4 étoiles, C, N

Ce que vivent les hommes, tome 1 : Les Noëls blancs

Ce que vivent les hommes, tome 1 : Les Noëls blancs de Christian Signol

Éditions Albin Michel, 2000, 281 pages

Premier tome de la série « Ce que vivent les hommes » écrit par Christian Signol et paru initialement en 2000.

La vie est dure et exigeante pour la petite famille Barthélémy. Leur survie passe par les maigres récoltes de la ferme logée dans les montagnes du Limousin qui sont enneigées 5 mois par année. En ce matin du 1er janvier 1900, la journée commence comme toutes les autres. François, alors âgé de huit ans, en est bien désappointé. Ses attentes étaient grandes, il était convaincu que « ce matin du nouveau siècle, lui apporterait quelque chose de neuf, d’exceptionnel, quelque chose que nul n’avait jamais connu » mais rien ne semble avoir changé. Les trois enfants Barthélémy sont loin de s’imaginer ce que le XXe siècle va leur apporter. Malgré les sacrifices effectués par Auguste et Élise pour le bonheur de la famille, les trois enfants devront partir gagner leur vie chacun de leur côté. Ils devront alors s’adapter à leur environnement et y évolueront avec forces et caractères. Les aléas de la vie vont les éloigner physiquement les uns des autres mais ils seront toujours liés par un amour filial et une volonté de protection mutuelle. Comme pour tout le monde, leurs vies seront de longues suites de bonheurs et de déboires, de succès et d’échecs, avec leur lot de difficultés.

Une lecture simple et émouvante sur l’amour filial. Christian Signol nous fait découvrir dans ce beau roman la vie d’une famille attachante. Dans un premier temps, il nous fait découvrir les membres de cette famille à travers leurs difficultés, leurs petits bonheurs et surtout à travers la tendresse mutuelle qu’ils ont les uns envers les autres. Dans un deuxième temps, il nous fait découvrir l’histoire de premier tiers du XXe siècle par le biais de leurs quotidiens. La plume de Signol est douce et percutante. Douce, car ses personnages sont tendres et attachants et il dépeint merveilleusement bien la beauté de la nature. Percutante, car son traitement de la guerre est remarquable, il décrit de façon très réaliste les horreurs de la guerre avec ses ravages, ses odeurs de mort et la folie des hommes. Malgré quelques longueurs, cette lecture en est une de qualité. Le lecteur découvre la vie quotidienne menée en France lors de la première guerre mondiale que ce soit celle des militaires ou celle des membres des familles restées à la maison. Une lecture facile et tout en douceur.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 29 décembre 2018

4 étoiles, S

La servante écarlate

La servante écarlate de Margaret Atwood

Éditions Robert Laffont – Pavillons poche, 2015, 521 pages

Roman écrit par Margaret Atwood et publié initialement en 1985 sous le titre anglais « The Handmaid’s Tale ».

Dans un futur proche, les États-Unis d’Amérique ont éclaté dû à une crise politique et environnementale. À la suite des retombés de la pollution seul un petit groupe de femmes sont encore fertiles. Defred vit dans le nouvel état de Gilead qui a été fondé par des fanatiques religieux. La vie dans cette nation est très stricte: aucune liberté, aucune éducation, rationnement en nourriture, déportation de certaines femmes… Cette société est dirigée par les hommes et les femmes sont utilisées et catégorisées par aptitudes. Les règlements y sont très rigides, extrêmement codifiés et sont basés sur certains principes bibliques. La sélection des extraits de la Bible a évidemment été fait en fonctions des besoins des dirigeants et pour opprimer le peuple, particulièrement les femmes. L’adaptation de Defred à cette nouvelle société n’est pas facile, elle qui a connu la vie trépidante de la société d’avant. De plus, elle ne sait pas où se trouve son mari ni sa fille, cependant, elle sait que sa mère, trop vieille, a été déportée. On lui a attribué le rôle de Servante. Elle est dépêchée dans la famille d’un Commandant pour leur permettre d’avoir un enfant, car le rôle de la Servante est d’enfanter en lieu et place de la femme stérile du Commandant.

Une dystopie qui donne froid dans le dos, surtout si on est une femme. L’auteur nous présente dans ce roman les dérives possibles de la société nord-américaine actuelle. Elle a su créer une histoire plus que probable dans cet univers où un petit groupe d’hommes se servant de la religion, de l’ignorance et de la peur s’octroie tous les pouvoirs. Loin de dépeindre que cette facette du pouvoir, elle y présente aussi les failles et la résistance qui se met en place dans les castes assujetties. Ce roman bien que simple dans son style d’écriture et dans sa forme est cependant très complexe dans sa construction. De grands sujets y sont abordés tel que l’intégrisme religieux, la place de la femme et les impacts environnementales de la dérive de la surconsommation. Le déroulement très lent de l’histoire permet au lecteur d’analyser les fondements de cette société plutôt que d’être éboulis par le texte lui-même. L’auteur a créer avec le personnage de Defred, un protagoniste à qui le lecteur (surtout la lectrice) peut s’identifier. Ses réactions pourraient être celles de n’importe quel individu pris dans ce tourbillon de peur et d’ignorance. Le seul bémol est le fait que l’on découvre cet univers que par petites brides. La compréhension de ce monde avec sa hiérarchie et ses codes est donc difficile à acquérir et à maîtriser. Un roman qui nous donne à réfléchir car la situation géopolitique décrite n’est pas impossible. Une lecture troublante qui fait espérer que ce roman soit une dystopie plutôt qu’un roman d’anticipation.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 3 septembre 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Si je tourne la tête pour que les ailes blanches qui m’encadrent le visage dirigent mon regard vers lui, je le vois quand je descends l’escalier, rond, convexe, en trumeau, pareil à un œil de poisson, et moi dedans, ombre déformée, parodie de quelque chose, personnage de conte de fées en cape rouge, descendant vers un moment d’insouciance qui est identique au danger. »  Page 22
  • « Elle avait probablement envie de ma gifler. Elles peuvent nous frapper, il y a des précédents dans les Écritures. »  Page 35
  • « Sur le chemin de la rivière se trouve l’ancienne maison des étudiants, utilisée maintenant à d’autres fins, avec ses tourelles de conte de fées, peintes en blanc, or et bleu. »  Page 59
  • « Je devais remettre un devoir le lendemain. De quoi s’agissait-il? Psychologie, anglais, économie. Nous étudiions de tels sujets, dans ce temps-là. Sur le plancher de la chambre il y avait des livres ouverts la face contre terre, en désordre, à profusion. »  Page 70
  • « C’est cela : elle avait dit que nous allions donner à manger aux canards.
    Mais il y avait là des femmes qui brûlaient des livres, c’était en réalité pour celle qu’elle était venue. Pour voir ses amies ; elle m’avait menti, le samedi était censé être mon jour. »  Page 71
  • « Il y avait quelques hommes aussi, parmi les femmes, et les livres étaient des revues. Ils avaient dû verser de l’essence parce que les flammes jaillissaient haut, puis ils ont commencé à y jeter les revues empilées dans des cartons, pas trop à la fois. »  Page 71
  • « La femme m’a tendu une des revues. Sa couverture représentait une jolie femme, entièrement dévêtue, suspendue au plafond par une chaîne enroulée autour de ses mains. Je la regardais avec intérêts. Cela ne me faisait pas peur. Je croyais qu’elle se balançait, comme Tarzan à une liane, à la télé.
    Ne la laisse pas voir, à dit ma mère. Tiens, jette-la dedans, vite.
    J’ai lancé la revue dans les flammes. »  Pages 71 et 72
  • « Insouciance : j’étais insouciante, dans ces chambres; je pouvais décrocher le téléphone, et des mets apparaîtraient sur un plateau, des plats que j’aurais choisis. Des aliments qui m’étaient déconseillés, dans doute, et des boissons aussi. Il y avait des bibles dans les tiroirs des commodes, placées là par quelque société charitable, que, probablement, personne ne lisait. »  Pages 90 et 91
  • « Inutile d’essayer de travailler, Moira ne le permet pas, elle est comme un chat qui se coule sur la page que l’on essaie de lire. »  Page 98
  • « Autour des années quatre-vingt, on avait inventé des ballons pour cochons, pour les porcs qui étaient engraissés à l’étable. Ces ballons pour cochons étaient de gros ballons colorés; ils les faisaient rouler avec le groin; les éleveurs disaient que cela améliorait leur tonus musculaire, que les cochons éteint curieux, qu’ils aimaient avec une occupation.
    J’avais lu cela dans une Introduction à la Psychologie, et aussi le chapitre sur les rats en cage qui se donnaient des décharges électriques pour s’occuper. Et celui sur les pigeons, dressés à donner du bec sur un bouton, ce qui faisait apparaître un grain de blé. Ils étaient divisés en trois groupes : le premier obtenait un grain par coup de bec, le second un grain tous les deux coups, le troisième, un grain au hasard. Quand l’opérateur les a privés de grain, le premier groupe a renoncé assez vite, le second un peu plus tard. Le troisième groupe n’a jamais abandonné. Ils picoraient jusqu’à en mourir, plutôt que renoncer. Qui sait ce qui les stimulait ? »  Page 120
  • « Il introduit la clef, ouvre le coffret, en extrait la Bible, un exemplaire ordinaire, à couverture noire et pages dorées sur tranche. La Bible est conservée sous clef, à la manière dont les gens gardaient autre fois le thé sous clef, pour que les domestiques n’en volent pas. C’est un engin incendiaire, qui sait ce que nous en ferions, si jamais nous mettions la main dessus. Nous pouvons en subir la lecture à haute voix, la sienne, mais nous ne pouvons pas lire. »  Page 149
  • « Le Commandant s’assied et croise les jambes, sous notre regard. Les signets sont en place. Il ouvre le livre. Il s’éclaircit un peu la gorge, comme gêné. »  Page 149
  • « Le Commandant soupire, tire une paire de lunettes à monture en or de la poche intérieure de sa veste, les chausse. Maintenant il ressemble à un cordonnier dans un vieux livre de contes de fées. »  Page 150
  • « Le Commandant marque une pause, les yeux baissés, à examiner la page. Il prend son temps, comme inconscient de notre présence. »  Page 151
  • « Le Commandant, comme à contrecœur, commence à lire. Il ne le fait pas très bien. Peut-être que cela l’ennuie, tout simplement. C’est l’histoire habituelle, les histoires de toujours. Dieu à Adam, Dieu à Noé; Croissez et multipliez, emplissez la terre. Puis vient la vieille rengaine chancie de Rachel et Léa, qu’on nous serinait au Centre. Donne-moi des fils, ou je meurs. Est-ce Suis-je moi à la place de Dieu, lui qui n’a pas permis à ton sein de porter son fruit ma servante Bilhah. Va vers elle et qu’elle enfante sur mes genoux; d’elle, j’aurai moi aussi un fils. Etc. On nous en faisait la lecture à tous les petits déjeuners, quand nous étions assises dans la cafétéria du lycée à manger du porridge avec de la crème et du sucre roux. »  Page 152
  • « « Et Léa dit : Dieu n’a donné mes gages parce que j’ai donné ma servante à mon époux », dit le Commandant. Il laisse le livre se refermer. Celui-ci fait un bruit d’épuisement, comme une porte capitonnée qui se ferme tout seule, au loin : une bouffée d’air. Ce bruit évoque la douceur des minces pages de papier pelure, le toucher qu’elles avaient sous les doigts. »  Page 154
  • « Je ne verrais pas le tapis, qui est blanc, ni les rideaux à ramages, ni la coiffeuse juponnée avec sa parure brosse et miroir à dos d’argent; seulement le baldaquin qui réussit à évoquer à la fois, par l’inconsistance de son tissu et la lourdeur de sa panse pendante, aussi bien l’éther que la matière.
    Ou la voile d’un navire. Des voiles ventrues, dirait-on dans les poèmes. »  Page 159
  • « Sur le couvercle de mon pupitre il y a des initiales gravées dans le bois, et des dates. Les initiales sont parfois en deux groupes, réunis par le verbe aime : J. H. aime B. P. 1954. O. R. aime L. T. Elles ne font penser aux inscriptions dont parlaient mes livres, gravées sur les parois de pierre de cavernes, ou dessinées avec un mélange de suie et de graisse animale. »  Pages 190 et 191
  • « À l’intérieur du pupitre, on pouvait ranger des choses : livres, cahiers. »  Page 191
  • « Nous avançons en rangs vers la porte, sous le crachin, les Gardiens font le salut militaire. Le grand fourgon Urgo, celui avec les machines et les médecins mobiles, est garé plus loin dans l’allée circulaire. Je me demande ce qu’ils peuvent faire là-dedans, à attendre. Jouer aux cartes, très probablement, ou lire; quelque occupation masculine. »  Page 192
  • « Jadis, ils droguaient les femmes, provoquaient le travail, les ouvraient au scalpel, les recousaient. Fini, cela. Même plus d’anesthésiques. Tante Élisabeth disait que cela valait mieux pour l’enfant, mais aussi : Je multiplierai les peines de ta grossesse, tu enfanteras tes fils dans la douleur. »  Page 193
  • « Tous les Commandants n’ont pas de Servante. Certaines de leurs épouses ont des enfants. À chacun selon ses capacités, dit le slogan. À chacun selon ses besoins. Nous récitions cela, à trois repises, après le dessert. C’est tiré de la Bible, de moins l’affirmaient-ils. Saint-Paul, encore, dans les Actes des Apôtres. »  Page 198
  • « Mais tout autour des murs il y a des rayonnages. Ils sont bourrés de livres. Des livres et des livres et encore des livres, bien en vue, pas de serrure, pas de caisses. Rien d’étonnant que nous n’ayons pas le droit de venir ici. C’est une oasis de l’interdit. J’essaie de ne pas regarder avec trop d’insistance. »  Page 231
  • « D’après ce qu’ils disaient, l’homme s’était montré cruel et brutal. Sa maîtresse – ma mère m’avait expliqué maîtresse, elle était contre les mystifications, j’avais un livre avec des images en relief des organes sexuels dès l’âge de quatre ans -, sa maîtresse avait jadis été très belle. »  Page 244
  • « Le Commandant se montrait patient quand j’hésitais ou lui demandais l’orthographe exact d’un mot. Nous pouvons le chercher dans le dictionnaire, disait-il, il disait nous. »  Page 260
  • « J’ajoute : « Mais je suppose que c’est une espèce de croyance. Comme les moulins à prières tibétains »
    « Qu’est-ce que c’est » demande-t-elle.
    « Je n’en ai vu que dans des livres. C’est le vent qui les faisait tourner. Ils ont tous disparu, maintenant. » »  Page 281
  • « Je travaillais dans une bibliothèque, pas la grande avec la Mort et la Victoire, une plus petite.
    Mon travail consistait à transférer des livres sur des disques d’ordinateur, pour économiser l’espace de rangement et les coûts de remplacement, disait-on. Nous nous appelions des disqueurs. Nous appelions la bibliothèque discothèque, c’était une plaisanterie entre nous. Une fois transférés, les livres étaient censés aller à l’effilocheuse, mais quelquefois je les rapportais à la maison. J’aimais leur toucher, leur aspect. »  Page 288
  • « Cela fait bizarre, maintenant, de penser à avoir un job. Job. C’est un drôle de mot. C’est un job d’homme. Fias ton petit job, disait-on aux enfants, quand on leur apprenait à être propres. Ou, parlant d’un chien : il a fait un vilain job sur le tapis. Il fallait alors le frapper avec un journal roulé, disait ma mère. Je me souviens du temps où il y avait des journaux, mais je n’ai jamais eu de chien, seulement des chats.
    Le Livre de Job.
    Toutes ces femmes qui avaient un job; difficile à imaginer à présent, mais des milliers, des millions de femmes avaient un job. »  Page 289
  • « S’il y a du grabuge, les livres risquent d’être perdus, il y aura de la casse… »  Page 296
  • « À ce moment-là, elle travaillait pour un collectif féminin, au service des publications. Elles éditaient des livres sur la contraception, le viol, des sujets de ce genre, mais il faut reconnaître qu’ils étaient moins demandés maintenant qu’ils ne l’avaient été. »  Page 298
  • « Est-ce que cela le remplit de dégoût, ou est-ce que cela lui fait désirer davantage de ma personne, me désirer davantage? Parce qu’il n’a aucune idée de ce qui se passe réellement là-dedans, parmi les livres. Des actes de perversion, c’est tout ce qu’il sait. Le Commandant et moi, à nous enduire l’un l’autre d’encre, puis à nous débarbouiller avec la langue, ou à faire l’amour sur des piles d’imprimés interdits. Eh bien, il n’est pas tellement loin du compte. »  Page 305
  • « Quant au Commandant, il est décontracté à l’excès, ce soir. Sans veste, les coudes sur la table. Il ne lui manque qu’un cure-dents au coin de la bouche pour être une publicité pour la démocratie rurale comme sur une gravure. Marquée des souillures de mouche, dans un vieux livre brûlé. »  Page 308
  • « « Qu’aimeriez-vous lire ce soir ? » demande-t-il. Cela fait maintenant partie de la routine. Jusqu’à présent j’a parcouru un numéro de Mademoiselle, un vieux Esquire des années quatre-vingt, un Ms., revue dont je me souviens vaguement car elle traînait dans les divers appartements de ma mère quand j’étais petite, et un Reader’s Digest. Il a même des romans. J’ai lu un Raymond Chandler, et j’en suis maintenant à la moitié des Temps difficiles, de Charles Dickens. Je lis vite, avec voracité, presque en diagonale, pour essayer de m’en fourrer autant que je peux dans la tête avant la prochaine famine. »  Page 309
  • « C’est moi qui craque la première : « Eh bien, peut-être pourriez-vous m’expliquer quelque chose qui m’intrigue depuis longtemps. »
    Il manifeste de l’intérêt. « De quoi s’agit-il? »
    Je fonce vers le danger, mais je ne peux pas m’arrêter. « C’est une phrase que j’ai retenue de quelque part. (Mieux vaut ne pas dire où.) Je crois que c’est du latin, et je me disais que peut-être… » Je sais qu’il a un dictionnaire latin. Il a des dictionnaires de différentes sortes, sur l’étagère du haut, à gauche de la cheminée. »  Page 311
  • « Il se lève, va à la bibliothèque, tire un livre de son trésor, mais ce n’est pas le dictionnaire. C’est un vieux livre, un manuel scolaire, aux coins cornés et taché d’encre. Avant de me le montrer, il le feuillette, rêveur, plongé dans ses souvenir. Puis : « Voici », dit-il, en le posant ouvert sur le bureau, devant moi.
    Ce que je vois d’abord c’est une image : la Vénus de Milo, une reproduction en noir et blanc. On lui a maladroitement dessiné une moustache, un soutien-gorge noir et la toison sous les aisselles. Sur la page opposée, il y a le Colisée de Rome, une légende en anglais, et en dessous une conjugaison : sum es est, sumus estis sunt. « Voila », dit-il en me désignant un endroit, et dans la marge je vois, tracé de la même encre que celle qui a dessiné les poils de la Vénus : Nolite te salopardes exterminorum. »  Pages 313 et 314
  • « Mais on n’est pas pendu uniquement parce qu’on est juif. On est pendu si on et un Juif tapageur qui refuse de choisir. Ou si on fait semblant de se convertir. Cela aussi on l’a vu à la télé :  les rafles nocturnes, des trésors secrets d’objets juifs extirpés de sous des lits, Torahs, taleths, étoiles de David. »  Page 334
  • « J’ai du mal à accorder foi à ces chuchotements, ces révélations; et pourtant sur le moment, j’y crois toujours. Mais après coup, ils me semblent improbables, voire puérils, comme quelque chose que l’on ferait pour s’amuser, comme un club de filles, comme des secrets d’écolières. Ou comme les romans d’espionnage que je lisais, le week-end, au lieu de terminer mes devoirs, ou comme les émissions de la nuit à la télévision. »  Page 337
  • « Nous faisons la queue pour être filtrées au poste de contrôle, nos éternels deux par deux en rangs comme une école privée de filles qui, sortie en promenade, se serait attardée trop longtemps. Des années et des années de trop, si bien que tout a grandi démesurément, jambes, corps, robes, tout. Comme enchantées. Un conte de fées, j’aimerais le croire. Mais au lieu de cela, nous nous faisons contrôler, deux par deux, et continuons de marcher. »  Page 355
  • « Sont-elles assez âgées pour se souvenir du temps d’avant, d’avoir joué au base-ball, en jeans et tennis, d’être montées à bicyclette? D’avoir lu des livres, toutes seules? »  Page 365
  • « Sainte-Horreur, dit-elle. Elle me sourit largement. Tu ressembles à la Putain de Babylone. »  Page 404
  • « Je dois être rentrée à la maison avant minuit, autrement je serai transformée en citrouille, où était-ce là le sort du carrosse ? »  Page 424
  • « Je n’ai guère besoin de présenter le professeur Piexoto, car nous le connaissons tous fort bien, sinon personnellement, en tout cas par ses nombreuses publications. Ces dernières comprennent : « Les Lois Somptuaires à Travers les Âges : Analyse de Documents », et l’étude bien connue : « L’Iran et Gilead : Deux Mon théocraties De La Fin Du Vingtième Siècle, Vues À Travers Des Journaux Intimes ». Comme vous le savez également, il est coéditeur, avec le professeur Knotly Wade, qui enseigne lui aussi à Cambridge, et a joué un rôle essentiel dans la transcription, l’annotation et la publication de ce texte. »  Page 489
  • « Je me propose, comme l’indique le titre de ma petite causerie, d’examiner certains des problèmes liés au supposé manuscrit que vous connaissez maintenant tous sous le titre Le Conte de la Servante écarlate. Je dis « supposé », parce que ce que nous avons devant nous n’est pas la pièce sous sa forme originelle. À proprement parler, ce n’était nullement un manuscrit au moment de sa dé ouverte, et cela ne portait pas de titre. L’épigraphe « Le Conte de la Servante » lui a été donnée par le professeur Wade, en partie en hommage au grand Geoffrey Chaucer. »  Page 490
  • « Les besoins de ce que je pourrais appeler des services de natalité était déjà reconnu dans la période prégileadienne, durant laquelle il lui était répondu de façon inadéquate par l’insémination artificielle, les « Cliniques de Fertilité » et l’utilisation des mères porteuses qui étaient louées pour l’occasion. Gilead proscrivit les deux premières méthodes comme étant contraires à la religion, mais légitima et renforça la troisième, considérés comme ayant des précédents bibliques : la polygamie séquentielle courante dans la période prégileadeinne fut remplacée par la forme plus ancienne de polygamie simultanée pratiquée au début de l’Époque de l’Ancien Testament et dans l’ex-État d’Utha au XIXe siècle. »  Pages 498 et 499
  • « Notre auteur, donc, était une personne parmi beaucoup d’autres, et il convient de la voir dans le contexte général du moment historique dont elle a fait partie. Mais que savons-nous d’autre sur son compte, en dehors de son âge, de certaines caractéristiques physiques qui pourraient s’applique à n’importe qui, et de son lieu de résidence? Pas grand-chose. Il s’emble s’agir d’une personne cultivée, dans la mesure où l’on eut considéré qu’un diplômé de l’une quelconque des Universités de l’Amérique du Nord et l’époque fût une personne cultivée. (Rire, quelques murmures.) Mais, comme on dit, ils couraient les rues, donc cet élément ne nous aide pas. Elle ne juge pas utile de nous dévoiler son nom originel, et d’Ailleurs tout document officiel où il aurait figuré aurait été détruit lors de son entrée dans le Centre de Rééducation Rachel et Léa. »  Pages 499 et 500
  • « Judd, quant à lui, semble s’être moins intéressé aux emballages, et s’être davantage préoccupé de tactique. C’est lui qui a suggéré de faire d’Um pamphlet obscur de la C.I.A. sur la déstabilisation des gouvernements étrangers le manuel stratégique des Fils de Jacob; et c’est également lui qui a dressé la première liste noire des « Américains » éminents de l’époque. »  Page 503
  • « Pourtant, ni Judd ni Waterford n’étaient mariés à une femme connue de prées ou de loin sous le nom de « Pam », ou de « Serena Joy »; ce dernier nom semble être une invention quelque peu espiègle de notre auteur. »  Page 506
  • « L’ensemble des éléments de preuve nous fait pencher pour Waterford. Nous savons par exemple que ses jours s’achevèrent, probablement peu après les événements décrits par notre auteur, lors de l’une des premières purges; il fut accusé de tendances libérales, d’être en possession d’une collection substantielle et interdite de matériaux hérétiques pictoriaux et littéraires, et d’héberger un élément subversif. »  Page 507
  • « Si elle a bien atteint l’Angleterre, pourquoi n’a-t-elle pas publié son récit, comme beaucoup l’ont fait à leur arrivée dans le monde extérieur? »  Page 509
4 étoiles, B, C

Les contes interdits, tome 05 – Le joueur de flûte d’Hamelin

Les contes interdits, tome 05 – Le joueur de flûte d’Hamelin de Sylvain Johnson

Éditions AdA, 2018, 240 Pages

Cinquième tome de la série « Les contes interdits » écrit par Sylvain Johnson et publié initialement en 2018.

Denis Lebeau vient d’être libéré du pénitencier après avoir purgé une peine de 20 ans. Il a été accusé et jugé coupable, à tort selon ses dires, de meurtre. Pour recommencer sa vie incognito, sans la terrible étiquette de meurtrier, il décide de s’installer dans le Maine aux États-Unis. Il va débarquer dans le petit village côtier de Parc de l’Océan. Mais rien ne se passe comme il le souhaitait. Dès son arrivée, il se brouille avec le shérif, un homme sinistre et alcoolique, et celui-ci découvre son terrible secret. Denis apprend que ce village cache de grands secrets : des disparitions de jeune femme régulièrement depuis 20 ans, la légende de la très belle Marie Dupuis, des cérémonies païennes sur la plage… Le plus troublant est que la police n’est pas en mesure d’élucider le dossier des disparitions. À court de moyen et découragé, le shérif décide de demander l’aide de Denis dans ce dossier. N’est-il pas en tant que meurtrier le mieux placer pour comprendre et démasquer celui qui kidnappe les jeunes femmes ?

Une surprenante réécriture sinistre et moderne du Joueur de flûte de Hamelin. Le but de cette série est d’utilisé le canevas du conte des frères Grimm pour le revisiter dans le genre de l’horreur. Cette adaptation est fidèle au conte original bien que l’histoire se passe de nos jours et qu’elle contienne une grande violence. L’auteur a su incorporer dans le texte une bonne dose de mystère tel que la vie de Denis avant son arrivée au village, de la sorcellerie et la légende de Marie Dupuis qui tiennent le lecteur en haleine. Les flash-backs réguliers permettent de comprendre petit-à-petit Denis mais aussi l’histoire du village de Parc de l’Océan. Ce style permet de tranquillement lever le voile sur ces mystères au grand plaisir du lecteur. Malgré quelques longueurs, l’écriture de Johnson est très dynamique. Il a su créer avec le personnage de Denis un individu attachant malgré son lourd passé criminel ce qui est un exploit en soi. Un petit bémol, pour une meilleure compréhension, il aurait fallu donner plus d’informations sur l’étrange bête qui vit dans l’océan. Une bonne lecture d’horreur divertissante pour public averti.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 8 juillet 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Des taches lumineuses flottaient devant son regard comme autant de fées virevoltant dans un pré enchanté. Sauf qu’elle n’était pas dans un conte pour enfants, mais dans l’horrible réalité des adultes. »  Page 8
  • « Le directeur de la prison était venu en personne pour lui souhaiter bonne chance, sans lui serrer la main tendue. Denis avait été relâché dans un monde qu’il ne connaissait plus que par la télévision, les films et les livres. »  Page 15
  • « Mike, c’était le nom du policier, retira son chapeau en dévoilant un visage plissé, des joues de bouledogue et un regard de faucon aussi perçant qu’un poignard. Sa ressemblance avec le vieil homme (Jud Crandall) dans le film « Cimetière vivant », une adaptation du roman Simetierre de Stephen King, était frappante. Denis ne pouvait détacher son regard du visage familier, troublant en raison de leur présence dans le Maine, lieu de prédilection des histoires du maître de l’horreur américain.
    Le shérif plissa le front de contrariété, avant de lui parler avec lassitude.
    – Je ne veux rien entendre au sujet de ce film, vous avez compris?
    Il n’était donc pas le premier à noter la ressemblance. »  Page 23
  • « Elle avait appris, dès son jeune âge, que tout écart de conduite, toute transgression des lois primordiales de la religion catholique, incluant les précieux commandements bibliques, devaient être purifiés dans la douleur. »  Page 129
  • « Son père lui avait imposé la lecture de la Bible; l’enfant devait mémoriser les psaumes et les réciter avant les repas. La peur de Dieu faisait frémir la gamine, la crainte du Malin rôdant dans la ville ou parcourant la campagne pour s’y nourrir du vice lui donnait des cauchemars. »  Page 130
  • « La petite gamine qu’on avait depuis peu retirée de l’école primaire se mit à redoubler d’intensité dans l’étude de la Bible. »  Page 130
  • « Le reste de l’histoire n’était qu’un cliché d’écrivain en manque d’inspiration. L’enfant et la mère qui tentent de cacher le corps de l’homme dans les bois, laissant une longue traînée de sang sur la neige, s’exténuant dans une tâche trop pénible pour elles. »  Page 132
  • « Les sons humains, s’élevant de la colline formaient une mélodie obscène, peuplée de rires gras, de cris, d’exclamations résultant de querelles, de gémissements sexuels et de pleurs. C’était une scène digne de Sodome et Gomorrhe, de la grande Babylone baignée dans le vice et la déchéance. »  Page 151
  • « Aucune des brutes ne parlait; on aurait dit une armée de zombies prenant la direction du comptoir d’un boucher dégoulinant de sang frais et d’entrailles fumantes. Ne manquaient que Rick et ses coups de feu. »  Page 155
  • « Marie avait fait une terrible découverte dans ses moments de folie. Le mythe honteux véhiculé par les films, les livres et la télévision s’avérait une horrible fausseté. Il n’existait aucun endroit sécuritaire où l’esprit des victimes pouvait se retirer. Aucun refuge loin de la souffrance, de l’humiliation, aucune possibilité de se détacher d’une enveloppe corporelle en plein traumatisme. »  Page 167
  • « Outre l’odeur amplifiée, il émanait une énergie négative presque tangible de cette pièce, comme dans ces endroits maudits où des drames horribles se sont déroulés. Un peu comme le touriste qui explore les camps de concentration nazis, sensible aux millions d’âmes qui hurlent leurs tourments pour une éternité d’errance entre les murs de ces tombeaux érigés à la gloire d’un malade mental. C’était comme découvrir que le salon dans lequel vous faites de la lecture a été le lieu d’un massacre à la Lizzie Borden. »  Page 182
  • « Durant ses années de prison, Denis avait beaucoup lu, en particulier sur la psychologie relative aux criminels, aux tueurs en série notoires. Ce sujet semblait vraiment passionner le public avide de récits macabres, voulant expliquer l’inexplicable nature démoniaque de ces êtres ignobles. Selon le FBI et ses profileurs, les tueurs en série finissaient toujours par commettre une erreur fatidique qui permettait au policier de les capturer. Selon les mêmes experts, la raison en était simple : tous les grands malades meurtriers recherchaient une forme de reconnaissance sociale pour leur œuvre, pour leurs crimes, leurs institutions de folie. »  Page 200
  • « En prison, Denis avait orchestré l’assassinat d’un nouveau venu, considéré comme l’un des plus prolifiques tueurs en série de la province. L’autre paradait en se prenant pour « Hannibal Lecter », recevant l’adoration d’un groupe de détenus facilement influençables. »  Page 206
4 étoiles, B, C

Les contes interdits, tome 01 – Blanche Neige

Les contes interdits, tome 01 – Blanche Neige de L.P. Sicard

Éditions AdA, 2017, 197 Pages

Premier tome de la série « Les contes interdits » écrit par Louis-Pier Sicard et publié initialement en 2017.

Émilie est internée dans un hôpital psychiatrique mais elle ne sait pas pourquoi. Elle n’a aucun souvenir. Qu’a-t-elle fait pour se retrouver dans cet asile ? De quoi souffre-t-elle? Il semble qu’elle aurait commis un crime, mais lequel ? Les seules personnes qu’elle côtoie sont les infirmiers et le médecin qui s’occupent d’elle. Mais quelque chose cloche. Elle est séquestrée dans sa cellule la majorité du temps et le médecin qui est sensé la soigner la drogue et la viole à répétition. Elle réussit à s’évader avec l’aide d’un infirmier qui la trouve très belle et qui a pitié d’elle. Dans sa fuite, elle s’engouffre dans une forêt dense qui semble sans fin et pleine de danger. Elle y passe une première nuit horrible aux prises avec la peur d’être reprise et des hallucinations d’horreur dû probablement au sevrage des médicaments. Égarée dans la forêt elle trouve refuge dans un vieux manoir abandonné. Elle réalisera rapidement que cette demeure est hantée et se joue d’elle avec ses sept habitants. Réussira-t-elle à sortir indemne de ce manoir et de cette forêt ?

Une reprise sanglante du conte de Blanche Neige. L’auteur a utilisé le canevas du conte des frères Grimm pour le revisiter dans le genre de l’horreur. Il a réussi son défi de façon impressionnante. L’histoire n’a rien à voir avec le conte original. Dans cette adaptation, bien que l’on retrouve les éléments importants du conte, l’héroïne souffre de graves problèmes psychologiques. Dès le début, le lecteur est happé et il est plongé dans le monde de la maladie mentale. Le personnage d’Émilie est très intéressant et prend toute la place. L’auteur a su la rendre mystérieuse avec son passé oublié et les nombreuses questions qu’elle se pose. Avec cette approche, il a su créer une atmosphère inquiétante et angoissante. Tout au long de la lecture, il est difficile de départager le vrai du délire et c’est là l’élément accrocheur du texte. En revanche, pour faire monter l’angoisse et démontrer la maltraitance de l’héroïne, l’auteur aurait pu utiliser autre chose que l’abus sexuel. Les scènes de viol sont trop nombreuses, redondantes et non nécessaire dans plusieurs cas. De plus, les scènes de viol sont très détaillées ce qui met le lecteur à l’épreuve. Une lecture perturbante et difficile qui donne des frissons avec son ambiance lugubre. C’est effectivement une lecture pour adulte averti. Un premier tome qui fait honneur à la série des Contes interdits.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 29 mai 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Il m’arrivait fréquemment de me trouver un recoin dans la pièce où je pouvais m’asseoir et m’adonner à la lecture. Il y avait certes peu de livres à notre disposition, mais je savais qu’avec cette vieille bible à la couverture déchirée, j’avais encore bien des années à écouler. »  Page 18
  • « Dans un élan de panique, j’étendis mon bras droit, approchai l’aiguille de sa jambe et la lui plantai rudement sur le côté de la cuisse. Thomas grogna de douleur tandis que le liquide jaunâtre se déversait dans son sang. Je n’avais pas encore retiré la fine tige métallique de sa chair qu’il titubait : après une vaine tentative de maintenir son équilibre en s’appuyant au mur, il s’effondra brusquement au sol, renversant dans sa chute quelques livres qui reposaient sur une table adjacente. »  Page 38
  • « Je posai un premier pied à l’intérieur, faisant craquer le plancher de bois verni. Je ne pus que m’éblouir à nouveau du somptueux décor qui s’offrait à moi : droit devant montait un escalier large aux fines rampes et gardé de deux armures décoratives; à ma gauche se trouvait une bibliothèque dont les murs étaient entièrement recouverts de rangées de livres méticuleusement alignés; à ma droite, ce salon que j’avais naguère observé par la fenêtre. »  Pages 90 et 91
  • « Lorsque chacune des assiettes, chacun des ustensiles et le moindre verre furent propres, je fonçai vers la bibliothèque. Mes vêtements, couverts de sueur, trahissaient la saleté du mon propre corps – ce qui m’entourait était en effet plus propre que moi-même. Suite à cette pièce, je me promis de prendre une pause pour ce jour et de me faire couler un bain chaud. À l’aide d’une lingette humide, je nettoyai toutes les couvertures des livres, en profitant pour étudier les titres qui présentaient les reliures sombres. La plupart m’étaient inconnus, voire incompréhensibles : il y en avait dans différentes langues, dont quelques-unes m’étaient étrangères. Fait curieux : chaque ouvrage avait été savamment étudié. En effet, lorsque j’en ouvrais un au hasard, je notais de multiples annotations, surlignages et marquages en bas de page. Et toujours, quel que fût le bouquin consulté, je revoyais cette même calligraphie, cette même minutie. De toute évidence, un érudit avait jadis habité ces lieux. »  Page 98
  • « Personne dans le salon. Je poursuivis mon enquête dans la même fébrilité. Ce fut lorsque j’arrivai dans la bibliothèque qu’un premier indice s’offrit à moi : au centre le la ^pièce se trouvait un livre ouvert. Il aurait fallu être sot pour croire en un simple courant d’air ayant été à l’origine de la chute de ce livre : la rangée la plus près de sa position était à plus d’un mètre de là. C’était sans équivoque : quelqu’un avait délibérément laissé tomber ce bouquin à cet endroit précis, mais pourquoi ? j’étudiai les multiples étagères. Aucun autre ouvrage ne manquait à l’appel. Il devait s’agir d’un piège ! Dès que je serais penchée vers le livre, on aurait bondi sur moi par-derrière ! »  Pages 106 et 107
  • « Je creusai mes méninges pour extirper de leurs profondeurs les souvenirs qui y dormaient depuis mon arrivée dans ces lieux : il y eut dans un premier temps cette robe dont j’étais habillée, où paraissait une large tache de sang ; il y avait ce lit qui s’était déplacé de lui-même jusqu’au centre de la chambre; ce livre qui était tombé dans la bibliothèque… »  Page 118
  • « Quelles que fussent les gymnastiques de mon imagination, je ne trouvai nulle logique, nul lien ne pouvant rattacher ces faits insolites. Ce fut alors que je me rappelai n’avoir pas lu le titre de ce bouquin que j’avais retrouvés au centre de la pièce. Galvanisée, je m’y rendis presque à la course : il s’y trouvait toujours. Ce livre était ouvert à une certaine page, où paraissait une liste de noms que j’approchai de la lampe la plus près : des noms de filles s’alignaient comme des articles d’épicerie, chacun d’entre eux étant invariablement rayé d’un trait d’encre. Égarée, je refermai sèchement le lourd ouvrage, sans me rendre compte dans l’instant que, petit à petit, le jeu s’éclaircissait : une mère avait ici mis au monde des enfants indésirables, des enfants qui la firent énormément souffrir au point de se tordre sur son grabat – voilà pourquoi le lit se déplaçait de lui-même; voilà le sang sur la robe ! »  Pages 118 et 119
  • « Mon objectif était d’atteindre la fenêtre de la bibliothèque sans attirer l’attention; celle-là était suffisamment grande pour que je pusse m’y glisser. Je contournai quelques étagères débordantes d’ouvrages, prenant grand soin de ne pas buter contre le coin d’un meuble ou quelque objet tombé au sol. »  Page 131
  • « Après avoir longé des mètres de livres alignés, j’atteignis finalement ce que je croyais être un mur. »  Page 131
  • « Il me fallut une dizaine d’essais avant que jaillit la première flamme, tant mes mains tremblaient. Je l’élevai à bout de bras ainsi qu’un minuscule flambeau, mais la lumière fut si faible qu’elle ne me permit pas de distinguer plus qu’une rangée de livres avant de s’éteindre. »  Page 132
  • « Quelque chose attira mon attention sur le dessus du pupitre : un livre y était ouvert à une page où paraissait l’ébauche d’une liste. Arquant le cou pour mieux en discerner les détails, je reconnus ce livre dans lequel s’étaient trouvés les noms féminins rayés, que j’avais remarqués à une certaine page de ce bouquin retrouvé au centre de la bibliothèque au courant de l’après-midi. Cependant, deux faits n’allaient pas : dans un premier temps, quelques noms, tout au bas de cette liste, n’étaient pas encore rayés, ce que je ne parvenais à ‘expliquer. Il y avait, hormis ce détail, une information infiniment plus troublante : le tout dernier nom, au bas de la page, n’était nul autre que le mien ! J’osai tournai les pages précédentes après avoir craqué une autre allumette : des noms de femmes, par centaines, s’y trouvaient biffés ! Qu’est-ce que ce nom pouvait bien y faire ? Et que signifiaient ces ratures ? Je voulus m’assurer qu’il s’agissait du même livre que j’avais aperçu plus tôt, et dans lequel je n’avais a priori pas remarqué la présence de mon nom : à sa couverture, que je revoyais et retouchais, il n’y avait aucune méprise possible. Sous l’emprise d’un bouleversement, je rabattais la couverture si brusquement que l’encrier, sur le coin du pupitre, tomba sur le plancher et éclata bruyamment, éclaboussant le sol de son contenu. »  Pages 134 et 135
  • « Et j’attendais, blottie dans la veste de cet homme ayant saoulé sa vie jusqu’au cœur, rejetant la moindre de mes pensées sombres dès qu’elle surgissait dans ma conscience ainsi qu’on tournerait les pages d’un livre glauque sans en lire un seul mot. »  Page 149
  • « Le dernier désigné n’était nul autre que cet homme à l’écart, qui en entendant son nom prononcé déposa son livre sur le pupitre auquel il était assis. »  Page 170
  • « – Comment une aussi belle jeune femme a-t-elle pu commettre de telles atrocités ? murmura le policier, ému.
    Ces mots auraient sans doute dû être préservées quelque part en son cœur, mail il fut incapable de les retenir plus longtemps.
    – Eh bien…, soupira la docteure en psychologie, n’est-ce pas elle que l’on surnomme Blanche-neige ? Ceci est plutôt ironique… Dans ce conte, l’horrible reine, en contemplant son miroir, ne voit pourtant pas son reflet, mais celui de cette sage et belle jeune fille. »  Page 188
  • « On m’avait écoutée sans n’interrompre une seule fois, ni même me poser de questions supplémentaires. Cela avait été à grand-peine que la psychologue avait daigné me regarder dans les yeux. Et jamais je n’avais senti de compassion, et jamais je n’avais vu de frissons sur sa peau détendue – mon récit aurait bien pu être celui d’un auteur de fiction, rien n’aurait été différent. »  Page 191
  • « J’arrache de mon ongle un lambeau de ma chair
    Comme j’ôtais fillette un pétale d’aster
    Je meurs, je vis, je meurs… Mon bras couvert de sang
    De ce supplice heureux frémit en sévissant
  • À m’effiler le corps trouverai-je peut-être
    Mon cœur désavoué avant de disparaître?
    En écorchant mon sein, chaque fibre crépite,
    Combien de côtes ai-je à rompre sept ou huit ?
  • Ma paume enserre enfin l’organe fixe et froid
    Telle une mère berce éplorée son mort-né,
    – Hypocrite miroir, ce monstre, c’était moi !
  • Ô funèbre vie ! Dis : le destin est morne et
    Railleur ! Ainsi je suis condamnée à souffrir
    L’éternelle douleur de ne rien ressentir
  • Ce qu’il faut de sang pour se maudire
    Émilie
    Poème tiré du recueil à ce jour inexistant « Tout ce que je ne t’aurais pas dit », de Sire Pacius Roild. »  Page 197
4 étoiles, F, Q

La quête d’Ewilan, tome 2 : Les frontières de glace

La quête d’Ewilan, tome 2 : Les frontières de glace de Pierre Bottero

Éditions Rageot (Poche), 2006, 228 pages

Deuxième tome de la trilogie « La quête d’Ewilan » écrit par Pierre Bottero et publié initialement en 2003.

Camille ou Ewilan, tel qu’on l’appel en Gwendalavir, accompagné par son fidèle ami Salim poursuit sa quête afin de sauver le royaume avec ses pouvoirs de dessinatrice. Son premier objectif est de retrouver et libérer les Sentinelles qui ont été figés par les Ts’liches. Pour ce faire, ils sont accompagnés de leurs nouveaux amis rencontrés dans ce monde étrange. Une route de plusieurs semaines qui leur fait traverser des paysages majestueux et féeriques. Ce périple à travers le pays ne sera pas de tout repos, il sera rempli de dangers et de combats. Ils devront confronter des goules, des Raïs, des ogres et des mercenaires du Chaos, mais ils découvriront aussi un peuple allié, les Faëls. Ces combats vont forcément resserrer les liens qui unissent les membres de cette petite troupe hétéroclite. Au cours du voyage Salim se lira d’amitié avec Ellena, une marchombre aux pouvoirs fascinants, tandis qu’Ewilan apprendra à mieux utiliser son Don. Mais, seront-ils assez fort et en nombre suffisant pour survivre à tous les combats et réussir à libérer les Sentinelles ?

Un deuxième tome plus dynamique que le premier. Dans cet opus l’action se déroule exclusivement en Gwendalavir, ce qui permet de découvrir en détaille ce monde imaginaire. L’action est beaucoup plus présente ce qui rend le texte très dynamique. Il faut garder en tête lors de la lecture que ce roman est catégorisé « jeunesse », donc il va sans dire que pour un lecteur adulte l’ensemble est très prévisible. Cependant, le style d’écriture de Bottero rachète le tout. Il utilise un style très simple et fluide et il ajoute une belle touche d’humour avec la relation de Salim et Bjorn. L’auteur a su créer un monde magique et merveilleux avec de belles descriptions et des créatures toutes plus incroyables les unes que les autres. Dans ce tome, certains personnages gagnent en profondeur, surtout celui de Camille. Elle devient plus mature dû aux événements qu’ils doivent affronter mais elle garde néanmoins son tempérament sanguin. Contrairement au premier tome, le personnage d’Ellana est beaucoup plus présent, au grand plaisir du lecteur. Tous les personnages de la petite troupe sont très attachants et sympathique et on les voit évoluer et tisser les liens entre eux. Pierre Bottero nous emmène dans son monde, avec ses personnages et c’est magique. Bien qu’il y ait quelques imperfections dans la construction de cette histoire, ce deuxième tome est une incursion magistrale dans l’imaginaire de Bottero. Une lecture que je conseille à tous les adolescents mais aussi aux adultes qui sont féru de fantastique et de mondes imaginaires.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 20 septembre 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Le bureau du supérieur d’Ondiane se trouvait dans la tour ouest et trois de ses fenêtres s’ouvraient sur la vallée. La pièce était de belle taille, les murs couverts de rayonnages de livres et un imposant bureau sombre en occupait le centre. »  Page 12
  • « Enjôleuse d’Hulm : Plante Carnivore aux larges feuilles vernissées. L’enjôleuse émet un chant qui attire irrésistiblement les insectes, lui permettant ainsi de les capturer avec ses vrilles préhensiles.
    Encyclopédie du Savoir et du Pouvoir »  Page 22
  • « — Je vais vous raconter une histoire, reprit maître Carboist. Un simple conte sorti de mon imagination. Un pays, un Empire à vrai dire, était menacé par de redoutables adversaires. Les seules personnes qui auraient pu le sauver, appelons-les les Gardiennes, étaient retenues prisonnières dans un endroit inconnu. Tout espoir semblait perdu lorsqu’une jeune fille apparut. Elle avait les mêmes yeux violets que sa mère et, comme elle, un immense pouvoir. Le maître d’armes de l’Empereur, aidé par un vieil ami au caractère plein de piquant, projeta de conduire la jeune fille jusqu’aux Gardiennes pour les délivrer et, avec elles, combattre et vaincre les méchants, appelons-les les Ts’liches… »  Pages 27 et 28
  • « — Vous nous faites marcher, pas vrai ? questionna Salim d’un air dubitatif. Les ogres n’existent que dans les contes ! »  Page 36
  • « — Espèce de mollusque décérébré, cracha-t-elle. Tu n’as rien trouvé de plus bête que de jouer à Spiderman et manquer te casser le cou ? »  Page 92
  • « — Et Edwin ? 
    — Laissons-le mariner un peu dans son jus. Ça ne doit pas lui arriver souvent. En attendant, nous avons la possibilité de nous retrouver et de découvrir une ville de conte de fées. Ça ne te plaît pas ? »  Pages 124 et 125
  • « — J’ai de sérieuses raisons de croire qu’il nous faut connaître l’identité de ce Gardien, poursuivit l’analyste sans tenir compte de l’interruption. 
    — Mais pourquoi donc, bon sang ? s’exclama Bjorn. 
    — Pour l’affronter avec des chances raisonnables de succès. Des histoires, des légendes font référence à lui. Il faut que je me les procure et que je les étudie. Seule la bibliothèque du palais m’offre cette possibilité. 
    Salim se demanda si maître Duom avait encore toute sa tête pour perdre trois jours à lire des contes de fées, mais comme personne ne se manifestait, il préféra pour une fois se taire. »  Page 138
  • « Tant qu’ils le purent, Camille et Salim se retournèrent pour dévorer Al-Jeit des yeux. La capitale s’était gravée de manière indélébile dans leurs mémoires, mais ils ne pouvaient s’empêcher de la contempler, encore et encore. 
    — Regarde où tu vas, bonhomme ! bougonna maître Duom. 
    L’analyste, complètement remis, avait emporté une dizaine de gros livres qu’il compulsait avec l’efficacité qu’octroie une longue habitude. C’étaient de lourds grimoires reliés de cuir, aux pages jaunies, couvertes d’une écriture cunéiforme incompréhensible. Des ouvrages qui n’auraient pas dépareillé la bibliothèque d’un magicien ou d’un thaumaturge. Maître Duom, suite à un cahot plus marqué que les autres, venait de refermer celui qu’il parcourait et foudroyait Salim du regard. »  Page 151
  • « — Un fil d’Hulm ! s’était extasiée Ellana. On ne s’est pas moqué de toi, il ne doit pas en exister plus de cinq au monde. 
    La jeune marchombre lui avait expliqué que la corde était censée être l’œuvre de Merwyn en personne. On la mentionnait dans de multiples histoires et elle était dotée de nombreux pouvoirs. L’un des plus intéressants, outre sa quasi-indestructibilité, était sa faculté de prendre la longueur souhaitée par son propriétaire. Salim s’était promis de l’essayer dès que possible »  Page 153
  • « Le matin du cinquième jour, maître Duom surprit ses compagnons en rejetant d’un geste brusque le livre qu’il consultait. 
    — C’est incompréhensible ! jura-t-il. Si le quart de la moitié de ce que raconte ce bouquin est à peu près exact, l’entité qui garde les Figés est grosse comme une montagne, tout en étant légère comme un oiseau. Elle est d’eau, vit de feu, habite l’air et parle à la terre. Je suis incapable de découvrir la moindre logique là-dedans, je crains qu’il nous faille improviser lorsque nous rencontrerons le Gardien ! 
    — Peu importe, le rassura Camille. Si ce que vous avez lu est faux, tant mieux. Si c’est vrai, nous aurons la chance de rencontrer un pareil phénomène. »  Page 172
  • « L’âme des marchombres réside tout entière dans leur poésie… qu’ils sont les seuls à réellement comprendre. 
    Maître Carboist, Mémoires du septième cercle »  Page 188
  • « — Moi, quand j’aurai un cheval, lui annonça Salim, je l’appellerai Jambon-Beurre.  Camille s’arrêta et le dévisagea, gentiment moqueuse. 
    — Je t’ai connu plus poète… 
    Le garçon s’empourpra au souvenir de sa déclaration d’amour, avant de bredouiller une vague et incompréhensible explication, qui tira un sourire attendri à Camille. »  Page 193
  • « Ewilan, lorsqu’elle a dessiné le sabre d’Edwin, a eu la bonne idée de le lui placer entre les mains et non de le ficher dans un rocher jusqu’à la garde. C’est peut-être moins romantique, mais sacrément plus pratique ! 
    Auteur inconnu »  Page 215
4 étoiles, Z

Zone Est

Zone Est de Marin Ledun.

Édition Fleuve (Noir – Thriller), publié en 2011, 362 pages

Roman de science-fiction de Marin Ledun paru initialement en 2010.

Thomas Zigler est un habitant de La Zone Est en Rhône-Alpes. Cette citadelle a été créée il y a vingt ans pour isoler les humains du reste du monde qui a été dévasté par un nanovirus. Les trois millions de survivants et leurs descendants souffrent de différents problèmes de santé entre autres de cécité. Les organes artificiels, les implants oculaires et les prothèses en tous genres sont essentiels pour ces rescapés. Dans cette nouvelle société qui s’y est organisée, Thomas est un chasseur de têtes spécialisé dans l’extraction d’information enfoui dans la mémoire biologique et artificielle des gens. Le doute sur la gouvernance de la cité s’installe en Thomas lors d’une mission où l’individu ciblé a dissimulé dans sa mémoire le souvenir d’un être humain sans prothèse. À partir de ce moment tout bascule dans la tête de Thomas. Il va se lancer à la recherche de la vérité sur l’existence possible d’humain hors zone et sur le but réel de la construction de Zone Est.

Un très bon roman d’anticipation. Ce texte est déroutant et désolant car il propose une vision du futur plus que probable. L’auteur nous plonge dans un univers noir mais bien construit et nous dépeint avec brio les rouages d’une cité isolée du monde et laissé à elle-même. L’existence de cette société permet d’ajouter à l’intrigue toutes les questions que le lecteur se pose sur celle-ci. De plus, le lecteur ne peut faire autrement que de comparer le fonctionnement notre société actuelle à celui de Zone Est et d’y trouver des similitudes. Le style d’écriture est simple et dynamique ce qui donne beaucoup de rythme à l’histoire. En revanche, le début est plus ardu à lire car le texte y est plus technique mais nécessaire afin de mettre en scène cet univers post-apocalyptique. Zone Est est un roman qui dérange par toutes les questions qu’il soulève sur les motivations et les actions de l’être humain. Cette lecture procure cependant un réel plaisir.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 1er février 2017

La littérature dans ce roman

  • « La Zone Est est en réalité une immense zone urbaine et industrielle de deux cent vingt kilomètres du nord au sud, sur à peine quatre-vingts de l’est à l’ouest. Coincée entre les Alpes et le Massif central, elle s’étend sur un territoire recouvrant jadis l’agglomération lyonnaise et la périphérie sud d’Orange, bien que ces villes ne renvoient plus aujourd’hui qu’à des noms fantomatiques tirés des livres d’histoire. »  Page 20
  • « Les micro-puces qui parasitent ma chair signalent ma présence autant qu’elles reçoivent des informations, donc des ordres d’actions potentielles. Autrement dit, sans être un pantin désarticulé qui attend qu’on lui insuffle la vie à coups de baguette magique, ça fait belle lurette que mes gènes font ce qu’ils veulent. Un mélange élaboré des syndromes Pinocchio et Frankenstein. »  Page 70
  • « Together, we’ll fly, chantait Ronnie James Dio. Voler n’est plus le rêve de personne. Les hommes se terrent comme ces créatures honteuses et difformes qui peuplent les récits fantastiques du XXe siècle. Le rêve d’Icare a été oublié. Les drones de surveillance sont désormais les seuls à avoir encore une vue d’ensemble du bourbier dans lequel nous nous enfonçons chaque jour un peu plus. »  Page 123
  • « L’illusoire sentiment de maîtrise de la nature qui a habité les générations qui ont précédé la catastrophe a cédé la place dans nos coeurs à une croyance plus profonde encore. Nous allons tous mourir et nous l’avons mérité. Le reste, c’est-à-dire, dans le meilleur des cas, cinquante ou soixante années d’une vie passée à survivre, au gré des greffes, des campagnes de vaccination, des interventions chirurgicales et d’un quotidien morose, le reste n’est plus qu’une croix à porter pour les erreurs de nos pères. Une machination biblique, coranique, ou ce qu’on voudra, la somme mathématique de tous les mythes apocalyptiques qui ont structuré les civilisations depuis la nuit des temps et agité les cauchemars de générations d’êtres humains. »  Pages 172 et 173
  • « Pas de symptômes ? Dans ce cas, l’organisme pourrait être en train de s’adapter à l’infestation.
    — Les humains biologiques seraient plus résistants.
    — Il semblerait.
    Je pense aux défaillances à répétition des OC-2.0 et à l’arrêt de leur production par Medic’ Corp. Ce qui explique des stocks d’yeux biologiques dans les banques de données de Viacom.
    — Dans la littérature spécialisée disponible, il n’y aurait aucune étiologie ou traitement connus. De plus les critères diagnostics ne seraient pas encore formellement établis. Ce qui est bizarre, c’est que les personnes censées souffrir de cette maladie décrivent un syndrome polysymptomatique tout d’abord caractérisé par des lésions cutanées donnant l’apparence de fibres ou de granules apparaissant sous ou sur la peau. Au niveau subjectif, ils ont l’impression d’être envahis par des insectes, des petites bêtes courant sous la peau. Je me suis demandé s’il ne s’agit pas tout simplement d’un problème mental essentiellement, pouvant aller jusqu’au délire de parasitose. Une dégénérescence cérébrale ou quelque chose d’approchant. Difficile à vérifier avec le matériel dont je dispose… Dans ce cas, l’hypothèse la plus probable, si l’on considère que le nombre de cas augmente à mesure que l’information se développe autour du phénomène par mimétisme ou autosuggestion, serait qu’ils souffrent de troubles psychiques qu’ils extérioriseraient de cette manière. Cependant l’observation princeps de Browne, mentionne bel et bien la sensation de fourmis, sensation que chacun de nous a pu ressentir au cours de son existence et n’incluant en aucun cas la présence de tels insectes dans le corps. Ils relèveraient alors du syndrome de Münchhausen par procuration. L’impression d’insectes courant sous la peau se rencontre dans nombre de pathologies psychiatriques. »  Page 276
  • « Nos cellules nous trahissent.
    Infestées par les biopuces.
    Quelque part dans le bunker, quelqu’un lit dans notre ADN comme on tourne les pages du livre des heures, en rythme avec les insectes qui courent sous ma peau et me rongent l’âme. »  Page 295
  • « À part les contours géographiques du siège de Medic’ Corp, notre attaque est comparable aux premiers pas des hommes sur la lune ou aux coups de lance de Don Quichotte. Ce n’est pas tant l’objectif qui compte que le concept même de conquête. »  Page 299
  • « — C’était l’époque du grand boom des bio et nanotechnologies, précise Sylia. Si tu te souviens de nos manuels d’histoire, l’Europe et le monde essuyaient à ce moment-là deux des plus grandes crises jamais traversées. Une crise financière colossale, qui avait provoqué la faillite des plus grands groupes bancaires et industriels, et la crise de l’énergie, encore plus grave, liée à l’appauvrissement irréversible des sources de pétrole. »  Page 343
4 étoiles, D, M

Dirk Pitt, tome 01 : MayDay!

Dirk Pitt, tome 01 : MayDay! de Clive Cussler

Éditions Le Livre de Poche, publié en 2002, 162 pages

Premier tome de la série Dirk Pitt de Clive Cussler paru initialement en 1973 en anglais sous le titre « The Mediterranean Caper ».

Dirk Pitt est directeur des Projets Spéciaux pour la National Underwater and Marine Agency, il doit se rendre à bord du First Attempt qui mouille au large de la Grèce. Aux commandes de son hydravion, au-dessus de la mer Égée, Pitt n’en croit pas ses oreilles. Il reçoit un signal de détresse de la base aérienne américaine de Brady Field située sur l’île de Thasos. Selon le contrôleur aérien, la base est attaquée par un biplan datant de la Première Guerre mondiale. L’attaque est bien orchestrée car tous les avions au sol sont détruits. Ils ont besoin d’aide et vite. Pitt accompagné de son collègue et ami Giordino vont à la défense de la base armé d’une simple carabine et réussissent à abattre l’antique avion jaune. Une fois au sol, ils sont accueillis à bras ouverts et sont invités à séjourner sur la base pour quelques jours. Leur séjour sera rempli d’action lorsque Pitt se souviendra des origines de l’avion abattu et qu’il côtoiera le baron Von Till.

Un roman d’aventure très agréable. Cussler manie bien la monté du suspense. Il réussit à nous tenir en haleine tout au long de la lecture. Bien que l’intrigue soit un peu tirée par les cheveux, elle est néanmoins très intéressante. L’action ne manque pas et le rythme est rapide. Du suspens, de la séduction et une bonne dose de déduction, on retrouve les ingrédients importants d’un bon roman d’aventure. Le personnage de Pitt est somme toute bien réussi, mais il souffre du passage du temps. Créé dans les années 1970, Pitt est hyper-macho et ses comportements ne sont plus socialement acceptés aujourd’hui. De nos jours, un homme ne gifle pas les femmes pour les ramener à la raison. On est loin du comportement de gentleman de James Bond. Le style d’écriture de Cussler est simple et direct, sans fioriture, il va droit au but. Ce premier opus laisse présager une bonne série pour ceux qui aiment l’aventure, les enquêtes et les mystères. Un très bon moment de lecture pour se changer les idées.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 12 juillet 2016

La littérature dans ce roman :

  • « L’opérateur perd de la puissance, songea Pitt, ou bien il est sérieusement blessé. Il réfléchit une minute, puis se pencha sur sa droite, et secoua la personne endormie sur le siège du copilote. 
    — Réveille-toi, Belle au bois dormant. »  Page 9
  • « — Je n’arrive pas à croire ce que je viens d’entendre, dit Giordino stupéfié.
    Pitt remua la tête.
    — Je n’y arrive pas vraiment non plus, mais il va falloir qu’on donne un coup de main à ces types-là, au sol. Maintenant, dépêche-toi.
    — Je vais le faire, murmura Giordino. Mais je n’arrive toujours pas à avaler ça.
    — Ce n’est pas une raison pour raisonner, mon ami, dit Pitt, citant Shakespeare. »  Pages 12 et 13
  • « — Kurt était un de mes plus chers amis, dit von Till avec nostalgie. De telles choses ne s’oublient pas facilement. Je peux même me souvenir de la date et de l’heure exactes. C’est arrivé le 15 juillet 1918, à neuf heures du matin.
    — Il est étrange que personne ne connaisse l’histoire dans sa totalité, murmura Pitt, en le fixant froidement. Ni les archives de Berlin ni le British Air Muséum à Londres ne possèdent d’informations concernant la mort de Heibert. Tous les livres que j’ai consultés à ce sujet le mentionnent comme disparu dans de mystérieuses conditions, un peu comme ce qui a eu lieu avec d’autres As de l’aviation, comme Albert Bail et Georges Guynemer,
    — Bon Dieu, lança von Till avec exaspération. Les archives allemandes ne rapportent pas les faits parce que le Haut Commandement Impérial ne s’est jamais beaucoup préoccupé de la guerre en Macédoine. Et les Anglais n’accepteront jamais de publier un mot relatif à un acte aussi peu chevaleresque. En outre, l’avion de Kurt se trouvait encore dans les airs lorsqu’ils le virent pour la dernière fois. Les Anglais peuvent seulement jurer que leur plan insidieux a été couronné de succès. »  Pages 73 et 74
  • « — C’est entendu, je vais tout vous raconter du début à la fin, et je vous autorise à me regarder comme si j’étais fou. Je comprendrai.
    Dans la fournaise de cette cabine, dont les parois métalliques étaient presque trop chaudes pour être touchées, Pitt raconta son aventure. Il ne passa rien sous silence, pas même sa faible conviction que Teri ait pu, d’une façon ou d’une autre, le trahir pour aider von Till. Lewis hochait pensivement la tête de temps à autre, mais ne fit aucun commentaire ; son esprit semblait flotter dans l’air, et retrouver sa clarté seulement lorsque Pitt relatait un événement de façon animée. Giordino s’était mis à faire les cent pas dans la cabine, en prenant tout son temps et en suivant le léger roulis du navire.
    Lorsque Pitt eut terminé, nul ne dit mot. Dix secondes passèrent, puis une trentaine. Leur transpiration avait chargé d’humidité l’atmosphère déjà envahie par la fumée des cigares et cigarettes.
    — Je sais, dit Pitt un peu fatigué. Ça ressemble à un conte de fées et ça n’a pas l’air d’avoir beaucoup de sens. Mais c’est exactement ce qui m’est arrivé. Je vous ai tout dit.
    — Daniel dans la fosse aux lions, lança Lewis, d’une voix assurée. Je l’admets, ce que vous venez de nous raconter me semble assez invraisemblable, mais les faits ont parfois des façons bien étranges de vous donner raison. »  Page 109
  • « La température de l’air avait de nouveau grimpé et, pivotant sur son siège, Pitt put apercevoir, illuminé de rayons de soleil, le pic d’Hypsarion, chauve et sans un arbre, qui était le point culminant de l’île. Il se souvint avoir lu quelque part qu’un poète grec avait décrit Thasos comme « le cul d’un âne fou, couvert de bois fou ». Même si cette description datait de deux mille sept cents ans, pensa-t-il, elle n’en restait pas moins valable. »  Page 137
  • « — Seigneur, on dirait que mon crâne est fendu comme un pare-brise éclaté. 
    Pitt jeta un coup d’œil prudent sur Darius. Le géant, le teint plombé et le souffle court, était étendu de tout son long sur le plancher, les deux mains serrées sur son entrejambe. 
    — La fête est finie, dit Pitt en aidant Giordino à se relever. Filons d’ici avant que Frankenstein ait récupéré. »  Page 144
  • « Pitt empoigna la chaîne, levant les yeux vers les anneaux apparemment sans fin qui disparaissaient dans l’obscurité au-dessus de lui. Il se sentit comme Jack escaladant son haricot magique. »  Page 162
  • « Les rideaux étaient tirés dans la salle des cartes qui se trouvait à l’arrière de la timonerie. Il était inconcevable qu’une salle des cartes soit aussi propre. Les cartes étaient rangées dans un ordre parfait, avec leurs étendues de carrés et de chiffres parcourues de fines lignes au crayon tracées avec précision. Pitt replaça le couteau dans sa gaine, dirigea le rayon lumineux vers un exemplaire de l’Almanach Nautique de Brown et examina les marques apparaissant sur les cartes. Le tracé coïncidait exactement avec la route qu’avait dû emprunter le Queen Artemisia depuis Shanghai. Il se rendit compte que celui qui avait effectué les corrections de compas n’avait commis aucune erreur, ni même aucune rature. Le travail était soigné, un peu trop soigné.
    Le livre de bord était ouvert à la dernière entrée : 03 heures 52
    — Balise de Brady Field à 312°, approximativement huit miles. Vent du sud-ouest, 2 nœuds. Dieu protège la Minerva. L’heure inscrite indiquait que cette entrée avait été rédigée moins d’une heure avant qu’il ne s’élance de la plage. Mais où était passé l’équipage ? »  Page 164
  • « — Cale Numéro Trois ».
    La caverne d’Ali Baba n’aurait pas eu l’air aussi terrible que la Cale Numéro Trois. Partout où la lumière de Pitt passait, ce n’était que sacs innombrables entassés dans cette gigantesque grotte d’acier, rangés sur des palettes de bois, sur plusieurs couches, du sol au plafond. L’atmosphère était chargée d’une douceâtre odeur d’encens. Le cacao de Ceylan, présuma Pitt. »  Page 166
  • « — Comment s’est passée ta plongée ? 
    — Robert Southey devait avoir le Queen Artemisia en tête lorsqu’il a écrit : Tu pourrais ajouter que j’ai trouvé quelque chose en ne trouvant rien. »  Page 176
  • « — Qu’est-ce que vous pensez d’un entrepôt abandonné ? lança Giordino.
    Ses yeux étaient clos et il donnait l’impression de dormir, mais Pitt savait de par sa longue expérience qu’il n’avait pas perdu un mot de la conversation.
    Pitt éclata de rire puis ajouta :
    — Tout méchant bandit se promenant dans les environs d’un entrepôt abandonné a tôt ou tard affaire à Sherlock Holmes. Les constructions de bord de mer en premier lieu. Un bâtiment inoccupé ne ferait qu’éveiller instantanément les soupçons. Et en plus, Zac pourrait te le confirmer, un entrepôt serait le premier endroit où un enquêteur irait fourrer le nez. »  Page 186
  • « — Vous pouvez compter sur moi, dit le radio avec un sourire forcé. D’ailleurs, la petite nana que vous avez amenée à bord s’est occupée de moi et m’a dorloté comme une mère poule. Avec ce genre d’attention, comment est-ce que je pourrais encore me sentir mal ?
    Pitt haussa les sourcils.
    — Vous me semblez avoir découvert des facettes de sa personnalité que je ne connaissais pas.
    — C’est pas une mauvaise fille. C’est pas vraiment mon genre, mais elle est bien gentille. En tout cas, elle nous a servi du thé, toute la matinée. Une vraie Florence Nightingale… »  Page 204
  • « — Bon Dieu ! Qu’est-ce que cette eau est claire. C’est plus transparent qu’un bocal à poissons rouges.
    — Oui, j’ai vu, dit Pitt en découvrant la pointe barbelée d’un harpon de près de deux mètres et en contrôlant l’élasticité du caoutchouc accroché à l’autre extrémité.
    — Tu as bien étudié ta leçon ? reprit-il.
    — Cette vieille matière grise, dit Giordino en posant l’index sur sa tempe, contient toutes les réponses rangées et indexées.
    — Comme d’habitude, il est réconfortant de constater à quel point tu es sûr de toi.
    — Sherlock Giordino sait tout et voit tout. Aucun secret ne peut échapper à ma sagacité.
    — Ta sagacité, tu ferais bien de la huiler soigneusement, dit Pitt avec sérieux. Tu vas avoir un programme plutôt chargé. »  Page 214
  • « Huit minutes exactement après qu’ils eurent sauté du First Attempt, le fond commença à remonter, et l’eau se fit légèrement plus trouble, à cause du mouvement des vagues en surface. Un amas de rochers, couvert d’algues se balançant dans l’onde, surgit devant eux, dans la pénombre. Et puis brusquement, ils se trouvèrent face à la base d’une falaise abrupte, qui grimpait verticalement vers la surface miroitante des eaux, selon un angle de 90°, et qui disparaissait ensuite. Tel le Capitaine Nemo et ses compagnons explorant un jardin sous les mers, Pitt enjoignit son équipe de scientifiques à se disperser, pour se mettre à la recherche de la caverne sous-marine. »  Pages 217 et 218
  • « Bruno von Till se tenait sur le pont du sous-marin, souriant comme Fu Manchu avant de jeter une victime à ses crocodiles. »  Page 224
  • « L’air de Fu Manchu, calculateur et fourbe, avait réapparu sur le visage du vieil Allemand, qui ajouta :
    — Personne en possession de toutes ses facultés mentales ne croirait le premier mot de ces ridicules élucubrations. Un modèle réduit de sous-marin  – voilà bien une preuve évidente que Heibert et moi ne faisons qu’un. »  Page 241
  • « — Appelez cela comme vous voulez, répondit Zacynthus. Pour l’heure, une trentaine parmi les plus gros trafiquants de drogue de ce pays attendent de passer en jugement, y compris ceux qui étaient en relation avec la compagnie de transport routier chargée de l’acheminement de la marchandise. Et ce n’est pas tout. En fouillant les bureaux de la conserverie, nous avons mis la main sur un livre qui comportait les noms d’environ deux mille dealers, de New York à Los Angeles. Pour le Bureau, c’est comme si un prospecteur tombait sur une mine d’or. »  Page 264

 

4 étoiles, E

Éclair de chaleur

Éclair de chaleur de P. G. Wodehouse

Éditions 10/18 (Domaine étranger), publié en 1983, 248 pages

Roman de P. G. Wodehouse paru initialement en 1937 sous le titre « Summer Moonshine ».

Sir Buckstone Abott est baronnet et propriétaire d’un monumental château victorien, le Walsingford Hall. À court de liquidité, il doit louer des chambres à de riches vacanciers pour pouvoir garder sa propriété. La grande lubie de Sir Abott est de publier le récit qu’il a écrit sur ses grandes chasses en Afrique. Malheureusement, il est incapable de trouver un éditeur qui veut investir dans son projet. Pour réaliser son rêve, il s’associe avec l’éditeur J. Mortimer Busby qui lui offre de le publier s’il paye les frais. Sir Abott se fait arnaquer et s’endette encore plus en acceptant cet offre. Jane, sa fille, se voit dans l’obligation de se rendre à Londres pour négocier les dettes de son père avec Busby. C’est dans les bureaux de l’éditeur qu’elle rencontre Joe Vanringham. Celui-ci tombe éperdument amoureux de la jeune femme qui est secrètement fiancée à Adrian Peake. Fidèle à sa parole, Jane repousse les avances de Joe. Mais celui-ci décide de la rejoindre à Walsingford Hall. L’arrivée de Joe va entraîner une cascade d’imbroglios.

Un bon roman très divertissant. L’intrigue principale est dynamique, romantique et drôle à la fois. Dans ce texte, le lecteur a droit à une histoire captivante avec des enchevêtrements de petites histoires, des nombreux personnages associés à des coïncidences incroyables. Dans le jeu de séduction entre les personnages de Jane et Joe, Wodehouse met bien en évidence les contradictions entre les sentiments, la raison et les conventions sociales. Par contre, les événements se déroulent tellement rapidement que le lecteur est parfois perdu entre les nombreux personnages. Bien qu’il y ait un grand nombre de personnages, ceux-ci sont très bien construits. Un bon roman de vacances, drôle et divertissant à souhait.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 21 juin 2016

La littérature dans ce roman :

  • « — Eh bien, pourquoi se traitait-il de tête de lard ?
    — Parce qu’il en est une. Il s’est conduit comme un âne, le pauvre agneau. Je suis furieuse en réalité et s’il n’avait pas été si écrasé et misérable, se déchirant lui-même à coups de couteau comme les prêtres de Baal, je l’aurais secoué d’importance. Cela n’aurait jamais dû lui venir à l’idée de faire une chose pareille quand l’argent est si rare. Imaginez, Tubby ! Alors que les traites impayées le harcèlent et que le loup est pour ainsi dire collé à sa porte, que croyez-vous que Buck fait ? Il publie un livre à son compte.
    — Quel livre ?
    — Le sien, naturellement, idiot !
    Tubby était devenu sérieux, comme quelqu’un qui vient de découvrir une tare dans un caractère jusque là estimable.
    — Je ne savais pas que votre père écrivait des livres.
    — Seulement celui-là. Sur ses chasses aux animaux sauvages d’autrefois.
    — Ah, ce n’est pas un roman ? dit Tubby soulagé.
    — Non, ce n’est pas un roman. Un livre qui a pour titre « Mes Mémoires Sportifs » ; et quand il l’eût fini il se mit à l’envoyer aux éditeurs, qui, d’un commun accord, le refusèrent tous, l’un après l’autre.
    — Attendez, qui donc m’a parlé d’éditeurs l’autre jour ?
    — Après le dixième échec environ, je lui dis qu’il ferait mieux de se réconcilier avec l’idée qu’il n’y avait pas une grande demande pour ce genre de livres et de le ranger dans un tiroir. Mais Buck ne sait pas comprendre quand il est battu. Il dit qu’il voulait tenter sa chance encore une fois.
    — Et allez donc !
    — Oh, nous autres Abbott, sommes comme cela. Britanniques !
    — Et alors ?
    — Alors le dernier monsieur à qui il envoya le manuscrit – un salaud appelé Busby – offrit de le publier si Buck en faisait les frais. Il ne put résister au désir de se voir imprimé. Il réunit deux cent livres – où se les procura-t-il ? je ne saurais l’imaginer – et voilà. Le livre fit son apparition, rouge et or, avec une couverture représentant Buck un fusil à la main, debout, un pied sur un lion.
    — Cela me semble une heureuse fin : « Et le crépuscule descendit », est la manière dont je décrirais cela. »  Pages 7 et 8
  • « La secrétaire était sortie de la maison pour prendre l’air. Apercevant Tubby, elle s’apprêta à rentrer, pensant clairement qu’il ne servait pas à grand-chose de prendre l’air lorsque celui-ci se trouvait pollué. Tubby de son côté serra les poings et retint sa respiration avec un sifflement aigu, tandis que son visage prenait une expression byronienne. »  Page 11
  • « Mr Mortimer Busby, l’audacieux éditeur contre lequel la Société des Auteurs soutient depuis tant d’années une lutte acharnée mais toujours stérile, atteignit son téléphone et décrocha le récepteur. »  Page 20
  • « La sévérité de Mr Busby s’adoucit. Il se souvint alors que Miss Gwenda Gray, auteur à succès et sa meilleure cliente, faisait voile pour l’Amérique aujourd’hui, grossissant ainsi le nombre des conférenciers anglais qui ont fait tant pour maintenir la « crise » dans ce malheureux pays »  Page 20
  • « — Alors voilà ce qui m’a embrouillé. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu, mais quand vous dites « Waterloo », on comprend « St-Pancras ». C’est un petit défaut de prononciation, certainement, qui pourrait être corrigé par un bon professeur d’élocution. Enfin, je vous avais appelé pour vous demander si je devais manger les fruits.
    — Écoutez-moi, dit Mr Busby d’une voix étranglée. (Miss Gray était une romancière qui faisait vendre régulièrement vingt mille exemplaires par an et qui pouvait devenir irritable si on ne la traitait pas avec toute l’attention requise.) Il est peut-être encore temps. Jetez-vous dans un taxi… »  Pages 21 et 22
  • « Les femmes représentaient une proportion considérable de la clientèle de Mr Busby. Elles payaient pour la publication de leurs oeuvres et étaient enclines, quand les factures leur arrivaient, à se rendre au bureau dans un état d’esprit plutôt agité. »  Page 22
  • « Mais ce qu’il approuvait, c’était la façon étonnante dont il se chargeait des romancières en fureur, leur faisant quelque compliment et leur racontant quelque histoire, avant de les renvoyer chez elles, rayonnantes et amusées, toute animosité oubliée. »  Page 22
  • « — Je répète : avez-vous lu les journaux de ce matin ?
    Mr Busby dit qu’il avait lu le Times. Joe fit la grimace.
    — Une feuille de chou, dit-il. Mais le Times lui-même a dû admettre que c’était réussi.
    — Quoi ?
    — Ma pièce. C’était la première hier soir.
    — Vous avez écrit une pièce ?
    — Et comment ! Quel coup de foudre ! Elle réunit tout.
    — Ah ?
    — Ah ? n’est guère un commentaire. Enfin, passons. Oui. C’était la première de ce chef-d’oeuvre hier soir et Londres en a vu trente-six chandelles. On vit des choses étonnantes : de jolies femmes et des hommes distingués tordus en convulsions, les machinistes eux-mêmes riaient, tandis que des milliers de gens applaudissaient. C’est une oeuvre magnifique. Vous lirai-je les critiques ?
    Un soupçon subit effleura Mr Busby.
    — Quand avez-vous écrit cette pièce ?
    — En dehors des heures de bureau, je vous assure. Abandonnez tout espoir, mon petit Busby, de vous engraisser à mes dépens en m’attaquant sous prétexte qu’elle fut écrite pendant les heures qui vous sont dues. Je n’aurais d’ailleurs jamais essayé de vous rouler, dit Joe avec une franche admiration. J’ai toujours soutenu, et je soutiendrai toujours, que vous êtes unique. Parlez-moi de vos contrats ! Je me représente toujours l’auteur qui a dûment signé sur la ligne pointillée, sursautant lorsqu’il est soudain attaqué à coup de poing américain par quelque petite clause masquée de noir, qui bondit d’une jungle de « tandis que » et « subséquemment à ». Mais cette fois, il n’y a rien à faire, filou ! »  Pages 24 et 25
  • « — Votre prochaine pièce sera un four et, dans un an d’ici, vous reviendrez la queue entre les jambes ; mais vous trouverez la place prise.
    — Si la place d’un homme comme moi peut jamais être occupée. Je n’en suis pas si sûr, dit Joe dubitativement. Mais vous n’avez pas encore entendu les critiques. Je crois que je ferais mieux de vous en donner une idée rapidement. Voyons… « Une satire étincelante… » Daily Mail. « Mordante et satirique… » Daily Telegraph. « Une satire acérée… » Morning Post. « Quelque peu… » Oh non, ça c’est le Times. Vous n’avez pas besoin d’écouter celle-là. Eh bien ! vous comprenez ce que je veux dire en vous parlant de départ. On ne peut guère s’attendre à ce qu’un homme capable de susciter des éloges comme ceux-ci continue à travailler pour un éditeur véreux.
    — Un quoi ? s’écria Mr Busby en sursautant.
    — Un éditeur de livres. Un type qui publie des livres et a un devoir envers son public. Mais je ne peux pas rester à bavarder avec vous toute la matinée. Il faut que j’aille voir votre mystérieuse cliente. Le dernier petit service que je pourrai vous rendre… mon chant du cygne ! J’irai ensuite acheter les journaux du soir. Je pense que ce sera partout le même son de cloche, on se lasse un peu de ces compliments continuels. On a l’impression d’être un de ces monarques orientaux, le jour où le poète de cour est en voix.
    — Que disait le Times ? demanda Mr Busby.
    — Ne vous occupez pas de ce que disait le Times, répliqua Joe avec sévérité. Qu’il vous suffise de savoir que son rédacteur a fait complètement fausse route. Laissez-moi vous décrire les scènes d’enthousiasme effréné à la fin du second acte.
    Mr Busby déclara qu’il n’avait aucune envie qu’on lui décrivit les scènes d’enthousiasme effréné à la fin du second acte.
    — Vous préférez que je vous parle de la fureur déchaînée qui salua le dernier rappel ?
    — Ça non plus, dit Mr Busby. Joe soupira.
    — C’est une étrange mentalité que la vôtre, dit-il. Personnellement, je ne peux pas imaginer une plus agréable façon de passer un matin d’été que de s’asseoir et d’écouter toute l’histoire indéfiniment. Enfin, faites ce qu’il vous plaira. Du moment que vous avez réalisé ce fait primordial de mon départ, je vous laisse. Au revoir, Busby, que Dieu vous bénisse et vous ait en sa Sainte Garde, et quand la Société des Auteurs se jettera sur vous de derrière un buisson, puisse la chance vous favoriser. »  Pages 26 et 27
  • « Beaucoup d’écrivains avaient dit parfois des choses dures sur Mortimer Busby, mais tous avaient dû admettre qu’ils s’étaient trouvés très à l’aise dans sa salle d’attente. »  Page 29
  • « — Ah oui, la facture. Voyons, de quelle facture s’agit-il ?
    — Celle que vous lui avez envoyée pour des faux-frais de bureau. Vous savez bien, ce livre de lui que vous avez publié.
    — Comment cela s’appelait-il ?
    — Mes Mémoires Sportifs. Sur les aventures de sa chasse aux animaux sauvages.
    — Je vois. De la littérature d’outre-mer. Aux postes avancés de l’Empire. Comment j’ai sauvé mon porteur indigène M’bongo du puma blessé. Les habitants paraissaient cordiaux et nous décidâmes de passer la nuit.
    — Un peu ce genre-là, oui. »  Pages 30 et 31
  • « — Non. Il avait compris que l’argent qu’il vous avait versé au début était la totalité et voilà que, maintenant, arrive cette autre facture.
    — Puis-je la voir ?
    — La voici.
    — H’m. Oui.
    — Que voulez-vous dire ? Que vous trouvez que c’est un peu fort ?
    — Je trouve que c’est précipité.
    — Et alors ?
    — La chose est absurde. Elle va être réglée tout de suite.
    — Merci.
    — De rien.
    — Et quand vous dites réglée…
    — Je veux dire annulée. Effacée. Rayée des livres. Rasée depuis les fondations et recouverte de sel. »  Page 31
  • « — Ah, mais j’ai fait des progrès depuis. Je suis un personnage assez brillant maintenant. Pour commencer, j’ai écrit une pièce.
    — Tout le monde en écrit.
    — C’est vrai. Mais là où j’ai la médaille, c’est que la mienne a été jouée et c’est un succès étourdissant. Je vais tout vous dire, voulez-vous ? Ou vous lirai-je les critiques ? Je les ai sur moi. »  Page 37
  • « — Mais je croyais que les baronnets étaient très calés.
    — Pas mon baronnet.
    — Bizarre. Tous ceux des manuscrits soumis à mon ex-patron sont très calés. Et dans ces manuscrits, je vous ferai remarquer, ils ne supportent aucune sottise de la part de soupirants sans le sou. Ils s’arment d’une cravache et leur courent après. Votre père a-t-il montré une activité quelconque dans ce sens ?
    — Non. »  Page 40
  • « — Je dois faire ma cour d’une manière lente, méthodique et suivant les convenances. Il ne doit rien se produire qu’Emily Post puisse désapprouver. Tout d’abord, nous devons tout savoir l’un de l’autre. »  Page 41
  • « — Jusqu’à quel point la connaissez-vous ?
    — Pas très bien.
    Il rit.
    — Si vous voulez la connaître mieux, allez voir ma pièce. Je l’ai mise dedans sous toutes ses faces, avec chacune de ses phrases préférées et les manières affectées qu’elle a, avec ses gigolos et tout et tout… c’est tordant. Dieu merci, elle est – ou plutôt était quand je l’ai connue – folle de théâtre et elle ira certainement la voir quand elle reviendra. Elle va être écorchée vive.
    Jane se sentait refroidie et malheureuse.
    — Vous êtes très amer, dit-elle.
    — Je suis un peu amer. J’aimais mon père. Oui, elle va avoir un choc quand elle verra cette pièce. Je compte que l’effet en sera aussi saisissant que dans Hamlet. C’était un bon dramaturge aussi, à propos, ce Shakespeare. Mais je crains que ce ne soit tout ce que ça lui fasse… lui donner un choc. Cela ne la guérira pas, elle a passé le stade de la guérison. L’époque dont je parle est lointaine, mais elle continue »  Pages 47 et 48
  • « Quelque chose comme de la cordialité brilla dans les yeux d’Adrian Peake. Comme on l’a dit, il avait toujours détesté Joe, mais il le trouva maintenant sympathique et proche de lui.
    — Le pain n’est guère bon non plus, reprit-il.
    — Non, répondit Joe. Mais qu’est-ce que vous faites ici sur une péniche ? Vous écrivez un roman ?
    — Non. Je fais du camping. »  Page 52
  • « La route qui reliait Walsingford Parva à Walsingford Hall était une côte poussiéreuse, mais Joe, quoique le soleil brillât maintenant plus fort que jamais, l’effleurait à peine, tel le dieu Mercure aux pieds ailés, trop occupé de pensées souriantes pour remarquer ce qui aurait découragé un piéton moins ardent. Là où son frère Tubby aurait soufflé, il chantait.
    Seul, l’auteur d’une thèse littéraire aurait pu rendre justice aux émotions qui l’assaillirent tandis qu’il marchait. Roget, par exemple, l’aurait décrit joyeux, heureux, satisfait, enivré, ravi, extasié et transporté et il aurait eu raison. »  Page 58
  • « — Naturellement, continua Joe, je réalise pleinement que dans une institution comme celle-ci, vous deviez maintenir la discipline. Je vous en prie, ne me prenez pas pour un sentimental stupide. Si l’ordre a été donné que la troupe doit jouer au croquet et que le numéro 6408, dirons-nous, désire faire une partie de marelle, naturellement vous devez être ferme, je comprends cela. C’est comme si quelqu’un pendant la croisière sur le Continent essayait de s’échapper vers Naples la Belle quand Mr Cook a décidé qu’on irait à Lucerne la Jolie. Mais la discipline est une chose, la dureté en est une autre. Il y a une différence entre la fermeté et la brutalité. »  Page 72
  • « — Quand Buck la rencontra, elle dansait dans le ballet d’une opérette.
    — Je vois. C’est la même chose. Alors elle a fait du théâtre ?
    — Dans une pièce appelée « La Dame en Rose ».
    Mr Bulpitt était intéressé.
    — Non ? Elle était là-dedans ? Ça, c’était une pièce ! Je n’ai jamais vu la pièce à New-York moi-même parce que je faisais la route avec une cireuse brevetée pendant tout le temps où elle fut à l’affiche. Mais j’ai vu la Compagnie Théâtrale de l’Ouest. Deux fois. Une fois à Kansas-City et une fois à Saint-Louis. Nom d’un chien, c’était de la musique. On n’en entend plus comme cela aujourd’hui. – Il renversa la tête et ferma les yeux. – La… la… la… ravissante dame… Je… Pardon, dit-il en se redressant, vous disiez ?
    — La compagnie de New-York vint à Londres, Buck alla la voir et il tomba amoureux de ma mère du premier coup. Alors, il lui envoya un mot lui demandant de venir souper avec lui – il allait de l’avant en ce temps-là – et ma mère y alla… et à peu près une semaine plus tard ils étaient mariés.
    L’histoire sembla affecter Mr Bulpitt profondément. Dans les années d’apprentissage de sa vie, il avait été à la fois garçon de restaurant et chanteur, et la douceur des ballades mélancoliques qui avaient le don de faire pleurer les auditeurs dans leur verre de bière l’avaient rendu sentimental.
    — Un vrai roman.
    — Oh ! je comprends.
    — Le grand lord anglais et la petite Cendrillon américaine.
    — Sauf que Buck n’est pas un lord et je dois dire que je n’ai jamais trouvé que ma mère ressemblât à une petite Cendrillon, mais c’était touchant, n’est-ce pas ?
    — Vous parlez ! Il n’y a rien de tel qu’un joli roman.
    — Non.
    — C’est l’amour qui fait tourner le monde.
    — Bien dit.
    Mr Bulpitt s’interrompit. Il toussa. Il eut un regard significatif. Sa main bougea légèrement comme s’il était sur le point d’appuyer ses remarques par un bon coup dans les côtes de Jane. Et quoiqu’il laissât retomber sa main sans démonstration physique, Jane n’eut aucune difficulté à deviner ce qui allait suivre. L’intention de son compagnon était d’écarter le sujet des amours des aînés pour toucher celles des jeunes.
    — Et dites-moi, à propos d’amour et de roman…
    — Oui, je sais.
    — Au bord de la rivière hier soir.
    — Oui.
    — Qui est-ce ?
    — Un de mes amis.
    — J’ai bien deviné que ce n’était pas quelqu’un que vous ne pouviez pas voir en peinture. Comment s’appelle-t-il ?
    — Adrian Peake.
    — C’était une belle embrassade que vous lui avez donnée là. »  Pages 81 et 82
  • « — Et c’est une fille épatante que tu as là.
    — Imogen ?
    — Elle s’appelle comme cela ? Je viens de parler avec elle. Elle me racontait ton roman.
    — Ah oui ?
    — Un drôle de roman. Comme un conte de fées. »  Page 86
  • « La voix de Sir Buckstone prit l’intonation de celle d’un des lions rugissant devant le feu de camp dont il avait parlé avec tant de sentiment dans le livre qu’il avait récemment publié « Mes mémoires sportifs » (Mortimer Busby Cie, 15 Shillings). »  Page 88
  • « C’était maintenant le moment le plus radieux de la matinée et le calme jardin ensoleillé était silencieux, chaud et lourd de la senteur des roses et de la glycine de J.B. Attwater. Des choses ailées bourdonnaient et voletaient. De quelque part, hors de vue, parvenait le murmure glougloutant des volailles. Un chien de race indéterminée ronflait doucement à l’ombre des roses trémières. C’était une ambiance qui portait au contentement rêveur et personne n’aurait pu être plus rêveusement content que Joe. Il était dans l’état d’esprit où un homme plus faible se serait mis à écrire de la poésie. »  Page 93
  • « Joe commençait à être inquiet. Il était évident maintenant qu’un ennui quelconque était survenu dans cet Éden. Les baronnets anglais, bien équilibrés, ne se conduisent pas comme des chats sur des briques brûlantes sans avoir de bonnes raisons pour cela.
    — Il est arrivé quelque chose ? demanda-t-il.
    Le soulagement momentané de Sir Buckstone fit place de nouveau à l’horreur et l’anxiété. Il prit un air sinistre. Il ressemblait au fantôme du père d’Hamlet sur le point de dévoiler un mystère effroyable. »  Page 94
  • « Si vous voulez bien prendre dans votre bibliothèque l’exemplaire de « Mes Mémoires Sportifs » par Sir Buckstone Abbott et l’ouvrir à la page 51, vous y trouverez un passage qui décrit en détail les réactions de l’auteur, à ce moment-là encore novice dans son expérience des conditions de vie sur le Continent noir, quand il découvrit, alors qu’il nageait dans la rivière Limpopo, que les bains n’étaient pas pour hommes seuls et que sa trempette était partagée par une paire de jeunes crocodiles. C’est un puissant morceau de littérature, ne laissant aucun doute dans la pensée du lecteur sur le trouble qui avait pris possession du narrateur. Et ce qui avait eu l’air de l’impressionner le plus profondément était le regard au crocodile à sa gauche qu’il décrit comme étant froid, pénétrant et peu amical.
    On aurait pu appliquer à peu près les mêmes adjectifs au regard que Jane Abbott fixait maintenant sur Joe Vanringham.
    Joe de son côté fut momentanément un peu surpris. Il avait escompté que, s’étant introduit à Walsingford Hall, il rencontrerait Jane – en fait, c’était là tout le but – mais la soudaineté de son apparition l’avait fait sursauter ; et quand il rencontra son regard qui était comme un morceau de glace bleu, il se prit à ressentir une émotion similaire, en qualité et en intensité, à celle dont son hôte avait eu l’expérience en plein Limpopo. Sir Buckstone mentionne spécialement qu’à cette occasion tout se mit à tourner autour de lui – pas seulement les crocodiles, mais tout ce qui était visible de l’Afrique à ce moment-là – et pendant un instant tout se mit à tourner devant Joe. »  Pages 106 et 107
  • « Elle trouva Mr Bulpitt assis sur le toit de La Mignonnette. Son visage rose et l’éclair de joie de vivre de ses yeux suggéraient qu’il aimait ses nouveaux quartiers. Il les aimait, en effet. C’était la première fois qu’il se trouvait sur une péniche, mais il s’était mis à la vie nautique avec la faculté d’adaptation d’un homme que les circonstances avaient contraint à passer la plus grande partie de son existence à voleter d’un hôtel à l’autre, au hasard de la province américaine. Son petit bric-à-brac était confortablement distribué dans la cabine, il avait une bonne provision de chewing gum et il lui semblait que la seule chose qui manquait, pour donner l’illusion complète du « home », était une Bible Gideon. »  Pages 113 et 114
  • « — Peux-tu voir un grand cèdre, là-bas ? Dans la ligne de la maison.
    — Je vois un arbre. Je sais celui que tu veux dire. Je l’ai remarqué quand je suis allé te voir.
    — Eh bien, le jeune Vanringham est assis sous cet arbre avec un bon livre et il a l’ordre de ne pas bouger. Alors comment peux-tu penser l’approcher, cela dépasse l’entendement. »  Page 117
  • « La froide indifférence de la Nature envers l’anxiété humaine est devenue tellement proverbiale que de nos jours, même le poète le plus apte à blâmer se donne à peine le mal de la commenter. Dans les milieux littéraires il va presque sans dire que l’instant où l’homme est en deuil, est justement celui que choisit la Nature pour sourire de son plus large sourire. »  Page 119
  • « — Il n’aurait pas laissé échapper par hasard une indication sur ce qu’il avait l’intention de faire ?
    — Non, voyons, on ne peut imaginer qu’il le fasse, n’est-ce pas ? Mais je parie que cette petite belette prépare un coup à sa façon. Je lui ai dit que le jeune Vanringham était assis sous le cèdre avec un livre et ne bougerait pas, mais cela n’a pas eu l’air de le décourager. Il ricana seulement et dit quelque chose à propos de science. Enfin, je pense que tout s’arrangera très bien, termina Lady Abbott calmement. Tout ce que nous devons faire est de guetter. »  Page 122
  • « Le maître d’hôtel était sorti de la maison et allait tranquillement passer à côté d’eux. Son objectif était de toute apparence le cèdre au bout de la terrasse, sous lequel Tubby était assis avec un livre. »  Page 124
  • « Ce qui l’ébranla, ce fut qu’un terme de droit était intervenu et qu’il n’était pas sûr de sa position. Il n’avait peur d’aucun ennemi aux armures brillantes, mais comme tous les Britanniques qui se respectent, il reculait à l’idée d’avoir à faire à la Loi. Plutôt que de courir le risque d’être entraîné à des actions en dommages-intérêts, il préféra rengainer sa cravache.
    Peut-être se consola-t-il comme tant d’autres baronnets bernés dans la littérature et le théâtre des temps révolus, avec la pensée qu’un autre jour viendrait… Quoi qu’il en soit il s’éloigna, fouettant avec humeur les herbes de la cravache dont il avait espéré faire un meilleur usage et Mr Bulpitt, rougissant de sa victoire morale, abaissa sa chaise et ouvrit la porte de la cabine. »  Page 132
  • « — Vous avez dû vous amuser dans ce temps-là, dit-elle.
    — Beaucoup, reprit Mr Bulpitt. J’y pense souvent et me dis que nous nous amusions follement. Mais nous étions toute une bande « dans ce temps-là ». C’est pourquoi nous pouvions monter des coups comme ceux-là. Notre devise était tous pour un et un pour tous, comme les Trois Mousquetaires. On ne peut rien faire de constructif à soi seul. »  Page 137
  • « Tubby Vanringham, assis sous le grand cèdre qui ombrageait le côté ouest de la terrasse de Walsingford Hall, commençait à trouver pénible d’endurer avec patience la vie de captif qui lui avait été assignée. L’humeur plissait son front et son regard, fixé sur la rivière qui scintillait avec fraîcheur au-dessous de lui, était triste comme celui de Moïse au sommet du Mont Pisgah. Il sentait grandir son ennui. La vue des eaux argentées, dans lesquelles il lui tardait de s’ébattre comme un de ces marsouins auxquels il ressemblait, lui était un supplice de Tantale. »  Page 139
  • « Avec l’impression qu’il aurait pu aussi bien se trouver sur une île déserte, Tubby essaya de nouveau de s’intéresser au livre qu’il tenait ouvert sur ses genoux. Le titre en était : « Meurtre à Bilbury Manor » et l’intrigue était du type le plus secret. Tout tournait autour de la question de savoir si un certain personnage, en prenant le train de trois heures quarante-trois à Hilbury et changeant pour le train de quatre heures trente-trois à Milbury aurait pu atteindre Silbury avant cinq heures vingt-sept, ce qui lui aurait juste donné le temps de se déguiser et de jouer du couteau dans le dos de plusieurs personnes à Bilbury à six heures trente-huit.
    Le détective et son ami avaient discuté la question pendant à peu près quarante pages avec une grande animation, mais Tubby était incapable de partager leur ardent enthousiasme. La chose le laissait froid et il était en train de se demander si la solution de tout le problème de savoir comment passer l’après-midi, n’était pas d’aller dormir jusqu’au gong annonçant le dîner, quand Pollen vint lui dire qu’on le demandait au téléphone. »  Pages 139 et 140
  • « — J’espérais que vous seriez libre cet après-midi pour m’aider à faire une statue ou deux. La fascination qu’exerce votre compagnie est la cause que je suis en retard dans mon travail depuis quelque temps. Avant-hier, à la faveur de quelques moments que j’ai pu prendre avant le petit déjeuner, j’ai fait des moustaches jusqu’à la dixième horreur en partant du bout, mais hier a été un jour nul. Toutefois, le travail est avancé.
    — C’est très bien.
    — Je pensais que vous seriez contente. Oui, j’avance bien. Plusieurs d’entre eux – notamment Marc-Aurèle et le dieu Jupiter – ont été plus malins que moi en ce qu’ils étaient déjà barbus jusqu’aux sourcils, mais j’ai eu de bons résultats avec Jules César et Apollon et j’aimerais avoir votre critique. Et maintenant, dit Joe, pour en venir à un sujet plus tendre et sentimental… »  Page 145
  • « — Et n’avez-vous pas remarqué que chaque fois que vous le faites, je vous réponds que je suis fiancée à quelqu’un d’autre ?
    — Cela ne m’a pas échappé, mais je n’y prête pas beaucoup d’attention. Dans les manuscrits que je lisais pour ce cher vieux Busby jusqu’à ce que nos chemins se séparassent, l’héroïne était toujours fiancée avec quelqu’un d’autre au début. Je regrette de n’avoir pas apporté quelques-uns de ces manuscrits.
    — Ils étaient bons ?
    — Formidables. Pour un homme plongé dans leur contenu comme moi, aucune méthode pour asservir le coeur d’une femme n’est cachée. Je sais exactement comme on fait. Je vous sauverais d’une maison en flammes ou d’une noyade, d’un taureau ou de chiens enragés, de vagabonds ou de chevaux échappés. Ou je pourrais sauver votre petit chat. »  Pages 145 et 146
  • « Comme il se mettait en devoir de fixer un bout de cire à la moustache de Néron, il réfléchit sur l’étrangeté de tout cela. Il était bizarre, pensait-il, qu’il fut tombé amoureux de cette façon. C’était vraiment le coup de foudre, comme pour les héros de ces manuscrits auxquels il avait fait allusion dans sa conversation avec Jane. C’était une chose dont il avait entendu parler comme arrivant à des garçons, même en dehors des romans édités aux frais de leurs auteurs par Mortimer Busby, mais il n’avait jamais pensé que cela put lui arriver. Il avait trop de bon sens, avait-il toujours dit. »  Page 149
  • « La chaise était là. « Meurtre au château de Bilbury » était là. Mais pas Tubby. Il avait disparu et Joe se demandait : « Où cela ? ».
    Il était possible, naturellement, que l’absent fut simplement allé jusqu’à là maison pour remplir son étui à cigarettes ou pour chercher dans la bibliothèque un roman policier plus intelligent et passionnant »  Page 149
  • « Le souvenir de cette lettre le rongeait comme un acide corrosif. Une douloureuse agonie torturait son esprit. Depuis la minute historique où Lo, le pauvre Indien, plus riche que toute sa tribu, jeta la perle au loin et vit aussitôt quel imbécile il était, jamais personne n’avait ressenti remords pareil à celui qui consumait maintenant Adrian Peake. Il se sentait comme un homme qui, ayant réussi à se débarrasser de ses actions d’une hasardeuse affaire de mines, lit dans le journal le lendemain matin qu’un nouveau filon a été découvert et que les actions font des bonds affolants. »  Page 156
  • « — Eh bien, qu’est-ce qu’un Américain fait ici, habitant sur une péniche dans un trou aussi mort qu’ici ? Je le lui ai demandé sans ambages, mais il n’a fait que rire et a évité de répondre. J’ai demandé à oncle John s’il le savait, il m’a répondu très sèchement.
    — Ah oui ?
    — Il m’a rabrouée. Il m’a dit de m’occuper de mes affaires et de laisser les clients s’occuper des leurs. Cela m’a donné à penser. Je crois que Mr Bulpitt a quelque chose derrière la tête. Est-ce qu’il serait un de ces espions internationaux qu’on voit dans les livres ? »  Page 159
  • « L’étonnement d’Adrian était extrême. Il semblait que ce fut son lot ce jour-là de rencontrer des excentriques, et dans le cas de celui-ci il n’avait aucune hésitation à rayer le mot « aimable ». En décrivant Tubby Vanringham, c’était le dernier adjectif qu’un puriste comme Gustave Flaubert aurait choisi. »  Page 161
  • « Quand vous gardez un individu dans le genre de Tubby, il n’est pas suffisant de l’envoyer s’asseoir sur une chaise, de lui donner un roman policier et de s’attendre à ce qu’il reste là. Vous devez le garder à vue avec un fusil. »  Page 165
  • « — Mr Vanringham, cet homme a été renversé par une voiture.
    Joe embrassa la situation d’un coup d’oeil. Il était un peu essoufflé mais, même avec son soufflet à réparer, il était galant, prêt à se sacrifier et au demeurant parfait gentleman. Il avait lu un nombre suffisant de romans publiés aux frais de leurs auteurs par Mr Busby pour savoir ce qu’un homme d’honneur fait dans des conditions analogues. Il encaissa, comme Cecil Trevelyan dans « Coeurs Bouleversés » et Lord Fotheringham dans « C’était en Mai ». Après un rapide et intelligent coup d’œil à Mr Bulpitt qui avait l’air maintenant de prendre racine dans les herbes autour de la borne, il attira Jane de côté et lui parla d’une voix basse et tendue. »  Page 168
  • « Jane, libérée de sa présence odieuse, put à loisir concentrer sa pensée sur la soudaine réapparition de son oncle Sam – problème qui, comme eut dit Sherlock Holmes, semblait présenter plusieurs aspects intéressants. »  Page 174
  • « — Il a besoin de moi. Vous avez lu cette lettre. Ne croyez-vous pas qu’il me soit impossible de l’envoyer promener après cela ? Je connais Adrian. Il est faible. Sans défense. Il compte sur moi. Si je le laissais tomber il s’écroulerait. Je l’ai toujours senti. Il est comme cela. Vous êtes différent. Vous êtes un dur à cuire. Vous pouvez vous débrouiller.
    — Non.
    — Mais si. Vous pouvez vivre sans moi.
    — Que voulez-vous dire, vivre ? Je pourrais continuer à respirer, manger et dormir. Je suppose que je pourrais vivre, comme vous dites, sans soleil ou sans musique ou… Jane, pour l’amour du ciel reprenez vos esprits. Vous vous conduisez comme une stupide héroïne d’un roman de Busby pleine d’amour du sacrifice. »  Page 200
  • « Il en était arrivé là quand, des régions inférieures, parvint un bruit vibrant et fort. Sir Buckstone sursauta et cessa d’écouter. Aucun Anglais, quelle que soit l’importance du sujet faisant l’objet de la discussion, ne peut lui prêter son attention quand il entend le gong du dîner.
    — Ah ! s’écria Sir Buckstone d’une voix ressemblant fort à celle de ce personnage biblique qui prononça le même mot au son des trompettes, et il courut à la porte, plus à la manière d’un coureur olympique qu’à celle d’un baronnet. »  Page 214
  • « Un coup d’oeil à la pendule de la cheminée venait de lui dire qu’il était neuf heures moins le quart quand on frappa à la porte et qu’une voix prononça son nom tout bas.
    — Mr Bulpott ?
    Il fut hors de son lit, les lèvres collées à la porte, en un instant et aussitôt l’entrevue à la Pyrame et Thisbée commença.
    — Hello ?
    — Est-ce vous, Mr Bulpott ?
    — …pitt, rectifia Pyrame. Miss Whittaker ?
    — Ou…i. J’ai reçu votre billet.
    — Pouvez-vous me trouver des vêtements ? demanda le pratique Mr Bulpitt. »  Page 216
  • « Pour Adrian Peake, qui n’avait pas eu sa part équitable de la bouteille, et à qui répugnait l’idée de s’aventurer près de Walsingford Hall dans quelque costume que ce fut, le soleil brillait moins. En vérité, c’était seulement la perspective d’être laissé indéfiniment sur la péniche, avec seulement un morceau de sac pour lui tenir chaud, qui lui avait finalement donné le cran d’entreprendre ce voyage périlleux. Mais en fin de compte, il avait accompagné Tubby et s’était maintenant retiré dans le placard de la bibliothèque de Sir Buckstone, attendant le moment où le chef de l’expédition reviendrait avec des vêtements. Assis dans le noir le plus complet sur un volume relié de la Gazette Illustrée du Gentilhomme Campagnard, il espérait que tout irait pour le mieux. »  Page 220
  • « — Ni moustâââche. Et à partir de maintenant, quand je pêcherai dans une assiette de boeuf froid, je dirai que je le mange avec de la sauce tomate.
    Un frisson brusque secoua Tubby. Ces dernières paroles avaient donné naissance à une série de pensées. C’était comme si son estomac avait été la Belle au Bois Dormant et que la plaisanterie sur le boeuf froid avait été le baiser qui l’avait réveillée. »  Page 228
  • « En supposant que sa veillée dans la bibliothèque de Sir Buckstone laisserait Adrian Peake dans un état qu’on pourrait appeler euphorique, Tubby s’était trompé. Il n’était pas là depuis longtemps qu’il avait commencé à avoir l’illusion qu’il était assis sur un volume relié des numéros de la Gazette Illustrée du Gentilhomme Campagnard parus depuis qu’il était enfant. »  Page 231
  • « — Racontez-nous l’histoire comme vous l’avez vue, colonel, dit Mr Billing.
    — Sans omettre aucun détail, aussi petit soit-il, ajouta Mr Profitt qui avait lu un bon nombre de romans policiers. »  Page 235
  • « La Princesse Dwornitzchek prit une longue et sifflante respiration et expira plus lentement. Ses yeux étaient scintillants. Plus d’un maître d’hôtel, dans plus d’un restaurant, les avait vus scintiller de cette manière si quelque chose allait de travers dans le service. Comme disait Jane, la Princesse n’aimait pas beaucoup les jeunes filles pauvres qui travaillent. L’histoire de Cendrillon n’avait jamais été une de ses histoires favorites. »  Page 239
  • « — Il désire la transformer en country-club.
    — C’est ma partie maintenant, vous comprenez Lord Abbott. Boîtes de nuit et clubs. J’ai pris à mon compte les propriétés de feu Elmer Zagorin.
    — Il était millionnaire…
    — Multimillionnaire, rectifia Mr Bulpitt qui aimait l’exactitude dans les paroles. Je vous raconterai son histoire et la façon dont il a eu affaire à moi. C’est tout un roman. »  Page 246
4 étoiles, V

Viral, tome 1 : Viral

Viral, tome 1 : Viral de Kathy Reichs

Une édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 410 pages

Premier tome de la série Viral de Kathy Reichs paru initialement en 2010 sous le titre « Virals ».

Victoria Brennan, surnommée Tory et nièce de l’anthropologue judiciaire Temperance Brennan, a perdu sa mère il y a 6 mois. Elle vit désormais avec son père sur une île quasi déserte. Mais vivre avec un inconnu, sur une île où seule une petite communauté de chercheurs et leur famille y habitent, n’est pas chose facile pour elle. Avec le sentiment d’être abandonné à elle-même, elle se lie d’amitié avec trois garçons qui habitent l’île. Pour passer le temps, les quatre adolescents explorent les environs avec un vieux bateau. Sur l’île de Loggerhead qui appartenant à l’université et où travaille le père de Tory, ils découvrent une vieille plaque d’identification militaire ainsi que des restes humains. Ils décident d’essayer d’identifier la victime et c’est là que les ennuis commencent. Dans leur recherche, ils entrent par effraction dans le laboratoire de l’université et enlève en chiot-louveteau atteint d’un virus mortel. Ils ont l’impression qu’il se passe des choses étranges sur cette île et dans les laboratoires de l’université. Ils sont résolus à connaître le fin mot de l’histoire.

Un livre pour adolescents qui est aussi très divertissant pour les adultes. Ce roman conjugue merveilleusement bien une histoire de science-fiction avec une enquête policière. L’histoire est construite de belle façon autour de deux enquêtes dont les éléments s’entrecroisent. On suit les quatre adolescents qui cherchent à identifier une personne assassinée et aussi à comprendre ce qui se trame dans un des laboratoires de l’université. Par contre, l’action met un temps à se mettre en place. Une fois les ossements découverts, le rythme s’accélère au grand plaisir du lecteur. La construction des personnages est très bien réussie. L’auteur a su cerner la nature des adolescents d’aujourd’hui et de le transmettre dans ce texte. Tory ressemble beaucoup à sa tant Temperance : elle est dynamique, elle n’a pas froid aux yeux, et elle est une surdouée des sciences. Elle est aussi très attachante, tout comme ses trois amis. Même si c’est un roman jeunesse, l’écriture de Kathy Reichs garde son style alerte et direct. Plusieurs éléments scientifiques sont expliqués clairement pour les non-initiés à la science et c’est plus accessible que les descriptions scientifiques des romans policiers de la série Temperance Brennan. Une lecture très agréable pour tous.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 28 mars 2016

La littérature dans ce roman :

  • « La découverte de mon lien avec Temperance m’a aidée à mieux me connaître. À comprendre pourquoi j’ai besoin de répondre aux questions et de résoudre les énigmes. Pourquoi je préfère me plonger dans des bouquins sur les dinosaures ou le réchauffement de la planète plutôt que d’aller faire du shopping. »  Page 18
  • « Le coquillage luisait devant moi sur la table. Une coquille ovale tachetée, pourpre à l’intérieur. Dix centimètres de long. Des côtes rayonnantes proéminentes allant de la charnière au bord.
    J’ai pris mon guide de la côte de Caroline du Sud pour confirmer mon intuition. Oui, c’était bien ça. Une bucarde géante. Dinocardium robustum. »  Page 18
  • « Comment m’occuper ? De la daube à la télé, comme d’hab. Aucun bouquin tentant dans ma pile. Ça roupillait sur le Net. Rien de neuf sur Facebook. »  Page 19
  • « Au loin, dans le port, Fort Sumter ressemblait au château des chevaliers de la Table ronde. En plus petit et plus déglingué. J’ai pensé au roi Arthur. À Kit. À la pauvre Guenièvre. »  Page 30
  • « Un peu plus tard, une voix a résonné au-dehors.
    — Quelqu’un a demandé un réparateur ?
    Et Shelton a fait son entrée, un manuel et une chemise en carton bourrée de papiers à la main. »  Page 30
  • « Ben et Shelton ont étalé le manuel et les papiers sur la table et ils n’ont pas tardé à se chamailler sur la nature de la panne et la façon de la réparer. »  Page 31
  • « Loggerhead, c’est le nom anglais d’une tortue marine, la caouanne, qui vient pondre sur le sable, dans la zone est. Les premiers habitants européens de cette île aux tortues ont été des pirates. Considérant que c’était un endroit génial pour échapper aux autorités coloniales, Barbe-Noire et ses potes s’y réfugiaient et y stockaient leur butin entre deux attaques de navires marchands. Ou de confrères. Ou bien ils faisaient la fête avec d’autres pirates. Je ne sais pas trop. » Page 38
  • « Shelton a fait tourner un lasso imaginaire au-dessus de sa tête.
    — Allez, en selle !
    À la queue leu leu, tels les nains de Blanche-Neige, on est sortis par le portail de derrière.
    Heigh-ho, heigh-ho ! » Page 50
  • « Shelton a donné un petit coup de coude dans les côtes de Hi.
    — Trouve le sonicateur.
    Hi s’est dirigé vers le troisième poste de travail de la seconde rangée et a ôté le plastique qui recouvrait une machine.
    — Mon trésor ! s’est-il exclamé en imitant Gollum dans Le Seigneur des anneaux. »  Page 80
  • « — On utilise les sonicateurs pour nettoyer les verres, les bijoux et les objets métalliques, genre des pièces de monnaie ou des montres, et même certaines parties de téléphones portables. Les dentistes, les médecins, le personnel hospitalier s’en servent pour leurs instruments.
    — Les scientifiques aussi.
    Shelton avait la réponse à sa question.
    Satisfait, Hi a tendu la main vers moi, paume ouverte.
    — L’anneau, Frodo.
    Toujours dans le trip Seigneur des anneaux. »  Page 81
  • « Un bloc de feuilles attachées par une pince était suspendu à un crochet près de la paroi de verre. Je l’ai arraché. Cela ressemblait à un dossier médical, en majorité incompréhensible. Mon regard est tombé sur une mention inscrite à la main : « Sujet A ne répond pas au schéma thérapeutique pour parvovirus XPB-19. Programmé pour élimination immédiate. »
    Signé « Dr Marcus E. Karsten ».
    Animée par la fureur, je me suis sentie devenir Comme l’Incroyable Hulk.
    Ce salaud de Karsten projetait de tuer Coop ! »  Page 89
  • « — Je peux vous aider, les enfants ? a demandé sans enthousiasme Face de Rat.
    Il tenait contre sa poitrine un exemplaire du roman de Ron Hubbard, Terre, champ de bataille.
    Allons-y. Passons-lui un peu de pommade.
    — Certainement, monsieur, ai-je répondu d’une voix flûtée. Nous faisons des recherches pour notre travail et le prof a dit que seuls les employés de la bibliothèque municipale étaient assez cultivés pour nous venir en aide.
    Face de Rat s’est rengorgé sous le compliment et j’ai continué dans la même veine.
    — Je sais que votre temps est précieux, mais pourriez-vous nous consacrer quelques instants ?
    Son visage s’est éclairé. Il a posé son livre. »  Pages 117 et 118
  • « — La portion pubienne est longue et l’angle inférieur, là où la droite et la gauche s’articulent, est en forme de U et non pas de V. Ce sont des caractéristiques féminines.
    Me souvenant de ce que j’avais lu dans le livre de Tante Tempe, j’ai cherché l’échancrure sciatique et sans déplacer l’os, j’ai glissé mon pouce à l’intérieur. Il avait largement la place de bouger. »  Page 147
  • « L’un après l’autre, on s’est glissés par l’ouverture. Ben a refermé la fenêtre derrière nous, puis il a allumé une lampe-torche. Nous étions dans une pièce carrée aux murs couverts de rayonnages vides. Au centre, sur une longue table, une douzaine de bouquins étaient posés, à côté d’un gobelet contenant un fond de café dans lequel baignaient des mégots. »  Page 176
  • « — Temperance Brennan est spécialiste des squelettes anciens. Vous l’idolâtrez. Vous lisez ses livres.
    Il s’est penché vers moi, si près que je pouvais sentir l’amidon sur sa blouse de laboratoire et distinguer les pores dilatés de son nez. »  Page 208
  • « Le nouveau téléphone de Hi était posé entre les pages de son bouquin. Sans baisser les yeux, il a tapé un message,
    Avec un naturel parfait, j’ai sorti le mien de mon sac et je l’ai allumé. »  Page 243
  • « Après nous avoir demandé de lire un chapitre sur la poésie du XVIIe siècle, le prof a fait le tour de son bureau. Il a scruté la salle du regard pendant quelques instants, puis il s’est assis, a incliné sa chaise en arrière et s’est attaqué à une grille de mots croisés.
    Tout était calme. Feignant de m’absorber dans la lecture de John Milton, j’ai reporté mon attention sur le cyberespace »  Page 244
  • « La salle de bal semblait sortie d’Autant en emporte le vent. Des rideaux de brocart ornaient les hautes fenêtres et de gigantesques lustres éclairaient des kilomètres de planchers de chêne impeccablement cirés. Autour de la piste de danse étaient disposées des petites tables recouvertes de lin blanc. »  Page 258
  • « Plusieurs fois, pendant le cours, Jason a coulé des regards en direction de mon bureau, mais je gardais la tête basse, les yeux rivés sur mon ordi. Je prenais tellement de notes que j’aurais pu en faire un bouquin. »  Page 271
  • « — Voici ce qui arrive quand je me moque de toi, déclara Hi. Maintenant, j’ai la trouille sans raison.
    Shelton se mit à rire.
    — Eh oui, on n’est pas Jason Bourne, que veux-tu ! »  Page 287
  • « Shelton semblait pétrifié.
    — Pour rien au monde je ne vais là-dedans !
    — C’est la seule issue, ai-je dit.
    — Mais on ne sait pas où ça aboutit ! Si même ça aboutit ! Qui nous dit que ce n’est pas bouché ?
    Devant l’entrée du bunker, la voix a repris.
    — On vous prévient, nous sommes armés. Sortez tout de suite, petits cochonous, ou on va faire comme le grand méchant loup ! »  Page 303
  • « — Ce monstre date de quand ?
    — 1876.
    Shelton avait un bouquin sur les phares de la région.
    — Il a été érigé à la place de celui qui a été détruit pendant la guerre de Sécession. Lequel remplaçait déjà un autre, bâti en 1673.
    — Est-ce que la lanterne marche encore ?
    — Non. Il a cessé de fonctionner en 1962. À l’origine, il était sur la terre ferme, mais le niveau de l’eau a monté depuis. »  Pages 331 et 332
  • « Nous sommes tous montés à la chambre de Hi.
    — Un instant.
    Hi a essayé de nous faire de la place en repoussant les piles de bouquins, les vêtements sales et les assiettes qui encombraient la pièce. »  Page 346
  • « Une vingtaine de mètres plus loin, le mur tournait et protégeait l’arrière du domaine. Un chemin étroit séparait la propriété de celle des voisins, qui avaient planté une haie de sumacs pour dissimuler le mur à leur vue.
    J’ai respiré un bon coup, regardé de tous côtés, puis j’ai emprunté le sentier. Une quinzaine de mètres encore et je suis parvenue à une petite porte de service.
    Exactement là où je m’attendais à la trouver.
    À genoux, j’ai testé les briques en dessous de cette grille. L’une d’elles avait du jeu. J’ai tiré un bon coup et elle s’est soulevée. Une clé gisait dans la poussière.
    J’ai souri. D’une oreille à l’autre, comme le chat du Cheshire. »  Page 354
  • « Une bonne dizaine de mètres plus loin, le couloir tournait à droite et débouchait sur une porte qui ne devait pas mesurer plus d’un mètre vingt de haut.
    Je l’ai entrouverte, avec l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles. Devant moi s’étendait le fameux hall d’entrée.
    Le soleil baignait le sol de marbre blanc et se reflétait dans les lustres de cristal accrochés au plafond, à six mètres de hauteur. Sur des consoles ornées de dorures étaient posées des statues, des vases et des sculptures de grande valeur. Une famille de Wookies aurait pu vivre à l’aise dans cet espace. »  Page 356
  • « J’ai jeté un coup d’œil dans le placard. Des uniformes de l’école étaient accrochés en désordre. Par terre, il y avait un amoncellement de chaussures italiennes et des luxueuses cravates en soie étaient roulées en boule sur une étagère.
    Quel flemmard, ce Chance ! Surprise, surprise !
    J’ai regardé les titres des livres. Des documents, pour la plupart.
    Je n’ai pas fouillé dans la commode. J’ai des limites, malgré tout. Et si par hasard, la porte s’ouvrait, je préférais ne pas être surprise un caleçon de Chance à la main.
    Enfin, je suis arrivée devant son bureau. Des câbles attendaient le retour de son ordinateur portable. Des livres et des papiers étaient jetés ici et là. Un scanner était installé à côté d’une imprimante, tous deux débranchés. Dans un pot, il y avait des stylos et des surligneurs. »  Page 358
  • « Hollis Claybourne était un collectionneur. Outre des livres et des photos de lui, les étagères étaient pleines de masques africains, de marionnettes indonésiennes et de sculptures, notamment Inuit. C’était une collection raffinée, l’œuvre d’un homme au jugement éclairé. »  Page 362
  • « Tory Brennan, quatorze ans. Grande. Maigrichonne. Taches de rousseur. Cheveux roux. Yeux vert émeraude.
    L’image a pris corps.
    J’ai ajouté des traits de caractère. La tête sur les épaules. Intelligente. Téméraire. Loyale.
    Là-dessus, j’ai branché des souvenirs. Séances de cinéma en mangeant du pop-corn avec ma mère. Première rencontre gênée avec Kit. Lecture des bouquins de Tante Tempe sur la plage. »  Page 392
4 étoiles, F

La fin de l’Éternité

La fin de l’Éternité d’Isaac Asimov.

Éditions Folio (SF), publié en 2005, 244 pages

Roman de science-fiction d’Isaac Asimov paru initialement en 1955 sous le titre « The End of Eternity ».

95e siècle, Andrew Harlan est Technicien pour l’Éternité. Cet organisation a comme mission d’empêcher les catastrophes de frapper l’Humanité. Pour ce faire, les ingénieurs réécrivent sans cesse l’Histoire afin d’en retirer les conflits, les inventions utilisées à mauvais escient ou même les crises économiques. Andrew est alors mandaté d’intervenir à un moment précis du passé pour modifier certains événements et supprimer tout ce qui pourrait être dangereux pour l’avenir. L’espèce humaine se maintient ainsi dans un état de bonheur passif et confortable. Au cours de ses missions, il réalise que les changements qu’il introduit affectent l’existence des gens et peut même modifier leurs personnalités. Pendant une de ses missions, il va rencontrer une jeune femme dont il va tomber éperdument amoureux. Pour permettre à cette relation de perdurer Andrew va devoir prendre des décisions qui vont changer sa vie mais aussi la face du monde.

Roman basé sur le postulat que le passé est variable donc altérable à notre guise. Cette lecture est intéressante malgré un début assez lent et ardue car il y a beaucoup d’information scientifique. Puis graduellement se dévoile un univers rempli de machinations, de complots et de voyages dans le temps. Il se dégage une certaine froideur dans ce texte autant au niveau de l’environnement qu’au niveau des personnages. Cette froideur est-elle due à un manque de l’auteur ou au style de vie des Techniciens qui semblent être des parias dans cet univers ? Le personnage d’Andrew est très bien construit étant donné son isolement de toutes liaisons avec les gens outre les dirigeants de l’Éternité. On ne peut espérer voir un être émotionnellement complet et sympathique lorsque celui-ci est coupé du monde. Asimov a su très bien transposé cette réalité dans son personnage et donne l’occasion au lecteur de réfléchir sur la solitude. Le passage du temps a fait son œuvre sur ce roman, certains concepts utilisés ont été dépassé par la réalité : tel les cartes perforées du Computaplex. Mais il est trop facile de critiqué un œuvre d’anticipation plus de soixante ans après son écriture. Un livre qui est très technique mais qui est très agréable à lire.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 22 septembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Il s’agissait pour lui d’une section entièrement nouvelle de l’Éternité. Il en avait, bien sûr, une vague idée, s’étant renseigné sur elle dans le Manuel Temporel. »  Page 5
  • « Voy regarda autour de lui et demanda d’un ton conciliant : Vous voulez parler des couches moléculaires ?
    – Évidemment », fit Harlan. Le Manuel en avait fait mention, mais il n’avait rien dit d’une telle débauche de lumière réfléchie. »  Page 5
  • « Il ne lui manquait qu’une touche de rouge et une frange de cheveux blancs pour être transformé en l’image du Mythe Primitif de saint Nicolas.
    Ou du Père Noël ou de Kriss Kringle. Harlan connaissait ces trois noms. Il doutait qu’un seul Éternel sur cent mille eût jamais entendu parler d’eux. Harlan prenait un plaisir secret et un peu honteux à la connaissance de ce genre d’arcanes. Dès ses premiers jours à l’école, il avait enfourché le dada de l’Histoire Primitive et l’éducateur Yarrow l’avait encouragé. Harlan était devenu réellement friand de ces siècles étranges et pervertis qui s’étendaient non seulement avant le début de l’Éternité au 27e siècle, mais avant même l’invention du Champ Temporel lui-même, au 24°. Il avait utilisé de vieux livres et des périodiques dans ses études. Il voyagea même très loin en arrière vers les premiers siècles de l’Éternité, quand il put en obtenir l’autorisation, pour consulter de meilleures sources. Pendant plus de quinze ans, il s’était arrangé pour rassembler une remarquable bibliothèque, presque toute imprimée sur papier. Il y avait un volume écrit par un homme appelé H.G. Wells, un autre par un homme appelé W. Shakespeare, quelques manuels d’histoire en lambeaux. Par-dessus tout, il y avait surtout la collection complète d’un hebdomadaire reliée en volumes qui prenait une place considérable, mais que, par sentiment, il ne pouvait se résoudre à microfilmer. »  Pages 19 et 20
  • « Il y avait même un fragment de poésie qu’il gardait comme un trésor, où on montrait qu’un doigt mouvant ayant écrit une fois ne pouvait jamais être ramené à effacer. »  Page 20
  • « Harlan termina en donnant un livre au Novice ; ce n’était pas un très bon livre, en fait, mais il lui servirait d’introduction. « Je vous donnerai de meilleurs documents à mesure que nous progresserons », dit-il. »  Page 35
  • « Cooper dit : « J’ai fini votre livre.
    – Quelles conclusions en avez-vous tirées ?
    –  En un sens… » Il fit une longue pause, puis il reprit : « À certains égards, le Primitif tardif ressemblait assez au 78e siècle. Cela m’a fait penser à mon époque, voyez-vous. À deux reprises, j’ai songé à ma femme. » »  Page 35
  • « Les nouveaux individus ainsi conditionnés participaient pareillement de l’humain et avaient le même droit à l’existence. Si certaines vies étaient raccourcies, un plus grand nombre étaient allongées et rendues plus heureuses. Une grande œuvre littéraire, un monument de l’intelligence et de la sensibilité de l’Homme ne fut jamais écrit dans la nouvelle Réalité, mais plusieurs exemplaires n’en furent-ils pas conservés dans les archives de l’Éternité ? Et de nouveaux chefs-d’œuvre ne virent-ils pas le jour ? »  Page 38
  • « Son regard se porta à nouveau sur l’objet de bois, mais maintenant il avait mis les mains derrière son dos et il dit : « Qu’est-ce que c’est ? A quoi ça sert ?
    – C’est une bibliothèque », répondit Harlan. Il eut l’impulsion de demander à Finge comment il se sentait maintenant que ses mains s’appuyaient fermement derrière son dos. Ne pensait-il pas que ce serait plus « propre » si ses vêtements et son corps lui-même étaient constitués uniquement de faisceaux d’énergie que ne viendrait souiller aucun contact matériel ?
    Finge haussa les sourcils. « Une bibliothèque. Alors ces objets qui reposent sur les rayons sont des livres. Je ne me trompe pas ?
    – Oui, monsieur.
    – Des exemplaires authentiques ?
    – Parfaitement, Calculateur. Je les ai rapportés du 24e siècle. Le petit nombre que j’ai ici datent du 20e. Si… si vous désirez les examiner, je vous demanderai d’en prendre soin. Les pages ont été restaurées et ont subi un traitement préservateur, mais ce n’est pas du métal. Elles doivent être manipulées avec précaution.
    – Je n’y toucherai pas. Je n’ai pas l’intention d’y toucher. La poussière originelle du 20e siècle les recouvre, j’imagine. De vrais livres ! Ŕ il rit. Ŕ Des pages de cellulose aussi ? D’après ce que j’ai cru comprendre. »
    Harlan hocha la tête. « De la cellulose modifiée par un traitement spécial en vue de la conserver, oui. » Il ouvrit la bouche pour prendre une profonde inspiration, se forçant à rester calme. Il était ridicule de l’identifier avec ces livres, de sentir qu’une critique contre eux était une critique contre lui-même.
    « J’ose dire, dit Finge, toujours sur son sujet, que le contenu de ces livres tiendrait tout entier sur deux mètres de film et ce dernier sur le bout d’un doigt. Quel en est le sujet ? » Harlan dit : « Ce sont des volumes reliés d’un magazine de nouvelles du 20e siècle.
    – Vous lisez cela ? »
    Harlan dit avec orgueil : « C’est là quelques volumes de la collection complète que je possède. Aucune bibliothèque de l’Éternité ne possède la même.
    – Je sais, c’est votre marotte. Je me souviens à présent que vous m’avez fait part une fois de votre intérêt pour le Primitif. Je suis étonné que votre Éducateur vous ait jamais permis de vous intéresser à une telle chose. Un tel gaspillage d’énergie. » »  Pages 88 et 89
  • « – Ah ? Vous pensez que votre grand amour est une affaire de contact d’âme à âme ? Qu’il survivra à tous les changements extérieurs ? Avez-vous lu des romans venant du Temps ? »
    Piqué, Harlan fit montre de quelque impudence. »  Page 92
  • « D’un geste machinal, les longs doigts d’Harlan caressèrent les volumes de sa petite bibliothèque. Il en prit un et l’ouvrit sans le voir.
    Les lettres lui parurent brouillées. Les couleurs fanées des illustrations étaient des taches horribles et sans signification. »  Page 97
  • « Il la ferait l’aimer et, en définitive, ce qui comptait, c’était l’amour et non sa motivation. À présent, il regrettait de n’avoir pas lu quelques-uns de ces romans venus du Temps que Finge avait mentionnés avec mépris. »  Page 99
  • « Premier Point : au 482e siècle, il empaqueta lentement ses effets personnels ; ses vêtements et ses films, la plupart de ses magazines de l’Époque Primitive reliés en volumes – qu’il avait si souvent et si amoureusement caressés. »  Page 115
  • « – Jusqu’à présent, c’est supportable. Ça rentre assez facilement, vous savez. Ça me plaît. Mais maintenant, ils mettent vraiment le paquet. »
    Harlan hocha la tête et éprouva une certaine satisfaction. « Les matrices du Champ Temporel et tout ça ? »
    Mais Cooper, les joues un peu rouges, se tourna vers les volumes entassés sur les rayons et dit : « Revenons aux Primitifs. J’ai quelques questions à poser. »  Page 117
  • « Maintenant, il errait avec curiosité au milieu des classeurs contenant d’autres documents filmés. Pour la première fois, il Observa (au sens technique du terme) les rayons consacrés au 575e siècle lui-même ; sa géographie, qui variait peu de Réalité en Réalité, son histoire qui variait davantage, et sa sociologie qui variait encore plus. Ce n’était pas là les livres et les rapports écrits par des Observateurs et des Calculateurs de l’Éternité (il connaissait déjà ce genre de documents), mais par les Temporels eux-mêmes.
    II y avait les œuvres littéraires du 575e siècle et ceux-ci contenaient les thèses ahurissantes qu’il avait entendues concernant la valeur des Changements successifs. Ce chef-d’œuvre serait-il altéré ou non ? Si oui, comment ? De quelle manière les Changements passés affectaient-ils les oeuvres d’art ? »  Page 119
  • « Pourtant, Harlan se tenait à présent près des rayons consacrés aux romans d’Eric Linkollew, tenu habituellement pour le plus grand écrivain du 575e siècle, et il s’étonnait. Il compta quinze collections différentes de ses « Œuvres Complètes », chacune provenant certainement d’une Réalité différente, et il était persuadé qu’elles variaient légèrement entre elles. Une collection était nettement plus petite que les autres par exemple. Une centaine de Sociologues, pensait-il, devaient avoir écrit des analyses des variantes que présentait chacune d’elles, compte tenu du contexte sociologique de chaque Réalité, ce qui avait dû leur valoir une promotion.
    Harlan se dirigea vers la section de la bibliothèque qui était consacrée aux inventions et aux découvertes des divers 575e. Nombre d’entre elles, Harlan le savait, avaient été éliminées lors des modifications temporelles et restaient inexploitées après avoir été placées dans les Archives de l’Éternité comme produits de l’ingéniosité humaine. »  Page 120
  • « Il retourna à la bibliothèque proprement dite et aux rayons des mathématiques et de leur histoire (qui différait selon les siècles). Il effleura du doigt quelques titres particuliers et après un instant de réflexion, il en prit une demi-douzaine et signa le bon de retrait. »  Page 120
  • « Il fut tenté de parcourir quelques pages de l’Histoire Sociale et Économique, mais s’en abstint. Il la trouverait dans la bibliothèque de la Section du 482e, si jamais il le désirait. Finge avait sans doute pillé les bibliothèques de cette Réalité pour les archives de l’Éternité des mois auparavant. »  Page 126
  • « Il rassembla le tas de livres filmés en une masse informe et parvint, après deux essais inefficaces, à rétablir la porte donnant sur l’Éternité. »  Page 128
  • « La seconde fois, quelqu’un avait ri dans la pièce voisine et lui, Harlan, avait laissé tomber un sac à dos plein de livres filmés. »  Page 128
  • « Harlan commença : « Depuis des semaines maintenant, je visionne des films sur l’histoire des mathématiques. Je consulte des livres de plusieurs Réalités du 575e siècle. Les Réalités n’ont pas beaucoup d’importance. Les mathématiques ne changent pas. Elles se développent toujours suivant le même processus. La façon dont les Réalités ont changé n’a pas d’importance non plus, l’histoire des mathématiques est restée à peu près la même. Les mathématiciens ont changé, certains ont fait des découvertes, mais les résultats finaux… Quoi qu’il en soit, je me suis fourré tout ça dans la tête. Est-ce que ça ne vous frappe pas ? » »  Page 150
  • « L’homme que l’Éternité connaît en général sous le nom de Vikkor Mallansohn a laissé le récit de sa vie lorsqu’il mourut. Ce n’était pas tout à fait un journal, pas tout à fait une biographie. C’était plutôt un guide, destiné aux Éternels qu’il savait devoir exister un jour. Il était enfermé dans un volume en stase temporelle qui ne pouvait être ouvert que par les Calculateurs de l’Éternité et qui, par conséquent, resta intact pendant trois siècles après sa mort, jusqu’à ce que l’Éternité fût établie et que le Premier Calculateur, Henry Wadsman, le premier des grands Éternels, l’ait ouvert. Le document a été transmis depuis, dans les meilleures conditions de sécurité, à toute une lignée de Premiers Calculateurs qui se termine avec moi. On le désigne sous le nom de mémoire de Mallansohn.
    Ce mémoire raconte l’histoire d’un homme nommé Brinsley Sheridan Cooper, né au 78e siècle, admis comme Novice dans l’Éternité à l’âge de vingt-trois ans, ayant été marié pendant un peu plus d’un an, mais n’ayant pas eu d’enfant jusqu’à présent. »  Page 155
  • « Ce ne fut que vers la fin de sa longue vie que Cooper, les yeux fixés sur un coucher de soleil du Pacifique (il décrit la scène avec quelques détails dans son mémoire), en arriva à la grande révélation qu’il était Vikkor Mallansohn ! Il n’était pas un substitut, mais l’homme lui-même. Le nom pouvait bien ne pas être le sien, mais l’homme que l’Histoire appelait Mallansohn était réellement Brinsley Sheridan Cooper.
    » Stimulé par cette pensée et par tout ce qu’elle impliquait, impatient de hâter de quelque manière l’établissement de l’Éternité, de l’améliorer et d’en accroître le coefficient de sécurité, il écrivit son mémoire et le plaça dans un étui en état de stase temporelle, dans le living-room de sa maison.
    » Et ainsi le cercle fut fermé. Les intentions de CooperMallansohn en écrivant le mémoire furent, bien entendu, ignorées. Cooper doit parcourir sa vie exactement comme il l’a parcourue. La Réalité Primitive ne permet pas de Changements. En ce moment, dans le physio-temps, le Cooper que vous connaissez n’a pas conscience de ce qui l’attend. Il croit que sa seule tâche est d’instruire Mallansohn et de revenir. Il continuera à croire cela jusqu’à ce que les années le détrompent et qu’il se mette à écrire son mémoire. »  Page 157
  • « « Alors vous avez toujours su tout ce que vous alliez faire, tout ce que j’allais faire, tout ce que j’ai fait ? » demanda-t-il.
    Twissell, qui semblait encore sous le charme de son propre récit, le regard perdu derrière l’écran bleuté de la fumée de sa cigarette, revint lentement à la réalité. Ses yeux, où se lisait toute la sagesse de l’âge, se fixèrent sur Harlan et il dit d’un ton de reproche : « Non, bien sûr que non. Il y eut un intervalle de plusieurs décennies de physio-temps entre le séjour de Cooper dans l’Éternité et le moment où il écrivit son mémoire. Il ne put se souvenir que de cela et seulement de ce qu’il avait vu lui-même. Vous devriez le comprendre. » »  Page 158
  • « Ça s’est fait tout seul. D’abord, j’ai été découvert et amené dans l’Éternité. Quand, dans ma maturité (en termes de physio-temps), je devins Premier Calculateur, on m’a donné le mémoire et on m’a nommé à mon poste. On m’avait décrit comme l’occupant, aussi m’y a-t-on nommé. »  Page 158
  • « Harlan l’interrompit : « Vous voulez dire la fois où j’ai emmené Cooper dans les cabines temporelles.
    – Comment êtes-vous arrivé à cette déduction ? demanda Twissell.
    – Ça a été le seul moment où vous avez été réellement irrité contre moi. Je suppose maintenant que j’ai dû contrevenir à un certain point du mémoire de Mallansohn.
    – Pas exactement. C’était simplement que le mémoire ne parlait pas des cabines. Il me semblait qu’éviter la mention d’un aspect si remarquable de l’Éternité signifiait qu’il en avait peu d’expérience. C’était donc mon intention de le tenir à l’écart des cabines autant qu’il serait possible. Le fait que vous l’ayez emmené dans l’avenir à bord de l’une d’elles m’inquiéta beaucoup, mais rien n’arriva par la suite. Les choses continuèrent comme elles le devaient, aussi tout est-il bien. » »  Page 159
  • « Le mémoire de Mallansohn ne dit rien de votre vie après le départ de Cooper, bien entendu. »  Page 159
  • « Je veux dire, est-ce que le cercle peut se briser ? Laissez-moi présenter les choses de cette manière. Si un coup inattendu sur la tête me met hors d’état d’agir à un moment où le mémoire établit distinctement que je suis en bonne forme et actif, est-ce que le plan tout entier s’en trouve compromis ? Ou supposez que, pour une raison ou pour une autre, je choisisse délibérément de ne pas me conformer au mémoire. Que se passerait-il alors ? »  Pages 160 et 161
  • « Twissell savait qu’Harlan pouvait à n’importe quel moment détruire l’Éternité en donnant à Cooper des renseignements révélateurs concernant le mémoire. »  Page 161
  • « Cet appareil est une cabine qui n’est pas tributaire des puits de projection temporelle, mais qui peut remonter dans le Temps au-delà du point-limite de l’Éternité. Sa conception et sa réalisation ont été rendues possibles grâce à des indications précieuses du mémoire de Mallansohn. »  Page 164
  • « Malheureusement, nous devons vous garder dans la salle de contrôle puisqu’il est établi que vous étiez là et avez manipulé les commandes. Le mémoire de Mallansohn en porte mention. Cooper vous verra à travers le hublot et la question sera réglée. »  Pages 164 et 165
  • « Cooper était informé uniquement des points précis qu’il devait mentionner dans le mémoire de Mallansohn.
    (Cercle complet. Cercle complet. Et aucun moyen pour Harlan de briser ce cercle en un seul et dernier défi, tel Samson détruisant le temple. Le cercle tourne en une ronde obsédante ; il tourne et tourne sans cesse.) »  Page 168
  • « » Cette cabine spéciale, son système de commande et sa source d’énergie forment une structure composite. Pendant des physio-décennies, les Réalités existantes ont été passées au crible en vue de découvrir des alliages spéciaux et des techniques spéciales. La 13e Réalité du 222e siècle nous fournit la solution. Elle mit au point le Condensateur Temporel sans lequel cette chaudière n’aurait pu être bâtie. La 13e Réalité du 222e. »
    Il prononça ces mots en articulant soigneusement.
    (Harlan pensa : ce Souviens-toi de cela, Cooper ! Souviens-toi de la 13e Réalité du 222e siècle afin de pouvoir mettre cela dans le mémoire de Mallansohn et que les Éternels sachent où chercher de façon à savoir quoi te dire pour que tu puisses le mettre… » Et le cercle tourne en une ronde sans fin.) »  Pages 168 et 169
  • « Une pensée qu’il avait déjà eue lui revint : la destruction du temple par Samson !
    Dans un coin de son esprit, il se demandait vaguement : combien d’Éternels ont jamais entendu parler de Samson ? Combien savent comment il est mort ? »  Page 174
  • « Moins douze secondes.
    Contact !
    Le régulateur de puissance prendrait la relève maintenant. La poussée se produirait à l’instant zéro. Et cela lui laissait le temps d’une dernière manipulation. La destruction de Samson ! »  Page 174
  • « Nous avons localisé Cooper, par exemple dans le siècle et la Réalité que le mémoire nous avait indiquées. »  Page 176
  • « Il va y avoir un moment, en physio-temps, où Cooper va réaliser qu’il est dans le mauvais siècle, où il va faire quelque chose de contraire au mémoire, où il… »  Page 178
  • « « Quand je vous ai permis d’aller voir Finge tout récemment, je me doutais bien que c’était dangereux. Mais le mémoire de Mallansohn disait que vous étiez loin le dernier mois et il n’y avait aucun autre motif pour expliquer votre absence de façon naturelle. »  Page 182
  • « – Mon garçon, il n’y avait rien de tout cela. Ils désiraient vous voir uniquement parce qu’ils étaient humains. Les membres du Comité sont humains eux aussi. Ils ne pouvaient assister au voyage final de la cabine parce que, d’après le mémoire de Mallansohn, ils n’avaient aucun rôle à jouer. Ils ne pouvaient interroger Cooper du fait que le mémoire ne faisait aucune mention de cela non plus. »  Page 184
  • « Il avait sacrifié l’Éternité et perdu Noÿs, alors que sans son désastre de Samson, il aurait pu sauver l’une et conserver l’autre. »  Page 194
  • « – Je n’en suis pas sûr encore, mais il doit y avoir un moyen. S’il n’y avait pas de moyen, l’altération serait irréversible ; le Changement se produirait d’un seul coup. Mais le Changement ne s’est pas produit. Nous sommes encore dans la Réalité du mémoire de Mallansohn. Cela signifie que l’altération est réversible et sera renversée. »  Pages 195 et 196
  • Harlan regarda Twissell examiner curieusement les vieux volumes reliés de la bibliothèque, puis en prendre un. Ils étaient si vieux que le papier fragile devait être traité par des méthodes spéciales et ils craquaient entre les mains de Twissell qui ne les manipulait pas avec suffisamment de délicatesse.
    Harlan fit la grimace. En d’autres circonstances, il aurait ordonné à Twissell de s’écarter des livres, tout Premier Calculateur qu’il était.
    Le vieil homme parcourut les pages qui craquaient et ses lèvres formèrent silencieusement les mots archaïques. « C’est là l’anglais dont les linguistes parlent toujours, n’est-ce pas ? demanda-t-il en frappant une page.
    – Oui. De l’anglais », marmonna Harlan.
    Twissell remit le volume en place. « Lourd et encombrant. » »  Page 203
  • « « Les livres n’exigent pas une technologie aussi coûteuse que les films », dit-il. »  Page 203
  • « Il prit un autre volume sur l’étagère, l’ouvrant au hasard et regardant la page avec une curieuse intensité. »  Page 203
  • « A des intervalles qui lui semblaient durer des éternités, Harlan se levait en grognant pour prendre un autre volume. »  Page 204
  • « De temps à autre, il se dirigeait vers les rayons de livres, examinant avec impuissance les reliures. »  Page 204
  • « Vers le milieu de la matinée, entre deux volumes, Twissell s’attarda sur sa dernière goutte de café et dit : « Je me demande parfois pourquoi je n’ai pas jeté aux orties ma place de Calculateur après l’affaire de ma… vous savez. » »  Page 204
  • « – Je ferais mieux de regarder le volume suivant », fit Harlan. »  Page 205
  • « Twissell avait compris à présent : « Vous avez trouvé ! »
    Il bondit vers le volume qu’Harlan tenait et voulut s’en emparer d’une main tremblante.
    Harlan tint le livre hors de portée et le referma d’un coup sec. « Un instant. Vous ne le trouveriez pas, même si je vous montrais la page. »  Pages 205 et 206
  • « « La petite annonce, mon garçon ! Vous avez votre femme. Ma part de l’accord est remplie. » Silencieusement, encore perdu dans ses pensées, Harlan tourna les pages du volume sur le bureau. Il trouva la bonne. »  Page 217
  • « – Vous et moi approuva Harlan. Personne d’autre. Une femme des Siècles Cachés et moi… Ne jouez plus la comédie, Noÿs. Je vous en prie. »
    Elle le regarda avec horreur. « Que dites-vous, Andrew ?
    – Ce que je dois dire. Qu’est-ce que vous disiez ce soir-là quand vous m’avez donné cette boisson à la menthe ? Vous me parliez. Votre voix douce, des mots tendres… Je n’entendais rien, pas consciemment, mais je me souviens de votre voix délicate murmurant. Au sujet de quoi ? Du voyage vers le passé de Cooper ; de l’effondrement de l’Éternité comme la destruction du temple par Samson. Ai-je raison ?
    – Je ne sais même pas ce que la destruction du temple par Samson signifie, dit Noÿs. »  Page 230
  • « Les documents filmés évoquant les traditions littéraires à l’eau de rose du 289e siècle pouvaient présenter les choses sous ce jour, mais pas une fille comme Noÿs. Ce n’est pas elle qui attendrait la mort des mains d’un faux amoureux avec le masochisme joyeux d’un lys brisé et saignant. »  Page 233