune comme un coing, l’hépatite y travaille déjà. »  Pages 194 et 195
  • « Elle s’émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu’eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. »  Page 195
  • « — Comment veux-tu qu’une femme incapable de bazarder un livre de poche ait pu t’envoyer à la mort ? C’est ce qu’il faudra lui expliquer, à ta Julie. »  Page 195
  • « Il fallait replonger dans cette crise des années trente, un temps où toute l’Europe crevait de faim, mais où les rois du tissu et les maniaques du papier, les nababs de la haute couture et les princes bibliophiles nourrissaient leurs passions, comme si de rien n’était, aux deux extrémités d’une chaîne dont les maillons les moins fréquentables traversaient la nuit obscure des poubelles. »  Page 195
  • « Il pensait qu’Isabelle mangeait peu parce qu’elle lisait trop. »  Page 197
  • « Il adorait voir l’énorme tête d’Isabelle, si semblable à la sienne, penchée sur Modes et Travaux, La Femme chic, Formes et Couleurs, Silhouettes, Vogue… Isabelle deviendrait-elle modiste, une Claude Saint-Cyr, une Jeanne Blanchot ? Il fallait manger, pour cela. Même les mannequins mangeaient. Mais c’étaient des revues qu’Isabelle dévorait, du papier… Et les romans, surtout, dans les revues. Les feuilletons défilaient dans la tête d’Isabelle en convois interminables. Elle découpait les pages, elle les cousait en cahiers, elle faisait des livres. De cinq à dix ans, Isabelle avait lu tout ce qui lui était tombé sous les yeux, sans distinction. Et son assiette était restée pleine. »  Page 197
  • « Le Chauve trouva son « idée », une nuit d’embuscade dans le Faubourg Saint-Honoré. Il suivait un gros tweed d’une soixantaine insouciante. Il préparait son poing. Mais voilà que, sous les arcades des Tuileries, la concurrence lui piqua son gibier. Deux ombres jaillies de l’ombre. Contre toute attente, le tweed ne voulut pas lâcher son portefeuille. Il se fit massacrer. Un pied fit exploser son visage, ses reins craquèrent. Étouffé par la douleur, le tweed ne pouvait pas crier. Le Chauve estima qu’on gâchait le métier. Il se fit sauveteur. Il aplatit les deux gouapes l’une contre l’autre. Des jeunots légers comme des gamelles vides. Puis il aida le gros tweed à se relever. C’était une fontaine de sang. Le Chauve obtura, tamponna, mais l’autre n’avait qu’un mot à la bouche :
    — Mon Loti, mon Loti…
    Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
    — Mon Loti…
    Il pleurait d’une autre douleur :
    — Une édition originale, monsieur…
    Le Chauve n’y comprenait rien. Le tweed avait perdu ses lunettes. Il plongea sur le trottoir. Qu’est-ce que c’était que ce type qui se vautrait dans son sang ? Il tâtonnait comme un perdu :
    — Un japon impérial…
    Pur produit de la mine reconverti dans l’embuscade nocturne, le Chauve était nyctalope. Il retrouva ce que l’autre cherchait. C’était un petit bouquin qui avait valsé à quelques encablures de là.
    — Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez…
    Le tweed serrait convulsivement le petit livre contre son coeur. »  Pages 197 et 198
  • « Quand le Chauve raconta l’aventure à Isabelle, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
    — C’était un bibliophile.
    — Un bibliophile ? demanda le Chauve.
    — Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
    Le Chauve flottait.
    — Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Isabelle.
    — Même s’il n’y a rien d’écrit dessus ?
    — Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent. »  Page 198
  • « — Je viens d’avoir une idée très « Faubourg Saint-Honoré ».
    Le Chauve attendit.
    — Ce serait rigolo de faire des livres rares avec les tissus d’Hermès, de Jeanne Lafaurie, de Worth, d’O’Rossen… »  Page 199
  • « Le Chauve venait de comprendre un truc : les esthètes ne débandent jamais. Quoi qu’il arrive au monde, la haute couture coudra toujours plus haut, la gastronomie nourrira toujours les princes, les amateurs de concerts accorderont toujours leurs violons, et, dans les pires convulsions planétaires, il se trouvera toujours un petit gros en tweed pour mourir à la place d’une édition originale. »  Page 199
  • « Le Chauve alimenta les moulins les plus réputés et les meilleurs imprimeurs sortirent bientôt Barrés en Balenciaga, Paul Bourget relié Hermès, Anouilh taillé Chanel ou Le Fil de l’épée du jeune de Gaulle en pur fil de chez Worth. Quelques exemplaires nominatifs par auteur, mais dont la cotation suffisait amplement à remplir les assiettes d’Isabelle. »  Page 199
  • « Hélas, le Chauve était un expansionniste. Il s’était fait une rente dans le livre rare, il voulut devenir le pape des bibliophiles, le dieu du papier chiffon qui fait les livres immortels. »  Page 199
  • « Il ne voulait pas traiter avec les Juifs du Sentier ou du Marais. Or, là était le tissu. Et les peaux, pour les reliures. »  Pages 199 et 200
  • « Le Chauve en fit d’authentiques cauchemars. Isabelle l’entendait hurler dans son sommeil : « La nuit est juive ! » Sa terreur résonnait dans tout le Faubourg Saint-Honoré : « LA NUIT EST JUIVE ! » Des contes à ne plus jamais dormir lui remontaient de son enfance polonaise. »  Page 200
  • « — Pendant que mes frangins chinaient, souvent je me planquais, moi. Je me trouvais un coin peinard, quelque chose de confortable, près d’un réverbère, et je sortais un bouquin de ma poche. »  Page 201
  • « Quand, cette nuit-là, l’énorme visage de la petite s’était penché sur la poubelle de Loussa, Loussa avait d’abord cru à une éclipse de lune. Ou qu’on lui avait fauché son réverbère. Mais il avait entendu une voix :
    — Qu’est-ce que tu lis ?
    C’était une voix sans souffle, éraillée, de petite fille asthmatique. Loussa répondit :
    — Dostoïevski. Les Démons.
    Une main incroyablement potelée fit irruption dans sa poubelle.
    — Prête-le-moi.
    Loussa tenta de se défendre.
    — T’y comprendras rien. »  Pages 201 et 202
  • « — Eh bien, pendant que les deux grands s’envoyaient au ciel, Isabelle m’avait retrouvé dans ma poubelle favorite. Elle avait lu le Dostoïevski, elle me le rendait comme promis. « Tu y as compris quelque chose ? j’ai demandé. — Non, rien. — Tu vois… — Mais ce n’est pas parce que le livre est compliqué. — Ah bon ? — Non, c’est autre chose. » (Je te rappelle, petit con, qu’à deux rues de là nos papas s’étripaient.) « C’est quoi, alors ? — C’est Stavroguine », a répondu Isabelle. Elle avait la même tête que maintenant. Impossible de lui donner un âge. « Stavroguine ? — Oui, Stavroguine, le personnage principal, il cache quelque chose, il ne dit pas la vérité, c’est ça qui rend le livre si compliqué. »  Page 203
  • « Donc, on s’envoie le Palais des colonies, et voilà qu’on tombe sur le premier bibliobus. Deux mille cinq cents bouquins sur un moteur de dix chevaux. La culture à roulettes. Peut-être pour faire visiter la Casamance aux Trois Mousquetaires… Tu imagines notre enthousiasme !
    « On s’est fait balader dans tout Paris avec une bande de mioches, des bouquins ouverts sur les genoux.
    « Retiens bien cette date, le 9 juillet 1931, c’est la vraie date d’Isabelle. Elle a dégoté un tout petit bouquin dans les rayonnages, elle m’a dit : « Regarde. » C’était La Confession de Stavroguine, la dernière partie des Démons de Dosto, tirée à part chez Pion, je crois. Isabelle s’est mise à lire comme s’il s’agissait d’une lettre personnelle. Et tout de suite elle a pleuré. Attendrissement des bibliogirls, tu penses : « Comme c’est beau, une petite qui pleure sur un roman… » Elle a pleuré tout au long de sa lecture et ça n’avait rien de beau. Déshydratation complète. J’ai cru qu’elle allait se faner sur place, tomber morte sèche. Le bus a dû nous cracher sur son parcours. Ils ne pouvaient pas se permettre une enfant noyée dans ses larmes le jour de l’inauguration. Debout sous le lion de Denfert, Isabelle m’a regardé :
    « — Je sais pourquoi Stavroguine se conduisait comme un fou dans Les Démons.
    « Ses yeux étaient secs comme des pierres à feu, maintenant. Je n’avais qu’une idée : la remplir de flotte pour qu’elle puisse pleurer encore une fois dans sa vie.
    « — Il a violé une petite fille. »  Page 204
  • « Ce type est mort ! Cliniquement mort ! » Berthold plantait les pieux de la certitude… « Lésions irréversibles du système nerveux central ! »… « Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! » »  Page 208
  • « — Jérémy, mets ses lunettes au petit ! Clara, la langue de Julius ! Empêche-le d’avaler sa langue !
    — Où est-ce qu’il les a foutues, ses lunettes ?
    — Sur la table de la salle à manger, à côté de son livre de lecture. »  Page 212
  • « Thian s’offrit sa propre croisière intime. Certificat d’études, oui, après-guerre, c’était vrai, mais il était aussi entré dans la police pour que sa pèlerine dessinât quelqu’un autour de lui, pour que sa bicyclette traçât les frontières de son territoire. Il souffrait d’une certaine indéfinition dans sa jeunesse, mi-blanc mi-jaune, un titi du Tonkin, Hô Chi Minh avec la voix de Gabin, Louise, sa mère parisienne, dans le pinard, et Thian de Monkaï, son père annamite, dans le pavot. »  Page 220
  • « Après ce coup de feu tiré sur Benjamin, il n’avait plus été question de lire une seule ligne de J.L.B. aux enfants, bien sûr. »  Page 221
  • « COUDRIER : Du Liban à l’Afghanistan, cette fille a couvert nos pires guerres, elle a fait tomber un ministre de l’Intérieur turc pour trafic de stupéfiants, elle est sortie vivante de prisons thaïlandaises décimées par le typhus, elle s’est opérée elle-même de l’appendicite sur un rafiot, en mer de Chine, on l’a jetée l’année dernière dans la Seine avec des bracelets de plomb aux chevilles… Vous savez tout ça aussi bien que moi, Thian. Cette fille est à peu près aussi mortelle qu’un héros de bande dessinée belge.
    VAN THIAN : Belge ?
    COUDRIER : Belge. Il paraît que c’est ce qui se fait de mieux dans le genre, d’après mes petits-fils. »  Page 231
  • « COUDRIER : Les livres brûlent mal. Surtout en entrepôt. Trop compacts. »  Page 232
  • « La bonne nouvelle tenait en peu de mots : Loussa venait de traduire en chinois un des romans de J.L.B. : L’Enfant qui savait compter. (Hén hùi suàn de xiăo haízì, petit con.)
    — Je sais bien que tu t’en fous, et que celui-là, tu n’as pas pris la peine de le lire, mais n’oublie pas que tu continues à palper un pour cent là-dessus (1 %), tout comateux que tu es. Or le Talion a tiré ce roman pour les Chinois d’ici, mais aussi pour les Chinois de chez eux, qui sont passablement nombreux, comme tu sais. Tu veux que je te raconte l’histoire ? Non ? En deux mots… Allez… C’est l’histoire d’une petite marchande de soupe de Hong Kong qui compte plus vite sur son boulier que tous les enfants du monde, plus vite aussi que les grands, plus vite même que son père dont elle est la fierté, qui l’a élevée comme un garçon et baptisée Xiăo Bào (« Petit Trésor »). Tu devines la suite ? Non ? Eh bien, le père se fait assassiner dans les premières pages par des maffieux locaux qui prétendent au monopole de la soupe chinoise, la gamine fait fortune dans les cinq cents pages suivantes et venge son père dans les trente dernières après avoir pris le contrôle de toutes les multinationales installées à Hong Kong – et ce, sans jamais utiliser d’autre instrument de travail que le boulier de son enfance. Voilà. Du plus pur J.L.B., comme tu vois. Le réalisme libéral mis à la portée de la Chine qui s’éveille. »  Pages 236 et 237
  • « J’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase il y a quelques mois, je ne serais jamais entré dans la peau de J.L.B., que cette foutue balle 22 à forte pénétration aurait été se nicher dans une autre tête, j’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase, le jour, par exemple, où ce géant préhistorique détruisait mon bureau, tu te rappelles ? eh bien, Chabotte serait toujours vivant, Gauthier aussi, Calignac toujours entier, et ma Julie dans mon lit. »  Page 239
  • « Si tu étais venu me trouver au tout début du début avec tes scrupules de traducteur, qui sont parfaitement honorables, je ne discuterai pas sur ce point, si tu t’étais assis à mon bureau et m’avais demandé : « La mort est un processus rectiligne, petit con, comment traduire ça en chinois, littéralement ou en m’offrant quelques détours ? » et si tu m’avais sorti le titre du bouquin, L’Enfant qui savait compter, le pseudonyme de l’auteur, J.L.B., et le nom de Chabotte caché sous ce pseudonyme, je t’aurais répondu : « Range tes pinceaux, Loussa, remise tes idéogrammes dans les chinois alvéoles de ta cervelle et ne traduis pas ce bouquin. » Piqué au vif, comme on dit dans les livres, tu m’aurais alors demandé : « Et pourquoi, petit con ? » À quoi je t’aurais répondu : « Parce qu’en traduisant ce roman, tu te rendrais complice de l’arnaque littéraire la plus dégueulasse qu’on puisse imaginer. »  Page 239
  • « — Chabotte n’est pas J.L.B.
    — Non ?
    — Non.
    Ici, tu aurais marqué le silence d’usage, forcément.
    — Chabotte n’est pas J.L.B. ?
    Tu te serais offert un petit moment de réflexion à voix haute.
    — Tu veux dire que Chabotte n’est pas l’auteur de L’Enfant qui savait compter ?
    — Tout juste, Loussa, ni celui du Seigneur des monnaies, de Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, La Fille du yen, Avoir…
    — Chabotte n’a pas écrit un seul de ces bouquins ?
    — Pas une ligne.
    — Il a un nègre ?
    — Non.
    Alors, l’éclosion de la vérité aurait dessiné un paysage tout neuf sur ta bouille, Loussa, comme un soleil qui se lève en terre inconnue.
    — Il a fauché tous ces bouquins à quelqu’un ?
    — Oui.
    — Un mort ?
    — Non, tout ce qu’il y a de vivant.
    Et je t’aurais finalement entendu poser la question inévitable :
    — Tu connais ce type, petit con ?
    — Oui.
    — Qui est-ce ? »  Pages 240 et 241
  • « C’est le type qui m’a logé une balle entre les deux yeux, Loussa. Un grand type blond, d’une beauté rare, d’un âge indéfinissable, une sorte de Dorian Gray assez semblable à ces héros de J.L.B. que leur précocité semble conserver en éternelle jeunesse. »  Page 241
  • « Un héros de J.L.B., je te dis. Un combattant éternellement jeune, éternellement beau, du réalisme libéral. Voilà à quoi ressemble le type qui m’a assassiné. Non sans raison, le pauvre, puisqu’il était l’auteur des bouquins que je prétendais avoir écrits en me donnant des allures de coq ventripotent. Oui, Loussa, il m’a descendu à la place de Chabotte, Chabotte qui m’avait créé spécialement pour ça. Il a cru que c’était moi qui lui avais fauché son oeuvre, il a centré ma tête dans sa lunette de visée, il a appuyé sur la détente. »  Page 241
  • « Elle s’appelait Nazaré Quissapaolo, son nom de jeune fille, native d’une terre inventive, le Brésil, et fille de Paolo Pereira Quissapaolo, l’écrivain le plus authentiquement brésilien de cette terre. Les mensonges de son enfant étaient à porter au crédit des qualités les plus honorables de sa race. Petit-fils de conteur, son enfant-Chabotte n’était pas un menteur, il était un conte vivant. »  Page 247
  • « Il s’était donc assis devant elle, un énorme manuscrit posé sur ses genoux, et l’avait regardée sans rien dire, l’oeil radieux, attendant qu’elle comprit. Elle-même retenait la joie qui montait en elle. Elle ne souhaitait pas comprendre trop tôt. Elle avait laissé les secondes passer. Comme on prendrait le temps de voir éclore un oeuf. N’y tenant plus, elle murmura :
    « Tu as écrit un livre ?
    — J’ai fait mieux que ça, maman.
    — Que peut-on faire de mieux qu’écrire un livre ?
    — J’ai inventé un genre ! »
    Il avait crié cela : « J’ai inventé un genre ! » Puis il s’était lancé dans une démonstration étourdissante sur l’extraordinaire nouveauté de ce qu’il appelait son réalisme libéral ; il avait été le premier à donner au Commerce son droit de cité dans le royaume du roman, le premier à hisser le commerçant à la dignité de héros fondateur, le premier à magnifier sans faux-fuyants l’épopée commerciale… Elle l’avait interrompu, elle avait dit :
    « Lis-moi. »
    Il avait ouvert le manuscrit. Il avait lu le titre. Cela s’appelait Dernier baiser à Wall Street. Ce n’était pas un titre d’une distinction folle, mais si elle en croyait la théorie du réalisme libéral, les ambitions de son fils le plaçaient au-delà des préjugés esthétiques. Quand il s’agit de donner à lire à la moitié de la planète, on ne fait pas dans le titre arachnéen.
    « Lis-moi. »
    Elle tremblait d’impatience.
    Elle attendait cet instant depuis ce lointain hiver où un télégramme venu du Brésil apprenait à une jeune veuve enceinte le suicide de son père, Paolo Pereira Quissapaolo.
    — Il faut que je vous explique qui était mon père.
    (« Non madame, pensait Thian, je vous en prie, au fait ! au fait ! »)
    — Il était le fondateur de l’« identitarisme », ça vous dit quelque chose ?
    Rien du tout. Ça ne disait rien du tout à l’inspecteur Van Thian.
    — Évidemment.
    Elle expliqua tout de même. Une histoire prodigieusement confuse. Chamaillerie d’écrivains dans les années 1923-1928 au Brésil.
    — Pas un seul écrivain, à l’époque, qui fût authentiquement brésilien, hormis mon père, Paolo Pereira Quissapaolo !
    (« Oui, mais c’est votre fils qui m’intéresse, Chabotte, le ministre… »)
    — Littérature brésilienne, quelle sinistre plaisanterie ! Romantisme, symbolisme, parnassianisme, décadentisme, impressionnisme, surréalisme, les écrivains de chez nous s’acharnaient à fabriquer un exotique musée Grévin de la littérature française ! Peuple de singes ! Peuple de cire ! Les écrivains brésiliens n’avaient rien en propre qu’ils n’eussent volé ! Et pétrifié !
    (« Cha-botte ! Cha-botte ! » scandait intérieurement l’inspecteur Van Thian.)
    — Mon père, seul, se dressa contre cette francomanie.
    (« La digression… », pensait l’inspecteur Van Thian…)
    — Il déclara une guerre totale à cette aliénation culturelle dans laquelle il voyait son pays si furieusement avide de perdre son âme.
    (« La digression, c’est le lierre de l’interrogatoire, son inflation, son eczéma, pas moyen de lutter contre… »)
    — Et puisqu’il n’y avait alors de vie littéraire sans école, mon père fonda la sienne, l’identitarisme.
    (« L’identitarisme… », pensa l’inspecteur Van Thian.)
    — École dont il était le seul membre, non reproductible, non transplantable, non transmissible, inimitable !
    (« D’accord… »)
    — Sa poésie ne disait que lui, et son identité… son identité, c’était le Brésil !
    (« Un cinglé, quoi. Un doux dingue. Un poète fou. Bon. »)
    — Trois vers résumaient son art poétique, trois vers seulement.
    Elle les récita tout de même.
    — Era da hera a errar
    Cobra cobrando a obra…
    Mondemos este mundo !
    (« Ce qui veut dire ? »)
    — Ère de lierre en errance
    Serpent recouvrant toute oeuvre…
    Émondons ce monde !
    (« Ce qui veut dire ? » insista muettement l’inspecteur Van Thian.) »  Pages 249 à 251
  • « Bref…, résume l’inspecteur Van Thian, ce type, le poète brésilien, grand-père maternel de feu Chabotte, n’a jamais été publié. Pas le moindre mot. Ni de son vivant, ni après sa mort. Il a dépensé sa fortune en productions à compte d’auteur dont il inondait gratuitement tous ceux qui savaient lire dans son pays. Un cinglé. Illisible. La risée de son milieu et de son temps. Même sa fille se marrait. »  Page 252
  • « Le poète maudit s’est fait sauter la caisse. Elle accouche d’un fils : Chabotte. Elle relit l’oeuvre paternelle : géniale ! Elle trouve ça génial. « Unique. » « L’authenticité a toujours un siècle d’avance. » Elle jure de venger son père. »  Page 252
  • « La mère Chabotte a toujours pensé que Chabotte son fils se mettrait un jour à écrire. Elle ne l’a jamais influencé, non (« je ne suis pas ce genre de mères… »), mais elle l’a tellement voulu écrivain que, quand il se regardait dans les yeux maternels, le pauvre Chabotte devait y voir un mec en costard d’académicien. »  Page 252
  • « Et voilà qu’un soir, le fils Chabotte pénètre une fois de trop dans le mausolée qui sert de chambre à sa vieille maman. Il lui lit les premières lignes de son bouquin, son « oeuvre », tant attendue ! et la mère dit :
    — Arrête ! »  Pages 252 et 253
  • « C’est qu’elle a immédiatement pigé que le roman n’était pas de lui. Thian qui n’a jamais lu deux livres en dehors de ses manuels scolaires et de ses cours d’école de police (il compte pour du beurre ses lectures à voix haute de J.L.B.) se demande comment ces choses-là sont possibles. Apparemment, elles le sont. « Il a fait pire que tous les ennemis de mon père réunis, monsieur : il a volé une oeuvre qui n’était pas la sienne ! Mon fils était un voleur d’identité ! » »  Page 253
  • « « Le voussoiement me semble plus approprié aux sentiments arctiques que vous m’avez toujours inspirés. » Il rigolait : « Pas mal, non, sentiments arctiques, est-ce assez “écrivain” pour vous, maman, assez identitariste ? » Petites tortures. Mais elle avait choisi son arme : le silence. Seize années de silence ! Chabotte en était devenu aussi cinglé que son poète fou de grand-père. Comme tous les fous, il faisait dans l’aveu total, la vérité absolue : « Vous souvenez-vous de ce jeune directeur de prison que vous trouviez si attachant, si distingué, si authentique, Clarence de Saint-Hiver ? Eh bien, c’est un de ses pensionnaires qui écrit mon oeuvre. »  Pages 253 et 254
  • « Le prisonnier n’en sait rien, bien entendu, il travaille pour l’amour de l’art, lui, le petit-fils que Paolo Quissapaolo mon grand-père eût mérité que vous lui fissiez… » »  Page 254
  • « Ce Malaussène va jouer mon rôle sous les projecteurs. Si les choses tournent mal, il sera le seul à payer. C’est que, voyez-vous, Saint-Hiver s’est fait assassiner, le pauvre, mon auteur s’est évadé, la mort rôde, chère maman, est-ce assez palpitant ? »  Page 254
  • « Curieux, tout de même, la réputation du coma dépassé… même chez les esprits les plus ouverts… le confort, quoi, le confort moral au moins… le bon côté de la conscience… côté rêve… détachement… pied volant au noir velours de l’oubli… ce genre d’images… sous prétexte que la cervelle s’est tue… préjugés… cérébrocentrisme… comme si les soixante mille milliards de cellules restantes comptaient pour du beurre… soixante mille milliards de petites usines moléculaires, oui… constituées en un seul corps… super Babel… Babel superbe… et on voudrait que cela meure en se taisant… d’un seul coup d’un seul… mais cela meurt lentement, soixante mille milliards de cellules… un sablier qui vous laisse le temps de dresser le bilan du monde… avant de devenir un tas de cellules mortes… de cellules mortes en tas, comme une vieille oubliée au coin d’une fenêtre… c’est l’image qui flottait dans la nuit de Benjamin, à présent, cette terrible vieille, avec ce terrible regard, vissé à son sommet… Mais Benjamin revoyait la prison de Saint-Hiver, aussi, et plus particulièrement une cellule dans cette si jolie prison, une cellule haute de plafond, profonde comme le savoir d’un moine, toute capitonnée de livres… oh ! rien de glorieux dans cette bibliothèque-là, que de l’utilitaire : dictionnaires, encyclopédies, collection complète des « Que sais-je ? », du National Geographie, Larousse, Britannica, Bottin mondain Robert, Littré, Alpha, Quid, pas un seul roman, pas un seul journal, manuels élémentaires d’économie, de sociologie, d’éthologie, de biologie, histoire des religions, des sciences et techniques, pas un seul rêve, rien que le matériau du rêve… et, tout au fond de ce puits de science, le rêveur en personne, jeune et sans âge, beauté préservée, le sourire hésitant sous l’objectif de Clara-photographe, pressé de se remettre à son travail, de plonger à nouveau dans ses feuilles, de s’abandonner à cette petite écriture appliquée, si rassurante, tellement serrée, comme s’il s’agissait moins de remplir ces pages que de les couvrir de mots (recto verso, pas de marges, ratures tirées à la règle)… et la voix de Saint-Hiver resté dans l’entrebâillement de la porte : « Clara, allons, laisse donc Alexandre travailler »… et les derniers clichés de Clara pour la corbeille à papiers de l’écrivain, débordant de feuilles non froissées… et sur un des agrandissements de Clara, la phrase tant cherchée, si fuyante : « La mort est un processus rectiligne »… toute seule parmi les phrases concurrentes, soigneusement rayées, la phrase élue : « La mort est un processus rectiligne »… pendue dans le labo photo de Clara. »  Pages 257 et 258
  • « Clarence à table, parlant de ses taulards : « j’essaie juste de les rendre supportables à eux-mêmes, et cela, au moins, je pense le réussir »… Clarence… la mèche blanche de Clarence… si convaincante… tu as tué Clarence, Alexandre ?… c’était toi, le massacre de Saint-Hiver ?… et Chabotte… et Gauthier… et blessé Calignac… parce qu’ils t’avaient piqué ta prose… je comprends ça… « ils tuent, disait Saint-Hiver, ils tuent non pas, comme la plupart des criminels, pour se détruire eux-mêmes, mais au contraire pour prouver leur existence, un peu comme on abattrait un mur »… ouais… ou comme on écrirait un livre… « la plupart d’entre eux sont dotés de ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… « ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… alors, forcément, si on leur vole un mot… une ligne… une oeuvre… qu’aurait fait Dostoïevski s’il avait trouvé L’Idiot sous une couverture de Tourgueniev ?… Flaubert si sa copine Collet lui avait fauché Emma ?… ils étaient de taille à massacrer leur monde ceux-là… ils écrivaient comme des assassins…
    Ainsi filaient les cellules de Benjamin… petites opinions contestables s’effritant à ne plus être contestées… images en poudre… avec de brusques arrêts… quelque chose qui ne passe pas… comme un caillot de conscience… cette phrase de Clara par exemple : « J’ai lait une cachotterie à Clarence… — Une cachotterie, ma Clarinette ?… — Mon premier secret… j’ai prêté un roman à Alexandre… — Alexandre ?… — Tu sais, celui qui écrit tout le temps… je lui ai apporté un roman de J.L.B… » »  Pages 258 et 259
  • « Clara déposant en toute ingénuité un roman de J.L.B. sous les yeux du vrai J.L.B… »  Page 259
  • « Ainsi filaient les cellules de Benjamin Malaussène… par à-coups… un tel choc, ici, que la ligne encéphalographique elle-même s’offrit un éclair sur l’écran livide… mais un éclair sous les yeux de personne ne sera jamais un éclair pour personne… et la mort reprend son droit fil… pitié pour les écrivains, disent les cellules de Benjamin dans leur murmure de sable… pitié pour les écrivains… ne leur tendez pas de miroir… ne les changez pas en image… ne leur donnez pas de nom… ça les rend fous… »  Page 259
  • « — Attachant. Franchement, à l’époque, un gosse attachant. Dieu sait si j’en ai vu passer depuis, mais tu vois, je m’en souviens encore, c’est dire ! Un gosse un peu timide qui parlait comme un livre, subjonctifs et tout… Il m’a dit qu’il ne s’était senti lui-même pour la première fois de sa vie qu’au moment de l’arnaque. »  Page 261
  • « — Et c’est en taule qu’il a été remarqué par Saint-Hiver ?
    Oui. Krämer s’était mis à écrire. Des biographies imaginaires de surdoués de la finance. »  Page 262
  • « — Pourquoi n’a-t-il pas fait un scandale quand il s’est aperçu qu’on lui fauchait ses bouquins ? Au lieu de buter Saint-Hiver… »  Page 262
  • « — Mettez-vous à la place de ce type… Premier séjour en cabane, ses parents lui piquent son héritage… Deuxième séjour, ses frères lui fauchent sa femme… Troisième séjour, c’est la totalité de son travail littéraire qui y passe. Un travail de quinze ans ! Volé par son bienfaiteur… À qui un type comme ça peut-il se plaindre, d’après vous ? Sur qui peut-il miser, au juste ? »  Page 262
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit qu’elle a été formidable pendant la Résistance ?
    (Hòulái ! Hòulái !)
    — Moulins clandestins, imprimeries clandestines, réseaux de distribution clandestins, librairies clandestines, romans, journaux, elle a imprimé tout ce que les frisés interdisaient.
    (…)
    — Le 25 août 44, le soir même de la libération de Paris, le Grand Charles en personne lui a dit : « Madame, vous êtes l’honneur de l’Edition française »…
    (…)
    — Et tu sais ce qu’elle lui a répondu ?
    (…)
    — Elle lui a répondu : « Qu’est-ce que vous lisez, en ce moment ? »
    (…)
    — …
    (…)
    — …
    (…)
    — Je vais te dire une bonne chose : Isabelle… Isabelle, c’est l’air du temps changé en livres… transmutation magique… la pierre philosophale…
    (…)
    — C’est ça, un éditeur, petit con, un vrai ! Isabelle c’est l’Éditeur. »  Pages 264 et 265
  • « Sur quel ton il faut te le dire, Loussa ! C’est pas Julie ! C’est un grand type blond qui était prisonnier chez Saint-Hiver, c’est le vrai J.L.B., KĔKÀODE J.L.B., BORDEL DE DIEU ! Un fou de la plume qui noircissait ses pages sans laisser la moindre marge, un tueur dément qui fait porter le chapeau à Julie ! »  Page 265
  • « Le doigt boudiné de la Reine scande sa colère en pointant le manuscrit qu’elle vient de jeter sur la table, devant Krämer.
    — C’est de vous qu’il s’agit, Krämer, de votre autobiographie, pas d’un de vos personnages habituels, pas d’une existence en papier ! Vous allez me faire le plaisir de reprendre tout ça à la première personne du singulier. Vous n’êtes pas ici pour écrire du J.L.B. !
    — Je n’ai jamais écrit à la première personne.
    — Et alors ? S’il fallait avoir peur de tout ce qu’on n’a jamais fait… »  Page 267
  • « — Si j’en crois ce que je viens de lire, votre personnage, lui, sait très bien pourquoi il a tué Gauthier. Un croisé qui part en guerre contre les ruffians de l’édition, voilà le genre de type que vous avez campé. Et vous appelez ça une confession ? Dans la réalité, il n’y a pas de croisés, Krämer, il n’y a que des tueurs. Et vous en êtes un. Pourquoi avez-vous tué Gauthier ? »  Page 268
  • « — Comment ça, plus d’importance ? Vous ne l’avez pas tué parce que vous le soupçonniez d’avoir volé vos livres ?
    — Non. Et Chabotte non plus. »  Page 268
  • « — Entendons-nous bien, Alexandre, vous êtes un excellent romancier. Si les malins vous disent un jour le contraire, ne tuez pas les malins, laissez-les moquer vos stéréotypes, faites-leur ce pauvre plaisir de l’intelligence, et continuez tranquillement à écrire. Vous êtes de ces romanciers qui mettent le monde en ordre comme on range une chambre. Le réalisme n’est pas votre truc, voilà tout. Une chambre bien rangée, voilà ce que vos romans proposent à la rêverie de vos lecteurs. Qui en ont grand besoin, si j’en juge par votre succès. »  Page 268
  • « Il s’était mis à écrire seize ans plus tôt, après le triple meurtre de Caroline et des jumeaux. Rien d’autobiographique. Il – le personnage qui lui était venu le plus naturellement sous la plume, ce perpétuel gagnant du western financier international – était aux antipodes de lui-même : un étranger, tout neuf, à explorer, un parfait compagnon de cellule. »  Page 270
  • « Il écrivait avec une sorte de distraction concentrée, comme on crayonne sur le bloc du téléphone : on écoute de moins en moins et c’est le dessin qui s’impose. Ainsi écrivait Alexandre, se réfugiant dans les pleins et les déliés de cette écriture sage, de ce crayonnement appliqué. »  Page 270
  • « Alexandre écrivait.
    Sa cellule était une pièce circulaire dont il avait fait obturer la fenêtre au profit d’une lucarne qui lui donnait l’aspect d’un puits de lumière capitonné de livres.
    Seize années de bonheur.
    Jusqu’à ce matin où la toute jeune fiancée de Saint-Hiver déposa ingénument un roman de J.L.B, sur la table d’Alexandre.
    Il se passa une bonne quinzaine de jours avant que Krämer n’ouvrît le livre. Sans le rappel du mariage de Saint-Hiver qui devait avoir lieu le lendemain, il ne l’aurait probablement jamais ouvert. Alexandre ne lisait pas de romans. Alexandre ne lisait que la documentation de ses propres romans. Des « Que sais-je ? », des encyclopédies, les aliments de ses rêves.
    Il ne se reconnut pas dans les premières lignes de ce J.L.B. Il ne reconnut pas son travail. La netteté des caractères d’imprimerie, le rythme des paragraphes, la blancheur des marges, la matérialité même du livre, le contact glacé de la couverture l’égarèrent. Le titre Dernier baiser à Wall Street ne lui disait rien. (Lui-même écrivait sans souci de point final et ne titrait jamais. C’était l’équilibre du tout qui décrétait la fin d’un volume, une familiarité secrète tenant lieu de titre. Alors, il passait sans transition au commencement d’un autre récit.) Il se lisait donc sans se reconnaître, ne s’étant d’ailleurs jamais relu lui-même. On avait changé le nom de ses personnages et certains noms de lieu. On avait découpé les chapitres sans souci de sa respiration.
    Finalement, il se reconnut. »  Pages 271 et 272
  • « Cette nuit-là, quand il sortit de sa cellule pour se diriger vers les appartements de Saint-Hiver, il n’avait rien d’autre en tête qu’une liste de questions. Très précises. De quoi satisfaire sa curiosité, pas davantage. Était-ce bien lui, Saint-Hiver, qui lui avait volé ce roman ? Les autres aussi ? Mais pourquoi ? Se pouvait-il qu’on gagnât de l’argent en publiant de pareils enfantillages ? »  Page 272
  • « Pas une seconde il ne s’était imaginé dans la peau d’un romancier en exil. »  Page 272
  • « Tous, peintres, sculpteurs, musiciens, vivaient ici la même éternité qu’Alexandre. Il se trouvait même un Yougoslave, un certain Stojilkovicz, qui, occupé à traduire Virgile en serbo-croate, songeait à faire appel pour qu’on doublât sa peine. »  Page 272
  • « — D’ailleurs, on ne comprend pas très bien pourquoi vous avez tué Saint-Hiver, dit la Reine dans la maison secouée par la colère du Vercors. Vous vous dirigez vers son bureau sans la moindre intention de meurtre, vous vous métamorphosez en cours de route, et c’est un Rimbaud-Rambo qui frappe à la porte de Saint-Hiver. Comme si le il de vos autres livres venait réclamer ses droits. On n’y croit pas une seconde, Alexandre, que s’est-il passé vraiment ? »  Page 273
  • « Comme à son habitude, Alexandre avait ouvert sans frapper. Il tenait le livre à la main. »  Page 273
  • « Quand il se retourna et vit le livre dans les mains de Krämer, il devint encore autre chose. Un salopard endimanché pris la main dans le sac. »  Page 273
  • « La nuit où le pianiste avait entrepris de l’étrangler, Krämer lui avait enfoncé vingt centimètres d’acier dans la gorge. Puis s’était évadé en emportant le plus d’argent possible et les pages déjà écrites de sa confession à la troisième personne. »  Page 277
  • « Krämer se surprit à imaginer l’histoire d’un jeune publicitaire qui aurait eu l’idée de laisser les murs à la concurrence pour s’approprier le sol, tout le sol, quais, trottoirs, pistes d’atterrissage couverts de pub, le rêve à portée de semelles dans le monde entier. Il écrirait cela, oui, quand il aurait fini de raconter sa propre histoire. Or, les murs de Paris racontaient, en partie, l’histoire de Krämer. Il levait la tête, lui, il regardait les affiches. La plupart vantaient les mérites d’objets dont il n’aurait pas su se servir. Mais quelques-unes lui parlaient de lui. J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS. »  Pages 277 et 278
  • « Il retrouva le sentiment de stupeur presque amusée qu’avait éveillé en lui la découverte du livre offert par Clara. »  Page 278
  • « Il interrogea les libraires : « Comment, vous ne connaissez pas J.L.B. ? » La surprise fut unanime. D’où sortait ce type qui ne connaissait pas J.L.B. ? 225 millions d’exemplaires vendus à travers le monde depuis quinze ans ! Avait-il la moindre idée de ce que représentaient 225 millions d’exemplaires ? Pas la moindre, non. On alla jusqu’à lui calculer ses droits. On y ajouta une estimation grossière de l’argent amassé par l’exploitation cinématographique. J.L.B, était un empire. Qui l’éditait ? Toute l’astuce était là, justement : pas de nom, pas de visage, pas d’éditeur. Des bouquins tombés du siècle. Ou qui auraient pu être pondus par n’importe lequel de leurs lecteurs. Il y avait un peu de ça, d’ailleurs, dans les « motivations d’achat ». Les clients disaient souvent : « Il écrit bien, et c’est tout à fait comme je pense. » Oui, un fameux coup de marketing ! Cela dit, les ventes stagnaient un peu, d’où la décision de dévoiler le personnage de J.L.B. Le lancement public de son dernier roman. Le Seigneur des monnaies, serait une sacrée fiesta !
    Dans un couloir de métro, un gosse avait collé un chewing-gum aux commissures de J.L.B. Krämer qui passait distraitement en fut gelé sur place. »  Page 278
  • « Avant de s’endormir, il relisait quelques pages de son oeuvre. Telle qu’on la trouvait en librairie. De vrais livres. Couvertures glacées, titres énormes, les initiales de l’auteur en haut : J.L.B, majuscules énigmatiques et conquérantes, et les mêmes initiales en bas : j.l.b., italiques minuscules et modestes, discrétion d’éditeur, comme un sculpteur qui apposerait ses initiales au socle de son propre génie. C’est ainsi qu’il se découvrit écrivain. Il trouva de la puissance à ce qu’il lisait. Une force simple, élémentaire, tellurique, qui produisait des livres comme autant de blocs incontestables. Où 225 millions de lecteurs avaient trouvé leurs racines, le sens exact de leur vie.
    Rien de surprenant à cela, d’ailleurs, son nom, Krämer, en allemand, signifiait « boutiquier », et il portait un prénom de conquérant : Alexandre ! Alexandre Krämer ! Et qu’avait-il écrit d’autre, sinon l’épopée du commerce conquérant ? »  Page 279
  • « Il revint sur les pages de sa confession concernant le meurtre de Saint-Hiver. Il en écrivit une seconde version. La métamorphose avait lieu dans le couloir, Krämer devenait adulte en quelques mètres, et c’était Faust qui assassinait Saint-Hiver. Faust réglait son compte au diable.
    Il tuerait aussi ce J.L.B, qui, en lui volant son oeuvre, avait ouvert sa poitrine de crabe une fois de trop. »  Page 280
  • « Les très beaux étaient une race à part. La belle femme faisait partie de cette race. Il l’avait décrite tant de fois dans ses romans ! »  Page 282
  • « Quand il eut abattu J.L.B. et que la belle femme se fut vidée au milieu de la foule, il accueillit l’explosion de ce corps comme la plus magnifique des déclarations d’amour. Elle le croyait mort. Elle lui offrait le somptueux hommage d’un deuil volcanique. Elle ignorait qu’il ne s’agissait pas de lui, sur la scène, mais d’une caricature dérisoire de lui-même. Elle s’imaginait avoir perdu son auteur préféré, quand son auteur, tout au contraire, venait de la découvrir !
    Ce furent les phrases qu’il jeta, mot pour mot, ce soir-là, sur son carnet. »  Page 282
  • « Il changea d’hôtel et loua une chambre proche de ses fenêtres à elle. Et, cette nuit-là, il écrivit, comme toutes les autres nuits. Il en était à décrire le pianiste, le meurtre du pianiste. Il, son personnage, savait parfaitement ce qu’il faisait. « Il » allait récupérer son identité, découvrir l’éditeur, le forcer à se dévoiler, rentrer dans ses droits. »  Page 282
  • « Oui, Chabotte lui avait volé son oeuvre oui, il l’avouait, maintenant qu’il ne pouvait faire autrement. »  Page 284
  • « Il avait tué Gauthier parce qu’il figurait sur une photo de Playboy en qualité de secrétaire de J.L.B. Lorsque la belle femme (perruque brune cette fois) avait abandonné Gauthier rue Gazan, au bord du parc Montsouris, il l’avait tué très vite, sans même lui poser de question. Il exécuterait ainsi tous ceux qui, en lui volant son oeuvre, avaient détruit celle de Saint-Hiver. »  Page 285
  • « La Reine et la journaliste travaillent à la réinsertion d’un rossignol. Qu’il retrouve le territoire paisible de sa cage, qu’il s’enroule de nouveau dans le nid de son écriture. La Reine s’intéresse à toutes les écritures. »  Page 287
  • « Julie en convient. Elle a trouvé son père assez « fameux », oui.
    — Vous n’avez jamais été tentée d’écrire un livre sur lui ?
    — Il n’en est pas question.
    — Nous en reparlerons. »  Page 287
  • « Il s’était évanoui comme on s’abandonne. Il avait entraîné une petite commode dans sa chute. Les pages de sa confession à la troisième personne s’étaient répandues autour de lui. »  Page 287
  • « Assise dans un fauteuil de bureau dont le skaï éventre laissait aller des tumeurs moussues, la belle femme était occupée à lire sa confession. »  Page 288
  • « Ce type endimanché, sur la scène du Palais Omnisports, l’homme qu’elle aimait ? D’une certaine façon, la réponse de la belle femme ne faisait qu’ajouter au mystère. Krämer chercha à savoir quel genre d’homme ce pouvait être quand il ne jouait pas le rôle d’un autre dans le clinquant ridicule d’une kermesse pseudolittéraire. »  Page 288
  • « Et, quand il lui demanda pourquoi un homme si aimable avait accepté ce rôle indigne – entrer dans la peau d’un écrivain qu’il n’était pas –, elle répondit d’un trait :
    — Pour consoler sa soeur, pour constituer une dot à l’enfant de sa soeur, pour distraire sa famille et s’amuser lui-même, parce que c’est un tempérament tragique qui joue à s’amuser, ne s’amuse jamais vraiment mais se marre bien quand même… un connard qui a fini par se faire tuer à force de ne pas être un tueur !
    — Il m’a volé mon oeuvre.
    — Il ne vous a rien volé du tout. Il pensait sincèrement que Chabotte était J.L.B.
    « Une image, pensa Krämer avec détachement, cette nuit-là, j’ai tiré sur une image… »
    — Et tous les employés du Talion le pensaient aussi, y compris Gauthier ! »  Pages 288 et 289
  • « — Vous pourrez écrire sur cette table, près de la fenêtre.
    La fenêtre ouvrait sur un bois de jeunes chênes.
    — J’appellerai la directrice du Talion quand vous serez suffisamment avancé.
    C’était son projet : qu’il mît sa confession à jour. À ce point farcies de circonstances atténuantes, ces pages ne pouvaient que plaider en sa faveur. On ne retournerait pas à Paris avant que le divisionnaire Coudrier les ait lues.
    — Pourquoi faites-vous ça ?
    Au fait, pourquoi ? Il avait abattu son homme, après tout…
    — Je ne suis pas un tueur, moi, répondit-elle, je ne résous pas les problèmes en les supprimant.
    Il voulut savoir aussi pourquoi elle tenait tant à ce que sa confession fût publiée, diffusée en librairie. »  Page 289
  • « — Et vous, que pensez-vous de mes romans ? lui demanda Krämer entre deux éternités de silence.
    — Un ramassis de conneries.
    En revanche, il s’attacha à la Reine dès les premiers instants. La Reine le rudoyait, mais elle parlait la langue vraie des livres. Il travailla avec ferveur sous l’autorité absolue de la Reine. Il tordit le cou à la troisième personne du singulier pour exhumer un je qui écrivît en son nom. »  Page 290
  • « La Reine l’avait aidé à mener à bien sa confession. Au présent de l’indicatif, qui était le temps de ses meurtres, et à la première personne du singulier qui était celle de l’assassin. Une centaine de pages, pas plus, mais les premières qui fussent de lui, qui fussent lui. »  Page 292
  • « — Ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.
    — Écrivez, en attendant, Alexandre. Commencez donc l’histoire de ce publicitaire qui s’approprie le sol, c’est une bonne idée de départ.
    Mais le Vercors lui avait inspiré un autre projet : l’histoire d’un petit bûcheron de dix ans qui, ayant assisté, le 21 juillet 44, au massacre de toute sa famille par les commandos S.S. lâchés sur le plateau de Vassieux, se jure de les retrouver tous et de les châtier un à un. Ce faisant, le petit bûcheron sauvera les forêts amazoniennes tombées entre les mains de ces mêmes bourreaux, deviendra le premier producteur de pâte à papier du monde, l’ami des éditeurs et des écrivains, celui par qui le livre prend son vol. »  Page 292
  • « Mais Clara se trouvait déjà dans les bras d’un flic à blouson d’aviateur, et « par ici » disait le docteur, et la tribu des vingt-trois de suivre le Marty dans les couloirs de l’hôpital (vingt-deux pour être exact, Julie restant auprès de Benjamin), et les couloirs de défiler en cadence, jusqu’à la table sur laquelle tout commence, où Clara se réveille, où, manches retroussées, le docteur est parti à la pêche au vivant, et la tribu se referme comme la mêlée sur le ballon, un fameux pack poussant et soufflant au rythme de Clara, c’est qu’ils se sont entraînés avec elle, tous, pendant ces derniers mois, aspirant, retenant, poussant et soufflant, les arrières eux-mêmes se mêlant de la partie, les pas prévenus, les extérieurs, les dubitatifs de la vie, les pas vraiment concernés, se surprenant à aspirer tout l’air du monde, la reine Zabo (« mais qu’est-ce que je fabrique ? je suis complètement idiote… »), et poussant à s’en faire sauter sa tête de champagne, comme si c’était un livre qui allait surgir entre ces cuisses-là, aspirant, le Mossi, retenant, le Kabyle, et poussant, le divisionnaire en personne (« après tout, la quiétude est peut-être pour demain… »), Leila, Nourdine, Jérémy et le Petit tournant autour de la mêlée sans souci du hors-jeu, cherchant par où le ballon va sortir, être le premier sur le ballon, tout est là… »  Page 297
  • « En un seul pas, il bouffe toute la moquette qui le sépare de moi, penche son énorme masse par-dessus ma table de travail, saisit les accoudoirs de mon fauteuil, et nous pose tous les deux bien en face de lui, sur le bureau, moi, mon fauteuil, rallumant en effet la loupiote du souvenir : mon géant fou ! Nom de Dieu, mon géant désespéré ! Celui qui a pulvérisé mon burlingue ! Mais joyeux comme un ogre, gonflé comme un zeppelin, plus aucune trace de son squelette, un colosse pneumatique, et qui éclate d’un rire à dégringoler tous les bouquins de la Reine. »  Pages 315 et 316
  • « — Primo…
    Il ouvre l’attaché-case, en sort le manuscrit que je lui avais confié et le jette sur mes genoux.
    — J’ai lu votre prose, mon pauvre vieux, il n’y a rien à espérer de ce côté-là, abandonnez l’écriture tout de suite, vous allez vers de cruelles désillusions.
    (Bravo ! Je devrais apprendre à faire mon boulot aussi simplement.)
    — Secundo…
    Ses mains sur mes épaules, ses yeux dans les miens, un petit silence nécessaire. Puis :
    — Vous êtes-vous intéressé à l’affaire J.L.B., monsieur Malaussène ?
    (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Un peu.
    — Ce n’est pas assez. Moi, je m’y suis énormément intéressé. Avez-vous déjà lu un roman de J.L.B. ?
    (« Lu », à proprement parler, on ne peut pas dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Moi non plus, jusqu’à ces derniers événements… Trop vulgaire pour des esprits aussi distingués que les nôtres, n’est-ce pas ? »  Page 316
  • « — Quand un homme se fait abattre en présentant son dernier roman à un public innombrable, la moindre des choses est de lire le roman en question. C’est ce que j’ai fait, monsieur Malaussène. J’ai lu Le Seigneur des monnaies, et j’ai tout compris. »  Page 317
  • « Ses muscles se nouent, ses poings se ferment, ses joues prennent une teinte de tôle surcuite, et soudain je reconnais son costume, c’est le costume de J.L.B., celui-là même que je portais au Palais Omnisports, cinq ou six pointures au-dessus, et sa coiffure est celle de J.L.B., cheveux taillés, profilés et collés sur sa tête comme un gigantesque Concorde à la pointe conquérante ! Et je sais ce qu’il va me dire, et il me le dit : il fait donner les trompettes de la relève, il est le nouveau J.L.B., il a tout pigé des recettes de l’ancien, et il se promet de les appliquer jusqu’à faire exploser le jackpot du marché littéraire international, c’est comme ça et pas autrement, il prône le réalisme libéral, il conchie « le subjectivisme nombrilaire de notre littérature hexagonale » (sic), il milite pour un roman coté en Bourse et rien ne pourra l’arrêter, car « vouloir, monsieur Malaussène, c’est vouloir ce qu’on veut ! ». »  Page 317
  • « Assis dans un fauteuil, lui-même posé sur votre bureau, vous pouvez endiguer les vagues de chagrin qui déferlent sur un auteur refusé, c’est faisable, je l’ai fait. Mais l’ouragan où tourbillonne l’écrivain convaincu de son imminente fortune… planquez-vous ! »  Page 317
  • « J’ai laissé mon géant hurler à tue-tête les commandements du réalisme libéral. « Une seule qualité : entreprendre ! Un seul défaut : ne pas tout réussir ! » Honte sur ma tête, il connaissait par coeur les interviouves de J.L.B. : « J’ai perdu quelques batailles, monsieur Malaussène, mais j’en ai toujours tiré les enseignements qui mènent à la victoire finale ! » »  Page 318
  • « — Les gens qui ne lisent pas ne lisent qu’un seul auteur, monsieur Malaussène, et cet auteur, ce sera moi ! »  Page 318
  • « Loussa avait raison, Belleville devient chinois, la reine Zabo ne s’était pas trompée, les Chinois sont là et leurs livres ont tissé le nid de leurs âmes dans la librairie des Herbes sauvages. »  Page 319

 

3 étoiles, C, E, F

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 2 : Les fils de la Liberté

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 2 : Les fils de la Liberté de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 614 pages

Septième tome de la série Le chardon et le tartan (Outlander) de Diana Gabaldon paru initialement en 2009 sous le titre anglais « An Echo in the Bone ».

1777, la guerre d’Indépendance bat son plein en Amérique. Jamie et Claise sont toujours engagés dans cette guerre du côté des rebelles contre l’armée Britannique. Malgré le fait que Claire connaît l’issue finale de la confrontation, ils ne seront pas épargnés par cette dure épreuve. Afin de récupérer la presse d’imprimerie de Jamie pour publier de pamphlets pour faire de la propagande, ils décident de rentrer en Écosse. Après plusieurs péripéties et un détour forcé par le Fort Ticonderoga en pleine campagne de Saratoga, ils finiront par quitter le pays. Au XXe siècle, Brianna et son mari Roger ont racheté le manoir de Lallybroch et suivent les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre.

Une deuxième partie comparable à la premier et qui conforte le lecteur dans la perception que la saga s’essouffle. Dans cette deuxième partie heureusement les personnages de Claire et Jamie sont ramener en avant plan et on délaisse un peu celui de William. Malheureusement, le tout commence à manquer de réalisme. L’auteur nous dépeint des vies plus grandes que nature qui finissent par ne plus être crédibles. Comment un couple peut se retrouver mêlé à tous les complots et les guerres de l’Europe et de l’Amérique à la fois? Il ne manque plus qu’une rencontre avec l’empereur de Chine pour Claire et Jamie. Le point fort du texte est sans contredit la façon qu’a l’auteur pour faire ressentir les sentiments des personnages. Le lecteur revit littéralement les sentiments en même temps que ceux-ci. Une lecture qui nous fait espérer que les prochains tomes soient plus excitants comme les premiers de la série.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 14 janvier 2017

La littérature dans ce roman

  • « Burgoyne. Il l’avait rencontré une fois, dans un théâtre, où il était venu voir une pièce écrite par le général en personne. Il ne se souvenait pas de la trame car il avait été trop occupé à flirter du regard avec une jeune fille occupant la loge voisine mais il était ensuite allé avec son père féliciter le fringant dramaturge grisé par le triomphe et le champagne. »  Page 13
  • « Qu’oncle Hal semble apprécier John Burgoyne, en revanche, le surprenait davantage. Oncle Hal n’avait guère de patience pour le théâtre et encore moins pour les dramaturges, même si, étrangement, il possédait dans sa bibliothèque les œuvres complètes d’Aphra Behn. Lord John lui avait confié un jour, sous le sceau du secret, que son frère Hal avait été autrefois passionnément attaché à Mme Behn. »  Page 13
  • « Brianna avait refermé le livre mais sa main ne cessait de revenir vers la couverture, comme si elle souhaitait l’ouvrir à nouveau, au cas où le texte serait différent. »  Page 19
  • « Elle l’avait lu trois fois, regarder à nouveau n’y changerait rien. Elle rouvrit néanmoins le livre à la page du portrait de John Burgoyne peint par sir Joshua Reynolds : un bel homme en uniforme, une main sur la garde de son épée, se tenant fièrement devant un ciel d’orage. Sur la page d’en face était écrit noir sur blanc :
    Le 6 juillet, le général Burgoyne attaqua le fort de Ticonderoga avec huit mille soldats de l’armée régulière, plusieurs régiments allemands placés sous le commandement du baron von Riedesel et des troupes indiennes. »  Page 19
  • « Selon le livre de Roger, le général Burgoyne avait quitté le Canada début juin, marchant vers le sud pour rejoindre les troupes du général Howe, coupant pratiquement la colonie en deux. Le 6 juillet 1777, il s’était arrêté pour attaquer Fort Ticonderoga. Que… »  Page 38
  • « — Oui, « ça ». Y a-t-il une « pièce à conviction numéro un » qui entre dans cette note ?
    — Euh… oui, répondit-il à contrecœur. Les cahiers de Geillis Duncan. Le livre de Mme Graham sera la « pièce à conviction numéro deux ». La note 4 concernera les explications de ta mère sur les superstitions liées aux semailles.
    Sentant ses genoux mollir, Brianna se laissa tomber sur une chaise.
    — Tu es sûr que c’est une bonne idée ?
    Elle ignorait où se trouvaient les cahiers de Geillis et ne voulait pas le savoir. Le petit livre que leur avait donné Fionna Graham, la petite-fille de Mme Graham, était à l’abri dans un coffre de la Royal Bank of Scotland à Edimbourg. »  Pages 43 et 44
  • « — Enfin… ça m’étonnerait que cette maison-ci puisse être réduite en cendres.
    Elle regardait la fenêtre derrière Roger, enchâssée dans un mur d’une cinquantaine de centimètres d’épaisseur. Cela le fit sourire.
    — Non, j’en doute aussi. Mais les cahiers de Geillis, eux si. Je pensais les relire pour en extraire les informations principales. Elle avait beaucoup à dire sur les cercles de pierres en activité, ce qui est utile. Pour ce qui est du reste… »  Page 44
  • « — Tu as raison, dit-elle, la mort dans l’âme. Tu pourrais peut-être en faire un résumé et juste mentionner où trouver les cahiers originaux au cas où quelqu’un se montre vraiment curieux.
    — Ce n’est pas une mauvaise idée.Il rangea les feuilles dans son calepin et se leva.
    — J’irai les chercher. Peut-être à la sortie des classes. »  Page 45
  • « — Roger ! Tu n’es pas censé donner ton cours de gaélique à quatorze heures à l’école ?
    Il lança un coup d’œil horrifié à la pendule, attrapa la pile de livres et de papiers sur son bureau et bondit hors de la pièce en déversant un flot de jurons gaéliques des plus éloquents. »  Page 45
  • « Ce n’était ni de la panique ni le trac mais cette sensation de regarder dans un gouffre dont il n’apercevait pas le fond. Il l’avait souvent ressentie à l’époque où il chantait devant un public. Il prit une grande inspiration, posa sa pile de livres sur le bureau, sourit à l’assistance et lança :
    — Feasgar math ! »  Page 46
  • « — Votre grand-mère est-elle encore en vie ? lui demanda Roger. Dans ce cas, vous devriez lui demander de vous l’enseigner puis l’apprendre à vos enfants. Ce genre de tradition ne devrait pas se perdre, vous ne trouvez pas ?
    Encouragé par les murmures d’assentiment, il saisit son vieux livre de cantiques. »  Page 48
  • « — On peut encore entendre une autre forme de ces anciens chants de travail le dimanche dans des églises sur les îles. A Stornaway, par exemple. C’est une manière de chanter les psaumes qui remonte à une époque où peu de gens possédaient des livres et où bon nombre des membres de la congrégation ne savaient pas lire. Il y avait un premier chantre dont la tâche consistait à chanter le psaume, verset par verset, que les fidèles répétaient en chœur. Je tiens ce livre, poursuivit Roger en brandissant le psautier écorné, de mon père, le révérend Wakefield ; certains d’entre vous se souviennent peut-être de lui. Avant cela, il avait appartenu à un autre homme d’Eglise, le révérend Alexander Carmichael…
    Il leur raconta comment, au XIXe siècle, le révérend Carmichael avait sillonné les Highlands et les îles écossaises, parlant aux habitants, leur demandant de lui chanter leurs chants et de lui expliquer leurs coutumes, collectionnant les « hymnes, bénédictions et incantations » de la tradition orale pour les publier ensuite dans un grand ouvrage d’érudition comptant de nombreux tomes intitulé Carmina Gadelica.
    Il avait justement apporté un des volumes du Gadelica qu’il fit circuler dans la classe ainsi qu’un cahier dans lequel il avait recopié une sélection de chants de travail. Pendant ce temps, il leur lut l’une des bénédictions pour la nouvelle lune, la bénédiction pour la rumination, un charme contre l’indigestion, le poème du scarabée et certains passages du « Discours des oiseaux ». »  Pages 48 et 49
  • « Entre la douleur et l’émotion, il fut incapable d’émettre le moindre son pendant quelques minutes. Il se contenta de saluer son auditoire, de sourire, de saluer à nouveau, puis de donner sans un mot sa pile de livres et de dossiers à Jimmy Glassock pour qu’il les fasse circuler dans les rangs tandis que les gens se pressaient pour le féliciter. »  Pages 50 et 51
  • « — En effet. Vous avez des petits-enfants dans cette école ?
    Il indiqua la masse bourdonnante de gamins se bousculant autour d’une vieille dame qui, les joues roses de plaisir, leur expliquait la prononciation de certains mots étranges dans le livre de contes. »  Page 51
  • « Rob saisit un objet posé sur la banquette entre son neveu et lui.
    — C’était parmi les cahiers en gaélique que vous avez fait circuler. Il m’a semblé qu’il était là par erreur, alors je l’ai sorti de la pile. Vous écrivez un roman ?
    Il leur montra le calepin noir intitulé Le Guide du voyageur…. Le cœur de Roger faillit s’arrêter. Il le saisit en silence, le remerciant d’un signe de tête.
    Rob Cameron embraya en première et lança sur un ton désinvolte :
    — J’aimerais bien le lire quand vous l’aurez terminé. J’adore la science-fiction »  Page 53
  • « Plus bas, il aperçut la camionnette de Rob Cameron garée devant la porte. Rob était assis sur le perron à l’arrière de la maison, les enfants regroupés autour de lui, apparemment absorbés par la lecture du livre que tenait l’adulte. »  Page 57
  • « — Le problème, c’est qu’ils ne lisent pas la Bible.
    — Qui ça ? Attends un peu !
    Le major Alexander Lindsay, sixième comte de Balcarres, tendit une main devant lui pour éviter un arbre puis, y prenant appui pour conserver son équilibre, déboutonna maladroitement sa braguette.
    — Les Indiens. »  Page 69
  • « — Je veux dire… Tu sais, le centurion dans la Bible… Il dit à son soldat : « Va », et le soldat va. Si tu dis à un Indien « Va ! », peut-être bien qu’il ira mais peut-être aussi qu’il n’ira pas. Ça dépend de ce dont il a envie.
    Balcarres était tout occupé à reboutonner sa braguette, une opération apparemment ardue.
    — Je veux dire… insista William. Ils n’obéissent pas aux ordres. »  Page 70
  • « — Quel rapport entre le fait d’être écossais et celui de lire la Bible ? Tu me traites de païen ? Ma grand-mère est écossaise et la lit tous les jours. Moi-même je l’ai lue… en partie.
    Il finit son verre d’une traite.
    William le dévisageait, sourcils froncés, se demandant de quoi il parlait.
    — Ah ! fit-il enfin. Je ne te parlais pas de la Bible mais des Indiens. Têtus comme des cochons. Les Ecossais non plus, quand on leur dit « Va ! », ils ne vont pas, enfin pas forcément. Je me demandais si c’était pour ça qu’ils t’écoutaient. »  Pages 70 et 71
  • « Les biens personnels des rebelles jonchaient le sol, comme s’ils les avaient laissés tomber dans leur fuite. Il n’y avait pas que des objets lourds tels que des ustensiles de cuisine, mais également des vêtements, des livres, des couvertures… jusqu’à de l’argent. »  Page 99
  • « — J’ai trouvé son contrat de mariage.
    — Quoi ?
    — Un contrat de mariage entre Amélie Elise LeVigne Beauchamp et Robert-François Quesnay de Saint-Germain. Signé par les deux parties ainsi que par un prêtre. Il se trouvait dans la bibliothèque des Trois Flèches, à l’intérieur d’une bible. Claude et Cécile ne sont guère dévots, j’en ai peur.
    — Et toi, si ?
    Percy se mit à rire. Il savait que Grey connaissait fort bien ses opinions religieuses.
    — Je m’ennuyais.
    — La vie aux Trois Flèches doit effectivement être bien morose pour que tu te mettes à lire la Bible. Le sous-jardinier avait-il démissionné ?
    — Qui ? Ah, Emile ! Non, mais il avait la grippe ce mois-là. A peine s’il pouvait respirer par le nez, le pauvre.
    Grey eut envie de rire à son tour mais se retint et Percy enchaîna :
    — En réalité, je ne la lisais pas. Après tout, je connais déjà par cœur toutes les damnations possibles et imaginables. Je m’intéressais à sa couverture.
    — Pourquoi, elle était incrustée de pierres précieuses ?
    Percy lui jeta un regard légèrement offusqué.
    — Tout n’est pas question d’argent, John, même pour ceux d’entre nous qui n’ont pas la chance d’avoir hérité d’une fortune personnelle.
    — Toutes mes excuses. Pourquoi cette bible, donc ?
    — Tu ignores sans doute que je m’y connais plutôt pas mal en reliure. J’ai même exercé le métier de relieur pour gagner ma vie en Italie après que tu as si galamment sauvé ma vie. A ce propos, je te remercie. »  Page 146
  • « — En effet, c’est un excellent baryton. Et tu as raison au sujet des cartes. Il sait garder un secret, s’il en a envie, mais il ne sait pas mentir. Tu serais surpris par la puissance d’une parfaite sincérité. J’en viens presque à me demander si le huitième commandement n’a pas du bon.
    Marmonnant dans sa barbe, Grey cita Hamlet, « … coutume qu’il est plus honorable de violer que d’observer », puis toussota et implora Percy de continuer. »  Page 147
  • « — Je t’ai apporté un cadeau, Sassenach.
    Jamie déposa sa besace sur la table. Elle émit un bruit sourd fort plaisant et libéra des effluves de sang frais qui me firent aussitôt saliver.
    — C’est quoi ? De la volaille ?
    Ce n’était ni un canard ni une oie. Ces derniers possédaient une odeur caractéristique, mélange musqué de sécrétions huileuses, de plumes et de plantes aquatiques en décomposition. Des perdrix, peut-être, une grouse ou… Je me réjouis d’avance à l’idée de déguster une tourte au pigeon.
    — Non, c’est un livre.
    Il sortit un petit paquet enveloppé dans un vieux morceau de toile cirée et le déposa fièrement entre mes mains.
    — Un livre ? répétai-je.Il acquiesça, m’enjoignant d’ouvrir mon présent.
    — Oui, des mots imprimés sur du papier, tu t’en souviens ? Je sais que ça fait longtemps.
    Je lui lançai un regard torve et, ignorant les grondements de mon estomac, déballai le paquet. C’était un exemplaire usé de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme… vol. I. En dépit de ma déception d’avoir reçu de la littérature plutôt que de la nourriture, je fus contente. Cela faisait effectivement très longtemps que je n’avais pas mis la main sur un bon roman et, si je connaissais l’histoire de celui-ci, je ne l’avais jamais lu.
    Je le retournai délicatement entre mes mains.
    — Son précédent propriétaire devait l’apprécier.
    Le dos était élimé et la reliure en cuir brillante d’usure. Il me vint soudain un doute.
    — Jamie… tu ne l’as pas récupéré sur un cadavre, hein ?
    Dépouiller les ennemis tombés au combat de leurs armes, leur équipement et leurs vêtements réutilisables n’était pas considéré comme du pillage. C’était une désagréable nécessité mais tout de même…Il secoua la tête tout en fouillant à nouveau dans sa besace.
    — Non, je l’ai trouvé au bord d’un ruisseau. Quelqu’un a dû le laisser tomber dans sa fuite.
    Voilà qui était déjà mieux, même si j’étais certaine que celui qui l’avait perdu regrettait la disparition de son précieux compagnon. J’ouvris le livre au hasard et plissai les yeux. La typographie était minuscule. »  Pages 169 et 170
  • « Il vint se placer près de moi et me prit le livre des mains. Il l’ouvrit au milieu et le tint devant moi.
    — Lis ça.Je me penchai en arrière et il approcha le livre.
    — Arrête ! Comment veux-tu que je lise quelque chose d’aussi près !
    Il l’écarta de mon visage.
    — Dans ce cas, cesse de bouger. Et là, tu arrives à lire ?
    — Non, répondis-je agacée. Recule-le. Encore. Encore !
    Je fus enfin obligée de reconnaître que je ne pouvais distinguer les lettres avec netteté qu’à une cinquantaine de centimètres au moins.
    — Quand même, c’est écrit très petit ! dis-je, déconfite.
    Je m’étais déjà rendu compte que ma vue n’était plus ce qu’elle avait été mais d’être si brutalement confrontée à la preuve que je pouvais désormais rivaliser avec les taupes était assez déprimant.
    Jamie regarda le livre d’un œil d’expert.
    — C’est du Caslon en corps huit. L’interligne laisse à désirer et le blanc de fond n’est ni fait ni à faire. Quoi qu’il en soit…
    Il referma le livre d’un coup sec et me dévisagea en arquant un sourcil.
    — Tu as besoin de lunettes, a nighean, répéta-t-il doucement.
    — Hmph !
    Je lui repris le volume, l’ouvris et le lui présentai.
    — Lis donc, toi. Si tu peux !
    Surpris et sur ses gardes, il saisit le livre et regarda une page. Il éloigna légèrement sa main. Puis encore un peu. J’attendis, ressentant ce même mélange d’amusement et de compassion. Quand il tint finalement le livre à bout de bras, il lut :
    — Ainsi, la vie d’un auteur, quoi qu’il en pût penser lui-même, était plus vouée à la guerre qu’à la composition ; comme pour tout autre militant, son succès devant l’épreuve dépendait moins de son esprit que de sa RÉSISTANCE. »
    Il referma le livre en pinçant les lèvres.
    — Oui, bon… Au moins, je peux encore viser juste. »  Page 171
  • « — J’en doute aussi mais, une fois que nous serons à Edimbourg, je connais l’homme qu’il te faut. Je t’en ferai faire une paire avec une monture en écaille pour tous les jours et une autre en or pour le dimanche.
    — Quoi, c’est pour me faire lire la Bible ?
    — Non, c’est juste pour l’esbroufe. Après tout… »  Page 172
  • « Je reconnus le nom, même si tout ce que je savais sur Daniel Morgan (une note dans un des livres d’histoire de Brianna), c’est qu’il était un célèbre tireur d’élite. »  Page 172
  • « — Tu leur as donc sauvé la vie, dis-je doucement. Combien d’hommes y a-t-il dans une compagnie ?
    — Cinquante. Ils n’auraient peut-être pas tous été tués.
    Sa main glissa et je la rattrapai. Je sentais son souffle chaud à travers mes jupons.
    — Ça m’a fait penser à ce passage de la Bible, dit-il.
    — Ah oui ? Lequel ?
    — Quand Abraham négocie avec l’Eternel pour sauver les Villes de la Plaine. Il lui dit : « Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ; les ferais-tu donc périr et ne pardonnerais-tu pas à ce lieu à cause de ces cinquante justes qui s’y trouveraient ? » Puis il marchande avec Dieu, de cinquante, il passe à quarante-cinq, puis à trente, puis à vingt, puis à dix.
    Ses paupières étaient mi-closes, sa voix paisible et détachée. »  Pages 201 et 202
  • « On ne savait jamais à l’avance sur quoi on allait tomber. Les illustrations des manuels d’anatomie étaient une chose mais tout chirurgien savait que chaque corps était unique. Un estomac pouvait se trouver plus ou moins où vous l’attendiez mais les nerfs et vaisseaux sanguins qui l’alimentaient pouvaient être n’importe où dans le voisinage, variant en taille et en nombre. »  Pages 204
  • « — Colonel. Votre épouse et moi discutions de la philosophie de l’effort. Qu’en pensez-vous… L’homme sage doit-il connaître ses limites et l’audacieux les ignorer ? Et de quel bord vous situez-vous ?
    Jamie m’adressa un regard perplexe et je haussai discrètement les épaules. Puis il se tourna de nouveau vers le visiteur :
    — A dire vrai, j’ai entendu dire qu’un homme « doit toujours viser plus haut. Sinon, à quoi bon le ciel ? ».
    L’officier le dévisagea un instant avec surprise puis éclata de rire.
    — Votre épouse et vous faites la paire, monsieur ! Des gens comme je les aime ! C’est magnifique. Vous souvenez-vous où vous avez l’entendu ?
    Il l’avait entendu de moi, à plusieurs reprises au fil des ans. Il se contenta de sourire.
    — C’est d’un poète, il me semble. Mais je ne me souviens plus de son nom.
    — Quoi qu’il en soit, c’est un sentiment parfaitement exprimé. Je vais de ce pas l’essayer sur Granny… même si j’imagine qu’il va me regarder sans comprendre à travers ses bésicles puis recommencer à me tanner à propos du ravitaillement. Voilà bien un homme qui connaît ses limites ! Elles sont diablement circonscrites et il ne laisse personne les franchir. Non, le ciel n’est pas pour les hommes comme lui. »  Page 219
  • « — C’est bien l’écriture de votre frère ?
    Il dévora des yeux les lettres tracées avec application, avec une expression où se mêlaient l’avidité, l’espoir et le désespoir. Il ferma les paupières un instant, les rouvrit, puis lut et relut la recette d’un antidiarrhéique comme s’il s’agissait des Evangiles. »  Page 241
  • « Le camp semblait tout droit sorti de L’Enfer de Dante, des silhouettes noires gesticulant devant la lueur des flammes, se bousculant dans la fumée et la confusion, des cris « Au meurtre ! Au meurtre ! » s’élevant de toutes parts. »  Page 286
  • « Rob était venu rapporter un livre prêté par Roger et proposer d’emmener Jem au cinéma avec Bobby le vendredi suivant. »  Page 317
  • « Le temps que Rob prenne congé (ainsi qu’un autre livre) en se confondant en remerciements et en leur rappelant qu’il passerait prendre Jem le vendredi suivant, elle était prête à hisser William Buccleigh hors du trou du curé par la peau du cou, à le conduire droit à Craigh na Dun elle-même et à le pousser à travers les pierres. »  Page 318
  • « Les lettres noires sur le papier devinrent soudain nettes et je lâchai un petit cri de surprise.
    — Ah, nous approchons du but !
    L’opticien, M. Lewis, m’observait par-dessus ses lunettes, le regard pétillant.
    — Essayez donc celles-ci.
    Il retira délicatement la paire de démonstration de mon nez et m’en tendit une autre. Je les chaussai et examinai la page du livre devant moi. »  Page 331
  • « Je m’éloignai pour regarder les tables près de l’entrée. Elles étaient chargées de livres et d’opuscules. J’en saisis un. Sur la couverture était écrit Encyclopædia Britannica et, dessous, Laudanum.
    La teinture d’opium ou opium liquide, également appelée teinture thébaïque, se prépare comme suit : prenez deux onces d’opium préparé, une drachme de cannelle et de clous de girofle, une livre de vin d’Espagne, infusez pendant une semaine à l’abri de la chaleur, filtrez au papier.
    L’opium est actuellement très prisé et un électuaire des plus précieux. En application externe, c’est un émollient, un décontractant, un discutient. Il favorise la suppuration. Laissé longtemps sur la peau, il est dépilatoire et provoque toujours un prurit ; il peut exulcérer et soulever de petites ampoules s’il est appliqué sur des parties sensibles. Toujours en application externe, il peut soulager la douleur et même induire le sommeil. Il ne doit en aucun cas être appliqué sur la tête, surtout sur les sutures du crâne, car il pourrait alors avoir des effets très néfastes, voire mortels. Ingéré, l’opium soigne la mélancolie, soulage la douleur, induit le sommeil et est sudorifique.Pour une dose modérée, on recommande moins d’un grain… Je me tournai vers Jamie, qui lisait, intrigué, les caractères installés dans la forme de la presse.
    — Tu sais ce que signifie « discutient » ?
    — Oui. Cela veut dire « qui dissout ». Pourquoi ?
    — Ah. Ça explique sans doute pourquoi il est préférable de ne pas appliquer du laudanum sur les sutures du crâne.
    Il me lança un regard perplexe.
    — Pourquoi ferait-on une chose pareille ?
    — Je n’en ai pas la moindre idée.
    Fascinée, je repris mon examen. Un autre opuscule intitulé La Matrice contenait d’excellentes gravures du pelvis disséqué d’une femme. Ses organes internes étaient montrés sous différents angles et présentaient également les différentes phases de développement d’un fœtus. Si c’était là l’œuvre de M. Bell, il était à la fois un merveilleux artisan et un fin observateur.
    — Tu n’aurais pas un penny ? J’aimerais acheter celui-ci.
    Jamie fouilla dans son sporran et déposa une pièce sur le comptoir. Il lança un regard vers l’opuscule dans mes mains et recula instinctivement. »  Pages 337 et 338
  • « — Je voudrais qu’il emporte ma presse.
    — Quoi ? Tu confierais ta précieuse chérie à un quasi-inconnu ?
    Il me jeta un regard noir mais acheva de mastiquer son morceau de pain beurré avant de me répondre :
    — Je suis sûr qu’il en prendra le plus grand soin. Après tout, il ne va pas imprimer mille exemplaires de Clarisse Harlowe à bord du navire.
    J’étais très amusée. »  Page 339
  • « — Ah, fit-il.
    Il aperçut un bout de l’opuscule qui dépassait de mon réticule.
    — Je vois que vous êtes passés à l’imprimerie.
    Je sortis le petit livre du sac. J’espérais que Jamie n’avait pas l’intention d’écraser Andy Bell comme un insecte pour avoir pris des libertés avec sa presse. Je venais juste de prendre conscience de sa relation avec « Bonnie » et j’ignorais jusqu’où allait sa possessivité outragée.
    — C’est un ouvrage remarquable, déclarai-je à M. Bell. Dites-moi, combien de spécimens avez-vous utilisés ?
    Il parut surpris mais répondit volontiers et nous nous lançâmes dans une conversation fort intéressante, quoique plutôt macabre, sur les difficultés de la dissection par temps chaud et la différence entre la préservation dans une solution saline ou un bain d’alcool. Nos voisins de table terminèrent leur repas en hâte et se levèrent avec une mine horrifiée. Jamie, lui, était confortablement enfoncé dans sa chaise, l’air affable mais ne quittant pas Andy Bell de son œil implacable.
    L’imprimeur ne semblait pas gêné outre mesure par ce regard de Gorgone et me raconta la réaction qu’avait provoquée sa publication de l’édition reliée de l’Encyclopædia. Le roi était tombé sur les planches du chapitre « Matrice » et avait ordonné que ces pages soient arrachées – ce crétin de Teuton inculte ! »  Page 341
  • « Nouant un chiffon imbibé de térébenthine autour de ma tête et le remontant juste sous mon nez, je citai :
    — Et vit le crâne sous la peau, et des créatures sans seins sous terre se penchèrent en arrière avec un sourire sans lèvres.
    Andy Bell me lança un regard de biais.
    — Je n’aurais su le dire mieux. C’est de vous ?
    — Non, d’un certain Eliot. »  Page 345
  • « J’avais eu l’intention d’attendre que Jamie ait sifflé une pinte ou deux de whisky avant d’aborder le sujet mais le moment semblait opportun. Je me lançai :
    — Pendant que nous œuvrions, je lui ai décrit un peu mon travail. Je lui ai parlé de mes opérations, de cas pathologiques intéressants et de diverses broutilles médicales, tu vois ce que je veux dire.
    J’entendis Ian murmurer « Qui se ressemble s’assemble » mais je ne relevai pas.
    — Oui, et alors ?
    Jamie paraissait sur ses gardes. Il flairait anguille sous roche.
    Je pris une grande inspiration.
    — Eh bien… pour résumer, il a suggéré que j’écrive un livre. Un manuel médical.
    Jamie se contenta de hocher la tête, m’encourageant à continuer.
    — Ce serait un manuel pour monsieur Tout-le-monde, pas un livre pour les médecins. Avec des principes d’hygiène et de nutrition, des conseils pour les maladies les plus communes, des recettes de remèdes simples, des instructions pour soigner les plaies et les dents gâtées, ce genre de choses.
    Il continuait de hocher la tête. Il engloutit le dernier scone puis déclara :
    — En effet, ce serait un livre très utile et tu es la personne tout indiquée pour l’écrire. A-t-il « suggéré » combien cela coûterait de l’imprimer et de le relier ?
    — Ah. Le livre ne devra pas dépasser cent cinquante pages. Il en tirera trois cents exemplaires, reliés en bougran, et les distribuera dans son échoppe. Tout ça en échange des douze ans de loyer qu’il te doit pour ta presse. »  Pages 348 et 349
  • « — Vous n’aviez jamais parlé d’écrire un livre, ma tante, déclara Ian intrigué.
    — Je n’y avais encore jamais réfléchi, répliquai-je, sur la défensive. En outre, cela aurait été très difficile et coûteux tant que nous vivions à Fraser’s Ridge. »  Page 349
  • « — Tu en as vraiment envie, Sassenach ?
    J’acquiesçai vigoureusement et il reposa son verre avec un soupir.
    — D’accord, dit-il, résigné. Mais j’exige aussi une édition spéciale reliée en cuir et dorée sur tranche. Et pas moins de cinq cents exemplaires. Après tout, tu voudras en emporter avec toi en Amérique, non ? »  Page 350
  • « Je me sentais étrangement à mon aise en sa présence mais je ne pouvais y passer la journée. J’avais un livre à écrire. »  Page 353
  • « Et le lieu qu’il habitait ne le connaîtra plus. Ce verset du Livre de Job me revint en mémoire tandis que les hommes prenaient enfin une décision et commençaient à soulever le cercueil hors de ses roues. »  Page 361
  • « — Tu veux entrer dans les ordres ? demanda Claire. Vraiment ?
    — Oui. Cela fait longtemps que je sais que j’ai la vocation mais… c’est… compliqué.
    — Tu m’en diras tant ! s’exclama Jamie. En as-tu parlé à quelqu’un ? Au prêtre ? A ta mère ?
    — A tous les deux.
    — Et qu’ont-ils dit ? s’enquit Claire.
    Elle paraissait fascinée et, adossée au rocher, ne quittait pas la jeune femme des yeux.
    — Ma mère a dit que j’avais perdu la raison à force de lire des livres et que c’était de ta faute, parce que tu m’en avais donné le goût. Elle veut que j’épouse le vieux Geordie McCann mais je préférerais me jeter dans un puits. »  Page 405
  • « — C’est peut-être vrai, j’ai pu influencer les petites avec mes livres. Je leur faisais la lecture parfois le soir. Elles s’asseyaient sur le banc avec moi, une de chaque côté, leur tête contre mon épaule, et je…Il s’interrompit pour me jeter un coup d’œil. Il craignait de me faire de la peine à l’idée qu’il ait pu vivre un moment heureux dans la maison de Laoghaire. Je souris et lui pris le bras.
    — Je suis sûre qu’elles adoraient ça. Mais je doute que tu aies lu à Joan quelque chose qui lui ait donné envie d’entrer dans les ordres.
    Il fit une moue dubitative.
    — Je leur ai lu la Vie des saints. Ah, et aussi Le Livre des martyrs de John Foxe. Sauf que celui-ci traite en grande partie de protestants et que Laoghaire affirmait qu’un protestant ne pouvait être un martyr puisque tous les protestants étaient des hérétiques. Je lui ai répondu qu’on pouvait être martyr et protestant et que… »  Page 409
  • « — Il n’existe pas de terme pour décrire ce qu’elle est. Mais elle a la connaissance des événements à venir. Ecoute-la…
    Ces mots les calmèrent tous et ils devinrent attentifs. Je me raclai la gorge, extrêmement embarrassée par mon rôle de sibylle mais ne pouvant plus reculer. Pour la première fois, je ressentis une affinité avec les prophètes malgré eux de l’Ancien Testament. Je crus comprendre ce qu’avait ressenti Jérémie lorsqu’il avait reçu l’ordre d’annoncer la destruction de Jérusalem. J’espérais seulement que ma prophétie serait mieux accueillie. Il me semblait me souvenir que les habitants l’avaient jeté dans un puits. »  Page 417
  • « Il eut une pensée compatissante pour Claire. Après l’incident dans le poulailler avec Jenny, elle s’était retranchée dans le bureau de Ian. (Il l’avait invitée à s’en servir, ce qui devait agacer Jenny plus que tout.) Elle y passait ses journées à écrire, rédigeant le livre qu’Andy Bell lui avait mis en tête. »  Page 426
  • « — Oui, répondit Roger. Il veut rentrer chez lui de tout son cœur. Comme il a deviné que je savais comment m’y prendre, il voulait me parler. Mais seul un fou aurait frappé à la porte d’un inconnu pour lui poser ce genre de questions, surtout un inconnu que tu as bien failli tuer et d’autant plus un inconnu capable de te foudroyer sur place ou de te transformer en corbeau. Il a donc quitté son travail et nous a épiés. Il voulait peut-être vérifier que nous ne jetions pas des os humains dans la poubelle, ce genre de choses. Un jour, il est tombé sur Jem près du Broch et lui a dit qu’il était le Nuckelavee, en partie pour lui faire peur mais aussi parce que, si Jem m’en parlait, je monterais peut-être là-haut pour faire quelque chose de magique. Auquel cas…Elle acheva à sa place :
    — Auquel cas, il aurait su que tu étais dangereux mais aussi que tu avais le pouvoir de le renvoyer chez lui, comme le Magicien d’Oz.Il hocha la tête.
    — Pourtant, il ne ressemble pas du tout à la petite Dorothée… »  Page 455
  • « — Cameron… il a lu le cahier lui aussi. C’était par accident. Il a fait semblant de croire que c’était un roman, un texte que j’avais écrit comme ça, pour rire. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? »  Page 468
  • « Me sentant un peu comme Alice dégringolant dans le terrier du Lapin blanc (j’étais encore légèrement abrutie par le manque de sommeil et le long voyage), je demandai le chemin jusqu’à Chestnut Street. »  Page 502
  • « Ce matin, alors que je cherchais un café à Saint-Germain-des-Prés, j’ai eu la chance de tomber sur M. Lyle, que j’avais rencontré à Edimbourg. Il m’a salué avec effusion, s’est enquis de ma santé puis, après avoir discuté de tout et de rien, m’a invité à le rejoindre à la réunion d’un cercle dont les membres incluent Voltaire, Diderot et d’autres dont les opinions sont écoutées dans les milieux que je souhaite infiltrer.
    Je me suis donc rendu à quatorze heures à l’adresse indiquée et me suis trouvé dans une demeure grandiose qui n’était autre que la résidence parisienne de M. Beaumarchais. »  Page 520
  • « La joute oratoire avait pour thème : « La plume est-elle plus puissante que l’épée ? » M. Lyle et ses amis défendaient cette proposition, M. Beaumarchais et sa clique arguant du contraire. Le débat fut animé, avec de nombreuses allusions aux œuvres de Rousseau et de Montaigne (non sans quelques attaques personnelles contre le premier du fait de ses opinions amorales concernant le mariage). Finalement, ce fut M. Lyle qui l’emporta. J’envisageai de montrer ma main droite à l’assistance afin de soutenir les arguments de la contre-proposition (un échantillon de ma calligraphie aurait sans doute achevé de les convaincre) mais je m’en abstins, n’étant présent qu’en tant qu’observateur.
    Je trouvai l’occasion plus tard d’aborder M. Beaumarchais et, en guise de plaisanterie, lui fis cette observation. Il fut très impressionné par mon doigt manquant et quand, à sa demande, je lui racontai comment cela m’était arrivé (ou ce que je choisis de lui raconter), il parut aux anges. »  Page 521
  • « Je suis fort satisfait du résultat de cette première incursion et rassuré en me disant que, si l’âge ou une blessure m’empêchent de gagner ma vie par l’épée, la charrue ou la presse à imprimerie, je pourrai toujours devenir un plumitif de romans d’aventures. »  Page 523
  • « Mes chandelles volées sont presque consumées. Mes yeux et ma main sont tellement épuisés que j’ai autant de mal à former mes mots qu’à les déchiffrer. Je ne peux qu’espérer que tu parviendras à lire la dernière partie de cette épître. »  Page 524
  • « Elle saisit le petit serpent, puisant un peu de confort dans sa sinuosité, sa surface lisse. Elle lança un coup d’œil vers le coffret en envisageant de se réfugier dans la compagnie de ses parents, mais déplier des lettres que Roger ne lirait peut-être jamais avec elle… Elle reposa le serpent et fixa d’un regard absent les rangées de livres sur les étagères.
    Près des ouvrages sur la révolution américaine commandés par Roger se trouvaient les livres de son père, ceux qu’elle avait rapportés de son ancien bureau. Sur leur tranche était écrit Franklin W. Randall. Elle en prit un et s’assit, le serrant sur son cœur. »  Page 529
  • « Au moins, l’imprimerie était calme. Deux personnes seulement étaient entrées et seule une d’entre elles lui avait adressé la parole, pour lui demander le chemin de Slip Alley. Elle massa sa nuque raide et ferma les yeux. Marsali ne tarderait plus. Elle pourrait ensuite aller s’allonger avec un linge humide sur le visage et…La sonnette au-dessus de la porte tinta et elle se redressa, un sourire machinal aux lèvres. Quand elle vit le visiteur, il s’effaça aussitôt.
    — Sors !
    Elle descendit de son tabouret en évaluant la distance jusqu’à la porte du logement.
    — Sors tout de suite !
    Si elle parvenait à s’enfuir par la cour…
    — Ne bouge pas, ordonna Arch Bug.
    Sa voix grinçait comme du métal rouillé.
    — Je sais ce que tu veux, répondit-elle en reculant d’un pas. Je comprends ton chagrin, ta colère, mais ce que tu comptes faire est mal, le Seigneur ne veut…
    Il la dévisagea avec une étrange douceur.
    — Tais-toi donc, ma fille. Nous allons rester tranquillement ici et l’attendre.
    — L’attendre ?
    — Oui, lui.
    Il bondit soudain et lui agrippa le bras. Elle hurla et se débattit mais ne parvint pas à lui faire lâcher prise. Il souleva le rabat et la traîna de l’autre côté, la projetant contre une table en faisant tomber des piles de livres. »  Pages 585 et 586
  • « Il avait tourné la tête et tendait l’oreille, sa main sur le manche de sa hache. Il sourit soudain. On entendait un bruit de pas de course.
    — Ian ! N’entre pas !
    Naturellement, il entra. Elle saisit un livre et le lança à la tête du vieillard qui l’esquiva facilement et lui tordit le poignet, sa hache à la main. »  Page 586
3 étoiles, S

Le scandale Modigliani

Le scandale Modigliani de Ken Follett

Éditions Le Livre de Poche, publié en 2011, 220 pages

Roman de Ken Follett paru initialement en 1976 sous le titre « The Modigliani Scandal » et sous le pseudonyme de Zachary Stone.

Dee, une étudiante en histoire de l’art, apprend l’existence d’un Modigliani qui n’a jamais été révélé au grand public. Modigliani aurait créé cette œuvre alors qu’il était sous l’influence de drogue et aurait donné ce tableau de jeunesse à un homme d’église. Elle décide, lors de ses vacances en Europe, de partir à la recherche de cette œuvre perdue. Cette trouvaille pourra être un très bon sujet pour sa thèse de doctorat. Afin de partager sa fébrilité, elle avise son oncle qui est marchant d’art de son projet de recherche. Ce dernier convaincu que sa nièce ne voudra pas vendre l’œuvre si elle la trouve, décide d’envoyer un détective privé pour retrouver le tableau avant elle. Mais cette recherche va aussi susciter l’intérêt de plusieurs personnes peu recommandables qui veulent eux aussi retrouver l’œuvre.

Une lecture de vacances sans plus. L’histoire proposée parait pourtant intéressante et captivante : une course-poursuite à travers l’Europe ayant comme but la découverte d’un nouveau tableau de Modigliani. Malheureusement ce qui est présenté dans ce roman est trop rocambolesque pour être crédible. L’intrigue est longue à démarrer et le rythme général est lent. On suit trop de petites histoires en parallèle et les personnages deviennent trop nombreux pour que cette intrigue soit solide. De nombreux élément sont superflus dans ce texte, comme par exemple l’histoire personnelle des faussaires. Cette partie pourrait être supprimée sans affecter le dénouement de l’histoire. Un roman que Ken Follett a écrit en début de carrière et qui manque de travail. L’intérêt principal de cette lecture est l’apprentissage des jeux de coulisses du marché de l’art. Un roman sympathique et un bon petit moment de lecture tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 18 avril 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Quelle merveille de passer l’été à Paris, de n’avoir aucune obligation ! Pas d’examen à passer, pas de devoirs à rendre, pas de cours à suivre. Strictement rien à faire, sinon batifoler avec Mike et se lever à midi. Après, siroter un bon café en se gavant de pain frais, se plonger dans les livres qu’elle avait toujours eu envie de lire ou admirer des tableaux qu’elle n’avait encore jamais vus ; et, le soir, retrouver des gens passionnants et excentriques. »  Page 10
  • « – Pourtant, l’était du genre mélancolique, Dedo. L’avait toujours sur lui Les Chants de Maldoror. Il pouvait réciter par cœur des tonnes de poésies en français. Il était déjà sur la fin d’sa vie quand le cubisme est apparu. Cette forme, c’était pas son truc. Mais alors, pas du tout. C’est peut-être ça qui l’a tué »  Page 16
  • « Encore une heure avant de pouvoir s’esquiver honorablement. Son épouse avait cessé depuis longtemps d’assister aux réceptions de la galerie, prétextant qu’on s’y ennuyait ferme. Elle avait bien raison. À l’heure qu’il était, Lampeth aurait préféré être chez lui, un verre de porto dans une main, un livre dans l’autre, avachi dans son fauteuil préféré – un siège en vieux cuir et crin de cheval à l’accoudoir brûlé à l’endroit où il posait toujours sa pipe –, son épouse assise en face de lui et Siddons entrant dans la pièce pour préparer une dernière flambée dans la cheminée. »  Page 29
  • « – Anne, nomme un peintre ! ordonna Mitch.
    – Bon. Van Gogh.
    – Un nom de tableau.
    – Humm… Le Fossoyeur.
    – Maintenant, dis : à vos marques, prêt, partez !
    – À vos marques, prêt, partez !
    Les deux hommes se mirent à peindre furieusement. Peter traça la silhouette d’un homme penché sur une pelle, ajouta de l’herbe à ses pieds et entreprit d’habiller son personnage d’une combinaison. Mitch commença par le visage : un visage las et ridé de vieux paysan. Anne regardait, stupéfaite, les deux images se matérialiser sous ses yeux.
    Il leur fallut à tous deux bien plus longtemps que les vingt minutes annoncées. Ils étaient complètement absorbés par leur travail. À un moment donné, Peter alla prendre un livre sur l’étagère et l’ouvrit à une page avec une illustration en couleurs. Le fossoyeur de Mitch s’épuisait à enfoncer du pied la pelle dans la terre dure, son corps lourd et sans grâce plié en deux. Le jeune homme resta plusieurs minutes à fixer son papier, ajoutant des touches par endroits et s’arrêtant pour regarder encore, »  Page 45
  • « En fait, à l’époque où il avait rencontré Sarah, il travaillait déjà. Un livre pour enfants à illustrer que lui avait refilé un copain de classe entré dans l’édition. L’avance touchée pour ce boulot lui avait permis de se faire mousser devant Sarah, de se prétendre un peintre à succès. Le temps que la vérité éclate au grand jour, il avait embobiné sa dulcinée et le papa de celle-ci. Cette victoire s’était soldée par son mariage avec Sarah. Du coup, il avait cru que sa chance lui était revenue. Hélas, ça n’avait pas duré. »  Page 48
  • « À peine entré dans son école d’art, il avait constaté que tout le monde arborait cet air ultra cool de je m’en-foutisme hippie qui lui avait valu tant de succès pendant ses deux dernières années dans son collège huppé. Les étudiants connaissaient tous Muddy Waters et Allen Ginsberg, Kierkegaard et les amphétamines, le Viêtnam et Mao. Pire, ils avaient tous un don plus ou moins marqué pour la peinture. »  Page 49
  • « – Je croyais que tu voulais poursuivre tes études ? Anita se détourna.
    – Une idée ridicule, c’est tout. Un rêve. Je ne peux pas plus aller à l’université que marcher sur la Lune. Qu’est-ce que vous mettez aujourd’hui ? La robe blanche Gatsby ? »  Page 60
  • « La sonnette de l’entrée retentit. Elle regarda par la fenêtre. Le taxi était arrivé. Elle prit son manuscrit et descendit.
    Confortablement assise dans la voiture noire, elle feuilleta le script dont elle allait discuter avec son agent et le producteur du film. Il avait pour titre La Treizième Nuit. Pas du tout vendeur à son avis, mais ça, c’était un détail. Il s’agissait en fait d’une version revisitée de La Nuit des rois de Shakespeare, avec des dialogues originaux. Le scénario faisait ressortir les éléments homosexuels suggérés dans la pièce. Orsino tombait amoureux de Cesario avant de découvrir que celui-ci était une femme sous ses habits d’homme, et Olivia était lesbienne sans le savoir. Samantha était pressentie pour le rôle de Viola, naturellement. »  Page 63
  • « – Tu parles comme si un message était quelque chose de réservé aux pièces d’avant-garde n’ayant aucune chance d’être jouées à Broadway, répliqua-t-elle. Un film qui a quelque chose à dire peut très bien faire un tabac.
    – C’est plutôt rare.
    – Et Qui a peur de Virginia Woolf ? Dans la chaleur de la nuit ? Le Parrain ? Le Dernier Tango à Paris ?
    – Côté recettes, aucun d’eux n’a fait autant que L’Arnaque.
    Samantha s’écarta de la fenêtre en secouant la tête impatiemment.
    – Et alors, on s’en fiche ! C’étaient de bons films. Ils valaient le coup d’être faits »  Page 65
  • « Elle comprit un peu tard que Livourne se disait Leghorn en anglais, que c’était un port important de la Méditerranée et une station balnéaire. De vagues souvenirs glanés dans des livres d’histoire lui revinrent à l’esprit : ce port, modernisé par Mussolini au prix de millions de lires, avait été entièrement détruit quelques années plus tard par les bombardements alliés. Les Médicis avaient contribué à l’essor de la ville, se rappela-t-elle aussi, et au XVIIIe siècle un tremblement de terre l’avait ravagée. »  Page 73
  • « Elle tourna la poignée et pénétra à l’intérieur de la pièce. C’était un salon avec des meubles clinquants d’un mauvais goût parfait. Une radio tourne-disques de forme évasée, vestige des années 1960, ronronnait dans un coin. En revanche, pas un son ne sortait de la bouche du présentateur en gros plan sur l’écran de la télé. Une table basse de style vaguement suédois trônait au centre de la pièce, posée sur un tapis en nylon orange. S’y entassaient des cendriers, des journaux plus ou moins rassemblés en piles et un livre en édition de poche. »  Pages 74 et 75
  • « – Je voudrais voir l’endroit où est né Modigliani. Vous savez où c’est ?
    La femme du propriétaire se posta dans l’encadrement de la porte et apostropha son mari d’une longue tirade agressive. Elle avait un accent trop marqué pour que Dee comprenne de quoi il retournait. L’homme lui répondit sur un ton chagriné. L’épouse repartit.
    – Je disais : l’endroit où est né Modigliani, reprit Dee.
    – Je n’en ai pas la moindre idée. Il retira une seconde fois la cigarette d’entre ses lèvres, ce coup-ci pour la laisser tomber dans le cendrier déjà plein.
    – Mais nous avons en vente plusieurs guides de la ville. Ça pourrait vous aider.
    – Oui. Je vais en prendre un.!  Page 76
  • « De retour, le propriétaire attendit qu’elle raccroche pour lui remettre un petit livre illustré aux bords écornés. Dee régla le prix demandé, tout en se demandant combien de fois ce même exemplaire avait été revendu à un client après avoir été oublié par un autre dans sa chambre. »  Page 76
  • « Elle prit place à une petite table ronde recouverte d’une nappe à carreaux et ouvrit le guide. « Le lazaret San Leopoldo est l’un des plus beaux d’Europe », lut-elle.
    Elle tourna une page. « Aucun visiteur ne devrait manquer d’aller admirer le célèbre bronze Quattro Mori. » Elle feuilleta plus loin. « Modigliani a vécu d’abord via Roma et, plus tard, au 10 de la via Leonardo Cambini. » »  Page 77
  • « Sa mère, assise près d’elle à la vieille table, s’appliquait à tracer de belles rondes au stylo à plume sur une feuille à l’en-tête de Meunier. Quantité de livres fascinants étaient ouverts devant elle : de beaux livres sur l’art, d’épais ouvrages de référence, de petites éditions de poche. Par moments, la langue d’Anne pointait entre ses lèvres, signe de son extrême concentration. »  Page 124
  • « Le trajet lui prit toute une demi-heure en raison des nids-de-poule et de l’absence de panneaux. Enfin, il arriva en vue d’une grande bâtisse de trois étages flanquée de tours. De la même époque que l’église de Poglio. Des créneaux effrités, des fenêtres sales et d’anciennes écuries où l’on apercevait par les portes entrouvertes un très vieux break Citroën et une antique tondeuse à gazon équipée d’un gazogène. Un château sorti tout droit d’un conte de fées. »  Page 134
  • « – Tu sais ce qu’il est dit dans la Bible : « Le Seigneur répand son soleil et sa pluie sur le méchant comme sur le juste. » Ce verset a toujours été pour moi source de grande consolation.
    Il descendit un bon quart de sa chope et reprit :
    – Quant à toi, fiston, tu ne peux pas être tout à fait mauvais si tu payes à boire à un pauvre vieux comme moi.
    Tom porta son verre à ses lèvres.
    – Bonne chance ! La même que celle qui t’a permis de te payer ce costume.
    Tendant le bras par-dessus la table, il palpa le revers de son interlocuteur.
    – Savile Row, je suppose ?
    – Tu supposes bien, gamin. Tu sais ce qu’il est dit aussi dans la Bible : « Tiens-toi à l’écart de toute manifestation du mal. » C’est un excellent précepte. Mais dis-moi : quel est le flic qui voudrait arrêter un vieil adjudant à cheveux courts si bien mis ?
    – Et capable en plus de le noyer sous les citations bibliques. »  Page 168
  • « Ils quittèrent le pub et se dirigèrent vers une Citroën flambant neuve couleur moutarde, garée sous un panneau d’interdiction. Au moment où Wright en ouvrait la portière, un vieux barbu en pardessus taché apparut. Wright lui donna la pièce et monta en voiture.
    – Il surveille la pervenche, expliqua-t-il en démarrant. Tu sais ce qu’il est dit dans la Bible : « Ne muselle pas le bœuf qui mange le maïs. » Les bœufs, c’est les contractuels.
    Drôle de citation. En quoi correspondait-elle à la situation ? Tom se creusa la cervelle pendant tout le trajet. »  Page 169
3 étoiles, V

Voyageurs

Voyageurs de Neal Asher.

Éditions Fleuve Noir, publié en 2008, 367 pages

Roman de science-fiction de Neal Asher paru initialement en 2004 sous le titre « Cowl ».

Une guerre sans merci fait rage au sein du système solaire entre les Héliothans et les Umbrathans. Grâce au voyage dans le temps, les Umbrathans ont pu remonter dans le passé afin de faire basculer le conflit. Mais ce faisant, ils ont donné naissance à une monstrueuse créature qui tue tout ce qui la met en danger et menace ainsi de détruire l’humanité. Depuis les origines de la vie sur terre, Cowl cherche à éliminer les futurs possibles où son existence n’est pas probable. Au 22ième siècle, Polly doit faire une transaction en tant que porte-parole pour Nandru avec un super-soldat dénommé Tack. Mais, soudain pendant la rencontre un carnage a lieu perpétré par une bête monstrueuse, Polly est propulsée dans le passé avec Tack à ses trousses. Un objet étrange lui enserre le bras, une sorte d’écaille qui est responsable des bons dans le passé dont Polly est victime. Ils seront entraînés dans un voyage sanglant jusqu’aux origines de l’humanité. Ils se trouvent par le fait même mêlé à cette guerre interplanétaire du futur.

Confusion, confusion, confusion. Dès le premier chapitre, le lecteur est plongé dans l’histoire de Polly qui est très accrocheuse. Par contre, chaque chapitre commence par une introduction qui laisse le lecteur confus. Avant de réaliser que ces préambules sont en fait l’histoire de la guerre du futur, le mal est fait : le lecteur a décroché de ces petits paragraphes en italique. La compréhension pour la suite en est donc compromise. Bien que le style d’écriture de l’auteur soit parfait, il manque cependant de clarté dans le canevas de l’histoire. Heureusement, l’auteur a su rendre les personnages de Polly et de Tack attachants et intéressants malgré leur personnalité limite. Le point fort de ce roman est la description de chacune des époques traversées qui sont très bien rendues, que ce soit l’époque romaine ou l’ère préhistorique. Bien que le roman laisse le lecteur désorienté, l’action est au rendez-vous. Un bon moment de distraction si le lecteur est intéressé par les voyages dans le temps, les mutants, les missiles et les dinosaures.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 15 mars 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Polly l’avait déjà vu la semaine passée. À voir son costume, c’était un cadre de TCC, et il trimbalait en bandoulière un ordinateur portable maquillé en vieux livre. »  Page 11
  • « Il tendit la main et ramena le sac banane devant lui. Il examina le contenu du portefeuille, intéressé par les cartes à puce, les billets et pièces d’euros, l’air de plus en plus perplexe.
    Polly comprit ce qui le dérangeait – la monnaie devaient porter des dates.
    Après un moment, il dit :
    — Vos maîtres à Berlin pensent-ils vraiment que nous marcherions dans une ruse aussi simpliste ? Même sans brûler tous les livres de M. Wells, nous sommes capables de faire la différence entre les faits et la fiction.
    — Je ne comprends pas.
    — Moi aussi, j’ai lu La Machine à voyager dans le temps.
    — Je ne comprends toujours pas.
    La Machine à voyager dans le temps était un roman d’un type appelé H. G. Wells. Tu devines de quoi ça parlait, vu le contexte… Mais pour lui, ça reste de la fiction. »  Pages 67 et 68
  • « Un garçon sauvage sans nom et sans langage que Polly sauva de la noyade, et qu’Aconit identifia comme un ressortissant de l’âge terrible du neurovirus. Aconit le guérit de son affliction et augmenta son cerveau par chirurgie pour compenser les ravages de la maladie. Pendant ce temps, Polly, toujours prête à donner un nom, le baptisa Vendredi. »  Page 276
3 étoiles, M

Marie LaFlamme, tome 1 : Marie LaFlamme

Marie LaFlamme, tome 1 : Marie LaFlamme de Chrystine Brouillet.

Éditions Guy Saint-Jean, publié en 2008, 718 pages

Premier tome de la trilogie « Marie LaFlamme » de Chrystine Brouillet paru initialement en 1990.

En 1662 Marie LaFlamme a vingt ans et habite à Nantes avec sa mère Anne. Son père, Pierre, a péri en mer il y a un an. Anne parvient à assurer leur subsistance grâce à ses dons de sage-femme et de guérisseuse. Marie est amoureuse de Simon Perrot mais celui-ci quitte Nantes pour Paris afin de devenir soldat. Elle se langui de son absence et est convaincue qu’il reviendra pour l’épouser. Le malheur tombe sur les deux femmes, elles seront soupçonnées de sorcellerie. Anne et Marie seront faites prisonnières et Anne sera condamnée au bûcher pour avoir pratiqué la médecine avec succès. La médecine étant réservé aux hommes, si elle obtient de bons résultats c’est donc qu’elle est une sorcière. Afin d’éviter la torture et le bûcher à sa fille, Anne la donnera en mariage à l’armateur Geoffroy de Saint-Arnaud. Cependant, ce dernier est cruel, obsédé par l’argent et Marie le déteste. De plus, il est obsédé par un trésor dont Pierre LaFlamme lui a parlé avant de mourir. Marie n’aura pas d’autre choix que de l’épouser mais elle n’entend pas partager le trésor avec lui.

Roman historique dont le premier tome permet une belle incursion au 17ième siècle en France. À la lecture de ce tome, il est manifeste que l’auteure s’est bien informée afin de décrire avec justesse cet époque. Elle réussit à plonger le lecteur dans cette société et de transmettre les façons de penser et les croyances de l’époque. Les deux personnages principaux de Marie et Anne sont très bien rendues, on s’y attache rapidement. L’impétuosité du caractère de la jeune Marie permet aux sentiments du lecteur d’osciller entre l’amour et l’antipathie. Par contre, ce premier tome a un rythme très lent. La lecture en est quelque fois moins excitante car certains passages sont trop clichés. L’histoire manque un peu de fini, de profondeur et surtout de réalisme : c’est beaucoup trop d’événements dans la vie d’une seule personne. En bref, c’est une lecture agréable et captivante malgré les quelques défauts.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 5 février 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Si la jeune femme clamait son innocence avec vigueur le lundi, elle avouait le vendredi, brisée par des heures d’interrogatoire. Oui, elle avait assisté une fois, une seule fois, au sabbat.  Citant des sources, les textes des experts Bodin, Boguet et Lancre, ses juges lui firent remarquer que les réunions sataniques étaient hebdomadaires et que toutes les sorcières se devaient d’y paraître. Péronne leur mentait donc. »  Page 34
  • « Elle s’était assise près de la croisée et revivait le moment où Jacques Lecoq était arrivé avec la lettre de son Simon. Marie Perrot. Oui, Marie Perrot. Ça sonnait bien à l’ouïe ! La jeune fille songeuse était sourde à tout autre nom et Anne dut l’appeler par trois fois.
    — Ma petite reine… Tu rêves au Prince charmant ?
    Marie protesta si vivement qu’Anne sourit franchement avant de lui souhaiter plus de chance qu’à la belle Aurore du conte. 
    — J’espère que tu ne vas pas passer un siècle à l’attendre, je doute que tu en aies la patience, dit-elle taquine. »  Pages 80 et 81
  • « Chahinian, amateur de comédie lyrique, avait été, comme tous les spectateurs parisiens du théâtre du Petit-Bourbon, aussi impressionné par la féerie des machines que par la musique, le chant, la danse. II ignorait combien de temps il resterait à Nantes mais peut-être qu’une troupe y était établie ou que des comédiens s’arrêtaient dans la ville? Il aimait ces divertissements et leur moralité didactique car, il ne s’y trompait pas, les auteurs de théâtre dénonçaient les fatuités du monde. Ils avaient, selon l’orfèvre, autant d’influence sur les spectateurs en les faisant rire et pleurer, que les prêtres en chaire qui les terrorisaient.
    Et Guy Chahinian s’en réjouissait; s’il convenait de la grave intelligence de Bossuet, il préférait l’esprit de Molière ou de La Fontaine qui voyaient bien les défauts de l’homme mais ne le vouaient pas aux Enfers… »  Page 85
  • « — Ah! Vous allez rester? s’exclama Germaine Crochet, visiblement ravie. Guy Chahinian lui semblait être un homme sérieux et bien nanti. Il n’avait pas sourcillé en voyant l’écriteau « crédit est mort » et pourtant il savait lire puisqu’il tenait un livre qu’il déposa sur la table après s’être assis au fond de la salle, près de l’âtre. »  Page 90
  • « Si on lui prouvait qu’il avait tort et que l’armateur avait du cœur, le joaillier acceptait qu’une fée le transforme en rat ou en citrouille comme dans les contes du sieur Perrault. De songer à cette littérature le fit éprouver de l’ennui. Il se souvint avec nostalgie des veillées où on lisait les textes de ce commis, licencié en droit qui se plaisait à divertir le Tout-Paris de son talent. Nombre de ses récits avaient été narrés bien avant mais il savait les tourner de la plus jolie manière et leur donner de ce fait un plus vaste public. Chahinian soupira: trouverait-il le temps et la société à Nantes pour goûter quelques feuillets? Il voyait assez bien Henriette Hornet en méchante ogresse et Geoffroy de Saint-Arnaud dans le rôle de Barbe- Bleue. S’il devait désigner la Belle au bois dormant, il serait fort embarrassé car la superbe Marie LaFlamme ne lui faisait guère l’effet d’être une personne posée, même enchantée; elle incarnerait mieux Cendrillon, s’élançant vers le bal. Place Saint-Pierre, elle allait de sa mère à Jacques Lecoq en glissant souplement à travers la foule, tels ces cabris qu’il n’avait jamais vus mais dont un voyageur du Sud lui avait vanté l’agilité. »  Page105
  • « — Ici ? bredouilla Marie. Je croyais que vous ne restiez que quelques… 
    — Eh non… Je suis navré de ne pouvoir jouer pour vous les Hermès, ou les Cupidon, dit-il avec un sourire aimable. »  Page 125
  • « Je veux enrayer la contage, la prévenir même ! Je veux: n’est-ce pas deux mots bien vaniteux? Mais je suis ainsi, ambitieuse. Bien sûr, j’aime mes malades mais surtout, je déteste la mort. Le décès d’un patient m’est comme une offense personnelle… Vous voyez mon orgueil! Qui suis-je pour défier la mort? Qu’une veuve qui a quelque savoir des plantes. Je n’ai pu apprendre qu’en suivant M. Chouart dans sa pratique quotidienne. Mais pour cet homme qui a accepté de m’enseigner, mille autres s’y opposent maintenant. Si je délivre encore des femmes, c’est que le Dr Hornet ne veut pas des pauvres gens. A Paris, la dernière femme à avoir pratiqué une délivrance royale est morte il y a trente ans. C’était une personne remarquable qui a beaucoup écrit sur l’art d’être mère-sage. J’ai pu, du vivant du Dr Chouart, consulter à trois reprises ses ouvrages. Bien des mères lui doivent la vie.
    — Ainsi, constata Guy Chahinian, mi-sérieux, mi-amusé, vous tenez en haute estime les talents de Louise Bourgeois, mais pas les vôtres ? 
    — Vous savez donc de qui je vous entretiens ?
    — Un ami apothicaire à Paris m’en a parlé. »  Pages 144 et 145
  • « L’aumônier doutait de nouveau de l’esprit du marin mais il s’exécuta: Geoffroy de Saint-Arnaud n’aurait qu’à juger lui- même s’il convenait ou non d’entendre Pierre LaFlamme.
    L’armateur se moqua de l’aumônier mais une heure après que celui-ci lui eut présenté la requête du mourant, il se décidait à le visiter : à de telles extrémités, un homme n’a aucune raison d’inventer une fable. »  Page 169
  • « Le jour lui rendait le muscle de vie mais la nuit revenait; son cœur régénéré était de nouveau incendié. Le joaillier travaillait de plus en plus tard chaque soir afin de retarder le cauchemar mais, tel Prométhée, il semblait condamné à revivre éternellement son supplice. Le patron des orfèvres avait le foie dévoré chaque jour par un vautour pour avoir dérobé le feu de l’Olympe; son disciple devait-il être, pour avoir laissé les flammes s’emparer d’une femme, la proie d’une nocturne épouvante ? »  Page 230
  • « Une semaine plus tôt, la baronne s’était arrêtée au couvent où la jeune fille apprenait la musique avec mère Marie-Joseph de l’Epiphanie. Elle l’avait entendue s’essayer à une aria de Jean Mignon, alors qu’elle se recueillait dans sa cellule. S’échappant du cloître, la mélodie qui lui parvenait était d’une telle harmonie qu’elle en avait laissé choir son livre de psaumes. »  Page 238
  • « — C’est merveilleux Michelle ! Un vrai conte de fées ! »  Page 246
  • « Cette journée aurait dû consacrer son triomphe, lui donner prétexte à raconter qu’une dame de qualité s’intéressait assez à sa fille pour l’emmener à Paris. Mauvaise fée, la pluie avait transformé ces heures d’apothéose en désastre, et voilà qu’un monstre lui dévorait sa coiffure. »  Page 251
  • « Afin de signifier à l’échevin Guillec que son zèle était remarqué, le jurisconsulte lui tendit un petit manuel.
    — Lisez-le, cela nous sera fort utile d’être plus nombreux à nous en inspirer.
    Egide Guillec était ravi qu’on l’élève par cette marque de confiance au rang des magistrats instruits. Il savait lire, mais il ne possédait certes pas le savoir de ces juges et palliait son ignorance par une attitude servile. Il prit le traité de démonologie avec des gestes respectueux, hésitant pourtant à dire comme il se trouvait honoré. »  Page 300
  • « — Il faudrait bien que je rencontre votre époux. Il me paraît avisé. Sinon, il ne serait pas échevin et n éclairerait pas de ses lumières les magistrats. Vous les connaissez ?
    — Tous, mentit Juliette Guillec qui n’avait rencontré qu’Alphonse Darveau et Eudes Pijart. Les Darveau portent la robe depuis un siècle au moins. Et la femme d’Eudes Pijart est la sœur du jurisconsulte Darveau. Celui-ci a prêté son guide à mon époux, Le Malheur maléfice, je crois. M. Guillec n’a pas voulu me le montrer, car il contient trop de choses horribles pour une faible femme.
    Guy Chahinian n’écoutait plus:  S’agissait-il du Malleum Maleficarum ? Ils allaient en faire usage ?
    Publié en 1486, ce manuel avait été tiré depuis à des milliers d’exemplaires en petit format, de sorte qu’on pouvait le consulter à tout moment lors d’un procès et s’en inspirer quand un doute surgissait. Guy Chahinian avait lu l’ouvrage des années auparavant mais n’avait rien oublié de son absurde atrocité. »  Page 308
  • « En rejoignant le capitaine, elle lui tendit, le temps de monter en selle, un gros cahier quelle reprit avant de flatter l’encolure de son cheval. »  Page 314
  • « — Je vais laisser ici ce cheval et vous demander d’attendre que le soleil se couche pour regagner la ville. On ne doit pas nous voir ensemble. Monsieur Chahinian, je voudrais que vous vous chargiez de ce cahier. Prenez-en le plus grand soin, c’est la somme de vingt ans de recherche et de pratique. J’en aurai encore besoin. Ainsi que ma fille. »  Page 324
  • « — Nous devons maintenant, dit le jurisconsulte Darveau, rechercher la marque diabolique. Avec les témoignages, nous aurons tous les éléments pour la faire avouer. 
    — Et le bourreau nous y aidera, dit l’échevin Guillec. L’homme avait acquis en très peu de temps une assurance qui le portait à une surenchère de cruauté pour plaire à ses pairs. Il avait prononcé ces derniers mots en guettant l’approbation du jurisconsulte qui lui avait prêté le guide de démonologie. »  Pages 349 et 350
  • « Anne LaFlamme devait mentir pour persuader sa fille de s’unir à l’armateur car Marie, épouvantée par la duplicité de l’homme, n’aurait jamais accepté sa proposition. La rage l’étouffait depuis qu’Anne lui avait rapporté leur entretien. La rage. Et la curiosité: ce trésor l’in-triguait. Elle avait été bien étonnée d’apprendre que son père avait révélé l’existence d’un trésor à Geoffroy de Saint- Arnaud. 
    — C’est un conte ! Ton père ne m’a jamais parlé de ce butin, faillit dire Anne LaFlamme.
    S’il avait possédé ces fameuses pierres, je l’aurais su.  Puis elle songea que si sa fille croyait aussi au trésor, elle ne se trahirait pas devant Saint-Arnaud. L’homme était trop cupide et trop retors pour ne pas tenter de faire parler Marie: elle devait avoir entendu la même fable. Le père Germain lui dirait la vérité en temps voulu. »  Page 365
  • « — Non. Ce balai que vous montrez maintenant ne m’aide pas à voler dans les airs!
    — Sauf si vous l’enduisez d’onguent. J’ai ici la composition de cet enduit maléfique, dit l’échevin Guillec, en se trémoussant dans sa toge noire.  Il buta sur les mots pentaphilon et hyosccyame, mais énuméra plus aisément les autres ingrédients: belladone, sang de chauve-souris, morelle furieuse, ciguë, persil, feuilles de peuplier, pavot, aconit, bave de crapaud. Certains manuels prétendaient que de l’ergot entrait aussi dans la composition de l’onguent. Niait-elle connaître cette plante ? »  Pages 378 et 379
  • « — Les femmes n’ont pas de droit au savoir ! Parce que des hommes comme vous protègent des hommes comme Hornet. 
    — Nous vous protégeons contre vous-même! tonna le jurisconsulte. La nature de la femme est frivole, menteuse, sensuelle. 
    Tapotant le traité de démonologie, il rapporta les précisions de Sprenger:  femina vient de fe, qui veut dire foi, et de minus, qui signifie moindre. 
    — Par sa faiblesse, la femme est donc plus facile à corrompre que l’homme: le Diable le sait. C’est pourquoi il vous offre ce que la loi vous refuse pour votre bien : le pouvoir de guérir. Il connaît la valeur de cet appât. »  Page 384
  • « Il fouilla dans les poches de sa toge, en tira un morceau de coton qu’il déplia devant Anne LaFlamme. Elle reconnut immédiatement la noix de muscade.
    — J’ai pensé que… si vous voulez, vous pourrez. 
    — Ah ! mon ami, murmura la sage-femme bouleversée. C’est pourquoi vous êtes ici? Comment connaissez-vous ce poison? 
    — J’ai cherché dans votre livre. Pour vérifier si ma mémoire était bonne : mon ami Jules Pernelle, l’apothicaire, m’a déjà parlé du danger que représente cette graine. Mais j’arrive trop tard, dit-il en regardant brièvement les mains brisées. »  Page 400
  • « — Je vous trouve bien maigre, vous devriez manger davantage. Vous n’avez jamais eu d’aussi bonnes choses à votre disposition. On m’a pourtant affirmé que vous étiez gourmande…
    Marie ferma les yeux, écœurée: comment aurait-elle pu avoir de l’appétit alors qu’on lui parlait de la mort de sa mère? Elle se traînait de sa chambre au salon, du salon à sa chambre et, avec ses habits sombres, elle ressemblait aux sorcières décrites dans les contes. »  Pages 406 et 407
  • « —  Le trésor, s’esclaffa Martin Le Morhier. Personne n’était plus sage que Pierre. Détourner un butin est passible de mort. Il aimait trop sa femme et sa fille pour tenter pareille chose. De plus, il n’était pas homme à errer dans les rues mal famées des ports étrangers. Il ne buvait pas, n’allait pas voir les filles. Quand aurait-il rencontré ce pirate ? Je me demande ce qui a pu l’inciter à inventer cette fable ! »  Page 416