5 étoiles, V

Vingt-quatre heures d’une femme sensible

Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm

Édition La Bibliothèque électronique du Québec, 134 pages

Roman épistolaire de Constance de Salm paru initialement en 1824.

Elle a passé une très belle soirée à l’opéra. À la sortie, elle voit son amoureux dans la foule qui quitte les lieux précipitamment avec une jeune femme. Seule, elle est confrontée à vision de la calèche de cette inconnue qui part avec son amant abord. Elle tente de calmer les émotions qui l’assaillent, d’absorber le choc. Les heures qui vont suivre seront pour elle un véritable calvaire : doutes, remises en question, jalousie, sentiment de trahison. Dans l’attente d’un signe de son amant, elle cherche à se rassurer : elle revoit la soirée à l’opéra et elle revit les premiers moments de leur amour. Follement éprise, elle est désespérée et sur le point de mourir d’amour. Comme la jalousie n’est pas une bonne conseillère, elle lui écrira une quarantaine de lettres enflammées en vingt-quatre heures. Dans celles-ci, elle rédigera son amour, ses doutes et son désespoir.

Une magnifique incursion dans le cœur d’une femme amoureuse du XIXe siècle. Dans ce court roman, l’auteur présente avec brio la multitude de sentiments qui peuvent animer la passion d’une femme. Au tourbillon d’émotions généré par la peur de l’abandon s’ajoute les contraintes qui sont imposé aux femmes par la bienséance de la société de l’époque. Au cours de la lecture des différentes lettres passionnées on découvre une héroïne très attachante malgré ses divagations. On vient à comprendre son amour et son tourment. Mme de Salm a réussi, avec sa plume élégante, à décrire dans toute sa splendeur et de façon authentique la passion amoureuse. Une lecture captivante qu’est ce roman épistolaire. Il fait réaliser que les sentiments amoureux sont intemporels et qu’ils peuvent devenir de la torture pour l’âme s’ils ne sont pas contrôlés. Cette lecture est un pur régal. Ce livre devrait se trouver dans toutes les bibliothèques pour être lu par un plus grand nombre de personne possible.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 9 mai 2017

La littérature dans ce roman

  • « J’étais seule un matin, je venais de laisser un tableau à moitié ébauché ; j’avais pris un livre dont, depuis un quart d’heure, mes yeux parcouraient la même page sans que la préoccupation de mes esprits me permît d’y rien comprendre. »  Page 48
  • « Hors de moi, ivre de joie, de crainte, d’espoir, je crus sans doute cacher une partie de mon trouble en reprenant mon livre, que ma main rencontra par hasard ; mais tout ce que l’on fait dans ces moments d’ivresse pour retarder l’aveu de son amour, semble au contraire servir à le hâter. Aussi agité que moi, t’en souvient-il ? ô Dieu ! tu feignis de vouloir regarder ce que je feignais de lire, et sous ce vain prétexte, te rapprochant de plus en plus, et penchant ta tête contre la mienne sur le livre que je tenais encore, tu achevas de porter l’orage dans mon sein. »  Page 49
  • « Je m’attendais à ses reproches, j’en avais besoin ; il ne m’en fit aucun. Que sa réserve me fit mal ! Elle me montra toute l’étendue de mon malheur ; je compris qu’il était sans remède. Je me vis tour à tour l’objet des railleries du prince de R…, des injurieuses conjectures de vos gens, la fable de tout un public avide de malignité et de scandale ; et, soit que cette simple circonstance eût en effet comblé la mesure de mes maux, ou que mon âme épuisée ne pût plus suffire à des sensations si violentes, je tombai dans un véritable accès de désespoir, et mes esprits et mes forces m’abandonnèrent à la fois. »  Pages 84 et 85
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3 étoiles, P, S

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose de Daniel Pennac.

Édition Folio, publié en 1997, 322 pages

Troisième volet de la saga Malaussène de Daniel Pennac paru initialement en 1990.

La saga Malaussène, tome 3, La petite marchande de prose

À la suite du départ de sa mère avec l’inspecteur Pastor, Benjamin se retrouve encore un fois responsable de ses frères et sœurs. Afin de faire vivre cette petite marmaille, il poursuit son boulot de bouc émissaire aux Éditions du Talion. Mais il en a marre de ce travail infecte. À tous les jours, il doit recevoir les auteurs qui ne sont pas retenu pour l’édition et affronter leurs désillusions et leurs colères. Lorsqu’il rencontre la reine Zabo pour démissionner, elle lui offre un nouveau travail. Il devra incarner aux yeux du public l’auteur à succès J.L.B. qui désire garder son anonymat. Aux prises avec des problèmes personnels, notamment avec sa copine Julie et avec sa sœur Clara, Benjamin n’en mène pas large et est déprimé. Par intérêt pour la fratrie, il finit par accepter l’offre de son employeur malgré les pressions de son entourage. Mais la réalité va vite le rattraper car cette décision va le mener au-devant de gros ennuis. Entant que personnificateur de J.L.B., sa route va croiser celle d’un dangereux tueur et celle du commissaire Coudrier.

Une histoire abracadabrante digne de cette saga. Dans ce tome, l’auteur nous présente un autre récit complètement absurde. Cette fois, c’est dans le milieu de la littérature et de l’édition que se passe l’action. L’intrigue est somme toute intéressante et divertissante avec l’humour particulier de Pennac. Malheureusement, ce roman a du mal à démarrer et manque cruellement de rythme et de nouveauté. Mais, c’est avec joie que l’on retrouve les Malaussène qui sont des personnages hauts en couleur et attachants. En revanche, ils laissent une vague impression qu’ils n’ont pas évolué avec le temps, étant donné qu’au fil des tomes leurs réactions et leurs schèmes de pensée n’ont pas changé. L’auteur nous présente de façon exhaustive les origines obscures du personnage de la reine Zabo. Cette présentation fait en sorte d’alourdir le texte et que Benjamin est absent une bonne partie du roman. Ce tome séduit moins que les deux précédents car l’effet de surprise est passé. Une lecture inégale, entre l’action qui nous transporte et certaines longueurs qui freinée subitement notre enthousiasme. Un roman qui se lit avec plaisir tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 26 avril 2017

La littérature dans ce roman :

  • « Puis, armé du cendrier à pied que sa demi-sphère plombée faisait gracieusement osciller depuis les années cinquante, il attaqua méthodiquement la bibliothèque d’en face. Il s’en prenait aux livres. Le pied de plomb faisait des ravages épouvantables. Ce type avait l’instinct des armes primitives. À chaque coup qu’il portait, il poussait un gémissement de gosse, un de ces cris d’impuissance qui doivent composer la musique ordinaire des crimes passionnels : j’écrase ma femme contre le mur en pleurnichant comme un marmot.
    Les livres s’envolaient et tombaient morts.
    Il n’y avait pas trente-six façons d’arrêter le massacre.
    Je me suis levé. J’ai saisi à pleines mains le plateau de café que Mâcon m’avait apporté pour amadouer mes précédents râleurs (une équipe de six imprimeurs que ma sainte patronne avait réduits au chômage parce qu’ils avaient livré six jours trop tard) et j’ai balancé le tout dans la bibliothèque vitrée où la reine Zabo expose ses plus belles reliures. »  Pages 5 et 6
  • « Et je lançai par-dessus sa tête le presse-papiers de cristal que m’avait offert Clara pour mon dernier anniversaire. Le presse-papiers, une tête de chien qui ressemblait vaguement à Julius (pardon Clara, pardon Julius), fit éclater le visage de ce vieux Talleyrand-Périgord, fondateur occulte des Éditions du Talion en un temps où, comme aujourd’hui, tout le monde avait besoin de papier pour régler ses comptes avec tout le monde. »  Page 6
  • « La porte s’est ouverte sur la secrétaire Mâcon et sur mon ami Loussa de Casamance, un Sénégalais d’un mètre soixante-huit, qui a des yeux de cocker et les jambes de Fred Astaire et qui est, de loin, le meilleur spécialiste en littérature chinoise de toute la capitale. »  Page 7
  • « J’en ai profité pour poser la question dont je connaissais la réponse :
    — On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
    — Pour la sixième fois. »  Page 8
  • « — Comment vous appelez-vous ?
    Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre “Pitié ! hoqueta-t-il à reculons”, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? » »  Page 8
  • « Total, on avait renvoyé le manuscrit sans le lire, j’avais signé le refus de mon nom, et le gars avait failli mourir de chagrin dans mes bras après avoir transformé mon bureau en terrain vague.
    — Vous ne l’avez même pas lu, n’est-ce pas ? J’avais mis les pages 36, 123 et 247 à l’envers, elles y sont toujours. »  Page 9
  • « Je ne crois en rien, bordel, je sais seulement que la machine à écrire est fatale aux enfantillages, que le papier blanc est le suaire de la connerie, et qu’il n’est pas né celui qui vendra cette camelote à la reine Zabo. C’est le scanner du manuscrit, cette femme-là, il n’y a qu’une chose au monde qui la fasse vraiment chialer : le martyre du subjonctif imparfait. »  Page 9
  • « Il a cinquante balais bien serrés, et ça fait trente ans au moins qu’il se donne tout entier à la littérature, ces gars-là sont capables de tout quand on essaie de cisailler leur plume ! »  Page 9
  • « Je me suis agenouillé devant un classeur métallique qui a baissé le rideau au premier tour de clef. Il était bourré de manuscrits jusqu’à la gueule. J’ai pris le premier qui m’est tombé sous la main et je lui ai dit :
    — Prenez ça.
    C’était intitulé Sans savoir où j’allais et c’était signé Benjamin Malaussène.
    — C’est de vous ? me demanda-t-il quand j’eus refermé le classeur.
    — Oui, tous les autres aussi. »  Pages 9 et 10
  • « Il regardait le manuscrit d’un air perplexe.
    — Je ne comprends pas.
    — C’est pourtant simple, dis-je, on m’a refusé tous ces romans beaucoup plus souvent que le vôtre. Je vous donne celui-ci parce que c’est mon dernier-né. Peut-être pourrez-vous me dire ce qui cloche là-dedans. Moi, j’adore. »  Page 10
  • « — Vous avez renvoyé à un pauvre mec un manuscrit que vous n’avez même pas lu, et c’est moi qui viens de payer la facture.
    — Oui, je sais, Mâcon m’a prévenue. Elle était toute chamboulée, la pauvre petite. Il vous a fait le coup de la page à l’envers ? »  Page 12
  • « — Virer Mâcon ? c’est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous avez déjà foutu six imprimeurs au chômage, aujourd’hui, ça ne vous suffit pas ?
    — Écoutez, Malaussène…
    La patience de celle qui estime ne pas avoir d’explication à fournir.
    — Écoutez-moi bien ; non seulement vos imprimeurs m’ont rendu l’album avec six jours de retard, mais en plus ils ont essayé de me rouler. Sentez-moi ça !
    Sans crier gare, elle m’a ouvert un bouquin sous le pif : le genre grand luxe anniversaire, Vermeer de Delft plus vrai que nature, hors de prix et jamais lu, pure bibliothèque de chirurgien-dentiste.
    — Très joli, dis-je.
    — On ne vous demande pas de regarder, Malaussène, on vous demande de sentir. Qu’est-ce que vous sentez ?
    Ça sentait bon le livre neuf, le croissant chaud de l’éditeur.
    — Ça sent la colle et l’encre fraîche.
    — Pas si fraîche que ça, justement ; quelle encre ?
    — Pardon ?
    — De quelle encre s’agit-il ?
    — Arrêtez votre cirque, Majesté, comment voulez-vous que je sache ?
    — De la Venelle 63, mon garçon. Dans sept ou huit ans, elle produira de jolis reflets roux autour des lettres et le bouquin sera foutu. Une saloperie chimiquement instable. Ils devaient avoir un vieux stock, ils ont essayé de nous refaire. Mais dites-moi, comment vous êtes-vous débarrassé de votre forcené, vous ? Parti comme il l’était, il aurait dû vous massacrer !
    Changement de sujet à vue, c’était sa méthode : affaire classée, affaire suivante.
    — Je l’ai transformé en critique littéraire. Je lui ai refilé un manuscrit non réclamé en lui disant qu’il était de moi. Je lui ai demandé son avis, des conseils… J’ai renversé la vapeur.
    (Mon truc favori, en fait. Et c’était moi qui recevais des lettres d’encouragement de la part des auteurs dont je refusais les romans : « Il y a bien de la sensibilité dans ces pages, monsieur Malaussène ! Vous y arriverez un jour, faites comme moi, persévérez, l’écriture est une longue patience… » Je répondais par retour du courrier, je disais toute ma gratitude.)  Pages 13 et 14
  • « Elle me l’avait expliqué trente-six fois : parce que j’étais, selon elle, un bouc émissaire-né, que j’avais ça dans le sang, un aimant à la place du coeur, qui attirait les flèches. Mais, ce jour-là, elle en rajouta :
    — Pas seulement, Malaussène, il y a autre chose : la compassion, mon garçon, la compassion ! Vous avez un vice rare : vous compatissez. Vous souffriez, tout à l’heure, à la place du géant infantile qui pulvérisait mon mobilier. Et vous compreniez si bien la nature de sa douleur que vous avez eu l’idée de génie de transformer la victime en bourreau, l’écrivain rejeté en critique tout-puissant. C’est exactement ce dont il avait besoin. Il n’y a que vous pour sentir des choses aussi simples. »  Page 15
  • « — Vous êtes le seul de mes employés à m’appeler ouvertement Majesté – les autres le font en coulisse – et vous voudriez que je me passe de vous ?
    — Écoutez, j’en ai marre, je m’en vais, c’est tout.
    — Et les livres, Malaussène ?
    Elle a hurlé ça en bondissant sur ses pieds.
    — Et les livres ?
    D’un vaste geste elle a désigné les quatre murs de sa cellule. Les murs étaient nus. Pas un seul bouquin. Pourtant, c’était comme si nous étions tout soudain plongés au coeur de la Bibliothèque nationale.
    — Vous avez pensé aux livres ?
    La rage rouge. Les yeux lui jaillissaient de la tête. Lèvres violettes et gros poings tout blancs. Au lieu de me dissoudre dans mon fauteuil, j’ai sauté moi aussi sur mes pieds et j’ai gueulé à mon tour :
    — Les livres, les livres, vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Citez-m’en un !
    — Quoi ?
    — Citez-moi un livre, un titre de roman, n’importe lequel, un cri du coeur, allez !
    Elle a eu quelques secondes de stupeur suffoquée, une hésitation qui lui fut fatale.
    — Vous voyez, triomphai-je, vous n’êtes même pas fichue de m’en sortir un ! Vous m’auriez dit Anna Karenine ou Bibi Fricotin, je serais resté. »  Pages 16 et 17
  • « Je n’avais pensé qu’à ça toute la journée. « Demain, Clara épouse Clarence. » Clara et Clarence… tête de la reine Zabo si elle avait trouvé ça dans un manuscrit ! Clara et Clarence ! Même la collection Harlequin n’oserait pas un cliché pareil. »  Page 19
  • « Quand ce gommeux de Deluire était venu râler parce que la mise en place de ses bouquins ne se faisait pas assez vite dans les librairies d’aéroport (c’est que les libraires n’en veulent plus, pauvre nul, t’as bouffé ton pain blanc en te pavanant à la télé au lieu d’aiguiser sagement ta plume, tu piges pas ça ?), c’est à Clara que je pensais. »  Pages 19 et 20
  • « Dehors, comme Julius et moi marchions, tout sottement gonflés de cette victoire-défaite, Loussa de Casamance, mon ami en édition, avait glissé près de nous sa camionnette rouge, pleine de bouquins chinois dont il inondait Les Herbes sauvages du nouveau Belleville, et nous avait chargés. »  Page 20
  • « — Faire à la reine Zabo le coup du livre parmi les livres, disait Loussa, ce n’est pas très loyal, si tu veux mon avis.
    Loussa était un inconditionnel paisible de la reine Zabo. Et il ne haussait jamais le ton.
    — « Citez-m’en un… un seul », une petite ruse d’avocat marron que tu as eue là, Malaussène, rien de plus.
    Il avait raison. Flanquer l’autre en état de stupeur et profiter de la paralysie pour l’estoquer, ce n’était pas très joli. »  Page 21
  • « Quant au second flic, l’inspecteur Van Thian, un Franco-Vietnamien au bord de la retraite, il a bloqué trois balles dans cette chasse à l’égorgeur et traîne une convalescence heureuse parmi nous. Tous les soirs, il raconte aux enfants un chapitre de cette aventure. C’est un conteur troublant : il a la tête d’Hô Chi Minh avec la voix de Gabin. Les enfants l’écoutent, assis dans leurs plumards superposés, les narines écarquillées par le parfum du sang et l’âme arrondie par les promesses de l’amour. Le vieux Thian a intitulé son récit La Fée Carabine. »  Page 23
  • « Autre sujet de surprise : après qu’un vieux maton, discret comme un chat de musée, nous a conduits à la cellule de Stojilkovicz, celui-ci refuse de nous recevoir. Brève vision par l’entrebâillement de sa porte : une petite piaule carrée, au sol jonché de papiers froissés, d’où émerge une table de travail croulant sous les dictionnaires. Stojilkovicz a entrepris de traduire Virgile en serbo-croate pendant sa détention, et les quelques mois qu’on lui a collés n’y suffiront pas. »  Page 23
  • « Qu’une prison ressemblât si peu à une taule chamboulait mon système de valeurs. Et je n’aurais pas été autrement étonné si le taxi diesel qui nous attendait à la sortie se fût métamorphosé en un carrosse de cristal tiré par cette race de chevaux ailés qui ne produisent jamais de crottin.
    C’est alors que le prince charmant nous apparut.
    Debout, long et droit, un livre à la main, au bout du couloir, sa tête blanche éclaboussée d’or par un rayon oblique. »  Page 24
  • « Ouais… la conviction de Saint-Hiver étant qu’un assassin est un créateur qui n’a pas trouvé son emploi (les italiques sont de lui), il a eu l’idée de cette prison, dans les années soixante-dix. Juge d’instruction d’abord, juge d’application des peines ensuite, il a mesuré les dégâts de la taule ordinaire, a imaginé le remède, l’a doucement imposé à sa hiérarchie, et voilà, ça marche… depuis près de vingt ans, ça marche… conversion de l’énergie destructrice en volonté de création (les italiques sont toujours de lui)… une soixantaine de tueurs métamorphosés en artisses (la prononciation est de mon frère Jérémy).
    — Un coin peinard où prendre ma retraite, en somme.
    Loussa rêvait.
    — Le reste de ma vie à traduire le Code civil en chinois. Qui dois-je assassiner ? »  Page 25
  • « — C’est un nom venu des îles, ça, de la Martinique, peut-être. Au fond, ajouta-t-il avec malice, je me demande si ce n’est pas ce qui te défrise le plus, que ta soeur épouse un nègre blanc…
    — J’aurais préféré qu’elle t’épouse toi, Loussa, nègre noir, avec ta littérature chinoise dans ta camionnette rouge. »  Pages 26 et 27
  • « Le vieux Thian leur a raconté un chapitre de sa Fée Carabine. Jérémy s’en est endormi la bouche ouverte, et le Petit a oublié d’ôter ses lunettes. »  Page 30
  • « — Oui…, a fait Saint-Hiver tout pensif, l’étrange étant que personne ne se soit demandé ce qu’ils désiraient tant faire reconnaître.
    — Personne avant toi, a précisé Clara en rougissant.
    Toutes les bouches ouvertes semblaient dire : « encore, encore », et Clara écoutait Clarence comme une épouse qui nourrit sa passion de femme à cette passion d’homme. Oui, dans les grands yeux de Clara, j’ai vu, ce soir-là, défiler la cohorte des épouses exemplaires, les Martha Freud, les Sofia Andreïevna Tolstoï, astiquant pour la postérité les cuivres du génial mari. »  Page 32
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit que j’ai fait une interview d’A. S. Neill, à Summerhill, dans le temps ?
    Non, elle ne m’a jamais dit ça. Elle parle peu de son boulot, Julie. Et c’est tant mieux, parce qu’elle passe tellement de temps à courir le monde pour écrire ses papiers que si elle se mettait aussi à me raconter le comment, la vie serait ailleurs.
    — Eh bien, je me rappelle aujourd’hui qu’il m’a parlé de Saint-Hiver.
    — Sans blague ? Saint-Hiver est allé voir A. S. Neill à Summerhill ?
    — Oui, un juge français qui se proposait d’appliquer aux délinquants majeurs les méthodes que lui-même utilisait avec les gosses. »  Page 42
  • « — Et qu’est-ce qu’il en pensait, A. S. Neill, du beau Clarence ?
    — Il se demandait si son projet allait réussir. Il en doutait, je crois. Pour lui, la réussite dans ce genre d’institutions tenait moins à une question de méthode qu’à la personne responsable.
    — Oui, madame, y’a pas de pédagogie, y’a que des pédagogues. »  Page 43
  • « Si je me souvenais de Chabotte… l’inventeur de la petite moto à deux poulets, celui de derrière armé d’un long bâton. La plupart des têtes cabossées qui venaient se faire soigner à la maison, dans les années 70, on les devait au bâton motorisé de Chabotte.
    — Faire avaler à un Chabotte qu’avec un peu de doigté on peut transformer Landru en Rembrandt, ça ne doit pas être évident. »  Page 43
  • « — Écoutez vous-même, Malaussène, la matinée est largement entamée. Et d’abord, ceci : chaque fois que vous vous éloignez de moi – l’année dernière pendant votre congé de maladie bidon et avant-hier soir après m’avoir filé votre prétendue démission –, vous êtes victime d’emmerdements incontrôlables, un tourbillon d’horreurs, vrai ou faux ?
    (Vu comme ça, c’est plutôt vrai, faut admettre…)
    — Le hasard, Majesté.
    — Hasard, mon oeil. En plaquant les Éditions du Talion, vous sortez de votre nid et la vie vous descend en plein vol.
    Drôle d’image, le nid, pour une maison d’édition. Un éditeur, c’est d’abord des couloirs, des angles, des niveaux, des souterrains et des soupentes, l’inextricable alambic de la création : l’auteur se pointe côté porche, tout frémissant d’idées neuves, et ressort en volumes, côté banlieue, dans un entrepôt, cathédrale dératisée. »  Page 58
  • « Est-ce qu’il continue de traduire paisiblement Virgile dans la tôle de Saint-Hiver, oncle Stojil ? M’est avis que la révolte des prisonniers et l’assassinat du patron ont dû flanquer un drôle de courant d’air dans son Gaffiot ! »  Page 59
  • « Je lui dis tout ce que j’en sais, c’est-à-dire fort peu de chose : sa rencontre avec Clara, son enthousiasme pour sa mission, sa volonté de ne pas ouvrir Champrond aux regards de la modernité, son passage à Summerhill, à l’université Stanford de Palo Alto, ses discours sur le behaviourisme, le comportementalisme, sa connaissance de l’oeuvre de Makarenko, tout ce qu’il m’a dit, en somme… »  Page 67
  • « Et s’il était vrai, après tout, qu’une maison d’édition eût quelque chose d’un nid ? Pas un nid douillet, bien sûr, becs et griffes, évidemment, et d’où l’on peut tomber (qui a jamais passé sa vie entière dans un nid ?) mais un nid tout de même, un nid de feuilles et d’écritures, inlassablement chipées à l’air du temps par des Zabo z’au long bec, un nid séculaire de phrases tressé, où piaille l’insatiable couvée des jeunes espoirs, toujours tentés d’aller nicher ailleurs, mais ouvrant grand leur bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?
    — Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis bien obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?
    La reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut-il dire dans son filet ?
    — Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
    — Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.
    — C’est un jeune écrivain bien français ; pour l’instant il n’a encore que des idées qu’il prend pour des émotions, mais je ne désespère pas de lui faire raconter une histoire. J’ai un sacré projet pour vous, Malaussène. »  Page 71
  • « Le café des Éditions du Talion est du genre café d’entreprise. Un franc vingt dans la fente et un gobelet brûlant entre les doigts, qui ne pèse plus rien quand il est vide… un gobelet-écrivain, en somme, qui a intérêt à s’épuiser lentement – la poubelle est toute proche.
    Loussa, Calignac et Gauthier nous attendent. Le jeune Gauthier blêmit à la vue de Julius le Chien qui, en effet, va lui visser son museau entre les fesses avant que j’aie pu le rappeler à l’ordre. Ça ne rate jamais. Qu’est-ce que ce normalien dévoyé dans le commerce des livres peut bien répandre comme fumet ? Calignac, le directeur des ventes, se marre à sa franche façon de rugbyman et ouvre une fenêtre pour laisser le champ libre aux senteurs juliennes. »  Page 72
  • « — Pas mal, Malaussène. Et maintenant, si je vous dis « Babel » en y ajoutant deux initiales : J.L. Babel. J.L.B., à quoi pensez-vous ?
    — J.L.B. ? Notre J.L.B. maison ? Notre machine à bestsellers ? Notre poule aux encriers d’or ? Il me fait penser à mes soeurs.
    — Pardon ?
    — À Clara et à Thérèse, deux de mes soeurs.
    Et à Louna, aussi, la troisième, l’infirmière. J.L.B. est l’auteur préféré de mes soeurs. Quand Louna a rencontré Laurent, son toubib de mari, il y a quelques années, je leur ai prêté ma chambre, ils se sont mis au pieu et n’ont émergé qu’un an et un jour plus tard. Une année d’amour à plein temps. D’amour et de lecture. Je leur montais tous les matins leur provision de bouffe et de bouquins, Clara et Thérèse redescendaient tous les soirs les assiettes sales et les livres lus. Parfois, elles tardaient. Comme elles avaient leurs devoirs à faire, je grimpais les chercher et je trouvais les deux petites couchées entre les deux grands, Louna leur servant à voix haute de larges tranches de J.L.B :
    À peine la nurse Sophia se fut-elle retirée
    avec le petit Axel-Jules, qu’en un même élan,
    Tania et Serguéi s’enroulèrent pour de
    somptueuses retrouvailles. Il était dix-huit
    heures douze. Trois minutes encore, et Serguéi
    serait majoritaire dans la National Balistic
    Company.
    C’est ça, J.L. Babel (J.L.B. pour ses lecteurs), l’écrivain beurré des deux côtés, que les amants trempent dans leur cacao du matin et sur qui Madame Bovary s’endort tous les soirs. Et c’est la plus grosse production des Éditions du Talion ; notre salaire à tous.
    — Quatorze millions de lecteurs par titre, Malaussène !
    — Qui se foutent de votre opinion…
    — Ce qui nous donne cinquante-six millions de lecteurs si on multiplie par le coefficient 4 des livres prêtés, ajoute Calignac dont toutes les lampes se sont soudain allumées.
    — Dans vingt-sept pays et quatorze langues, précise Gauthier.
    — Sans parler du marché soviétique en train de s’ouvrir, perestroïka oblige…
    — Je commence à le traduire en chinois, conclut mon pote Loussa qui ajoute, avec un certain fatalisme : Il n’y a pas que la littérature, dans la vie, petit con, yŏu shangyé, il y a le commerce.
    Un certain succès commercial, en effet. Dû en grande partie à une trouvaille de la reine Zabo : l’anonymat de l’auteur. Car personne, en dehors de Sa Majesté, ne sait, autour de cette table, qui est le véritable J.L.B. Le nom des Éditions du Talion ne figure même pas sur les grandes couvertures glacées. Trois initiales italiques et majuscules en haut de chaque livre, J.L.B., et trois petites initiales en bas, j.l.b., ce qui donne à penser, bien sûr, que J.L.B. édite J.L.B., que son génie ne doit rien à personne… un self-made-man pareil à ses héros, roi de lui-même comme des circuits de distribution, qui a construit sa propre tour, et qui, de très haut, nargue le Très-Haut. Mieux qu’un nom, plus qu’un prénom, J.L.B. s’est fait des initiales, trois lettres lisibles dans n’importe quelle langue. Et la patronne de gonfler son triple jabot sur son corps de brindille :
    — Mes enfants, le secret est le carburant du mythe. Tous ces messieurs de la finance que décrivent les romans de J.L.B. se posent la même question : qui est-il ? qui donc les connaît si bien pour les décrire si juste ? Cette émulation par la curiosité se répercute jusqu’aux couches du tout petit commerce et n’est pas pour rien dans notre chiffre de vente, croyez-moi !
    Lequel chiffre claque, comme un étendard :
    — Près de deux cents millions d’exemplaires vendus depuis 1972, Malaussène. Café ?
    — Volontiers. »  Pages 73 à 75
  • « — Malaussène, nous allons frapper un grand coup pour la sortie du prochain J.L.B.
    — Un grand coup, Majesté ?
    — Nous allons dévoiler son identité !
    Ne jamais contredire la patronne en état d’inspiration.
    — Excellente idée. Et qui est-ce, J.L.B. ?
    Un temps.
    — Buvez votre café, Malaussène, le choc va être rude.
    La vie vaudrait-elle d’être vécue sans une bonne mise en scène ? Et l’art de la mise en scène, mesdames et messieurs, n’est-ce pas ce qui, parmi quelques milliards de détails, distingue l’homme de la bête ? Je suis censé tomber sur le cul en apprenant l’identité du prolifique J.L.B. ? Soit. Composonsnous donc le visage assoiffé de l’impatience. Ne pas s’ébouillanter la glotte, néanmoins. Siroter le café. Tout doux…
    Ils attendent sagement, autour de la table. Il m’observent, et moi, je revois ma Clara, la pauvrette, il y a deux ou trois ans, lire en cachette un pavé de J.L.B. alors que je tentais de l’initier à Gogol, Clara sursautant, planquant le livre, moi tout honteux de la surprendre, tout merdeux d’avoir engueulé Laurent et Louna, d’avoir joué l’intelligent, l’esprit fort… Mais lis donc ce que tu voudras, ma Clarinette, lis ce qui te tombe sous l’oeil, ne te soucie pas du grand frère, ce n’est pas à lui de faire le tri de tes plaisirs, c’est ta vie qui triera, le tamis bien serré de tes petites envies.
    Voilà. Café bu.
    — Alors, c’est qui, J.L.B. ? »  Pages 75 et 76
  • « Le repos forcé de ces derniers mois l’a aimablement alourdie. Plus que jamais la robe qui l’enrobe est une promesse de plénitudes. Nue, les traces ocrées de ses brûlures en font une femme léopard. Vêtue, elle reste ma Julie d’il y a trois ans, celle que je me suis décernée, sans une seconde de réflexion, tellement le poids de sa crinière (comme dirait J.L.B.), l’automne pailleté de son regard, la gracieuseté de ses doigts voleurs, le feulement de sa voix, ses hanches et ses mamelles me soufflaient que s’il en existait une pour moi, c’était celle-là et pas une autre. »  Page 77
  • « Thérèse et Jérémy sont un modèle d’amour fraternel. Peuvent pas se souffrir tout en souffrant le plus souvent possible l’un pour l’autre. Le jour où Jérémy s’est retrouvé rôti comme un poulet par l’incendie de son bahut, Thérèse m’a fait son unique crise de culpabilité professionnelle : « Comment est-ce que je n’ai pas su prévoir ça, Benjamin ? » Elle s’arrachait les cheveux, au sens propre, par poignées, comme dans un roman russe. Elle balayait l’espace à grands moulinets de ses bras maigres : « À quoi ça sert, tout ça ? » Elle désignait ses bouquins, ses tarots, ses amulettes et ses grigris. »  Page 79
  • « — Je sais ce qu’il a, Jérémy.
    — Toi, ta gueule !
    En vain. À part ses propres rêves, rien n’effraye le Petit.
    — Il se demande si Thian va nous raconter La Fée Carabine, ce soir.
    Tout le monde a levé la tête et toutes les têtes se sont tournées vers Thian.
    Ne jamais sous-estimer la fiction. Surtout quand elle est sauvagement pimentée de réel, comme La Fée Carabine du vieux Thian. »  Page 80
  • « — Après La Fée Carabine, Thian aura sept gros romans à nous lire, six ou sept mille pages minimum.
    — Six ou sept mille pages !
    Enthousiasme du Petit. Suspicion de Jérémy.
    — Aussi chouettes que La Fée ?
    — Aucune comparaison. Beaucoup mieux.
    Jérémy m’a longuement regardé, un de ces regards qui cherchent à piger comment le prestidigitateur s’y est pris pour transformer le violoncelle en piano à queue.
    — Ah ouais ? Et c’est qui, l’auteur de cette merveille ?
    J’ai répondu :
    — C’est moi. »  Page 81
  • « — Bref, Malaussène, la situation de J.L.B. est florissante, mais on note tout de même un tassement des ventes à l’étranger.
    — Et nous plafonnons à trois ou quatre cent mille en France. »  Page 82
  • « — Il s’agit de frapper un grand coup pour la sortie de son prochain roman. Nous prévoyons un lancement exceptionnel, Malaussène.
    Moi, évidemment, j’en reviens à ma question première :
    — S’il vous plaît, J.L.B., qui est-ce ? Un collectif de la plume ? »  Page 82
  • « Et de m’expliquer, Loussa de Casamance, que J.L.B. est une personne qui, pour l’heure, ne tient pas à devenir quelqu’un. « La niaise manie de son nom » ne le possède pas, comme disait l’autre, tu vois ? Loussa lui-même ne sait pas qui c’est. Il n’y a que la reine Zabo, autour de cette table, pour le connaître personnellement. Un écrivain anonyme, en somme, comme un alcoolique repenti. L’idée me plaît assez. Les couloirs des Éditions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise. Alors, l’écriture anonyme de J.L.B., ma foi, et quel qu’en soit le résultat, ça me paraît honorable. Seulement voilà, le monde d’aujourd’hui est monde d’images, et toutes les études de marché disent clairement que les lecteurs de J.L.B. veulent la tête de J.L.B. Ils la veulent sur les rabats de couverture, ils la veulent sur les affiches de leur ville, dans les pages de leur hebdo et le cadre de leur télé, ils la veulent en eux, épinglée dans leur coeur. Ils veulent la tête de J.L.B., la voix de J.L.B., la signature de J.L.B., ils veulent se payer quinze heures de queue pour une dédicace de J.L.B., et qu’un petit mot tombe dans leur oreille, et qu’un sourire les conforte dans leur amour de lecteurs. Ils sont gens humbles et innombrables, Clara, Louna, Thérèse et quelques millions d’autres, non pas lecteurs précieux et avertis qui aiment à dire : « J’ai lu untel… » mais lecteurs naïvement cubiques qui donneraient leur liquette pour pouvoir dire : « Je l’ai vu. » Et s’ils ne voient pas J.L.B., s’ils ne l’entendent pas causer, si J.L.B. ne leur file pas son opinion télévisée sur la marche du monde et le destin de l’homme, alors, c’est simple, ils l’achèteront de moins en moins, et petit à petit J.L.B., pour n’avoir pas voulu devenir une image, cessera d’être une affaire, notre affaire. » Pages 83 et 84
  • « Ah ! bon ? Parce que je ne suis pas moi-même ?
    — Jamais ! pas une seconde ! tu ne l’as jamais été ! Tu n’es pas le père de tes enfants, tu n’es pas le responsable des coups que tu prends sur la gueule et tu vas jouer le rôle d’un écrivain pourri que tu n’es pas ! Ta mère t’exploite, tes patrons t’exploitent, et maintenant ce salaud… »  Page 85
  • « D’accord, Julie, d’accord, j’irai demain aux Éditions du Talion et j’enverrai la reine Zabo jouer les J.L.B. à ma place. D’ailleurs, c’est peut-être elle J.L.B. ? On comprend mieux pourquoi elle est la seule à le connaître et pourquoi le grand écrivain se refuse à l’objectif : avec sa tête de marmite sur son corps de tisonnier, elle ferait fuir un lecteur aveugle. »  Page 87
  • « — Conditions financières, d’abord. Je veux 1 % sur chaque exemplaire vendu, avec effet rétroactif sur tous les titres dont je devrai revendiquer la paternité. Je veux 5 % des droits étrangers, un chèque par interview, j’impose ma soeur Clara comme photographe exclusive, et je veux, bien entendu, conserver mon salaire maison. »  Page 89
  • « Je te vais lui constituer une dot auprès de quoi les économies de Rothschild passeront pour un viatique d’étudiant. Oh ! je sais, ça ne fera pas son bonheur mais ça lui évitera au moins de penser que l’argent fait le bonheur des autres, et puis ça lui épargnera le travail, et de croire que le travail est une vertu ! Il pourra glander toute sa vie, le petit de ma Clara, et vu le caractère cosmopolite de J.L.B., il pourra glander en dollars, en marks, en roubles, en piastres, en yens, en lires, en florins, en francs, et même en écus ! »  Page 90
  • « Il nous introduit en nous confirmant que Monsieur nous attend, ce qui n’empêche pas Monsieur de nous faire attendre – dans une bibliothèque lambrissée où le hasard alphabétique a embroché Saint-Simon, Soljénitsyne, Suétone et Han Suyin. Quand la vie cesse de surprendre, elle ressemble à ça. C’est à vous dégoûter de décrire le reste de la pièce. »  Page 91
  • « — Ne cherchez pas, jeune homme, je suis Chabotte, le ministre Chabotte, le croquemitaine de votre adolescence turbulente, l’inventeur de la moto à deux pandores, celui de derrière armé d’un long bâton pour envoyer les enfants se coucher.
    Tout cela en me secouant la main de bas en haut avec une juvénilité étourdissante, pendant que je me dis : « Chabotte, nom de Dieu, c’est pour le coup que Julie grimperait aux rideaux, si elle me voyait. » Brève évocation de mon aimée qui m’assombrit le regard, ce dont Chabotte feint de s’alarmer.
    — Rassurez-vous, jeune homme, ces temps-là sont révolus et je suis tout à fait prêt à reconnaître que cette moto n’est pas ce que j’ai imaginé de mieux. J’ai une seule passion : l’écriture. Et vous conviendrez avec moi qu’un homme qui romance ne peut pas être tout à fait mauvais. »  Page 92
  • « — Vous avez mis dans le mille, monsieur Malaussène. Vous avez parfaitement compris ce que je voulais faire. Un Concorde, c’est exactement ça. Un attaché-case volant ! J.L.B. doit ressembler à un Concorde ! Eh bien ! mon vieux, attendez-vous à être déguisé en Concorde ! M’avez-vous lu ?
    — Pardon ?
    — Avez-vous lu les romans de J.L.B. ? Mes bouquins… (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Vague mépris, même, hein ? C’est un bon point, figurez-vous. Je vous veux tout neuf. Et maintenant, laissez-moi vous exposer ma théorie. Vous êtes bien assis ? Ça va ? Un autre café ? Non ? cigarette ? Vous ne fumez pas… Bien. Ouvrez grandes vos oreilles à présent et gardez vos questions pour la fin. Titre de l’exposé :
    J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL
    « J.L.B. est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. Si je ne peux pas affirmer avoir inventé un genre littéraire, à coup sûr j’ai créé un courant. Un courant d’une originalité absolue. Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. Souriez, monsieur Malaussène, oui, le réalisme capitaliste, ou réalisme libéral pour être au goût du jour, est en effet l’exact symétrique de feu le réalisme socialiste. Là où nos cousins de l’Est racontaient dans leurs romans l’histoire de l’héroïque kolkhozienne amoureuse du tractoriste méritant, passion commune sacrifiée aux exigences du plan quinquennal, je raconte moi l’épopée des fortunes individuelles, à l’ascension desquelles rien ne résiste, ni les autres fortunes, ni les États, ni même l’amour. C’est l’homme qui gagne chez moi, toujours, l’homme d’entreprise ! Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! Balzac, m’objecterez-vous ? Balzac, c’est l’envers du héros en ce qui concerne le commerce, le virus analytique, déjà ! Je n’analyse pas, moi, monsieur Malaussène, je comptabilise ! Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers du monde savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde “au jour d’aujourd’hui”, comme aurait dit ma nourrice. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque. Ce qu’ils réclament aujourd’hui, c’est l’apparition du démiurge. À vous de jouer, monsieur Malaussène… »  Pages 94 et 95
  • « La vocation de l’argent naît très tôt. Vers quatre heures du matin, quand passent les éboueurs. Et n’importe quel fils d’éboueur peut être visité.
    À seize ans, avec la conscience qu’il n’était qu’un rebut de la société, Philippe Ahoueltène suivait son père, engoncé dans sa combinaison verte à lisérés phosphorescents, pour gagner un maigre argent de poche.
    Dans les premières lueurs de l’aube, comme il roulait place de la Concorde, accroché à l’arrière de sa benne, Philippe aperçut la marée humaine qui campait devant l’hôtel Crillon, en attendant l’improbable apparition de Michael Jackson. Et Philippe eut sa première idée : les poubelles de Jackson valaient de l’or !
    Le plan de Paris dans une main et le Bottin mondain dans l’autre, cartographe de sa première fortune, Philippe recensa et localisa les poubelles des stars.
    Après une première matinée d’investigation, il mit sous verre le dernier trognon de pomme croqué par Jane Birkin, le flacon de vernis à ongle Dior de Catherine Deneuve, la bouteille de Jack Daniels de Bohringer…
    — Putain, génial, le mec ! Et il va les revendre ? C’est une idée géniale, ça !
    — Jérémy, tais-toi !
    — Quoi, c’est pas une idée géniale, faire les poubelles des stars ?
    — Laisse oncle Thian lire la suite !
    Trois mois plus tard, Philippe se trouvait à la tête de douze fouilleurs passionnés et de trente informateurs, concierges ou fils de concierges, intéressés, tous, aux bénéfices de l’entreprise qui s’avéra très vite des plus lucratives.
    — Ça veut dire quoi « lugrative » ?
    — Lucrative, Petit, « cra », ça veut dire qui rapporte des sous.
    — Beaucoup de sous ?
    — Pas mal, oui.
    — Et « savéra », ça veut dire quoi ?
    — Quoi ?
    — « Savéra. »
    — Ah ! « s’avéra » ! Eh bien…
    — File-lui l’explication tout bas, Thérèse, qu’oncle Thian puisse continuer !
    Il venait, dans la foulée, de passer son bac C avec mention très bien et s’était acheté un loft à Ivry.
    L’année suivante, il ouvrit des succursales à Londres, Amsterdam, Barcelone, Hambourg, Lausanne et Copenhague. Son vaste bureau des Champs-Élysées lui tenait lieu de quartier général. Il intégra premier à H.E.C.
    — Ah ! dis donc, le mec !
    — Jérémy…
    — Pardon.
    Le jour de ses dix-huit ans, il quittait H.E.C. en claquant la porte. Il y reviendrait deux ans plus tard, mais comme professeur.
    Durant ces deux années, il apprit le danois, l’espagnol, le hollandais, perfectionna son allemand et son anglais, qu’il parlait avec un imperceptible accent du Yorkshire.
    Il jouait du saxo au Petit Journal et faisait une fulgurante carrière de demi d’ouverture dans l’équipe de rugby du P.U.C…
    Voilà. Ça s’appelle Le Seigneur des monnaies, c’est le dernier-né de l’ex-ministre Chabotte, alias J.L.B., c’est rapide comme la foudre, con comme la mort, mais ça passionne les mômes au point que la petite Verdun elle-même suit les lignes au fur et à mesure de la lecture de Thian. Thian, qui n’a jamais lu un roman pour son propre compte, est un prodigieux lecteur. Sa voix épaissit la fiction. C’est la voix de Gabin à un point stupéfiant. Quoi qu’il lise, ça prend comme une sauce. Si Jérémy ou le Petit osent des interruptions en début de lecture, c’est uniquement sous l’effet de l’excitation. Ils ne tardent pas à se laisser aller dans le courant, portés par la houle au-dessus de ces abîmes que la voix de Thian creuse, mot par mot, ligne à ligne, sous n’importe quel texte.
    C’est en prospectant à New York pour y installer une succursale que Philippe rencontra Tania. Leurs regards se croisèrent au cœur même de Greenwich Village.
    Venue comme lui de nulle part, la jeune femme lui apprit Goethe, Proust, Tolstoï, Thomas Mann, André Breton, la peinture architectonique et la musique sérielle. Le couple menait grand train. Madonna, Boris Becker, Platini, George Bush, Schnabel, Mathias Rust et Laurent Fignon comptaient parmi leurs amis intimes.
    Je les ai laissés, Verdun dans les bras du vieux Thian, Thérèse amidonnée dans sa chemise de nuit, Clara dans son lit (les mains croisées, déjà, sur son ventre), Jérémy et le Petit sur les lits du dessus, un avenir en or massif dans les yeux, Yasmina posée aux pieds de Clara, avec au visage une expression de gravité pieuse, comme si Thian était en train de lire une sourate pondue spécialement par le Prophète pour la mémoire de Saint-Hiver. »  Pages 96 à 99
  • « La visite avait viré de la mondanité souriante au briefing ultrasecret, façon James Bond avant le départ en mission. »  Page 100
  • « — Mange, Benjamin, mange, mon fils.
    — Je ne peux plus, Amar, merci, là, vraiment…
    — Comment ça, « là, vraiment » ?… Faudrait savoir si tu veux devenir un grand écrivain ou pas, Ben ?
    — Ta gueule, Hadouch.
    — Parce que tous les mecs qui ont laissé un nom dans votre littérature de roumis, les Dumas, les Balzac, les Claudel, ils étaient plutôt enrobés, c’est vrai.
    — Simon, ta gueule.
    — À mon avis, ils faisaient comme Ben, ils bouffaient du couscous.
    — Mo a raison, oui, au fond, dès qu’on y pense un peu, tout vient de l’Islam.
    — Je me demande si Flaubert aurait pondu la mère Bovary sans le couscous… »  Page 103
  • « Total, ils m’ont taillé trois costumes trois pièces, dans un de ces tissus extra-fins venus d’ailleurs et nettement au-dessus des moyens de Gatsby. (Benjamin Malaussène ou le cachemire cache-misère.)
    — Et portez-les, monsieur Malaussène, domestiquez votre nouvelle peau, je ne veux pas que vous donniez l’impression d’être tombé dans votre costume d’écrivain par hasard. Le bestseller, ça se porte sur soi ! »  Page 104
  • « Dès qu’on sortait de Belleville, dès qu’on passait Richard-Lenoir, Paris se couvrait d’affiches sibyllines, LE RÉALISME LIBÉRAL, en lettres grosses comme ça LE RÉALISME LIBÉRAL, sans un mot d’explication C’était censé émoustiller la curiosité publique. Une préparation d’artillerie avant ma propre offensive. « Sensibilisation au concept », « imprégnation du tissu urbain »… Il y avait des briefings bihebdomadaires sur ce sujet, aux Éditions du Talion. »  Pages 104 et 105
  • « Jérémy rentrait dare-dare du lycée et, au lieu de me présenter son cahier de textes comme c’était la coutume, il venait me chercher jusque dans les chiottes. »  Page 107
  • « J’étais sauvé par le gong : l’heure sacro-sainte de la lecture.
    * * *
    On était en janvier, dans le vol Concorde AF 516, et il sut au premier regard que ce serait elle. Assise sur le siège voisin du sien, elle lui apparut d’emblée aussi tentante et inaccessible qu’un edelweiss trônant sur un sommet de zibeline. Une chose était certaine, il ne choisirait pas d’autre mère à ses enfants.
    Son coeur, d’abord, s’était senti à l’étroit et il s’était plusieurs fois levé sans raison. Il n’était pas particulièrement grand. Ses gestes avaient gardé cette incertitude de l’adolescence qui faisait son charme et avait coûté bien des fortunes à ses ennemis. Quiconque le connaissait bien (mais ils étaient peu nombreux à le bien connaître) aurait perçu au frémissement de la fossette qui lui fendait le menton que Philippe Ahoueltène, le seul vainqueur de la bataille du Yen, le tombeur du Texan Hariett et du Japonais Toshuro, était ému.
    * * * »  Page 108
  • « Les affiches et les slogans avaient opéré leur jonction. LE RÉALISME LIBÉRAL : UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! Ma bouille en gigantesque, et mes initiales partout. Dans toutes les stations de métro. Dans les gares. Dans les aéroports. Sur le cul des bus : J.L.B. regard tendu, sourire à la page, menton conquérant et joues planétaires. Deux prothèses tout de même pour gonfler la planète. Et la sortie imminente du Seigneur des monnaies, annoncée comme la surprise des surprises ! »  Page 109
  • « Et J.L.B., enfin, dans la solitude de son bureau de marbre, mettant la dernière main à son dernier roman : Le Seigneur des monnaies. »  Page 110
  • « — Je dis bien le dernier roman, monsieur Malaussène.
    Petite phrase de Chabotte, anodine en apparence, mais qui fut le seul rayon de soleil de toute cette période.
    — Vous voulez dire que vous renoncez à écrire ?
    — À écrire, certes pas ! Mais à ces fadaises, oui, et de grand coeur !
    — Ces fadaises ?
    — Vous n’imaginez tout de même pas que je vais passer le reste de ma vie dans la littérature de drugstore ? J’ai fait fortune en imaginant ce produit, soit, j’ai inventé un genre, soit, j’ai gavé les imbéciles de stéréotypes, soit, mais, ce faisant, je me suis cantonné dans l’anonymat comme l’exigeait ma déontologie d’homme politique, or je prends ma retraite dans neuf mois, monsieur Malaussène, et avec elle, je jette aux orties ma défroque de scribouillard anonyme pour prendre la plume, la vraie, celle qui signe de son nom et taille les habits verts, celle qui a rempli les rayons de cette bibliothèque ! »  Page 110
  • « — Tout cela ! Tout cela ! Je suis de ceux qui ont écrit tout cela !
    Il me désignait les rayons qui se perdaient là-haut, dans la pénombre lambrissée du plafond. Sa bibliothèque prenait des proportions de cathédrale.
    — Et savez-vous quel sera mon prochain sujet ?
    L’oeil brillait, le blanc très blanc. Il ressemblait à un personnage de J.L.B. On aurait juré un gamin de douze ans sur le point d’avaler sa dernière bouchée du monde.
    — Mon prochain sujet, ce sera vous, monsieur Malaussène !
    (Allons bon…)
    — Enfin, l’épopée J.L.B., si vous préférez ! Je montrerai à tous ces cuistres de la critique qui n’ont pas daigné me consacrer un seul article…
    (C’est donc ça…)
    — Je leur montrerai ce que recèle la Galaxie J.L.B., quelle connaissance de notre modernité suppose une oeuvre pareille !
    La reine Zabo impassible sur sa chaise, et moi entre les griffes d’un matou amoureux d’une souris. Il ronronnait, à présent :
    — Écrire, monsieur Malaussène, « écrire », c’est avant tout prévoir. Or, j’ai tout prévu dans ce domaine, à commencer par ce que mes contemporains désiraient lire. Pourquoi les romans de J.L.B. marchent si fort, vous voulez que je vous le dise ?
    (Ma foi…)
    — Parce qu’ils sont un accouchement universel ! Je n’ai pas créé un seul stéréotype, je les ai tous extirpés de mon public ! Chacun de mes personnages est le rêve familier de chacun de mes lecteurs… voilà pourquoi mes livres se multiplient comme les petits pains de l’Évangile ! »  Page 111
  • « Rien qui ressemble à une suite du Crillon comme une autre suite du Crillon – pour qui ne fait pas collection de suites. Pourtant, à peine ai-je mis le pied dans la suite à moi réservée que j’en ai exigé une autre.
    — Pourquoi ? a demandé le Chamarré qui me tenait la porte, tout en regrettant aussitôt d’avoir posé la question.
    « Parce que c’est la consigne, bonhomme », j’ai failli répondre. (« Un écrivain de la dimension de J.L.B., c’est capricieux ou ça n’est pas, m’avait expliqué Chabotte, vous exigerez une autre suite. ») »  Page 113
  • « L’idée de Chabotte était que le bureau de J.L.B., bourré de télétypes, phones et autres scripteurs, devait paraître branché sur le monde, tandis que l’écrivain, en retrait de plusieurs siècles sur son époque, serait surpris par le photographe près de la fenêtre, écrivant debout à une écritoire. Feuilles blanches, aux grammes soigneusement pesés, qui, dirait la journaleuse légende, lui étaient spécialement envoyées par le Moulin de La Ferté – le dernier à produire des feuilles à l’unité, en chiffon de lin, selon les plus anciennes traditions de Samarcande. Sur ces feuilles, J.L.B. n’écrivait pas au Mont-Blanc, pas à la bille non plus, évidemment, moins encore au marqueur, non, il écrivait au crayon, en toute simplicité : habitude dont il n’avait jamais pu se défaire depuis ses brouillons d’écolier. Ses crayons, ordinairement destinés à la Maison royale de Suède par la très ancienne fabrique d’Östersund, lui étaient envoyés par la reine en personne. Quant aux pipes d’écume qu’il fumait en travaillant (il ne fumait qu’en travaillant) chacune avait son histoire, riche de plusieurs siècles, et ne brûlait qu’un seul tabac, le gris le plus rustique, celui-là même dont la Seita avait abandonné la commercialisation, mais dont, par dérogation spéciale, il recevait sa provision tous les mois. »  Page 114
  • « — Pas le moment de flancher, mon petit père : tu sais à combien se monte le premier tirage du Seigneur des monnaies ?
    — Trois exemplaires ?
    — Arrête de déconner, Malaussène, huit cent mille ! On a sorti huit cent mille exemplaires d’un coup. »  Page 115
  • « ELLE : Comment naissent vos personnages de roman ?
    MOI : De ma volonté de vaincre.
    ELLE : Les femmes de vos romans sont toujours belles, jeunes, intelligentes, sensuelles…
    MOI : Elles ne le doivent qu’à elles-mêmes. Une apparence, cela se conquiert, et cela devient votre vérité. »  Pages 115 et 116
  • « Elle était arrivée traqueuse, ne sachant où poser ni ses yeux ni ses fesses, son rédacteur en chef avait dû la bassiner, et elle n’avait probablement qu’une trouille : que je ne file pas la bonne réponse à sa première question : « J.L.B., vous êtes un écrivain prolixe, vous êtes traduit dans le monde entier, vos lecteurs se comptent par millions, comment se fait-il qu’on ne vous ait encore jamais interviewé, ni photographié ? »
    À son grand soulagement, je lui ai sorti la bonne réponse, la réponse n° 1 : « J’avais du travail. En vous répondant aujourd’hui, je m’accorde ma première récréation depuis dix-sept ans. »  Pages 116 et 117
  • « Deux ou trois secondes pour reprendre notre souffle, et le voilà qui ouvre la porte, et qui s’écrie, la voix fendue par les aigus :
    — Regardez !
    J’ai mis un certain temps à domestiquer la pénombre et à chercher ce qu’il y avait à voir. C’était une Piaule aux dimensions swiftiennes avec un plumard à baldaquin où Gulliver ne se serait pas senti à l’étroit. J’avais beau chercher, je ne trouvais rien à voir de Particulier. »  Page 117
  • « J’ai vu, au-dessus d’un fauteuil roulant, posée sur un amas de couvertures, une tête de femme qui nous regardait avec des yeux luisants de haine. Une tête épouvantablement vieille. J’ai cru d’abord qu’elle était morte, que Chabotte me jouait un remake hitchcockien de la marna empaillée, mais non, ce qui scintillait dans ces yeux-là, c’était de la vie, à l’état incandescent : les derniers feux d’une existence haineuse, réduite à l’impuissance. »  Page 118
  • « Ça ne prévient pas, les souvenirs, c’est traître, ça vous assaille, comme on dit justement dans les livres. »  Page 119
  • « Le pire, c’est que mes potes m’attendaient au Talion, en plein délire de victoire finale. La reine Zabo dans le rôle du maréchal Koutouzov.
    — Votre prestation au Palais Omnisports de Bercy, ça va être quelque chose, Malaussène ! Un événement unique ! Aucun écrivain, jamais, n’a lancé son roman comme une grande première du show-bise !
    (Rien du tout, Majesté, je viens de casser votre belle baraque.)
    — Derrière vous, disposés en arc de cercle, vous aurez l’éventail de vos traducteurs. Cent vingt-sept traducteurs venus des quatre coins du monde, ce sera impressionnant, croyez-moi ! Devant vous, trois à quatre cents fauteuils réservés aux journalistes français et étrangers. Et, tout autour, sur les gradins, la foule de vos lecteurs ! »  Pages 119 et 120
  • « — Suivront dix séances de signatures que nous échelonnerons sur une semaine, nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer vos lecteurs de province bredouilles, Malaussène. « Et après », comme dit Gauthier, « après » : un mois de repos complet, où vous voulez, avec qui vous voulez, toute votre famille si vous le désirez, et vos amis de Belleville qui ont participé à la campagne de pub. Un mois. Aux frais de la princesse. Vous êtes rassuré, Gauthier ?
    Gauthier était aux anges. Moi, aux enfers.
    — En attendant, il y a du pain sur la planche. Calignac vous a dit ? Nous avons tiré huit cent mille Seigneur des monnaies. Il s’agit maintenant de les mettre en place. Calignac tournera en province avec les trois quarts de nos représentants. Loussa fera Paris avec le reste. Nous sommes trop justes, Malaussène, il nous manquera des bras. Si vous pouviez donner un coup de main à l’équipe de Loussa, ce ne serait pas plus mal. »  Pages 120 et 121
  • « — Je comprendrais assez que cette douteuse comédie te sorte par les narines, tu sais, j’aimerais bien, moi aussi, retourner à ma littérature chinoise… »  Page 121
  • « La camionnette s’est arrêtée pile. Les Seigneur des monnaies nous sont tombés sur la gueule. On est allés s’en jeter un au bougnat du coin. Loussa tenait à me persuader que j’étais dans le droit fil de l’honneur historique.
    — D’accord, petit con, J.L.B. c’est de la merde, certes ! Mais c’est notre unique merde. Et les Éditions du Talion ne tiennent que par J.L.B. En portant momentanément les couleurs de cet étron, c’est en fait la gloire des Belles-Lettres que tu défends, le meilleur de notre production, digne des plus honorables librairies !
    Ce disant, il désignait La Terrasse de Gutenberg d’une main en s’envoyant un gorgeon de l’autre.
    — Allez, courage, petit con, háo bù lì jĭ, comme disent les Chinois, « l’oubli total de toi », et zhúan mén lì rén, « le dévouement aux autres »… »  Page 122
  • « Julie était absente. Le lit était froid. Les enfants étaient plongés dans le sommeil imbécile du juste. Le divisionnaire Coudrier menait peinard son enquête. Maman s’envoyait en l’air avec l’inspecteur Pastor. Stojilkovicz traduisait Virgile. Et Saint-Hiver causait réinsertion avec son pote le bon Dieu. »  Page 122
  • « Le soir, Thian a lu le chapitre 14 du Seigneur des monnaies, celui où naît le premier enfant de Philippe Ahoueltène et de sa jeune épousée suédoise. L’accouchement a lieu au coeur de l’Amazonie et dans l’oeil d’un cyclone qui envoie les arbres sur orbite. J’ai écouté presque jusqu’au bout. »  Page 124
  • « Le Livre est une fête, tous les Salons du Livre vous le diront. Le Livre peut même ressembler à une convention démocrate dans la bonne ville d’Atlanta. Le Livre peut s’offrir ses groupies, ses banderoles, ses majorettes, ses flonflons, comme n’importe quel candidat à n’importe quelle mairie de Paris. Deux motards peuvent ouvrir la voie à la Rolls du Livre, et deux rangées de gardes républicains lui présenter leur sabre. Le Livre est honorable, il est légitime qu’il soit honoré. Si, quinze jours après avoir reçu une branlée monumentale, le roi du Livre en est encore à compter ses côtes et à trembler pour ses frères et soeurs, il n’en reste pas moins le caïd de la fête ! »  Page 127
  • « Vous êtes enfoncé dans votre siège, vous levez un nez blasé sur l’extérieur, et qu’est-ce qui défile au-dessus de vos carreaux sécurit ? Vos affiches, clamant votre nom, où s’épanouit votre bouille, toute une muraille bariolée qui égrène votre pensée, expression de vos convictions, J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – J.L.B. À BERCY ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS ! »  Page 127
  • « Les mains se tendaient, elles plaquaient contre les vitres les photos de l’adoration. Jeunes filles amoureusement décoiffées, l’oeil lourd, la bouche sérieuse, adresses, numéros de téléphone, bouquins ouverts sur le pare-brise pour une dédicace, vision éclair d’une jolie poitrine (matraque), bouches bavardes courant le long de la voiture, chute, banderoles, fausse note d’un encrier qui explose sur la lunette arrière (matraque), costumes trois pièces et complicités dignes, mères et filles, pères et fils, feux rouges grillés avec bénédiction de la préfecture, deux sifflets devant, deux sifflets derrière, le petit Gauthier, mon « secrétaire » à côté de moi, qui passe par tous les états de la terreur et du ravissement, Gauthier, pour la première et la dernière fois de sa vie, sur le grand huit de la gloire, et l’armada des autobus autour de Bercy, tous venus de province, jusqu’aux 29 et aux 06, à travers la nuit et le jour, les chauffeurs eux-mêmes leur exemplaire sous le bras, Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, L’Enfant qui savait compter, la Fille du yen, Avoir, et, bien sûr, Le Seigneur des monnaies, tous les titres brandis dans l’espoir d’une improbable dédicace. »  Pages 127 et 128
  • « Question : Pourriez-vous nous préciser ce qu’il faut exactement entendre par « littérature réaliste libérale » ?
    (S’il n’y avait pas trois tortionnaires qui m’attendent au tournant dans la pénombre, je te dirais volontiers ce qu’il faut entendre par ce genre de conneries.)
    Réponse : Une littérature à la gloire des hommes d’entreprise.
    (C’est littéraire comme les cours de la Bourse, réaliste comme un rêve d’affamé et libéral comme une matraque électrique.)
    Question : Vous considérez-vous, vous-même, comme un homme d’entreprise ?
    (Je me considère comme un pauvre mec coincé dans une arnaque sans sortie de secours et qui est présentement la honte de tous les gens de plume.)
    Réponse : Mon entreprise, c’est la Littérature.
    Les questions sont posées dans toutes les langues du monde, traduites chacune par un des cent vingt-sept traducteurs dont le gigantesque éventail s’épanouit derrière moi. Et mes réponses, multitraduites à leur tour, s’en vont soulever les applaudissements jusqu’aux recoins les plus obscurs du Palais Omnisports. Une Pentecôte littéraire. »  Page 129
  • « Question : Après la conférence de presse, on projettera le film tiré de votre premier roman, Dernier baiser à Wall Street ; pouvez-vous nous rappeler les conditions dans lesquelles vous avez écrit ce roman ?
    Je peux, bien sûr, je peux, et, pendant que je vends la salade de J.L.B., j’entends la voix sucrée de Chabotte me féliciter encore pour « l’admirable interview de Play boy ». « Vous êtes un comédien-né, monsieur Malaussène, il y a dans vos réponses, pourtant convenues, un accent de sincérité bouleversant. Soyez le même au Palais Omnisports et nous aurons monté le plus gigantesque canular de l’histoire de la littérature. À côté de nous, les plus enragés des surréalistes passeront pour des premiers communiants. » Pas de doute, je suis tombé entre les griffes d’un Docteur Mabuse de la plume, et si je ne lui obéis pas au doigt et à l’oeil, il fera couper mes enfants en rondelles. »  Page 130
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans vos oeuvres. Pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    J’ai la réponse du catalogue dans la tête : « Vouloir, c’est vouloir ce qu’on veut », et je m’apprête à la recracher, en bon magnétophone que je suis devenu, quand soudain, explosant devant moi, je vois la tignasse flamboyante de Simon. »  Page 131
  • « De sa main libre, index et pouce joints en un bel arrondi, Simon m’indique que tout est dans l’ordre. Cela signifie que Hadouch et Mo ont fixé mes deux autres anges gardiens et que ma parole est aussi libre, désormais, que la plume du poète en pays de gratuité. Et ma foi, puisqu’on me demande mon opinion sur ce qu’est la volonté, c’est volontairement que je vais donner la réponse. Ô mes amis du Talion, ma trahison sera cette fois absolue, publique et sans appel, mais quand vous saurez vous me pardonnerez, parce que vous n’êtes pas des Chabotte, vous, vous ne pratiquez pas la littérature de la matraque, votre commerce à vous, Zabo, Majesté des livres, Loussa de Casamance, facétieux commis du rêve, Calignac, régisseur paisible des utopies, et Gauthier, page appliqué des pages, votre commerce à vous, c’est le commerce des étoiles !
    J’ai donc ouvert la bouche pour déboulonner tout ce cirque, balancer Chabotte et, dans la foulée, dire la Justice et la Littérature, majuscules en tête… mais je l’ai refermée. »  Page 131
  • « Alors, foin de vengeance, foin de justice, foin de littérature, je change une nouvelle fois mon fusil d’épaule : c’est d’amour qu’il va être question ! J.L.B. redevenu Benjamin Malaussène va vous improviser une de ces déclarations d’amour publiques qui va foutre le feu à vos poudres affectives ! »  Page 132
  • « C’était une balle calibre 22 à forte pénétration. Le dernier cri. D’autres, paraît-il, revoient le film instantané de leur existence. Moi, c’est cette balle que j’ai vue.
    Elle est entrée dans les trente centimètres de ma bonne vision de lecteur.
    Elle avait un corps effilé de cuivre.
    Elle tournait sur elle-même.
    « La mort est un processus rectiligne… » Où est-ce que j’ai bien pu lire ça ?
    Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence. »  Page 132
  • « Au Palais Omnisports de Bercy, l’espace s’était, là aussi, creusé autour de Julie. Dieu sait que la foule était compacte, pourtant. Mais ils avaient pris leur distance comme si elle avait surgi de la terre au milieu d’eux. Ils avaient un oeil braqué sur la scène et l’autre sur elle. Fascinés par l’écrivain qui répondait aux questions dans l’époustouflante auréole de ses traducteurs, et fascinés par cette femme qui semblait sortie toute vive d’un de ses bouquins. Comme quoi la littérature n’est pas que mensonge. »  Page 135
  • « Et voilà que dans l’enthousiasme du Palais Omnisports, éclaboussés par la lumière de la scène, subjugués par l’à-propos de l’écrivain – réponses fulgurantes, tranquillité des forts –, ils se trouvaient plus beaux eux-mêmes, plus volontaires. »  Page 135
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans votre oeuvre, pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    Julie souriait : « On dirait que ça te pose des problèmes, la volonté, Benjamin. » »  Page 136
  • « Elle décida de cuisiner Laure Kneppel. Elle la trouva rue de Verneuil, à la Maison des Écrivains, occupée à recueillir les derniers mots d’un poète subclaquant auquel le ministre de la Culture venait d’épingler in extremis les Palmes Académiques. »  Page 137
  • « Et la belle femme s’était entièrement vidée. De tout ce que ses admirateurs avaient vu ce soir-là : l’assassinat de J.L.B., le fragment de stupeur, la panique qui avait suivi, la jeune femme enceinte qui s’était arrachée aux bras de la belle femme pour se précipiter en hurlant sur la scène, les traducteurs ensanglantés qui se relevaient, le corps qu’on emportait en hâte vers l’obscurité des coulisses, le petit garçon aux lunettes rouges qui s’accrochait au corps, et l’autre garçon (quel âge pouvait-il avoir ? treize, quatorze ans ?) tourné vers la salle en hurlant : « Qui a fait ça ? », de tout ce qu’ils avaient vu, l’image qui leur resterait, alors qu’eux-mêmes se ruaient vers les sorties (on s’attendait à d’autres coups de feu, l’explosion de grenades, un attentat peut-être), ce serait cette vision fugitive de la belle femme, debout, seule, immobile dans la panique générale, et occupée à se vider entièrement, vomissant sans bouger des geysers qui éclaboussaient la foule, se répandant en cascades bouillonnantes, ses jambes admirables souillées de coulées brunes, une image qu’ils tenteraient vainement d’effacer, dont ils ne parleraient jamais à personne, alors que l’événement lui-même, ils le savaient confusément tout en jouant des coudes et des genoux vers la sortie, constituerait un fameux sujet de conversation : l’écrivain J.L.B. s’était fait descendre devant eux… »  Page 140
  • « Il fallait retenir les vagues de chagrin, les assauts de la mémoire, les réminiscences. Benjamin, par exemple, se réveillant dans ses bras, après le meurtre de Saint-Hiver, en pleine nuit, hurlant que c’était une « trahison », le mot l’avait surprise, exclamation enfantine de bande dessinée ; « trahison ! », qu’est-ce qui est une trahison, Benjamin ? et il lui avait expliqué longuement ce qu’il y a d’effroyable dans le crime : « C’est la trahison de l’espèce. Il ne doit rien y avoir de plus épouvantable que la solitude de la victime à ce moment-là… Ce n’est pas tellement qu’on meurt, Julie, mais c’est d’être tué par ce qui est aussi mortel que nous… Comme un poisson qui se noierait… tu vois ? » »  Page 141
  • « Le gouverneur pouvait tenir des heures sur le sujet des roses trémières, « le versant Mister Hyde de la rose tout court ». »  Page 142 et 143
  • « — Vous n’ignorez pas l’ampleur de la campagne publicitaire qui a précédé le lancement de mon dernier roman à Bercy. Les Éditions du Talion ont dû également vous dévoiler mes chiffres de vente… Il n’en faut pas plus pour qu’un illuminé quelconque ait cherché à frapper un grand coup en déboulonnant un mythe. Dès lors le choix est vaste : un quelconque brigadiste international s’offrant l’auteur fétiche du réalisme libéral, un admirateur trop fanatique mangeant son dieu en pleine lumière comme on a bouffé ce pauvre John Lennon, que sais-je… l’embarras du choix, je vous dis, et j’en suis désolé pour vous, mon cher…
    Tout cela sur un ton détaché, dans une bibliothèque dont les proportions et le nombre de volumes incitent en effet à une certaine sagesse.
    — Depuis quand écrivez-vous ?
    — Seize ans. Sept titrés en seize ans et deux cent vingt-cinq millions de lecteurs. Le plus étrange étant que je n’ai jamais eu la moindre intention de publier.
    — Non ?
    — Non. Je suis un commis de l’État, Coudrier, pas un saltimbanque. Je m’étais toujours dit que si j’avais à écrire un jour, je ferais plutôt dans les Mémoires, de quoi occuper une de ces retraites politiques qui ne s’avouent jamais vaincues. Mais le destin en a décidé autrement. »  Page 147
  • « — Où en étais-je ?
    — Votre mère, monsieur le Ministre.
    — Ah oui ! Elle a toujours voulu que j’écrive, figurez-vous. Les femmes… elles se font une idée de leur progéniture… passons… Bref, je me suis mis à griffonner quand elle est tombée malade. Je lui lisais mes pages tous les soirs. Dieu sait pourquoi, ça lui faisait du bien. J’ai continué malgré les progrès de la surdité… seize années de lecture dont elle n’a pas entendu un traître mot… mais son seul sourire de la journée. Pouvez-vous comprendre ce genre de choses, Coudrier ? »  Page 148
  • « — Tout à fait, monsieur le Ministre. Puis-je vous demander ce qui vous a décidé à publier ?
    — Une partie de bridge avec la directrice du Talion. Elle a voulu me lire, elle m’a lu…
    — Pourriez-vous me confier un de vos manuscrits ?
    La question, posée parmi les autres, n’a pas le même effet. Surprise, raideur, et mépris pour finir, oui, un filet de sourire on ne peut plus méprisant.
    — Manuscrit ? De quoi parlez-vous. Coudrier ? Vous débarquez ? Seriez-vous la dernière personne à écrire à la main, dans ce pays ? Suivez-moi.
    Petit voyage dans le bureau attenant.
    — Tenez, le voici, mon « manuscrit ».
    Et le ministre de tendre au commissaire une plate disquette d’ordinateur, que le commissaire empoche, avec remerciements.
    — Et puis voilà le produit final, vous le lirez à vos heures creuses.
    C’est un exemplaire tout neuf du Seigneur des monnaies. Couverture bleu roi, titre énorme. Nom de l’auteur J.L.B. capitales tout en haut, et nom de l’éditeur j.l.b. en minuscules minuscules, tout en bas.
    — Voulez-vous que je vous le dédicace ?
    Trop d’ironie dans la question pour accepter de répondre.
    — Puis-je savoir quel type de contrat vous lie aux Éditions du Talion, dont je ne vois pas le nom figurer sur la couverture ?
    — Un contrat en or, mon vieux, 70-30. 70 % de tous les droits pour moi. Mais ce que je leur laisse suffit largement à faire bouillir leur marmite collective. C’est tout ? »  Pages 148 et 149
  • « Lorsque le téléphone sonna dans le bureau du divisionnaire Coudrier, il tournait la page 320 du Seigneur des monnaies. C’était l’histoire d’un émigré de la troisième génération, Philippe Ahoueltène, sociologiquement voué au ramassage des poubelles, mais qui avait eu l’idée de collecter et de commercialiser les déchets sacrés de Paris, puis de toutes les capitales du monde. Accouplé d’abord au cul d’une benne municipale, il avait suffi à Philippe Ahoueltène de la moitié du roman pour régner sans partage sur le marché des changes, régissant implacablement le cours des monnaies – d’où le titre de l’ouvrage. Il épousait dans la foulée une Suédoise d’une beauté stellaire et d’une culture épatante (la belle était mariée, il avait impitoyablement ruiné son mari) et lui faisait un enfant qui naissait en pleine Amazonie par une nuit de typhon censée annoncer aux Indiens locaux la venue d’un demi-dieu…
    Le divisionnaire Coudrier était consterné. »  Page 158
  • « La veille, avant de se retirer, Élisabeth lui avait préparé trois thermos de café – « Merci, ma chère Élisabeth, j’en aurai bien besoin » – et le commissaire divisionnaire Coudrier, délaissant à regret sa lecture du moment (la querelle Bossuet-Fénelon suscitée par le quiétisme de Mme Guyon), s’était plongé dans Le Seigneur des monnaies avec l’enthousiasme d’un enlumineur de missel qu’on aurait envoyé repeindre les parois de La Courneuve. »  Page 158
  • « L’image de Malaussène martyr hantait les pages ineptes de J.L.B. Coudrier avait apprécié ce garçon. »  Page 159
  • « Malaussène, lui, ne faisait jamais de brouillon. D’où cette balle, entre ses deux yeux.
    Le commissaire divisionnaire Coudrier en était donc là de sa lecture du Seigneur des monnaies, quand le téléphone sonna : un brigadier du commissariat de Passy lui apprit la mort du ministre Chabotte. »  Page 159
  • « De son vivant, Gauthier avait été un bon catholique. Et Gauthier était mort en bon catholique. Une balle dans la nuque, mais en bon catholique – malgré de longues études et la fréquentation assidue des livres. »  Page 173
  • « Dans un autre ordre d’idées, le commissaire divisionnaire Coudrier était résolument hostile à l’extermination des employés du Talion. Cette maison d’édition publiait clandestinement J.L.B., certes, mais elle rééditait aussi la polémique Bossuet-Fénelon sur la question fondamentale du Pur Amour selon Mme Guyon. Un pareil éditeur ne méritait pas de disparaître. »  Page 173
  • « À quoi tenait-elle, cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? À leur amour commun des livres, peut-être, un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils aimaient les livres comme des voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aimaient à travailler pour cette illusion. C’était tout de même plus drôle que de bosser pour la certitude des balles 22 long rifle à forte pénétration… Et puis, dans les moments de déprime, on pouvait toujours se consoler en se disant que les plus belles bibliothèques trônent chez les plus beaux marchands de canons. »  Page 175
  • « Le jeune Gauthier avait commencé sa lévitation. Quatre paires de jambes avaient poussé au bois de son cercueil. Il remontait l’allée avec une dignité horizontale qui courbait les têtes sur son passage. Il entraînait les foules comme le joueur de flûte. »  Page 175
  • « Isabelle, que les employés du Talion appelaient la reine Zabo (Malaussène ouvertement) mais qui, pour Loussa, son nègre de Casamance, n’avait jamais été qu’Isabelle, cette petite marchande de prose qui, depuis les temps immémoriaux de leur enfance, envisageait le livre comme l’indispensable matelas de l’âme. Un après-midi de juin 54, peu après la chute de Diên Biên Phu (Loussa avait raconté l’anecdote à Malaussène), Isabelle l’avait appelé dans son bureau et lui avait dit : « Loussa, nous venons de perdre l’Indochine, je ne donne pas vingt ans à la diaspora chinoise pour quitter l’Asie du Sud-Est et venir s’installer ici, à Paris. Alors, tu vas m’apprendre le chinois vite fait et me faire traduire tout ce qui compte dans leur littérature. Quand ils arriveront, leurs bouquins les auront précédés, leur lit sera fait. » »  Pages 175 et 176
  • « — Coma dépassé !
    Berthold pointait l’encéphalogramme. Un horizon sans rien dessous.
    — Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! »  Page 182
  • « Tous les signes cliniques concouraient à cette évidence : lésions irréversibles. Malaussène était cuit. Prouver le contraire, c’était réveiller Lazare une seconde fois. »  Page 182
  • « Face à Thérèse, Marty se faisait l’effet de don Juan devant la statue du Commandeur. »  Page 186
  • « Loussa de Casamance n’était pas bégueule. Il ne dédaignait pas les morts. Il partageait avec Hugo (Victor) la conviction que les morts sont des interlocuteurs bien renseignés. »  Page 192
  • « La reine Zabo est une princesse de légende, « les seules vraies princesses, petit con ». Elle est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier. Ce n’est pas l’hérédité, ce sont les poubelles qui lui ont inoculé la passion du livre. Ce ne sont pas les bibliothèques, mais les chiffons qui lui ont appris à lire. Elle est le seul éditeur parisien à s’être hissé sur son trône par la matière, non par les mots qui s’y posent.
    Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. »  Page 194
  • « Loussa jouait à cela avec elle. C’étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n’en pouvait rien savoir, ni par le regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :
    — C’est bien beau, ce que tu m’as donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture… la colle : de l’Excellence-Tessier… et l’encre, si je ne m’abuse, l’encre… attends voir…
    Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru.
    Elle lâchait parfois son rire de grenaille.
    — Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque… Une peau antérieure de vingt ans. C’était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour une autre.
    Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution.
    Parfois, Loussa se contentait de faire parler les doigts d’Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait ses narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d’Isabelle caresser le papier :
    — Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingts ans, les petits-enfants des enfants que nous n’avons pas faits retrouveront ce bouquin jaune comme un coing, l’hépatite y travaille déjà. »  Pages 194 et 195
  • « Elle s’émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu’eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. »  Page 195
  • « — Comment veux-tu qu’une femme incapable de bazarder un livre de poche ait pu t’envoyer à la mort ? C’est ce qu’il faudra lui expliquer, à ta Julie. »  Page 195
  • « Il fallait replonger dans cette crise des années trente, un temps où toute l’Europe crevait de faim, mais où les rois du tissu et les maniaques du papier, les nababs de la haute couture et les princes bibliophiles nourrissaient leurs passions, comme si de rien n’était, aux deux extrémités d’une chaîne dont les maillons les moins fréquentables traversaient la nuit obscure des poubelles. »  Page 195
  • « Il pensait qu’Isabelle mangeait peu parce qu’elle lisait trop. »  Page 197
  • « Il adorait voir l’énorme tête d’Isabelle, si semblable à la sienne, penchée sur Modes et Travaux, La Femme chic, Formes et Couleurs, Silhouettes, Vogue… Isabelle deviendrait-elle modiste, une Claude Saint-Cyr, une Jeanne Blanchot ? Il fallait manger, pour cela. Même les mannequins mangeaient. Mais c’étaient des revues qu’Isabelle dévorait, du papier… Et les romans, surtout, dans les revues. Les feuilletons défilaient dans la tête d’Isabelle en convois interminables. Elle découpait les pages, elle les cousait en cahiers, elle faisait des livres. De cinq à dix ans, Isabelle avait lu tout ce qui lui était tombé sous les yeux, sans distinction. Et son assiette était restée pleine. »  Page 197
  • « Le Chauve trouva son « idée », une nuit d’embuscade dans le Faubourg Saint-Honoré. Il suivait un gros tweed d’une soixantaine insouciante. Il préparait son poing. Mais voilà que, sous les arcades des Tuileries, la concurrence lui piqua son gibier. Deux ombres jaillies de l’ombre. Contre toute attente, le tweed ne voulut pas lâcher son portefeuille. Il se fit massacrer. Un pied fit exploser son visage, ses reins craquèrent. Étouffé par la douleur, le tweed ne pouvait pas crier. Le Chauve estima qu’on gâchait le métier. Il se fit sauveteur. Il aplatit les deux gouapes l’une contre l’autre. Des jeunots légers comme des gamelles vides. Puis il aida le gros tweed à se relever. C’était une fontaine de sang. Le Chauve obtura, tamponna, mais l’autre n’avait qu’un mot à la bouche :
    — Mon Loti, mon Loti…
    Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
    — Mon Loti…
    Il pleurait d’une autre douleur :
    — Une édition originale, monsieur…
    Le Chauve n’y comprenait rien. Le tweed avait perdu ses lunettes. Il plongea sur le trottoir. Qu’est-ce que c’était que ce type qui se vautrait dans son sang ? Il tâtonnait comme un perdu :
    — Un japon impérial…
    Pur produit de la mine reconverti dans l’embuscade nocturne, le Chauve était nyctalope. Il retrouva ce que l’autre cherchait. C’était un petit bouquin qui avait valsé à quelques encablures de là.
    — Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez…
    Le tweed serrait convulsivement le petit livre contre son coeur. »  Pages 197 et 198
  • « Quand le Chauve raconta l’aventure à Isabelle, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
    — C’était un bibliophile.
    — Un bibliophile ? demanda le Chauve.
    — Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
    Le Chauve flottait.
    — Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Isabelle.
    — Même s’il n’y a rien d’écrit dessus ?
    — Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent. »  Page 198
  • « — Je viens d’avoir une idée très « Faubourg Saint-Honoré ».
    Le Chauve attendit.
    — Ce serait rigolo de faire des livres rares avec les tissus d’Hermès, de Jeanne Lafaurie, de Worth, d’O’Rossen… »  Page 199
  • « Le Chauve venait de comprendre un truc : les esthètes ne débandent jamais. Quoi qu’il arrive au monde, la haute couture coudra toujours plus haut, la gastronomie nourrira toujours les princes, les amateurs de concerts accorderont toujours leurs violons, et, dans les pires convulsions planétaires, il se trouvera toujours un petit gros en tweed pour mourir à la place d’une édition originale. »  Page 199
  • « Le Chauve alimenta les moulins les plus réputés et les meilleurs imprimeurs sortirent bientôt Barrés en Balenciaga, Paul Bourget relié Hermès, Anouilh taillé Chanel ou Le Fil de l’épée du jeune de Gaulle en pur fil de chez Worth. Quelques exemplaires nominatifs par auteur, mais dont la cotation suffisait amplement à remplir les assiettes d’Isabelle. »  Page 199
  • « Hélas, le Chauve était un expansionniste. Il s’était fait une rente dans le livre rare, il voulut devenir le pape des bibliophiles, le dieu du papier chiffon qui fait les livres immortels. »  Page 199
  • « Il ne voulait pas traiter avec les Juifs du Sentier ou du Marais. Or, là était le tissu. Et les peaux, pour les reliures. »  Pages 199 et 200
  • « Le Chauve en fit d’authentiques cauchemars. Isabelle l’entendait hurler dans son sommeil : « La nuit est juive ! » Sa terreur résonnait dans tout le Faubourg Saint-Honoré : « LA NUIT EST JUIVE ! » Des contes à ne plus jamais dormir lui remontaient de son enfance polonaise. »  Page 200
  • « — Pendant que mes frangins chinaient, souvent je me planquais, moi. Je me trouvais un coin peinard, quelque chose de confortable, près d’un réverbère, et je sortais un bouquin de ma poche. »  Page 201
  • « Quand, cette nuit-là, l’énorme visage de la petite s’était penché sur la poubelle de Loussa, Loussa avait d’abord cru à une éclipse de lune. Ou qu’on lui avait fauché son réverbère. Mais il avait entendu une voix :
    — Qu’est-ce que tu lis ?
    C’était une voix sans souffle, éraillée, de petite fille asthmatique. Loussa répondit :
    — Dostoïevski. Les Démons.
    Une main incroyablement potelée fit irruption dans sa poubelle.
    — Prête-le-moi.
    Loussa tenta de se défendre.
    — T’y comprendras rien. »  Pages 201 et 202
  • « — Eh bien, pendant que les deux grands s’envoyaient au ciel, Isabelle m’avait retrouvé dans ma poubelle favorite. Elle avait lu le Dostoïevski, elle me le rendait comme promis. « Tu y as compris quelque chose ? j’ai demandé. — Non, rien. — Tu vois… — Mais ce n’est pas parce que le livre est compliqué. — Ah bon ? — Non, c’est autre chose. » (Je te rappelle, petit con, qu’à deux rues de là nos papas s’étripaient.) « C’est quoi, alors ? — C’est Stavroguine », a répondu Isabelle. Elle avait la même tête que maintenant. Impossible de lui donner un âge. « Stavroguine ? — Oui, Stavroguine, le personnage principal, il cache quelque chose, il ne dit pas la vérité, c’est ça qui rend le livre si compliqué. »  Page 203
  • « Donc, on s’envoie le Palais des colonies, et voilà qu’on tombe sur le premier bibliobus. Deux mille cinq cents bouquins sur un moteur de dix chevaux. La culture à roulettes. Peut-être pour faire visiter la Casamance aux Trois Mousquetaires… Tu imagines notre enthousiasme !
    « On s’est fait balader dans tout Paris avec une bande de mioches, des bouquins ouverts sur les genoux.
    « Retiens bien cette date, le 9 juillet 1931, c’est la vraie date d’Isabelle. Elle a dégoté un tout petit bouquin dans les rayonnages, elle m’a dit : « Regarde. » C’était La Confession de Stavroguine, la dernière partie des Démons de Dosto, tirée à part chez Pion, je crois. Isabelle s’est mise à lire comme s’il s’agissait d’une lettre personnelle. Et tout de suite elle a pleuré. Attendrissement des bibliogirls, tu penses : « Comme c’est beau, une petite qui pleure sur un roman… » Elle a pleuré tout au long de sa lecture et ça n’avait rien de beau. Déshydratation complète. J’ai cru qu’elle allait se faner sur place, tomber morte sèche. Le bus a dû nous cracher sur son parcours. Ils ne pouvaient pas se permettre une enfant noyée dans ses larmes le jour de l’inauguration. Debout sous le lion de Denfert, Isabelle m’a regardé :
    « — Je sais pourquoi Stavroguine se conduisait comme un fou dans Les Démons.
    « Ses yeux étaient secs comme des pierres à feu, maintenant. Je n’avais qu’une idée : la remplir de flotte pour qu’elle puisse pleurer encore une fois dans sa vie.
    « — Il a violé une petite fille. »  Page 204
  • « Ce type est mort ! Cliniquement mort ! » Berthold plantait les pieux de la certitude… « Lésions irréversibles du système nerveux central ! »… « Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! » »  Page 208
  • « — Jérémy, mets ses lunettes au petit ! Clara, la langue de Julius ! Empêche-le d’avaler sa langue !
    — Où est-ce qu’il les a foutues, ses lunettes ?
    — Sur la table de la salle à manger, à côté de son livre de lecture. »  Page 212
  • « Thian s’offrit sa propre croisière intime. Certificat d’études, oui, après-guerre, c’était vrai, mais il était aussi entré dans la police pour que sa pèlerine dessinât quelqu’un autour de lui, pour que sa bicyclette traçât les frontières de son territoire. Il souffrait d’une certaine indéfinition dans sa jeunesse, mi-blanc mi-jaune, un titi du Tonkin, Hô Chi Minh avec la voix de Gabin, Louise, sa mère parisienne, dans le pinard, et Thian de Monkaï, son père annamite, dans le pavot. »  Page 220
  • « Après ce coup de feu tiré sur Benjamin, il n’avait plus été question de lire une seule ligne de J.L.B. aux enfants, bien sûr. »  Page 221
  • « COUDRIER : Du Liban à l’Afghanistan, cette fille a couvert nos pires guerres, elle a fait tomber un ministre de l’Intérieur turc pour trafic de stupéfiants, elle est sortie vivante de prisons thaïlandaises décimées par le typhus, elle s’est opérée elle-même de l’appendicite sur un rafiot, en mer de Chine, on l’a jetée l’année dernière dans la Seine avec des bracelets de plomb aux chevilles… Vous savez tout ça aussi bien que moi, Thian. Cette fille est à peu près aussi mortelle qu’un héros de bande dessinée belge.
    VAN THIAN : Belge ?
    COUDRIER : Belge. Il paraît que c’est ce qui se fait de mieux dans le genre, d’après mes petits-fils. »  Page 231
  • « COUDRIER : Les livres brûlent mal. Surtout en entrepôt. Trop compacts. »  Page 232
  • « La bonne nouvelle tenait en peu de mots : Loussa venait de traduire en chinois un des romans de J.L.B. : L’Enfant qui savait compter. (Hén hùi suàn de xiăo haízì, petit con.)
    — Je sais bien que tu t’en fous, et que celui-là, tu n’as pas pris la peine de le lire, mais n’oublie pas que tu continues à palper un pour cent là-dessus (1 %), tout comateux que tu es. Or le Talion a tiré ce roman pour les Chinois d’ici, mais aussi pour les Chinois de chez eux, qui sont passablement nombreux, comme tu sais. Tu veux que je te raconte l’histoire ? Non ? En deux mots… Allez… C’est l’histoire d’une petite marchande de soupe de Hong Kong qui compte plus vite sur son boulier que tous les enfants du monde, plus vite aussi que les grands, plus vite même que son père dont elle est la fierté, qui l’a élevée comme un garçon et baptisée Xiăo Bào (« Petit Trésor »). Tu devines la suite ? Non ? Eh bien, le père se fait assassiner dans les premières pages par des maffieux locaux qui prétendent au monopole de la soupe chinoise, la gamine fait fortune dans les cinq cents pages suivantes et venge son père dans les trente dernières après avoir pris le contrôle de toutes les multinationales installées à Hong Kong – et ce, sans jamais utiliser d’autre instrument de travail que le boulier de son enfance. Voilà. Du plus pur J.L.B., comme tu vois. Le réalisme libéral mis à la portée de la Chine qui s’éveille. »  Pages 236 et 237
  • « J’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase il y a quelques mois, je ne serais jamais entré dans la peau de J.L.B., que cette foutue balle 22 à forte pénétration aurait été se nicher dans une autre tête, j’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase, le jour, par exemple, où ce géant préhistorique détruisait mon bureau, tu te rappelles ? eh bien, Chabotte serait toujours vivant, Gauthier aussi, Calignac toujours entier, et ma Julie dans mon lit. »  Page 239
  • « Si tu étais venu me trouver au tout début du début avec tes scrupules de traducteur, qui sont parfaitement honorables, je ne discuterai pas sur ce point, si tu t’étais assis à mon bureau et m’avais demandé : « La mort est un processus rectiligne, petit con, comment traduire ça en chinois, littéralement ou en m’offrant quelques détours ? » et si tu m’avais sorti le titre du bouquin, L’Enfant qui savait compter, le pseudonyme de l’auteur, J.L.B., et le nom de Chabotte caché sous ce pseudonyme, je t’aurais répondu : « Range tes pinceaux, Loussa, remise tes idéogrammes dans les chinois alvéoles de ta cervelle et ne traduis pas ce bouquin. » Piqué au vif, comme on dit dans les livres, tu m’aurais alors demandé : « Et pourquoi, petit con ? » À quoi je t’aurais répondu : « Parce qu’en traduisant ce roman, tu te rendrais complice de l’arnaque littéraire la plus dégueulasse qu’on puisse imaginer. »  Page 239
  • « — Chabotte n’est pas J.L.B.
    — Non ?
    — Non.
    Ici, tu aurais marqué le silence d’usage, forcément.
    — Chabotte n’est pas J.L.B. ?
    Tu te serais offert un petit moment de réflexion à voix haute.
    — Tu veux dire que Chabotte n’est pas l’auteur de L’Enfant qui savait compter ?
    — Tout juste, Loussa, ni celui du Seigneur des monnaies, de Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, La Fille du yen, Avoir…
    — Chabotte n’a pas écrit un seul de ces bouquins ?
    — Pas une ligne.
    — Il a un nègre ?
    — Non.
    Alors, l’éclosion de la vérité aurait dessiné un paysage tout neuf sur ta bouille, Loussa, comme un soleil qui se lève en terre inconnue.
    — Il a fauché tous ces bouquins à quelqu’un ?
    — Oui.
    — Un mort ?
    — Non, tout ce qu’il y a de vivant.
    Et je t’aurais finalement entendu poser la question inévitable :
    — Tu connais ce type, petit con ?
    — Oui.
    — Qui est-ce ? »  Pages 240 et 241
  • « C’est le type qui m’a logé une balle entre les deux yeux, Loussa. Un grand type blond, d’une beauté rare, d’un âge indéfinissable, une sorte de Dorian Gray assez semblable à ces héros de J.L.B. que leur précocité semble conserver en éternelle jeunesse. »  Page 241
  • « Un héros de J.L.B., je te dis. Un combattant éternellement jeune, éternellement beau, du réalisme libéral. Voilà à quoi ressemble le type qui m’a assassiné. Non sans raison, le pauvre, puisqu’il était l’auteur des bouquins que je prétendais avoir écrits en me donnant des allures de coq ventripotent. Oui, Loussa, il m’a descendu à la place de Chabotte, Chabotte qui m’avait créé spécialement pour ça. Il a cru que c’était moi qui lui avais fauché son oeuvre, il a centré ma tête dans sa lunette de visée, il a appuyé sur la détente. »  Page 241
  • « Elle s’appelait Nazaré Quissapaolo, son nom de jeune fille, native d’une terre inventive, le Brésil, et fille de Paolo Pereira Quissapaolo, l’écrivain le plus authentiquement brésilien de cette terre. Les mensonges de son enfant étaient à porter au crédit des qualités les plus honorables de sa race. Petit-fils de conteur, son enfant-Chabotte n’était pas un menteur, il était un conte vivant. »  Page 247
  • « Il s’était donc assis devant elle, un énorme manuscrit posé sur ses genoux, et l’avait regardée sans rien dire, l’oeil radieux, attendant qu’elle comprit. Elle-même retenait la joie qui montait en elle. Elle ne souhaitait pas comprendre trop tôt. Elle avait laissé les secondes passer. Comme on prendrait le temps de voir éclore un oeuf. N’y tenant plus, elle murmura :
    « Tu as écrit un livre ?
    — J’ai fait mieux que ça, maman.
    — Que peut-on faire de mieux qu’écrire un livre ?
    — J’ai inventé un genre ! »
    Il avait crié cela : « J’ai inventé un genre ! » Puis il s’était lancé dans une démonstration étourdissante sur l’extraordinaire nouveauté de ce qu’il appelait son réalisme libéral ; il avait été le premier à donner au Commerce son droit de cité dans le royaume du roman, le premier à hisser le commerçant à la dignité de héros fondateur, le premier à magnifier sans faux-fuyants l’épopée commerciale… Elle l’avait interrompu, elle avait dit :
    « Lis-moi. »
    Il avait ouvert le manuscrit. Il avait lu le titre. Cela s’appelait Dernier baiser à Wall Street. Ce n’était pas un titre d’une distinction folle, mais si elle en croyait la théorie du réalisme libéral, les ambitions de son fils le plaçaient au-delà des préjugés esthétiques. Quand il s’agit de donner à lire à la moitié de la planète, on ne fait pas dans le titre arachnéen.
    « Lis-moi. »
    Elle tremblait d’impatience.
    Elle attendait cet instant depuis ce lointain hiver où un télégramme venu du Brésil apprenait à une jeune veuve enceinte le suicide de son père, Paolo Pereira Quissapaolo.
    — Il faut que je vous explique qui était mon père.
    (« Non madame, pensait Thian, je vous en prie, au fait ! au fait ! »)
    — Il était le fondateur de l’« identitarisme », ça vous dit quelque chose ?
    Rien du tout. Ça ne disait rien du tout à l’inspecteur Van Thian.
    — Évidemment.
    Elle expliqua tout de même. Une histoire prodigieusement confuse. Chamaillerie d’écrivains dans les années 1923-1928 au Brésil.
    — Pas un seul écrivain, à l’époque, qui fût authentiquement brésilien, hormis mon père, Paolo Pereira Quissapaolo !
    (« Oui, mais c’est votre fils qui m’intéresse, Chabotte, le ministre… »)
    — Littérature brésilienne, quelle sinistre plaisanterie ! Romantisme, symbolisme, parnassianisme, décadentisme, impressionnisme, surréalisme, les écrivains de chez nous s’acharnaient à fabriquer un exotique musée Grévin de la littérature française ! Peuple de singes ! Peuple de cire ! Les écrivains brésiliens n’avaient rien en propre qu’ils n’eussent volé ! Et pétrifié !
    (« Cha-botte ! Cha-botte ! » scandait intérieurement l’inspecteur Van Thian.)
    — Mon père, seul, se dressa contre cette francomanie.
    (« La digression… », pensait l’inspecteur Van Thian…)
    — Il déclara une guerre totale à cette aliénation culturelle dans laquelle il voyait son pays si furieusement avide de perdre son âme.
    (« La digression, c’est le lierre de l’interrogatoire, son inflation, son eczéma, pas moyen de lutter contre… »)
    — Et puisqu’il n’y avait alors de vie littéraire sans école, mon père fonda la sienne, l’identitarisme.
    (« L’identitarisme… », pensa l’inspecteur Van Thian.)
    — École dont il était le seul membre, non reproductible, non transplantable, non transmissible, inimitable !
    (« D’accord… »)
    — Sa poésie ne disait que lui, et son identité… son identité, c’était le Brésil !
    (« Un cinglé, quoi. Un doux dingue. Un poète fou. Bon. »)
    — Trois vers résumaient son art poétique, trois vers seulement.
    Elle les récita tout de même.
    — Era da hera a errar
    Cobra cobrando a obra…
    Mondemos este mundo !
    (« Ce qui veut dire ? »)
    — Ère de lierre en errance
    Serpent recouvrant toute oeuvre…
    Émondons ce monde !
    (« Ce qui veut dire ? » insista muettement l’inspecteur Van Thian.) »  Pages 249 à 251
  • « Bref…, résume l’inspecteur Van Thian, ce type, le poète brésilien, grand-père maternel de feu Chabotte, n’a jamais été publié. Pas le moindre mot. Ni de son vivant, ni après sa mort. Il a dépensé sa fortune en productions à compte d’auteur dont il inondait gratuitement tous ceux qui savaient lire dans son pays. Un cinglé. Illisible. La risée de son milieu et de son temps. Même sa fille se marrait. »  Page 252
  • « Le poète maudit s’est fait sauter la caisse. Elle accouche d’un fils : Chabotte. Elle relit l’oeuvre paternelle : géniale ! Elle trouve ça génial. « Unique. » « L’authenticité a toujours un siècle d’avance. » Elle jure de venger son père. »  Page 252
  • « La mère Chabotte a toujours pensé que Chabotte son fils se mettrait un jour à écrire. Elle ne l’a jamais influencé, non (« je ne suis pas ce genre de mères… »), mais elle l’a tellement voulu écrivain que, quand il se regardait dans les yeux maternels, le pauvre Chabotte devait y voir un mec en costard d’académicien. »  Page 252
  • « Et voilà qu’un soir, le fils Chabotte pénètre une fois de trop dans le mausolée qui sert de chambre à sa vieille maman. Il lui lit les premières lignes de son bouquin, son « oeuvre », tant attendue ! et la mère dit :
    — Arrête ! »  Pages 252 et 253
  • « C’est qu’elle a immédiatement pigé que le roman n’était pas de lui. Thian qui n’a jamais lu deux livres en dehors de ses manuels scolaires et de ses cours d’école de police (il compte pour du beurre ses lectures à voix haute de J.L.B.) se demande comment ces choses-là sont possibles. Apparemment, elles le sont. « Il a fait pire que tous les ennemis de mon père réunis, monsieur : il a volé une oeuvre qui n’était pas la sienne ! Mon fils était un voleur d’identité ! » »  Page 253
  • « « Le voussoiement me semble plus approprié aux sentiments arctiques que vous m’avez toujours inspirés. » Il rigolait : « Pas mal, non, sentiments arctiques, est-ce assez “écrivain” pour vous, maman, assez identitariste ? » Petites tortures. Mais elle avait choisi son arme : le silence. Seize années de silence ! Chabotte en était devenu aussi cinglé que son poète fou de grand-père. Comme tous les fous, il faisait dans l’aveu total, la vérité absolue : « Vous souvenez-vous de ce jeune directeur de prison que vous trouviez si attachant, si distingué, si authentique, Clarence de Saint-Hiver ? Eh bien, c’est un de ses pensionnaires qui écrit mon oeuvre. »  Pages 253 et 254
  • « Le prisonnier n’en sait rien, bien entendu, il travaille pour l’amour de l’art, lui, le petit-fils que Paolo Quissapaolo mon grand-père eût mérité que vous lui fissiez… » »  Page 254
  • « Ce Malaussène va jouer mon rôle sous les projecteurs. Si les choses tournent mal, il sera le seul à payer. C’est que, voyez-vous, Saint-Hiver s’est fait assassiner, le pauvre, mon auteur s’est évadé, la mort rôde, chère maman, est-ce assez palpitant ? »  Page 254
  • « Curieux, tout de même, la réputation du coma dépassé… même chez les esprits les plus ouverts… le confort, quoi, le confort moral au moins… le bon côté de la conscience… côté rêve… détachement… pied volant au noir velours de l’oubli… ce genre d’images… sous prétexte que la cervelle s’est tue… préjugés… cérébrocentrisme… comme si les soixante mille milliards de cellules restantes comptaient pour du beurre… soixante mille milliards de petites usines moléculaires, oui… constituées en un seul corps… super Babel… Babel superbe… et on voudrait que cela meure en se taisant… d’un seul coup d’un seul… mais cela meurt lentement, soixante mille milliards de cellules… un sablier qui vous laisse le temps de dresser le bilan du monde… avant de devenir un tas de cellules mortes… de cellules mortes en tas, comme une vieille oubliée au coin d’une fenêtre… c’est l’image qui flottait dans la nuit de Benjamin, à présent, cette terrible vieille, avec ce terrible regard, vissé à son sommet… Mais Benjamin revoyait la prison de Saint-Hiver, aussi, et plus particulièrement une cellule dans cette si jolie prison, une cellule haute de plafond, profonde comme le savoir d’un moine, toute capitonnée de livres… oh ! rien de glorieux dans cette bibliothèque-là, que de l’utilitaire : dictionnaires, encyclopédies, collection complète des « Que sais-je ? », du National Geographie, Larousse, Britannica, Bottin mondain Robert, Littré, Alpha, Quid, pas un seul roman, pas un seul journal, manuels élémentaires d’économie, de sociologie, d’éthologie, de biologie, histoire des religions, des sciences et techniques, pas un seul rêve, rien que le matériau du rêve… et, tout au fond de ce puits de science, le rêveur en personne, jeune et sans âge, beauté préservée, le sourire hésitant sous l’objectif de Clara-photographe, pressé de se remettre à son travail, de plonger à nouveau dans ses feuilles, de s’abandonner à cette petite écriture appliquée, si rassurante, tellement serrée, comme s’il s’agissait moins de remplir ces pages que de les couvrir de mots (recto verso, pas de marges, ratures tirées à la règle)… et la voix de Saint-Hiver resté dans l’entrebâillement de la porte : « Clara, allons, laisse donc Alexandre travailler »… et les derniers clichés de Clara pour la corbeille à papiers de l’écrivain, débordant de feuilles non froissées… et sur un des agrandissements de Clara, la phrase tant cherchée, si fuyante : « La mort est un processus rectiligne »… toute seule parmi les phrases concurrentes, soigneusement rayées, la phrase élue : « La mort est un processus rectiligne »… pendue dans le labo photo de Clara. »  Pages 257 et 258
  • « Clarence à table, parlant de ses taulards : « j’essaie juste de les rendre supportables à eux-mêmes, et cela, au moins, je pense le réussir »… Clarence… la mèche blanche de Clarence… si convaincante… tu as tué Clarence, Alexandre ?… c’était toi, le massacre de Saint-Hiver ?… et Chabotte… et Gauthier… et blessé Calignac… parce qu’ils t’avaient piqué ta prose… je comprends ça… « ils tuent, disait Saint-Hiver, ils tuent non pas, comme la plupart des criminels, pour se détruire eux-mêmes, mais au contraire pour prouver leur existence, un peu comme on abattrait un mur »… ouais… ou comme on écrirait un livre… « la plupart d’entre eux sont dotés de ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… « ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… alors, forcément, si on leur vole un mot… une ligne… une oeuvre… qu’aurait fait Dostoïevski s’il avait trouvé L’Idiot sous une couverture de Tourgueniev ?… Flaubert si sa copine Collet lui avait fauché Emma ?… ils étaient de taille à massacrer leur monde ceux-là… ils écrivaient comme des assassins…
    Ainsi filaient les cellules de Benjamin… petites opinions contestables s’effritant à ne plus être contestées… images en poudre… avec de brusques arrêts… quelque chose qui ne passe pas… comme un caillot de conscience… cette phrase de Clara par exemple : « J’ai lait une cachotterie à Clarence… — Une cachotterie, ma Clarinette ?… — Mon premier secret… j’ai prêté un roman à Alexandre… — Alexandre ?… — Tu sais, celui qui écrit tout le temps… je lui ai apporté un roman de J.L.B… » »  Pages 258 et 259
  • « Clara déposant en toute ingénuité un roman de J.L.B. sous les yeux du vrai J.L.B… »  Page 259
  • « Ainsi filaient les cellules de Benjamin Malaussène… par à-coups… un tel choc, ici, que la ligne encéphalographique elle-même s’offrit un éclair sur l’écran livide… mais un éclair sous les yeux de personne ne sera jamais un éclair pour personne… et la mort reprend son droit fil… pitié pour les écrivains, disent les cellules de Benjamin dans leur murmure de sable… pitié pour les écrivains… ne leur tendez pas de miroir… ne les changez pas en image… ne leur donnez pas de nom… ça les rend fous… »  Page 259
  • « — Attachant. Franchement, à l’époque, un gosse attachant. Dieu sait si j’en ai vu passer depuis, mais tu vois, je m’en souviens encore, c’est dire ! Un gosse un peu timide qui parlait comme un livre, subjonctifs et tout… Il m’a dit qu’il ne s’était senti lui-même pour la première fois de sa vie qu’au moment de l’arnaque. »  Page 261
  • « — Et c’est en taule qu’il a été remarqué par Saint-Hiver ?
    Oui. Krämer s’était mis à écrire. Des biographies imaginaires de surdoués de la finance. »  Page 262
  • « — Pourquoi n’a-t-il pas fait un scandale quand il s’est aperçu qu’on lui fauchait ses bouquins ? Au lieu de buter Saint-Hiver… »  Page 262
  • « — Mettez-vous à la place de ce type… Premier séjour en cabane, ses parents lui piquent son héritage… Deuxième séjour, ses frères lui fauchent sa femme… Troisième séjour, c’est la totalité de son travail littéraire qui y passe. Un travail de quinze ans ! Volé par son bienfaiteur… À qui un type comme ça peut-il se plaindre, d’après vous ? Sur qui peut-il miser, au juste ? »  Page 262
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit qu’elle a été formidable pendant la Résistance ?
    (Hòulái ! Hòulái !)
    — Moulins clandestins, imprimeries clandestines, réseaux de distribution clandestins, librairies clandestines, romans, journaux, elle a imprimé tout ce que les frisés interdisaient.
    (…)
    — Le 25 août 44, le soir même de la libération de Paris, le Grand Charles en personne lui a dit : « Madame, vous êtes l’honneur de l’Edition française »…
    (…)
    — Et tu sais ce qu’elle lui a répondu ?
    (…)
    — Elle lui a répondu : « Qu’est-ce que vous lisez, en ce moment ? »
    (…)
    — …
    (…)
    — …
    (…)
    — Je vais te dire une bonne chose : Isabelle… Isabelle, c’est l’air du temps changé en livres… transmutation magique… la pierre philosophale…
    (…)
    — C’est ça, un éditeur, petit con, un vrai ! Isabelle c’est l’Éditeur. »  Pages 264 et 265
  • « Sur quel ton il faut te le dire, Loussa ! C’est pas Julie ! C’est un grand type blond qui était prisonnier chez Saint-Hiver, c’est le vrai J.L.B., KĔKÀODE J.L.B., BORDEL DE DIEU ! Un fou de la plume qui noircissait ses pages sans laisser la moindre marge, un tueur dément qui fait porter le chapeau à Julie ! »  Page 265
  • « Le doigt boudiné de la Reine scande sa colère en pointant le manuscrit qu’elle vient de jeter sur la table, devant Krämer.
    — C’est de vous qu’il s’agit, Krämer, de votre autobiographie, pas d’un de vos personnages habituels, pas d’une existence en papier ! Vous allez me faire le plaisir de reprendre tout ça à la première personne du singulier. Vous n’êtes pas ici pour écrire du J.L.B. !
    — Je n’ai jamais écrit à la première personne.
    — Et alors ? S’il fallait avoir peur de tout ce qu’on n’a jamais fait… »  Page 267
  • « — Si j’en crois ce que je viens de lire, votre personnage, lui, sait très bien pourquoi il a tué Gauthier. Un croisé qui part en guerre contre les ruffians de l’édition, voilà le genre de type que vous avez campé. Et vous appelez ça une confession ? Dans la réalité, il n’y a pas de croisés, Krämer, il n’y a que des tueurs. Et vous en êtes un. Pourquoi avez-vous tué Gauthier ? »  Page 268
  • « — Comment ça, plus d’importance ? Vous ne l’avez pas tué parce que vous le soupçonniez d’avoir volé vos livres ?
    — Non. Et Chabotte non plus. »  Page 268
  • « — Entendons-nous bien, Alexandre, vous êtes un excellent romancier. Si les malins vous disent un jour le contraire, ne tuez pas les malins, laissez-les moquer vos stéréotypes, faites-leur ce pauvre plaisir de l’intelligence, et continuez tranquillement à écrire. Vous êtes de ces romanciers qui mettent le monde en ordre comme on range une chambre. Le réalisme n’est pas votre truc, voilà tout. Une chambre bien rangée, voilà ce que vos romans proposent à la rêverie de vos lecteurs. Qui en ont grand besoin, si j’en juge par votre succès. »  Page 268
  • « Il s’était mis à écrire seize ans plus tôt, après le triple meurtre de Caroline et des jumeaux. Rien d’autobiographique. Il – le personnage qui lui était venu le plus naturellement sous la plume, ce perpétuel gagnant du western financier international – était aux antipodes de lui-même : un étranger, tout neuf, à explorer, un parfait compagnon de cellule. »  Page 270
  • « Il écrivait avec une sorte de distraction concentrée, comme on crayonne sur le bloc du téléphone : on écoute de moins en moins et c’est le dessin qui s’impose. Ainsi écrivait Alexandre, se réfugiant dans les pleins et les déliés de cette écriture sage, de ce crayonnement appliqué. »  Page 270
  • « Alexandre écrivait.
    Sa cellule était une pièce circulaire dont il avait fait obturer la fenêtre au profit d’une lucarne qui lui donnait l’aspect d’un puits de lumière capitonné de livres.
    Seize années de bonheur.
    Jusqu’à ce matin où la toute jeune fiancée de Saint-Hiver déposa ingénument un roman de J.L.B, sur la table d’Alexandre.
    Il se passa une bonne quinzaine de jours avant que Krämer n’ouvrît le livre. Sans le rappel du mariage de Saint-Hiver qui devait avoir lieu le lendemain, il ne l’aurait probablement jamais ouvert. Alexandre ne lisait pas de romans. Alexandre ne lisait que la documentation de ses propres romans. Des « Que sais-je ? », des encyclopédies, les aliments de ses rêves.
    Il ne se reconnut pas dans les premières lignes de ce J.L.B. Il ne reconnut pas son travail. La netteté des caractères d’imprimerie, le rythme des paragraphes, la blancheur des marges, la matérialité même du livre, le contact glacé de la couverture l’égarèrent. Le titre Dernier baiser à Wall Street ne lui disait rien. (Lui-même écrivait sans souci de point final et ne titrait jamais. C’était l’équilibre du tout qui décrétait la fin d’un volume, une familiarité secrète tenant lieu de titre. Alors, il passait sans transition au commencement d’un autre récit.) Il se lisait donc sans se reconnaître, ne s’étant d’ailleurs jamais relu lui-même. On avait changé le nom de ses personnages et certains noms de lieu. On avait découpé les chapitres sans souci de sa respiration.
    Finalement, il se reconnut. »  Pages 271 et 272
  • « Cette nuit-là, quand il sortit de sa cellule pour se diriger vers les appartements de Saint-Hiver, il n’avait rien d’autre en tête qu’une liste de questions. Très précises. De quoi satisfaire sa curiosité, pas davantage. Était-ce bien lui, Saint-Hiver, qui lui avait volé ce roman ? Les autres aussi ? Mais pourquoi ? Se pouvait-il qu’on gagnât de l’argent en publiant de pareils enfantillages ? »  Page 272
  • « Pas une seconde il ne s’était imaginé dans la peau d’un romancier en exil. »  Page 272
  • « Tous, peintres, sculpteurs, musiciens, vivaient ici la même éternité qu’Alexandre. Il se trouvait même un Yougoslave, un certain Stojilkovicz, qui, occupé à traduire Virgile en serbo-croate, songeait à faire appel pour qu’on doublât sa peine. »  Page 272
  • « — D’ailleurs, on ne comprend pas très bien pourquoi vous avez tué Saint-Hiver, dit la Reine dans la maison secouée par la colère du Vercors. Vous vous dirigez vers son bureau sans la moindre intention de meurtre, vous vous métamorphosez en cours de route, et c’est un Rimbaud-Rambo qui frappe à la porte de Saint-Hiver. Comme si le il de vos autres livres venait réclamer ses droits. On n’y croit pas une seconde, Alexandre, que s’est-il passé vraiment ? »  Page 273
  • « Comme à son habitude, Alexandre avait ouvert sans frapper. Il tenait le livre à la main. »  Page 273
  • « Quand il se retourna et vit le livre dans les mains de Krämer, il devint encore autre chose. Un salopard endimanché pris la main dans le sac. »  Page 273
  • « La nuit où le pianiste avait entrepris de l’étrangler, Krämer lui avait enfoncé vingt centimètres d’acier dans la gorge. Puis s’était évadé en emportant le plus d’argent possible et les pages déjà écrites de sa confession à la troisième personne. »  Page 277
  • « Krämer se surprit à imaginer l’histoire d’un jeune publicitaire qui aurait eu l’idée de laisser les murs à la concurrence pour s’approprier le sol, tout le sol, quais, trottoirs, pistes d’atterrissage couverts de pub, le rêve à portée de semelles dans le monde entier. Il écrirait cela, oui, quand il aurait fini de raconter sa propre histoire. Or, les murs de Paris racontaient, en partie, l’histoire de Krämer. Il levait la tête, lui, il regardait les affiches. La plupart vantaient les mérites d’objets dont il n’aurait pas su se servir. Mais quelques-unes lui parlaient de lui. J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS. »  Pages 277 et 278
  • « Il retrouva le sentiment de stupeur presque amusée qu’avait éveillé en lui la découverte du livre offert par Clara. »  Page 278
  • « Il interrogea les libraires : « Comment, vous ne connaissez pas J.L.B. ? » La surprise fut unanime. D’où sortait ce type qui ne connaissait pas J.L.B. ? 225 millions d’exemplaires vendus à travers le monde depuis quinze ans ! Avait-il la moindre idée de ce que représentaient 225 millions d’exemplaires ? Pas la moindre, non. On alla jusqu’à lui calculer ses droits. On y ajouta une estimation grossière de l’argent amassé par l’exploitation cinématographique. J.L.B, était un empire. Qui l’éditait ? Toute l’astuce était là, justement : pas de nom, pas de visage, pas d’éditeur. Des bouquins tombés du siècle. Ou qui auraient pu être pondus par n’importe lequel de leurs lecteurs. Il y avait un peu de ça, d’ailleurs, dans les « motivations d’achat ». Les clients disaient souvent : « Il écrit bien, et c’est tout à fait comme je pense. » Oui, un fameux coup de marketing ! Cela dit, les ventes stagnaient un peu, d’où la décision de dévoiler le personnage de J.L.B. Le lancement public de son dernier roman. Le Seigneur des monnaies, serait une sacrée fiesta !
    Dans un couloir de métro, un gosse avait collé un chewing-gum aux commissures de J.L.B. Krämer qui passait distraitement en fut gelé sur place. »  Page 278
  • « Avant de s’endormir, il relisait quelques pages de son oeuvre. Telle qu’on la trouvait en librairie. De vrais livres. Couvertures glacées, titres énormes, les initiales de l’auteur en haut : J.L.B, majuscules énigmatiques et conquérantes, et les mêmes initiales en bas : j.l.b., italiques minuscules et modestes, discrétion d’éditeur, comme un sculpteur qui apposerait ses initiales au socle de son propre génie. C’est ainsi qu’il se découvrit écrivain. Il trouva de la puissance à ce qu’il lisait. Une force simple, élémentaire, tellurique, qui produisait des livres comme autant de blocs incontestables. Où 225 millions de lecteurs avaient trouvé leurs racines, le sens exact de leur vie.
    Rien de surprenant à cela, d’ailleurs, son nom, Krämer, en allemand, signifiait « boutiquier », et il portait un prénom de conquérant : Alexandre ! Alexandre Krämer ! Et qu’avait-il écrit d’autre, sinon l’épopée du commerce conquérant ? »  Page 279
  • « Il revint sur les pages de sa confession concernant le meurtre de Saint-Hiver. Il en écrivit une seconde version. La métamorphose avait lieu dans le couloir, Krämer devenait adulte en quelques mètres, et c’était Faust qui assassinait Saint-Hiver. Faust réglait son compte au diable.
    Il tuerait aussi ce J.L.B, qui, en lui volant son oeuvre, avait ouvert sa poitrine de crabe une fois de trop. »  Page 280
  • « Les très beaux étaient une race à part. La belle femme faisait partie de cette race. Il l’avait décrite tant de fois dans ses romans ! »  Page 282
  • « Quand il eut abattu J.L.B. et que la belle femme se fut vidée au milieu de la foule, il accueillit l’explosion de ce corps comme la plus magnifique des déclarations d’amour. Elle le croyait mort. Elle lui offrait le somptueux hommage d’un deuil volcanique. Elle ignorait qu’il ne s’agissait pas de lui, sur la scène, mais d’une caricature dérisoire de lui-même. Elle s’imaginait avoir perdu son auteur préféré, quand son auteur, tout au contraire, venait de la découvrir !
    Ce furent les phrases qu’il jeta, mot pour mot, ce soir-là, sur son carnet. »  Page 282
  • « Il changea d’hôtel et loua une chambre proche de ses fenêtres à elle. Et, cette nuit-là, il écrivit, comme toutes les autres nuits. Il en était à décrire le pianiste, le meurtre du pianiste. Il, son personnage, savait parfaitement ce qu’il faisait. « Il » allait récupérer son identité, découvrir l’éditeur, le forcer à se dévoiler, rentrer dans ses droits. »  Page 282
  • « Oui, Chabotte lui avait volé son oeuvre oui, il l’avouait, maintenant qu’il ne pouvait faire autrement. »  Page 284
  • « Il avait tué Gauthier parce qu’il figurait sur une photo de Playboy en qualité de secrétaire de J.L.B. Lorsque la belle femme (perruque brune cette fois) avait abandonné Gauthier rue Gazan, au bord du parc Montsouris, il l’avait tué très vite, sans même lui poser de question. Il exécuterait ainsi tous ceux qui, en lui volant son oeuvre, avaient détruit celle de Saint-Hiver. »  Page 285
  • « La Reine et la journaliste travaillent à la réinsertion d’un rossignol. Qu’il retrouve le territoire paisible de sa cage, qu’il s’enroule de nouveau dans le nid de son écriture. La Reine s’intéresse à toutes les écritures. »  Page 287
  • « Julie en convient. Elle a trouvé son père assez « fameux », oui.
    — Vous n’avez jamais été tentée d’écrire un livre sur lui ?
    — Il n’en est pas question.
    — Nous en reparlerons. »  Page 287
  • « Il s’était évanoui comme on s’abandonne. Il avait entraîné une petite commode dans sa chute. Les pages de sa confession à la troisième personne s’étaient répandues autour de lui. »  Page 287
  • « Assise dans un fauteuil de bureau dont le skaï éventre laissait aller des tumeurs moussues, la belle femme était occupée à lire sa confession. »  Page 288
  • « Ce type endimanché, sur la scène du Palais Omnisports, l’homme qu’elle aimait ? D’une certaine façon, la réponse de la belle femme ne faisait qu’ajouter au mystère. Krämer chercha à savoir quel genre d’homme ce pouvait être quand il ne jouait pas le rôle d’un autre dans le clinquant ridicule d’une kermesse pseudolittéraire. »  Page 288
  • « Et, quand il lui demanda pourquoi un homme si aimable avait accepté ce rôle indigne – entrer dans la peau d’un écrivain qu’il n’était pas –, elle répondit d’un trait :
    — Pour consoler sa soeur, pour constituer une dot à l’enfant de sa soeur, pour distraire sa famille et s’amuser lui-même, parce que c’est un tempérament tragique qui joue à s’amuser, ne s’amuse jamais vraiment mais se marre bien quand même… un connard qui a fini par se faire tuer à force de ne pas être un tueur !
    — Il m’a volé mon oeuvre.
    — Il ne vous a rien volé du tout. Il pensait sincèrement que Chabotte était J.L.B.
    « Une image, pensa Krämer avec détachement, cette nuit-là, j’ai tiré sur une image… »
    — Et tous les employés du Talion le pensaient aussi, y compris Gauthier ! »  Pages 288 et 289
  • « — Vous pourrez écrire sur cette table, près de la fenêtre.
    La fenêtre ouvrait sur un bois de jeunes chênes.
    — J’appellerai la directrice du Talion quand vous serez suffisamment avancé.
    C’était son projet : qu’il mît sa confession à jour. À ce point farcies de circonstances atténuantes, ces pages ne pouvaient que plaider en sa faveur. On ne retournerait pas à Paris avant que le divisionnaire Coudrier les ait lues.
    — Pourquoi faites-vous ça ?
    Au fait, pourquoi ? Il avait abattu son homme, après tout…
    — Je ne suis pas un tueur, moi, répondit-elle, je ne résous pas les problèmes en les supprimant.
    Il voulut savoir aussi pourquoi elle tenait tant à ce que sa confession fût publiée, diffusée en librairie. »  Page 289
  • « — Et vous, que pensez-vous de mes romans ? lui demanda Krämer entre deux éternités de silence.
    — Un ramassis de conneries.
    En revanche, il s’attacha à la Reine dès les premiers instants. La Reine le rudoyait, mais elle parlait la langue vraie des livres. Il travailla avec ferveur sous l’autorité absolue de la Reine. Il tordit le cou à la troisième personne du singulier pour exhumer un je qui écrivît en son nom. »  Page 290
  • « La Reine l’avait aidé à mener à bien sa confession. Au présent de l’indicatif, qui était le temps de ses meurtres, et à la première personne du singulier qui était celle de l’assassin. Une centaine de pages, pas plus, mais les premières qui fussent de lui, qui fussent lui. »  Page 292
  • « — Ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.
    — Écrivez, en attendant, Alexandre. Commencez donc l’histoire de ce publicitaire qui s’approprie le sol, c’est une bonne idée de départ.
    Mais le Vercors lui avait inspiré un autre projet : l’histoire d’un petit bûcheron de dix ans qui, ayant assisté, le 21 juillet 44, au massacre de toute sa famille par les commandos S.S. lâchés sur le plateau de Vassieux, se jure de les retrouver tous et de les châtier un à un. Ce faisant, le petit bûcheron sauvera les forêts amazoniennes tombées entre les mains de ces mêmes bourreaux, deviendra le premier producteur de pâte à papier du monde, l’ami des éditeurs et des écrivains, celui par qui le livre prend son vol. »  Page 292
  • « Mais Clara se trouvait déjà dans les bras d’un flic à blouson d’aviateur, et « par ici » disait le docteur, et la tribu des vingt-trois de suivre le Marty dans les couloirs de l’hôpital (vingt-deux pour être exact, Julie restant auprès de Benjamin), et les couloirs de défiler en cadence, jusqu’à la table sur laquelle tout commence, où Clara se réveille, où, manches retroussées, le docteur est parti à la pêche au vivant, et la tribu se referme comme la mêlée sur le ballon, un fameux pack poussant et soufflant au rythme de Clara, c’est qu’ils se sont entraînés avec elle, tous, pendant ces derniers mois, aspirant, retenant, poussant et soufflant, les arrières eux-mêmes se mêlant de la partie, les pas prévenus, les extérieurs, les dubitatifs de la vie, les pas vraiment concernés, se surprenant à aspirer tout l’air du monde, la reine Zabo (« mais qu’est-ce que je fabrique ? je suis complètement idiote… »), et poussant à s’en faire sauter sa tête de champagne, comme si c’était un livre qui allait surgir entre ces cuisses-là, aspirant, le Mossi, retenant, le Kabyle, et poussant, le divisionnaire en personne (« après tout, la quiétude est peut-être pour demain… »), Leila, Nourdine, Jérémy et le Petit tournant autour de la mêlée sans souci du hors-jeu, cherchant par où le ballon va sortir, être le premier sur le ballon, tout est là… »  Page 297
  • « En un seul pas, il bouffe toute la moquette qui le sépare de moi, penche son énorme masse par-dessus ma table de travail, saisit les accoudoirs de mon fauteuil, et nous pose tous les deux bien en face de lui, sur le bureau, moi, mon fauteuil, rallumant en effet la loupiote du souvenir : mon géant fou ! Nom de Dieu, mon géant désespéré ! Celui qui a pulvérisé mon burlingue ! Mais joyeux comme un ogre, gonflé comme un zeppelin, plus aucune trace de son squelette, un colosse pneumatique, et qui éclate d’un rire à dégringoler tous les bouquins de la Reine. »  Pages 315 et 316
  • « — Primo…
    Il ouvre l’attaché-case, en sort le manuscrit que je lui avais confié et le jette sur mes genoux.
    — J’ai lu votre prose, mon pauvre vieux, il n’y a rien à espérer de ce côté-là, abandonnez l’écriture tout de suite, vous allez vers de cruelles désillusions.
    (Bravo ! Je devrais apprendre à faire mon boulot aussi simplement.)
    — Secundo…
    Ses mains sur mes épaules, ses yeux dans les miens, un petit silence nécessaire. Puis :
    — Vous êtes-vous intéressé à l’affaire J.L.B., monsieur Malaussène ?
    (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Un peu.
    — Ce n’est pas assez. Moi, je m’y suis énormément intéressé. Avez-vous déjà lu un roman de J.L.B. ?
    (« Lu », à proprement parler, on ne peut pas dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Moi non plus, jusqu’à ces derniers événements… Trop vulgaire pour des esprits aussi distingués que les nôtres, n’est-ce pas ? »  Page 316
  • « — Quand un homme se fait abattre en présentant son dernier roman à un public innombrable, la moindre des choses est de lire le roman en question. C’est ce que j’ai fait, monsieur Malaussène. J’ai lu Le Seigneur des monnaies, et j’ai tout compris. »  Page 317
  • « Ses muscles se nouent, ses poings se ferment, ses joues prennent une teinte de tôle surcuite, et soudain je reconnais son costume, c’est le costume de J.L.B., celui-là même que je portais au Palais Omnisports, cinq ou six pointures au-dessus, et sa coiffure est celle de J.L.B., cheveux taillés, profilés et collés sur sa tête comme un gigantesque Concorde à la pointe conquérante ! Et je sais ce qu’il va me dire, et il me le dit : il fait donner les trompettes de la relève, il est le nouveau J.L.B., il a tout pigé des recettes de l’ancien, et il se promet de les appliquer jusqu’à faire exploser le jackpot du marché littéraire international, c’est comme ça et pas autrement, il prône le réalisme libéral, il conchie « le subjectivisme nombrilaire de notre littérature hexagonale » (sic), il milite pour un roman coté en Bourse et rien ne pourra l’arrêter, car « vouloir, monsieur Malaussène, c’est vouloir ce qu’on veut ! ». »  Page 317
  • « Assis dans un fauteuil, lui-même posé sur votre bureau, vous pouvez endiguer les vagues de chagrin qui déferlent sur un auteur refusé, c’est faisable, je l’ai fait. Mais l’ouragan où tourbillonne l’écrivain convaincu de son imminente fortune… planquez-vous ! »  Page 317
  • « J’ai laissé mon géant hurler à tue-tête les commandements du réalisme libéral. « Une seule qualité : entreprendre ! Un seul défaut : ne pas tout réussir ! » Honte sur ma tête, il connaissait par coeur les interviouves de J.L.B. : « J’ai perdu quelques batailles, monsieur Malaussène, mais j’en ai toujours tiré les enseignements qui mènent à la victoire finale ! » »  Page 318
  • « — Les gens qui ne lisent pas ne lisent qu’un seul auteur, monsieur Malaussène, et cet auteur, ce sera moi ! »  Page 318
  • « Loussa avait raison, Belleville devient chinois, la reine Zabo ne s’était pas trompée, les Chinois sont là et leurs livres ont tissé le nid de leurs âmes dans la librairie des Herbes sauvages. »  Page 319

 

3,5 étoiles, C

Chantier

Chantier de Richard Bachman (Stephen King)

Édition Le livre de poche, publié en 2002, 382 pages

Roman de Richard Bachman (Stepen King) paru initialement en 1981 sous le titre anglais « Roadwork ».

Barton Dawes est un homme ordinaire, à la vie bien rangée. Il travaille à la blanchisserie Ruban Bleu depuis plus de vingt ans. Son travail est toute sa vie. Son employeur lui a même payé sa formation en comptabilité pour le récompenser de sa loyauté. Malheureusement, lorsqu’il apprend que sa maison ainsi que la blanchisserie vont être rasées pour permettre la construction de la route 784, il perd tous ses repères. Bart ne veut pas déménager car il est attaché à sa maison où a grandi son fils unique, trop tôt disparu. Malgré les avis d’expropriation, il ne fait aucune démarche pour trouver une nouvelle résidence ni pour trouver un nouvel emplacement pour la blanchisserie. Son inaction et sa mauvaise foi, dans les deux dossiers, vont créer des tensions avec ses patrons et avec son épouse Mary qui est tenu à l’écart de ses décisions. Alors que le chantier se rapproche, Bart nourrit ses frustrations et bascule dans la violence. Jusqu’où est prêt à aller un homme qui perd tout et qui sombre dans la névrose mais surtout qui veut faire connaitre son point de vu aux autorités ?

Un thriller psychologique perturbant et inquiétant. L’histoire que propose Bachman est simple en apparence mais elle se complexifie lentement au fil des pages. Stephen King caché derrière ce pseudonyme offre un roman psychologique sans une once de fantastique. Il nous présente la descente aux enfers d’un homme qui est repoussé dans ses retranchements les plus sombres par la société. Le personnage de Bart prend toute la place et il est très crédible dans son délire. Il se dévoile tranquillement avec ses zones d’ombre et de lumière aussi. L’évolution de son schème mental est vraiment terrifiant et bien amené. Bachman exploite ici la problématique de l’attachement à des lieux physiques. Il réussit à bien nous décrire les états d’âme de Bart qui nous semblent à première vue complètement désaxés. L’intrigue est menée avec un beau crescendo, un petit bémol cependant certains passages manquent de rythme et n’apporte rien au déroulement. Malgré ce défauts, Chantier est un roman qu’il faut lire pour se plonger dans le monde de Bart mais aussi dans les problématiques sociales des années 1970 en Amériques. Un bon moment de lecture somme toute.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 22 avril 2017

La littérature dans ce roman

  • « Il reconnut aussitôt les cartouches de 22: quand il était petit, dans le Connecticut, il avait un 22 long rifle à un seul coup. Il y avait trois ans qu’il le désirait, mais, quand on le lui offrit enfin, il ne sut trop qu’en faire. Il s’amusa quelque temps à tirer sur des boîtes de conserve vides, puis, un jour, abattit un rollier. L’oiseau n’avait pas été tué sur le coup. Accroupi dans la neige rosie par son sang, il ouvrait et fermait lentement le bec. Après cela, il accrocha son fusil au mur, et n’y toucha plus pendant trois ans. Il finit par le vendre à un gosse du quartier, pour neuf dollars plus un carton de bandes dessinées. »  Page 18
  • « Il y avait trois autres lettres: un rappel de la bibliothèque, concernant Face aux lions, de Tom Wicker. Le mois dernier, Wicker était venu parler au Rotary: le meilleur orateur qu’ils aient eu depuis des années. »  Page 31
  • « Ray me dit alors: mon père et moi voulons que vous repreniez vos études. Je ne demanderais pas mieux, répondis-je, mais je n’en ai pas les moyens ! Il me tendit alors un chèque de deux mille dollars. Je n’en croyais pas mes yeux. Pourquoi, mais pourquoi ? Il ajouta que cela ne suffirait pas, mais qu’il paierait mon inscription, mon logement et mes livres. »  Page 47
  • « Vinnie parti, il resta un moment à fixer la porte fermée. Aïe, je m’en suis vraiment mal tiré, Fred. Mais non, George, plutôt bien à mon avis. Tu as peut-être un peu perdu le contrôle sur la fin, mais ce n’est que dans les livres que les gens trouvent les mots qu’il faut du premier coup. »  Page 50
  • « Il le fit entrer et referma la porte. Des rayonnages pleins de livres tenaient tous les murs. »  Page 58
  • « C’est la vie, comme l’a si astucieusement fait observer Kurt Vonnegut. Il avait lu tous les livres de Kurt Vonnegut. Il les aimait surtout parce qu’ils le faisaient rire. La semaine dernière, il avait entendu aux informations que la commission scolaire d’une ville nommée Drake, dans le Dakota du Nord, avait fait brûler tous les exemplaires du roman de Vonnegut, Abattoir Cinq, qui parlait du bombardement et de l’incendie de Dresde. Ce n’était pas sans humour, à bien y réfléchir. »  Page 72
  • « – Pourquoi les hommes veulent-ils la télé ? Pour regarder les matches du week-end. Et pourquoi les femmes la veulent-elles ? Pour regarder les feuilletons l’après-midi. On peut suivre même en repassant, ou bien s’installer confortablement quand le ménage est terminé. Eh bien, supposons que nous trouvions tous les deux quelque chose à faire-quelque chose qui rapporte-pendant les heures que nous perdons pour rien…
    – Au lieu de lire un livre, par exemple, ou de faire l’amour ? »  Pages 84 et 85
  • « Il suivait maintenant la Nationale 16, bordée des dernières excroissances de la ville: McDonald’s, Shakey’s, Nino’s Grill, puis un glacier et un motel, tous deux fermés pour la saison. Sur la marquise du cinéma drive-in de Norton, les programmes étaient indiqués:
    VEN – JEU – SAM
    RESTLESS WIVES
    SOME CAME RUNNING Classé X
    EIGHT-BALL »  Pages 98 et 99
  • « Il vida les tiroirs de son bureau, et jeta tous ses papiers personnels, sans oublier son livre de comptabilité. Il écrivit une courte lettre de démission au dos d’un imprimé – un bon de commande – et la glissa dans une enveloppe de paie. »  Page 120
  • « Magliore le fixa avec des yeux plus ronds et plus gros que jamais. Cela dura un bon moment. Ensuite, il rejeta la tête en arrière et se mit à rire, d’un énorme rire gras, pantagruélique, qui secouait sa grosse bedaine et faisait tressauter sa boucle de ceinture comme un bateau pris dans la tempête. »  Page 133
  • « Et les émissions du samedi matin, comme « Annie Oakley », qui sauvait toujours son petit frère d’un tas de catastrophes épouvantables.  » Rin-Tin-Tin « , qui était de service à Fort Apache, et  » Sergent Preston « , qui se passait sur le Yukon. »  Page 147
  • « Vous la voyez juste devant vous, dans cette bouteille géante de Southern Comfort, préservée pour la postérité. Parfait, Madame, baissez la tête pour franchir le col, il va bientôt s’élargir. Et nous voici dans la maison de Barton George Dawes, dernier habitant de Crestallen Street West. Oui, regardez par la fenêtre pour mieux voir – attends, fiston, je vais te soulever, hop ! Et voilà George en chair et en os. C’est bien lui, assis devant sa télé couleur Zenith dans son caleçon rayé: il tient un verre à la main et il pleure. Il pleure ? Bien sûr, il pleure ! que ferait-il d’autre au Pays de l’Apitoiement sur Soi-même ? Il pleure sans discontinuer. Le débit de ses larmes est contrôlé par notre ÉQUIPE D’INGÉNIEURS DE RÉPUTATION MONDIALE. Les lundis, où l’affluence est moindre, il se contente de larmoyer un peu. Les autres jours, il pleure nettement plus. Pendant le week-end, il passe en overdrive, et pour Noël, on le verra peut-être se noyer dans des flots de larmes. Je reconnais que c’est un spectacle peu ragoûtant, mais George est tout de même un de nos personnages les plus populaires, au même titre que notre recréation de King Kong sur l’Empire State Building. C’est… »  Page 148
  • « Elle avait un teint très clair, sans doute laiteux en des conditions normales, mais le froid avait rosi ses joues et son front. Le bout de son nez était rouge, et une petite goutte pendait à sa narine gauche. Ses cheveux étaient courts. Une mauvaise coupe, sans doute l’avait-elle faite elle-même. Ils étaient d’une jolie couleur châtain. Dommage de les couper, et encore plus de les couper mal. Comment s’appelait encore ce conte de Noël de O. Henry ? Ah oui ! Le Cadeau des Mages. Pour qui as-tu acheté une chaîne de montre, petit vagabond ? »  Page 153
  • « – Le mieux, c’est de prendre la nationale 7, dit-il. On la rejoint à Westgate – c’est la dernière sortie.  » Après un instant d’hésitation, il ajouta :  » Mais vous feriez mieux de laisser tomber pour aujourd’hui. Il y a un Holiday Inn juste à la sortie. Nous n’y serons guère avant le coucher du soleil, et je ne vous conseille pas de faire du stop sur la 7 la nuit.
    – Pourquoi pas ?  » demanda-t-elle en le regardant. Ses yeux étaient d’un vert déconcertant: une couleur dont on parle dans les livres, mais qu’on ne voit presque jamais. »  Page 154
  • « La voiture qu’ils suivaient transportait un arbre de Noël sur sa galerie. Les yeux verts de la jeune fille étaient grands ouverts, et il se perdit en eux: un de ces moments de parfaite empathie que les humains connaissent en des occasions miséricordieusement fort rares. Il vit que toutes ces voitures allaient en des lieux bien chauffés, où il y avait des affaires à traiter, des amis à accueillir, ou le tissu d’une vie familiale à reprendre et à enjoliver.
    Il vit leur indifférence aux étrangers. Dans un bref et froid éclair de compréhension, il vit ce que Thomas Carlyle appelait la grande locomotive morte du monde, fonçant aveuglément de l’avant. »  Pages 160 et 161
  • « Elle s’amusait avec le gadget spatial; passant sans cesse d’une chaîne à l’autre, la télé faisait étalage de ses merveilles:  » Vrai ou Faux « , neige,  » Le Métier que j’ai choisi « ,  » Je rêve de Jeannie « , neige,  » L’île de Gilligan « , neige,  » J’aime Lucie « , neige, neige, Julia Child confectionnant avec des avocats un machin qui ressemblait à de la pâtée pour chiens,  » Le Prix des choses « , neige, et retour à Garry Moore, qui mettait les jurés au défi de découvrir lequel des trois concurrents était l’auteur d’un livre racontant ce qu’il avait vécu lorsqu’il s’était perdu un mois durant dans les forêts du Saskatchewan. »  Page 168
  • «  » Soit vous êtes fou, soit vous êtes un homme vraiment remarquable.
    – Les gens ne sont remarquables que dans les livres, dit-il. Vous remettez la télé ?  » »  Page 171
  • «  » On a beaucoup exagéré au sujet de toutes ces drogues. Chacun essaie de tirer la couverture à soi. Les straights affirment qu’elles vous tuent. Les freaks disent qu’elles ouvrent toutes les portes. Un tunnel pour accéder au centre de soi-même, à croire que l’âme est un trésor, comme dans les romans de Rider Haggard. Vous connaissez ?
    – J’ai lu She dans ma jeunesse. C’est bien de lui ?
    – Oui. Croyez-vous vraiment que votre âme soit pareille à une émeraude ornant le front d’une idole ?
    – Je ne me suis jamais posé la question.
    – Moi en tout cas, je ne le crois pas. »  Pages 179 et 180
  • « – C’est dingue, cette histoire, dit-il en ralentissant parce qu’ils franchissaient un pont qui était en travaux.
    – Ces produits vous rendent dingue, dit-elle.  Parfois, c’est bien, mais la plupart du temps, pas. En tout cas, on s’était mis à en prendre pas mal. Avez-vous déjà vu un de ces dessins montrant la structure de l’atome, avec les protons, les neutrons et les électrons tournant autour du noyau ?
    – Oui.
    – Eh bien, c’est comme si notre appartement était le noyau, et que tous les gens qui venaient étaient les protons et les électrons. Ils allaient et venaient, entraient, sortaient, d’une façon décousue, anarchique, comme dans Manhattan Transfer.
    – Je ne l’ai pas lu.
    – Vous devriez. Jeff disait toujours que Dos Passos était le premier journaliste gonzo. Un livre bizarre et effrayant. Ouais… Certains soirs on était assis à regarder la télé avec le son coupé en écoutant un disque, tout le monde complètement stone, sans doute un ou deux couples en train de baiser dans la chambre, et on ne savait même plus qui étaient tous ces foutus mecs et nanas. Vous voyez ce que je veux dire ? « 
    Se souvenant de certaines soirées qu’il avait traversées dans les brumes de l’alcool, aussi ébahi qu’Alice au pays des Merveilles, il lui dit qu’il voyait. »  Pages 181 et 182
  • « Comme tous les restaurants du quartier des affaires, Andy’s était victime des fluctuations de la mode. Deux mois auparavant, il aurait pu arriver à midi pile et choisir une des meilleures tables-dans trois mois, il en irait peut-être de même. Pour le moment, le restaurant était  » in « . Pour lui, c’était un des petits mystères de la vie, comme les incidents des livres de Charles Fort ou l’instinct qui ramène toujours les hirondelles à Capistrano. »  Page 193
  • « Depuis qu’il avait garé sa station-wagon à trois rues de là (il avait fait le reste du trajet à pied), il était hanté par une impression inquiétante, dont le sens exact lui échappait. Alors qu’il regardait la grue s’arrêter devant le mur en brique de l’usine tout devint clair. C’était comme dans le dernier chapitre d’un roman d’Ellery queen, où tous les personnages sont réunis pour que le mécanisme du crime soit révélé et le coupable démasqué. Bientôt, quelqu’un – selon toute probabilité Steve Ordner-sortirait de la foule pour le désigner du doigt en criant: C’est lui ! Bart Dawes ! L’assassin du Ruban Bleu! Il sortirait alors son revolver pour réduire son accusateur au silence, mais serait abattu par la police avant d’avoir pu tirer. »  Pages 215 et 216
  • « Il ouvrit la porte du garage et vit que l’allée était déjà couverte de dix centimètres de neige, une neige poudreuse, très légère. Il monta dans la LTD et mit le contact. Le réservoir était encore aux trois quarts plein. Il laissa le moteur chauffer, et, assis au volant dans la lueur mystique du tableau de bord, se mit à penser à Arnie Walker. Juste un bout de tuyau de caoutchouc… Pas mal. Et ensuite, c’est comme si on s’endormait. Il avait lu quelque part que l’intoxication par l’oxyde de carbone produisait cet effet. Cela faisait même affluer le sang aux joues, vous donnant un teint rouge et hâlé, comme si vous éclatiez de santé… »  Page 220
  • « La notion d’absolution lui posait elle aussi des problèmes. Au début, cela paraissait fort simple: si vous commettez un péché mortel, vous êtes damné. Vous aurez beau réciter des Je vous salue Marie jusqu’à ce que la langue vous en tombe, vous irez quand même en enfer. Mais Mary lui avait dit qu’il n’en était pas toujours ainsi. Il y avait la confession le repentir, l’absolution et tout ça. Cela devenait de plus en plus confus. Le Christ avait dit qu’il n’y avait pas de vie éternelle pour un assassin, mais il avait également dit, quiconque croit en moi ne périra point. quiconque. La doctrine biblique semblait aussi pleine de subterfuges qu’une promesse d’achat rédigée par un avocat malhonnête. Sauf, bien entendu, en ce qui concernait le suicide. Impossible pour un suicidé de se confesser ou de se repentir, parce que l’acte lui-même a coupé le cordon d’argent pour vous précipiter dans Dieu sait quelles ténèbres. Et…
    Et pourquoi pensait-il à cela, d’ailleurs ? Il n’avait pas l’intention de tuer qui que ce soit, et certainement pas de mettre fin à ses jours. Il ne pensait même jamais au suicide. Jusqu’à ces tout derniers temps, du moins. »  Pages 224 et 225
  • « Il s’agitait fiévreusement dans son lit, attendant que la lumière bleue d’un gyrophare balaie la fenêtre de la chambre, attendant le moment o˘ une voix désincarnée, kafkaïenne, clamerait: Inutile de résister, ouvrez ! Lorsqu’il s’endormit enfin, il ne s’en aperçut même pas, car ses pensées continuèrent sans transition, passant insensiblement de la rumination consciente aux visions obliques du sommeil, comme la mécanique bien huilée d’une voiture passant de troisième en seconde. »  Pages 232 et 233
  • « Joanna, c’était Joanna St. Claire, une cousine de Jean Calloway, qui habitait le Minnesota. Elles avaient été très proches du temps de leur jeunesse (sans doute lui arrivait-il de penser, pendant ce plaisant intermède séparant la Guerre de 1812 de la naissance de la Confédération des États sécessionnistes), et Joanna avait eu une attaque au mois de juillet. Elle avait bon espoir de se remettre, mais Jean avait confié à Mary que les médecins les avaient prévenus qu’elle était à la merci d’une rechute fatale. Très agréable, pensa-t-il, d’avoir une bombe à retardement au milieu de la tête. Eh, la bombe, c’est pour aujourd’hui ? Non, pas aujourd’hui, s’il te plaît ! Je n’ai pas terminé le dernier roman de Victoria Holt. »  Page 239
  • « – Arrêtez ce trip, mon vieux, vous êtes en plein nombrilisme !
    – Possible, dit-il. Mais sans importance. Tout est en place, et les événements suivront leur cours, dans un sens ou dans l’autre. Un seul truc me tracasse: j’ai parfois l’impression que je suis un personnage dans un mauvais roman, et que l’auteur a déjà décidé comment cela allait se terminer et pourquoi. Mais cela vaut quand même mieux que de rendre Dieu responsable de tout – qu’a-t-il jamais fait pour moi, Dieu, que ce soit en bien ou en mal ? Non, tout est de la faute de ce minable écrivaillon. Il a sacrifié mon fils en lui inventant une tumeur au cerveau – ça, c’était le chapitre un. Suicide ou pas suicide, ça viendra juste avant l’épilogue. Une histoire complètement stupide. »  Page 251
  • « Il aurait voulu voir ce que son fils allait devenir, et s’ils allaient continuer à s’aimer, jusqu’au jour ou un petit tas de cellules de la grosseur d’une noix s’était interposé entre eux, comme une femme ténébreuse et rapace.
    Mary lui avait dit:  » C’est ton fils. « 
    C’était la vérité. Ils semblaient tellement faits l’un pour l’autre, tellement proches, que les noms étaient absurdes, et les pronoms eux-mêmes presque obscènes. Ils étaient devenus George-et-Fred, combinaison un peu comique, unis tels Don Quichotte et Sancho Pança contre le monde entier. »  Pages 264 et 265
  • « Il rangea le petit paquet dans son veston et s’engagea dans la rue de Walter. Des voitures étaient garées à perte de vue. Cela ressemblait bien à Walter. A quoi bon donner une simple soirée pour quelques amis, quand on peut en faire un rassemblement de masse ? Wally appelait cela le Principe de la Poussée du Plaisir. Un jour, proclamait-il, il allait faire breveter l’idée et publier un manuel exposant le mode d’emploi. En soi, le principe était fort simple: il suffit de réunir un nombre suffisant de gens pour être contraint de s’amuser-pour y être poussé. En écoutant un jour Wally exposer sa théorie dans un bar, il avait mentionné les lynchages collectifs effectués par une foule hystérique. »  Pages 266 et 267
  • « Il était entré par la cuisine, qui était tellement pleine de monde qu’on pouvait à peine passer. Il n’était que huit heures et demie: l’Effet de Marée avait à peine commencé. L’Effet de Marée était un autre aspect de la théorie de Walter: au fur et à mesure que la soirée s’avançait, affirmait-il, les invités migraient peu à peu vers les quatre coins de la maison. « Le centre ne tient pas », disait Wally en hochant sentencieusement la tête. « Comme l’a écrit T. S. Eliot. » Une fois, il aurait même vu un type errer dans le grenier dix-huit heures après la fin d’une de ses soirées. »  Page 269
  • « Carrément effrayée maintenant, Mary demanda: « qu’est-ce que tu as pris, Bart ?
    – De la mescaline.
    – O mon Dieu, Bart ! De la drogue ? Mais pourquoi ?
    – Pourquoi pas ? » rétorqua-t-il, pas pour faire le malin, mais parce que c’était la seule réponse qui lui f˚t venue. Les mots défilèrent de nouveau comme des notes de musique, mais cette fois, certaines avaient des drapeaux.
    « Veux-tu que je t’emmène chez un médecin ? »
    Il la regarda avec surprise et examina laborieusement la suggestion de Mary pour déterminer si elle avait des connotations cachées: des échos freudiens sentant l’asile de fous. »  Page 279
  • « – Qui ? demanda-t-elle aussitôt. Qui t’a donné cela? Où as-tu eu ça ? » Son visage changeait, devenait encapuchonné et reptilien. Mary en détective de polar bon marché, dirigeant la lumière de la lampe sur les yeux du suspect – alors, McGonigal, qu’est-ce que tu préfères, la méthode douce ou la méthode dure ? – et, pire encore, elle lui rappela avec un frémissement les histoires de H. P. Lovecraft qu’il avait lues enfant, celles du mythe de Cthullu, où des êtres humains parfaitement normaux se transformaient sur ordre des Anciens en des créatures rampantes et aquatiques. Le visage de Mary prit un aspect écailleux, rappelant vaguement une anguille. »  Page 280
  • « Dans un coin de la pièce, un homme était assis sur une chaise à haut dossier, près de la bibliothèque. De fait, un livre était ouvert sur ses genoux. »  Page 282
  • « – Je suis complètement stone. J’ai pris de la mescaline et oh là là ! » Il regarda en direction de la bibliothèque et vit les livres entrer et sortir du mur. Cela ne lui plut pas du tout. On aurait dit les battements d’un coeur gigantesque. Il en avait assez de voir des trucs comme ça. »  Page 283
  • « – Je vous parle. Répondez-moi.
    – Je ne peux pas. J’ignore ce que deviendra votre « âme » si vous vous suicidez. Je sais par contre ce qui arrivera à votre corps. Il pourrira. »
    Alarmé par cette idée, il regarda de nouveau ses doigts. Docilement, ils commencèrent à s’effriter sous son regard, ce qui le fit penser à L’Étrange Cas de M. Valdemar, de Poe. Quelle nuit ! Poe et Lovecraft. A. Gordon Pym est dans l’assistance ? Et Abdul Allhazred, l’Arabe Fou ? Il releva les yeux, un peu troublé, mais pas vraiment intimidé. »  Pages 285 et 286
  • «  » Mais il y a l’‚me, dit-il à voix haute.
    – Et alors ? demanda Drake avec affabilité.
    – Si on tue le cerveau, on tue le corps, dit-il lentement. Et vice versa. Mais que devient l’âme, dans tout cela ? Voilà l’inconnue, pè… M. Drake.
    – Dans le sommeil de la mort, quels rêves ferons-nous ? Hamlet, M. Dawes. »  Page 286
  • « Il monta sur une chaise et s’y hissa à la force des bras. Il y avait longtemps qu’il n’y avait plus mis les pieds, mais, bien que couverte de poussière et de toiles d’araignées, l’unique ampoule de cent watts fonctionnait toujours.
    Il ouvrit au hasard un carton poussiéreux et découvrit, soigneusement rangés, tous ses agendas de la high school et du college. Ces derniers étaient plus épais, plus luxueusement reliés.
    Il commença par feuilleter les agendas de la high school. Des signatures, des dédicaces, des poèmes (Dans les rues, sur les places / Je suis la fille qui a ruiné ton agenda / En y écrivant la tête en bas.  Signé: Connie.) Des photos de professeurs, assis à leur bureau ou immobilisés au milieu d’un geste, devant le tableau noir, arborant de vagues sourires des portraits de camarades de classe dont il se souvenait à peine, accompagnés de leur classement, des institutions dont ils faisaient partie (Conseil de classe, FIA, Société Poe), de leur surnom et d’une petite devise. Il connaissait le sort de certains (l’armée, mort dans un accident de voiture, sous-directeur de banque), mais la plupart avaient disparu dans les brumes d’un avenir impénétrable.
    Dans l’agenda de terminale, il tomba sur un jeune George Barton Dawes au regard rêveur (photographié par le Studio Cressey). Il fut stupéfait de la totale ignorance de l’avenir dont témoignait cet adolescent, et aussi de sa ressemblance frappante avec le fils dont l’homme qu’il était devenu venait ici chercher les traces. Le garçon de la photo n’avait pas encore fabriqué le sperme qui allait devenir la moitié de son fils. Sous le portrait, un texte:
    BARTON G. DAWES
    « le crack »
    (Club des Randonneurs, Société Poe)
    Bay High School
    Bart, le Clown de la Classe, allège notre fardeau !
    Il remit les annuaires pêle-mêle dans le carton et continua à chercher. »  Pages 298 et 299
  • « À dix heures un quart du matin, on sonna à la porte. Il alla ouvrir et vit un homme portant un costume avec cravate sous son pardessus, l’air aimable et un peu mou. Rasé de près et les cheveux soigneusement coupés, il tenait une mince serviette sous le bras. Il crut d’abord que c’était un représentant amenant des échantillons ou des bulletins de souscription – encyclopédies, magazines… produits ménagers au nom accrocheur-et se prépara à le faire entrer, à écouter attentivement son boniment, et peut-être même à lui acheter quelque chose. »  Page 300
  • « – Vous m’avez aidé. Je traversais un moment très difficile.
    – Ces drogues chimiques ont parfois cet effet-là. Pas toujours, mais parfois. L’été dernier, quelques jeunes m’ont amené un de leurs copains qui avait pris de l’acide dans un parc de la ville. Il était terrorisé parce qu’il s’imaginait que les pigeons allaient le dévorer. Une histoire d’épouvante dans le plus pur style du Reader’s Digest ! »  Page 333
  • « Rentré chez lui, il rangea la batterie et les c‚bles dans le placard, à côté de la caisse. Il pensa à ce qui arriverait si jamais la police débarquait chez lui avec un mandat de perquisition. Des armes dans le garage, des explosifs dans le living, et une grosse somme en liquide dans la cuisine. Bart G. Dawes, le desperado révolutionnaire. L’agent secret X-9, à la solde d’un cartel étranger trop monstrueux pour le nommer. Il s’était abonné au Reader’s Digest, qui était plein d’histoires de ce genre, quand ce n’était pas les éternelles croisades contre le tabac, contre la pornographie, contre le crime… C’était toujours plus effrayant quand le prétendu espion était un petit banlieusard anonyme, un homme comme nous. Des agents du KGB à Willmette, ou Des Moines, collant des microfilms dans les livres de la bibliothèque de prêt du drugstore voisin, préparant la révolution dans des cinémas drive-in, mangeant des Big Macs avec une dent creuse contenant du cyanure. »  Page 339
  • « « Un divorce ? Oui, sans doute.
    – Y as-tu réfléchi ? demanda-t-elle avec gravité, plus comédienne que jamais. Vraiment réfléchi ?
    – Oui, j’y ai beaucoup pensé.
    – Moi aussi. Je crois malheureusement que c’est la seule solution qui nous reste. Mais je ne t’en veux pas, Bart. Je ne suis pas ton ennemie, tu sais. »
    Ciel! Elle a d˚ lire ça dans un roman de gare. »  Pages 345 et 346
  • « Steve Ordner était donc lui aussi vulnérable-un colosse aux pieds d’argile, comme dit le proverbe. A qui Steve le faisait-il penser ? Roulements à billes… glaces volées dans le frigo… Herman Wouk, le capitaine Queeg, oui, c’était cela ! Au cinéma, le rôle était interprété par Humphrey Bogart. »  Page 353
  • « Il chargea le Magnum, en suivant attentivement les instructions du livret, après avoir à plusieurs reprises fait fonctionner le mécanisme à vide. »  Page 355
  • « dit fred tu vas tenir le coup jusqu’à l’arrivée des journalistes pas vrai pour sûr dit george les mots les images le ciné la télé la démolition je sais a pour seul intérêt le fait qu’elle est visible mais freddy as-tu remarqué combien tout cela est solitaire partout dans cette ville et dans le monde entier les gens mangent et chient et baisent et grattent leur eczéma tous les trucs sur lesquels ils écrivent des livres quoi tandis que nous devons faire ceci seul »  Page 363
4,5 étoiles, H, L

Harold Fry, tome 01 : La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi…

Harold Fry, tome 01 : La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi… de Rachel Joyce.

Édition France loisirs (Piment), publié en 2013, 415 pages

Premier tome de la série « Harold Fry » de Rachel Joyce paru initialement en 2012 sous le titre anglais « The unlikely pilgrimage of Harold Fry ».

Harold est tout récemment retraité et il ne trouve pas ses marques avec sa femme Maureen qui est la reine de la maison. Un mardi matin, une lettre bouscule leur vie routinière et sans imprévus. Ce mot provient de Queenie, une ancienne collègue de travail d’Harold qu’il a perdu de vue depuis près de vingt ans. Il est bouleversé par ce message car Queenie lui annonce qu’elle se meurt d’un cancer. Que lui répondre ? Que peut-on dire ou écrire à une femme en phase terminale ? Harold ne le sait pas. Il griffonne un petit quelque chose et au moment de poster sa réponse, il passe devant la boîte aux lettres sans s’arrêter. Puis passe aussi son chemin à la deuxième, trouvant sa réponse insignifiante. Et s’il lui apportait cette lettre en mains propres ? Sur un coup de tête, il poursuit son chemin jusqu’à l’autre bout de l’Angleterre soit près de 1000 km à pied dans l’espoir fou que cela puisse sauver Queenie. Ce pèlerinage improvisé va l’obliger à revisiter sa vie.

Une très belle histoire qui nous porte à analyser notre propre cheminement de vie. Ce roman parle surtout des épreuves de la vie, tels que les deuils, les problèmes familiaux, les relations de couples, l’éducation des enfants. Le lecteur apprend à connaitre le personnage d’Harold petit-à-petit à travers son introspection. On le découvre mais surtout on s’attache à cet homme ordinaire qui a peur de déranger. Bien que le cheminement d’Harold soit étoffé, celui de sa femme Maureen, manque un peu de réalisme en étant trop simple et superficiel. Le style d’écriture de Rachel Joyce est fluide avec une touche d’humour malgré le poids de propos traités. L’histoire nous est contée selon deux points de vue, celui de Maureen et celui d’Harold en alternance ce qui permet au lecteur de bien comprendre la dynamique de ce couple. Un très beau récit sur les impacts du passé qui peuvent être douloureux mais aussi heureux. Un roman psychologique fort sympathique, mais un peu long tout de même.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 5 mars 2017

La littérature dans ce roman

  • « Il était parti en retraite un vendredi, avec en guise de souvenir d’une vie passée dans l’entreprise un guide touristique illustré de la Grande-Bretagne et un bon d’achat chez un caviste. Le volume avait été placé dans la « meilleure pièce », à côté des autres objets que personne ne regardait jamais. »  Page 41
  • « Il pourrait planifier son itinéraire sur Internet et commander le nécessaire pour la marche. Peut-être trouverait-il quelques suggestions dans le guide touristique qu’il avait reçu en cadeau pour sa retraite, jamais ouvert depuis ? »  Page 45
  • « Quand il était petit, il rasait les murs, terrifié à l’idée d’attirer l’attention. Il pouvait regarder sa mère se mettre du rouge à lèvres ou lire sa revue de voyages sans qu’elle s’aperçoive de sa présence. »  Page 49
  • « 7 — Harold et le randonneur et la femme qui aimait Jane Austen »  Page 86
  • « — Elle aime Jane Austen, lança le randonneur en riant. Elle a vu tous les films. Moi, je suis plutôt un vrai mâle, si vous voyez ce que je veux dire. »  Page 100
  • « Le cours de ses pensées fut interrompu par ses voisins, qui avaient élevé la voix. Harold avait envie de partir, mais il attendait en vain la plage de silence qui lui permettrait de se lever et de prendre congé.
    La femme qui aimait Jane Austen lança :
    — Tu crois que c’était marrant d’être coincée ici avec une jambe dans le plâtre ? »  Page 101
  • « Et puis il y avait eu les années scolaires de David. Les heures qu’il passait enfermé dans sa chambre, ses notes excellentes, son refus d’être aidé par ses parents.
    — Cela n’a pas d’importance s’il reste tout seul, disait Maureen, il a d’autres centres d’intérêt.
    Après tout, eux-mêmes étaient des solitaires. Une semaine, David voulait un microscope. Une autre, les Œuvres complètes de Dostoïevski. Puis une méthode d’apprentissage de l’allemand. Un bonsaï. Intimidés par sa soif de connaissances, ils achetaient tout. Il avait la chance d’avoir une intelligence et des opportunités qu’ils n’avaient jamais eues et, quoi qu’il arrive, ils ne devaient pas le laisser tomber.
    — Père, disait-il, tu as lu William Blake ? »  Page 112
  • « Il avait quitté Exeter de bonne heure, après avoir acheté un dictionnaire des plantes sauvages d’occasion et un guide de la Grande-Bretagne. Il les avait placés dans son sac en plastique avec les deux cadeaux pour Queenie. »  Page 128
  • « À Brampford Speke, les maisons avaient maintenant des toits de chaume et la brique n’était plus couleur silex, mais d’un rouge chaud. Des branches de spirée ployaient sous les fleurs et des pousses de delphinium pointaient leur nez dans la terre. À l’aide de son livre, Harold identifia des barbes de Jupiter, des langues de cerf, des compagnons rouges, de l’herbe à Robert, des pieds-de-veau et découvrit que les fleurs en forme d’étoile dont la beauté l’avait émerveillé étaient des anémones des bois. Revigoré, il parcourut les quatre kilomètres qui le séparaient encore de Thorverton, le nez plongé dans son dictionnaire des plantes sauvages. »  Pages 130 et 131
  • « Il passa la soirée avec un travailleur social qui voulait devenir poète. »  Page 131
  • « Harold parvint à Bickleigh, où, d’après son guide touristique, il était intéressant de visiter le petit château en brique rouge niché sur la rive de l’Exe. Mais un homme au visage long, vêtu d’un pantalon vert olive, l’informa que le guide n’était pas à jour en ce qui concernait le château, à moins de vouloir le louer pour un mariage luxueux ou y passer un week-end « meurtre et mystère ». »  Page 137
  • « Sa tante Muriel lui écrivait des billets d’excuse : « Harold avait mal à la tête », « Harold n’est pas dans son assiette. » Parfois, elle s’armait d’un dictionnaire et faisait preuve de plus de créativité : « Harold a eu un accès de maladie hépatique mardi vers 18 heures. » Quand il échoua à ses examens, il abandonna complètement l’école. »  Page 138
  • « Curieusement, c’était Mr. Napier qui, à l’époque, avait fait faire équipe à Harold et à Queenie. Il avait convoqué Harold dans son bureau orné de boiseries pour lui dire qu’il chargeait Queenie d’aller vérifier sur place les livres de comptes des pubs. »  Page 154
  • « Queenie s’approcha de sa voiture, agrippée à son sac à main carré, l’air de s’apprêter à faire des courses plutôt que de vérifier les livres de comptes d’un pub. »  Page 156
  • « Tout se ressemblait. Il cessa de consulter ses guides, car leurs informations ne faisaient qu’accentuer son impression de ne rien savoir. »  Page 159
  • « Harold n’avait couché qu’avec une femme, Maureen. Même quand elle avait mis ses livres de cuisine à la poubelle, qu’elle avait fait couper ses cheveux et qu’il l’entendait fermer sa porte à clé le soir, il n’avait pas cherché à en voir une autre. »  Page 167
  • « — Ma mère a quitté la maison un peu avant mes treize ans. Mon père et elle étaient très malheureux. Lui buvait et elle avait envie de voyager. C’est tout ce dont je me souviens. Après son départ, il est allé encore plus mal pendant quelque temps, et puis les voisines ont appris ce qui s’était passé. Elles se sont fait un plaisir de le materner. Du coup, mon père s’est épanoui. Il a ramené une kyrielle de tantes à la maison. C’est devenu une espèce de Casanova. »  Page 186
  • « À quel moment avait-elle trébuché ? Contrairement à lui, elle avait fait des études correctes. Elle avait pris des cours de secrétariat, puis suivi les cours de français par correspondance de l’Université ouverte quand David était à l’école primaire. Elle aimait jardiner. Le moindre carré de leur parcelle de Fossebridge Road produisait des fruits ou des fleurs. Elle avait cuisiné tous les jours, lu les livres de recettes d’Elizabeth David et pris plaisir à rechercher de nouveaux ingrédients. »  Page 194
  • « À l’aide de son livre de botanique, il identifiait les fleurs des haies et apprenait leur usage ; lesquelles portaient des baies, toxiques ou consommables, lesquelles avaient des feuilles aux vertus médicinales. L’ail des ours remplissait l’atmosphère de son odeur âcre. De nouveau, il fut surpris de voir quelles richesses ignorées se trouvaient à ses pieds. »  Page 206
  • « Suivant les instructions de son guide touristique, il s’intéressa au musée de la Chaussure de Street et jeta un coup d’œil à la boutique de Clarks Village tout en restant persuadé qu’il aurait tort d’abandonner ses chaussures de bateau après être allé si loin avec. »  Page 207
  • « Déjà, à cette époque, il avait commencé à mettre de l’argent de côté pour leur avenir. Il avait trouvé un emploi d’éboueur tôt le matin et de receveur de bus l’après-midi. Deux fois par semaine, il travaillait de nuit à l’hôpital et le samedi il était employé à la bibliothèque. Parfois, il était si épuisé qu’il se glissait sous les rayonnages et s’endormait.
    Maureen s’était mise à prendre le bus devant chez elle et elle y restait jusqu’au terminus. Harold délivrait les tickets et sonnait à l’intention du conducteur, mais il ne voyait qu’elle dans son manteau bleu, avec sa peau de porcelaine et ses yeux verts au regard plein de vie. Elle venait aussi à la bibliothèque et feuilletait des livres de cuisine, et il l’observait depuis le bureau principal, vacillant sous l’effet du désir et du manque de sommeil. »  Page 210
  • « — On attend cet acteur célèbre, lui expliqua sa voisine, le visage congestionné et moite à cause de la chaleur. Il signe son dernier livre. Si son regard croise le mien, je tombe dans les pommes.
    Il était difficile d’apercevoir l’acteur célébrissime, et plus encore de croiser son regard, car il était apparemment de petite taille et entouré par une véritable muraille de vendeurs de librairie vêtus de noir. »  Page 221
  • « Dans les toilettes publiques, il se retrouva en train de se laver les mains à côté de l’acteur qui avait signé son livre. »  Page 222
  • « — Pendant des années, j’ai tenu des rôles sérieux. J’ai fait toute une saison au festival théâtral de Pitlochry. Et puis j’ai joué dans un film en costume d’époque et voilà ! Tout le pays trouve original de donner mon nom à son chien. Vous êtes venu à Bath pour mon bouquin ?
    Harold reconnut que non. Il parla de Queenie en donnant un minimum de détails. Mieux valait ne pas raconter qu’il imaginait être applaudi par les infirmières à son arrivée au centre de soins palliatifs. L’acteur semblait l’écouter, ce qui ne l’empêcha pas, lorsque Harold eut terminé son histoire, de lui redemander s’il avait un exemplaire du livre et s’il désirait une signature.
    Harold répondit que oui. Le livre serait sans doute un souvenir parfait pour Queenie ; elle avait toujours aimé lire. Il allait demander à l’acteur s’il voulait bien l’attendre le temps de filer acheter un exemplaire, quand son interlocuteur reprit la parole.
    — Ne vous embêtez pas avec ça. C’est nul. Je n’en ai pas écrit une ligne. Je ne l’ai même pas lu. Je vais vous dire, je suis un baiseur compulsif, complètement accro à la coke. La semaine dernière, quand j’ai voulu lécher une fille, je me suis aperçu qu’elle avait une bite. Ce n’est pas le genre de truc qu’on met dans un bouquin. »  Pages 223 et 224
  • « — Ça ne vous ennuie pas de partager votre table ? dit-elle, sur un ton affirmatif.
    Elle fit signe à un homme qui attendait à la porte et désigna du doigt le siège en face d’Harold. L’homme s’assit en s’excusant et sortit un livre. Il avait un visage aux traits bien dessinés et des cheveux clairs coupés court. Sa chemise blanche avait le col ouvert, révélant un impeccable triangle de peau dorée. Il demanda à Harold de lui passer le menu, et engagea la conversation sur Bath. Lui-même, dit-il, était un Américain qui visitait l’Angleterre. Son amie avait choisi le package Jane Austen. Harold ne savait pas trop de quoi il s’agissait, mais il espérait pour elle que l’acteur célèbre n’en faisait pas partie. »  Page 228
  • « — On n’a pas d’appétit, avec cette chaleur, dit celui-ci. Harold approuva, mais il le regretta aussitôt, car l’Américain se crut obligé de poursuivre la conversation.
    — Bath a l’air d’une jolie ville, déclara-t-il en refermant son livre. Vous êtes en vacances ? »  Page 229
  • « Au petit matin, Harold était déjà en route. Il laissa de côté sa boussole et ses guides pour consacrer toute sa force, toute sa volonté à mettre un pied devant l’autre. Et c’est seulement lorsque trois adolescentes à cheval lui demandèrent comment aller à Shepton Mallet qu’il se rendit compte qu’il avait perdu un jour entier à avancer dans la mauvaise direction.
    Il s’assit au bord de la route, le regard fixé sur un champ de fleurs d’un jaune flamboyant. Il avait oublié leur nom. Tant pis. Il ne se donnerait pas le mal de sortir son guide des plantes sauvages. »  Page 238
  • « À Cheltenham, il offrit sa lessive à un étudiant qui entrait dans la laverie. À Prestbury, il fit cadeau de sa lampe-torche à une femme qui ne retrouvait plus ses clés dans son sac. Le lendemain, il donna ses pansements adhésifs et sa crème antiseptique à la mère d’un enfant qui s’était écorché le genou, ainsi que son peigne pour distraire le petit. À la stupéfaction d’un couple d’Allemands qui cherchaient leur chemin à proximité de Cleeve Hill, il leur remit le guide de Grande-Bretagne et, dans la mesure où il connaissait par cœur son dictionnaire de botanique, il leur suggéra de le prendre également. »  Page 264
  • « Il expliqua à Wilf comment il avait appris a faire la tambouille sur un feu de bois et à reconnaître les plantes à l’aide d’un petit guide qu’il avait acheté à Bath. Il y avait les bons et les mauvais champignons, dit-il, et il fallait apprendre à les différencier. »  Page 291
  • « Rich, qui possédait un manuel de la cueillette en milieu naturel, tint à faire des beignets de berce. »  Page 302
  • « Il revoyait Joan en train d’humecter son doigt pour tourner la page d’un livre ou de lever les yeux au ciel devant le tremblement des mains de son mari au-dessus de sa bouteille du whisky, mais il n’avait aucune image d’elle embrassant son front, ni même lui disant des paroles rassurantes. »  Page 333
  • « — Rex est ici. On a regardé la carte. On a passé quelques coups de fil. Il est allé sur son ordinateur. On a même sorti ton guide routier. »  Page 351
  • « Il voyait l’oncologue, les yeux écarquillés devant la lettre de Queenie, et la femme qui aimait Jane Austen en train de parler dans le vide. »  Page 354
4 étoiles, Z

Zone Est

Zone Est de Marin Ledun.

Édition Fleuve (Noir – Thriller), publié en 2011, 362 pages

Roman de science-fiction de Marin Ledun paru initialement en 2010.

Thomas Zigler est un habitant de La Zone Est en Rhône-Alpes. Cette citadelle a été créée il y a vingt ans pour isoler les humains du reste du monde qui a été dévasté par un nanovirus. Les trois millions de survivants et leurs descendants souffrent de différents problèmes de santé entre autres de cécité. Les organes artificiels, les implants oculaires et les prothèses en tous genres sont essentiels pour ces rescapés. Dans cette nouvelle société qui s’y est organisée, Thomas est un chasseur de têtes spécialisé dans l’extraction d’information enfoui dans la mémoire biologique et artificielle des gens. Le doute sur la gouvernance de la cité s’installe en Thomas lors d’une mission où l’individu ciblé a dissimulé dans sa mémoire le souvenir d’un être humain sans prothèse. À partir de ce moment tout bascule dans la tête de Thomas. Il va se lancer à la recherche de la vérité sur l’existence possible d’humain hors zone et sur le but réel de la construction de Zone Est.

Un très bon roman d’anticipation. Ce texte est déroutant et désolant car il propose une vision du futur plus que probable. L’auteur nous plonge dans un univers noir mais bien construit et nous dépeint avec brio les rouages d’une cité isolée du monde et laissé à elle-même. L’existence de cette société permet d’ajouter à l’intrigue toutes les questions que le lecteur se pose sur celle-ci. De plus, le lecteur ne peut faire autrement que de comparer le fonctionnement notre société actuelle à celui de Zone Est et d’y trouver des similitudes. Le style d’écriture est simple et dynamique ce qui donne beaucoup de rythme à l’histoire. En revanche, le début est plus ardu à lire car le texte y est plus technique mais nécessaire afin de mettre en scène cet univers post-apocalyptique. Zone Est est un roman qui dérange par toutes les questions qu’il soulève sur les motivations et les actions de l’être humain. Cette lecture procure cependant un réel plaisir.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 1er février 2017

La littérature dans ce roman

  • « La Zone Est est en réalité une immense zone urbaine et industrielle de deux cent vingt kilomètres du nord au sud, sur à peine quatre-vingts de l’est à l’ouest. Coincée entre les Alpes et le Massif central, elle s’étend sur un territoire recouvrant jadis l’agglomération lyonnaise et la périphérie sud d’Orange, bien que ces villes ne renvoient plus aujourd’hui qu’à des noms fantomatiques tirés des livres d’histoire. »  Page 20
  • « Les micro-puces qui parasitent ma chair signalent ma présence autant qu’elles reçoivent des informations, donc des ordres d’actions potentielles. Autrement dit, sans être un pantin désarticulé qui attend qu’on lui insuffle la vie à coups de baguette magique, ça fait belle lurette que mes gènes font ce qu’ils veulent. Un mélange élaboré des syndromes Pinocchio et Frankenstein. »  Page 70
  • « Together, we’ll fly, chantait Ronnie James Dio. Voler n’est plus le rêve de personne. Les hommes se terrent comme ces créatures honteuses et difformes qui peuplent les récits fantastiques du XXe siècle. Le rêve d’Icare a été oublié. Les drones de surveillance sont désormais les seuls à avoir encore une vue d’ensemble du bourbier dans lequel nous nous enfonçons chaque jour un peu plus. »  Page 123
  • « L’illusoire sentiment de maîtrise de la nature qui a habité les générations qui ont précédé la catastrophe a cédé la place dans nos coeurs à une croyance plus profonde encore. Nous allons tous mourir et nous l’avons mérité. Le reste, c’est-à-dire, dans le meilleur des cas, cinquante ou soixante années d’une vie passée à survivre, au gré des greffes, des campagnes de vaccination, des interventions chirurgicales et d’un quotidien morose, le reste n’est plus qu’une croix à porter pour les erreurs de nos pères. Une machination biblique, coranique, ou ce qu’on voudra, la somme mathématique de tous les mythes apocalyptiques qui ont structuré les civilisations depuis la nuit des temps et agité les cauchemars de générations d’êtres humains. »  Pages 172 et 173
  • « Pas de symptômes ? Dans ce cas, l’organisme pourrait être en train de s’adapter à l’infestation.
    — Les humains biologiques seraient plus résistants.
    — Il semblerait.
    Je pense aux défaillances à répétition des OC-2.0 et à l’arrêt de leur production par Medic’ Corp. Ce qui explique des stocks d’yeux biologiques dans les banques de données de Viacom.
    — Dans la littérature spécialisée disponible, il n’y aurait aucune étiologie ou traitement connus. De plus les critères diagnostics ne seraient pas encore formellement établis. Ce qui est bizarre, c’est que les personnes censées souffrir de cette maladie décrivent un syndrome polysymptomatique tout d’abord caractérisé par des lésions cutanées donnant l’apparence de fibres ou de granules apparaissant sous ou sur la peau. Au niveau subjectif, ils ont l’impression d’être envahis par des insectes, des petites bêtes courant sous la peau. Je me suis demandé s’il ne s’agit pas tout simplement d’un problème mental essentiellement, pouvant aller jusqu’au délire de parasitose. Une dégénérescence cérébrale ou quelque chose d’approchant. Difficile à vérifier avec le matériel dont je dispose… Dans ce cas, l’hypothèse la plus probable, si l’on considère que le nombre de cas augmente à mesure que l’information se développe autour du phénomène par mimétisme ou autosuggestion, serait qu’ils souffrent de troubles psychiques qu’ils extérioriseraient de cette manière. Cependant l’observation princeps de Browne, mentionne bel et bien la sensation de fourmis, sensation que chacun de nous a pu ressentir au cours de son existence et n’incluant en aucun cas la présence de tels insectes dans le corps. Ils relèveraient alors du syndrome de Münchhausen par procuration. L’impression d’insectes courant sous la peau se rencontre dans nombre de pathologies psychiatriques. »  Page 276
  • « Nos cellules nous trahissent.
    Infestées par les biopuces.
    Quelque part dans le bunker, quelqu’un lit dans notre ADN comme on tourne les pages du livre des heures, en rythme avec les insectes qui courent sous ma peau et me rongent l’âme. »  Page 295
  • « À part les contours géographiques du siège de Medic’ Corp, notre attaque est comparable aux premiers pas des hommes sur la lune ou aux coups de lance de Don Quichotte. Ce n’est pas tant l’objectif qui compte que le concept même de conquête. »  Page 299
  • « — C’était l’époque du grand boom des bio et nanotechnologies, précise Sylia. Si tu te souviens de nos manuels d’histoire, l’Europe et le monde essuyaient à ce moment-là deux des plus grandes crises jamais traversées. Une crise financière colossale, qui avait provoqué la faillite des plus grands groupes bancaires et industriels, et la crise de l’énergie, encore plus grave, liée à l’appauvrissement irréversible des sources de pétrole. »  Page 343
3 étoiles, C, E, F

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 2 : Les fils de la Liberté

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 2 : Les fils de la Liberté de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 614 pages

Septième tome de la série Le chardon et le tartan (Outlander) de Diana Gabaldon paru initialement en 2009 sous le titre anglais « An Echo in the Bone ».

1777, la guerre d’Indépendance bat son plein en Amérique. Jamie et Claise sont toujours engagés dans cette guerre du côté des rebelles contre l’armée Britannique. Malgré le fait que Claire connaît l’issue finale de la confrontation, ils ne seront pas épargnés par cette dure épreuve. Afin de récupérer la presse d’imprimerie de Jamie pour publier de pamphlets pour faire de la propagande, ils décident de rentrer en Écosse. Après plusieurs péripéties et un détour forcé par le Fort Ticonderoga en pleine campagne de Saratoga, ils finiront par quitter le pays. Au XXe siècle, Brianna et son mari Roger ont racheté le manoir de Lallybroch et suivent les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre.

Une deuxième partie comparable à la premier et qui conforte le lecteur dans la perception que la saga s’essouffle. Dans cette deuxième partie heureusement les personnages de Claire et Jamie sont ramener en avant plan et on délaisse un peu celui de William. Malheureusement, le tout commence à manquer de réalisme. L’auteur nous dépeint des vies plus grandes que nature qui finissent par ne plus être crédibles. Comment un couple peut se retrouver mêlé à tous les complots et les guerres de l’Europe et de l’Amérique à la fois? Il ne manque plus qu’une rencontre avec l’empereur de Chine pour Claire et Jamie. Le point fort du texte est sans contredit la façon qu’a l’auteur pour faire ressentir les sentiments des personnages. Le lecteur revit littéralement les sentiments en même temps que ceux-ci. Une lecture qui nous fait espérer que les prochains tomes soient plus excitants comme les premiers de la série.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 14 janvier 2017

La littérature dans ce roman

  • « Burgoyne. Il l’avait rencontré une fois, dans un théâtre, où il était venu voir une pièce écrite par le général en personne. Il ne se souvenait pas de la trame car il avait été trop occupé à flirter du regard avec une jeune fille occupant la loge voisine mais il était ensuite allé avec son père féliciter le fringant dramaturge grisé par le triomphe et le champagne. »  Page 13
  • « Qu’oncle Hal semble apprécier John Burgoyne, en revanche, le surprenait davantage. Oncle Hal n’avait guère de patience pour le théâtre et encore moins pour les dramaturges, même si, étrangement, il possédait dans sa bibliothèque les œuvres complètes d’Aphra Behn. Lord John lui avait confié un jour, sous le sceau du secret, que son frère Hal avait été autrefois passionnément attaché à Mme Behn. »  Page 13
  • « Brianna avait refermé le livre mais sa main ne cessait de revenir vers la couverture, comme si elle souhaitait l’ouvrir à nouveau, au cas où le texte serait différent. »  Page 19
  • « Elle l’avait lu trois fois, regarder à nouveau n’y changerait rien. Elle rouvrit néanmoins le livre à la page du portrait de John Burgoyne peint par sir Joshua Reynolds : un bel homme en uniforme, une main sur la garde de son épée, se tenant fièrement devant un ciel d’orage. Sur la page d’en face était écrit noir sur blanc :
    Le 6 juillet, le général Burgoyne attaqua le fort de Ticonderoga avec huit mille soldats de l’armée régulière, plusieurs régiments allemands placés sous le commandement du baron von Riedesel et des troupes indiennes. »  Page 19
  • « Selon le livre de Roger, le général Burgoyne avait quitté le Canada début juin, marchant vers le sud pour rejoindre les troupes du général Howe, coupant pratiquement la colonie en deux. Le 6 juillet 1777, il s’était arrêté pour attaquer Fort Ticonderoga. Que… »  Page 38
  • « — Oui, « ça ». Y a-t-il une « pièce à conviction numéro un » qui entre dans cette note ?
    — Euh… oui, répondit-il à contrecœur. Les cahiers de Geillis Duncan. Le livre de Mme Graham sera la « pièce à conviction numéro deux ». La note 4 concernera les explications de ta mère sur les superstitions liées aux semailles.
    Sentant ses genoux mollir, Brianna se laissa tomber sur une chaise.
    — Tu es sûr que c’est une bonne idée ?
    Elle ignorait où se trouvaient les cahiers de Geillis et ne voulait pas le savoir. Le petit livre que leur avait donné Fionna Graham, la petite-fille de Mme Graham, était à l’abri dans un coffre de la Royal Bank of Scotland à Edimbourg. »  Pages 43 et 44
  • « — Enfin… ça m’étonnerait que cette maison-ci puisse être réduite en cendres.
    Elle regardait la fenêtre derrière Roger, enchâssée dans un mur d’une cinquantaine de centimètres d’épaisseur. Cela le fit sourire.
    — Non, j’en doute aussi. Mais les cahiers de Geillis, eux si. Je pensais les relire pour en extraire les informations principales. Elle avait beaucoup à dire sur les cercles de pierres en activité, ce qui est utile. Pour ce qui est du reste… »  Page 44
  • « — Tu as raison, dit-elle, la mort dans l’âme. Tu pourrais peut-être en faire un résumé et juste mentionner où trouver les cahiers originaux au cas où quelqu’un se montre vraiment curieux.
    — Ce n’est pas une mauvaise idée.Il rangea les feuilles dans son calepin et se leva.
    — J’irai les chercher. Peut-être à la sortie des classes. »  Page 45
  • « — Roger ! Tu n’es pas censé donner ton cours de gaélique à quatorze heures à l’école ?
    Il lança un coup d’œil horrifié à la pendule, attrapa la pile de livres et de papiers sur son bureau et bondit hors de la pièce en déversant un flot de jurons gaéliques des plus éloquents. »  Page 45
  • « Ce n’était ni de la panique ni le trac mais cette sensation de regarder dans un gouffre dont il n’apercevait pas le fond. Il l’avait souvent ressentie à l’époque où il chantait devant un public. Il prit une grande inspiration, posa sa pile de livres sur le bureau, sourit à l’assistance et lança :
    — Feasgar math ! »  Page 46
  • « — Votre grand-mère est-elle encore en vie ? lui demanda Roger. Dans ce cas, vous devriez lui demander de vous l’enseigner puis l’apprendre à vos enfants. Ce genre de tradition ne devrait pas se perdre, vous ne trouvez pas ?
    Encouragé par les murmures d’assentiment, il saisit son vieux livre de cantiques. »  Page 48
  • « — On peut encore entendre une autre forme de ces anciens chants de travail le dimanche dans des églises sur les îles. A Stornaway, par exemple. C’est une manière de chanter les psaumes qui remonte à une époque où peu de gens possédaient des livres et où bon nombre des membres de la congrégation ne savaient pas lire. Il y avait un premier chantre dont la tâche consistait à chanter le psaume, verset par verset, que les fidèles répétaient en chœur. Je tiens ce livre, poursuivit Roger en brandissant le psautier écorné, de mon père, le révérend Wakefield ; certains d’entre vous se souviennent peut-être de lui. Avant cela, il avait appartenu à un autre homme d’Eglise, le révérend Alexander Carmichael…
    Il leur raconta comment, au XIXe siècle, le révérend Carmichael avait sillonné les Highlands et les îles écossaises, parlant aux habitants, leur demandant de lui chanter leurs chants et de lui expliquer leurs coutumes, collectionnant les « hymnes, bénédictions et incantations » de la tradition orale pour les publier ensuite dans un grand ouvrage d’érudition comptant de nombreux tomes intitulé Carmina Gadelica.
    Il avait justement apporté un des volumes du Gadelica qu’il fit circuler dans la classe ainsi qu’un cahier dans lequel il avait recopié une sélection de chants de travail. Pendant ce temps, il leur lut l’une des bénédictions pour la nouvelle lune, la bénédiction pour la rumination, un charme contre l’indigestion, le poème du scarabée et certains passages du « Discours des oiseaux ». »  Pages 48 et 49
  • « Entre la douleur et l’émotion, il fut incapable d’émettre le moindre son pendant quelques minutes. Il se contenta de saluer son auditoire, de sourire, de saluer à nouveau, puis de donner sans un mot sa pile de livres et de dossiers à Jimmy Glassock pour qu’il les fasse circuler dans les rangs tandis que les gens se pressaient pour le féliciter. »  Pages 50 et 51
  • « — En effet. Vous avez des petits-enfants dans cette école ?
    Il indiqua la masse bourdonnante de gamins se bousculant autour d’une vieille dame qui, les joues roses de plaisir, leur expliquait la prononciation de certains mots étranges dans le livre de contes. »  Page 51
  • « Rob saisit un objet posé sur la banquette entre son neveu et lui.
    — C’était parmi les cahiers en gaélique que vous avez fait circuler. Il m’a semblé qu’il était là par erreur, alors je l’ai sorti de la pile. Vous écrivez un roman ?
    Il leur montra le calepin noir intitulé Le Guide du voyageur…. Le cœur de Roger faillit s’arrêter. Il le saisit en silence, le remerciant d’un signe de tête.
    Rob Cameron embraya en première et lança sur un ton désinvolte :
    — J’aimerais bien le lire quand vous l’aurez terminé. J’adore la science-fiction »  Page 53
  • « Plus bas, il aperçut la camionnette de Rob Cameron garée devant la porte. Rob était assis sur le perron à l’arrière de la maison, les enfants regroupés autour de lui, apparemment absorbés par la lecture du livre que tenait l’adulte. »  Page 57
  • « — Le problème, c’est qu’ils ne lisent pas la Bible.
    — Qui ça ? Attends un peu !
    Le major Alexander Lindsay, sixième comte de Balcarres, tendit une main devant lui pour éviter un arbre puis, y prenant appui pour conserver son équilibre, déboutonna maladroitement sa braguette.
    — Les Indiens. »  Page 69
  • « — Je veux dire… Tu sais, le centurion dans la Bible… Il dit à son soldat : « Va », et le soldat va. Si tu dis à un Indien « Va ! », peut-être bien qu’il ira mais peut-être aussi qu’il n’ira pas. Ça dépend de ce dont il a envie.
    Balcarres était tout occupé à reboutonner sa braguette, une opération apparemment ardue.
    — Je veux dire… insista William. Ils n’obéissent pas aux ordres. »  Page 70
  • « — Quel rapport entre le fait d’être écossais et celui de lire la Bible ? Tu me traites de païen ? Ma grand-mère est écossaise et la lit tous les jours. Moi-même je l’ai lue… en partie.
    Il finit son verre d’une traite.
    William le dévisageait, sourcils froncés, se demandant de quoi il parlait.
    — Ah ! fit-il enfin. Je ne te parlais pas de la Bible mais des Indiens. Têtus comme des cochons. Les Ecossais non plus, quand on leur dit « Va ! », ils ne vont pas, enfin pas forcément. Je me demandais si c’était pour ça qu’ils t’écoutaient. »  Pages 70 et 71
  • « Les biens personnels des rebelles jonchaient le sol, comme s’ils les avaient laissés tomber dans leur fuite. Il n’y avait pas que des objets lourds tels que des ustensiles de cuisine, mais également des vêtements, des livres, des couvertures… jusqu’à de l’argent. »  Page 99
  • « — J’ai trouvé son contrat de mariage.
    — Quoi ?
    — Un contrat de mariage entre Amélie Elise LeVigne Beauchamp et Robert-François Quesnay de Saint-Germain. Signé par les deux parties ainsi que par un prêtre. Il se trouvait dans la bibliothèque des Trois Flèches, à l’intérieur d’une bible. Claude et Cécile ne sont guère dévots, j’en ai peur.
    — Et toi, si ?
    Percy se mit à rire. Il savait que Grey connaissait fort bien ses opinions religieuses.
    — Je m’ennuyais.
    — La vie aux Trois Flèches doit effectivement être bien morose pour que tu te mettes à lire la Bible. Le sous-jardinier avait-il démissionné ?
    — Qui ? Ah, Emile ! Non, mais il avait la grippe ce mois-là. A peine s’il pouvait respirer par le nez, le pauvre.
    Grey eut envie de rire à son tour mais se retint et Percy enchaîna :
    — En réalité, je ne la lisais pas. Après tout, je connais déjà par cœur toutes les damnations possibles et imaginables. Je m’intéressais à sa couverture.
    — Pourquoi, elle était incrustée de pierres précieuses ?
    Percy lui jeta un regard légèrement offusqué.
    — Tout n’est pas question d’argent, John, même pour ceux d’entre nous qui n’ont pas la chance d’avoir hérité d’une fortune personnelle.
    — Toutes mes excuses. Pourquoi cette bible, donc ?
    — Tu ignores sans doute que je m’y connais plutôt pas mal en reliure. J’ai même exercé le métier de relieur pour gagner ma vie en Italie après que tu as si galamment sauvé ma vie. A ce propos, je te remercie. »  Page 146
  • « — En effet, c’est un excellent baryton. Et tu as raison au sujet des cartes. Il sait garder un secret, s’il en a envie, mais il ne sait pas mentir. Tu serais surpris par la puissance d’une parfaite sincérité. J’en viens presque à me demander si le huitième commandement n’a pas du bon.
    Marmonnant dans sa barbe, Grey cita Hamlet, « … coutume qu’il est plus honorable de violer que d’observer », puis toussota et implora Percy de continuer. »  Page 147
  • « — Je t’ai apporté un cadeau, Sassenach.
    Jamie déposa sa besace sur la table. Elle émit un bruit sourd fort plaisant et libéra des effluves de sang frais qui me firent aussitôt saliver.
    — C’est quoi ? De la volaille ?
    Ce n’était ni un canard ni une oie. Ces derniers possédaient une odeur caractéristique, mélange musqué de sécrétions huileuses, de plumes et de plantes aquatiques en décomposition. Des perdrix, peut-être, une grouse ou… Je me réjouis d’avance à l’idée de déguster une tourte au pigeon.
    — Non, c’est un livre.
    Il sortit un petit paquet enveloppé dans un vieux morceau de toile cirée et le déposa fièrement entre mes mains.
    — Un livre ? répétai-je.Il acquiesça, m’enjoignant d’ouvrir mon présent.
    — Oui, des mots imprimés sur du papier, tu t’en souviens ? Je sais que ça fait longtemps.
    Je lui lançai un regard torve et, ignorant les grondements de mon estomac, déballai le paquet. C’était un exemplaire usé de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme… vol. I. En dépit de ma déception d’avoir reçu de la littérature plutôt que de la nourriture, je fus contente. Cela faisait effectivement très longtemps que je n’avais pas mis la main sur un bon roman et, si je connaissais l’histoire de celui-ci, je ne l’avais jamais lu.
    Je le retournai délicatement entre mes mains.
    — Son précédent propriétaire devait l’apprécier.
    Le dos était élimé et la reliure en cuir brillante d’usure. Il me vint soudain un doute.
    — Jamie… tu ne l’as pas récupéré sur un cadavre, hein ?
    Dépouiller les ennemis tombés au combat de leurs armes, leur équipement et leurs vêtements réutilisables n’était pas considéré comme du pillage. C’était une désagréable nécessité mais tout de même…Il secoua la tête tout en fouillant à nouveau dans sa besace.
    — Non, je l’ai trouvé au bord d’un ruisseau. Quelqu’un a dû le laisser tomber dans sa fuite.
    Voilà qui était déjà mieux, même si j’étais certaine que celui qui l’avait perdu regrettait la disparition de son précieux compagnon. J’ouvris le livre au hasard et plissai les yeux. La typographie était minuscule. »  Pages 169 et 170
  • « Il vint se placer près de moi et me prit le livre des mains. Il l’ouvrit au milieu et le tint devant moi.
    — Lis ça.Je me penchai en arrière et il approcha le livre.
    — Arrête ! Comment veux-tu que je lise quelque chose d’aussi près !
    Il l’écarta de mon visage.
    — Dans ce cas, cesse de bouger. Et là, tu arrives à lire ?
    — Non, répondis-je agacée. Recule-le. Encore. Encore !
    Je fus enfin obligée de reconnaître que je ne pouvais distinguer les lettres avec netteté qu’à une cinquantaine de centimètres au moins.
    — Quand même, c’est écrit très petit ! dis-je, déconfite.
    Je m’étais déjà rendu compte que ma vue n’était plus ce qu’elle avait été mais d’être si brutalement confrontée à la preuve que je pouvais désormais rivaliser avec les taupes était assez déprimant.
    Jamie regarda le livre d’un œil d’expert.
    — C’est du Caslon en corps huit. L’interligne laisse à désirer et le blanc de fond n’est ni fait ni à faire. Quoi qu’il en soit…
    Il referma le livre d’un coup sec et me dévisagea en arquant un sourcil.
    — Tu as besoin de lunettes, a nighean, répéta-t-il doucement.
    — Hmph !
    Je lui repris le volume, l’ouvris et le lui présentai.
    — Lis donc, toi. Si tu peux !
    Surpris et sur ses gardes, il saisit le livre et regarda une page. Il éloigna légèrement sa main. Puis encore un peu. J’attendis, ressentant ce même mélange d’amusement et de compassion. Quand il tint finalement le livre à bout de bras, il lut :
    — Ainsi, la vie d’un auteur, quoi qu’il en pût penser lui-même, était plus vouée à la guerre qu’à la composition ; comme pour tout autre militant, son succès devant l’épreuve dépendait moins de son esprit que de sa RÉSISTANCE. »
    Il referma le livre en pinçant les lèvres.
    — Oui, bon… Au moins, je peux encore viser juste. »  Page 171
  • « — J’en doute aussi mais, une fois que nous serons à Edimbourg, je connais l’homme qu’il te faut. Je t’en ferai faire une paire avec une monture en écaille pour tous les jours et une autre en or pour le dimanche.
    — Quoi, c’est pour me faire lire la Bible ?
    — Non, c’est juste pour l’esbroufe. Après tout… »  Page 172
  • « Je reconnus le nom, même si tout ce que je savais sur Daniel Morgan (une note dans un des livres d’histoire de Brianna), c’est qu’il était un célèbre tireur d’élite. »  Page 172
  • « — Tu leur as donc sauvé la vie, dis-je doucement. Combien d’hommes y a-t-il dans une compagnie ?
    — Cinquante. Ils n’auraient peut-être pas tous été tués.
    Sa main glissa et je la rattrapai. Je sentais son souffle chaud à travers mes jupons.
    — Ça m’a fait penser à ce passage de la Bible, dit-il.
    — Ah oui ? Lequel ?
    — Quand Abraham négocie avec l’Eternel pour sauver les Villes de la Plaine. Il lui dit : « Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ; les ferais-tu donc périr et ne pardonnerais-tu pas à ce lieu à cause de ces cinquante justes qui s’y trouveraient ? » Puis il marchande avec Dieu, de cinquante, il passe à quarante-cinq, puis à trente, puis à vingt, puis à dix.
    Ses paupières étaient mi-closes, sa voix paisible et détachée. »  Pages 201 et 202
  • « On ne savait jamais à l’avance sur quoi on allait tomber. Les illustrations des manuels d’anatomie étaient une chose mais tout chirurgien savait que chaque corps était unique. Un estomac pouvait se trouver plus ou moins où vous l’attendiez mais les nerfs et vaisseaux sanguins qui l’alimentaient pouvaient être n’importe où dans le voisinage, variant en taille et en nombre. »  Pages 204
  • « — Colonel. Votre épouse et moi discutions de la philosophie de l’effort. Qu’en pensez-vous… L’homme sage doit-il connaître ses limites et l’audacieux les ignorer ? Et de quel bord vous situez-vous ?
    Jamie m’adressa un regard perplexe et je haussai discrètement les épaules. Puis il se tourna de nouveau vers le visiteur :
    — A dire vrai, j’ai entendu dire qu’un homme « doit toujours viser plus haut. Sinon, à quoi bon le ciel ? ».
    L’officier le dévisagea un instant avec surprise puis éclata de rire.
    — Votre épouse et vous faites la paire, monsieur ! Des gens comme je les aime ! C’est magnifique. Vous souvenez-vous où vous avez l’entendu ?
    Il l’avait entendu de moi, à plusieurs reprises au fil des ans. Il se contenta de sourire.
    — C’est d’un poète, il me semble. Mais je ne me souviens plus de son nom.
    — Quoi qu’il en soit, c’est un sentiment parfaitement exprimé. Je vais de ce pas l’essayer sur Granny… même si j’imagine qu’il va me regarder sans comprendre à travers ses bésicles puis recommencer à me tanner à propos du ravitaillement. Voilà bien un homme qui connaît ses limites ! Elles sont diablement circonscrites et il ne laisse personne les franchir. Non, le ciel n’est pas pour les hommes comme lui. »  Page 219
  • « — C’est bien l’écriture de votre frère ?
    Il dévora des yeux les lettres tracées avec application, avec une expression où se mêlaient l’avidité, l’espoir et le désespoir. Il ferma les paupières un instant, les rouvrit, puis lut et relut la recette d’un antidiarrhéique comme s’il s’agissait des Evangiles. »  Page 241
  • « Le camp semblait tout droit sorti de L’Enfer de Dante, des silhouettes noires gesticulant devant la lueur des flammes, se bousculant dans la fumée et la confusion, des cris « Au meurtre ! Au meurtre ! » s’élevant de toutes parts. »  Page 286
  • « Rob était venu rapporter un livre prêté par Roger et proposer d’emmener Jem au cinéma avec Bobby le vendredi suivant. »  Page 317
  • « Le temps que Rob prenne congé (ainsi qu’un autre livre) en se confondant en remerciements et en leur rappelant qu’il passerait prendre Jem le vendredi suivant, elle était prête à hisser William Buccleigh hors du trou du curé par la peau du cou, à le conduire droit à Craigh na Dun elle-même et à le pousser à travers les pierres. »  Page 318
  • « Les lettres noires sur le papier devinrent soudain nettes et je lâchai un petit cri de surprise.
    — Ah, nous approchons du but !
    L’opticien, M. Lewis, m’observait par-dessus ses lunettes, le regard pétillant.
    — Essayez donc celles-ci.
    Il retira délicatement la paire de démonstration de mon nez et m’en tendit une autre. Je les chaussai et examinai la page du livre devant moi. »  Page 331
  • « Je m’éloignai pour regarder les tables près de l’entrée. Elles étaient chargées de livres et d’opuscules. J’en saisis un. Sur la couverture était écrit Encyclopædia Britannica et, dessous, Laudanum.
    La teinture d’opium ou opium liquide, également appelée teinture thébaïque, se prépare comme suit : prenez deux onces d’opium préparé, une drachme de cannelle et de clous de girofle, une livre de vin d’Espagne, infusez pendant une semaine à l’abri de la chaleur, filtrez au papier.
    L’opium est actuellement très prisé et un électuaire des plus précieux. En application externe, c’est un émollient, un décontractant, un discutient. Il favorise la suppuration. Laissé longtemps sur la peau, il est dépilatoire et provoque toujours un prurit ; il peut exulcérer et soulever de petites ampoules s’il est appliqué sur des parties sensibles. Toujours en application externe, il peut soulager la douleur et même induire le sommeil. Il ne doit en aucun cas être appliqué sur la tête, surtout sur les sutures du crâne, car il pourrait alors avoir des effets très néfastes, voire mortels. Ingéré, l’opium soigne la mélancolie, soulage la douleur, induit le sommeil et est sudorifique.Pour une dose modérée, on recommande moins d’un grain… Je me tournai vers Jamie, qui lisait, intrigué, les caractères installés dans la forme de la presse.
    — Tu sais ce que signifie « discutient » ?
    — Oui. Cela veut dire « qui dissout ». Pourquoi ?
    — Ah. Ça explique sans doute pourquoi il est préférable de ne pas appliquer du laudanum sur les sutures du crâne.
    Il me lança un regard perplexe.
    — Pourquoi ferait-on une chose pareille ?
    — Je n’en ai pas la moindre idée.
    Fascinée, je repris mon examen. Un autre opuscule intitulé La Matrice contenait d’excellentes gravures du pelvis disséqué d’une femme. Ses organes internes étaient montrés sous différents angles et présentaient également les différentes phases de développement d’un fœtus. Si c’était là l’œuvre de M. Bell, il était à la fois un merveilleux artisan et un fin observateur.
    — Tu n’aurais pas un penny ? J’aimerais acheter celui-ci.
    Jamie fouilla dans son sporran et déposa une pièce sur le comptoir. Il lança un regard vers l’opuscule dans mes mains et recula instinctivement. »  Pages 337 et 338
  • « — Je voudrais qu’il emporte ma presse.
    — Quoi ? Tu confierais ta précieuse chérie à un quasi-inconnu ?
    Il me jeta un regard noir mais acheva de mastiquer son morceau de pain beurré avant de me répondre :
    — Je suis sûr qu’il en prendra le plus grand soin. Après tout, il ne va pas imprimer mille exemplaires de Clarisse Harlowe à bord du navire.
    J’étais très amusée. »  Page 339
  • « — Ah, fit-il.
    Il aperçut un bout de l’opuscule qui dépassait de mon réticule.
    — Je vois que vous êtes passés à l’imprimerie.
    Je sortis le petit livre du sac. J’espérais que Jamie n’avait pas l’intention d’écraser Andy Bell comme un insecte pour avoir pris des libertés avec sa presse. Je venais juste de prendre conscience de sa relation avec « Bonnie » et j’ignorais jusqu’où allait sa possessivité outragée.
    — C’est un ouvrage remarquable, déclarai-je à M. Bell. Dites-moi, combien de spécimens avez-vous utilisés ?
    Il parut surpris mais répondit volontiers et nous nous lançâmes dans une conversation fort intéressante, quoique plutôt macabre, sur les difficultés de la dissection par temps chaud et la différence entre la préservation dans une solution saline ou un bain d’alcool. Nos voisins de table terminèrent leur repas en hâte et se levèrent avec une mine horrifiée. Jamie, lui, était confortablement enfoncé dans sa chaise, l’air affable mais ne quittant pas Andy Bell de son œil implacable.
    L’imprimeur ne semblait pas gêné outre mesure par ce regard de Gorgone et me raconta la réaction qu’avait provoquée sa publication de l’édition reliée de l’Encyclopædia. Le roi était tombé sur les planches du chapitre « Matrice » et avait ordonné que ces pages soient arrachées – ce crétin de Teuton inculte ! »  Page 341
  • « Nouant un chiffon imbibé de térébenthine autour de ma tête et le remontant juste sous mon nez, je citai :
    — Et vit le crâne sous la peau, et des créatures sans seins sous terre se penchèrent en arrière avec un sourire sans lèvres.
    Andy Bell me lança un regard de biais.
    — Je n’aurais su le dire mieux. C’est de vous ?
    — Non, d’un certain Eliot. »  Page 345
  • « J’avais eu l’intention d’attendre que Jamie ait sifflé une pinte ou deux de whisky avant d’aborder le sujet mais le moment semblait opportun. Je me lançai :
    — Pendant que nous œuvrions, je lui ai décrit un peu mon travail. Je lui ai parlé de mes opérations, de cas pathologiques intéressants et de diverses broutilles médicales, tu vois ce que je veux dire.
    J’entendis Ian murmurer « Qui se ressemble s’assemble » mais je ne relevai pas.
    — Oui, et alors ?
    Jamie paraissait sur ses gardes. Il flairait anguille sous roche.
    Je pris une grande inspiration.
    — Eh bien… pour résumer, il a suggéré que j’écrive un livre. Un manuel médical.
    Jamie se contenta de hocher la tête, m’encourageant à continuer.
    — Ce serait un manuel pour monsieur Tout-le-monde, pas un livre pour les médecins. Avec des principes d’hygiène et de nutrition, des conseils pour les maladies les plus communes, des recettes de remèdes simples, des instructions pour soigner les plaies et les dents gâtées, ce genre de choses.
    Il continuait de hocher la tête. Il engloutit le dernier scone puis déclara :
    — En effet, ce serait un livre très utile et tu es la personne tout indiquée pour l’écrire. A-t-il « suggéré » combien cela coûterait de l’imprimer et de le relier ?
    — Ah. Le livre ne devra pas dépasser cent cinquante pages. Il en tirera trois cents exemplaires, reliés en bougran, et les distribuera dans son échoppe. Tout ça en échange des douze ans de loyer qu’il te doit pour ta presse. »  Pages 348 et 349
  • « — Vous n’aviez jamais parlé d’écrire un livre, ma tante, déclara Ian intrigué.
    — Je n’y avais encore jamais réfléchi, répliquai-je, sur la défensive. En outre, cela aurait été très difficile et coûteux tant que nous vivions à Fraser’s Ridge. »  Page 349
  • « — Tu en as vraiment envie, Sassenach ?
    J’acquiesçai vigoureusement et il reposa son verre avec un soupir.
    — D’accord, dit-il, résigné. Mais j’exige aussi une édition spéciale reliée en cuir et dorée sur tranche. Et pas moins de cinq cents exemplaires. Après tout, tu voudras en emporter avec toi en Amérique, non ? »  Page 350
  • « Je me sentais étrangement à mon aise en sa présence mais je ne pouvais y passer la journée. J’avais un livre à écrire. »  Page 353
  • « Et le lieu qu’il habitait ne le connaîtra plus. Ce verset du Livre de Job me revint en mémoire tandis que les hommes prenaient enfin une décision et commençaient à soulever le cercueil hors de ses roues. »  Page 361
  • « — Tu veux entrer dans les ordres ? demanda Claire. Vraiment ?
    — Oui. Cela fait longtemps que je sais que j’ai la vocation mais… c’est… compliqué.
    — Tu m’en diras tant ! s’exclama Jamie. En as-tu parlé à quelqu’un ? Au prêtre ? A ta mère ?
    — A tous les deux.
    — Et qu’ont-ils dit ? s’enquit Claire.
    Elle paraissait fascinée et, adossée au rocher, ne quittait pas la jeune femme des yeux.
    — Ma mère a dit que j’avais perdu la raison à force de lire des livres et que c’était de ta faute, parce que tu m’en avais donné le goût. Elle veut que j’épouse le vieux Geordie McCann mais je préférerais me jeter dans un puits. »  Page 405
  • « — C’est peut-être vrai, j’ai pu influencer les petites avec mes livres. Je leur faisais la lecture parfois le soir. Elles s’asseyaient sur le banc avec moi, une de chaque côté, leur tête contre mon épaule, et je…Il s’interrompit pour me jeter un coup d’œil. Il craignait de me faire de la peine à l’idée qu’il ait pu vivre un moment heureux dans la maison de Laoghaire. Je souris et lui pris le bras.
    — Je suis sûre qu’elles adoraient ça. Mais je doute que tu aies lu à Joan quelque chose qui lui ait donné envie d’entrer dans les ordres.
    Il fit une moue dubitative.
    — Je leur ai lu la Vie des saints. Ah, et aussi Le Livre des martyrs de John Foxe. Sauf que celui-ci traite en grande partie de protestants et que Laoghaire affirmait qu’un protestant ne pouvait être un martyr puisque tous les protestants étaient des hérétiques. Je lui ai répondu qu’on pouvait être martyr et protestant et que… »  Page 409
  • « — Il n’existe pas de terme pour décrire ce qu’elle est. Mais elle a la connaissance des événements à venir. Ecoute-la…
    Ces mots les calmèrent tous et ils devinrent attentifs. Je me raclai la gorge, extrêmement embarrassée par mon rôle de sibylle mais ne pouvant plus reculer. Pour la première fois, je ressentis une affinité avec les prophètes malgré eux de l’Ancien Testament. Je crus comprendre ce qu’avait ressenti Jérémie lorsqu’il avait reçu l’ordre d’annoncer la destruction de Jérusalem. J’espérais seulement que ma prophétie serait mieux accueillie. Il me semblait me souvenir que les habitants l’avaient jeté dans un puits. »  Page 417
  • « Il eut une pensée compatissante pour Claire. Après l’incident dans le poulailler avec Jenny, elle s’était retranchée dans le bureau de Ian. (Il l’avait invitée à s’en servir, ce qui devait agacer Jenny plus que tout.) Elle y passait ses journées à écrire, rédigeant le livre qu’Andy Bell lui avait mis en tête. »  Page 426
  • « — Oui, répondit Roger. Il veut rentrer chez lui de tout son cœur. Comme il a deviné que je savais comment m’y prendre, il voulait me parler. Mais seul un fou aurait frappé à la porte d’un inconnu pour lui poser ce genre de questions, surtout un inconnu que tu as bien failli tuer et d’autant plus un inconnu capable de te foudroyer sur place ou de te transformer en corbeau. Il a donc quitté son travail et nous a épiés. Il voulait peut-être vérifier que nous ne jetions pas des os humains dans la poubelle, ce genre de choses. Un jour, il est tombé sur Jem près du Broch et lui a dit qu’il était le Nuckelavee, en partie pour lui faire peur mais aussi parce que, si Jem m’en parlait, je monterais peut-être là-haut pour faire quelque chose de magique. Auquel cas…Elle acheva à sa place :
    — Auquel cas, il aurait su que tu étais dangereux mais aussi que tu avais le pouvoir de le renvoyer chez lui, comme le Magicien d’Oz.Il hocha la tête.
    — Pourtant, il ne ressemble pas du tout à la petite Dorothée… »  Page 455
  • « — Cameron… il a lu le cahier lui aussi. C’était par accident. Il a fait semblant de croire que c’était un roman, un texte que j’avais écrit comme ça, pour rire. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? »  Page 468
  • « Me sentant un peu comme Alice dégringolant dans le terrier du Lapin blanc (j’étais encore légèrement abrutie par le manque de sommeil et le long voyage), je demandai le chemin jusqu’à Chestnut Street. »  Page 502
  • « Ce matin, alors que je cherchais un café à Saint-Germain-des-Prés, j’ai eu la chance de tomber sur M. Lyle, que j’avais rencontré à Edimbourg. Il m’a salué avec effusion, s’est enquis de ma santé puis, après avoir discuté de tout et de rien, m’a invité à le rejoindre à la réunion d’un cercle dont les membres incluent Voltaire, Diderot et d’autres dont les opinions sont écoutées dans les milieux que je souhaite infiltrer.
    Je me suis donc rendu à quatorze heures à l’adresse indiquée et me suis trouvé dans une demeure grandiose qui n’était autre que la résidence parisienne de M. Beaumarchais. »  Page 520
  • « La joute oratoire avait pour thème : « La plume est-elle plus puissante que l’épée ? » M. Lyle et ses amis défendaient cette proposition, M. Beaumarchais et sa clique arguant du contraire. Le débat fut animé, avec de nombreuses allusions aux œuvres de Rousseau et de Montaigne (non sans quelques attaques personnelles contre le premier du fait de ses opinions amorales concernant le mariage). Finalement, ce fut M. Lyle qui l’emporta. J’envisageai de montrer ma main droite à l’assistance afin de soutenir les arguments de la contre-proposition (un échantillon de ma calligraphie aurait sans doute achevé de les convaincre) mais je m’en abstins, n’étant présent qu’en tant qu’observateur.
    Je trouvai l’occasion plus tard d’aborder M. Beaumarchais et, en guise de plaisanterie, lui fis cette observation. Il fut très impressionné par mon doigt manquant et quand, à sa demande, je lui racontai comment cela m’était arrivé (ou ce que je choisis de lui raconter), il parut aux anges. »  Page 521
  • « Je suis fort satisfait du résultat de cette première incursion et rassuré en me disant que, si l’âge ou une blessure m’empêchent de gagner ma vie par l’épée, la charrue ou la presse à imprimerie, je pourrai toujours devenir un plumitif de romans d’aventures. »  Page 523
  • « Mes chandelles volées sont presque consumées. Mes yeux et ma main sont tellement épuisés que j’ai autant de mal à former mes mots qu’à les déchiffrer. Je ne peux qu’espérer que tu parviendras à lire la dernière partie de cette épître. »  Page 524
  • « Elle saisit le petit serpent, puisant un peu de confort dans sa sinuosité, sa surface lisse. Elle lança un coup d’œil vers le coffret en envisageant de se réfugier dans la compagnie de ses parents, mais déplier des lettres que Roger ne lirait peut-être jamais avec elle… Elle reposa le serpent et fixa d’un regard absent les rangées de livres sur les étagères.
    Près des ouvrages sur la révolution américaine commandés par Roger se trouvaient les livres de son père, ceux qu’elle avait rapportés de son ancien bureau. Sur leur tranche était écrit Franklin W. Randall. Elle en prit un et s’assit, le serrant sur son cœur. »  Page 529
  • « Au moins, l’imprimerie était calme. Deux personnes seulement étaient entrées et seule une d’entre elles lui avait adressé la parole, pour lui demander le chemin de Slip Alley. Elle massa sa nuque raide et ferma les yeux. Marsali ne tarderait plus. Elle pourrait ensuite aller s’allonger avec un linge humide sur le visage et…La sonnette au-dessus de la porte tinta et elle se redressa, un sourire machinal aux lèvres. Quand elle vit le visiteur, il s’effaça aussitôt.
    — Sors !
    Elle descendit de son tabouret en évaluant la distance jusqu’à la porte du logement.
    — Sors tout de suite !
    Si elle parvenait à s’enfuir par la cour…
    — Ne bouge pas, ordonna Arch Bug.
    Sa voix grinçait comme du métal rouillé.
    — Je sais ce que tu veux, répondit-elle en reculant d’un pas. Je comprends ton chagrin, ta colère, mais ce que tu comptes faire est mal, le Seigneur ne veut…
    Il la dévisagea avec une étrange douceur.
    — Tais-toi donc, ma fille. Nous allons rester tranquillement ici et l’attendre.
    — L’attendre ?
    — Oui, lui.
    Il bondit soudain et lui agrippa le bras. Elle hurla et se débattit mais ne parvint pas à lui faire lâcher prise. Il souleva le rabat et la traîna de l’autre côté, la projetant contre une table en faisant tomber des piles de livres. »  Pages 585 et 586
  • « Il avait tourné la tête et tendait l’oreille, sa main sur le manche de sa hache. Il sourit soudain. On entendait un bruit de pas de course.
    — Ian ! N’entre pas !
    Naturellement, il entra. Elle saisit un livre et le lança à la tête du vieillard qui l’esquiva facilement et lui tordit le poignet, sa hache à la main. »  Page 586
4,5 étoiles, P, R

Pendergast, tome 01: Relic

Pendergast, tome 01: Relic de Douglas Preston et Lincoln Child

Éditions J’ai lu (Thriller), publié en 2010, 456 pages

Premier tome de la série Pendergast de Douglas Preston et Lincoln Child paru initialement en 1995 sous le titre anglais « Relic ».

Septembre 1987, une équipe de scientifiques est massacrée par une bête mystérieuse en pleine jungle amazonienne. Les membres de cette équipe étaient à la recherche d’un ancien peuple, les Kothogas. Seules quelques caisses contenant des artéfacts de l’équipe seront envoyées au Muséum d’histoire naturelle de New York. Malheureusement, les caisses seront rangées et oubliées dans une salle poussiéreuse. En 1995, le muséum organise une grande exposition consacrée aux superstitions des peuples primitifs. Mais, les préparatifs sont troublés par l’assassinat de deux jeunes garçons puis d’un gardien dans les sous-sols du bâtiment. Le lieutenant d’Agosta du NYPD est chargé de l’enquête ainsi que l’agent spécial du FBI Pendergast qui est un expert en crimes rituels. Les premières observations orientent l’enquête vers un meurtrier d’un nature hors de l’ordinaire.

Un roman accrocheur qui nous fait découvrir l’agent spécial Pendergast. Dans cette première enquête, il doit rivaliser avec une créature terrifiante qui semble provenir des limites du monde occulte et tout ça au grand plaisir du lecteur. Les auteurs ont su amalgamer les caractéristiques principales de la science et de l’imaginaire afin de construire un univers crédible. Le point fort de ce texte est le réalisme des différents personnages. Celui de Pendergast est bien trempé et intéressant pas son flegme, sa distinction et ses méthodes d’enquête atypiques. Les personnages secondaires de Margo Green et de William Smithback sont eux très attachants. Le seul petit bémol c’est que le rythme de la première partie est lent dû aux nombreuses descriptions qui ralentissent la lecture. Mais la deuxième partie est très passionnante et fascinante car l’histoire va de rebondissements en rebondissements. Un très bon premier tome qui fournit un bon moment d’évasion et de mystère.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 30 octobre 2016

La littérature dans ce roman

  • « Le contenu de la caisse était enveloppé soigneusement dans les fibres tressées d’une plante locale. Whittlesey en écarta quelques-unes et découvrit les objets d’artisanat qu’elle contenait : un herbier en bois et un carnet de cuir à la couverture tachée. »  Page 4
  • « Ensuite il pourrait partir à la recherche des Kothogas et prouver qu’ils n’avaient pas disparu depuis des siècles. Une telle découverte lui assurerait la célébrité. Un peuple de l’Antiquité, survivant au cœur de l’Amazonie dans une sorte de pureté originelle, celle de l’âge de pierre, et juché sur son plateau au-dessus de la jungle comme dans Le Monde perdu de Conan Doyle. »  Page 10
  • « Smithback avait reçu une subvention pour composer un livre sur le musée, et notamment sur l’exposition Superstition qui devait ouvrir la semaine suivante. »  Page 29
  • « — Un truc pareil, ça donnerait une dimension nouvelle à mon bouquin, c’est sûr. Vous imaginez : l’histoire véridique du carnage causé par le grizzly du musée, par William Smithback Junior. Des bêtes affreuses et voraces qui hantent les couloirs déserts. À moi les gros tirages. »  Page 31
  • « Frock avait entamé sa carrière comme physio-anthropologue. Il avait aussi commencé sa vie dans un fauteuil roulant, à cause d’une polio, et ce qui ne l’avait pas empêché de jouer, sur le terrain, les pionniers de la recherche. Ses travaux se retrouvaient dans les manuels. »  Page 37
  • « Les murs de son bureau étaient couverts de vieilles étagères protégées par une vitrine. Nombre des rayonnages étaient peuplés de vestiges et de curiosités qui provenaient de ses années de terrain. Quant aux livres, ils s’empilaient le long du mur, en colonnes géantes qui chancelaient dangereusement. Deux grandes fenêtres en rotonde surplombaient l’Hudson. Des fauteuils victoriens capitonnés trônaient sur le tapis persan pâli. Sur le bureau, on remarquait plusieurs exemplaires de son dernier livre, L’Évolution fractale.
    À côté des livres, Margo repéra un morceau de grès de couleur grise. Sur sa surface plane, on trouvait une profonde dépression, qui se trouvait étirée d’un côté et qui de l’autre comportait trois larges échancrures. Il s’agissait, à en croire Frock, de l’empreinte fossile d’une créature inconnue des scientifiques à ce jour : la seule preuve tangible qui permette d’étayer sa théorie des aberrations évolutives. »  Page 39
  • « Margo avait appris que c’était Lavinia Rickman, directrice des relations publiques du musée, qui avait fait appel aux services de Smithback pour écrire un livre. Elle avait discuté âprement les avances et les pourcentages. Smithback n’était pas très content du contrat, mais l’exposition qui s’annonçait promettait d’être un tel succès que le livre pourrait se vendre par millions. Finalement l’affaire n’était pas si mauvaise pour Smithback, se dit Margo, surtout si l’on considérait que son précédent ouvrage, celui sur l’aquarium de Boston, avait fait un bide. »  Page 46
  • « — En fait, ce que veut Rickman, c’est un travail qui présente le musée sous un éclairage de conte de fées. Vous et elle ne parlez pas le même langage.
    — Elle me rend dingue, oui. Elle supprime tout ce qui n’est pas absolument carré, elle veut que je m’en remette en tout au responsable de l’expo qui est une moule et qui n’ouvre la bouche que pour exprimer la pensée de son patron, Cuthbert. »  Page 47
  • « — Pas plus tard que la semaine dernière, nous avons retrouvé l’un des deux seuls échantillons d’écriture pictographique yukaghir, là, derrière cette porte. Vous vous rendez compte ? Dès que j’aurai un moment, je vais écrire au JAA pour le leur signaler.
    Margo se mit à sourire. Il était tellement excité qu’on aurait dit qu’il venait de mettre la main sur une pièce inconnue de Shakespeare. De son côté elle était sûre que la question n’aurait pas intéressé plus d’une douzaine de lecteurs du JAA, le Journal of American Anthropology. Mais l’enthousiasme de Moriarty était sympathique. »  Page 56
  • « — La théorie lui monte à la tête, voilà. La théorie est légitime, je n’en disconviens pas, mais il faut qu’elle soit étayée par un travail sur le terrain. Et son acolyte, là, Greg Kawakita, est en train de le pousser dans la voie de l’extrapolation. Je suppose que Kawakita sait ce qu’il fait. Mais c’est triste, vraiment, de voir un esprit aussi brillant s’égarer à ce point. Prenez le dernier livre du Dr Frock, L’Évolution, fractale. Même le titre évoque davantage un jeu électronique qu’un ouvrage scientifique. »  Page 59
  • « Margo empila ses papiers et ses livres sur le canapé, elle avisa la pendule juchée sur la télé : dix heures et quart. Quelle journée dingue, affreuse ! Elle était restée au labo plusieurs heures pour un résultat médiocre : trois paragraphes supplémentaires à son mémoire, et voilà tout. Sans compter qu’elle avait promis à Moriarty de travailler sur ses légendes. Elle poussa un soupir en se disant qu’elle aurait mieux fait de se taire. »  Page 69
  • « Elle se détourna et vint s’asseoir en tailleur devant la machine à écrire, déchiffrant les notes réunies par le conservateur : le catalogue, les différents éléments confiés par Moriarty. Il fallait qu’elle s’occupe de tout cela avant après-demain. L’ennui, c’était que le prochain chapitre de son mémoire devait être remis lundi prochain. »  Page 71
  • « Elle se leva, alluma d’autres lampes. Il fallait préparer le dîner. Demain elle s’enfermerait dans son bureau pour finir ce fameux chapitre. Elle rédigerait ce texte pour les objets camerounais de Moriarty. »  Page 72
  • « Bill Smithback était assis dans un grand fauteuil et il contemplait la figure anguleuse de Lavinia Rickman derrière son bureau plaqué de bouleau. Elle était en train de lire son manuscrit tout corné. Sur le vernis du bureau, deux ongles peints de rouge vif dansaient pendant cette lecture. Smithback savait bien que le manège de ces ongles ne signifiait rien de bon. Dehors régnait la lumière désespérante d’un mardi matin maussade.
    La pièce n’avait rien d’un bureau habituel du musée. Le monceau de papiers, de coupures de journaux, de livres, qui semblait obligatoire dans ce genre d’endroit, était absent ici. »  Page 76
  • « De chaque côté du bureau, on trouvait d’autres bricoles disposées dans une symétrie parfaite comme dans un jardin à la française : un presse-papiers d’agate, un coupe-papier en os, un poignard japonais. Au centre de ce savant agencement trônait Rickman elle-même, penchée avec raideur sur le manuscrit. »  Page 76
  • « — Est-ce que vous pensez vraiment que le musée vous emploie et vous paie pour dresser le constat de ses échecs et retracer l’histoire de ses disputes ?
    — Mais ça fait partie de l’histoire de la science, et qui va lire un livre qui…
    — Beaucoup d’entreprises donnent de l’argent au musée, des compagnies qui peuvent très bien ne pas aimer ce que vous dites, l’interrompit Mme Rickman. Sans compter quelques groupes ethniques très prompts à défendre leur image devant les tribunaux. »  Page 78
  • « — Je dois vous dire, poursuivit-elle, que vous mettez plus de temps que prévu à vous couler dans le moule. Vous n’écrivez pas un livre pour un éditeur commercial en ce moment. Pour mettre les points sur les i, ce que nous souhaitons obtenir dans cette opération, c’est un texte aussi favorable que celui que vous avez livré à l’Aquarium de Boston à l’occasion d’un… contrat précédent.
    Elle se campa bientôt à côté de lui, avec raideur, appuyée sur le bord du bureau, et lui dit :
    — Il y a un certain nombre de choses que nous attendons de vous, et que nous avons le droit d’attendre de vous. Je vous les rappelle— elle compta sur ses doigts : un, pas de vagues, rien qui prête à la polémique ; deux, rien qui soit de nature à heurter la sensibilité d’un groupe ethnique ; trois, rien qui puisse entacher la réputation du musée. Dites-moi franchement, est-ce que vous ne trouvez pas que ce sont des exigences légitimes ?
    Elle avait baissé la voix. Tout en concluant ainsi elle lui serra la main ; la sienne était toute sèche.
    — Je… Si, si.
    Smithback dut résister à une irrépressible envie de lui retirer sa main.
    — Bon, alors nous sommes d’accord.
    Elle repassa derrière le bureau et glissa le manuscrit vers lui. »  Page 79
  • « — En plusieurs endroits du texte, précisa-t-elle, vous citez des propos intéressants de gens que vous dites proches de l’organisation de l’exposition. Mais vous ne dites jamais de qui il s’agit. Ça peut paraître dérisoire, évidemment, mais j’aimerais quand même que vous citiez vos sources, pour ma propre information, rien de plus.
    Elle lui adressa un sourire pour faire passer la chose, mais une sonnette d’alarme se déchaîna dans le subconscient de Smithback et il répondit :
    — Eh bien, ce serait avec plaisir, malheureusement les règles du journalisme m’interdisent de faire une chose pareille.  Il conclut en haussant les épaules :
    — Vous savez ce que c’est…
    Le sourire de Mme Rickman se figea d’un coup ; elle ouvrit la bouche, mais à cet instant, au grand soulagement de Smithback, le téléphone sonna. Il se leva pour s’en aller et rassembla les feuillets de son manuscrit. »  Page 80
  • « — Et vous dites qu’il a refermé la porte après lui ? Donc on peut supposer qu’il est sorti par là, ou qu’il marchait selon cette direction. Bon. La pluie de météorites de la nuit dernière avait été annoncée pour cette heure-là. On peut se demander si Jolley n’était pas un astronome amateur par hasard ; mais ça m’étonnerait.
    Il demeura immobile un instant, le regard aux aguets. Puis il se retourna.
    — Oui, et je vais vous dire pourquoi.
    Mon Dieu, nous voilà en présence d’un vrai petit Sherlock Holmes, se dit D’Agosta.
    — Il est descendu là pour satisfaire un besoin familier, la marijuana. Cette courette est un coin isolé doté d’une bonne ventilation. Superbe endroit pour fumer un pétard. »  Page 88
  • « Margo aurait envoyé une demande écrite de consultation. Elle n’aurait pas eu à subir cette épreuve. Mais il fallait qu’elle voie sans tarder les échantillons de plantes utilisées par les Kiribitu, pour avancer le prochain chapitre de son mémoire. »  Page 92
  • « Pendergast, occupé à contempler un livre de lithographies, était assis dans un fauteuil derrière un bureau. »  Page 98
  • « — Deux heures et demie déjà ! Pendergast, dit-il en soufflant une fumée bleue, où croyez-vous que Wright ait bien pu passer ?
    Pendergast haussa les épaules.
    — Il essaie de nous intimider.
    Puis il tourna un autre page. D’Agosta le regarda un instant.
    — Vous savez, ces pontes des grands musées, ils croient qu’ils peuvent faire attendre tout le monde.
    Il espérait visiblement une réaction. Il reprit :
    — Wright et tous ces gens sortis de la cuisse de Jupiter nous traitent comme des minables depuis hier matin.
    Pendergast tourna une autre page et murmura :
    — Je n’imaginais pas que le musée possédait la collection complète des vues du Forum de Piranèse. »  Page 98
  • « — Vous êtes Pendergast, je suppose. J’essaie de m’y retrouver.
    D’Agosta se rencogna dans son canapé pour mieux apprécier le spectacle.
    Pendant un long moment, Pendergast ne fit rien d’autre que tourner des pages en silence. Wright se redressa et lui dit, furieux :
    — Si vous êtes occupé, nous pouvons toujours revenir un autre jour.
    La figure de Pendergast disparaissait derrière la couverture de son grand livre.
    — Non, non, répondit-il enfin. On va procéder maintenant, c’est mieux.  Il tourna paresseusement une page de plus. Puis une autre encore.
    D’Agosta observait avec amusement le feu qui montait au visage du directeur.
    — Le chef de la sécurité, fit la voix derrière le grand livre, n’est pas indispensable à notre entretien.
    — M. Ippolito est pourtant impliqué dans cette enquête…
    Les yeux de l’agent du FBI l’atteignirent par-dessus la reliure :
    — L’enquête est de mon ressort, docteur Wright, répondit Pendergast avec flegme. À présent, si M. Ippolito avait l’obligeance de nous laisser…
    La figure de Pendergast disparaissait derrière la couverture de son grand livre.
    — Non, non, répondit-il enfin. On va procéder maintenant, c’est mieux.
    Il tourna paresseusement une page de plus. Puis une autre encore.
    D’Agosta observait avec amusement le feu qui montait au visage du directeur.
    — Le chef de la sécurité, fit la voix derrière le grand livre, n’est pas indispensable à notre entretien.
    — M. Ippolito est pourtant impliqué dans cette enquête…
    Les yeux de l’agent du FBI l’atteignirent par-dessus la reliure :
    — L’enquête est de mon ressort, docteur Wright, répondit Pendergast avec flegme. À présent, si M. Ippolito avait l’obligeance de nous laisser…
    Ippolito jeta un regard furieux en direction de Wright qui lui adressa un signe impuissant de la main.
    — Écoutez, monsieur Pendergast, dit Wright dès que la porte fut fermée, je m’occupe de diriger ce musée, c’est une lourde tâche et je n’ai pas tellement de temps. J’espère que nous n’en avons pas pour longtemps.
    Pendergast reposa le livré grand ouvert sur le bureau devant lui.
    — Je me suis souvent dit, commença-t-il d’une voix calme, que ces premiers travaux de Piranèse, si marqués par le classicisme, étaient les meilleurs. Vous n’êtes pas de mon avis ?
    Wright était foudroyé par la surprise.
    — J’avoue que je ne vois pas un instant, balbutia-t-il, ce que cela peut avoir à faire avec…
    — Naturellement ses travaux ultérieurs ne sont pas mal non plus, mais un peu trop fantastiques à mon goût.
    — En vérité, dit alors le directeur d’une voix professorale, j’ai toujours pensé que…
    Pendergast ferma soudain le livre en le faisant claquer. »  Pages 99 et 100
  • « Pendergast se pencha dans sa direction et, lentement, croisa les bras sur le grand livre. »  Page 101
  • « — Vous nous l’avez mis au pas, ce crétin.
    — Vous dites ? demanda Pendergast en se renfonçant dans le fauteuil et en reprenant le grand livre avec le même enthousiasme que tout à l’heure.
    — Allez, Pendergast, dit D’Agosta en adressant un regard rusé à l’agent du FBI, vous savez laisser tomber le ton pincé quand ça vous arrange, hein.
    Pendergast cligna des yeux vers lui avec innocence :
    — Désolé, lieutenant. Les bureaucrates, les gens qui ont avalé leur parapluie, m’obligent parfois à devenir assez abrupt. Je vous prie d’excuser mon comportement s’il vous a choqué.
    Il redressa le grand livre devant lui. »  Page 105
  • « — C’est un honneur pour moi, reprit ce dernier, que de rencontrer un scientifique aussi important. J’espère que j’aurai le temps de lire votre dernier ouvrage.
    Frock hocha la tête.
    — Dites-moi, reprit Pendergast, est-ce que vous appliquez le modèle d’extinction des espèces, qu’on nomme le rameau mort, à votre propre théorie de l’évolution ? Ou bien alors le schéma dit du pari perdu ? Je me suis toujours dit que ce dernier schéma venait assez bien à l’appui de vos thèses. Spécialement si l’on admet que la plupart des genres prennent naissance à côté de la famille qui les englobe.
    Frock se redressa dans son fauteuil roulant.
    — Oui ? Eh bien, il est vrai que je me proposais d’y faire référence dans mon prochain livre. »  Page 115
  • « — Mais, professeur, comment une telle créature…
    Margo s’arrêta en sentant soudain la main de Frock enserrer la sienne. La force de cette main avait quelque chose d’extraordinaire.
    — Ma chère enfant, répondit-il, comme disait Hamlet, il y a toujours à découvrir, sur la terre et dans le ciel. Nous ne sommes pas voués à la seule spéculation. De temps en temps, l’observation ne fait pas de mal. »  Page 125
  • « Mais bientôt, montrer des groupes d’animaux dans leur milieu naturel était passé de mode. Von Oster s’était retrouvé affecté aux insectes. Il avait repoussé toutes les occasions de prendre sa retraite. Désormais il présidait, avec un enthousiasme intact, aux destinées du laboratoire d’ostéologie. Les animaux morts, qu’on lui envoyait principalement des zoos, étaient transformés par ses soins en un tas d’os destinés à l’étude ou à la reconstitution. Il restait toutefois un grand spécialiste de la présentation sur site. C’est pourquoi on avait fait appel à lui pour l’exposition Superstition, où il avait reconstitué une scène de chamanisme dans tous ses détails. C’était ce travail de Romain que Smithback jugeait intéressant à décrire dans son livre. »  Page 127
  • « — Je me demandais si vous pouviez m’en dire un peu plus sur le groupe de chamans dont vous avez fait la reconstitution. Je suis en train d’écrire un livre sur l’expo Superstition, vous vous souvenez, je vous en ai parlé.
    — Ja, ja, bien sûr.
    Il alla vers un bureau et il exhiba quelques dessins. Smithback, pendant ce temps, enclenchait son magnétophone miniature.
    — D’abord, il faut peindre le fond, sur une double surface courbe, pour gommer les coins, vous voyez ? Il s’agit de donner une illusion de perspective.
    Von Oster se lança dans une explication qui rendit sa voix plus aiguë, à cause de l’excitation. Bon, très bon, se dit Smithback, ce type est le sujet rêvé pour un écrivain. »  Page 129
  • « — Il faut que je m’en aille. Merci pour l’entretien ; et ces insectes, c’est vraiment super !
    — Tout le plaisir a été pour moi, dit Von Oster. Vous parlez d’entretien là, mais c’est pour quel livre déjà ?
    Il s’avisait à peine qu’il venait d’être interviewé.
    — C’est pour le musée, répondit Smithback. C’est Rickman qui est en charge du projet. »  Page 130
  • « Margo repensait à sa conversation du matin avec Frock. Si on ne trouvait pas le tueur, les mesures de sécurité pourraient fort bien devenir draconiennes. Peut-être que la présentation de son mémoire serait retardée. »  Pages 133 et 134
  • « Quand ils furent dans la place, Moriarty et Margo durent se réfugier dans une sorte de box pour se protéger de la foule. Margo aperçut plusieurs membres du personnel, dont Bill Smithback. L’écrivain était assis au bar. Il parlait avec conviction à une fille blonde et mince. »  Page 146
  • « — Oh, vous, dans votre pigeonnier, vous n’avez rien à craindre : la Bête du musée n’aime pas les escaliers.
    — Vous êtes d’humeur expansive, ce soir, dit Margo à Smithback ; est-ce que par hasard Rickinan vous aurait sucré encore une partie de votre manuscrit ? »  Page 147
  • « — Vous avez raison, hélas. Ça pourrait offenser la communauté kothoga de New York. Non, en fait, ma vraie raison c’est que Von Oster m’a confié que Rickman devenait folle avec cette histoire. Alors je me suis dit que je pourrais peut-être creuser la question pour remuer un peu la boue qu’il y a autour. Vous comprenez, histoire de me retrouver dans une position favorable face à elle lors de notre prochain entretien. Le genre : « Si vous me sucrez ce chapitre, j’envoie l’histoire de Whittlesey au Smithsonian Magazine. » »  Page 151
  • « II remit son document dans un classeur, avec précaution, puis il se tourna vers le journaliste-écrivain :
    — Alors, comment va votre chef-d’œuvre ? Est-ce que la mère Rickman vous casse toujours les pieds ?
    Smithback se mit à rire.
    — J’ai l’impression que tout le monde est au courant de mes démêlés avec cette virago. À soi seul, ça mériterait un livre. Non, j’étais seulement venu vous parler de Margo. »  Page 170
  • « Toutes les relations avec la presse doivent passer par le bureau des relations publiques. Se garder des commentaires sur la vie du musée, officiels ou non, devant les journalistes ou tout représentant des médias. Toute déclaration, toute information fournie aux personnes préparant interviews, documentaires, articles, livres relatifs à ce musée doit passer par ce bureau. Tout manquement à cette règle sera passible, conformément aux vœux de la direction, de sanctions disciplinaires.
    Merci de votre coopération dans la période difficile que nous traversons.
    — Mon Dieu ! grommela Smithback. Regardez-moi ça, même les gens qui préparent des livres relatifs au musée !
    — Oui, c’est de vous qu’elle parle, Bill, dit Kawakita en riant, alors vous voyez, je n’ai pas beaucoup de latitude pour satisfaire votre curiosité.
    Il sortit un mouchoir de la poche arrière de son pantalon et se moucha en expliquant :
    — Je suis allergique à la poussière d’os.
    — C’est vraiment incroyable, dit Smithback en relisant la feuille.
    Kawakita vint à ses côtés et lui tapota l’épaule.
    — Mon cher Bill, je sais bien que cette affaire serait une fameuse aubaine pour un écrivain ; j’aimerais vous aider à pondre le plus scandaleux, le plus croustillant des bouquins, mais je ne peux pas. Franchement, non. J’ai une carrière à ménager ici, et— sa main se resserra sur son épaule—j’ai l’intention d’y rester un bon moment. Je ne peux pas me permettre ; de faire des vagues en ce moment. Il faudra chercher ailleurs, d’accord ? »  Pages 172 et 173
  • « À la bibliothèque, Smithback déposa ses notes devant l’un des boxes qu’il affectionnait, puis en soupirant profondément se glissa dans l’étroit espace, mit son ordinateur portable sur le bureau et alluma la petite lampe. Quelques mètres à peine le séparaient de la salle de lecture générale avec ses boiseries de chêne, ses chaises couvertes de cuir rouge, sa cheminée de marbre qui semblait n’avoir pas servi depuis un siècle. Mais Smithback préférait les boxes, si étroits fussent-ils. Il aimait surtout ceux qui étaient cachés entre les étagères, où il pouvait consulter documents et manuscrits, c’est-à-dire parfois les parcourir rapidement à l’abri des regards et dans un confort relatif.
    Les collections du musée en matière d’histoire naturelle, ouvrages neufs, anciens ou rares, n’avaient pas d’équivalent ailleurs. Au fil des années, le nombre des legs et des donations avait été tellement important que le catalogue avait toujours un train de retard sur le contenu réel des étagères. »  Page 180
  • « Ensuite il eut l’idée de chercher dans les vieux numéros des revues internes du musée. Il était toujours en quête d’éléments sur l’expédition. Rien non plus. Dans l’édition 1985 de l’annuaire des collaborateurs du musée, il trouva deux lignes de notice biographique sur Whittlesey, mais rien qu’il ne sache déjà.
    Il soupira et songea : Ce gars est plus secret que l’île au Trésor, ma parole !
    Il replaça les volumes consultés sur le chariot. Ensuite il tira leurs fiches d’un carnet de notes pour les présenter à une bibliothécaire. Il examina son visage, elle n’avait jamais eu affaire à lui, c’était ce qu’il fallait. »  Page 180 et 181
  • « — Ouais, et qu’est-ce qu’on a appris ? demanda Smithback. Que dalle. On a ouvert une seule caisse. Le journal de Whittlesey est introuvable.
    Il lui jeta un regard satisfait, puis :
    — D’un autre côté, j’ai foutu la merde, il faut bien l’avouer.
    — Vous devriez mettre ça dans votre bouquin, dit Margo en s’étirant. Peut-être que je le lirai. À supposer que je trouve un exemplaire à la bibliothèque. »  Page 190
  • « — Les êtres humains, monsieur Pendergast ! poursuivit Frock dont la voix monta. Il y a cinq mille ans, nous n’étions que dix millions sur la surface de la terre. Aujourd’hui, six milliards ! Nous représentons la forme de vie la plus évoluée que cette planète ait jamais connue.
    Il frappa de la main l’exemplaire de l’évolution fractale qui se trouvait sur son bureau et reprit :
    — Hier vous m’avez interrogé sur ce que serait mon prochain livre. Ce sera un prolongement de ma théorie sur l’effet Callisto, mais cette fois appliqué à la vie moderne : ma théorie est qu’à tout moment peut se produire une mutation génétique, une créature va apparaître dont là proie favorite sera l’espèce humaine. Je n’ai pas dit qu’elle serait identique à celle qui a tué l’espèce des dinosaures, mais une créature semblable. Regardez donc ces marques encore une fois, elles sont analogues à celles du Mbwun ! On appelle ça l’évolution convergente. Deux créatures se ressemblent non parce qu’elles sont forcément liées, mais parce qu’elles évoluent en fonction des mêmes tâches à accomplir. En l’occurrence, tuer. Il y a trop de correspondances, monsieur Pendergast. »  Page 204
  • « Margo lui raconta la découverte de Moriarty, la suppression du descriptif informatique du carnet de route de Whittlesey. Elle avait été moins précise au sujet de ce qui s’était passé dans le bureau de Frock. Mais il en fut tout réjoui quand même.  Elle l’entendait ricaner à l’autre bout.
    — Alors, j’avais raison sur Mme Rickman, hein ? Elle dissimule des choses. Maintenant je vais pouvoir réorienter le livre dans ma propre direction, ou bien elle va voir.
    — Smithback ! Surtout pas, êtes-vous fou ? dit Margo. Cette histoire n’est pas faite pour servir vos intérêts. En plus on ne sait même pas ce qui s’est passé vraiment avec ce carnet, et en ce moment on n’a pas le temps de chercher. Il faut que nous allions voir ces caisses. Nous n’aurons que quelques minutes pour le faire. »  Page 209
  • « — Bill ?
    Mme Rickman se redressa d’un coup.
    — Oui, c’est ça, dit Cuthbert en se tournant vers la directrice des relations publiques. C’est le nom du type qui écrit le livre sur mon exposition, hein ? C’est vous qui l’avez mis sur le coup, non ? Vous êtes sûre que vous le contrôlez, ce garçon ? J’ai entendu dire qu’il posait beaucoup de questions. »  Pages 217 et 218
  • « Après avoir calmement refermé la porte derrière lui, il s’arrêta un instant au secrétariat, puis, en regardant la porte, il cita ces vers :
    Adieu ! J’aurai reçu sans les avoir volés trois fois les coups de bâton que j’ai donnés.
    La secrétaire de Wright s’arrêta net de mâcher son chewing-gum.
    — Hein ? Qu’est-ce que vous dites ?
    — Rien, c’est du Shakespeare, dit Pendergast en filant vers l’ascenseur. »  Page 221
  • « Une fois seulement, Margo, qui était alors à la recherche d’un antique exemplaire de la revue Science, avait pénétré dans le bureau de Smithback. Désordre indescriptible. Elle se souvenait de tout : la table couverte de photocopies, de lettres inachevées, de menus de fast-food chinois en provenance de tout le quartier, sans parler d’une pile immense de livres et de périodiques après lesquels les différentes bibliothèques du musée devaient courir depuis des semaines. »  Page 222
  • « Dans la salle du ciel étoilé, près de l’entrée ouest où devait se tenir la réception d’ouverture de l’exposition, la rumeur était plus lointaine encore, et résonnait, à l’intérieur de la vaste coupole, comme l’écho d’un rêve qui se dissipe. Et au cœur du bâtiment, à force de laboratoires, de salles de lecture, d’entrepôts, de bureaux aux murs couverts de livres, on n’entendait plus du tout la foule des visiteurs. »  Page 233
  • « — Vous avez fait appel à moi pour écrire un livre, pas pour pondre un dossier de presse de trois cents pages. Il y a eu une série de meurtres atroces une semaine avant l’ouverture de l’une des plus grandes expositions de cette maisoç. Et vous me dites que ça ne fait pas partie du sujet ?
     — Je suis seule compétente pour décider de ce qui doit ou ne doit pas figurer dans ce livre. C’est compris ? »  Page 243
  • « — Vous commencez à me fatiguer. Ou bien vous signez cette feuille, ou bien vous êtes viré.
    — Comme vous y allez ! À l’arme lourde ?
    — Épargnez-moi ce genre de plaisanterie douteuse dans mon bureau. Vous signez là, ou j’accepte votre démission, séance tenante.
    — Parfait, répondit Smithback, je vais aller porter mon manuscrit dans une maison d’édition commerciale. En fait, ce livre, vous en avez autant besoin que moi. D’ailleurs vous savez comme moi que je pourrais obtenir une grosse somme en à-valoir sur un titre qui promet de raconter de l’intérieur l’histoire des meurtres du musée. Et croyez-moi, je la connais vraiment de l’intérieur. Je suis allé au fond des choses »  Page 244
  • « — Ça ne vous dérange pas que je pousse le verrou, juste par précaution ?
    Il alla fermer, puis, le sourire aux lèvres, il tira de la poche de sa veste un petit livre usé dont la couverture de cuir portait deux flèches entrelacées. Il le brandit comme un trophée devant elle.
    La curiosité de Margo tourna vite à l’effarement.
    — Mon Dieu ! mais… ce ne serait pas le carnet de route ?
    Smithback acquiesça avec fierté.
    — Comment avez-vous fait ? Où l’avez-vous trouvé ?
    — Dans le bureau de la mère Rickman. Mais il m’a fallu consentir, pour l’avoir, à un terrible sacrifice. J’ai signé un papier où je lui promets de ne jamais plus vous adresser la parole.
    — C’est une blague ?
    — À moitié seulement. À un moment de cette petite séance, elle a ouvert un tiroir et c’est là que j’ai vu ce livret. Ça ressemblait fort à un journal de bord. Je me suis dit que c’était bizarre qu’elle ait un truc comme ça dans son bureau. Puis je me suis souvenu que vous pensiez qu’elle avait sans doute emprunté ce fameux carnet.
    Il hocha la tête avec satisfaction.
    — Moi aussi, j’en étais sûr. Enfin bref, je le lui ai piqué en sortant.  Il ouvrit le carnet et dit ;
    — Et maintenant, Fleur de lotus, écoutez attentivement. Papa va vous lire une belle histoire.
    Margo écouta. Il commença la lecture du carnet, d’abord lentement puis un peu plus vite à mesure que son regard s’habituait à déchiffrer l’écriture et les nombreuses abréviations qu’elle contenait. »  Pages 246 et 247
  • « Le carnet fournissait une description de leur progression à travers la forêt tropicale. »  Page 247
  • « 7 sept. Depuis la nuit dernière Crocker manque à l’appel. Je crains le pire. Carlos n’en mène pas large. Je vais l’envoyer rejoindre Maxwell qui doit avoir accompli la moitié du chemin vers la rivière à présent. Je ne peux pas me permettre de perdre cet objet que je devine rarissime. De mon côté je vais continuer à chercher Crocker. J’ai remarqué des pistes à travers les bois, ce sont les Kothogas qui les ont tracées, j’en suis sûr. Comment une civilisation peut-elle vivre dans un paysage aussi hostile ? Mais peut-être que les Kothogas finiront par s’en tirer après tout.
    C’était la demière phrase du carnet de route.
    Smithback le referma en pestant. »  Page 247
  • « La liste se poursuivait ainsi sur des pages entières. Un grand nombre de ces éléments semblent être des hormones, pensa Margo, mais quel type d’hormones ?
    Elle repéra dans la pièce une encyclopédie de la biochimie qui semblait là tout exprès pour recueillir la poussière. Elle l’arracha de son étagère pour chercher le mot « Collagène glycotétraglycine » :
    Protéine commune à la plupart des vertébrés. Elle assure la liaison entre le tissu musculaire et le cartilage.
    Elle passa à « Hormone thyrotrope de Weinstein »
    Hormone du thalamus présente chez les mammifères qui accentue le taux de l’épinéphrine en provenance de la glande thyroïde.
    Elle joue un rôle dans le syndrome comportemental bien connu que l’on désigne sous le nom de « combattre ou fuir ». Le cœur accélère, la température du corps s’élève, et sans doute également le taux d’acuité mentale.
    Soudain une terrible pensée vint à Margo. Elle glissa sur la définition suivante, à savoir « Hormone supressine 1,2,3, oxytocine, 4-monoxytocine », et tomba sur ce qui suit :
    Hormone sécrétée par l’hypothalamus humain. Sa fonction n’est pas clairement établie. De récentes études ont révélé qu’elle régulait peut-être le taux de testostérone dans le flux sanguin au cours des épisodes de stress intense. (Bouchard, 1992 ; Dennison, 1991.)
    Margo se renversa sur son siège avec un tressaillement, le livre lui glissa des genoux. Il produisit un bruit sourd en tombant sur le plancher. »  Page 272
  • « — Je ne comprends pas, dit-il, pourquoi ces labos sont toujours installés au diable vauvert. Bon, Margo, alors quel est ce grand mystère et pourquoi m’avez-vous obligé à faire tout ce chemin pour l’entendre ? Les réjouissances ne vont plus tarder. Vous savez que ma présence est requise sur l’estrade. C’est un honneur purement formel, bien entendu, c’est seulement parce que mes livres se vendent bien. Ian Cuthbert ne me l’a pas caché, en m’en parlant dans mon bureau ce matin.
    Une fois de plus, sa voix eut des accents d’amertume et de résignation.
    Rapidement Margo lui expliqua comment elle venait d’analyser les fibres ayant servi à l’empaquetage. Elle lui montra le disque abîmé et la scène de récolte qui s’y trouvait représentée. Elle parla de ses découvertes : du camet de route de Whittlesey, de la lettre, de la discussion qu’elle avait eue avec Jörgensen. Et elle fit mention aussi de cet épisode dans le journal de Whittlesey, où une vieille femme visiblement hors d’elle mettait en garde les membres de l’expédition contre quelque chose qui ne pouvait pas être la figurine, alors qu’elle leur parlait bel et bien du Mbwun. »  Page 276
  • « — Lieutenant ? Ici Henley. Je suis en face des éléphants empaillés, mais je n’arrive pas à trouver la salle des animaux marins. Il me semblait que vous m’aviez dit…
    D’Agosta l’interrompit pour lui répondre, tout en observant une poignée d’ouvriers en train de tester une rampe d’éclairage, probablement la plus vaste jamais construite depuis le tournage d’Autant en emporte le vent. »  Page 284
  • « D’Agosta leva sa lampe vers le sommet de l’escalier. Il compta rapidement le groupe ; trente-huit personnes, lui et Bailey compris.
    — Bon, chuchota-t-il à l’adresse du groupe. Nous sommes au deuxième sous-sol. Je vais passer d’abord, vous me suivez quand je vous le dis.
    Il se retourna et dirigea sa lampe vers la porte. Zut alors, se dit-il, nous voilà en plein dans les Mystères de Londres ! La porte de métal sombre était renforcée par des montants horizontaux. Quand il poussa le battant, un air humide et frais se précipita dans l’escalier. D’Agosta passa le premier. Il entendit un bruit d’eau, fit un pas en arrière, puis braqua sa lampe à ses pieds. »  Pages 358 et 359
  • « — Rien, rien, rien. Ce n’est pas une citation du Roi Lear !  dit Wright. »  Page 367
  • « — Je vois, dit Pendergast.  Il ajouta aussitôt : pas très rassurant, et cita : Celui qui est préparé au combat doit combattre. Pour lui le moment est venu.
    — Ah, dit Frock en hochant la tête. C’est du poète grec Alcée.
    Pendergast fit non de la tête :  
    — C’est Anacréon, docteur. On y va ? »  Page 377
  • « Smithback avait beau être inquiet, il gardait son sang-froid. Tout à l’heure il avait connu une terreur des plus primaires à l’idée que les rumeurs qui couraient sur la fameuse bête du musée n’étaient pas une invention. Mais à présent, trempé et fatigué, plus que la mort elle-même il craignait de succomber avant d’écrire son livre. Il se demandait si c’était de l’héroïsme, de l’égoïsme ou de la stupidité ; toujours est-il qu’il savait que cette aventure équivalait pour lui à une fortune. Signatures, émissions de télé. Personne ne pouvait décrire ce qui se passait en ce moment aussi bien que lui. Personne n’était aux premières loges comme lui l’était. En plus il avait agi en héros. Lui, William Smithback Jr., avait tenu la lampe face au monstre pendant que D’Agosta tirait sur le cadenas. C’était lui, aussi, Smithback en personne, qui avait pensé à bloquer la porte avec sa lampe de poche. Il s’était comporté comme l’adjoint de D’Agosta. »  Page 378
  • « Smithback alluma et soudain devant eux ce fut le grand trou, à une centaine de mètres à peine. Le plafond du tunnel s’abaissait, il devenait une sorte de bouche en arc de cercle où l’eau s’engouffrait pour tomber quelque part là-dessous, dans un bruit de tonnerre, d’où remontait une vapeur qui s’accrochait aux mousses du bord, sous forme de gouttes noires. Smithback regardait cela les dents serrées, comme si soudain tous ses espoirs de best-seller, tous ses rêves, même sa simple volonté de vivre étaient en train de s’échapper par ce siphon. »  Page 408
  • « — Vous savez que ça peut marcher ? C’est d’une simplicité biblique, sans complications inutiles, comme une nature morte de Zurbaran, une symphonie de Bruckner. Si cette créature a dégommé toute une équipe d’intervention de la police, elle doit se dire que les hommes n’auront pas grand-chose à lui opposer. Du coup elle sera moins sur ses gardes. »  Page 411
  • « — Bon, nous avons réussi, dit D’Agosta en riant toujours. C’est fait, Smithback ! Embrassez-moi, petit con de journaliste ! Je vous adore et j’espère que vous allez pondre un best-seller là-dessus ! »  Page 432
  • « — C’est vrai, intervint Kawakita, mais d’un autre côté il faut voir une chose, c’est que vous êtes désormais le mieux placé des candidats pour la direction du musée.
    Je savais qu’il y penserait, se dit Margo.
    — Ça m’étonnerait qu’on me le propose, Gregory, répondit Frock. Une fois que les choses se seront apaisées, on reviendra à des soucis pratiques et je suis trop sujet à controverse dans ce métier. En plus, la direction ne m’intéresse pas. J’ai trop de matière désormais, il faut que je compose mon prochain livre. »  Page 444
  • « — Et vous, Margo, qu’est-ce que vous allez faire ?
    Elle le regarda en face.
    — Rester au musée le temps de finir mon mémoire. »  Page 446
  • « — Au café des Artistes, à sept heures, par exemple. Allez, laissez-vous faire, je suis un écrivain mondialement célèbre ou presque. Ce Champagne est en train de tiédir.
    Il attrapa la bouteille. Tout le monde fit cercle autour de lui, Frock apporta des verres, Smithback brandit la bouteille vers le plafond, le bouchon sauta.
    — À quoi buvons-nous ? demanda D’Agosta quand les verres furent pleins.
    — A mon livre, dit Smithback. »  Page 446