5 étoiles, C

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre de Ruta Sepetys

Éditions Gallimard (Scripto), publié en 2011, 424 pages

Roman de Ruta Sepetys paru initialement en 2011 sous le titre « Between Shades of Gray ».

Lina est une jeune lituanienne qui vit à Kaunas avec ses parents et son petit frère Jonas. Très douée pour le dessin, elle a le talent pour intégrer une prestigieuse école d’art à Vilnius. Si elle passe les examens d’entrée, elle pourra étudier avec de grands artistes d’Europe du Nord. Mais une nuit de juin 1941 sa vie bascule, des gardes du NKVD arrêtent tous les membres de sa famille. Les soviétique se livrent à une épuration organisée par Staline : on arrête toute personne ayant une activité intellectuelle et qui serait susceptible de nuire au pouvoir central. Le père de Lina, Kostas, est le doyen de l’université et est dans la mire des dirigeants. Toute la famille sera déportée et persécutée comme une grande partie du peuple lituanien. Les captifs sont conduits à la gare et embarqués dans des wagons à bestiaux : femmes, enfants et vieillards d’un côté et les hommes de l’autres. Kosta est ainsi séparée de sa famille. Lina, sa mère et son frère chemineront plusieurs semaines dans des conditions inhumaines alors que la nourriture est insuffisante. Ils seront déportés en Sibérie sans savoir ce qui arrive à Kostas. Dans le désert gelé des monts de l’Altaï, soumis aux travaux forcés, il leur faudra lutter pour survivre dans des conditions les plus cruelles qui soient. Dans ces camps certains abdiquent, d’autres combattent. Pour résister, Lina s’accroche au dessin, aux enseignements de Munch et à l’amour des siens.

Un très bon roman d’une grande sensibilité. L’auteur décrit dans ce récit la terrible déportation, quasi inconnue, du peuple lituanien lors de la deuxième guerre mondiale. Cette lecture est étonnante car on constate que les conditions de vie dans les camps de détention russes étaient aussi cruelles que dans les camps allemands. Sous les russes, les conditions de détention sont axées sur la torture, physique et psychologique, qui mène progressivement vers la mort mais dans des souffrances atroces. À travers les personnages de la famille Vilkas, l’auteur nous fait vivre la détresse des déportés lituaniens. Le point fort du roman est sans contredit les personnages qui sont pleins d’humanité, de profondeur et de bonté. Malgré cette expérience difficile, ils gardent l’espoir d’un retour à leur vie d’avant. Comme les personnages sont bien étoffés et crédibles, l’histoire en est encore plus prenante et humaine. L’auteure s’est assurée de la véracité des faits en faisant une recherche approfondie et en rencontrant des lituaniens qui ont vécu durant cette période. Un premier roman fort et poignant au sujet terrible. À lire absolument.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 29 mai 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Et elle me jeta mon imperméable d’été, que je passai aussitôt.
    J’enfilai mes sandales et attrapai deux livres, ma brosse à cheveux et une poignée de rubans. Où était donc passé mon carnet de croquis ? »  Page 14
  • « Mme Rimas rassembla les enfants et commença à raconter des histoires. Les jeunes enfants se glissèrent tant bien que mal près de la bibliothécaire. Les deux filles plantèrent là leur grincheuse de mère pour aller s’asseoir avec les autres, fascinés par les contes fantastiques. »  Page 49
  • « Nous étions assis en cercle par terre, dans la bibliothèque. Un des petits suçait son pouce, allongé sur le dos. La bibliothécaire feuilletait le livre d’images tout en lisant l’histoire avec animation. J’écoutais et dessinais au fur et à mesure les personnages du conte dans mon carnet. Tandis que j’esquissai le dragon, mon cœur se mit à battre plus vite. Il était vivant. Je sentais sur moi son souffle enflammé qui rejetait mes cheveux en arrière. Après quoi, je dessinai la princesse en train de courir ; je dessinai sa magnifique chevelure d’or qui descendait tout le long de la montagne… »  Page 49
  • « – Madame la Dame du Livre ? Est-ce que vous allez nous raconter une histoire ? demanda la petite fille à la poupée. »  Page 72
  • « – Lina, puis-je vous parler, s’il vous plaît ?
    Les autres élèves sortirent en rangs de la pièce. Je m’approchai du bureau du professeur.
    – Lina, dit-elle en s’agrippant des deux mains au bureau, il semble que vous préfériez entretenir des relations plutôt qu’étudier.
    Elle ouvrit un sous-main posé devant elle. Mon cœur bondit dans ma poitrine. À l’intérieur, il y avait une série de notes, accompagnées de croquis, que j’avais écrites pour des filles de ma classe. Tout en haut de la pile trônait un nu grec et un portrait de mon beau professeur d’histoire.
    – J’ai trouvé ça dans la corbeille à papier. J’en ai parlé à vos parents.
    Mes mains devinrent moites.
    – J’ai essayé de copier la silhouette dans un livre de la bibliothèque…
    Elle leva la main pour m’interrompre.
    – Outre votre grande aisance en société, vous semblez être une artiste pleine de promesses. Vos portraits sont… (elle s’arrêta et fit tourner le dessin) fascinants. Ils témoignent d’une profondeur de sensibilité qui n’est pas de votre âge »  Pages 74 et 75
  • « – Elle l’est sans aucun doute, dit Papa. Comme tu le sais, elle espère être médecin un jour.
    Je ne l’ignorais pas. Joana parlait souvent de médecine et m’avait fait part à plusieurs reprises de son désir de devenir pédiatre. Quand j’étais en train de dessiner, elle m’interrompait toujours pour faire des commentaires à propos des tendons de mes doigts ou de mes articulations. Et si j’avais le plus petit éternuement, elle débitait aussitôt une liste de maladies infectieuses qui me conduiraient droit dans la tombe au plus tard à la tombée de la nuit.
    L’été précédent, alors que nous étions en vacances à Nida, elle avait fait la rencontre d’un garçon. Dans mon désir d’entendre le récit détaillé de leurs rendez-vous, nuit après nuit, j’étais restée éveillée à l’attendre. Forte de ses dix-sept ans, elle avait une sagesse et une expérience qui me fascinaient tout comme son livre d’anatomie. »  Page 91
  • « Ce jour-là, mes paupières étaient sur le point de se fermer quand, tout à coup, j’entendis une voix de femme pousser des cris perçants :
    – Comment avez-vous pu faire une chose pareille ? Avez-vous perdu la tête ?
    Je me redressai, plissant les yeux dans l’espoir de distinguer ce qui se passait. Mlle Grybas tournicotait autour de Jonas et d’Andrius. J’essayai de m’approcher.
    – Et c’est de Dickens qu’il s’agit ! Comment avez-vous osé ? Ils nous traitent comme des animaux, mais vous êtes précisément en train de devenir ces animaux !
    – Que se passe-t-il ? m’enquis-je.
    – Votre frère et Andrius fument ! beugla-t-elle.
    – Ma mère est au courant, répondis-je.
    – Des livres ! rugit-elle en me jetant à la figure un volume relié.
    – Nous étions à court de cigarettes, expliqua doucement Jonas, mais Andrius avait du tabac.
    – Mademoiselle Grybas, intervint Mère, je vais arranger ça.
    – Les Soviétiques nous ont arrêtés parce que nous sommes des gens cultivés, instruits, des intellectuels. Fumer les pages d’un livre est… est… Qu’en pensez-vous ? demanda Mlle Grybas. Où avez-vous trouvé ce livre ?
    Dickens. J’avais dans ma valise un exemplaire des Aventures de M. Pickwick. Grand-mère me l’avait offert pour Noël – le dernier Noël avant sa mort.
    – Jonas ! m’insurgeai-je. Tu as pris mon livre ! Toi, faire une chose pareille ! Comment est-ce possible ?
    – Lina…, commença Mère.
    – C’est moi qui ai pris ton livre, dit Andrius, et c’est donc moi qui mérite tes reproches.
    – Et vous les méritez amplement, dit Mlle Grybas. Corrompre ainsi ce jeune garçon ! Vous devriez avoir honte !
    Mme Arvydas dormait à l’autre bout du wagon, complètement inconsciente de l’affaire qui venait d’éclater.
    – Tu n’es qu’un idiot ! criai-je à Andrius
    .– Je te trouverai un nouveau livre, répondit-il calmement.
    – Non, tu n’en trouveras pas, on ne peut pas remplacer un cadeau, rétorquai-je avant d’ajouter : Jonas, c’est Grand-mère qui m’avait offert ce livre. »  Pages 94 à 96
  • « Nous fouillâmes dans nos valises, à la recherche de ce qu’il serait éventuellement possible de vendre en cas de besoin. Je feuilletai mon exemplaire des Aventures de M. Pickwick. Les pages 6 à 11 manquaient ; elles avaient été arrachées. Il y avait une tache de boue sur la page 12. »  Page 140
  • « – Je vois bien, Lina, que tu es toute chamboulée. Jonas m’a dit que tu avais été très désagréable avec Andrius. C’est injuste. Certains êtres manifestent leur bonté avec une certaine gaucherie. Mais ils sont beaucoup plus sincères dans leur gaucherie que tous ces hommes distingués dont il est question dans les livres. Ton père était très maladroit. »  Page 191
  • « – Il dit avoir décidé avec quelques amis de visiter un camp d’été, reprit Mme Rimas. Il l’a trouvé très beau. Exactement tel qu’il est décrit dans le psaume CII.
    – Que l’un ou l’autre d’entre vous aille prendre sa bible et cherche le psaume CII ! ordonna Mlle Grybas. Il doit y avoir là une sorte de message.
    Nous aidâmes à décoder le reste de la lettre avec Mme Rimas. »  Page 223
  • « Jonas revint bientôt avec la bible de Mère.
    – Vite ! s’écria quelqu’un. Psaume CII.
    – J’y suis, dit Jonas.
    – Chut ! Laissez-le lire. Entends ma prière, ô Seigneur, et que mon cri vienne jusqu’à toi.
    Ne cache pas ta face loin de moi au jour où l’angoisse me tient ; incline vers moi ton oreille, au jour où je t’appelle, vite, réponds-moi !
    Car mes jours s’en vont en fumée, et mes os comme un brasier brûlent.
    Foulé aux pieds comme l’herbe, mon cœur se flétrit ; j’oublie de manger mon pain.
    À force de crier ma plainte, ma peau s’est collée à mes os…
    Quelqu’un poussa un cri étouffé. La voix de Jonas s’affaiblit. Je me cramponnai au bras d’Andrius.
    – Continue, dit Mme Rimas qui se tordait les mains.
    Dehors, le vent sifflait. Les murs fragiles de la hutte frémirent, et la voix de Jonas devint sourde, à la limite de l’audible.
    Je ressemble au pélican du désert, je suis pareil à la hulotte des ruines.
    Je veille et gémis solitaire, pareil à l’oiseau sur un toit ;
    tout le jour, mes ennemis m’outragent ; et ceux qui me louaient maudissent par moi.
    La cendre est le pain que je mange, je mêle à ma boisson mes larmes […] ;
    mes jours sont comme l’ombre qui décline, et moi comme l’herbe je me flétris. »  Pages 224 et 225
  • « – Scorbut, annonça-t-il après avoir examiné les gencives de Jonas. Ses dents sont en train de devenir bleues. La maladie est déjà avancée. Ne vous faites pas de souci : elle n’est pas contagieuse. Mais vous feriez mieux de donner à ce garçon, si vous pouvez en trouver, un aliment riche en vitamines avant que son organisme ne lâche complètement. Il souffre de malnutrition. Il peut passer d’un instant à l’autre.
    Mon frère était une véritable illustration du psaume CII : « faible et flétri comme l’herbe ». Mère sortit précipitamment dans la neige pour aller mendier quelque chose, me laissant seule avec Jonas. J’appliquai des compresses froides sur son front brûlant ; je plaçai la pierre d’Andrius sous sa main en lui expliquant que les paillettes de quartz et de mica avaient un pouvoir de guérison ; je lui racontai mille et une histoires de notre enfance et lui décrivis notre maison, pièce par pièce ; enfin, je pris la bible de Mère et priai Dieu, lui demandant d’épargner mon frère. »  Page 229
  • « J’attrapai mon écritoire au fond de ma valise et me rassis pour terminer le croquis de la chambre de Jonas. J’eus tout d’abord une conscience aiguë du silence qui pesait sur nous. Un silence lourd, embarrassé, presque insupportable. Puis, à mesure que je dessinais, je glissai dans un autre monde, accaparée tout entière par le souci de rendre à la perfection les plis de la couverture. Il fallait que je représente avec la plus grande justesse possible le bureau et les livres de Jonas, car il les adorait. J’adorais les livres, moi aussi. Ah, comme ils me manquaient ! 
    Je tenais mon cartable dans les bras pour protéger les livres. Je ne pouvais évidemment pas le laisser ballotter et cogner comme à l’ordinaire : Edvard Munch s’y trouvait. Il s’était écoulé deux longs mois d’attente avant que mon professeur reçût les livres. Ils avaient fini par arriver – d’Oslo. »  Page 233
  • « Chère Lina,
    Bonne année ! Je suis désolée de ne pas t’avoir écrit plus tôt. Maintenant que les vacances de Noël sont passées, la vie semble avoir pris un cours plus grave. Mes parents se disputent. Père est constamment de mauvaise humeur et a perdu le sommeil. La nuit, il arpente la maison des heures durant et n’apparaît qu’à l’heure du déjeuner pour prendre le courrier. Il a enfermé dans des cartons la plupart de ses livres, sous prétexte qu’ils occupent trop de place. Il a même essayé de mettre dans les cartons quelques-uns de mes livres de médecine. A-t-il perdu la tête ? Les choses ont bien changé depuis l’annexion de la Lituanie. »  Pages 233 et 234
  • « Nous nous assîmes l’un à côté de l’autre. Le front d’Andrius se plissa. Il avait une expression inquiète, comme s’il doutait de son choix. Je retirai l’étoffe.
    – Je… Je ne sais pas quoi dire, bégayai-je en levant les yeux vers lui.
    – Eh bien, dis que tu l’aimes.
    – Je l’adore !J’adorais vraiment son cadeau. Un livre. Dickens.
    – Ce n’est pas Les Aventures de M. Pickwick. Celui que j’ai fumé, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en riant. Non. C’est Dombey et Fils. Le seul Dickens que j’aie pu trouver.
    Il souffla au creux de ses mains gantées, puis les frotta l’une contre l’autre. Son haleine chaude monta en tournoyant dans l’air comme une volute de fumée.
    – C’est parfait, dis-je.
    J’ouvris le livre. C’était une édition russe en caractères cyrilliques.
    – Tu vas être obligée de te mettre au russe, Lina, sinon tu ne pourras pas lire ton livre.
    Je fis mine de prendre un air renfrogné.
    – Où l’as-tu déniché ?
    Il respira à fond et, pour toute réponse, se contenta de secouer la tête.
    – Hum… hum ! fis-je. Et si nous le fumions tout de suite ?
    – Pourquoi pas ? J’ai bien essayé d’en lire quelques pages, mais…
    Et il simula un bâillement.
    Je ris.
    – Eh bien, Dickens peut être quelquefois un peu long à démarrer.
    Je contemplai le livre posé sur mes genoux. La couverture de cuir bordeaux était lisse sous les doigts et bien tendue. Le titre y était gravé en lettres d’or. C’était un beau, un vrai présent, et même le présent idéal. Soudain, j’eus l’impression que c’était vraiment mon anniversaire. »  Pages 274 et 275
  • « Chaque soir, je lisais une demi-page de Dombey et Fils. Je butais contre chaque mot et demandais sans cesse à Mère de traduire.– C’est écrit dans un russe ancien, très académique, dit Mère. Si tu apprends à parler dans ce livre, tu auras l’air d’une érudite. »  Page 278 et 279
  • « – Que fais-tu là ? demanda Andrius en se hâtant de ramasser le dessin.
    – Cache-les, s’il te plaît, garde-les en lieu sûr pour moi, répondis-je en posant mes mains sur les siennes. J’ignore où nous allons. Je ne veux pas qu’ils soient détruits. Il y a tant de moi, de nous, de notre existence à tous dans ces dessins. Peux-tu leur trouver une cachette sûre ?
    Il hocha la tête.
    – Il y a une lame de parquet disjointe sous ma couchette. C’est là que j’avais caché Dombey et Fils. Lina, articula-t-il lentement tout en regardant les dessins, tu dois continuer à dessiner. Ma mère dit que le monde n’a pas la moindre idée de la façon dont les Soviétiques nous traitent. Personne ne sait ce que nos pères ont sacrifié. Si d’autres pays le savaient, ils nous aideraient peut-être.
    – Oui, je continuerai, dis-je. Et j’ai tout noté par écrit. Voilà pourquoi il faut que tu gardes précieusement tous ces feuillets. Cache-les, je t’en prie.
    Il acquiesça.
    – Promets-moi seulement d’être prudente. Plus question de courir sous les trains ou d’aller voler des dossiers secrets – c’est trop stupide.
    Nous échangeâmes un long regard.
    – Plus question non plus de fumer des livres sans moi, d’accord ?
    Je souris. »  Pages 291 et 292
  • « Je cherchai des yeux Andrius. Le livre qu’il m’avait donné, Dombey et Fils, était rangé bien au fond de ma valise, juste à côté de notre photo de famille. »  Page 294
  • « Le grincement des rails s’était enfin tu. Le sol avait enfin cessé de vibrer et de trépider sous moi, et cette soudaine immobilité me procurait une sensation merveilleuse, comme si une main invisible avait arrêté un métronome. J’entourai ma valise de mon bras. J’avais ainsi l’impression d’étreindre Dombey et Fils. Le calme régnait. Je dormis dans mes hardes. »  Page 310
  • « J’écrivais chaque jour à Andrius et je faisais des croquis pour Papa – sur de petits bouts de papier qui risquaient moins d’attirer l’attention et que je cachais ensuite entre les pages de Dombey et Fils. »  Page 314
  • « La pluie tombait à verse. Les tentes de fortune que nous avions dressées sur la berge ne nous abritaient en rien. Je m’allongeai tant bien que mal sur ma valise, m’efforçant de protéger Dombey et Fils, la petite pierre étincelante, mes dessins et notre photo de famille. »  Page 318
  • « Chère Lina,
    Maintenant que les vacances de Noël sont passées, la vie semble avoir pris un cours plus grave. Père a enfermé dans des cartons la plupart de ses livres, sous prétexte qu’ils occupent trop de place. »  Page 350
  • « Et, prenant les reproductions, je m’affalai sur mon lit et sombrai avec délices dans ma couette moelleuse bourrée de duvet d’oie. Un commentaire d’un critique d’art écrit dans la marge disait : « Munch est essentiellement un poète lyrique de la couleur. Il sent les couleurs mais ne les voit pas. Il voit le chagrin, les larmes, le dépérissement. »
    Le chagrin, les larmes, le dépérissement. J’avais perçu tout cela dans Cendres, moi aussi. Je trouvais le tableau génial. »  Page 356
  • « Le soir, je fermais les yeux et pensais à Andrius. Je le revoyais passant les doigts à travers ses cheveux bruns emmêlés ou s’amusant à suivre le dessin de ma joue avec son nez, la veille de notre départ. Je me rappelais le grand sourire qu’il arborait toujours quand il venait me taquiner dans la queue de rationnement, son regard timide lorsqu’il m’avait offert Dombey et Fils, le soir de mon anniversaire, et cette façon qu’il avait eue de me réconforter au moment où le camion démarrait. »  Page 358
  • « Je vis le visage de Jonas se métamorphoser littéralement sous mes yeux, comme s’il remontait le temps. Il semblait soudain avoir son âge, un âge vulnérable. Il n’était plus le jeune homme se battant pour aider sa famille ou fumant les livres ; il était redevenu le petit écolier qui s’était rué dans ma chambre la nuit de notre arrestation. »  Page 362
  • « J’essayai de faire un croquis – en vain. Quand je commençai enfin à dessiner, le crayon se mit à bouger tout seul, indépendamment de ma main, comme propulsé sur la page blanche par quelque hideuse force tapie au fond de moi. Le visage de Papa était déformé. Sa bouche grimaçait de douleur. La peur irradiait de ses yeux. Je me représentai aussi en train de crier à Kretzky : « Je vous hais ! » Ma bouche se tordit, puis s’ouvrit. Trois serpents noirs aux crochets venimeux en jaillirent. Je cachai les dessins entre les pages de Dombey et Fils. »  Pages 364 et 365
  • « 20 novembre. La date de l’anniversaire d’Andrius. J’avais compté les jours avec le plus grand soin. Je lui souhaitai un heureux anniversaire dès mon réveil et pensai à lui toute la journée en transportant bûches et rondins. Le soir, je m’assis près du poêle et, à la lueur du feu, je lus Dombey et Fils. Krassivaïa. Je n’avais toujours pas trouvé la signification de ce mot. Peut-être la découvrirais-je en sautant des pages. Je commençais à feuilleter le livre quand quelque chose attira mon attention. Je retournai en arrière. Il y avait effectivement quelques mots écrits au crayon dans la marge, à la page 278.
    Salut, Lina. Tu es arrivée à la page 278. C’est joliment bien !
    Je poussai un cri étouffé, puis fis mine d’être absorbée dans le livre. J’observai l’écriture d’Andrius et promenai mon index sur les quatre lettres – de hautes lettres déliées – qu’il avait tracées de sa main pour écrire mon nom. Y avait-il d’autres messages ? Sans doute plus avant dans le texte. Brûlant d’impatience de les lire, je feuilletai les pages, examinant les marges avec soin.
    Page 300 :
    Es-tu réellement arrivée à la page 300 ou sautes-tu des pages ?
    Je dus réprimer mon fou rire.
    Page 322 :
    Dombey et Fils est ennuyeux. Avoue-le.
    Page 364 :
    Je pense à toi.
    Page 412 :
    Peut-être es-tu en train de penser à moi ?
    Je fermai les yeux.
    Oui, je pense à toi. Bon anniversaire, Andrius. »  Pages 366 et 367
  • « – Lina, s’il te plaît, ôte ces livres de la table, dit Mère. Je ne supporte pas de voir des images aussi effrayantes, surtout à l’heure du petit déjeuner.
    – Mais ce sont les images qui ont inspiré l’art de Munch ! rétorquai-je. Il ne les voyait pas comme une expression de la mort, bien au contraire ; elles étaient pour lui l’expression même de la vie.
    – Enlève-moi ces livres, répéta Mère.
    Papa riait sous cape derrière son journal.
    – Papa, écoute un peu ce que dit Munch.
    Mon père abaissa son journal.
    Je revins à la page en question.
    – Voici ce qu’il a écrit : « Sur mon corps pourrissant pousseront des fleurs. Je serai dans ces fleurs et connaîtrai ainsi l’éternité. » N’est-ce pas magnifique ?
    Papa me sourit.
    – Tu es magnifique parce que tu comprends la phrase de cette façon.
    – Lina, pour la dernière fois, enlève ces livres de la table, s’il te plaît, dit Mère.
    Mon père m’adressa un clin d’œil. »  Pages 374 et 375
  • « – « Le Seigneur est mon berger, commença-t-elle, je ne manque de rien. »
    – Mère, pleurait Jonas.
    Des larmes ruisselaient le long de mes joues.
    – Elle avait une belle âme, dit l’Homme à la montre.
    Janina me caressait les cheveux.
    – Mère, je t’aime, chuchotai-je. Papa, je t’aime.
    Mme Rimas continuait de réciter le psaume XXIII :
    – « Passerais-je un chemin de ténèbres, je ne craindrais aucun mal ; Près de moi ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent. Devant moi tu apprêtes une table, face à mes adversaires ; D’une onction tu me parfumes la tête, ma coupe déborde. Oui, grâce et bonheur me pressent tous les jours de ma vie ; Je séjournerai pour toujours dans la maison du Seigneur. Amen. »
    Ce psaume était parfaitement approprié à Mère. Sa coupe ne débordait-elle pas d’amour pour tout le monde autour d’elle, bêtes, choses et gens, y compris nos ennemis ? »   Page 383
  • « J’ai effectué deux voyages de recherche en Lituanie pour écrire ce livre. J’ai rencontré des membres de ma famille, des gens qui avaient survécu aux déportations ou aux goulags, des psychologues, des historiens et des fonctionnaires du gouvernement. Bien des événements et des situations que je décris dans ce roman m’ont été racontés par des survivants et leurs familles qui ont partagé la même expérience que la plupart des déportés de Sibérie. Si les protagonistes de cette histoire sont imaginaires, il en est un bien réel : le Dr Samodourov, arrivé dans l’Arctique juste à temps pour sauver de nombreuses vies. »  Page 413
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5 étoiles, F, M

Millénium, tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette

Millénium, tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette de Stieg Larsson.

Éditions Actes Sud (Actes noirs), publié en 2006, 665 pages

Deuxième tome de la trilogie « Millénium » de Stieg Larsson paru initialement en 2005 sous le titre « Flickan som lekte med elden».

Mikael Blomkvist et son associée Erika Berger travaillent d’arrache-pied pour éditer dans leur revue Millenium un dossier percutant sur un réseau de prostitution en Suède. Mais le malheur s’acharne, le journaliste principal qui enquête sur le dossier et sa compagne de vie, dont la thèse de doctorat porte sur le même sujet, sont assassiner. Le lendemain c’est le corps de l’avocat Niels Bjurman, tuteur de Lisbeth Salander, qui est découvert. Les trois meurtres ont été perpétrés avec la même arme et les empreintes de Lisbeth se retrouvent sur celle-ci. La police lance donc un mandat d’arrêt contre elle. Aussitôt rentré d’un voyage d’un an autour du monde, Lisbeth se retrouve traquée par toute la police suédoise. Mikael se refuse d’admettre sa culpabilité malgré les apparences, il débute sa propre enquête pour prouver l’innocence de Lisbeth et faire éclater la vérité.

Surprenamment, une suite plus haletant que le premier tome. Ce roman est passionnant, l’histoire est complexe mais très originale. Au début il y a quelques longueurs qui sont par contre nécessaires à la compréhension des événements. Bien que l’intrigue mette du temps à s’installer et à démarrer, le lecteur est rapidement happé par l’histoire. Certes une nouvelle intrigue nous est proposée mais c’est surtout la suite des vies de Lisbeth et de Mikael qui capte l’attention. Encore une fois tous les personnages sont fascinants, bien ficelés et d’un réalisme stupéfiant. Ce roman permet de découvrir plus en profondeur le personnage de Lisbeth, ses motivations, son histoire et ses origines. Au fil des pages on s’attache de plus en plus à cette fascinante pirate informatique. Le style fluide de l’auteur est toujours aussi plaisant avec un scénario original, une écriture simple et des chapitres courts qui donnent un bon rythme au texte. Un excellent thriller journalistique qui tient le lecteur en haleine du début à la fin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 25 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Lisbeth Salander posa son livre sur ses genoux, prit son verre et sirota une gorgée de café avant de se tendre pour attraper le paquet de cigarettes. »  Page 8
  • « Les disputes dans la chambre voisine commençaient rituellement entre 22 et 23 heures, à peu près au moment où Lisbeth se mettait au lit avec un livre sur les mystères des mathématiques. »  Page 10
  • « NEUF MOIS PLUS TÔT, elle avait lu un article dans un Popular Science oublié par quelque passager à l’aéroport Leonardo da Vinci à Rome, et instantanément elle avait développé une fascination totale pour l’astronomie sphérique, sujet ardu s’il en était. Spontanément, elle s’était rendue à la librairie universitaire de Rome et avait acheté quelques-unes des thèses les plus importantes en la matière. Pour comprendre l’astronomie sphérique, elle avait cependant été obligée de se plonger dans les mystères relativement compliqués des mathématiques. Au cours de ces derniers mois, elle avait fait le tour du monde et avait régulièrement rendu visite aux librairies spécialisées pour trouver d’autres livres traitant de ce sujet.
    D’une manière générale, ces livres étaient restés enfouis dans ses bagages, et ses études avaient été peu systématiques et quelque peu velléitaires jusqu’à ce que par hasard elle soit passée à la librairie universitaire de Miami pour en ressortir avec Dimensions in Mathematics du Dr. L. C. Parnault (Harvard University, 1999). Elle avait trouvé ce livre quelques heures avant d’entamer un périple dans les Antilles. »  Page 11
  • « La lecture du Caribbean Traveller lui avait appris que la Grenade était connue comme la Spice lsland, l’île aux épices, et que c’était un des plus gros producteurs au monde de noix muscade. La capitale s’appelait Saint George’s. L’île comptait 120.000 habitants, mais environ 200.000 autres Grenadiens étaient expatriés aux Etats-Unis, au Canada ou en Angleterre, ce qui donnait une bonne idée du marché du travail sur l’île. Le paysage était montagneux autour d’un volcan éteint, Grand Etang.
    Historiquement, la Grenade était une des nombreuses anciennes colonies britanniques insignifiantes où le capitaine Barbe-Noire avait peut-être, ou peut-être pas, débarqué et enterré un trésor. La scène avait le mérite de faire fantasmer. En 1795, la Grenade avait attiré l’attention politique après qu’un ancien esclave libéré du nom de Julian Fedon, s’inspirant de la Révolution française, y avait fomenté une révolte, obligeant la couronne à envoyer des troupes pour hacher menu, pendre, truffer de balles et mutiler un grand nombre de rebelles. Le problème du régime colonial était qu’un certain nombre de Blancs pauvres s’étaient joints à la révolte de Fedon sans la moindre considération pour les hiérarchies ou les frontières raciales. La révolte avait été écrasée mais Fedon ne fut jamais capturé ; réfugié dans le massif du Grand Etang, il était devenu une légende locale façon Robin des Bois.
    Près de deux siècles plus tard, en 1979, l’avocat Maurice Bishop avait démarré une nouvelle révolution inspirée, à en croire le guide, par the communist dictatorship in Cuba and Nicaragua, mais dont Lisbeth Salander s’était rapidement fait une tout autre image après avoir rencontré Philip Campbell – professeur, bibliothécaire et prédicateur baptiste. Elle était descendue dans sa guesthouse pour ses premiers jours sur l’île. On pouvait résumer ainsi l’histoire : Bishop avait été un leader extrêmement populaire qui avait renversé un dictateur fou, fanatique d’ovnis par-dessus le marché et qui dilapidait une partie du maigre budget de l’Etat dans la chasse aux soucoupes volantes. Bishop avait plaidé pour une démocratie économique et introduit les premières lois du pays sur l’égalité des sexes avant d’être assassiné en 1983 par une horde de stalinistes écervelés, qui depuis séjournaient dans la prison de l’île.
    Après l’assassinat, inclus dans un massacre d’environ cent vingt personnes, dont le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Condition féminine et quelques leaders syndicaux importants, les Etats-Unis étaient intervenus en débarquant sur l’île pour y rétablir la démocratie. Conséquence directe pour la Grenade, le chômage était passé de six à près de cinquante pour cent et le trafic de cocaïne était redevenu la source de revenus la plus importante, toutes catégories confondues. Philip Campbell avait secoué la tête en lisant la description dans le guide de Lisbeth et lui avait donné quelques bons conseils concernant les personnes et les quartiers qu’elle devait éviter une fois la nuit tombée. »  Pages 11 à 13
  • « Inquiet et n’arrivant toujours pas à la joindre, il alla chez elle début janvier s’asseoir sur une marche d’escalier devant son appartement. Il avait apporté un livre et il attendit obstinément pendant quatre heures avant qu’elle arrive, peu avant 23 heures.
    – Salut, Lisbeth, fit-il en refermant son livre. »  Page 16
  • « Elle mémorisa une formule mathématique de trois lignes et referma Dimensions in Mathematics, puis attrapa la clé de sa chambre et son paquet de cigarettes sur la table. »  Page 18
  • « Ses yeux passèrent sur elle sans la reconnaître, avant qu’il aille s’asseoir du côté diamétralement opposé de la terrasse, puis il fixa son regard sur l’eau devant le restaurant.
    Lisbeth Salander haussa un sourcil et examina l’homme qu’elle voyait de profil. Il semblait complètement absent et resta immobile pendant sept minutes. Puis il leva soudain son verre et but trois bonnes gorgées. Il reposa le verre et se remit à fixer l’eau. Un moment plus tard, Lisbeth ouvrit son sac et sortit Dimensions in Mathematics. »  Page 23
  • « Mais quand elle avait ouvert Dimensions in Mathematics, un monde totalement nouveau s’était présenté à elle. En fait les mathématiques étaient un puzzle logique avec des variations à l’infini – des énigmes qu’on pouvait résoudre. L’intérêt n’était pas de solutionner des exemples de calcul. Cinq fois cinq donnait toujours vingt-cinq. L’intérêt était d’essayer de comprendre la composition des règles qui permettaient de résoudre n’importe quel problème mathématique.
    Dimensions in Mathematics n’était pas un manuel strict de mathématiques, mais une version poche d’un pavé de mille deux cents pages sur l’histoire des mathématiques depuis l’Antiquité grecque jusqu’aux tentatives contemporaines pour maîtriser l’astronomie sphérique. Le bouquin était considéré comme une bible, comparable à ce qu’avait un jour signifié l’Arithmétique de Diophante, et qu’il signifiait toujours, pour les mathématiciens sérieux. La première fois qu’elle avait ouvert Dimensions, c’était sur la terrasse de l’hôtel à Grand Anse Beach et elle s’était soudain retrouvée dans un monde enchanté de chiffres, dans un livre écrit par un auteur bon pédagogue mais qui savait aussi surprendre le lecteur avec des anecdotes et des problèmes déroutants. Elle avait pu suivre l’évolution des mathématiques d’Archimède jusqu’aux très contemporains Jet Propulsion Laboratories en Californie. Elle comprenait leurs méthodes pour résoudre les problèmes.
    Elle avait vécu la rencontre avec le théorème de Pythagore (x2+y2=z1), formulé environ cinq cents ans avant J.C, comme une sorte de révélation. Brusquement, elle avait compris le sens de ce qu’elle avait mémorisé dès le collège, à un des rares cours auxquels elle avait assisté. Dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés de l’angle droit. Elle était fascinée par la découverte d’Euclide vers l’an 300 avant J.C, énonçant qu’un nombre parfait est toujours un multiple de deux nombres, dont l’un est une puissance de 2 et l’autre le même nombre à la puissance suivante de 2 moins 1. C’était une amélioration du théorème de Pythagore et elle comprenait l’infinité de combinaisons possibles.
    6= 21 x (22-1)
    28 = 22 x (23-1)
    496 = 24 x (25-1)
    8 128 = 26 x (27-1)
    Elle pouvait poursuivre indéfiniment sans trouver de nombre qui péchait contre la règle. Il y avait là une logique qui plaisait au sens de l’absolu de Lisbeth Salander. Elle avait rapidement et avec un plaisir manifeste assimilé Archimède, Newton, Martin Gardner et une douzaine d’autres mathématiciens classiques.
    Ensuite, elle était arrivée au chapitre de Pierre de Fermat dont l’énigme mathématique, le théorème de Fermat, l’avait décontenancée pendant sept semaines. Ce qui fut certes un délai raisonnable en considérant que Fermat avait poussé des mathématiciens à la folie pendant près de quatre siècles avant qu’un Anglais du nom d’Andrew Wiles arrive, aussi tard qu’en 1993, à résoudre son puzzle.
    Le théorème de Fermat était un postulat d’une simplicité trompeuse.
    Pierre de Fermat était né en 1601 à Beaumont-de-Lomagne dans le Sud-ouest de la France. Ironie de l’histoire, il n’était même pas mathématicien mais magistrat et se consacrait aux mathématiques comme une sorte de passe-temps bizarre. Pourtant, il était considéré comme un des mathématiciens autodidactes les plus doués de tous les temps. Tout comme Lisbeth Salander, il aimait bien résoudre des puzzles et des énigmes. Ce qui semblait l’amuser par-dessus tout était de se gausser d’autres mathématiciens en construisant des problèmes sans se donner la peine de fournir la solution. Le philosophe René Descartes affubla Fermat d’un tas d’épithètes dégradantes alors que son collègue anglais John Wallis l’appelait « ce fichu Français ».
    Dans les années 1630 était sortie une traduction française de l’Arithmétique de Diophante, qui regroupait la totalité des théories formulées par Pythagore, Euclide et autres mathématiciens de l’Antiquité. C’était en travaillant sur le théorème de Pythagore que Fermat, dans une illumination géniale, avait posé son problème immortel. Il formula une variante du théorème de Pythagore. Au lieu de (x2+y2=z2) Fermat transforma le carré en cube (x3+y3 =z3).
    Le problème était que la nouvelle équation ne semblait pas avoir de solutions avec des nombres entiers. Ainsi, moyennant un petit changement théorique, Fermat avait transformé une formule proposant un nombre infini de solutions parfaites en une impasse qui n’en avait aucune. Son théorème était cela justement – Fermat affirmait que nulle part dans l’univers infini des nombres il n’existait de nombre entier où un cube pouvait s’exprimer comme étant la somme de deux cubes et que ceci était la règle pour tous les nombres qui ont une puissance supérieure à 2, c’est-à-dire justement le théorème de Pythagore.
    Les autres mathématiciens eurent vite fait d’être d’accord. Utilisant la méthode d’essais et erreurs, ils purent constater qu’ils ne trouvaient pas de nombre réfutant l’affirmation de Fermat. Le seul problème était que même s’ils faisaient des calculs jusqu’à la fin des temps, ils ne pourraient vérifier tous les nombres existants, et que par conséquent les mathématiciens ne pouvaient pas affirmer que le nombre suivant n’allait pas infirmer le théorème de Fermat. En mathématiques, les affirmations doivent en effet être démontrables mathématiquement et s’exprimer par une formule générale et scientifiquement correcte. Le mathématicien doit pouvoir monter sur un podium et prononcer les mots « il en est ainsi parce que… ».
    Fermat, selon son habitude, se moqua de ses collègues. Dans la marge de son exemplaire de l’Arithmétique, le génie griffonna des hypothèses et termina avec quelques lignes. Cuius rei demonstrationem mirabilem sane detexi hanc marginis exiquitas non caperet. Soit : J’en ai découvert une démonstration merveilleuse. L’étroitesse de la marge ne la contient pas.
    Si son intention était de pousser ses collègues à la folie, il y réussit parfaitement. Depuis 1637, pratiquement tous les mathématiciens qui se respectent ont consacré du temps, parfois beaucoup de temps, à essayer de démontrer la conjecture de Fermat. Des générations de penseurs s’y sont cassé les dents jusqu’à ce qu’Andrew Wiles fasse la démonstration que tout le monde attendait, en 1993. Cela faisait alors vingt-cinq ans qu’il réfléchissait à l’énigme, et les dix dernières années pratiquement à temps plein.
    Lisbeth Salander était sacrement perplexe.
    En fait, la réponse ne l’intéressait pas du tout. C’était la recherche de la solution qui la tenait en haleine. Quand quelqu’un lui donnait une énigme à résoudre, elle la résolvait. Avant de comprendre le principe des raisonnements, elle mettait du temps à élucider les mystères mathématiques, mais elle arrivait toujours à la réponse correcte avant d’ouvrir le corrigé.
    Elle avait donc sorti un papier et s’était mise à griffonner des chiffres après avoir lu le théorème de Fermat. Et, non sans surprise, elle n’avait pas trouvé la solution de l’énigme.
    S’interdisant de regarder le corrigé, elle avait sauté le passage où était présentée la solution d’Andrew Wiles. A la place, elle avait fini la lecture de Dimensions et constaté qu’aucun des autres problèmes formulés dans le livre ne lui posait de difficultés particulières. Jour après jour ensuite, elle s’était repenchée sur l’énigme de Fermat avec une irritation croissante en se demandant quelle « démonstration merveilleuse » Fermat avait pu trouver. Sans cesse, elle s’enfonçait dans de nouvelles impasses. »  Pages 24 à 28
  • « Comme d’habitude, elle s’installa seule à l’extrémité droite du bar et ouvrit un livre bourré d’étranges formules mathématiques, ce qui aux yeux d’Ella Carmichael était un choix de littérature étrange pour une jeune célibataire de son âge. »  Page 28
  • « Lisbeth resta au bar une dizaine de minutes, le nez dans Dimensions. Avant même son adolescence, elle avait compris qu’elle était dotée d’une mémoire photographique et était par conséquent différente de ses camarades de classe. Elle n’avait jamais révélé cette singularité à personne – sauf à Mikael Blomkvist dans un instant de faiblesse. Elle connaissait déjà par cœur le texte de Dimensions et elle continuait à trimballer le livre surtout parce qu’il constituait un lien visuel vers Fermat, comme si le livre était devenu un talisman. »  Page 30
  • « Finalement, elle ferma le livre, monta dans sa chambre et démarra son PowerBook. »  Page 30
  • « Elle avait fait une longue promenade sur la plage et s’était assise à l’ombre de quelques palmiers pour regarder des enfants qui jouaient au foot au bord de l’eau. Elle avait ouvert Dimensions et elle était plongée dans sa lecture quand il était venu s’asseoir quelques mètres seulement devant elle, apparemment sans remarquer sa présence. Elle l’avait observé en silence. Un jeune Black en sandales, pantalon noir et chemise blanche.
    Comme elle, il avait ouvert un livre et s’était plongé dans la lecture. Comme elle, il étudiait un livre de mathématiques – Basics 4. Apparemment concentré sur le sujet, il commença à griffonner sur les pages d’un cahier. Ce n’est qu’au bout de cinq minutes, quand elle toussota, qu’il remarqua sa présence, et il sursauta, effrayé. Il s’excusa de l’avoir dérangée, ramassa son sac et son livre, et il s’apprêtait à quitter l’endroit quand elle lui demanda s’il trouvait les maths difficiles. »  Page 31
  • « C’était prestigieux d’avoir Mikael Blomkvist comme invité à une réception pour la sortie d’un livre ou une soirée privée. D’où cette avalanche d’invitations et de demandes de participation à tel ou tel événement. »  Page 44
  • « A part le fait que Lisbeth Salander connaissait par cœur le Lévitique – l’année précédente, elle avait été amenée à s’intéresser aux châtiments bibliques -, ses connaissances en histoire des religions étaient modestes. »  Page 58
  • « Elle remarqua soudain qu’un vent croissant secouait les feuillages des palmiers du côté du mur devant la plage. La Grenade se trouvait en bordure de Mathilda. Lisbeth suivit le conseil d’Ella Carmichael et mit dans son fourre-tout en nylon l’ordinateur, Dimensions in Mathematics, quelques affaires personnelles et des vêtements de rechange, et le posa à côté du lit. »  Page 61
  • « A Londres, elle avait loupé la correspondance du dernier vol pour la Suède, et avait dû attendre des heures avant qu’on lui trouve une place dans le premier vol du matin.
    Lisbeth se sentait comme un sac de bananes qu’on aurait oublié au soleil pendant un après-midi entier. Elle n’avait qu’un bagage à main, contenant son PowerBook, Dimensions et quelques vêtements bien comprimés. »  Page 75
  • « – Dag Svensson est venu me voir la semaine dernière avec l’ébauche d’un sujet. Je lui ai demandé d’être présent à cette réunion. Tu l’expliqueras mieux que moi, dit Erika en se tournant vers Dag.
    – Le trafic de femmes, dit Dag Svensson. C’est-à-dire l’exploitation sexuelle des femmes. Dans le cas présent, principalement originaires des pays baltes et de l’Europe de l’Est. Pour tout vous dire, je suis en train d’écrire un livre là-dessus et c’est pour cela que j’ai contacté Erika – vu que vous fonctionnez aussi comme maison d’édition.
    Tout le monde sembla trouver cela assez drôle. Les éditions Millenium n’avaient pour l’instant édité qu’un seul livre, en l’occurrence le pavé datant d’un an de Mikael Blomkvist sur l’empire financier du milliardaire Wennerström. Le livre en était à sa sixième édition en Suède et avait aussi été publié en norvégien, en allemand et en anglais, et il était en cours de traduction en français. Ce succès commercial leur paraissait assez incompréhensible compte tenu que l’histoire était déjà archiconnue et avait été dévoilée dans d’innombrables journaux.
    – Notre production livresque n’est pas des plus consistantes, dit Mikael prudemment. »  Page 90
  • « – Sans aucun doute, dit Erika Berger. Mais ça fait un an qu’on discute pour savoir si on se lance réellement dans l’édition. Nous en avons parlé lors de deux conseils d’administration et tout le monde était positif. L’idée est celle d’une politique d’édition limitée à trois ou quatre livres par an – qui en gros ne seront que des reportages sur différents sujets. Des produits journalistiques typiques, autrement dit. Le livre de Dag s’inscrit parfaitement dans cette optique. »  Page 90
  • « – Ce n’est pas un secret. Le sujet est même loin d’être nouveau. Ce qui est nouveau, par contre, c’est que nous avons interrogé une douzaine de Lilya 4-ever. Pour la plupart, ce sont des filles de quinze à vingt ans, elles croupissent dans la misère sociale des pays de l’Est et on les fait venir ici en leur faisant miroiter diverses promesses de boulot, mais au bout du compte elles se retrouvent entre les mains d’une mafia du sexe totalement dénuée de scrupules. Certaines des expériences qu’ont eues ces filles-là font paraître Lilya 4-ever comme un divertissement familial. Et je ne dis pas ça pour dévaloriser le film de Moodysson – il est excellent. Ce que je veux dire, c’est que ces filles ont vécu des trucs qu’on ne peut simplement pas décrire dans un film.
    – D’accord.
    – C’est pour ainsi dire le noyau de la thèse de Mia. Mais pas de mon livre. »  Pages 91 et 92
  • « – Je travaille sur cette histoire depuis trois ans. Le livre va présenter des études d’exemples de michetons. J’ai au moins trois flics, dont un travaille à la Säpo et un aux Mœurs. J’ai cinq avocats, un procureur et un juge. J’épingle aussi trois journalistes dont un a écrit plusieurs textes sur le commerce du sexe. Dans le privé, il s’adonne à des délires de viol avec une prostituée adolescente de Tallinn… et dans ce cas il ne s’agit pas précisément de goût sexuel partagé. J’ai l’intention de donner les noms. Ma documentation est en béton. »  Pages 92 et 93
  • « – Dag veut qu’on publie aussi le livre, dit Erika Berger.
    – Effectivement – je veux que le livre soit publié. Je veux qu’il arrive comme une bombe, et pour l’instant Millenium est le journal le plus crédible et le plus impertinent de la ville. Je vois mal d’autres maisons d’édition oser publier un livre comme celui-ci.
    – Donc, pas de livre, pas d’article, résuma Mikael.
    – Pour ma part, je trouve que ça colle, dit Malou Eriksson.
    – L’article et le livre sont deux choses distinctes. Dans le cas de l’article dans la revue, c’est Mikael le responsable de la publication. En ce qui concerne le livre, c’est l’auteur qui est le responsable.
    – Je sais, dit Dag Svensson. Ça ne m’inquiète pas. Au moment même de la publication du livre, Mia portera plainte contre tous ceux que je nomme. »  Page 93
  • « – C’est pour ça que je travaille encore ici. Le gérant est bon pour un saut périlleux de temps en temps, dit Monika Nilsson.
    Tout le monde rit, sauf Mikael.
    – Oui, Mikael était bien le seul à être assez bête pour devenir responsable de la publication, dit Erika Berger. On prend ce sujet pour mai. Et ton livre sortira dans la foulée
    – Le livre est prêt ? demanda Mikael.
    – Non. J’ai le synopsis du début à la fin, mais la moitié seulement est rédigée. Si vous êtes d’accord pour le publier et que vous me donnez une avance, je peux m’y mettre à plein temps. Quasiment toute la recherche est terminée. Il ne me reste que quelques petits trucs annexes à compléter – en fait seulement des confirmations de ce que je sais déjà – et il faut que je rencontre les michetons que je vais exposer au grand jour.
    – On fera comme avec le livre de Wennerström. Je n’ai jamais compris pourquoi les éditeurs ordinaires exigent dix-huit mois de délai de production pour sortir quelques centaines de pages. Il faut une semaine pour faire la mise en pages — Christer Malm acquiesça de la tête – et deux semaines pour imprimer. On procédera aux confrontations en mars-avril et on résumera sur quinze pages qui seront les dernières. Il nous faut donc le manuscrit bouclé pour le 15 avril pour qu’on ait le temps de passer toutes les sources en revue. »  Pages 94 et 95
  • « – Je n’ai jamais rédigé de contrat d’édition jusqu’à présent, il faut que je voie ça avec notre avocat. Mais je te propose une embauche pendant quatre mois, de février à mai, le temps que tu boucles le projet. Mais sache que nous ne proposons pas de salaires mirobolants.
    – Ça me va. J’ai besoin d’un salaire de base pour pouvoir me concentrer sur le livre à temps plein.
    – Sinon, la règle, c’est fifty-fifty sur les recettes du livre une fois les dépenses payées. Qu’est-ce que tu en dis ? »  Page 95
  • « – Mikael, je tiens à ce que tu sois l’éditeur de ce livre. Elle regarda Dag Svensson. Mikael ne veut pas l’admettre, mais il écrit remarquablement bien et de plus il s’y connaît en recherche. Il passera le moindre mot de ton livre au microscope. Je suis flattée que tu veuilles publier le livre chez nous, mais sache qu’on a des problèmes assez particuliers à Millenium. On a un certain nombre d’ennemis qui ne souhaitent que de nous voir mettre les pieds dans le plat. Quand on relève la tête et qu’on publie quelque chose, il faut que ça soit impeccable à cent pour cent. On ne peut pas se permettre autre chose. »  Page 96
  • « Ce fut Erika qui finit par orienter la conversation sur le sujet dont ils étaient censés discuter. Mia Bergman alla chercher une copie de sa thèse qu’elle posa sur la table devant Erika. Le titre était pour le moins ironique — Bons baisers de Russie, allusion évidente au 007 classique d’Ian Fleming. Le sous-titre l’était moins : Trafic de femmes, criminalité organisée et mesures prises par les autorités.
    – Faites bien la distinction entre ma thèse et le livre qu’écrit Dag, dit-elle. Le livre de Dag est la version d’un agitateur qui se polarise sur les profiteurs du trafic de femmes. Ma thèse, elle, est constituée de statistiques, d’études sur le terrain, de textes de lois et d’une analyse du comportement de la société et des tribunaux vis-à-vis des victimes. »  Pages 102 et 103
  • « Ensuite, elle ouvrit les cartons qu’elle avait apportés de Lundagatan et tria des livres, des journaux, des coupures et de la doc accumulée dans ses recherches, qu’elle devrait sans doute jeter. »  Page 108
  • « L’assemblée put sans difficulté constater que Millenium avait une assise économique stable comparée à la période de crise qui avait frappé l’entreprise deux ans plus tôt. Le compte de résultat faisait état d’un excédent de 2,1 millions de couronnes, dont 1 million constitué par les recettes du livre de Mikael Blomkvist sur l’affaire Wennerström. »  Page 114
  • « – Depuis le jour de ma naissance, j’ai été propriétaire d’une chose ou d’une autre. Et je passe mes journées à diriger un groupe où il y a plus d’intrigues que dans un roman d’amour grand public. Quand j’ai commencé à siéger dans votre conseil, c’était pour remplir des devoirs auxquels je ne pouvais pas me dérober. Mais je vais vous dire une chose : au cours de ces dix-huit derniers mois j’ai découvert que j’aime mieux siéger dans ce conseil d’administration que dans tous les autres réunis. »  Page 117
  • « Pour la Pentecôte un an auparavant, et après des mois sans y être allé, Mikael avait passé un moment dans sa cabane de Sandhamn rien que pour avoir la paix, s’asseoir face à la mer et lire un polar. »  Page 125
  • « Elle réfléchit un moment, prit ensuite le téléphone et appela son mari.
    – C’est moi. Qu’est-ce que tu fais, mon chéri ?
    – J’écris.
    Lars Beckman n’était pas seulement artiste plasticien ; il était surtout spécialiste en histoire de l’art et auteur de plusieurs livres sur le sujet. Il participait régulièrement au débat public et de grosses sociétés d’architectes le consultaient souvent. Les six derniers mois, il avait travaillé sur l’importance de la décoration artistique des bâtiments et la question du bien-être éprouvé par les gens dans certains bâtiments et pas dans d’autres. Le livre avait pris la tournure d’un pamphlet sur le fonctionnalisme qui, de l’avis d’Erika, allait faire des vagues dans le débat esthétique. »  Page 142
  • « Ils échangèrent des bisous au téléphone puis Erika appela Mikael Blomkvist. Il se trouvait chez Dag Svensson et Mia Bergman à Enskede, ils finissaient de faire le point sur quelques détails pas clairs dans le livre de Dag. »  Page 143
  • « Holger Palmgren avait les blancs, il avait fait une ouverture sicilienne dans les règles. Il avait réfléchi très longuement avant chaque coup. Quels que fussent les handicaps physiques à la suite de son attaque, son acuité intellectuelle fonctionnait en tout cas parfaitement
    Lisbeth Salander était plongée dans un livre sur un sujet aussi saugrenu que le calibrage de fréquence des radiotélescopes en état d’apesanteur. Elle avait mis un coussin sous ses fesses pour arriver à une hauteur acceptable devant la table. Quand Palmgren avait bougé son pion, elle avait levé les yeux et déplacé une pièce apparemment sans la moindre réflexion, puis elle était retournée à son livre. »  Pages 170 et 171
  • « Il regarda sa montre et réalisa qu’il était déjà 21 heures. Mikael Blomkvist fut tout aussi surpris de découvrir quelqu’un à la rédaction.
    – Eh ben, tu fais des heures sup ? Salut Micke. Moi, à force de bosser sur mon livre, je ne vois pas l’heure passer. Qu’est-ce qui t’amène ?
    – Je passe juste chercher un livre que j’ai oublié. Tout se passe comme tu veux ? »  Page 174
  • « Elle tria le disque dur par dates avec les documents les plus anciens en haut, et nota que Mikael avait surtout occupé ses derniers mois à un dossier intitulé [DAGSVENSSON] et qui était manifestement un projet de livre. »  Page 179
  • « Elle ouvrit l’étui à cigarettes que Mimmi lui avait offert, alluma une Marlboro light et consacra le reste de la soirée à la lecture.
    Vers 21 heures elle avait terminé la thèse de Mia Bergman. Elle se mordit pensivement la lèvre inférieure.
    A 22 h 30, elle avait fini le livre de Dag Svensson. »  Page 179
  • « Il maîtrisait son manuscrit mais, pour la première fois depuis qu’il avait initié ce projet, il ressentait un vague doute. Il se demandait s’il aurait pu louper un détail essentiel.
    Zala.
    Jusque-là, il avait été impatient de terminer le manuscrit et de voir le livre publié. »  Page 180
  • « Il avait de nouveau contacté le journaliste Per-Åke Sandström, qu’il avait l’intention de balancer sans états d’âme dans son livre. A ce stade, Sandström avait commencé à comprendre le sérieux de la situation. Il avait supplié Dag Svensson d’avoir pitié de lui. »  Page 181
  • « Elle n’était pas sûre, mais un test de grossesse de la pharmacie trancherait.
    Elle se demandait si c’était vraiment le bon moment.
    Elle allait avoir trente ans. Dans un mois, elle soutiendrait sa thèse. Docteur Bergman ! Elle sourit de nouveau et décida de ne rien dire à Dag avant d’être sûre, et peut-être même d’attendre qu’il ait fini son livre et qu’elle-même fête sa thèse. »  Page 191
  • « On aurait dit une énorme raie manta qui se traînait sur le sol. Elle avait un dard comme un scorpion.
    Une chose était sûre. La créature n’était pas de ce monde. Elle n’était décrite dans aucun livre connu sur la faune. C’était un monstre sorti tout droit des enfers. »  Page 201
  • « Elle venait de sortir un livre en gestation pendant au moins dix ans et qui abordait le curieux sujet de la vision que le monde des médias avait des femmes. »  Page 205
  • « Ce soir, il s’agissait d’une fête privée et les invités étaient avant tout des gens ayant d’une manière ou d’une autre apporté leur contribution au livre. »  Page 205
  • « Dag Svensson ne s’était pas montré. Mikael était seul à peaufiner son manuscrit. Ils avaient fini par déterminer que le livre ferait deux cent quatre-vingt-dix pages en douze chapitres. Dag Svensson avait livré la version finale de neuf des douze, et Mikael Blomkvist avait épluché chaque mot et lui avait retourné les textes pour qu’il les clarifie ou les reformule selon ses indications
    Mikael considérait cependant Dag Svensson comme un écrivain très doué et sa contribution se limitait à des notes dans la marge. Il avait même du mal à trouver des endroits où sévir. Au cours des semaines où la pile du manuscrit avait grandi sur le bureau de Mikael, ils n’avaient été en désaccord total qu’au sujet d’un seul passage d’environ une page, que Mikael voulait supprimer et que Dag avait défendu avec force arguments. »  Page 213
  • « Bref, le livre que Millenium s’apprêtait à envoyer à l’imprimerie était costaud et Mikael était convaincu qu’on allait en parler. »  Page 214
  • « Le livre était plus qu’un reportage – c’était une déclaration de guerre. Mikael sourit calmement. Dag Svensson avait presque quinze ans de moins que lui mais Mikael reconnaissait facilement la passion qu’il avait eue lui-même un jour quand il était parti en croisade contre les journalistes économiques minables et avait pondu un livre à scandale que certaines rédactions ne lui avaient toujours pas pardonné.
    Le problème était que le livre de Dag Svensson devait tenir la route jusqu’au bout. Le journaliste qui redresse ainsi la tête doit être à cent pour cent sûr du terrain sur lequel il s’avance, sinon mieux vaut renoncer à publier. »  Page 214
  • « Il travailla encore trois quarts d’heure avant de rassembler ses feuillets et d’aller poser le chapitre sur le bureau d’Erika afin qu’elle le lise. Dag Svensson avait promis de mailer la version finale des trois chapitres restants le lendemain matin, ce qui donnerait à Mikael la possibilité de les relire pendant le week-end. Une réunion était programmée le mardi après Pâques, où Dag, Erika, Mikael et Malou se retrouveraient pour donner le feu vert à la version finale du livre, mais aussi aux articles de Millenium. »  Page 214
  • « Mikael n’avait même pas lancé d’appel d’offres – il avait décidé de faire confiance une nouvelle fois à Hallvigs Reklam à Morgongåva, l’imprimeur de son livre sur l’affaire Wennerström, qui proposait un prix et un service incomparables dans la branche. »  Page 215
  • « – Merde. J’ai promis de le retrouver à la rédaction demain matin avec les photos et les illustrations qu’on veut mettre dans le livre. Christer devait y jeter un coup d’œil pendant le weekend. Mais Mia vient de décréter qu’elle veut aller voir ses parents en Dalécarlie pour Pâques et leur montrer sa thèse. Ce qui fait qu’on partira tôt demain matin. »  Page 221
  • « – Je bute sur un truc que je voudrais vérifier avant que le livre passe à l’impression. »  Page 222
  • « – Il ne faut jamais mésestimer les petits doigts, dit Mikael. Mais franchement… on ne peut plus repousser la deadline à ce stade. La date a été retenue à l’imprimerie et le livre doit sortir en même temps que Millenium. »  Page 222
  • « – De quoi voudrais-tu parler ? demanda-t-il.
    – Je voudrais te parler du livre que tu as l’intention de publier chez Millenium. »  Page 223
  • « – Et qu’est-ce qui te fait croire que j’ai l’intention de publier un livre chez Millenium ? demanda Dag Svensson. »  Page 223
  • « Annika avait fait son droit et Mikael la considérait comme la plus douée des deux. Elle avait traversé ses études le vent en poupe, passé quelques années dans un tribunal rural et ensuite comme assistante d’un des avocats les plus célèbres de Suède avant de démissionner et d’ouvrir son propre cabinet. Annika s’était spécialisée dans le droit de la famille, ce qui peu à peu s’était transformé en un projet d’égalité. Elle s’était engagée comme avocate de femmes maltraitées, avait écrit un livre sur ce sujet et était devenue un nom respecté parmi les féministes. Pour couronner le tout, elle s’était engagée politiquement au côté des sociaux-démocrates, ce qui amenait Mikael à la taquiner et à la traiter d’opportuniste. »  Page 225
  • « – Le sujet en question parle de trafic de femmes et de violence à l’égard des femmes. Tu travailles sur la violence à l’égard des femmes et tu es avocate. Je sais que tu ne t’occupes pas de la liberté de la presse, mais j’aimerais beaucoup que tu lises le texte avant qu’on imprime. Il s’agit à la fois d’articles dans un numéro du journal et d’un livre, ça fait pas mal de choses à lire. »  Page 226
  • « – D’accord, dit Christer. Mais tu décris ces meurtres comme de véritables exécutions. Si j’ai bien compris ce qu’essaie de dire Dag Svensson dans son livre, il s’agit de types pas particulièrement futés. Sont-ils capables de commettre un double meurtre et de s’en tirer ? »  Pages 241 et 242
  • « – Je crois que Dag aurait voulu qu’on publie son histoire.
    – Et je trouve qu’on devrait le faire. Le livre, sans hésiter. Mais la situation en ce moment est telle que nous devons repousser la publication. »  Page 243
  • « – Tu prévoyais des jours de congé pour Pâques, Malou ? demanda-t-elle. Tu peux les oublier. Voici ce qu’on va faire… Malou, toi, moi et Christer on va cogiter pour pondre un numéro complètement nouveau sans Dag Svensson. On verra si on peut dégager quelques textes qu’on avait prévus pour juin. Mikael… tu disposes de combien de chapitres finis du livre de Dag Svensson ?
    – J’ai la version finale de neuf chapitres sur douze. J’ai l’avant-dernière version des chapitres X et XI. Dag s’apprêtait à m’envoyer par mail les versions finales – je vais vérifier ma boîte – mais je n’ai que des bribes du chapitre XII qui est le dernier. C’est là qu’il devait résumer et tirer des conclusions.
    – Mais toi et Dag, vous aviez discuté de tous les chapitres. – Je sais ce qu’il avait l’intention d’écrire, si c’est ça que tu veux dire
    – Bon, tu vas t’attaquer aux textes – le livre et l’article. Je veux savoir la quantité qui manque et si nous pouvons reconstruire ce que Dag n’a pas eu le temps de livrer. Est-ce que tu peux faire une estimation précise dans la journée ? »  Pages 243 et 244
  • « Pour l’heure, il fallait qu’il réexamine le livre aussi bien que les articles d’un œil nouveau, sachant désormais que l’auteur était mort et ne pouvait plus répondre aux questions pointues.
    Il devait prendre une décision quant à la publication du livre, et déterminer aussi si quelque chose dans le matériau pouvait constituer le mobile du meurtre. »  Pages 260 et 261
  • « Il avait passé l’après-midi à essayer de déterminer le destin du livre inachevé de Dag Svensson. »  Page 277
  • « Dag avait laissé le manuscrit d’un livre au contenu explosif. Il avait bossé plusieurs années à récolter des données et à trier des faits, une tâche dans laquelle il avait investi toute son âme et qu’il n’aurait jamais l’occasion de mener à bien. »  Page 278
  • « C’était maintenant à Mikael et à Erika de terminer le travail de Dag sur le livre, mais aussi de répondre aux questions du qui et du pourquoi
    – Je peux reconstruire le texte, dit Mikael. Malou et moi, on doit reprendre le livre ligne par ligne et y ajouter nos éléments de recherche pour arriver à répondre aux questions. En gros, on n’a qu’à suivre les notes de Dag, mais on a des problèmes dans les chapitres IV et V qui sont principalement basés sur les interviews de Mia, et là, on ignore tout simplement les sources. A quelques exceptions près cependant, je crois qu’on peut utiliser les références dans sa thèse comme source primaire.
    – Il nous manque le dernier chapitre.
    – C’est vrai. Mais j’ai le brouillon de Dag et on en a parlé tant de fois que je sais parfaitement ce qu’il avait l’intention de dire. Je propose qu’on le mette en postscriptum où je commenterai aussi son raisonnement.
    – D’accord. Mais je veux voir avant de valider quoi que ce soit. On ne peut pas lui prêter des paroles comme ça.
    – Ne te fais pas de soucis. J’écris le chapitre comme une réflexion personnelle signée de mon nom. Il sera clair que c’est moi qui écris et pas lui. Je raconterai pour quelle raison il a commencé à travailler sur ce livre et quelle sorte d’homme il était. Et je terminerai en récapitulant ce qu’il m’a dit au cours d’au moins une douzaine d’entretiens ces derniers mois. Je peux aussi citer pas mal de passages de son brouillon. Ça peut devenir quelque chose de très respectable.
    – Merde… c’est dingue l’envie que j’ai de publier ce livre, dit Erika. »  Pages 278 et 279
  • « – Si ce n’est pas l’œuvre d’un dément, il doit y avoir un mobile. Et plus j’y pense, plus j’ai l’impression que ce manuscrit est un putain de mobile.
    Mikael montra la liasse de papiers sur le bureau d’Erika. Erika suivit son regard. Puis leurs yeux se rencontrèrent.
    – Il n’y a pas forcément un lien avec le livre proprement dit. Ils ont peut-être trop fouiné et réussi à… je ne sais pas, moi. Quelqu’un s’est senti menacé.
    – Et a engagé un tueur. Micke, ces choses-là se passent dans les films américains. Ce livre parle des michetons. Il met en cause nommément des flics, des hommes politiques, des journalistes… Ce serait donc l’un d’eux qui a tué Dag et Mia ? »  Page 281
  • « – Comment se fait-il que vous vous soyez rendu chez Svensson et Bergman si tard le soir ?
    – Ce n’est pas un détail, c’est tout un roman, fit Mikael avec un sourire fatigué. »  Pages 281 et 282
  • « Mikael expliqua le contenu du livre à venir de Dag Svensson et le lien éventuel avec les meurtres qu’Erika et lui avaient envisagé. »  Page 282
  • « – Non, répondit Erika Berger. Nous avons consacré la journée à arrêter le travail en cours sur le prochain numéro. Nous publierons très probablement le livre de Dag Svensson, mais uniquement lorsque nous saurons ce qui s’est passé et, dans l’état actuel des choses, le livre doit être retravaillé. »  Page 283
  • « Reste cependant que le contenu du livre de Dag Svensson est secret jusqu’à ce qu’il soit imprimé. Nous ne tenons donc pas à ce que le manuscrit arrive aux mains de la police, surtout que nous nous apprêtons à nommer des policiers. »  Page 283
  • « Ensuite il inspecta les étagères une par une, en sortant des livres et en les feuilletant rapidement, et en vérifiant qu’il n’y avait pas quelque chose de caché derrière. Une bonne demi-heure plus tard, il remit le dernier volume dans la bibliothèque. Sur la table à manger se trouvait maintenant une petite pile de livres qui pour une raison ou une autre l’avaient fait réagir. Il enclencha le dictaphone et parla.
    « De la bibliothèque du séjour. Un livre de Mikael Blomkvist, Le Banquier de la mafia. Un livre en allemand intitulé Der Staat und die Autonomen, un livre en suédois intitulé Terrorisme révolutionnaire ainsi que le livre anglais Islande Jihad. »
    Il ajouta machinalement le livre de Mikael Blomkvist, compte tenu que l’auteur avait été mentionné dans l’enquête préliminaire. Les trois autres semblaient plus obscurs. Jerker Holmberg ignorait totalement si les meurtres avaient une quelconque relation avec une activité politique – il n’avait en sa possession aucun élément indiquant que Dag Svensson et Mia Bergman avaient été politiquement engagés – et ces livres pouvaient simplement exprimer un intérêt général pour la politique ou même s’être trouvés sur les rayons parce que nécessaires à un travail journalistique. En revanche il se dit que s’il y avait deux cadavres dans un appartement avec des bouquins sur le terrorisme politique, il y avait tout lieu de noter le fait. Les livres furent donc fourrés dans le sac de voyage d’objets saisis. »  Pages 295 et 296
  • « Là non plus il ne trouva pas de portable.
    Ce qui était étrange avec le chien, c’est qu’il n’aboyait pas, mon cher Watson.
    Il nota dans le compte rendu de saisie que, pour l’instant, un ordinateur semblait manquer. »  Page 299
  • « Il avait trié le matériel par terre dans le séjour. Le samedi, lui et Malou avaient passé huit heures à passer en revue les e-mails, les notes, les griffonnages dans les blocs-notes et surtout les textes du livre à venir. »  Page 312
  • « La liste de noms était composée exclusivement d’hommes qui étaient soit des clients de prostituées, soit des maquereaux et qui figuraient dans le livre. »  Page 315
  • « Ils avaient aussi discuté de l’aspect purement pratique de la publication du livre de Dag Svensson. »  Page 315
  • « – D’accord, dit Malou. Nous avons le manuscrit sous contrôle. Mais nous n’avons pas trouvé la moindre trace du meurtrier de Dag et Mia.
    – Ça peut être l’un des noms sur le mur, dit Mikael.
    – Ça peut être quelqu’un qui n’a rien à voir avec le livre. Ou ça peut être ta copine. »  Page 316
  • « Il réalisa tout à coup que son iBook était rempli de correspondance avec Dag Svensson, de différentes versions du livre de Dag et en plus d’une copie électronique de la thèse de Mia Bergman. »  Page 321
  • « – Et rien de tout ça ne colle vraiment. C’est Blomkvist qui a avancé la théorie que le couple d’Enskede a été tué à cause du livre que Dag Svensson était en train d’écrire. »  Page 351
  • « MIKAEL BLOMKVIST EUT UNE IMPRESSION de déjà vu en examinant la liste de suspects qu’il avait dressée avec Malou pendant le week-end. Il y avait là trente-sept personnes que Dag Svensson malmenait sans pitié dans son livre. »  Page 355
  • « – Et on fera comment pour les décortiquer ?
    – Je vais me concentrer sur les vingt et un michetons nommément cités dans le livre. Ils ont plus à perdre que les autres. Je vais emboîter le pas à Dag et leur rendre visite un à un. »  Pages 355 et 356
  • « – Non, évidemment pas. On a ses empreintes digitales. Mais jusqu’à maintenant, on a réfléchi à se rendre malade sur un mobile qu’on ne trouve pas. Je voudrais qu’on raisonne sur d’autres pistes éventuelles. Est-ce que d’autres personnes ont pu être mêlées ? Est-ce que ça a malgré tout quelque chose à voir avec le livre sur le commerce du sexe qu’écrivait Dag Svensson ? Blomkvist a raison quand il dit que plusieurs personnes mentionnées dans le livre ont des motifs de tuer. »  Page 382
  • « Elle se souvenait de Miåås comme d’une remplaçante pénible en maths qui s’était entêtée à lui poser une question à laquelle elle avait déjà répondu correctement, mais faux à en croire le manuel. En réalité, le manuel se trompait, ce qui, de l’avis de Lisbeth, aurait dû être évident pour tout le monde. Mais Miåås s’était de plus en plus entêtée et Lisbeth était devenue de moins en moins disposée à discuter la question. Pour finir, elle était restée sans bouger, la bouche formant un mince trait avec la lèvre inférieure poussée en avant jusqu’à ce que Miåås, totalement frustrée, la prenne par l’épaule et la secoue pour attirer son attention. Lisbeth avait riposté en lançant son livre à la tête de Miåås, d’où un certain désordre. »  Pages 410 et 411
  • « Elle fit un tour silencieux au grenier où elle tâtonna entre tous les cadenas jusqu’à ce qu’elle trouve le box de Bjurman. Il avait entreposé là de vieux meubles, une armoire avec des vêtements devenus superflus, des skis, une batterie de voiture, des cartons avec des livres et d’autres vieilleries. »  Page 434
  • « Sonja Modig passa trois heures devant le bureau de Dag Svensson, aidée dans sa tâche par la secrétaire de rédaction Malou Eriksson, d’une part pour comprendre de quoi parlaient le livre et l’article de Dag Svensson, d’autre part pour naviguer dans son matériel de recherche. »  Page 458
  • « SONJA MODIG AVAIT ALLUMÇ l’ordinateur de Dag Svensson et passé la soirée à dresser l’inventaire du contenu du disque dur et des ZIP. Elle resta jusqu’à 22 h 30 à lire le livre de Dag Svensson.
    Elle se rendit compte de deux choses. Premièrement, elle découvrit que Dag Svensson était un brillant écrivain dont la prose était fascinante d’objectivité quand il décrivait les mécanismes du commerce du sexe. »  Page 464
  • « Le livre constituait une raison de tuer. »  Page 464
  • « – D’accord. Qu’est-ce que nous dit l’horaire ? Peu après 20 heures, Dag Svensson appelle Mikael Blomkvist et fixe un rendez-vous pour plus tard dans la soirée. A 21 h 30, Svensson appelle Bjurman. Peu avant la fermeture à 22 heures, Salander achète des cigarettes dans le bureau de tabac d’Enskede. Peu après 23 heures, Mikael Blomkvist et sa sœur arrivent à Enskede et à 23 h 11, il appelle SOS-Secours.
    – C’est bien ça, Miss Marple. »  Page 467
  • « Il avait ressenti une vague de soulagement et d’espoir — Svensson était mort et avec lui peut-être aussi le livre sur le trafic de femmes dans lequel ce type avait l’intention de le dénoncer comme délinquant sexuel. »  Page 471
  • « Si Dag Svensson travaillait sur un livre où il allait être nommé comme violeur avec des tendances pédophiles, alors ce n’était pas invraisemblable que la police commence à fouiner dans ses petits écarts. Bon Dieu… il pourrait être suspecté pour les meurtres. »  Page 471
  • « Il ignorait où en était le travail avec le livre. »  Page 472
  • « – J’ai l’intention de rendre compte de détails du livre sur le commerce du sexe que Dag Svensson était en train de terminer. Le seul micheton que je vais nommer, c’est toi. »  Page 473
  • « Les mecs pouvaient être grands comme des maisons et bâtis en granit, mais leurs couilles étaient toujours au même endroit. Et son coup de pied fut si pur qu’il devrait être noté dans le Livre Guinness des records. »  Page 507
  • « – Il faut aussi que je puisse me regarder dans la glace. Voilà ce qu’on va faire… Vous allez travailler avec notre collaboratrice Malou Eriksson. Elle connaît parfaitement le matériel et elle a la compétence requise pour déterminer où passe la limite. Elle aura pour mission de vous guider dans le livre de Dag Svensson, dont vous avez déjà une copie. Le but sera de faire un inventaire compréhensible des personnes qu’on peut considérer comme des suspects potentiels. »  Page 525
  • « Elle lut le journal intime de Holger Palmgren avec des sentiments très mitigés. Il y avait deux carnets de notes reliés. Il avait commencé ses notes quand elle avait quinze ans et venait de fuguer de sa deuxième famille d’accueil, un couple âgé à Sigtuna dont le mari était sociologue et la femme auteur de livres pour enfants. »  Page 532
  • « – D’accord, dit-il. Je n’ai pas le choix. Tu me promets que mon nom ne sera pas mentionné dans Millenium et je te dis qui est Zala. Et pour cela j’exige d’être protégé, en tant que source.
    Il tendit la main. Mikael la serra. Il venait de promettre de dissimuler une infraction à la loi, ce qui en soi ne lui faisait ni chaud ni froid. Il avait seulement promis que lui-même et le journal Millenium n’écriraient rien sur Björck. Dag Svensson avait déjà écrit toute l’histoire de Björck dans son livre. Et le livre de Dag Svensson serait publié. Mikael était fermement décidé à veiller là-dessus. »  Page 543
  • « Ne tenant pas en place, il chercha quelque chose à lire sur les étagères de Lundin. Malheureusement, la veine intellectuelle de Lundin laissait pas mal à désirer, et il dut se contenter d’une collection de vieilles revues de moto, de magazines pour hommes et de polars malmenés du genre qui ne l’avait jamais fasciné. »  Page 571
  • « – J’ai une grande confiance en sa capacité de retomber sur ses pieds. Elle vit peut-être chichement, mais c’est une battante. Pas tout à fait chichement. Elle a volé près de 3 milliards de couronnes. Elle ne crèvera pas de faim. Tout comme Fifi Brindacier, elle a un coffre plein de pièces d’or. »  Page 585
  • « Il monta l’escalier, en lisant les plaques sur les portes à chaque étage. Aucun nom ne fit écho dans sa tête. Puis il arriva au dernier étage et lut V. Kulla sur la porte.
    Mikael se tapa la main sur le front. Villa Villerkulla, la maison de Fifi Brindacier ! »  Page 603
  • « A Millenium, l’alarme se déclenchait si personne ne pianotait le bon code de quatre chiffres dans les trente secondes, puis débarquaient quelques malabars d’une société de sécurité.
    Sa première impulsion fut de refermer la porte et de quitter rapidement les lieux. Mais il resta comme figé.
    Quatre chiffres. Taper le bon code par hasard était totalement impossible.
    25-24-23-22…
    Foutue Fifi Brinda… »  Page 604
  • « Irene Nesser était maquillée plus discrètement que Lisbeth Salander. Elle avait un collier ridicule et elle lisait Crime et Châtiment, trouvé chez un bouquiniste quelques rues plus au nord. Elle prenait son temps et tournait régulièrement les pages. Elle avait commencé sa surveillance vers midi et elle ignorait complètement à quelle heure la boîte était relevée en général, si c’était quotidiennement ou peut-être toutes les deux semaines, si elle était déjà relevée pour aujourd’hui ou si quelqu’un allait venir. »  Page 620
  • « Dans la marge de son exemplaire de l’Arithmétique, Pierre de Fermat avait griffonné : J’en ai découvert une démonstration merveilleuse. L’étroitesse de la marge ne la contient pas. Le carré s’était transformé en cube (x3 + y3 = z3), et les mathématiciens avaient passé des siècles à essayer de résoudre l’énigme de Fermat. Pour enfin y arriver, à la fin du XX siècle, Andrew Wiles s’était battu pendant dix ans, en utilisant les logiciels les plus performants du monde. »  Page 626
  • « Il lui rappelait beaucoup trop Mikael Blomkvist – un insupportable sauveur du monde qui s’imaginait pouvoir changer les choses en publiant un livre. »  Page 637
5 étoiles, G

Geisha

Geisha d’Arthur Golden.

Éditions Le Livre de Poche no 14794, publié en 2002,  574 pages

Roman d’Arthur Golden paru initialement en 1997 sous le titre « Memoirs of A Geisha ».

1929 au Japon, Chiyo a neuf ans. Elle et sa sœur Satsu sont vendues par leur père et envoyées à Kyoto. Satsu se retrouve dans une maison close alors que Chiyo, avec ses yeux d’un gris translucide, est envoyée dans un okiya où elle y sera formée pour devenir une geisha. Chiyo y apprendra entre autres le maintien, le chant, la danse et la conversation. Sa route sera longue et jonchée de trahisons et d’obstacles. Elle se heurtera à l’hostilité et à la cruauté d’Hatsumomo l’héritière de l’okiya et geisha très en vogue. Tiraillée entre le devoir, l’obéissance, l’argent et la liberté Chiyo va traverser plusieurs épreuves dans cet univers impitoyable pour devenir la geisha Sayuri. De plus, elle devra survivre pendant la seconde guerre mondiale pendant laquelle les salons de thé seront fermés et où l’existence des geishas sera rythmée par le travail en usine.

Magnifique roman, sous forme de mémoire, qui dépeint la dure réalité de la vie des geishas. Cette œuvre nous fait découvrir cet univers secret et particulier tout en nous tenant en haleine du début à la fin. Elle nous amène aussi à vivre un voyage dans le temps et à découvrir la culture japonaise. Mais surtout, elle nous plonge dans l’intimité et dans les pensées d’une jeune femme forte. Le personnage de Chiyo est très réussi, il est tout en nuance ce qui nous le rend très attachant. Nous suivons avec intérêt sa vie à travers les difficultés qui se présentent à elle mais aussi à travers ses déceptions, ses joies et ses peurs. Le point fort, outre l’histoire, est le style littéraire et les belles descriptions d’Arthur Golden, qui nous font voyager dans la vie de Kyoto de la première moitié du vingtième siècle. C’est un livre d’une grande beauté par sa poésie et surtout par l’histoire de cette petite fille qui fait face à son destin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 11 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Elle passait sa vie dans cette pièce, assise à la table, généralement avec un livre de comptes. Elle rangeait ces petits livres dans une bibliothèque qui se trouvait devant elle, et dont les portes demeuraient ouvertes. »  Page 78
  • « Je m’attendais à quelque chose de grandiose, mais cet endroit se révéla ne compter que quelques pièces sombres, au deuxième étage de notre école. Il y avait là des tatamis, des bureaux, des livres de comptes. »  Page 91
  • « — Ah oui ! Eh bien moi je ne la trouve pas si jolie. Un jour, j’ai vu un cadavre, qu’on avait repêché dans le fleuve : sa langue était de la même couleur que les yeux de Chiyo.
    — Peut-être es-tu trop jolie pour déceler la beauté chez les autres, dit Awajiumi, qui ouvrait un livre de comptes et prenait son crayon. Enfin, inscrivons cette petite fille. Voyons… Chiyo, c’est ça ? Dis-moi ton nom en entier, Chiyo, et dis-moi où tu es née. »  Page 93
  • « — Quand tu commenceras à travailler en tant que geisha, tu rembourseras ce kimono à l’okiya, avec toutes tes autres dettes : tes repas, tes cours, tes frais médicaux, si tu tombes malade. C’est toi qui paieras tout ça. Pourquoi Mère passe-t-elle ses journées à inscrire des chiffres dans des petits livres, d’après toi ? Tu devras même rembourser l’argent que nous avons dépensé pour faire ton acquisition. »  Page 117
  • « — Tu sais, Chiyo, aller dans la vie en trébuchant n’est pas le meilleur moyen d’avancer. Tu dois savoir agir au bon moment. Une souris qui veut duper un chat ne sort pas de son trou n’importe quand. Tu sais lire ton almanach ?
    Avez-vous déjà vu un almanach ? Ces livres sont remplis de caractères obscurs, de tableaux compliqués. Les geishas sont très superstitieuses, je l’ai dit. Mère, Tatie, la cuisinière, les servantes, prenaient rarement une décision sans consulter leur almanach, même s’il s’agissait d’un acte aussi banal que l’achat d’une paire de chaussures. Quant à moi, je n’avais jamais utilisé d’almanach.
    — Ça ne m’étonne pas qu’il te soit arrivé autant de malheurs, fit observer Mameha. Tu as essayé de t’enfuir sans voir si le jour était propice ou pas, exact ?
    Je lui racontai que ma sœur avait décidé du jour de notre évasion. Mameha voulut savoir si je me souvenais de la date. Je finis par m’en souvenir en regardant l’almanach avec elle. C’était en 1929, le dernier mardi d’octobre, quelques mois après qu’on nous eut arrachées à notre foyer, Satsu et moi.
    Mameha demanda à sa servante d’apporter un almanach de cette année-là. Après m’avoir demandé mon signe – le singe – elle passa un certain temps à vérifier, puis à revérifier des données sur divers tableaux, de même que les aspects généraux concernant mon signe pour le mois en question. Finalement elle me lut les prévisions :
    — « Période particulièrement peu favorable. Ne pas utiliser d’aiguilles, ne consommer que les aliments habituels, ne pas voyager. »
    Elle s’interrompit pour me regarder.
    — Tu as vu ? Voyager. Ensuite il y a la liste des choses que tu dois éviter… Voyons… prendre un bain pendant l’heure du coq, acheter des vêtements, « se lancer dans de nouvelles entreprises » et puis, écoute ça, « changer de lieu de résidence ».
    Là-dessus Mameha referma le livre et me regarda.
    — As-tu pris garde à une seule de ces choses ?
    La plupart des gens ne croient pas à ce genre de prévisions. Mais si j’avais moi-même eu des doutes, ceux-ci eussent été balayés par l’horoscope de Satsu pour la même période. Après m’avoir demandé le signe de ma sœur, Mameha étudia les prévisions la concernant.
    — Bien, dit-elle, au bout d’un petit moment. Voilà ce qu’il y a écrit : « Jour propice à des changements mineurs. » Ce n’est peut-être pas le jour rêvé pour s’évader, mais c’est tout de même la date la plus favorable de cette semaine-là et de la suivante.
    Ensuite venait une nouvelle surprenante.
    — « Un bon jour pour voyager dans le sens de la Chèvre », m’annonça Mameha.
    Elle alla chercher une carte, trouva Yoroido. Mon village était au nord-est de Kyoto, orientation correspondant au signe de la Chèvre. Satsu avait consulté son almanach ! – sans doute pendant les quelques minutes où elle m’avait laissée seule, dans cette pièce, sous l’escalier du Tatsuyo. Elle avait eu raison de le faire, car elle s’était évadée, et moi pas. »  Pages 185 à 187
  • « Mameha consulta à nouveau l’almanach à mon bénéfice. Elle sélectionna plusieurs dates, durant les semaines à venir, propices à des changements notables. »  Page 187
  • « — J’aimerais en savoir un peu plus sur la dette de Chiyo, reprit-elle finalement.
    — Je vais vous chercher les livres de comptes, dit Mère. »  Page 198
  • « Mère écoutait une comédie à la radio. Habituellement, quand je la dérangeais en pareil moment, elle me faisait signe d’entrer et se remettait aussitôt à écouter la radio – tout en étudiant ses livres de comptes et en tirant sur sa pipe. Mais aujourd’hui, à ma grande surprise, elle éteignit la radio et ferma son livre de comptes d’un coup sec dès qu’elle me vit. »  Page 199
  • « Pour clore la matinée, j’étudiais la cérémonie du thé. On a écrit maints ouvrages sur le sujet, aussi ne vais-je pas entrer dans les détails. »  Page 208
  • « Elle servit du saké au grand écrivain allemand Thomas Mann, qui lui conta une longue histoire très ennuyeuse par l’intermédiaire d’un interprète. Elle servit également à boire à Charlie Chaplin, à Sun Yat-sen, et à Hemingway. Ce dernier se soûla et déclara à Mameha : « Vos lèvres rouges dans ce visage blanc me rappellent le sang sur la neige. » »  Page 216
  • « Je ne pense pas qu’une fille de quatorze ans – ni même une femme – puisse faire renverser quelque chose à un jeune homme rien qu’en le regardant. On voit ce genre de scène au cinéma, et dans les romans. »  Page 230
  • « — Mameha, dit-il, qu’est devenu le rouleau qui était dans l’alcôve ? Le dessin à l’encre. Un paysage, je crois. C’était beaucoup mieux que la chose qui le remplace.
    — Le rouleau que vous voyez là, Baron, est un poème calligraphié de la main de Matsudaira Koichi. Il est dans cette alcôve depuis presque quatre ans. »  Page 264
  • « Bien entendu, les geishas ne conservent pas la totalité de leurs gains. Les maisons de thé où elles travaillent prennent un pourcentage. Un pourcentage bien moindre va à l’association des geishas. Elles reversent également une dîme à leur habilleur. Enfin, elles peuvent payer une petite somme à une okiya, qui met leurs livres de comptes à jour et consigne tous leurs engagements. »  Page 270
  • « Elle rentra à l’okiya, me demanda si l’on m’avait réellement donné le rôle. Je le lui confirmai. Elle repartit, aussi stupéfaite que si elle venait de voir son chien Taku ajouter des chiffres dans son livre de comptes. »  Pages 339 et 340
  • « Je m’exposerais alors à devenir une vieille femme aux yeux jaunes, enfermée dans une pièce glauque avec ses livres de comptes. »  Page 380
  • « Dans les fêtes brillantes, à Gion, on rencontrait des artistes célèbres : peintres, écrivains, acteurs de Kabuki. »  Page 396
  • « Le jour où j’avais rencontré Nobu, mon almanach disait : « Un mélange de bonnes et de mauvaises influences peuvent infléchir le cours de votre destinée. » »  Page 400
  • « — Mme Okada a eu la bonté de porter les chiffres sur le papier, répondit Mameha. Je vous serais reconnaissante de les examiner.
    Mme Okada remonta ses lunettes, prit un livre de comptes dans son sac. Mameha et moi restâmes silencieuses, comme elle ouvrait le livre sur la table et expliquait à Mère à quoi correspondaient les colonnes de chiffres. »  Page 408
  • « Je ne voyais pas quel conseil donner à Takazuru. Aussi lui suggérai-je de lire à Nobu un ouvrage historique. Qu’elle en lise un extrait chaque fois, lui dis-je. J’avais moi-même fait cela de temps à autre – certains hommes n’aiment rien tant que s’asseoir, les yeux mi-clos, écouter une voix de femme leur conter une histoire. »  Page 425
  • « — Vous, les geishas ! Je ne connais pas de femmes plus irritantes ! Vous passez votre temps à consulter vos almanachs. « Oh, je ne puis marcher vers l’est, aujourd’hui, cela me porterait malheur ! » Mais quand il s’agit de choses essentielles, qui affectent le cours de votre vie, vous faites n’importe quoi ! »  Page 429
  • « Aussi n’avais-je récolté, au fil des années, que quelques rouleaux, des pierres à encrer, des bols en céramique, une collection de clichés stéréoscopiques de vues célèbres, et un joli stéréoscope en argent, que m’avait donnés l’acteur de Kabuki Onoe Yoegoro XVII. Je déménageai toutes ces choses – avec mon maquillage, mes sous-vêtements, mes livres et mes magazines – dans le coin qui m’était imparti. »  Page 433
  • « — Je ne voulais pas vous le dire, Mère, mais Sayuri avait laissé traîner un cahier sur sa table, et j’essayais de le cacher, pour lui rendre service. J’aurais dû vous l’apporter tout de suite, je sais, mais… Elle tient un journal, vous savez. Elle me l’a montré l’année dernière. Elle a écrit des choses incriminantes sur plusieurs hommes. Et puis il y a des passages sur vous, Mère. »  Page 438
  • « Ne voulant aborder d’emblée le sujet qui m’occupait, nous parlâmes du « Festival des Siècles » – Mameha devait jouer le rôle de Lady Murasaki Shikibu, auteur du « Dit de Genji ». »  Page 444
  • « — Sayuri, me dit-il, je ne sais pas quand nous allons nous revoir, ni dans quel état sera le monde quand nous nous reverrons. Nous aurons peut-être vu des horreurs. Mais chaque fois que j’aurais besoin de me rappeler qu’il y a de la beauté et de la gentillesse en ce monde, je penserai à vous.
    — Nobu-san ! Vous auriez dû être poète !
    — Je n’ai rien d’un poète, vous le savez bien. »  Pages 466 et 467
  • « À l’heure de sa mort, elle lisait une histoire à l’un de ses neveux, dans la propriété de son père, à Denenchofu, un quartier de Tokyo. »  Page 468
  • « Le lendemain, j’étudiais soigneusement mon almanach, dans l’espoir d’y trouver l’indice d’un événement majeur. J’étais si abattue ! Même M. Arashino parut s’en apercevoir : il m’envoya acheter des aiguilles à la mercerie, à trois kilomètres. Sur le chemin du retour, au coucher du soleil, je faillis me faire renverser par un camion de l’armée. C’est la seule fois de ma vie où j’ai frôlé la mort. Je m’aperçus le lendemain que mon almanach me déconseillait de voyager dans la direction du rat – celle de la mercerie. J’avais seulement cherché des signes concernant le président. Je n’avais pas noté cet avertissement. »  Page 472
  • « — Tout va bien. Nobu-san n’a-t-il pas reçu mes lettres ?
    — Vos lettres ! On dirait des poèmes ! Vous parlez du « son cristallin de l’eau », et autres absurdités de ce genre. »  Page 477
  • « Une femme sensée eût sans doute abandonné tout espoir, à ce stade. Pendant un temps, j’allai voir l’astrologue tous les jours, je cherchai dans mon almanach le signe qui m’eût incitée à renoncer. »  Page 514
5 étoiles, C

La couleur des sentiments

La couleur des sentiments de Kathryn Stockett.

Éditions Jacqueline Chambon, publié en 2010; 526 pages

Premier roman de Kathryn Stockett paru initialement en 2009 sous le titre « The help ».

La couleur des sentiments

Jackson, Mississippi, 1962. Eugenia Phelan dite Skeeter, est de retour à la maison familiale après ses études universitaires en journalisme. Encouragée par une éditrice de New York, elle écrit sur la dure réalité des bonnes noires au service des familles blanches. Mais ce n’est pas facile avec les tensions raciales qui ont cours. C’est alors qu’elle décide d’interroger les domestiques de ses meilleures amies. Elle veut connaitre leur quotidien et savoir comment elles sont traitées par les familles pour lesquelles elles travaillent. Les premières à témoigner seront Aibileen et Minnie. Les entretiens devront s’effectuer dans le plus grand secret, leurs découvertes pourraient avoir des conséquences dramatiques. Malgré les risques encourus, malgré la peur d’être découvertes, elles iront jusqu’au bout. Skeeter devra mentir pour les protéger et devra aussi s’éloigner de ses amies qui ne comprennent pas son engouement pour la cause des Noirs.

Très bon roman sur les relations interraciales dans le sud des États-Unis au cours des années 60. Cette histoire dépeint la vie des bonnes noires dans cette société en mutation suite à l’abolition de la ségrégation raciale. Elle se déroule dans le quotidien de trois femmes, ce qui contribue à faciliter la compréhension de cette époque où le racisme était bien présent. Les personnages sont très réalistes, en particulier, Skeeter, Aibileen et Minnie. On s’attache à elles et on suit leur vie et leurs combats avec attention. La parole est donnée en alternance à ces trois femmes. Cette alternance nous permet de mieux comprendre les différents points de vue et nous permet de nous attacher à ces femmes. De plus, on découvre l’ampleur de la discrimination envers les femmes, qu’elles soient blanches ou noires, à cette époque. L’écriture est fluide et efficace avec une touche de suspense. C’est un roman plein d’émotion mais qui ne tombe pas dans le mélodramatique. Un roman à lire absolument.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 8 décembre 2013

La littérature dans ce roman :

  •  « Il avait des grosses lunettes et il lisait tout le temps. Même qu’il avait commencé à écrire son livre, sur comment les gens de couleur vivaient et travaillaient dans le Mississippi. »  Page 6
    « Je coupe la radio, je rallume la lumière et je plonge dans mon sac pour prendre le cahier de prières. Mon cahier de prières, c’est rien qu’un carnet bleu que j’ai trouvé à la boutique Ben Franklin. J’écris au crayon, comme ça je peux effacer. Mes prières, je les écris depuis ma deuxième année d’école. »  Page 25
  • « Je tourne les pages du cahier pour voir qui j’ai ce soir. Cette semaine, j’ai pensé deux ou trois fois à mettre Miss Skeeter dans ma liste. »  Page 26
  • « On dirait un château avec ses murs en brique grise qui montent vers le ciel à gauche et à droite. La forêt entoure la pelouse de tous les côtés. Si on était dans un conte, il y aurait des sorcières sous ces arbres. Celles qui dévorent les enfants. »  Page 34
  • « « Je suis là, Miss Celia ! » Je passe la tête à la porte de sa chambre et elle est assise sur son lit, parfaitement maquillée et serrée dans sa tenue du vendredi soir alors qu’on est mardi, en train de lire les cochonneries du Hollywood Digest comme si c’était la Sainte Bible. »  Page 43
  • « Je dépoussière les beaux livres que personne lit jamais, les boutons de vareuse du confédéré, le pistolet en argent. »  Page 45
  • « Elle a tellement de fourrés d’azalées qu’au printemps prochain son jardin ressemblera à Autant en emporte le vent. J’aime pas les azalées et j’aime pas du tout ce film qui montre les esclaves comme une bande de joyeux invités qui viennent prendre le thé chez le maître. Si j’avais joué Mammy, j’aurais dit à cette brave Scarlett de se coller ces rideaux verts sur son petit cul blanc et de se la faire elle-même, sa robe provocante. »  Page 52
  • « Le Manuel de chasse au mari de Mrs Charlotte Phelan énonçait comme règle numéro un : une fille petite et jolie a pour atouts supplémentaires le maquillage et la façon de se tenir. Une grande, son compte épargne. »  Page 60
    « Pendant que mes amies passaient leur temps à boire des rhums-Coca et à flirter dans les soirées de leurs associations d’étudiantes huppées, je restais en salle d’étude pour écrire pendant des heures – des dissertations, mais aussi des nouvelles, de mauvais poèmes, des épisodes de la série télévisée Le Jeune Docteur Kildare, des publicités radiophoniques pour Pall Mail, des lettres de protestation, des notes, des lettres d’amour à des garçons entrevus en cours et auxquels je n’avais pas osé adresser la parole, toutes choses que je ne montrais ni n’envoyais jamais à quiconque. Je rêvais bien sûr de sortir avec des joueurs de football, mais je rêvais surtout d’écrire un jour des choses que des gens liraient pour de bon. »  Page 62
  • « Je descends les marches pour voir si L’Attrape-cœurs que j’ai commandé par la poste n’est pas dans la boîte. Je commande les livres interdits à un vendeur au marché noir de Californie en me disant que, si cet État les a bannis, ils doivent être bons. »  Page 74
  • « — Oui… Hum, est-ce que l’une de vous a déjà lu la chronique de Miss Myrna ?
    — Ma foi, non, répond Hilly, mais je suis sûre que toutes les pauvres filles des quartiers sud lisent ça comme si c’étaient les Évangiles. »  Page 81
  • « « Il allait écrire un livre, il disait. »
    Je demande : « Quel genre d’idée ? Enfin, si ça ne vous gêne pas d’en parler… »
    Aibileen reste silencieuse un instant. Elle continue à peler ses tomates avec des gestes réguliers. « Il avait lu le livre qui s’appelle L’Homme invisible. Après, il disait qu’il allait en écrire un pour montrer comment c’était d’être un Noir au service d’un Blanc dans le Mississippi. »
    Je regarde ailleurs, sachant que c’est le moment où ma mère changerait de conversation. Le moment où elle sourirait et se mettrait à parler du prix du riz blanc ou de l’argenterie.
    « Moi aussi j’ai lu L’Homme invisible, après lui, dit Aibileen. Ça m’a bien plu.»
    Je hoche la tête, mais je ne l’ai pas lu moi-même. Je n’avais jamais pensé qu’Aibileen pouvait aussi être une lectrice.   « Il a écrit presque cinquante pages, dit-elle. Il les a laissées à Frances, sa petite amie. » »  Page 88
  • « Louons maintenant les grands hommes, mon livre, est posé sur l’appui. Je m’approche pour le ramasser, craignant que le soleil ne fane la couverture avec sa photo en noir et blanc d’une humble famille de miséreux. Le livre est lourd et déjà chaud. Je me demande si j’écrirai jamais quelque chose de valable. »  Page 92
  • « « Comme pour Miss Myrna ? je demande. Des trucs pour le ménage ?
    — Non, pas comme Miss Myrna. Je parle d’un livre », dit Miss Skeeter. Elle me regarde avec de grands yeux. Elle est tout excitée. « Avec des témoignages pour montrer ce que c’est de travailler pour une famille blanche. Ce que c’est de travailler, mettons, pour… Elizabeth. » »  Page 105
  • « Elle dit tout bas : « Personne n’a encore écrit un livre comme celui-ci », et je crois qu’elle commence à comprendre, enfin. « Nous pourrions explorer un territoire inconnu. Ouvrir une nouvelle perspective. » »  Page 106
  • « « Chacun sait ce que nous, les Blancs, nous en pensons. On a chanté la figure magnifique de la Mammy qui se dévoue toute sa vie pour une famille blanche. Margaret Mitchell a traité de cela. Mais personne n’a jamais demandé à la Mammy ce qu’elle en pensait. » La sueur ruisselait sur ma poitrine, tachait mon chemisier en coton. »  Page 110
  • « — Les entretiens auront lieu en secret. Étant donné que, comme vous le savez, les choses sont un peu dangereuses ici, en ce moment. » À vrai dire, je n’en savais pas grand-chose. Je venais de passer quatre ans enfermée derrière les murs de l’université, à lire Keats et Eudora Welty et à me concentrer sur mes dissertations de fin de trimestre.
    « Un peu dangereuses ? » Elle a ri. « Les marches à Birmingham, Martin Luther King, les chiens lancés sur des enfants noirs… Ma chère, il n’y a pas de sujet plus brûlant dans l’actualité. Mais, je suis désolée, ça ne marchera jamais. Pas pour un article, parce qu’aucun journal du Sud ne voudra le publier. Et encore moins pour un livre. Un livre d’entretiens ne se vendra pas. »
    Je me suis entendue faire : « Ah… » et j’ai fermé les yeux. Toute mon excitation retombait d’un coup. J’ai encore fait : « Ah…
    — Je vous ai appelée parce que, très franchement, c’est une bonne idée. Mais… je ne vois pas comment on pourrait en faire un livre. »  Page 111
  • « — Enfin, a dit Mrs Stein avec un petit claquement de langue sceptique, voire désapprobateur. Je suppose que je pourrai toujours lire ce que vous obtiendrez. Dieu sait si l’industrie du livre est friande de bavardages. »  Page 112
  • « Je sens à son attitude qu’elle est mal à l’aise, qu’elle redoute peut-être le moment où je vais lui demander une nouvelle fois de m’aider à écrire mon livre. »  Page 113
  • « Je vous l’ai déjà dit, je regrette, mais je ne peux pas vous aider pour ce livre, Miss Skeeter. »  Page 113
  • « Pendant deux heures, je me plonge dans Life et fume des cigarettes. J’achève Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Puis je feuillette le Jackson Journal. En page quatre, je lis, Le jeune homme battu pour avoir utilisé des toilettes réservées restera aveugle. Des suspects interrogés. Cela me dit quelque chose. Puis je me souviens. C’est certainement le voisin d’Aibileen. »  Page 115
  • « — Non, non. Elle est gentille. Mais elle a eu le culot de me demander si j’avais pas des copines chez les autres bonnes qui voudraient raconter comment ça se passe quand on travaille chez les Blancs. C’est pour mettre dans un livre. »  Page 133
  • « — Je lui ai répondu qu’il fallait laisser les gens qui écrivent des livres d’histoires raconter ces trucs-là. C’est depuis la nuit des temps que les Blancs empêchent les Noirs de dire ce qu’ils pensent ! »  Page 133
  • « Papa, pris d’une frénésie de semailles, a dû engager des ouvriers supplémentaires pour labourer et conduire les tracteurs qui mettent les graines de coton en terre. Maman a étudié L’Almanach du fermier, mais elle n’est guère concernée par les travaux des champs. Elle me donne les mauvaises nouvelles, une main sur le front.
    « Ils disent qu’on va avoir l’année la plus pluvieuse depuis très longtemps. » Soupir. (Le défrisant miracle n’a plus donné grand-chose après les premiers essais.) « Je vais passer chez Beemon pour acheter de la laque en aérosol, leur nouvelle formule extra-forte. »
    Elle lève les yeux au-dessus de son Almanach, me regarde attentivement. »  Page 147
  • « Je me disais que l’an prochain on pourrait prendre Autant en emporte le vent comme thème de notre vente, dit Hilly. Et on pourrait peut-être louer l’habitation Fairview pour l’occasion ? »  Page 153
  • « Je me disais que je devrais un peu plus lire. Ça m’aiderait pour écrire.
    — Allez donc à la bibliothèque de State Street. Ils ont des salles entières d’écrivains du Sud. Faulkner, Eudora Welty… »  Page 160
  • « « Je me ferai un plaisir d’y prendre des livres pour vous », dis-je.
    Aibileen se précipite dans la chambre et revient avec une liste. « Je préfère marquer ceux que je voudrais. Voilà trois mois que je suis sur la liste d’attente pour Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur à la bibliothèque Carver. Voyons… »
    Je la regarde mettre des marques à côté des titres : Les Âmes du peuple noir de W.E.B. Du Bois, Poèmes d’Emily Dickinson (n’importe lesquels), Les Aventures de Huckleberry Finn.
    « Il y en a que j’ai lus en classe, mais je suis pas arrivée à les finir. » Elle continue à marquer, en s’arrêtant pour réfléchir à ceux qu’elle voudrait ensuite.
    « Vous voulez un livre… de Sigmund Freud ?
    — Ah, les fous… dit-elle. J’adore lire des choses sur la tête et comment elle fonctionne. Vous êtes déjà tombée dans un lac en rêve ? Il dit que c’est une façon de rêver de sa naissance. Miss Frances, chez qui je travaillais en 1957, avait tous ses livres. »
    Au douzième titre, je n’y tiens plus : « Aibileen, depuis combien de temps vouliez-vous me demander cela ? De sortir ces livres pour vous ? »  Page 160
  • « Au troisième jour, maman m’appelle du bas de l’escalier pour savoir au nom du ciel ce que je fais là-haut toute la journée et je réponds sur le même ton, c’est-à-dire en criant, que je tape juste quelques notes sur l’étude de la Bible. J’écris tout ce que j’aime en Jésus. Je l’entends dire à papa dans la cuisine, après le dîner : « Elle nous mijote quelque chose. » Je me promène à travers la maison avec la Bible blanche de mon baptême, pour faire plus vrai. »  Page 161
  • « Je suis allée chez elle à deux reprises depuis que j’ai expédié le manuscrit à New York, pour lui apporter des livres de la bibliothèque. »  Page 162
  • « Mais je continue à penser qu’un livre d’entretiens… ne devrait pas marcher, normalement. Ce n’est pas de la fiction, mais ce n’est pas non plus de la non-fiction. C’est peut-être de l’anthropologie, mais c’est affreux d’être classé sous cette étiquette. »  Page 165
  • « Martin Luther King, ma chère. Il vient d’annoncer une marche sur Washington et il appelle tous les Noirs d’Amérique à le rejoindre. Tous les Blancs aussi, d’ailleurs. On n’avait pas vu autant de Noirs et de Blancs ensembles depuis Autant en emporte le vent. »  Page 165
  • « — Je n’ai rien dit de tel, réplique-t-elle sèchement. Je le lirai. J’examine une centaine de manuscrits par mois et je les refuse presque tous. »  Page 165
  • « — Et quatre ou cinq entretiens ne feront pas un livre. Il vous en faudra une dizaine, peut-être plus. Vous en avez déjà prévu d’autres, je présume ? »  Page 165
  • « Ce soir-là, je vais chez Aibileen. Je lui remets trois nouveaux livres figurant sur sa liste. »  Page 166
  • « « Merci. Ah, regardez-moi ça ! » Elle sourit en tournant la première page de Walden, comme si elle était prête à le lire séance tenante.
    « J’ai eu Mrs Stein au téléphone cet après-midi », dis-je.   Les mains d’Aibileen se figent sur le livre. »  Page 166
  • « Deux jours plus tard, j’annonce à maman que je vais chercher un nouvel exemplaire de la Bible du roi Jacques parce que le mien est trop abîmé. »  Page 169
  • « Son regard me suit du fond de son fauteuil à bascule. « Où comptes-tu acheter cette nouvelle Bible, au juste ? » »  Page 169
  • « Un lundi après-midi, quelques semaines après ma soirée avec Stuart, je passe à la bibliothèque avant la réunion de la Ligue. À l’intérieur, ça sent l’école – ennui, colle, produit désinfectant. Je suis venue chercher des livres pour Aibileen et essayer de savoir si quelqu’un avait déjà écrit quelque chose sur la condition des bonnes. »  Page 177
  • « — Alors, qu’est-ce que je peux vous proposer, ma’am ? Nous avons des romans policiers, des romans d’amour, une série Apprenez à vous maquiller, Apprenez à vous coiffer, etc. » Elle se tait un instant, sourit. « Comment cultiver ses rosiers, réussir son jardin, décorer son intérieur…
    — Je veux simplement jeter un coup d’œil, merci. » Je me sauve, je préfère me débrouiller toute seule. Pas question de lui dire ce que je cherche. Je l’entends déjà chuchoter dans les réunions de la Ligue, je savais qu’il y avait quelque chose de pas catholique chez cette Skeeter Phelan, rien qu’à sa façon de chercher des livres sur les Noirs… »  Page 177
  • « Au rayon des ouvrages documentaires, je tombe sur Frederick Douglass, un esclave américain. Je le prends, très contente de pouvoir l’apporter à Aibileen, mais je m’aperçois en l’ouvrant que la partie centrale a été arrachée. Et quelqu’un a écrit LIVRE DE NÈGRE au stylo sur la page de garde. Je suis moins choquée par les mots que par l’écriture, qui est visiblement celle d’un gamin. Je jette un coup d’œil autour de moi et fourre le livre dans ma sacoche. Mieux vaut cela, me semble-t-il, que de le remettre sur l’étagère.
    Dans la salle consacrée à l’histoire du Mississippi, je cherche quelque chose qui évoque de près ou de loin les relations interraciales. Je ne trouve que des ouvrages sur la guerre de Sécession, des cartes et de vieux annuaires téléphoniques. Je me dresse sur la pointe des pieds pour inspecter la plus haute étagère et j’aperçois une plaquette posée en travers du Mississippi River Valley Flood Index. Une personne de taille normale ne l’aurait pas vue. C’est une mince plaquette imprimée sur du papier pelure qui rebique, retenu par des agrafes. On lit sur la couverture Recueil des lois Jim Crow pour le Sud. Je l’ouvre à la première page et le papier crisse sous mes doigts.
    Il s’agit simplement d’une liste de lois fixant ce que les Noirs peuvent faire et ne pas faire dans une série d’États du Sud. Je parcours la première page, stupéfaite de trouver cela ici. »  Pages 177 et 178
    « Les livres ne doivent pas être échangés entre écoles blanches et écoles noires, mais continuer à servir à la race qui les a utilisés en premier.
    Je lis rapidement quatre pages, stupéfaite par le nombre de lois qui n’existent que pour nous séparer. »  Page 178
  • « Après quelques minutes, je cesse de lire et je m’apprête à remettre la plaquette en place, en me disant que je n’écris pas un livre sur la législation dans les États du Sud et que c’est une perte de temps. »  Page 179
  • « Je vois sur la dernière page la mention Propriété de la bibliothèque de Droit du Mississippi. Quelqu’un s’est trompé et a rapporté cette plaquette au mauvais endroit. Je griffonne ma révélation sur un bout de papier que je glisse entre les pages : Jim Crow ou la proposition de loi de Hilly pour des toilettes séparées, quelle différence ? et je fourre la plaquette dans ma sacoche. »  Page 179
  • « J’ai l’impression que les livres volés, dans mon sac, dégagent de la chaleur. »  Page 179
    « Je retourne à mon siège, m’assieds avec la sacoche sur les genoux. Je la tâte à la recherche de la plaquette des lois Jim Crow que j’ai dérobée à la bibliothèque. »  Page 182
  • « Je sens qu’on me touche l’épaule, me retourne et vois Hilly qui plonge la main dans mon sac, le doigt pointé sur la plaquette. « As-tu tes notes pour la Lettre de la semaine prochaine ? C’est ça ?»
    Je ne l’ai même pas vue approcher.
    « Non, attends ! dis-je, en repoussant la plaquette dans mes papiers. J’ai besoin de… j’ai quelque chose à corriger. Je vais te les apporter. » »  Pages 182 et 183
  • « Je ne vois pas ce que mère pourrait avoir à faire de plus important que ce qui me jette dans un tel affolement. « Quoi ? Une Mexicaine essaie d’entrer chez les Filles de la Révolution ? On a surpris quelqu’un en train de lire le New American Dictionary ? » »  Page 185
    « Mais le projet « Toilettes » de Hilly est bien en vue au milieu du sac avec la feuille sur laquelle j’ai écrit Jim Crow ou la proposition de loi de Hilly pour des toilettes séparées – quelle différence ? À côté se trouve le brouillon de la Lettre, dont Hilly a déjà pris connaissance. Mais la plaquette – les lois ? Je fouille à nouveau. Elle a disparu. »  Page 187
  • « Mon exemplaire de Huckleberry Finn, sorti de la bibliothèque des Blancs, est posé devant moi, mais j’arrive pas à le lire. »  Page 193
  • « J’ai jamais appelé chez elle, sauf les deux fois où j’avais pas le choix, la première pour lui dire que je travaillerais avec elle pour son livre, et après pour lui dire que Minny allait venir aussi. »  Page 193
  • « Les interviews étaient à l’intérieur dans la pochette. Sur le côté, dans une chemise. Je crois qu’elle n’a vu que les lois Jim Crow, un… livre que j’avais pris à la bibliothèque, mais… je n’en suis pas sûre. »  Page 196
  • « Je… je ne peux pas l’affirmer à cent pour cent, dit Miss Skeeter, mais si Hilly savait quelque chose au sujet du livre ou de vous et surtout de Minny, elle l’aurait déjà dit à tout le monde. »  Page 197
  • « « Et à nous, qu’est-ce qu’ils nous feront, Aibileen ? S’ils nous attrapent… »
    Je reprends ma respiration. Elle parle du livre. « Tu le sais comme moi. Ça se passera mal. »  Page 202
  • « « Aibi ? Tu me lis une histoire ? »   Je cherche dans le livre celle que je vais lui lire. Je peux pas lire une fois de plus Georges le petit curieux parce qu’elle veut plus l’entendre. Pas plus que Chicken Little ou Madeline. »  Page 205
  • « Miss Skeeter a fini le premier chapitre de Minny hier soir. L’histoire de Miss Walters comme on l’a racontée, c’est pas rien, et si Miss Hilly la lisait je sais pas ce qui nous arriverait. »  Page 207
  • « Je regarde autour de moi si je connais quelqu’un, avec l’idée de demander à d’autres bonnes de venir nous aider pour le livre maintenant qu’on a feinté Miss Hilly, à ce qu’on dirait. »  Page 214
  • « Elle a commandé un livre par la poste pour apprendre à jouer, Le Bridge pour les débutants. Elle aurait mieux fait de demander Le Bridge pour les cervelles de moineau. Le livre est arrivé ce matin au courrier et elle l’avait pas lu deux minutes qu’elle demandait déjà : « Vous m’apprendrez à jouer, Minny ? Ce manuel de bridge est complètement idiot. »  Page 220
  • « Chez Aibileen, la porte de la cuisine est ouverte. Je la trouve assise à sa table en train de lire un des livres que Miss Skeeter lui apporte de la bibliothèque. »  Page 233
  • « J’essuie la table de nuit, je range les Look en pile de son côté, avec le manuel de bridge qu’elle a commandé. J’arrange les livres du côté de Mister Johnny. Il lit beaucoup. Je prends Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et je le retourne.
    Tiens ! Un livre avec des Noirs. Ça me fait penser qu’un jour je verrai peut-être le livre de Miss Skeeter sur une table de nuit. »  Page 236
  • « Je passe le reste de la soirée sur la véranda, à l’arrière de la maison, à ressasser mon inquiétude quant aux histoires que Yule May pourrait raconter sur Hilly. Malgré nos différends, Hilly reste l’une de mes amies les plus proches. Mais le livre, maintenant qu’il avance à nouveau, est plus important que tout. »  Page 253
  • « Je veux que vous sachiez combien je suis désolée de ne pas pouvoir vous aider pour votre projet de livre. »  Page 254
    « Je ne devrais pas penser à mes propres problèmes alors que Yule May est en prison, mais je sais ce que cela signifie pour le livre. »  Page 256
  • « Le silence règne dans la pièce, à part quelques toux vite étouffées. Il y a des cahiers de cantiques empilés sur la petite table en bois. »  Page 256
  • « Aibileen garde la tête basse. Je suis certaine qu’elle a de la peine pour Yule May, mais elle sait aussi que c’en est fini du livre. »  Page 257
  • « J’explique à Alice qu’il s’agit d’un recueil de témoignages authentiques sur les bonnes et leur travail dans des familles blanches. »  Page 259
    « Je me suis demandé à cet instant s’il ne se doutait pas que je lui cachais quelque chose. J’avais affreusement peur qu’il ne découvre le projet de livre de témoignages, et j’étais en même temps ravie qu’il s’intéresse à ce que je fais. »  Page 262
  • « « Regardez ça, dit-elle. C’est presque un livre ! »
    Je hoche la tête, essaye de sourire, mais il reste beaucoup de travail. On est début août et, même si nous ne devons rendre le manuscrit qu’à la fin janvier, il nous reste cinq entretiens avant de finir. J’ai, avec l’aide d’Aibileen, mis en forme, raccourci et rédigé cinq chapitres dont celui de Minny, mais ils ont encore besoin d’être revus. Celui d’Aibileen, heureusement, est terminé. Il fait vingt et une pages. C’est simple, et magnifiquement écrit. »  Page 282
  • « Je ne sais absolument pas si Mrs Stein voudra publier cela. Mais ce que je sais, c’est que la responsabilité de ce travail repose sur mes épaules et que, je le vois à leur détermination, à leurs traits émaciés, les bonnes veulent que ce livre soit publié. »  Pages 282 et 283
  • « Outre l’absence de cigarette entre mes doigts, les visages des femmes qui m’entourent me rendent nerveuse. J’en ai vite repéré sept qui ont un lien avec quelqu’un dans le livre, quand elles n’y figurent pas elles-mêmes. »  Page 283
  • « Quand on a commencé à chercher des histoires pour le livre, Miss Skeeter m’a demandé de lui raconter le plus mauvais souvenir de ma vie de bonne. »  Page 291
  • « « Voilà ce dont je t’ai parlé. » Miss Hilly prend un petit livre et elle l’ouvre. Elle lit en suivant avec le doigt. Miss Leefolt suit avec elle et elle secoue la tête. »  Page 295
  • « — Je ne peux pas prouver que c’est elle qui a mis toutes ces cuvettes chez moi. Mais ça – elle soulève le livre et le frappe avec son doigt –, c’est bien la preuve qu’elle mijote quelque chose. »  Page 295
  • « Je lui raconte comment Miss Hilly a sorti ce petit livre pour le montrer à Miss Leefolt. Et Dieu sait à combien de gens elle l’a fait voir depuis.
    Miss Skeeter hoche la tête et elle dit : « Hilly, j’en fais mon affaire. Ceci ne vous concerne pas, ni vous ni les autres bonnes, et le livre non plus. » »  Page 298
  • « Je me dis que c’est encore la frousse de voir arriver Mister Johnny. À moins que je devienne paranoïaque à force de travailler pour ce livre avec Miss Skeeter. On s’est vues hier soir et j’en tremble encore. »  Page 307
  • « — Ah… Eugenia. » Elle soupire, visiblement contrariée d’avoir décroché elle-même.   « J’appelle pour vous dire que le manuscrit sera prêt au début de l’année. Je vous l’enverrai vers le quinze janvier. » Je souris, contente d’avoir récité d’une seule traite les phrases que j’avais répétées. »  Page 346
  • « La dernière réunion des éditeurs a lieu le 21 décembre, continue Mrs Stein. Si vous voulez avoir une chance d’être lue, il faut que j’aie votre manuscrit en mains d’ici là. Sinon, il ira sur la Pile. Vous ne voulez pas être sur la Pile, Miss Phelan. »  Page 347
  • « Je sors de la réserve, accablée par cette affaire de délai et par l’insistance de Mrs Stein pour inclure Constantine dans le livre. »  Page 347
  • « Je ne peux pas raconter l’histoire de Constantine si j’ignore les faits. Me limiter à une partie de l’histoire serait contraire à l’objet même du livre. »  Page 351
  • « Elle a travaillé toute la journée et elle va devoir travailler encore plus dur pour finir ce livre dans les délais, ou du moins essayer. »  Page 352
  • « Hilly monte sur l’estrade pour annoncer la prochaine collecte (vêtements, conserves, livres et argent), puis arrive son moment préféré, celui de la liste, où elle donne les noms de toutes celles qui sont en retard pour leur cotisation, qui ont sauté des réunions ou ont manqué à leurs obligations philanthropiques. »  Page 353
  • « Hilly porte une robe trapèze sous une cape à la Sherlock Holmes malgré la chaleur étouffante qui règne dans la salle. »  Page 353
  • « Me voici désormais parmi ces gens qui traînent la nuit dans leur voiture. Mon Dieu, je suis le Boo Radley de Jackson, Mississippi, comme dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. »  Page 355
  • « J’écris, comme me l’a dit Aibileen, qu’elle avait une fille et a été obligée de s’en séparer afin de pouvoir travailler chez nous – je nous ai baptisés les Miller, en souvenir de Henry, mon préféré parmi les auteurs interdits. »  Page 362
  • « Dans l’après-midi, je l’appelle chez elle. « Je ne peux pas mettre ça dans le livre, lui dis-je. »  Page 363
    « Au cours des huit mois qui viennent de s’écouler, nous n’avons eu qu’une idée en tête : achever ce livre. »  Page 368
  • « Le livre est devant nous sur la table. J’ai envie de le fourrer dans ma sacoche pour le cacher. »  Page 368
  • « — Et si on mettait la Chose Abominable Épouvantable dans le livre ? dit Minny. »  Page 369
  • « — Mais si on la met, Miss Hilly pourra plus laisser personne dire que le livre se passe à Jackson. »  Page 369
    « Si on met la Chose Abominable Épouvantable dans le livre et que les gens apprennent que ça s’est passé entre toi et Miss Hilly, alors c’est toi qui auras des ennuis pour de bon. »  Page 369
  • « — Il y a un risque et il va falloir que je le prenne. Je suis déjà décidée. Ou bien vous mettez ça dans le livre, ou bien vous enlevez tout mon chapitre. »  Page 369
  • « Nous ne pouvons pas retirer le chapitre sur Minny. C’est le dernier du livre. »  Page 369
  • « Si je vous le dis, c’est seulement pour le livre, vous savez. »  Page 369
  • « Les quelques cadeaux que maman a achetés et empaquetés en juillet attendent au pied du tronc. Il y a visiblement une cravate, quelque chose de petit et de carré pour Carlton, et pour moi un lourd paquet que je soupçonne de cacher une nouvelle Bible. »  Page 372
  • « L’après-midi, je vais lui chercher son courrier. Le magazine Good Housekeeping, bible de la maîtresse de maison, des lettres paroissiales, les dernières nouvelles des Filles de la Révolution. »  Page 372
  • « On dit que c’est comme le véritable amour. Une bonne comme elle, on n’y a droit qu’une fois. »
    J’opine de la tête. Comme je voudrais ajouter cela au livre !  Mais il est trop tard, bien sûr, le livre est déjà parti. »  Page 372
  • « J’adresse d’interminables prières à Dieu en le suppliant d’apporter un peu de soulagement à maman, à moi des nouvelles de mon livre, et lui demandant même, parfois, que faire avec Stuart. »  Page 376
  • « « Écoute, dit Stuart, après un silence. Je n’ai pas voulu en parler jusqu’ici, mais… je sais ce qu’on raconte en ville. À ton sujet. Et je m’en fiche. Je voulais seulement que tu le saches. »
    Je pense aussitôt le livre. Il a entendu quelque chose. Mon corps tout entier se crispe. « Qu’as-tu entendu ? »  Page 378
  • « Je lui livre tous les faits et les détails que je peux lui livrer en toute sécurité sur le livre et sur ce que j’ai fait depuis un an. »  Page 381
  • « Je lui dis ensuite que le manuscrit a été envoyé à New York. Et que s’ils décident de le publier il sortira, d’après mes prévisions, dans huit mois ou peut-être avant. »  Page 381
  • « « Calmez-vous, Miss Phelan, a-t-elle dit, le livre a peu de chances d’être un best-seller, mais j’ai continué à sangloter pendant qu’elle me donnait des explications. Nous n’offrons que quatre cents dollars d’avance et encore quatre cents quand ce sera terminé… vous… écoutez ? »  Page 385
  • « « Donc, dans six mois, on saura enfin ce qui va se passer, dit Minny. Du bon, du mauvais, ou rien du tout.
    — Peut-être rien du tout, dis-je, en me demandant si quelqu’un achètera jamais ce livre. »  Page 386
  • « Minny ne semble pas s’inquiéter des ventes du livre. Elle se demande surtout ce qui va se passer quand les femmes de Jackson liront ce que nous avons écrit sur elles. »  Page 386
  • « Et quand je dis chaud, c’est chaud. À croire que toute la ville est assommée. Dans les rues c’est calme comme avant la tornade. À moins que ça soit moi qui tiens plus en place à cause de ce livre. »  Page 388
  • « À ce moment j’ai le cœur qui se serre, et je me demande si je suis pas allée trop loin. Parce que lorsque le livre va sortir, si on apprend qu’il est de nous, sans doute que je reverrai plus ces petits. »  Page 389
  • « Le livre sort dans quatre jours. Ça sera pas trop tôt. »  Page 390
  • « On a toutes vécu dans l’attente. Moi, Minny, Miss Skeeter et toutes les bonnes qui sont dans le livre. »  Page 390
  • « Comme Mrs Stein l’a expliqué à Miss Skeeter, ce livre va pas devenir un best-seller et « il faut pas trop en attendre ». »  Page 390
  • « Dès qu’elle est partie je me dépêche de rentrer le carton, je sors un livre et je le regarde. Je me retiens même pas de pleurer. C’est le plus joli livre que j’aie jamais vu. La couverture est bleu pâle, couleur du ciel, avec un grand oiseau blanc – la colombe de la paix – qui va d’un bord à l’autre. Le titre, Les Bonnes, est écrit au milieu en lettres noires. La seule chose qui me gêne, c’est ce qu’il y a en dessous à la place du nom de l’auteur : Anonyme. J’aurais préféré que Miss Skeeter puisse y mettre son nom, mais c’était trop risqué.
    Demain, je porterai des exemplaires à toutes les femmes qui nous ont donné leur témoignage. »  Pages 392 et 393
  • « J’emporte le gros carton chez moi, je sors un livre et je pousse le carton sous mon lit. »  Page 393
  • « Le livre sera demain dans les librairies. Deux mille cinq cents exemplaires pour le Mississippi et l’autre moitié dans tous les États-Unis. »  Page 393
  • « Minny ouvre le livre et se met à lire. Les gosses rentrent, elle leur dit ce qu’ils doivent faire, mais elle lève même pas les yeux de sa page. J’ai déjà tout lu je sais pas combien de fois depuis bientôt un an qu’on y travaille. Mais Minny disait toujours qu’elle attendrait de voir le livre avec sa couverture, pour pas se gâcher le plaisir. »  Pages 393 et 394
  • « Je la laisse avec son livre et je rentre chez moi. »  Page 394
  • « Je me couche avec le livre sur l’oreiller à côté de ma tête. »  Page 394
  • « Le lendemain au travail, impossible de penser à autre chose. Je me demande comment mon livre va être exposé dans les librairies. Je passe la serpillière, je repasse, je change des couches, mais j’entends pas un mot dans la maison de Miss Leefolt. C’est comme si j’avais jamais écrit de livre. »  Page 394
  • « Ce soir-là, six bonnes qui témoignent dans le livre me téléphonent pour savoir si quelqu’un a dit quelque chose. »  Page 394
  • « Il y a toujours les mêmes bouquins sur la table de nuit de Miss Leefolt : Le savoir-vivre de France Benton, Peyton Place, et la vieille Bible qu’elle laisse là pour faire bien. »  Page 394
  • « — Mrs Stein m’a appelée pour me dire qu’on va passer à l’émission de Dennis James.
    — People Will Talk15 ? À la télé ?
    — Ils vont faire la critique de notre livre. Et elle a dit aussi qu’il serait sur Channel 3 jeudi prochain à une heure. » »  Page 394
  • « Vous croyez que ça sera une bonne critique ou une mauvaise ?
    — Je n’en sais rien. Je ne sais même pas si Dennis James lit les livres ou s’il se contente de rapporter ce qu’on lui en dit. »  Page 395
  • « Elle m’a dit aussi que c’était la première fois qu’elle sortait un livre avec un budget publicitaire égal à zéro. »  Page 395
  • « Le vendredi soir, une semaine après la sortie du livre, je me prépare avant d’aller à l’église. »  Page 395
  • « « C’est toi qu’on applaudit, ma chérie. » Elle plonge dans son sac et sort un livre. Le livre. Je regarde tout autour et ils ont tous un livre à la main. Tous les responsables et les diacres de l’église sont là. »  Page 396
  • « Je sais que de nombreuses personnes vous ont aidée pour ce livre, mais on m’a dit que sans vous il n’aurait jamais vu le jour. »  Page 397
  • « Un message discret a été adressé à tous les membres de la congrégation et de la communauté. Si l’un d’entre nous sait qui est dans ce livre ou qui l’a écrit, il ne doit pas en parler. »  Page 397
  • « Il me tend le livre. « Sachant que vous ne pouviez pas le signer de votre nom, nous l’avons tous signé pour vous. Je l’ouvre et je vois non pas trente ou quarante noms, mais des centaines, peut-être cinq cents, sur la première page après la couverture et sur la suivante, et encore la suivante, et sur celles de la fin, et à l’intérieur dans les marges. Il y a tous ceux de mon église et aussi des gens d’autres églises. »  Page 397
  • « Je me demande ce que Miss Skeeter ferait si elle était ici et ça me rend un peu triste. Je sais qu’il y aura personne dans cette ville pour lui signer le livre et lui dire qu’elle est courageuse. »  Page 397
    « Le révérend me tend une boîte emballée dans du papier blanc avec du ruban autour, du ruban bleu comme le livre. Il pose la main dessus comme pour une bénédiction. « Ça, c’est pour la dame blanche. »  Page 397
  • « … et pour finir l’émission, nous vous présenterons notre critique de livres. »  Page 398
  • « Mister Dennis est en train de causer d’un livre qui s’appelle Little Big Man. »  Page 398
  • « Et voilà Mister Dennis avec mon livre à la main ! L’oiseau blanc a l’air comme s’il allait s’envoler. Dennis lève le livre et il met son doigt sur le mot Anonyme. J’ai plus de fierté que de peur pendant deux secondes. J’ai envie de crier, C’est mon livre ! C’est mon livre à la télé ! Mais j’ai intérêt à me tenir, à faire comme si je regardais un machin enquiquinant. J’étouffe !
    « … intitulé Les Bonnes, avec d’authentiques témoignages de domestiques du Mississippi… »  Page 399
  • « « … lu hier soir et c’est maintenant ma femme qui le lit… » Mister Dennis parle comme un commissaire-priseur, en riant, avec les sourcils qui montent et qui descendent, et en montrant notre livre… »  Page 399
  • « Attention, je ne dis pas que c’est Jackson, ce pourrait être n’importe où, mais on ne sait jamais, il faut acheter ce livre et vérifier que vous n’êtes pas dedans, ha ! ha ! ha ! »  Page 399
  • « Mais Miss Joline brandit le livre comme si elle voulait le brûler. « N’achetez pas ce livre ! Habitantes de Jackson, n’encouragez pas ces calomnies avec l’argent durement gagné par vos époux… »  Page 400
  • « Mon amie Joline avait un livre à la main, n’est-ce pas ?
    — Oui, ma’am.
    — C’était comment, le titre ? Les Bonnes, ou quelque chose comme ça ? »  Page 400
    « Une seconde après c’est la fin de la publicité et revoilà Mister Dennis James avec le livre et Miss Joline toujours aussi rouge. « C’est tout pour aujourd’hui, il dit, mais n’oubliez pas d’acheter ou de commander vos exemplaires de Little Big Man et des Bonnes à notre sponsor, la librairie de State Street. »  Page 400
  • « Et cinq minutes plus tard elle est déjà dehors pour s’acheter le livre que j’ai écrit sur elle. »  Page 400
  • « J’ai envie d’appeler ce Dennis James au téléphone et de lui dire, Qu’est-ce que vous avez, à répandre des mensonges comme ça ? Pour qui vous vous prenez ? Vous pouvez pas dire à tout le monde que notre livre est sur Jackson ! Vous savez pas de quelle ville on parle !
    Je vais vous dire ce qu’il fait, cet imbécile. Il voudrait que ça soit sur Jackson. Il voudrait que Jackson, Mississippi, soit une ville assez intéressante pour qu’on écrive un livre entier dessus, et même si c’est bien Jackson… il en sait rien, lui ! »  Page 402
  • « Je reviens dans le salon, je rebranche le fer et je prends une chemise blanche de Mister Johnny dans la corbeille. Je me demande pour la millionième fois ce qui va se passer quand Miss Hilly lira le dernier chapitre. »  Page 402
  • « Toute la nuit, je vous jure, je sens que Miss Hilly lit le livre. J’entends les mots dans ma tête avec sa voix froide de Blanche. À deux heures, je sors du lit pour ouvrir le mien et j’essaye de deviner à quel chapitre elle est. Le premier, le deuxième, le dixième ? Je fixe le bleu de la couverture. J’ai jamais vu un livre d’une aussi jolie couleur. J’essuie une tache.
    Puis je le planque dans la poche de mon manteau d’hiver que je porte jamais. J’ai pas lu un seul livre depuis que j’ai épousé Leroy et je tiens pas à ce qu’il me soupçonne. »  Page 404
  • « C’est bien Mister Johnny qui est encore chez lui à 8h30 du matin un jour de semaine, et une voix dans ma tête me dit, Repasse vite cette porte. Miss Hilly l’a appelé pour lui dire que j’étais une voleuse. Et il sait, pour le livre. »  Page 404
  • « Ça fait cinq jours qu’elle lit et elle en est encore à la page quatorze du premier chapitre. Il lui reste deux cent trente-cinq pages. »  Page 408
  • « De voir ce livre dans la maison, ça me rend nerveuse comme une chatte. »  Page 408
  • « Le lendemain matin je frôle l’hyperventilation à l’arrêt de bus en pensant à ce que Miss Hilly va faire quand elle arrivera à son chapitre, et en me demandant si Miss Leefolt a déjà lu le chapitre deux. En rentrant chez elle, je la trouve en train de lire sur la table de sa cuisine. Elle me tend Tit’homme qui est sur ses genoux sans quitter sa page des yeux. Puis elle part au fond de la maison, mais elle continue à lire en marchant. Elle ne peut plus s’arrêter, depuis que Miss Hilly a montré de l’intérêt.
    Je vais dans sa chambre quelques minutes plus tard pour ramasser le linge sale. Comme Miss Leefolt est aux toilettes, j’ouvre le livre à l’endroit du marque-page. Elle en est déjà au chapitre six. »  Page 409
  • « Leroy se doute de quelque chose. Il a entendu parler du livre comme tout le monde, mais il sait pas que sa femme a participé, Dieu merci. »  Page 415
  • « Rien ne se passe comme nous l’avions prévu. Les gens savent que le livre parle de Jackson. J’avais oublié, je n’en reviens pas, le temps que met toujours Hilly à lire un livre. »  Page 418
  • « Et si ce livre était une épouvantable erreur ? »  Page 418
  • « Mrs Stein m’a dit que je pouvais me recommander d’elle, ce qui est sans doute la seule chose remarquable de toute la page. J’y ai ajouté les postes que j’ai occupés depuis un an :
    Chroniqueuse pour le Jackson Journal.
    Rédactrice en chef de la Lettre de la Ligue à Jackson.
    Auteur du livre Les Bonnes, ouvrage polémique sur les domestiques noires et leurs employeurs blancs, Harper & Row.
    Je n’ai pas joint le livre. »  Page 418
  • « C’est devenu vraiment pénible une fois que, le livre achevé, j’ai renoncé à aller chez Aibileen. »  Page 419
  • « Pendant qu’elle me répète ce qui se dit en ville, j’invoque le ciel en silence : Je vous en prie, faites qu’il en sorte quelque chose de bon. Mais jusqu’ici, rien. On cancane, on fait du livre un jeu de devinettes, et Hilly accuse des gens à tort. »  Page 419
  • « Lou Anne arbore son habituelle tenue d’été à manches longues et son éternel sourire. Je me demande si elle sait qu’elle est dans le livre, elle aussi. »  Page 420
  • « — Ça me fait tellement plaisir… » Nous nous faisons face, embarrassées. Lou Anne reprend sa respiration. « Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas parlé, mais – elle baisse la voix – j’ai pensé qu’il fallait que tu saches ce que Hilly dit partout. Elle dit que tu as écrit un livre… sur les bonnes. » »  Page 420
  • « C’est la première fois que j’entends quelque chose de positif sur le livre et je voudrais qu’elle m’en dise plus. »  Page 421
  • « Ce matin, pourtant, je l’ai entendue dire que ce livre ne parlait pas de Jackson. »  Page 422
  • « Je me demande si je n’aurais pas pu l’aider un tant soit peu à passer ses journées, si j’avais essayé. Si j’avais essayé d’être un peu plus gentille avec elle. N’était-ce pas le sujet du livre ? Amener les femmes à comprendre. Nous sommes simplement deux personnes. Il n’y a pas tant de choses qui nous séparent. Pas autant que je l’aurais cru.
    Mais Lou Anne avait compris le sujet du livre avant même de l’avoir lu. »  Page 422
  • « Aibileen m’a dit que les bonnes ne parlaient plus que du livre et de tout ce qui se passait autour. »  Page 422
  • « Parfois, quand je m’ennuie, je ne peux m’empêcher de penser à ce que serait ma vie si je n’avais pas écrit ce livre. »  Page 423
  • « Et, étant fiancée à Stuart, je ne porterais pas de jupes courtes, les cheveux courts seulement, et ne pourrais me livrer à aucune activité dangereuse comme d’écrire un livre sur les domestiques noires. »  Page 423
  • « Il n’y a qu’une seule lettre. Elle vient de Harper & Row, c’est certainement Mrs Stein. Je suis étonnée qu’elle m’écrive ici alors que tout ce qui concerne le livre et les contrats arrive dans une boîte postale. »  Page 423
  • « Et Miss Clara, elle sait pour Fanny Amos.
    — Elle l’a virée ? » Miss Clara a envoyé le fils de Fanny Amos à la fac, ça fait partie des belles histoires.
    « Non, non ! Elle est restée la bouche ouverte et le livre à la main. »  Page 430
  • « … Niceville n’est pas Jackson ! Ce livre, c’est de la saleté, et rien d’autre ! Je suis sûre que c’est une négresse qui a fait ça ! »  Page 431
  • « « Et la bonne du chapitre quatre ? continue Miss Jeanie. J’ai entendu dire par Sissy Tucker que…
    — Ce livre ne parle pas de Jackson ! » hurle Miss Hilly, et je sursaute en lui versant le thé. »  Page 431
  • « « Miss Chotard, chez qui Willie Mae est placée, tu la connais ? Hier elle a demandé à Willie Mae si elle la traitait aussi mal que cette affreuse patronne du livre. »  Page 432
  • « Mon livre a disparu de la table de nuit. Je me demande où elle l’a mis. »  Page 433
  • « Je rentre dans le salon, je me mets à faire la poussière sur les livres pour la deuxième fois. »  Page 434
  • « Ernestine secoue la tête. « Miss Hester a sorti le livre et elle s’est mise à crier : « C’est moi ? C’est de moi que vous parlez ? » et Flora Lou a dit : « Non ma’am, j’ai pas écrit de livre. »  Page 436
  • « « Les librairies réclament des livres, Aibileen. Mrs Stein a appelé cet après-midi. » Elle me prend les mains. « On va refaire un tirage. Encore cinq mille exemplaires ! » »  Page 438
  • « Notre livre va encore être dans cinq mille maisons, dans les bibliothèques, sur les tables de nuit, dans les toilettes ? »  Page 438
  • « Je vais dans ma chambre et je prends le paquet du révérend Johnson. Elle enlève le papier et elle regarde le livre avec toutes les signatures. »  Page 439
  • « Plus j’essaye de dormir, plus je sais que je fermerai pas l’œil de la nuit. J’entends toute la ville qui parle du livre et c’est comme un essaim d’abeilles géant. »  Page 439
    « Minny, écoute-moi. Tu risques pas de perdre ta place chez Miss Celia. C’est Mister Johnny lui-même qui te l’a dit. Et on va encore avoir de l’argent du livre. Miss Skeeter le sait depuis hier. »  Page 441
  • « Plus libre que Miss Leefolt, qui est tellement enfermée dans sa tête qu’elle se reconnaît même pas quand elle se lit dans un livre. »  Page 446
  • « Le journal va me payer dix dollars par semaine, et il y a l’argent du livre, et un peu plus à venir. »  Page 446
5 étoiles, H

Hunger Games, tome 1

 Hunger games, tome 1 : Hunger Games de Suzanne Collins.

Éditions Pocket (Jeunesse), publié en 2009; 398 pages

Premier tome de la trilogie Hunger Games écrit par Suzanne Collins et paru initialement en 2008.

hunger games, tome 1

À Panem, le Capitole dirige les 12 districts du pays. Depuis une quinzaine d’années, celui-ci gouverne par la terreur et l’oppression. Ce règne a été instauré suite à une rébellion des districts qui fut réprimée avec une extrême violence. Par châtiment pour son peuple, le Capitole a aussi mis en place un jeu télévisé  annuel qui doit être visionné par tous : les Hunger games. Pour ce jeu chaque district doit fournir une fille et un garçon entre 12 et 18 ans. Les participants sont placés dans une arène où ils doivent s’entretuer. Le survivant reviendra chez lui riche et les habitants du district auront suffisamment de nourriture pour un an. Dans le 12ième district, ce sont Primrose et Peeta qui sont tirés au sort comme tributs. Mais, coup de théâtre, la sœur de Primrose, Katniss, se porte volontaire pour la remplacer. Qui sera le grand gagnant de ce jeu et quel sera le prix à payer pour cette victoire ?

Ce premier tome est bien maîtrisé et pose les bases de la trilogie. Il décrit efficacement une société dictée par la peur, la faim et la cruauté. Les descriptions du district 12, du Capitole et de l’arène sont très réussies et permettent de bien comprendre la suprématie du Capitole. Les personnages sont bien travaillés surtout Katniss avec sa personnalité trempée et ses réactions mi-adulte, mi-enfant. Le fait que Katniss et Peeta se connaissent avant leur sélection apporte une profondeur à l’histoire. On est rapidement emporté dans leurs aventures entourant leur participation à ce jeu cruel. Ce roman invite aussi à réfléchir sur la société actuelle et à ce qu’elle pourrait devenir. Il apporte une critique sur un nombre important de sujets : la politique, la téléréalité, le culte du corps et l’exploitation des pays pauvres en les obligeant à réduire leur type de production. L’histoire est originale, l’idée d’un futur dévasté impressionnante, bref une excellente lecture.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 22 août 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Notre mère possédait un livre qu’elle avait rapporté de la pharmacie. Les pages en parchemin jauni étaient couvertes de dessins de plantes tracés à la plume. Une écriture soignée indiquait leurs noms, où les récolter, l’époque de leur floraison, leur usage médicinal. Mon père avait ajouté des notes de sa main. Concernant des plantes comestibles, et non médicinales. Pissenlits, raisin d’Amérique, oignons sauvages, pignons. Prim et moi avons passé le reste de la soirée à parcourir ces pages. »  Page 56
  • « Après un repas gargantuesque, nous prenons place en silence devant la télévision pour assister à une retransmission de l’interview. »  Page 379
5 étoiles, M

Même le mal se fait bien

Même le mal se fait bien de Michel Folco.

Éditions Stock no P2090; publié en 2008 – 731 pages

Quatrième roman de Michel Folco paru initialement en 2008.

Même le mal se fait bien

Marcello Tricotin est le petit-fils de Charlemagne, un des fameux quintuplés Tricotin. Marcello est instituteur à San Coucoumelo, son village natal. Il passe plus de temps à étudier les insectes dans le grenier de la maison familiale qu’à fréquenter les gens. Lors de la lecture du testament de son père, il apprend qu’il a un demi-frère. Une des clauses lui impose de le retrouver afin de bénéficier des biens légués. Après plusieurs années de tergiversation et de craintes, Marcello quitte son village et part à la recherche de son demi-frère. Ce voyage sera initiatique et très éprouvant pour lui. Dans ce périple mouvementé au royaume austro-hongrois, il découvrira l’histoire de sa famille et plus particulièrement la vie de son père et de son grand-père. Marcello reviendra à San Coucoumelo changé, il sera devenu un autre homme et il bouleversera la vie des habitants de son village.

Excellent roman historique que ce dernier volet de la trilogie sur la famille Tricotin. Folco continue avec brio à nous présenter les membres de cette famille avec leurs aventures rocambolesques. L’humour noir est omniprésent et toujours aussi décapant. Avec ce style d’humour, les événements anodins deviennent franchement hilarants. L’écriture est dense avec des citations de plusieurs livres scientifiques et philosophiques de l’époque. Folco profite du voyage de Marcello pour faire un portrait de la société du début 1900. Il dépeint entre autre les conditions de voyage, le fonctionnement de la science et ses errements, la vie et le fonctionnement d’une maison close. Les références aux us et coutumes de l’époque sont très étoffées. Petit bémol par contre, il y a beaucoup de personnages, il n’est pas facile de les mémoriser, ceci n’enlève rien à ce roman. En définitive, une lecture très divertissante et éducative à la fois.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 6 juillet 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Sitôt rentrée à la villa, Gloria ordonnait à Policarpo de récupérer les bibles et les prie-Dieu des Benvenuti qui se trouvaient dans l’église depuis deux siècles. »  Page 41
  • « L’animal vit au jour le jour et n’a aucune richesse car il ignore le travail, producteur d’économies de réserves et de biens, et c’est parce que l’animal ignore le travail, que l’animal ignore la guerre.
    Guilietta faisait la lecture à Charlemagne.
    Elle marchait de la fenêtre au cercueil en lisant à voix haute Réflexions sur la guerre et dur la manière de la faire, un ouvrage de six cent trente-cinq pages écrit par le très savant général-comte Maximilien-Alexandre de Bruck. La dédicace sur la page de garde rappelait l’époque où de Bruck était cadet gentilhomme à l’École royale militaire en même temps que Bonap et les frères Tricotin.
    Or les seuls animaux qui connaissent la guerre à la façon des hommes sont les rats, les termites, et surtout les fourmis. Vous remarquerez que ce sont aussi les seuls dans le monde des bêtes qui sont propriétaires, qui possèdent d’abondantes réserves et d’innombrables biens, tous bons à butiner. »  Pages 42 et 43
  • « Aussi, passait-elle ses journées à farfouiller dans les malles du défunt à la recherche d’émotion. Elle était ainsi tombée sur l’ouvrage du général de Bruck et s’était émue aux larmes en découvrant que la page 25 avait été cochée par le pouce graisseux de son bien-aimé qui avait laissé une belle empreinte digitale. Ses larmes séchées, elle avait aussitôt entrepris de contrecarrer le destin en lisant au mort les six cent dix pages restantes.
    De tout temps, Charlemagne avait trimballé des livres. Au début, en Vendée, il les serrait dans son portemanteau, mais avec le nombre grandissant de châteaux pillés – beaucoup possédaient de belles et grandes bibliothèques -, il les transportait dans des fourgons régimentaires. Lire, chez lui, n’avait jamais été une activité passive. Il suffisait de consulter les ouvrages de sa bibliothèque de campagne pour voir qu’il les avait quasiment réécrits à coup de copieux commentaires en marge, de généreux soulignages, d’épaisses ratures capable de caviarder des paragraphes entiers.
    … Ô combien il est tristounet d’imaginer que le premier art inventé par les hommes ait été précisément celui de se nuire, et que, depuis le commencement des siècles, on ait combiné plus de moyens pour détruire l’humanité, que pour la rendre heureuse…
    Guilietta cessa de lire ; une berline de louage venait d’apparaître en bas du cardo. » Pages 43 et 44
  • « Elle poursuivit sa lecture.
    … le général von Clausewitz m’a dit un jour qu’on ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre une absurdité. La guerre est un acte de violence et il n’y a pas de borne à la manifestation de cette violence. Bref, dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, les erreurs dues à la bonté d’âme sont précisément la pire des choses. Ainsi, on a parfaitement le droit de bombarder les hôpitaux puisqu’ils remettent sur pied ceux que les armes ont mis hors de combat… ainsi il est absolument licite d’exterminer jusqu’au dernier les enfants de l’ennemi, futurs ennemis de la patrie et graines de revanchards… comme il est tout naturel d’exterminer les femmes de l’ennemi pondeuses de mêmes mentionnés plus haut.
    Des coups discrets contre le battant l’interrompirent. Elle ferma le livre et le déposa sur le bord du cercueil. »  Page 44 et 45
  •  « Filomena entre sans frapper. Elle avait changé sa robe noire de tous les jours pour sa robe noire du dimanche et elle portait son plus beau tablier du dehors, festonné, brodé, garni de dentelles.  Elle tenait son missel et son chapelet serré contre sa poitrine plate. »  Pages 59 et 60
  • « – Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est venue devant moi car la Terre est remplie de violence à cause des hommes ; voici que je vais les détruire, ainsi que la Terre ».
    Le père Zampieri lisait la Genèse avec le ton, une lecture traditionnelle en cette veille de nouvel an. »  Page 87
  • « – « Fais-mo9i une arche en bois de cyprès, ajouta Dieu à Noé. Tu la disposeras en cellules et tu l’enduiras de bitume à l’intérieur et à l’extérieur. Voici comment tu la feras : de trois cents coudées sera sa longueur, de cinquante coudées sa larguer, de trente coudées sa hauteur. Tu feras à cette arche un toit et tu l’achèveras à une coudée au-dessus. Tu mettras l’entrée de l’arche sur son côté et tu feras un premier, un deuxième et un troisième étage… »
    Julio Tomasi leva la main.
    – Mon papa, y dit qu’il y a erreur sur les dimensions. Y dit que c’est pas possible qu’un bateau aussi petit ait pu contenir toutes les bêtes du monde entier, même si y en avait que deux de chaque. Y dit aussi que le bois de cyprès c’est du bois de cimetière, pas du bois de marine.
    Venant du cadet des fils de Benito Tomasi le charpentier-menuisier, l’objection avait du poids, aussi Cesario la considéra gravement avant de répliquer :
    – Tu rappelleras à ton mécréant de père que la Bible est inspirée par Dieu, et donc que chaque mot qui la compose est sacré et divin Dieu n’a donc pas pu commettre d’erreur sur les dimensions puisqu’Il est infaillible.
    Dès la première année de séminaire on lui avait enseigné à n’exercer son bon sens que sur des sujets non religieux.
    Un autre enfant leva la main. Il voulait savoir ce qu’était le bitume.
    – Ça rend le bois étanche et c’est tout noiraud, répondit Julio avant le curé.
    – Alors l’arche de Noé il était tout noiraud ? » Pages 87 et 88
  • « Plus tard, attablé dans son presbytère, le curé avait ouvert l’Ancien Testament à la page du Déluge pour convertir en mètres les mensurations données en coudées par Dieu. Il se révéla que l’arche mesurait cent trente-cinq mètres de long, vingt-deux mètres de large et treize mètres cinquante de haut. Un espace terriblement exigu pour loger Noé, sa femme, leurs fils, les femmes de leurs fils et leurs enfants, sans oublier la totalité des espèces animales, à l’exception des poissons, ces petits privilégiés qui furent les seuls à ne pas subir la colère divine.
    – Comme c’est étrange, admit-il à contrecoeur en refermant le livre sacré. »  Page 95
  • « Attilio proposait également deux marques de cigarettes – des Macedonia à 3 centesimi, et des Djubek à 4 centesimi – trois sortes de cigares des Manille à 30 centesimi, des Tascani à 20 centesimi et des Cavour à 10 centesimi appelés puants parce qu’ils puaient – des boîtes d’allumettes, des lampes-tempête, du pétro9le en bidon de dix litres, des almanachs périmés, du sel, du poivre, du café en grains acheté à la brulerie du Dragon de Riccolezzo, des pains de sucre, des pains de savon, du chocolat en plaquettes, des aiguilles à coudre, des aiguilles à tricoter, des arrosoirs à vingt-cinq trous, des moulins à café pinceurs de cuisse, de l’engrais par sacs de vingt kilos, autrement dit, tout ce que le village ne pouvait ni produire ni fabriquer. »  Page 97
  • « Une année d’observation quotidienne lui avait suffi pour rédiger son fameux essai sur L’Esprit de la ruche. »  Page 112
  • « Près de l’encrier, il y avait une enveloppe non cachetée adressée à la librairie turinoise Rosenberg et Sellier. Il l’ouvrit. C’était la commande d’un livre, Die Traumdeutung, écrit par le Dr Sigmund Freud. »  Pages 125 et 126
  • « Marcello n’était pas plus haut qu’une quinzaine de pommes (huit ans) lorsque son père l’avait inscrit au très sélect pensionnat Les Fils Aînés du Droit Savoir, le seul établissement turinois qui ne fût pas sous emprise religieuse et qui se réclamait de Friedrich (Nietzche) et d’Arthur (Schopenhauer). »  Page 135
  • « Enseignait itou à l’Académie, le Pr Serafino Patereccio, un louche individu convaincu que la maladie était un don de Dieu, et donc que le devoir de l’honnête chrétien était de la supporter avec joie et patience, tel un signe d’élection. Grâce à lui, Marcelle apprit par cœur ce qu’il fallait dire en cas de brûlures au premier, deuxième et troisième degré : Ô feu de l’enfer perds ta chaleur comme Juda perdit ses couleurs en trahissant Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le jardin des Oliviers. »  Pages 136 et 137
  • « La mairie se fendit de dix nouveaux pupitres, d’un tableau noir, de dix paquets de craies blanches, d’une grande carte du Piémont, d’une plus petite carte du royaume d’Italie, de livres d’histoire, de géographie, de grammaire, d’arithmétique. »  Page 139
  • « Attilio lui pinça la joue et la secoua. Il avait lui dans un almanach que c’était un geste familier chez Napoléon. »  Page 147
  • « Dans une autre poche il glissa sa grosse loupe d’entomologiste, deux cahiers neufs, six crayons à mine noire, le Waterman et son encrier métallique d’encre bleue, un ouvrage sur les arachnides teutonnes (Die Preussische Spinnen d’Anton Menge), un dictionnaire allemand, deux guides Baedeker, celui sur l’Italie septentrionales et celui sur l’Autriche-Hongrie. »  Page 152
  • « En attendant de se rendre à Riccolezzo pour en recruter un nouveau, Attilio remit en vente les vieux Almanacco medicinale qu’il avait achetés au temps où il voulait faire du tort au Dr Tricotin. »  Page 164
  • « Un dimanche de mai, Attilio s’invita chez son gendre pour sonder ses intentions. Il le trouva au grenier, assis sur une chaise longue, en train de se ronger l’ongle de l’index droit en lisant un ouvrage de Charles Ferton sur les hyménoptères.
    Il lisait le chapitre consacré au pompile, une féroce petite guêpe qui vivait exclusivement aux dépens des araignées. »  Page 164
  • « Marcello referma son livre comme on claque une porte. »  Page 165
  • « San Coucoumelo.
    Altitude 415.
    Habitants 890.
    Village piémontais pittoresque, construit sur l’emplacement d’un castrant romain du Bas-Empire.
    Admirablement situé sur les contreforts du mon Viso.
    Bac à horaires irréguliers.
    Diligence bihebdomadaire de Riccolezzo.
    Auberge-bazar. 6 chambres. Prix à débattre. Confort rustique.
    Belle église romane de XIe siècle, charmante façade restaurée au XVIIIe. Intéressantes allées collatérales couvertes d’ex-voto.
    Dans l’absidiole gauche on admirera un reliquaire de XVIIe contenant diverses reliques du père Aureliano Coucoumelo (1491-1528) canonisé par Clément VII. Fresques assez grossières dans le déambulatoire décrivant son martyre.
    Pèlerinage en août.
    Les amateurs d’art funéraire, ainsi que les scoptophiles, se rendront à l’extrémité sud du cardo visiter le camposanto où s’élève l’imposant mausolée néoroman en marbre de Carrare renfermant un sarcophage vitré contenant la momie du général-baron Charlemagne Tricotin de Racleterre (1763-1813).
    Guide Baedeker de l’Italie septentrionale (1894). »  Pages 166 et 167
  • « Depuis 1871, date à laquelle le Dr Tricotin avait convaincu Karl Baedeker d’inclure San Coucoumelo dans son guide de l’Italie septentrionale, il arrivait que des excursionnistes fassent le détour. Dès les beaux jours, leur petit guide rouge en main, on les voyait visiter la belle église romane de XIe siècle à la charmante façade restaurée au XVIIIe ; on les voyait faire le tour des ruines d’Acquoe Vivoe çà et là dans le village ; certains demandaient la direction du cimetière avec l’intention d’admirer l’imposant mausolée néoroman en marbre de Carrare renfermant un sarcophage vitré contenant la momie du général-baron Charlemagne Tricotin de Racleterre (1763-1813). »  Page 169
  • « Préparer une absinthe n’était pas une mince affaire. Un rituel de petits gestes y participait. Le final de l’opération – lorsque les premières gouttes d’eau sucrée transformaient le liquide émeraude en liquide opalin – relevait de la transmutation alchimique. D’ailleurs, la Bible ne s’y trompait pas en présentant le divin breuvage comme l’alliance contre nature du miel et du fiel ; comme d’habitude avec ces culs-bénits, ce qui était trop bon était forcément péché. »  Page 179
  • « Là, n’ayant rien de mieux à faire, il ouvrit le manuel du voyageur de Herr Baedeker qui débutait par ces quelques vers de mirliton :
    Qui songe à voyager
    Doit soucis oublier,
    Dès l’aube se lever,
    Ne pas trop charger,
    D’un pas égal marcher
    Et savoir écouter.
    Après un regard dubitatif vers sa malle-cabine, il poursuivit sa lecture en tripotant le bouton de fièvre qui prospérait sur l’extrémité de son nez.
    La question des langues n’est pas une de moins embarrassantes pour l’étranger voyageant dans les pays austro-hongrois. Là comme ailleurs, une certaine connaissance de la langue du pays est une condition désirable pour jouir du voyage, nécessaire même pour visiter les contrées écartées. Si l’on ne sait pas au moins l’allemand, il faut s’attendre à quelques désagréments inévitables et même à être plus ou moins exploité par les commissionnaires, les garçons, les cochers, les concierges, etc., et cela malgré les renseignements détaillés donnés dans ce livre. »  Page 184
  • « Il lui tourna le dos et sembla s’intéresser aux livres dans l’armoire – la plupart des ouvrages traitaient des maladies vénériennes – puis il demanda :
    – Quel genre de femme était-ce ? »  Page 190
  • « Chacune des Diane était armée d’un petit arc modèle Robin Hood et portait pour tout vêtement un carquois en bandoulière et une paire de chaussettes blanches dans des bottines vernies à lacets rouges. »  Page 195
  • « Voyant son passager bâiller, il prit la direction de la piazza Dante formée de beaux palais armoriés aux façades tarabiscotées de style baroque. »  Page 202
  • « – Et la tomba di Giulietta, vous voulez la voir ou pas ?
    Le brougham s’était arrêté devant l’entrée d’un joli cloître néoroman.
    Marcello descendit, plus pour se dégourdir les jambes que par intérêt pour ce couple de crétins romantiques. »  Page 202
  • « – Suivez-moi, je vais vous montrer la tombe, et ensuite, si vous le souhaitez, je vous emmène via Cappello où se trouve la maison familiale de Capuletti, la même où est le balcon.
    Marcello vit une sorte de cuve de marbre rougeâtre à demi enterrée Trois couples entouraient un vieux guide à l’accent vénitien qui roulait des yeux et faisait de grands gestes en mimant la scène finale où Juliette, sortant de sa torpeur, découvre ce couillon de Roméo, encore tiède mais tout à fait mort. Le guide se poignardait le côté droit de la poitrine avec son poing serré, lorsque Marcello, charitablement, lui fit remarquer que le cœur se trouvait à gauche. »  Pages 202 et 203
  • « Après un regard furtif à droite et à gauche, il s’enhardit à proposer, en échange de cinquante lires solamente, un morceau de pierre détaché du fameux balcon ; puis, tel un toréador portant l’estocade, il sortit de sa poche intérieure une mèche de cheveux ayant appartenu à Giulietta Capuleti et une mèche de cheveux ayant appartenu à Roméo Montecchi.
    – Ce sont mes dernières, juré craché. Profitez-en … à cent lires pièces ; et si vous me prenez les deux, moi, Enzo Cartapaccio, le morceau de balcon je vous le ristourne per niente. »  Page 203
  • « Le souper terminé, Marcello eut la curiosité de vérifier si le pot de chambre de Hofer était vide. Bien lui en prit, car il vit au fond quelque chose de brunâtre et de très desséché qui ne pouvait être qu’un authentique étron – vieux de quatre-vingt-onze ans – du héros tyrolien. Dommage que son père ne fût plus de ce monde. Lui qui avait écrit et publié Le Culte de la charogne – un essai de trois cents pages sur l’industrie des reliques sacrées chez les chrétiens – aurait eut à gloser devant un tel spécimen. »  Page 208
  • « Avisant Marcello qui consultait son Baedeker Autriche-Hongrie, il l’avait prévenu que la lecture en train rendait aveugle et que n’importe quel couillon savait ça. »  Page 211
  • « Il n’est pas rare que les cochers viennois cherchent à surfaire : il est donc prudent de s’entendre avec eux avant de monter e voiture. Il est d’usage de donner de forts pourboires, surtout aux fiacres (un krone et plus), avait-il lu dans le Baedeker. »  Page 212
  • « – Monsieur le professeur Freud ?
    – Oui, qui le demande ?
    – Je m’appelle Marcello Tricotin et je suis maître d’école à San Coucoumelo… C’est un petit village dans une vallée du Piémont, monsieur le professeur… Je suis aussi le fils du Dr Carolus Tricotin. »  Page 223
  • « Le Pr Freud tira une bouif de son petit cigare, un trabuccos, l’un des meilleurs produits des tabacs autrichiens. »  Page 223
  • « Ils arrivèrent sur le palier. Prof. Dr. FREUD. Était gravé sur une plaque de cuivre.
    La vue du nom écrit sur la porte débrida la mémoire de Marcello ; il se souvint de cette commande de livre rédigée par son père au matin de sa mort. Un livre sur les rêves. »  Pages 223 et 224
  • « De l’âge de sept ans, l’âge de raison, à celui de quatorze, l’âge bête, Anton avait fait ses humanités auprès d’un curieux précepteur – un jésuite de la Compagnie de Jésus – qui, ébaudi par les facilités de son élève à apprendre, lui avait enseigné le grec dans Homère et Hérodote, le latin dans Ovide et Tite-Live, le français dans Voltaire et Saint-Simon, la religion dans un petit livre de trente pages intitulé La Supercherie dévoilée, écrit en 1636 par un jésuite portugais, Cristovão Ferreira, qu’Anton ne devait jamais oublier. Dans ces trente pages denses, le jésuite affirmait que Dieu n’avait pas créé le monde, que l’âme était mortelle, qu’il n’existait ni enfer, ni paradis, ni purgatoire, ni péché originel et que, de toute manière, le christianisme n’était qu’une époustouflante mauvaise farce. Il qualifiait le décalogue de stupidité impraticable, et traitait le pape d’individu authentiquement louche et terriblement scabreux. Il déclarait aussi que la virginité de Marie, l’histoire des Rois mages et celle encore plus fumeuse de la résurrection de Jésus, n’étaient qu’une phénoménale duperie positivement frauduleuse. Un peu plus loin, le Jugement dernier était diagnostiqué comme un incroyable délire tout juste bon à faire rire les Japonais et les fourmis rouges. Et Cristovão Ferreira de conclure en affirmant que la religion n’était en fait qu’une méchante invention des hommes pour s’assurer le pouvoir sur leurs semblables. »  Pages 249 et 250
  • « Dix-huit jours plus tard, dans l’intimité de la petite église turinoise du San Spirito – celle-là même où ce grand couillon de Jean-Jacques Rousseau, âgé de seize ans, avait embrassé la religion catholique -, la veuve Giulietta Tricotin épousait l’ex-chirurgien-major Anton Hartmann von Edelsbach. »  Pages 262 et 263
  • « En sabrant lui-même le très mahométan pacha Mouloud ibn Mouloud, Charles-Maximilien s’était approprié de droit ses tentes, ses ét3endards, ses armes, ses rondaches, ses chevaux, ses selles, ses coffrets à bijoux, son narguilé à plusieurs tuyaux, son Coran relié en peau de nasrani, ses tapis encore pleins de grains de sable, ses coffres marquetés, ses esclaves mâles et femelles. »  Page 268
  • « Les murs du salon-bureau où il conduisit ses invités étaient tapissés de livres.
    Pendant que l’exécuteur préparait trois verres de fée verte, Carolus examina les livres sur les rayons. La plupart étaient des romans de voyages et d’aventures. Leur nombre était considérable. »  Page 305
  • « Un post-scriptum du citoyen Couthon recommandait au relieur de sélectionner de préférence la peau d’un chouan d’importance. La couenne d’un évêque réfractaire serait la bienvenue.
    L’accusé Dagobert joignit à ce document un mémoire de frais d’une valeur de mille francs-or à l’entête de la Tannerie Tricotin Frères & Sœur et adressé au trésorier-payeur de l’Assemblée nationale. Ce livre, si chèrement relié, n’était autre que la Constitution de l’an I de la République.
    Accusateur public : Vous nous contez que l’exemplaire de la Constitution qui se trouve présentement au pied de l’Assemblée est reliée avec la peau d’un évêques réfractaire ?
    Réponse de l’accusé Charlemagne Tricotin : Hélaz non, comme on n’avait pas d’évêque, on a pris un abbé. »  Page 321
  • « Un matin d’avril, il casa dans une malle les quatre-vingt-huit livres médicaux et scientifiques accumulés au fil des mois et il empaqueta soigneusement toutes les nouveautés médicales qu’il s’était procurées le plus souvent chez leurs inventeurs. »  Page 324
  • « La porte capitonnée qui terminait ce couloir d’Ali Baba s’ouvrait sur une antichambre au parquet à bâtons rompus recouverts de tapis de Khorassan se chevauchant tant ils étaient en nombre (butinés en 1798 dans la tente du cheik Mahmoud ibn Mouloud du camp mamelouk d’Embaleh). »  Page 331
  • « Et puis, avant de venir, j’ai consulté les archives militaires et ce que j’y ai trouvé m’a donné l’envie d’écrire un livre sur mon père, sur sa vie, sa carrière… »  Pages 340 et 341
  • « Les jours suivants, il fit entièrement retapisser le vestibule, la salle d’attente, le cabinet médical, et le bureau où il installa une bibliothèque en acajou qu’il remplit avec la centaine de livres achetés à Paris. »  Page 355
  • « En face, une toile de bonne facture montrait un formidable bûcher fait d’arbres entiers (chênes et oliviers) et sur lequel était allongé Héraclès ; il y avait aussi le suicide de Socrate, le suicide de Sénèque, celui de Néron, et, dans un cadre ovale, un portrait de William Shakespeare.
    – Qu’a-t-il donc fait pour mériter d’être là ?
    – Il y a quatorze suicides dans ses huit œuvres, aussi nous le considérons comme un membre honoraire. »  Page 362
  • « – Entendez-moi, monsieur le comte, quelqu’un désirant autant se rendre dans l’Au-delà, dispose peut-être d’informations inédites sur cet Au-delà. Si c’est le cas, il est capital pour mes recherche d’avoir accès à ces informations.
    – C’est tout naturel, Herr Doktor, mais souvenez-vous de ce que disait Épicure : C’est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort. »  Page 369
  • « En chemise col ouvert, le front moite, les doigts moites, Carolus traduisait en français l’ouvrage en allemand de l’Helvète Ulrich Festzinger, un médecin alpiniste spécialisé dans le traitement de accidents de montagne. Le médecin des hautes cimes venait de publier une étude, unique en son genre, sur les derniers instants d’alpinistes ayant survécu à leur chute. Lors de ses trente années de pratique, Festzinger avait recueilli et confronté près de deux cents témoignages de chutes, ce qui lui avait permis de dresser un édifiant tableau en six actes.
    1) Les dix premiers mètres. L’homme tombe. L’esprit s’affole, l’esprit panique. Au secours, à moi !
    2) Trente mètres. L’esprit réagit en niant l’évidence. Pour ce faire, il investit la totalité du champ de conscience avec des pensée leurres : Fichtre, j’ai déchiré mon beau pantalon tout neuf.
    3) Cinquante mètres. C’est la colère dirigée contre le matériel défaillant, le mauvais temps, l’ange gardien qui a failli…
    4) Soixante-dix mètres. La dépression s’installe. Tout est fini. Je vais mourir. Adieu la vie (ou Adieu ma femme, ma mère, mes enfants, mon cheval, etc.).
    5) Quatre-vingt mètres. Tentative de marchandage. Ô Seigneur, faites que je m’en sorte et si je m’en sors, je Vous promets de faire ceci ou cela, ou cela et ceci.
    6) Cent mètres et au-delà. Acceptation euphorisante de la situation : Enfin, enfin, enfin ! »  Pages 369 et 370
  • « Le trajet en Surchauffée le long du Danube jusqu’à Krems fut bref. Marcello eut à peine le temps de lire les maigres informations relevées dans le Baedeker. Peu de chose à vrai dire, sinon qu’il se rendait dans la partie autrichienne des monts de Bohème ; région qui avait longtemps servi de zone tampon entre les royaumes slaves et germanique. C’était, paraît-il, l’une des régions les plus peuplée de petits fermiers qui tiraient leur vie d’une terre ingrate et argileuse. »  Page 379
  • « – Et mon sac de nuit Hermès ? Vais-je le récupérer un jour ? J’avais dedans toutes sortes de documents de la plus haute importance, comme par exemple une lettre de change de cent mille krones… parfaitement, monsieur… Et il y a aussi dedans ma belle montre à laquelle je tiens beaucoup, et mon magnifique Waterman, mon précieux carnet de notes et il y a même mon guide Baedeker ! Et qu’avez-vous l’intention de faire des morts restés à l’intérieur ? N’allez-vous pas les sortir de là ? N’avez-vous pas les moyens de renflouer les épaves ? »  Page 425
  • « – Avant de vous le rendre, je dois m’assurer qu’il s’agit bien de votre sac. Le règlement de la compagnie et celui des assurances exigent cette vérification. Pouvez-vous me faire l’inventaire de son contenu ?
    – Mmmpff… bien sûre que je peux… Il y a d’abord ma montre Piaget… Il y a mon Waterman, mon maroquin, avec à l’intérieur mon passe-port, ma lettre de change, une copie certifiée d’un acte de naissance… Il y a aussi un guide Baedeker, mon carnet de notes, ma loupe, ma trousse de toilette, et bien sur mon linge de rechange et mes chaussures…Ah oui, une chaînette en or avec une clé à chiffre et la carte de visite du Pr Freud… cela vous suffit-il ? »  Pages 430 et 431
  • « – Vous êtes toujours des nôtres, Herr Tricotin, c’est un nouveau miracle… Tomber de si haut et survivre est un exploit digne de Gilgamesh…» Page 432
  • « Quand il en eut assez, il prit la Baedeker neuf et lut.
    Braunau am Inn (352 mètres ; Hôtel Post). Vieille petite ville fondée au XIIIe siècle : 4 070 âmes. Braunau appartient à l’Autriche depuis 1779. Avant elle a appartenu à la Bavière pendant cinq siècles. Son église gothique, Saint-Étienne, à tour élevée de 99 mètres, date du milieu du XVe siècle.
    Il ferma le guide et décida qu’il était temps de commencer la lecture de L’art d’avoir toujours raison, ou comment terrasser son adversaire en étant de plus mauvaise foi que lui, d’Arthur Schopenhauer.
    Il l’avait découvert dans une librairie de la Kärnterstrasse qui commémorait la quarante-deuxième année de la disparition de l’auteur. Le libraire avait dédié une table entière de sa boutique aux éditions Brockhaus, respectable maison qui venait de rééditer les œuvres complètes du philosophe ; une banderole suspendue au-dessus de la table déclarait :
    La vie est un dur problème, j’ai résolu de consacrer la mienne à y réfléchir. Arthur Schopenhauer âgé de 16 ans. »  Pages 444 et 445
  • « Avant de sortir, pareil à un sportif qui s’échauffe avant une compétition, il lut quelques pages de L’Art d’avoir toujours raison.
    La perversité naturelle du genre humain est la cause de l’art de la controverse. Si elle n’existait pas, si nous étions fondamentalement honnêtes, nous ne chercherions rien d’autre, en tout débat, qu’à faire sortir la vérité de son puits, en nous souciant peu de savoir si une telle vérité apparait finalement conforme à la première opinion que nous ayons soutenue ou à celle de l’autre. Hélas, notre vanité innée, particulièrement susceptible en tout ce qui concerne les facultés intellectuelles, ne veut pas admettre que notre affirmation originelle se révèle fausse, ne que celle de l’adversaire apparaisse juste, d’où cet ouvrage. »  Pages 456 et 457
  • « Neuf gros livres à l’aspect lu et relu s’alignaient sur une étagère.
    Un livre sur la guerre de 1870, un volume relié sur l’apiculture, deux volumes sur les grandes batailles à travers les époques (de l’Antiquité à nos jours), un atlas géographique en couleur et une encyclopédie illustrée en trois volumes. »  Page 461
  • « Il ne devait pas avoir plus de douze ans et il portait des Lederhosen qui dévoilaient des jambes grêle aux mollet moulés dans des chaussettes de laine montantes. Son air renfrogné et le livre qu’il tenait encore ouvert à la main signalait qu’on venait de le déranger et qu’il n’aimait pas ça. »  Page 462
  • « L’expression du garçon s’adoucit. Il haussa les épaules en signe d’acquiescement et s’assit sur le tabouret près de la fenêtre pour reprendre sa lecture. Le chiot se coucha à ses pieds et ne le quitta plus des yeux, remuant la queue chaque fois qu’il tournait une page. D’après la couverture, il s’agissait d’une histoire de Peaux-Rouges écrite par un certain Karl May. »  Page 463
  • « – Pourquoi ma chambre porte-t-elle le nom de Karl May ?
    – Herr May est l’un de nos grands écrivains qui a séjournée douze mois chez nous… C’est dans la suite que vous occupez présentement qu’il a écrit La Vengeance de Plume-de-Renard et Comanches sans moi, Winnetou, ses deux plus fameux succès, vous nous l’accorderez. »  Page 469
  • « – Voilà, c’est pour toi.
    – Pour moi ? répéta le garçon incrédule.
    Il déchira rapidement le papier d’emballage et trouva trois livres de Karl May. Le Trésor du lac d’Argent, Sur la piste des Comanches, Le retour de Winnetou, l’Inusable.
    – J’espère que tu ne les as pas lus.
    – J’ai déjà lu celui-là, dit Adolf en montrant Sur la piste des Comanches, mais ça fait rien, je le relirai… Je vous remercie, monsieur, c’est bien aimable à vous pour un Italien. »  Page 474
  • « Après un instant de confusion, il se vit sortir le livre qu’il lisait dans le fiacre et, à regret, conscient de l’inanité de son geste mais incapable de s’en empêcher, il se vit l’offrir à la fillette.
    – Tiens, celui-là est pour toi.
    Née le 21 janvier 1896, Paula allait fêter ses sept ans dans dix-sept jours. Elle prit à deux mains L’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer et l’examina, telle une sauterelle devant un dé à coudre.
    – Merci beaucoup, monsieur, c’est un beau livre… même s’il est bien mince et qu’il n’a pas d’images. »  Pages 474 et 475
  • « Sur la Landstrasse, il cogna contre la cloison pour arrêter le cocher devant la librairie Huntertgott où il racheta L’Art d’avoir toujours raison.
    – Vous êtes chanceux, c’est mon dernier.
    – Schopenhauer se vend bien à Linz ?
    – Oh oui, surtout ce titre. Nous en écoulons une trentaine par an… principalement à des avocats, à des hommes politiques, à des officiers de la garnison et même à des journalistes.
    – Je vois…
    – Si je peux me permettre, avez-vous eu déjà connaissance de ceux-ci ?
    Le libraire lui mit dans les mains L’Art de se faire respecter et Essai sur les femmes d’Arthur Schopenhauer. »  Page 476
  • « Un brougham emporta Marcello jusqu’à à via Sacchi où, selon le Baedeker, s’élevait le meilleur établissement de la capitale, le Grand Hôtel de Turin et Trombetta. »  Page 480
  • « Le plus biscornu dans ce rêve n’était pas de voler mais d’entendre les grues lui grugruter dans un allemand qui rappelait à s’y méprendre l’accent viennois du Pr Freud : Celui qui a faim rêve qu’il mange ; celui qui a soif rêve qu’il boit. »  Pages 481 et 482
  • « Marcello toisa sévèrement le concierge.
    – Vous êtes présenté dans le Baedeker comme le meilleur hôtel de la capitale.
    – C’est tout à fait exact, monsieur.
    – Croyez-moi, je connais bien les meilleurs hôtels, je peux vous assurer qu’ils ont tous le téléphone, et j’ajoute que les meilleurs de ces meilleurs hôtels ont des ascenseurs électriques à trois vitesses. »  Page 482
  • « Muni de la carte de visite du Pr Freud, il se fit transporter en brougham via Alfieri où s’élevait la façade néoclassique des postes royales italiennes. »  Page 482
  • « Face à un guichet grillagé, il lut un texte qu’il adressa au Professeur Sigmund Freud, Berggasse 19. Wien IX. Cher Professeur – stop- avez-vous le souvenir de m’avoir dit l’autre jour – stop – Celui qui a faim rêve qu’il mange – stop – celui qui a soif rêve qu’il boit – stop »  Pages 482 et 483
  • « Cette pratique zoophilique était attestée dans une copie manuscrite des Commentaires royaux sur le Pérou des Incas – écrits en 1609 par l’Inca Garcilaso de la Vega. »  Page 486
  • « Prof Dr Freud
    Lundi 12 janvier 1903
    Vienne IX, Berggasse 19
    Cher Monsieur Tricotin
    Je n’ai pas le souvenir d’avoir cité Isaïe XXIX, 8 en votre présence, néanmoins, ces deux citations figurent quelque part dans le troisième chapitre de ma Die Traumdeutung.
    Peut-être nous reverrons-nous en des temps meilleurs.
    Cordiales salutations.
    Sigm. Freud »  Page 496
  • « Turin étant en contact permanent avec toute l’Europe dès qu’un livre était publié quelque part, il arrivait à Turin. »  Page 497
  • « – Bien sûr que nous avons cet ouvrage, signore Tricotin, mais vous devez savoir que ce livres a été mis à l’Index et donc qu’il n’est pas traduit. J’espère qu’à l’instar de votre défunt père vous maîtrisez la langue de Goethe.
    – Je la maîtrise.
    Le libraire se baissa et disparut derrière son comptoir pour réapparaître avec un exemplaire de la Die Traumdeutung du Dr Sigmund Freud, aux éditions Franz Deuticke. »  Paqe 497
  • « – En réalité, ceci est un livre d’exploration scientifique qui dévoile pour la première fois l’authentique existence du véridique royaume de l’inconscient. »  Page 497
  • « – Ma question était, pourquoi ce livre est-il censuré ? »  Page 497
  • « – En vérité, à la base de cette censure, il y a le fait inoxydable que le Pr Freud est de confession juive, signore Tricotin, et selon le Vatican, d’un juif rien de bon ne peut sortir. »  Page 498
  • « Die Traumdeutung se présentait sous la forme d’un ouvrage rébarbatif de cinq cent trente-cinq pages entièrement dépourvu d’illustration.
    Marcello l’ouvrit et une agréable odeur de livre neuf – encre et colle d’imprimerie – s’éleva jusqu’à ses narines.
    Je me propose de montrer dans les pages qui suivent qu’il existe une technique psychologique qui permet d’interpréter les rêves je veux, de plus, essayer d’expliquer les processus qui donnent aux rêves leur aspect étrange, méconnaissable. »  Page 498
  • « – J’étais à Vienne en août dernier et j’y ai rencontré le Pr Freud, je suis donc habilité à vous dire qu’il fume le cirage et qu’il a le téléphone chez lui… »  Page 499
  • « Durant le trajet en fiacre le ramenant via Fra Angelico, il ouvrit le livre et eut le temps de lire et de souligner les passages particulièrement édifiants.
    tous ceux qui se sont occupé de la question du rêve savent combien souvent il témoigne de connaissances, de souvenirs, que l’on ne croyait pas posséder pendant la veille. »  Page 499
  • « Tout en montant les escaliers son livre à la main, Marcello ruminait sur son triste sort ; ayant reçu la réponse de Pr Freud il n’avait plus de mauvais prétexte pour ne pas rentrer à San Coucoumelo. »  Page 500
  • « Quand Giuseppe Bolido revint avec les flacons, le stimate padrone, l’air inspiré (coude sur la table, joue appuyée dans la main, regard lointain vers l’horizon du plafond, Waterman en suspens), lisait un gros livre en prenant des notes. »  Page 501
  • « Il venait de prendre une décision irréversible : il rentrerait à San Coucoumelo lorsqu’il aurait terminé la lecture de Die Traumdeutung. »  Page 501
  • « Le Pr Freud avait intitulé son chapitre III : « Le rêve est un accomplissement de désir » et la citation d’Isaïe, page 115, illustrait l’intitulé du chapitre. Après complète interprétation tout rêve se révèle comme l’accomplissement d’un désir, même en cas de cauchemar. »  Pages 501 et 502
  • « Marcello avait beau persécuter sa mémoire, il ne trouvait aucune tracé mnésique portant le souvenir d’Isaïe XXIX, 8.
    Il relut certains passages soulignés dans les chapitres I et II.
    La totalité du matériel qui forme le contenu du rêve provient d’une manière quelconque de notre expérience vécue. Cela au moins nous pouvons le tenir pour certain […] toute impression même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable dans la mémoire, indéfiniment susceptible de reparaître au jour […] l’enfance est une des sources d’où le rêve tire le plus d’éléments, de ceux notamment que nous ne nous rappelons pas pendant la veille et que nous n’utilisons pas. »  Page 502
  • « En fin d’après-midi, les yeux ronds, Marcello lisait le chapitre VII, celui-là même où le professeur démontrait l’existence de l’Inconscient et proposait trois croquis supposés expliquer le fonctionnement mirobolant de l’appareil psychique (Je ne crois pas que personne ait encore jamais tenté de reconstruire ainsi l’appareil psychique). »  Page 503
  • « Vers treize heures, heure à laquelle les filles se levaient en semaine, Marcello reprit la lecture du Die Traumdeutung, encore plein de son épouvantable rêve de la nuit.
    Soudain, au détour d’une page, la moutarde lui monta au nez. Cette fois le professeur déraillait à toute vapeur. C’était inadmissible :
    Je sais que je vais révolter ici tous les lecteurs, ainsi que toutes les personnes qui ont eu des rêves analogues, mais les rêves qui représentent la mort d’un parent aimé et qui sont accompagnées d’affects douloureux ont le sens de leur contenu, ils trahissent le souhait de voir mourir la personne dont il est question. »  Page 506
  • « Pas plus d’un quart l’heure après en avoir terminé avec les cinq cent trente-cinq pages du Die Traumdeutung, Marcello était victime de nausées, puis d’une forte fièvre débilitante sortie de nulle part. »  Page 507
  • « Assis dans le coin SFG4 du médiocre compartiment de première classe de l’omnibus Turin-Gênes, Marcello lisait Essai sur les femmes, un hymne à la misogynie chanté par Arthur Schopenhauer. »  Page 507
  • « Il ouvrit la valise qu’il avait utilisée durant ses années de pensionnat et d’université et il trouva en vrac les archives scientifiques d’Anton Hartmann von Edelsbach récupérées par Carolus et rangées dans les tiroirs de la commode. Le premier document sur la pile n’était autre que le manuscrit original et corrigé de la monographie de 1823 sur Les mœurs des Grus grus avant, durant, après la migration.
    Non loin, poussé contre la paroi, se trouvait le panier en osier renfermant les maigres possessions accumulées par Filomena Tronchoni au cours de la longue existence : plusieurs tabliers, quelques robes noires, des bas de laine tricotés, une Bible patinée, une imposante boîte à couture à usages multiples offerte par Carolus, et puis ce gros livre à la couverture rouge qui n’était autre qu’une édition populaire abondamment illustrée du Livre d’Isaïe, livre qu’il se rappelait, maintenant, avoir feuilleté dans sa prime jeunesse. »  Page 521
  • « Le sol de terre battue irradiait du frisquet, et le mobilier se limitait à une table, un tabouret, du matériel d’apiculteur, quelques livres sur le sujet, des pots de miel sur des étagères, des brasero éteint et, dans un coin, une paillasse en dépouilles de maïs sur laquelle Badolfi gisait en position fœtale, le visage amaigri, les yeux cernés et brillants. »  Pages 522 et 523
  • « Après avoir soupé sans dire un mot, il s’était enfermé dans le bureau et avait entrepris le rangement thématique de ses cinquante et un livres. La plupart avaient été lus durant son séjour à l’Allgemeines Krankenhaus.
    Dans l’un des tiroirs du bureau, il avait trouvé un exemplaire Des origines de la misogynie, ou pourquoi les dents de sagesse d’une femme ne percent que lorsqu’elle meurt, un essai écrit et publié à compte d’auteur par son père, douze ans auparavant.
    À l’époque où l’homme était nomade et n’avait pas encore établi le rapport entre l’acte sexuel et la génération, il considérait la femme seule, comme féconde, et lorsqu’il lui vint l’idée de donner une forme humaine au principe du monde, l’homme en fit une Déesse. Devenu sédentaire, l’homme, en domestiquant les animaux, finit par découvrir l’importance du mâle dans la reproduction. L’homme tomba alors d’une erreur dans une autre. Désormais, seul le père fut déclaré fécond et la femme ne fut plus que la dépositaire et la nourricière du germe, telle une mouche pondant ses œufs dans de la viande. Dès lors, la Grande Déesse fut détrônée par le Grand-Père céleste et les ennuis des femmes commencèrent.
    Et ainsi de suite sur soixante-dix-sept pages et demi bourrées de citations d’une érudition à donner le torticolis à un hibou. L’illustration de la page de garde était une gravure montrant Isaac Newton éteignant sa pipe avec l’index de sa fiancée. » Pages 530 et 531
  • « Marcello posa sa longue-vue et entreprit de lire à son fils quelques pages de la monographie d’Anton.
    – Monogame, la grue cendrée vit en couple stable. Les petits sont très précoces en ce qui concerne le déplacement et la recherche de la nourriture, en revanche ils sont tardifs sur le plan de la reproduction et c’est seulement vers les cinq ans qu’ils peuvent nidifier. »  Page 544
  • « Marcello ferme les yeux, inspira profondément et reprit sa lecture.
    – … durant la migration, grâce à leurs puissants muscles pectoraux, les grues peuvent battre des ailes de longues heures durant et couvrir ainsi de grandes étapes. »  Page 544
  • « L’air méditatif du Turc invité à un baptême, Attilio tira quelques bouifs de son Toscani. Certes, il n’avait jamais lu Schopenhauer, néanmoins, rayon mauvaise foi, un gros bout il en connaissait. »  Page 550
  • « Sur des rayonnages d’acajou, derrière le comptoir, l’amateur éclairé avait le choix entre des études, des revues, des traités, des mémoires, des méthodes, des livres, souvent illustrées, traitant tous de la gente apiaire et le monde apicole. Une réimpression de L’Esprit de la ruche du Dr Carolus Tricotin (Où siège l’esprit de la ruche auquel tous se soumettent ? Qui ordonne ?) se trouvait en bonne compagnie entre une traduction du tome V de Mémoires pour servir l’histoire des insectes du Français Ferchault de Réaumur, et une réimpression récente d’Une histoire des animaux d’Aristote. »  Page 557
  • « Celui-ci s’intéressait maintenant à la collection de ruches sur les étagères. L’une d’elle, une Huber à cadres feuilletables qui pouvait se visiter comme les pages d’un livre, l’intéressait particulièrement. »  Page 558
  • « À raison de trois heures quotidiennes, trois années durant, Marcello vint à bout d’une monographie de deux mille trente-deux feuillets, auxquels il avait ajouté cent dix planches hors texte de croquis à l’encre de Chine illustrant La vie quotidienne chez la Tegenaria domestica du Haut-Piémont, mais aussi chez les autres.
    Faute d’un meilleur réceptacle, il prit son sac de nuit et rangea dedans le volumineux manuscrit qu’il expédia en bagage de première catégorie par la diligence hebdomadaire ; le destinataire étant le Pr Pompeo Di Calcagno, président perpétuel du jury de l’Académie royale des sciences de Turin. »  Page 563
  • « Loin de se limiter à l’insipide inventaire de généralités qui caractérisait la plupart des écrits scientifiques, Marcello avait inséré çà et là d’impressionnantes digressions philosophiques, voire psychanalytiques, fortement inspirées d’Arthur Schopenhauer, du Pr Freud et de la mythologie grecque.
    Comment allait régir l’éminent scientifique à la lecture de l’ambitieux chapitre CXXXIX : « Tout savoir sans jamais l’apprendre, ou l’Instinct chez les araignées de plafond, mais aussi chez les autres »… Et qu’allait-il penser du CCIII, consacré aux mœurs sexuelles arachnéennes avec un paragraphe entier dédié à l’étrange parade hypnotique du mâle amoureux qui pouvait durer, montre en main, cinq heures et des poussières ? »  Page 564
  • « … il a été répertorié soixante-deux sortes de sons parmi les pets ; il est donc possible de les marier ensemble et de créer ce que je nommerai musique pétifique. Des adagios, des préludes, des opéras-comiques, des oratorios, voire des opérettes, peuvent ainsi être composés et sont assurés de connaître un succès considérable auprès des honnêtes gens…
    Marcello interrompit sa lecture. »  Page 569
  • « Il profita de cette période végétative pour relire le cahier noir de son père. Cette rafraîchissante relecture l’incita à se lever et à prendre dans la bibliothèque du salon un exemplaire des Mémoires du général-baron Charlemagne Tricotin, publiés sous les auspices de son fils le docteur Carolus Tricotin.
    Coiffé de son Girardi, gros livre dans la main gauche, conne dans la droite, goulot de bouteille de Mariani dépassant de la poche du veston, les jambes glissées dans des Knickerbockers, les bottines lustrées, Marcello descendit le cardo, suivi de près par Badolfi chargé du fauteuil ; il passa sans un regard devant l’école où le père Casario faisait la classe, traversa la place du Martyre inondée de soleil, ignora les On dirait que vous allez mieux aujourd’hui, signore Maestro des femmes en tablier près de la fontaine et marcha droit vers le cimetière et le mausolée. »  Page 572
  • « – C’est moi, Marcello. Quand on m’a dit que tu étais ici je ne voulais pas le croire… Qu’est-ce que tu fais ? Nous ne sommes pas encore à la fête des morts !
    – Je lis les mémoires de mon grand-père… et quand certains passages me paraissent un peu fumeux, il me les explique.
    Il désigna la momie dans le cercueil transparent. »  Page 573
  • « – Notre maire a consulté plusieurs livres de droit et il dit qu’il s’agit d’un délit sans précédent qui n’a pas été prévu par la loi ! »  Page 585
  • « – Puis-je emporter un livre ?
    – S’il n’est pas à l’Index et si rein d’interdit n’est caché dedans, je suppose que oui.
    Marcello prit un gros livre à la couverture pourpre et le présenta au carabinier.
    – J’aimerais le terminer, J’en suis au moment de la troisième campagne de fouilles, celle durant laquelle il découvre le trésor de Priam.
    Le brigadier-chef ouvrit le livre, le soupesa, examina la reliure, feuilleta les pages, lut le titre : Ilios, ville et pays des Troyens. Fouilles de 1871 à 1882. Heinrich Schliemann, rendit l’ouvrage à son propriétaire. »  Pages 591 et 592
  • « – Ne me touchez pas ! Je ne suis pas fou, je suis maître d’école ! Et je peux le prouver ! Demandez-moi n’importe quoi, je sais tout ! J’ai même lu tout Schopenhauer, c’est pour dire. »  Page 596
  • « Sur les trente-huit stratagèmes que proposait Arthur Schopenhauer dans l’Art d’avoir toujours raison, Marcello opta pour le huitième (Mettre l’adversaire en colère ; car dans sa fureur, il est incapable de porter un jugement exact et de s’apercevoir de son avantage. On l’agace en étant ouvertement injuste à son égard, en le harcelant en étalant d’une manière générale son impudence). Il eut un coup de menton en direction de la vitrine aux pierres-de-tête.
    – Il y a de cela quelques années, mon père a écrit un mémoire sur les arracheurs de pierres-de-tête du XVe ; je me souviens qu’il les qualifiait de charlatans émérites ; émérites parce qu’ils avaient trompé leur monde près de cent cinquante années durant sans jamais se faire prendre… mais je suppose que je ne vous apprends rien, vous savez déjà tout cela, évidemment. »  Pages 607 et 608
  • « – Où est ce manuscrit ?
    – Quand j’ai voulu le récupérer, on m’a dit que les manuscrits refusés étaient détruits passé un délai de trois mois.
    – Quel pourcentage de texte a-t-il été plagié ?
    – Oh… environ… le deux cinquièmes.
    – Dans ce cas, votre manuscrit est probablement intact.
    Marcello se donna une tape sur le front, comme pour le punir ; évidemment, si Pompeo Di Calcagno avait conservé son manuscrit, c’était parce qu’il comptait exploiter les trois cinquième restants.
    Il sourit modestement à l’avocat qui écrasa sa cigarette et en alluma une autre.
    – Comment avez-vous su que votre manuscrit était rejeté ?
    – Je ne recevais aucune nouvelle, alors je me suis impatienté et j’ai écrit.
    – Oui ?
    – J’ai reçu une lettre de refus par retour de courrier.
    – Excellent, voilà la preuve qu’ils ont bien reçu votre manuscrit. Ils pourront difficilement nier son existence. »  Page 651
  • « – Si mon manuscrit se trouve quelque part dans l’académie, je le trouverai dans le bureau de Di Calcagno. Mais nous y rendre la nuit pose trois problèmes ; je ne connais pas les lieux, j’ignore où se trouve le bureau, j’ignore où le manuscrit est rangé. »  Page 652
  • « – Le secrétaire m’a menti en m’assurant que mon manuscrit avait été détruit ; lui doit savoir où il se trouve. »  Page 652
  • « Le secrétaire-assistant était fasciné par le spectacle de l’acide corrodant les lattes de chêne.
    – Je veux mon manuscrit, et si vous me répondez quel manuscrit ? je lui dis de vous baptiser.
    – Mais… Mais qui êtes-vous ? De quel manuscrit me parlez-vous ?
    – Il l’a dit. »  Page 653
  • « Le manuscrit et les planches hors texte étaient posés en évidence sur le bureau du Pr Pompeo Di Calcagno. Marcello les rangea soigneusement à l’intérieur du sac de nuit.
    – Je récupère mon bien.
    – Si signore, je comprends.
    Il rafla au passage un joli stylo à encre au capuchon noir frappé d’une étoile blanche ; il avait vu le même entre les doigts du Pr Freud. »  Page 653
  • « – Dites-lui que nous sommes passés et que j’ai repris mon manuscrit. Vous verrez, il ira beaucoup mieux après. »  Page 654
  • « – L’école elle est fermée depuis que M. le curé y la fait plus.
    – Et pourquoi cela ?
    – C’est M. le maire qui s’est pas entendu avec M. le curé sur les leçons qu’il nous donnait. Il nous faisait apprendre la Bible par cœur. »  Page 657
  • « Marcello dressait l’inventaire des archives scientifiques d’Anton Hartman von Edelsbach lorsqu’il avait ouvert une chemise bleu ciel contenant un essai intitulé : Mais le ciel me reste ouvert, mots de Dédale ruminant son plan d’évasion.
    L’essai commençait par une phrase accrocheuse : Parce qu’il nous arrive parfois de rêver que nous volons, nous pouvons plausiblement croire que l’homme antédiluvien volait.
    D’une belle écriture gothique, Anton étayait ses propos en joignant à son texte des gravures de Dürer, Brueghel, Rubens, Lebrun, David ; certaines montraient Dédale et Icare affublés de grandes ailes retenues aux épaules par un baudrier fait de sangles de cuir transversales ; sur d’autres, on voyait Dédale utiliser de la cire fondue pour attacher les plumes aux ailes, tandis que sur la reproduction d’un bas-relief, le même fixait les ailes de son fils à l’aide d’un marteau et d’une enclume, laissant supposer l’emploi de métal dans son système volant. Mais surtout, Anton affirmait que le mythe d’Icare n’en était pas un et que l’envolée avait bien eu lieu :
    Ne trouvez-vous pas singulier que l’Humanité persiste à se souvenir de l’échec de ce jeune imbécile heureux d’Icare, alors qu’elle continue d’ignorer avec une admirable constance la réussite du père, le génial Dédale, l’inventeur des ailes à baudrier, qui, bien qu’alourdi par le chagrin infini d’avoir vu son enfant s’engloutir dans les flots, avait poursuivi son vol pour atterrir quelque temps sur une plage de Cumes, en Italie, à un millier de kilomètres de son point de départ, l’Île de Crète?
    Marcello avait relu l’exemplaire d’Ovide datant de son séjour en pension, De tous les poètes qui avaient relaté le mythe d’Icare (Apollodore, Virgile, Eschyle, Diodore de Sicile), Ovide était de loin le plus documenté. On eût dit qu’il avait été présent sur l’île et qu’il avait assisté, à moins de dix mètres, aux préparations des protagonistes.
    Dédale dispose en ordre régulier, des plumes, en commençant par les plus petites, une plus courte se trouvant à la suite d’une longue, si bien qu’on les eût dites poussées par ordre décroissant de taille. Alors il attache celles du milieu avec du lin, celles des extrémités avec de la cire, et, une fois disposées ainsi, les incurve légèrement, pour imiter les ailes d’oiseaux véritables. Quand il eut mis la dernière main à son œuvre, l’artisan, à l’aide de sa paire d’ailes, équilibra lui-même son corps dans l’air où il resta suspendu en les agitant. Tout en lui enseignant à voler, Dédale ajuste les ailes aux gras de son fils : « Je te conseille, dit-il, Icare, de te tenir à mi-distance des ondes, de crainte que, si tu vas trop bas, elles n’alourdissent les ailes, et du soleil, pour n’être pas, si tu vas trop haut, brûlé par ses feux : vole entre les deux. » Non loin de là était une colline qui, ne s’élevant pas tout à fait à la hauteur d’une montagne, dominait cependant la plaine. C’est de là que le père et le fils s’élancèrent pour commencer leur dangereux voyage, qui était aussi une magistrale évasion.
    Marcello était convaincu de la bonne foi d’Ovide. Il existait des précédents. Durant des siècles et des siècles, l’Iliade et l’Odyssée avaient été considérées comme des contes poétiques et farfelus ne relevant d’aucune réalité, jusqu’au jour (1870) où un richissime archéologue amateur, Heinrich Schliemann – avec pour unique documentation son exemplaire fatigué de l’Iliade -, avait localisé la légendaire cité de Troie à Hissarlik, en Turquie. Les fouilles avaient confirmé sa pertinence d’analyse et avaient triomphalement confirmé la vérité historique du texte de Homère. »  Pages 678 à 680
  • « À l’heure où la mouche cède sa place au moustique, Marcello se rendit au numéro 3 de la via dei Mille où logeait le Pr de zoologie au museum, Leonardo Pietraligure, spécialiste de l’oiseau à plumes et de la chauve-souris à poils. Le professeur figurait à la lettre P dans le carnet d’adresses du Dr Carolus Tricotin. Il était l’auteur de plusieurs ouvrages ornithologiques, dont un Traité de natation aérienne qui avait intrigué Marcello. »  Page 681
  • « Marcello ouvrit son sac et sortit l’essai Mais le ciel me reste ouvert dans sa chemise bleue ciel.
    – Mon père a hérité des archives de son beau-père Anton Hartmann von Edelsbach. Je faisais l’inventaire de ces archives lorsque j’ai trouvé ce manuscrit. Vous lisez l’allemand je présume ?
    Le Pr Leonardo Pietraligure prit le manuscrit, lut le titre, hocha la tête et récita d’un ton théâtral :
    – Minos peut bien ne fermer les chemins de la terre et des ondes, mais, du moins, le ciel me reste ouvert. C’est la route que je prendrai.
    Il feuilleta l’essai, le referma et le déposa sur son bureau.
    – Je connais cet essai. Votre père me l’a communiqué lorsque je suis venu en 83, ou peut-être était ce en 84 ? »  Page 682
  • « – Quelle est votre opinion sur cet essai ?
    – Mais encore ?
    – Pensez-vous que Dédale ait peut voler jusqu’en Italie avec une réplique d’ailes plus ou moins bien attachées ? »  Page 682
  • « – Après toutes ces années de recherches, vous devez bien avoir une opinion sur la question ? Est-il vraisemblable que Dédale ait pu voler sur une aussi longue distance ? »  Page 683
  • « Les traits figés, Marcello reprit Mais le ciel me reste ouvert, le rangea avec ses feuillets dans son sac de nuit, coiffa son canotier jaune paille et, sans oublier de faucher au passage avec sa canne un bronze du dieu Mercure posé sur une console, sortit en claquant la porte derrière lui. »  Page 684
  • « Après le pasto, Marcello lisait les vieux ouvrages sur l’ornithologie et la zoologie qui pullulaient dans les huit bibliothèques de la villa. Tous ces livres étaient annotés, soulignés, corrigés, raturés par Carolus, qui, comme son père, n’avait pas été un lecteur passif ; l’exemplaire du The Origin of Species by Means of Natural Selection (l’édition définitive de 1876) était pratiquement réécrit dans les marges, les entre-lignes ainsi que la deuxième et la troisième de couverture ; et il en était de même avec la première édition de la Philosophie zoologique du transformiste chevalier de Lamarck. »  Page 687
  • « Au fil des jours, les termites d’Amanda se déployèrent à l’intérieur de tout ce qui contenait de la cellulose dans l’école ; lattes du plancher, piliers, poutres de la charpente, pupitres poussiéreux, chaises empilées, tableau noir, manuels scolaires, bibliothèque contenant les manuels scolaires… »  Page 701
  • « À Vienne, lorsqu’il vivait au foyer pour homme du Münnerheim, il avait eu l’occasion de lire une traduction de Psychologie des foules du Français Gustave Le Bon ; il en avait retenu des paragraphe entiers.
    L’individu en foule acquiert par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que, seul, il eût forcément refrénés. Il y cédera d’autant plus volontiers que, la foule étant anonyme, et par conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les individus, disparaît entièrement…
    Ah oui, et aussi :
    La masse est un troupeau docile qui ne saurait jamais vivre sans maître. Elle a une telle soif d’obéir qu’elle se subordonne instinctivement à quiconque se désigne comme son maître. »  Pages 715 et 716
  • « – Que diriez-vous de l’Offrir à notre département d’archéologie, signore Tricotin ?
    – Certainement pas, monsieur l’ingénieur, quand le pont sera terminé, nous la replacerons au même endroit et j’écrirai aux gens du Baedeker pour qu’ils la signalent dans leur édition suivante. Ce sera un atout de plus pour attirer les touristes. »  Pages 727 et 728
  • « Né trente ans plus tôt au sein d’une famille de la haute bourgeoisie turinoise, ingénieur géomètre à vingt-deux ans, diplômé d’architecture à vingt-cinq, passionné d’archéologie. Umerto Verbonia avait déjà participé à deux campagnes de fouilles ; la première dans la Vallée des Rois, la seconde à Troie (Hissarlik), où le fantôme de Schliemann rôdait derrière chaque ruine. »  Page 728
5 étoiles, O

Oscar et la dame rose

Oscar et la dame rose d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Éditions Albin Michel; publié en 2009 – 59 pages

Troisième volet du Cycle de l’Invisible écrit par Eric-Emmanuel Schmitt paru initialement en 2002.

Oscar et la dame rose

Oscar a dix ans, il est hospitalisé pour soigner un cancer. Mais depuis sa greffe osseuse, il sent bien que rien ne va. Quand le docteur l’examine, il perçoit son désespoir. Oscar devine qu’il va mourir et en veut à ses parents et à son entourage de lui mentir en faisant « comme si ». Mamie-Rose est une bénévole à l’hôpital. C’est une dame âgée qui prétend avoir été catcheuse dans sa jeunesse sous le pseudonyme de « L’Étrangleuse du Languedoc ». Entre elle et Oscar naîtra une belle amitié. Mamie-Rose sera un ange pour Oscar car elle ne lui mentira pas. Elle l’aidera à vivre ses derniers jours le mieux possible et à pardonner à ses parents leurs maladresses. Pour ce faire, elle le convaincra d’écrire une lettre par jour à Dieu afin de lui demander un vœu. De plus, elle lui demandera de vivre comme si chaque journée représentait dix années de sa vie. En quelques jours Oscar passera de l’enfance à la puberté, à l’âge adulte et va enfin pouvoir vieillir.

Fidèle à lui-même Schmitt a fait un livre simple et généreux avec des personnages forts et attachants. Ce roman allie les émotions dû à la maladie, à l’amitié et à l’apprentissage de la foi d’une façon remarquable. Ce texte déborde de spontanéité et de sentiments, sans tomber dans la sensiblerie. Il est écrit dans un langage léger et vif, qui ressemble à celui d’un enfant de 10 ans. Le personnage d’Oscar est tout simplement inoubliable car il nous impressionne par son courage. Au fil du texte, on est troublé par ses pensées et ses préoccupations d’enfant malade. L’auteur utilise l’humour, l’innocence et la sincérité d’un enfant pour faire passer un message très fort, celui d’accepter la maladie et la mort. Les lettres qu’Oscar adresse à Dieu sont poignantes et drôles, pleines de tendresse et de candeur. Un livre très court mais intense, qui réussit à émouvoir et à donner de l’espoir.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 13 juin 2013

Lecture de mon Baby Challenge 2013Contemporain

Baby challenge contemporain

La littérature dans ce roman :

  • « — Il est nul, votre Dieu, Mamie-Rose. Aladin, il avait droit à trois vœux avec le génie de la lampe.
    — Un vœu par jour, c’est mieux que trois dans une vie, non ? »  Page 9
  • « Elle était posée sur son lit, on aurait dit Blanche-Neige lorsqu’elle attend le prince, quand ces couillons de nains croient qu’elle est morte, Blanche-Neige comme les photos de neige où la neige est bleue, non pas blanche. Elle s’est tournée vers moi et là, je me suis demandé si elle allait me prendre pour le prince ou l’un des nains. Moi, j’aurais coché « nain » à cause de mon crâne d’œuf mais elle n’a rien dit, et c’est ça qu’est bien, avec Peggy Blue, c’est qu’elle ne dit jamais rien et que tout reste mystérieux. »  Page 19
  • « Qu’est-ce qu’ils allaient m’offrir encore ? Un puzzle de dix-huit mille pièces ? Des livres en kurde ? Une boîte de modes d’emploi ? Mon portrait du temps que j’étais en bonne santé ? »  Page 35
  • « Avec Peggy Blue, on a beaucoup lu le Dictionnaire médical. C’est son livre préféré. Elle est passionnée par les maladies et elle se demande lesquelles elle pourra avoir plus tard. Moi, j’ai regardé les mots qui m’intéressaient : « Vie », « Mort », « Foi », « Dieu ». Tu me croiras si tu veux, ils n’y étaient pas ! Remarque, ça prouve déjà que ce ne sont pas des maladies, ni la vie, ni la mort, ni la foi, ni toi. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Pourtant, dans un livre aussi sérieux, il devrait y avoir des réponses aux questions les plus sérieuses, non ?
    — Mamie-Rose, j’ai l’impression que, dans le Dictionnaire médical, il n’y a que des trucs particuliers, des problèmes qui peuvent arriver à tel ou tel bonhomme. Mais il n’y a pas les choses qui nous concernent tous : la Vie, la Mort, la Foi, Dieu.
    — Il faudrait peut-être prendre un Dictionnaire de philosophie, Oscar. Cependant, même si tu trouves bien les idées que tu cherches, tu risques d’être déçu aussi. Il propose plusieurs réponses très différentes pour chaque notion. »  Pages 42 et 43.