4,5 étoiles, E

Elle s’appelait Sarah

Elle s’appelait Sarah de Tatiana de Rosnay

Éditions Le Livre de Poche, 2010, 336 pages

Roman écrit par Tatiana de Rosnay et publié initialement en 2006 sous le titre anglais « Sarah’s key ».

Julia est une journaliste américaine qui vit à Paris depuis 25 ans avec son conjoint Bertrand, qui est français. Elle reçoit de son employeur le mandat d’écrire un article pour la commémoration des 60 ans de la rafle du Vel d’Hiv qui eut lieu en 1942. Lors de cette rafle, Sarah avait 10 ans et vivait avec ses parents et son petit frère à Paris. Ils portaient tous une étoile jaune sur leurs habits. Une nuit, ils furent réveillés brutalement par des policiers français. Sarah et ses parents furent emmenés au Vélodrome d’Hiver du 15ème arrondissement. Ils y passèrent quelques jours dans des conditions effroyables, avant d’être conduit en train vers les camps de la mort. Mais Sarah a un terrible secret qui l’angoisse et qu’une petite clé dans sa poche lui rappelle constamment. Pour écrire son article, Julia devra faire une enquête sur cet événement important de la Shoah en France. Au cours de ses recherches, elle est confrontée au silence et à la honte qui entourent le sujet. Au fil des témoignages, elle découvre, avec horreur, le calvaire des familles juives raflées et la participation zélée des policiers français. À 60 ans d’écart, les destins de Julia et de Sarah vont se rejoindre.

Émotions et apprentissages sont au rendez-vous dans ce magnifique roman. Apprentissages, car une partie de la trame de fond est la rafle du Vél D’hiv survenu à Paris le 16 juillet 1942 lors de la seconde guerre mondiale. Un événement peu glorieux et très peu connu probablement dû à l’implication peu orthodoxe de la police française dans ce génocide. Émotions, car l’auteur nous fait plonger dans cette tragédie par le biais des yeux d’un enfant de 10 ans, Sarah, qui ne comprend pas ce qui se passe, qui souffre et qui a peur. La compréhension des événements nous vient peu à peu par les trouvailles de Julia au cours de son enquête. Le style de Tatiana de Rosnay dans ce roman est efficace, dynamique et bouleversant. Elle fait vivre une kyrielle d’émotions au lecteur avec ses chapitres courts et qui alternent entre la vie de Julia et celle de Sarah. Une lecture dont on ne sort pas indemne car bien qu’il s’agît d’une fiction, il reste que c’est basé sur des faits réels et surtout cruels de l’histoire de l’humanité. Un excellent roman qui nous tient en haleine, même si la fin se termine à l’eau de rose. Je conseille vivement cette lecture à tous.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 14 décembre 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Dans ce placard, ils gardaient une lampe de poche, des coussins, des jouets, des livres et même une carafe d’eau que Maman remplissait tous les jours. Son frère ne sachant pas encore lire, la fillette lui faisait la lecture. Il aimait entendre Un bon petit diable. Il adorait l’histoire de Charles l’orphelin et de la terrifiante Mme Mac’Miche et comment Charles prenait sa revanche sur tant de cruauté. Elle la lui relisait sans cesse.
    La fillette apercevait le visage de son frère qui la fixait dans le noir. Il était accroché à son ours en peluche préféré, il n’avait plus peur. Peut-être serait-il en sécurité, là, après tout. Il y avait de l’eau et la lampe de poche. Il pourrait regarder les images du livre de la comtesse de Ségur, celle qu’il aimait par-dessus tout, la magnifique revanche de Charles. »  Page 14
  • « Ici, l’empreinte de Mamé était partout, même si elle était partie en maison de retraite depuis neuf mois déjà. La grand-mère de mon mari avait vécu là des années. Je me souvenais de notre première rencontre, seize ans auparavant. J’avais été impressionnée par les tableaux anciens, la cheminée de marbre où trônaient des photos de famille dans des cadres d’argent, les meubles à l’élégante et discrète simplicité, les nombreux livres sur les étagères de la bibliothèque, le piano à queue recouvert d’un riche velours rouge. »  Page 17
  • « Il y avait un mois de cela, sa mère avait cousu les étoiles sur tous leurs vêtements. Sauf sur ceux de son petit frère. Quelque temps auparavant, leurs cartes d’identité avaient été tamponnées des mots « Juif » ou « Juive ». Puis il y eut tout un tas de choses qu’ils ne furent plus autorisés à faire. Jouer dans le square. Faire de la bicyclette. Aller au cinéma. Au théâtre. Au restaurant. À la piscine. Emprunter des livres à la bibliothèque. »  Page 34
  • « Cela faisait six ans que j’écrivais pour l’hebdomadaire américain Seine Scenes. Il y avait une édition papier ainsi qu’une version sur le Net. J’écrivais une chronique sur les événements susceptibles d’intéresser les expatriés américains. Je faisais dans la « couleur locale », ce qui pouvait aller de la vie sociale à la vie culturelle – expos, films, restaurants, livres – mais aussi la prochaine élection présidentielle. »  Page 35
  • « J’ai lu tout l’après-midi. Je n’ai rien fait d’autre que lire et enregistrer des informations, rechercher des livres sur l’Occupation et les rafles. Je remarquai que de nombreux ouvrages étaient épuisés. Je me demandai pourquoi. Parce que personne ne voulait lire sur le Vél d’Hiv ? Parce que cela n’intéressait plus personne ? J’appelai quelques librairies. On me répondit qu’il ne serait pas facile de me procurer ce que je cherchais. Faites tout ce que vous pouvez, dis-je. »  Page 39
  • « « Vous ne connaîtriez pas quelqu’un, un voisin, qui pourrait nous parler de la rafle ? » demandai-je. Nous avions déjà interviewé plusieurs survivants. La plupart avaient écrit des livres pour raconter leur expérience, mais nous manquions de témoins. »  Page 75
  • « J’étais sur le chemin du bureau quand mon téléphone sonna. C’était Guillaume. Il avait trouvé quelques-uns des livres épuisés dont j’avais besoin chez sa grand-mère. Il pouvait me les prêter. »  Page 130
  • « Franck Lévy devait avoir dans les soixante-cinq ans. Son visage avait quelque chose de profond, de noble et de las. Je le suivis dans son bureau, une pièce haute de plafond, remplie de livres, de dossiers, d’ordinateurs, de photographies. »  Page 133
  • « Il était mort, là, tout seul, dans le noir, sans eau, sans nourriture, avec son ours et son livre d’histoires. »  Page 138
  • « La chambre où elle avait dormi était spacieuse, simple mais confortable. Près de la porte se trouvait une étagère avec des livres. Elle alla y jeter un œil. Ses livres préférés étaient là, Jules Verne, la comtesse de Ségur. Sur les pages de garde, une main juvénile et scolaire avait écrit : Nicolas Dufaure. Elle se demanda de qui il s’agissait. »  Page 138
  • « La fillette avait des yeux clairs en amande. Bleus ou verts, c’était difficile à dire. Des cheveux blonds aux épaules, légèrement ondulés. Un beau sourire timide. Un visage en forme de cœur. Elle était assise à son pupitre d’écolière, un livre ouvert devant elle. Sur sa poitrine, l’étoile jaune. »  Page 145
  • « Le soir, je retrouvai Guillaume au Select. Nous nous assîmes à l’intérieur, près du bar, loin de la terrasse bruyante. Il avait apporté des livres. J’étais ravie. C’était ceux que je cherchais sans pouvoir mettre la main dessus. Notamment un, sur les camps du Loiret. Je le remerciai chaleureusement. »  Page 148
  • « La fillette suivait des yeux le faisceau orangé d’une lampe torche qui balayait les murs de la cave et s’approchait de sa cachette. Puis elle vit la gigantesque silhouette noire d’un soldat se détacher comme dans un livre d’images. Elle était terrorisée. »  Page 151
  • « Je lui demandai alors s’il y avait beaucoup de visiteurs au Mémorial. Il me répondit que des groupes scolaires venaient et, parfois, des touristes. Nous feuilletâmes le livre d’or. »  Page 156
  • « Nous sortîmes du bâtiment. J’emportais tout un tas de documents, brochures et livres, que le conservateur m’avait donnés. Dans ma tête, tout ce que je savais de Drancy se bousculait, les traitements inhumains de ces années de terreur, les trains qui n’en finissaient pas de transporter des Juifs jusqu’en Pologne. »  Page 157
  • « Quand, à l’aube, le chant du coq la réveilla, son oreiller était trempé de larmes. Elle s’habilla rapidement, se glissant dans les vêtements que Geneviève avait préparés pour elle. De solides habits de garçon, bien propres et passés de mode. Elle se demanda à qui ils avaient appartenu. À ce Nicolas Dufaure qui avait péniblement écrit son nom sur tous ces livres ? »  Page 163
  • « Elle courut dans le long couloir familier, puis tourna à gauche, dans sa chambre. Elle ne remarqua pas le nouveau papier peint, le nouveau lit, les livres, toutes ces choses qui ne lui appartenaient pas. »  Page 186
  • « Je promenais mon regard dans le bureau plein de couleurs de Charla, sur sa table de travail couverte de dossiers et de livres, sur les rideaux rubis en coton léger qui volaient dans la brise. »  Page 258
  • « « Alors, vous êtes journaliste ? À Paris, d’après ce que j’ai vu sur Internet ? »
    Je me mis à tousser nerveusement en tripotant ma montre.
    « Moi aussi, j’ai regardé. Votre dernier livre a l’air fabuleux, Festins toscans. »
    William Rainsferd soupira en se tapotant le ventre.
    « Ah ! Ce livre m’a valu cinq kilos de trop que je n’ai jamais réussi à perdre. » »  Page 270
  • « Je me demandais s’il avait fait des recherches sur le Vél d’Hiv, s’il avait lu des articles, des livres sur les événements de juillet 1942 en plein cœur de Paris. »  Page 285
  • « Je regardai la clef. Puis le dessin. Un portrait maladroit d’un petit garçon avec des cheveux blonds et bouclés, qui semblait être assis dans un placard, avec un livre sur les genoux et un nounours à ses côtés. Au dos, une légende : « Michel, 26, rue de Saintonge. » Je feuilletai le carnet. Aucune date. Des phrases courtes écrites sous forme de poèmes, en français, difficiles à déchiffrer. Quelques mots me sautèrent au visage : le camp, la clef, ne jamais oublier, mourir.
    « L’avez-vous lu ? demandai-je.
    — J’ai essayé. Mais je ne parle pas très bien français. Je ne comprends que des bribes. » »  Page 292
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5 étoiles, D

De l’eau pour les éléphants

De l’eau pour les éléphants de Sara Gruen.

Éditions Le Livre de Poche, 2009, 299 pages

Roman écrit par Sara Gruen et publié initialement en 2006 sous le titre anglais « Water for elephants ».

Jacob Jankowski est un nonagénaire de 90 ou 93 ans, il ne se souvient plus très bien. Il vit dans un centre pour personnes âgées à son grand désespoir. Lorsqu’un cirque s’installe dans la ville près du centre, il se remémore sa jeunesse au début des années 30. À cette époque, il était en dernière année d’étude pour devenir vétérinaire. Il voulait ainsi pouvoir reprendre le bureau de son père. Malheureusement, Jacob n’a pas pu faire les examens finaux car ses parents sont décédés subitement, le laissant sans un sou. N’ayant plus rien, il se fait embaucher par un cirque ambulant pour s’occuper des animaux. Ce cirque voyageait à travers les États-Unis en crise après le krach de 1929 et les effets de la prohibition. À cette époque dans les coulisses du cirque rien n’était rose. Il y découvre des animaux maltraités et sous alimentés, la violence, l’exploitation des hommes, la prostitution et bien d’autres choses peu réjouissantes. Mais c’est aussi à cette époque qu’il a rencontré Marlène, l’amour de sa vie.

Un voyage dans le temps captivant. Dans ce roman, l’auteur a mis en scène deux époques très différentes avec habileté. Elle a su bien décrire les deux atmosphères : les centres de personnes âgées d’aujourd’hui et la vie difficile des années 30. Avec sa belle plume, elle nous fait plonger rapidement et sans retenue dans ces deux univers même si parfois les choses sont décrites de façon très crue. Il est, de plus, très original de sa part d’avoir utilisé le milieu du cirque pour camper son roman. Dès le début de la lecture, on s’attache au personnage du vieux Jankowski tellement il est réaliste. De le présenter en premier lieu à l’âge vénérable de quatre-vingt-dix ans et des poussières est très ingénieux car elle nous le fait apprécier dès le départ. Les personnages de Marlène et de Rosie sont aussi très attachants bien qu’elles ne soient pas aussi présentes que Jacob. Une lecture touchante qui a tout de même une pointe d’humour, surtout dans les scènes qui se déroulent au centre pour personnes âgées. Un très bon roman pour s’évader dans le passé et dans le monde inconnu du cirque.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 13 novembre 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Quelquefois, il m’arrive de penser que, si je devais choisir entre déguster du maïs en épi et faire l’amour, je choisirais le maïs. Certes, je ne serais pas contre une bonne partie de jambes en l’air – je suis encore un homme et certaines choses ont la vie dure – mais rien qu’à imaginer ces petits grains bien sucrés, craquant sous la dent, l’eau me vient à la bouche. Pur fantasme, certes. Rien de tout cela ne risque d’arriver, mais j’aime me confronter à ce dilemme – véritablement cornélien : partie de jambes en l’air contre épi de maïs. Merveilleux dilemme. »  Pages 14 et 15
  • « — Si je reprends la clientèle de mon père et tâche de rembourser le prêt ?
    — Ça ne marche pas ainsi. Vous n’êtes rien dans cette affaire.
    Je dévisage cet homme, son costume luxueux, son bureau cossu, ses livres reliés. »  Page 26
  • « Un nain est couché sur le ventre, un gros livre ouvert devant lui. »  Page 62
  • « Une chemise blanche m’attendait sur le lit de camp de Kinko. J’ôte la mienne et la jette dans le coin, sur la vieille couverture. Avant d’enfiler la propre, je la porte à mes narines pour humer la bonne odeur de propre.
    Je suis en train de la boutonner quand les livres de Kinko attirent mon attention. Ils sont posés sur la caisse, à côté de la lampe à pétrole. Je rentre les pans dans mon pantalon, m’assieds sur le lit, attrape le premier volume de la pile.
    Ce sont les œuvres complètes de Shakespeare. Dessous, il y a une anthologie des poèmes de Wordsworth, une Bible, et le Théâtre d’Oscar Wilde. Quelques BD sont cachées sous la couverture du Shakespeare. Je les reconnais aussitôt. Ce sont des BD pornographiques.
    J’en ouvre une. Une Olive schématiquement dessinée est étendue sur un lit, cuisses écartées, nue mais chaussée. Elle se caresse. Au-dessus de sa tête, Popeye apparaît dans une bulle, avec une érection qui lui arrive jusqu’au menton. Wimpy, qui a un membre tout aussi imposant, regarde par la fenêtre.
    — Qu’est-ce que tu fous ?
    Je lâche l’illustré, puis me penche vivement pour le ramasser. » Page 80
  • « Il parcourt du regard ma chemise, mes joues rasées de frais. Il flanque l’illustré sur son lit. »  Page 80
  • « — Il a dit aussi que tu pouvais fouiller dans mes affaires ?
    — Euh… non.
    Il rassemble ses livres et les remet sur la caisse. »  Page 81
  • « — Fous le camp !
    Il me jette une autre bouteille.
    Je pivote sur moi-même, lâchant mes hardes pour protéger ma tête. J’entends une fermeture Éclair coulisser, et une seconde plus tard les œuvres complètes de Shakespeare s’écrasent contre le mur. »  Page 94
  • « Il plie en deux son oreiller, s’allonge, attrape un livre sur la pile. Queenie se couche à ses pieds, et me surveille. »  Page 135
  • « Kinko – Walter – me réveille quelques heures plus tard.
    — Hé, la Belle au bois dormant ! dit-il en me secouant. On a hissé le drapeau… »  Page 145
  • « — Tiens ! dit-il en me lançant un illustré porno, qui glisse par terre jusqu’à mes pieds. C’est pas Marlène, mais c’est mieux que rien.   
    Une fois tranquille, je le ramasse et le feuillette ; mais, en dépit des caricatures explicites, je n’arrive pas à me passionner pour les ébats du Grand Producteur de Cinéma et de la starlette maigrichonne aux traits chevalins. »  Page 158
  • « C’est la fin d’une longue journée, dans une ville quelconque – vues d’une voie de garage, elles se ressemblent toutes – et l’Escadron Volant se prépare à partir. Je me repose sur mon sac de couchage, à lire Othello pendant que Walter lit du Wordsworth. Queenie est couchée en boule contre lui.
    Elle relève la tête et grogne. Nous nous redressons brusquement, Walter et moi.
    La large tête chauve d’Earl se dessine dans notre champ de vision.
    — Doc ! dit-il en me regardant. Hé, Doc !
    — Salut, Earl. Qu’est-ce qu’il y a ?
    — J’ai besoin de toi.
    — Bon, quel est le problème ? dis-je en reposant mon bouquin. »  Page 164
  • « — Walter, il faut que je te parle, dis-je en faisant irruption dans notre chambrette.
    Queenie redresse la tête, constate que c’est moi et la remet sur ses pattes.
    Walter repose son bouquin. »  Page 173
  • « — Merde…, dis-je.
    Je me frappe le front du plat de la main. Une fois. Deux fois. Trois fois.
    — Hé, arrête ! dit Walter en se redressant, et il ferme son livre. Je suis sérieux. Que ferait-on de lui ? »  Page 174
  • « Dorénavant, Walter lit Shakespeare, tandis que Camel se soûle et devient de plus en plus grognon et insupportable. »  Page 206
  • « — T’as du verre dans les cheveux… Bouge pas.
    Ses doigts palpent mon cuir chevelu, soulèvent et séparent mes cheveux.
    — Et pourquoi est-il devenu fou ? dit-il en déposant des morceaux de verre sur le livre le plus proche. »  Page 223
  • « Lorsque je reprends connaissance, Camel ronfle, affalé sur le lit de camp, tandis que Walter est assis sur la couverture de paddock, dans le coin, la lampe près de lui et un livre sur les genoux. »  Page 224
  • « Je m’effondre sur place, submergé par la peine et les remords. Je jette un livre contre le mur. Je boxe les planches. Je lève le poing contre Dieu et quand, enfin, je m’abandonne à des pleurs convulsifs, Queenie sort de sa cachette et se glisse sur mes genoux. »  Page 263
3,5 étoiles, E, G

Les enfants de la terre, tome 4 : Le grand voyage

Les enfants de la terre, tome 4 : Le grand voyage de Jean M. Auel

Éditions France Loisirs, 2003, 1020 pages

Quatrième tome de la saga « Les enfants de la terre » écrit par Jean M. Auel et publié initialement en 1990 sous le titre « Earth’s Children, Book 4 – The Plains of Passage ».

Ayla et Jondalar accompagné de leurs chevaux et de Loup font le Grand Voyage vers la terre natale de Jondalar. Un itinéraire long de plusieurs milliers de kilomètres et de presqu’un an de marche. Au cours de ce périple, ils évolueront dans un paysage changeant tant aux niveaux de la faune que de la flore. Cette variation d’environnement apportera son lot d’obstacles pour le couple et pour leurs animaux apprivoisés. Sur leur trajet, ils rencontreront aussi plusieurs peuples. Ils profiteront pour faire un arrêt au camp des Sharamudoï qui avaient hébergé Jondalar et son frère Thonolan lors de leur voyage initiatique vers l’est. Malheureusement pour le couple, tous les tribus rencontrées ne seront pas aussi accueillantes que ce peuple ami. Les nombreuses journées de chevauché seront pour Ayla des moments de réflexion sur son passé et d’anticipation sur l’accueil que lui fera la famille de Jondalar. Comment sera-t-elle accueilli par les Zelandonii, le camp d’origine de Jondalar ? Sera-t-elle repoussée dû à sa différence ? Survivront-ils à ce voyage ?

Une saga qui semble s’essouffler avec ce quatrième tome. Dans cet ouvrage, le lecteur a droit à une description exhaustive du voyage, de la faune et de la flore. Les rencontres avec les différents peuples sont les éléments les plus intéressants de l’histoire, malheureusement elles sont en général trop courtes, trop peu nombreuses et noyées dans les descriptions des paysages. À la lecture on constate encore une fois la grande connaissance de l’auteur sur cette période de l’histoire de l’humanité. Elle est très bien documentée et nous y transporte de façon sublime bien qu’elle aurait gagné à alléger le texte. Les personnages d’Ayla et de Jondalar finissent par acquérir une certaine maturité émotionnelle lors du voyage. Ici plus de lamentations sur leur relation tel que le lecteur l’a vécu dans le troisième tome. Cependant, ils manquent encore de réalisme surtout au niveau psychologique. Il est impensable qu’ils n’aient aucune conception de la méchanceté et qu’ils soient décontenancé devant la démonstration de celle-ci. Un élément négatif du texte est que les scènes de sexe sont trop nombreuses et elles manquent généralement de crédibilité. Cette lecture offre tout de même de courts moments d’évasion. L’histoire est captivante lorsqu’il s’agit de découvrir l’évolution des personnages ainsi que les mœurs de nouvelles tribus. Malheureusement les trop longues descriptions alourdissent le texte qui aurait gagné en dynamisme s’il avait été condensé de plusieurs pages. L’histoire devient sans surprise et répétitive. Le suspense et l’intrigue ne sont pas au rendez-vous. Espérons que les prochains tomes seront plus passionnants.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 3 novembre 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Ayla était intriguée par la passion de Losaduna pour les contes, légendes et mythes, pour le monde des esprits – tout ce qu’elle n’avait pas le droit de connaître lorsqu’elle vivait parmi le Clan -, et elle en vint à admirer l’étendue de son savoir. »  Page 810
4 étoiles, F, Q

La quête d’Ewilan, tome 2 : Les frontières de glace

La quête d’Ewilan, tome 2 : Les frontières de glace de Pierre Bottero

Éditions Rageot (Poche), 2006, 228 pages

Deuxième tome de la trilogie « La quête d’Ewilan » écrit par Pierre Bottero et publié initialement en 2003.

Camille ou Ewilan, tel qu’on l’appel en Gwendalavir, accompagné par son fidèle ami Salim poursuit sa quête afin de sauver le royaume avec ses pouvoirs de dessinatrice. Son premier objectif est de retrouver et libérer les Sentinelles qui ont été figés par les Ts’liches. Pour ce faire, ils sont accompagnés de leurs nouveaux amis rencontrés dans ce monde étrange. Une route de plusieurs semaines qui leur fait traverser des paysages majestueux et féeriques. Ce périple à travers le pays ne sera pas de tout repos, il sera rempli de dangers et de combats. Ils devront confronter des goules, des Raïs, des ogres et des mercenaires du Chaos, mais ils découvriront aussi un peuple allié, les Faëls. Ces combats vont forcément resserrer les liens qui unissent les membres de cette petite troupe hétéroclite. Au cours du voyage Salim se lira d’amitié avec Ellena, une marchombre aux pouvoirs fascinants, tandis qu’Ewilan apprendra à mieux utiliser son Don. Mais, seront-ils assez fort et en nombre suffisant pour survivre à tous les combats et réussir à libérer les Sentinelles ?

Un deuxième tome plus dynamique que le premier. Dans cet opus l’action se déroule exclusivement en Gwendalavir, ce qui permet de découvrir en détaille ce monde imaginaire. L’action est beaucoup plus présente ce qui rend le texte très dynamique. Il faut garder en tête lors de la lecture que ce roman est catégorisé « jeunesse », donc il va sans dire que pour un lecteur adulte l’ensemble est très prévisible. Cependant, le style d’écriture de Bottero rachète le tout. Il utilise un style très simple et fluide et il ajoute une belle touche d’humour avec la relation de Salim et Bjorn. L’auteur a su créer un monde magique et merveilleux avec de belles descriptions et des créatures toutes plus incroyables les unes que les autres. Dans ce tome, certains personnages gagnent en profondeur, surtout celui de Camille. Elle devient plus mature dû aux événements qu’ils doivent affronter mais elle garde néanmoins son tempérament sanguin. Contrairement au premier tome, le personnage d’Ellana est beaucoup plus présent, au grand plaisir du lecteur. Tous les personnages de la petite troupe sont très attachants et sympathique et on les voit évoluer et tisser les liens entre eux. Pierre Bottero nous emmène dans son monde, avec ses personnages et c’est magique. Bien qu’il y ait quelques imperfections dans la construction de cette histoire, ce deuxième tome est une incursion magistrale dans l’imaginaire de Bottero. Une lecture que je conseille à tous les adolescents mais aussi aux adultes qui sont féru de fantastique et de mondes imaginaires.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 20 septembre 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Le bureau du supérieur d’Ondiane se trouvait dans la tour ouest et trois de ses fenêtres s’ouvraient sur la vallée. La pièce était de belle taille, les murs couverts de rayonnages de livres et un imposant bureau sombre en occupait le centre. »  Page 12
  • « Enjôleuse d’Hulm : Plante Carnivore aux larges feuilles vernissées. L’enjôleuse émet un chant qui attire irrésistiblement les insectes, lui permettant ainsi de les capturer avec ses vrilles préhensiles.
    Encyclopédie du Savoir et du Pouvoir »  Page 22
  • « — Je vais vous raconter une histoire, reprit maître Carboist. Un simple conte sorti de mon imagination. Un pays, un Empire à vrai dire, était menacé par de redoutables adversaires. Les seules personnes qui auraient pu le sauver, appelons-les les Gardiennes, étaient retenues prisonnières dans un endroit inconnu. Tout espoir semblait perdu lorsqu’une jeune fille apparut. Elle avait les mêmes yeux violets que sa mère et, comme elle, un immense pouvoir. Le maître d’armes de l’Empereur, aidé par un vieil ami au caractère plein de piquant, projeta de conduire la jeune fille jusqu’aux Gardiennes pour les délivrer et, avec elles, combattre et vaincre les méchants, appelons-les les Ts’liches… »  Pages 27 et 28
  • « — Vous nous faites marcher, pas vrai ? questionna Salim d’un air dubitatif. Les ogres n’existent que dans les contes ! »  Page 36
  • « — Espèce de mollusque décérébré, cracha-t-elle. Tu n’as rien trouvé de plus bête que de jouer à Spiderman et manquer te casser le cou ? »  Page 92
  • « — Et Edwin ? 
    — Laissons-le mariner un peu dans son jus. Ça ne doit pas lui arriver souvent. En attendant, nous avons la possibilité de nous retrouver et de découvrir une ville de conte de fées. Ça ne te plaît pas ? »  Pages 124 et 125
  • « — J’ai de sérieuses raisons de croire qu’il nous faut connaître l’identité de ce Gardien, poursuivit l’analyste sans tenir compte de l’interruption. 
    — Mais pourquoi donc, bon sang ? s’exclama Bjorn. 
    — Pour l’affronter avec des chances raisonnables de succès. Des histoires, des légendes font référence à lui. Il faut que je me les procure et que je les étudie. Seule la bibliothèque du palais m’offre cette possibilité. 
    Salim se demanda si maître Duom avait encore toute sa tête pour perdre trois jours à lire des contes de fées, mais comme personne ne se manifestait, il préféra pour une fois se taire. »  Page 138
  • « Tant qu’ils le purent, Camille et Salim se retournèrent pour dévorer Al-Jeit des yeux. La capitale s’était gravée de manière indélébile dans leurs mémoires, mais ils ne pouvaient s’empêcher de la contempler, encore et encore. 
    — Regarde où tu vas, bonhomme ! bougonna maître Duom. 
    L’analyste, complètement remis, avait emporté une dizaine de gros livres qu’il compulsait avec l’efficacité qu’octroie une longue habitude. C’étaient de lourds grimoires reliés de cuir, aux pages jaunies, couvertes d’une écriture cunéiforme incompréhensible. Des ouvrages qui n’auraient pas dépareillé la bibliothèque d’un magicien ou d’un thaumaturge. Maître Duom, suite à un cahot plus marqué que les autres, venait de refermer celui qu’il parcourait et foudroyait Salim du regard. »  Page 151
  • « — Un fil d’Hulm ! s’était extasiée Ellana. On ne s’est pas moqué de toi, il ne doit pas en exister plus de cinq au monde. 
    La jeune marchombre lui avait expliqué que la corde était censée être l’œuvre de Merwyn en personne. On la mentionnait dans de multiples histoires et elle était dotée de nombreux pouvoirs. L’un des plus intéressants, outre sa quasi-indestructibilité, était sa faculté de prendre la longueur souhaitée par son propriétaire. Salim s’était promis de l’essayer dès que possible »  Page 153
  • « Le matin du cinquième jour, maître Duom surprit ses compagnons en rejetant d’un geste brusque le livre qu’il consultait. 
    — C’est incompréhensible ! jura-t-il. Si le quart de la moitié de ce que raconte ce bouquin est à peu près exact, l’entité qui garde les Figés est grosse comme une montagne, tout en étant légère comme un oiseau. Elle est d’eau, vit de feu, habite l’air et parle à la terre. Je suis incapable de découvrir la moindre logique là-dedans, je crains qu’il nous faille improviser lorsque nous rencontrerons le Gardien ! 
    — Peu importe, le rassura Camille. Si ce que vous avez lu est faux, tant mieux. Si c’est vrai, nous aurons la chance de rencontrer un pareil phénomène. »  Page 172
  • « L’âme des marchombres réside tout entière dans leur poésie… qu’ils sont les seuls à réellement comprendre. 
    Maître Carboist, Mémoires du septième cercle »  Page 188
  • « — Moi, quand j’aurai un cheval, lui annonça Salim, je l’appellerai Jambon-Beurre.  Camille s’arrêta et le dévisagea, gentiment moqueuse. 
    — Je t’ai connu plus poète… 
    Le garçon s’empourpra au souvenir de sa déclaration d’amour, avant de bredouiller une vague et incompréhensible explication, qui tira un sourire attendri à Camille. »  Page 193
  • « Ewilan, lorsqu’elle a dessiné le sabre d’Edwin, a eu la bonne idée de le lui placer entre les mains et non de le ficher dans un rocher jusqu’à la garde. C’est peut-être moins romantique, mais sacrément plus pratique ! 
    Auteur inconnu »  Page 215
4,5 étoiles, A, V

L’Assassin royal – Premier cycle, tome 05 – La voie magique

L’Assassin royal – Premier cycle, tome 05 – La voie magique de Robin Hobb

Éditions Baam!, 2009, 344 pages

Cinquième tome en français du premier cycle de « L’assassin Royal » de Robin Hobb. Il correspond au deuxième tiers de « Assassin’s Quest » paru initialement en 1997.

Fitz doit mettre temporairement de côté son projet de vengeance contre Royal, qui a usurpé le trône du roi en son absence. Lors d’une confrontation, son oncle Vérité a dû l’aider par le biais de sa grande capacité à « artiser ». Il lui a alors ordonné de le rejoindre. L’appel est plus fort que tout. Fitz part donc vers le Royaume des montagnes où il espère dans un premier temps y retrouver son ami le Fou et Kettrichen, la femme de Vérité. Il veut par la suite poursuivre vers le dernier lieu où a été aperçu Vérité dans sa quête des Anciens. Mais cette route vers les montagnes ne sera pas une partie de plaisir pour Fitz car les troupes de Royal sont à sa recherche. De plus, il devra faire le trajet périlleux vers les montages alors que les chemins sont à la veille d’être fermés pour l’hiver. En cours de route, il sera reconnu par deux femmes : Astérie, femme ménestrel, qui veut devenir célèbre en narrant les aventures du Bâtard au Vif et Caudron, une vieille femme mystérieuse qui en sait beaucoup sur le Vif et sur l’Art. Elles feront le chemin avec lui mais seront-elles pour Fitz un aide ou une nuisance dans son cheminement pour retrouver Vérité?

Un tome de transition un peu plus lent que les précédents. Dans ce tome, l’auteur présente avec brio et un grand réalisme le pèlerinage de Fitz sur les chemins des montages avec les difficultés du froid et de la neige. En tant que lecteur, on souffre avec lui. Ce rude voyage est loin d’être monotone car on y retrouve plusieurs rebondissements, de nouvelles connaissances sur les Anciens, l’Art et le Vif et surtout beaucoup d’émotions. Robin Hobb a conservé dans ce cinquième tome son style soigné et fluide qui tient le lecteur en haleine. Elle a aussi su inclure dans son histoire un grand dynamisme. Ce qui est intéressant dans ce tome c’est qu’il y a deux nouveaux protagonistes : Astérie et Caudron. Ces deux personnages sont très bien construits, attachants et énigmatiques à la fois. Bien que quelques longueurs ponctuent ici et là le texte, l’ensemble reste cependant très bon. L’impact d’une coupure du tome original en trois parties et que celui-ci soit le deuxième explique peut-être ces petites longueurs. En espérant que la conclusion fasse honneur à la saga et qu’elle soit aussi passionnante.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 17 août 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Astérie se laissa aller contre le dossier de sa chaise. « Mais elle en a fait un si beau conte que j’en avais les larmes aux yeux. Elle a montré au sorcier d’Art la cicatrice que votre coup de griffe lui avait laissée sur la joue, en jurant qu’elle n’a dû son salut qu’à la mort-au-loup qui poussait là où vous vous trouviez.
    — J’ai l’impression que c’est Tassin que vous devriez suivre si vous cherchez une chanson, marmonnai-je, révolté.
    — Ah, mais la fable que je leur ai servie était encore meilleure », fît-elle, puis elle s’interrompit en indiquant de la tête le garçon qui s’approchait. »  Page 28
  • « Pour les contrebandiers, elle chanta une vieille ballade sur Heft le voleur de grand chemin, sans doute de tous les brigands de Cerf celui qui avait eu le plus de panache ; même Nik sourit pendant la chanson, tandis qu’Astérie ne cessait de lui lancer de petites oeillades ; à l’intention des pèlerins, elle chanta un poème qui parlait d’une route qui ramenait les gens chez eux en suivant les méandres d’un fleuve, et elle termina par une berceuse pour les trois enfants du voyage ; mais déjà bon nombre de spectateurs s’étaient allongés sur leurs couvertures. »  Page 66
  • « Dans nombre de légendes et contes d’autrefois qui parlent du Vif, on affirme qu’un usager du Vif finit par acquérir de multiples traits de son animal de lien ; certaines histoires parmi les plus effrayantes soutiennent même qu’un tel individu devient capable, avec le temps, de prendre l’aspect de l’animal en question. »  Page 77
  • « « Savez-vous ce que je transporte dans cette carriole, Tom ? Des livres ; des manuscrits et des rouleaux de parchemins que j’amasse depuis des années ; je me les suis procurés dans de nombreux pays, j’ai appris bien des langues et bien des alphabets, et dans beaucoup de régions j’ai trouvé mention à d’innombrables reprises des Prophètes blancs. Ils apparaissent aux moments critiques de l’Histoire et ils la façonnent ; certains disent qu’ils viennent mettre l’Histoire sur la voie qui doit être la sienne. »  Page 80
  • « « Je crois que l’heure est venue pour l’apparition d’un de ces prophètes ; et mes lectures me conduisent à penser que le Prophète blanc de notre génération se lèvera dans les Montagnes. »  Page 81
  • « Je trouvai Caudron en train d’étudier un manuscrit à la lumière du feu sans prêter la moindre attention à ceux qui essayaient de cuisiner. « Que lisez-vous ? lui demandai-je.
    — Les textes de Cabal le blanc, un prophète de l’époque kimoalienne. » Je haussai les sourcils : tout cela ne m’évoquait rien.
    « Grâce à ses conseils, un traité a été signé qui mettait fin à un siècle de guerre et qui a permis à trois peuples de n’en faire plus qu’un ; le savoir a été partagé, de nombreuses plantes comestibles qui ne poussaient que dans les vallées méridionales du Kimoala sont devenues d’usage courant, tel le gingembre ou l’avoine de kim.
    — Et c’est un seul homme qui a fait tout ça ?
    — Un seul, oui. Ou deux, peut-être, si l’on compte le général qu’il a convaincu de vaincre sans détruire. Tenez, il parle de lui ici : « DarAles fut le catalyseur de son temps, l’homme qui changea les coeurs et les existences. Il vint, non pour être lui-même un héros, mais pour susciter le héros chez les autres ; il vint, non pour accomplir des prophéties, mais pour ouvrir la porte à de nouveaux avenirs. Telle est toujours la tâche du catalyseur. » Plus haut, il écrit que chacun d’entre nous peut être le catalyseur de son temps. Qu’en pensez-vous, Tom ?
    — Que je préfère être berger », répondis-je avec une sincérité non feinte. »  Page 99
  • « — Je refuse de me moquer d’elle, répondit gravement Jofron. Elle a fait un long voyage pour vous voir et elle y a tout perdu sauf la vie. Venez, saint homme, elle attend dehors. Ne voulez-vous pas lui parler, rien qu’un instant ?
    — Saint homme, répéta le fou d’un ton railleur. Vous lisez trop de vieux manuscrits, et elle aussi. Non, Jofron. » »  Page 185
  • « Le fou m’essuya le menton et s’assit par terre près de mon lit, puis s’y accouda ; il orienta son parchemin vers la lumière et reprit sa lecture. »  Page 196
  • « Le fou se remit à lire. « J’en ai assez de rester sur le ventre, dis-je.
    Tu peux toujours te retourner sur le dos », répondit le fou pour le plaisir de me faire grimacer. Puis : « Tu veux que je t’aide à te mettre sur le côté ?
     — Non. J’ai encore plus mal.
    — Préviens-moi si tu changes d’avis. » Il reporta son regard sur le manuscrit.
    « Umbre n’est pas revenu me voir. »
    Il soupira et posa son parchemin. »  Page 197
  • « « Ah, les secrets ! fit-il en soupirant. Un jour, j’écrirai un long traité philosophique sur le pouvoir des secrets, qu’on les garde ou qu’on les révèle. »  Page 198
  • « Caudron venait souvent me voir et me rendait à moitié fou en m’entretenant des manuscrits au sujet du Prophète blanc ; ses connaissances sur eux étaient grandes et ils faisaient trop fréquemment à mon goût référence à un Catalyseur. »  Page 210
  • « Umbre continua de me regarder sans répondre, mais, de son coin de l’âtre où elle se balançait, Caudron dit d’un ton empreint d’une satisfaction béate : « Les Ecrits blancs l’annoncent : « Il aura soif du sang de son propre sang et sa soif jamais ne sera étanchée. Le Catalyseur désirera en vain foyer et enfants, car ses enfants seront ceux d’un autre et celui d’un autre le sien… » 
    — Nul ne peut me forcer à réaliser ces prophéties ! braillai-je. Qui les a écrites, d’abord ? »
    Caudron se balança sans rien dire, et c’est le fou qui répondit, d’un ton mesuré, sans lever les yeux de son ouvrage. « C’est moi, dans mon enfance, à l’époque de mes rêves ; je ne te connaissais pas sauf dans mes songes. »  Page 218
  • « Je m’y assis, puis : « Vous étiez au courant. Vous étiez au courant depuis le début.
    — Au courant de quoi ? me demanda-t-il d’un ton las.
    — De toutes ces histoires de Catalyseur et de Prophète blanc. »
    Il poussa un soupir. « Je ne sais rien de tout cela. Mais c’est vrai, je n’ignorais pas qu’il existait des textes à ce sujet ; n’oublie pas que la situation des Six-Duchés-était beaucoup plus calme avant que ton père abdique ; pendant de longues années, après m’être retiré dans ma tour, je suis resté souvent plusieurs mois sans avoir à me mettre au service de mon roi, et j’avais amplement le temps de lire et de multiples sources pour me procurer des manuscrits. C’est ainsi que je suis tombé sur des récits et des documents venus de l’étranger qui traitaient d’un Catalyseur et d’un Prophète blanc. » Sa voix s’adoucit, comme s’il ne tenait plus compte de la colère qui sous-tendait ma question. « C’est seulement après que le fou est entré à Castelcerf et que j’ai découvert, par des moyens discrets, qu’il s’intéressait fort à ces textes que ma curiosité a été piquée. Toi-même, tu m’as dit une fois qu’il t’avait appelé « catalyseur » ; j’ai donc commencé à me poser des questions… Mais, à la vérité, je n’accorde que peu de foi aux prophéties en général. » »  Page 219
  • « — Qui est Caudron ? répétai-je, surpris.
    — Ça, je viens de le dire, il me semble.
    — Caudron est… » L’étrangeté d’en savoir si peu sur une personne avec qui j’avais si longtemps voyagé me frappa soudain. « Elle est née en Cerf, je crois, puis elle a bourlingué, étudié des manuscrits et des prophéties, et elle est rentrée pour chercher le Prophète blanc. » »  Page 231
  • « Sur ces territoires, nous ne disposons que des fables habituelles qu’engendrent les pays lointains : dragons et géants, anciennes cités en ruines, licornes farouches, trésors et cartes secrètes, rues empoussiérées pavées d’or, vallées où règne un éternel printemps et où l’eau sourd en fumant des entrailles de la terre, sorciers menaçants enfermés par un sortilège dans des cavernes incrustées de diamants et esprits malfaisants emprisonnés de toute éternité dans la pierre. »  Page 243
  • « « Récite-nous quelque chose, dans ce cas, intervint le fou. Ou bien chante. Fais ce qu’il faut pour te concentrer sur ce qui se passe ici. — Bonne idée », fit Astérie, et ce fut mon tour d’adresser un regard noir au fou, mais tous les yeux étaient désormais tournés vers moi. Je pris une inspiration et tâchai de trouver un poème à réciter. Tout le monde ou presque a une histoire préférée ou sait par coeur un bout de poésie –, mais la plus grande partie de l’instruction que j’avais reçue portait sur les plantes toxiques et autres domaines de l’art de l’assassinat. »  Page 300
  • « Kettricken resta silencieuse, presque morose, jusqu’au moment où le fou s’aperçut de son humeur mélancolique et se mit à évoquer Castelcerf avant qu’elle y vînt ; je tendis l’oreille et me trouvai pris dans les souvenirs de l’époque où les Pirates rouges n’étaient encore qu’un conte et où ma vie était, sinon heureuse, du moins sans risque ; peu à peu, la conversation porta sur les divers ménestrels, célèbres ou peu connus, qui avaient joué à Castelcerf, et Astérie harcela le fou de questions à leur sujet. »  Page 303
  • « J’essayai de concevoir un moyen de ne pas révéler la vérité, puis je rejetai violemment cette solution ; carrant les épaules comme si je rendais compte à Vérité en personne, je parlai d’une voix nette : « Nous sommes liés par le Vif ; ce que j’entends, ce que je comprends, il le comprend comme moi ; ce qui l’intéresse, il l’apprend. Je ne prétends pas qu’il saurait lire un manuscrit ni se rappeler une chanson mais, si une chose l’intrigue, il y pense à sa façon – celle d’un loup, la plupart du temps, mais parfois à la façon dont n’importe quel homme s’y… » J’avais du mal à énoncer clairement ce que je ne concevais pas bien moi-même. »  Pages 305 et 306
  • « « Ce n’est pourtant pas compliqué, petit prince. Qui est cette femme qui en sait si long sur ce qui te tourmente, qui tire soudain d’une poche un jeu dont je n’ai trouvé mention qu’une seule fois dans un très vieux manuscrit, qui chante Six Sages s’en sont venus à Jhaampe en y ajoutant deux couplets que je n’ai jamais entendus ? Qui, ô lumière de ma vie, est Caudron et pourquoi une femme aussi antique a-t-elle choisi de passer ses derniers jours à courir les montagnes en notre compagnie ? »  Page 308
  • « — Eh bien, que peut-on supposer sur quelqu’un qui surveille aussi étroitement sa langue ? Qui semble avoir quelques connaissances sur l’Art ? Et sur les anciens jeux de Cerf et la poésie d’autrefois ? Quel âge lui donnes-tu ? » »  Page 308
  • « Une fois la yourte installée, Kettricken se mit à regarder la route, au-dessus de nous, les sourcils froncés, puis elle sortit sa carte ; elle l’examinait à la lumière déclinante du jour quand je lui demandai ce qui n’allait pas.
    Elle tapota le manuscrit du bout de sa moufle, puis indiqua d’un mouvement du bras la pente au pied de laquelle nous nous trouvions. »  Page 314
  •  
5 étoiles, R

Rien ne s’oppose à la nuit

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Éditions Le livre de poche, 2013, 400 pages

Roman de Delphine de Vigan paru initialement en 2011.

Un matin de janvier, Delphine de Vigan découvre le corps sans vie de sa mère, Lucile. Tout semble indiquer qu’elle se soit suicidée il y a quelques jours. Mais, pourquoi s’est-elle donné la mort ? Cette question hante Delphine pendant plusieurs semaines. Pour y répondre, elle doit découvrir qui était sa mère. Elle mène alors une véritable investigation : fouille d’archives et entretiens avec les personnes de l’entourage de sa mère. Un exercice pénible pour elle mais aussi pour tous les membres de la famille et les amis. Elle constate que pour certaines personnes, il n’est pas toujours bon de déterrer le passé. À la lumière des confidences qu’elle a pu recueillir et des documents récupérés, elle reconstituera le parcours de vie de Lucile et le cheminement qu’elle a fait pour en arriver à mettre fin à ses jours. Pour atteindre son but, Delphine devra aussi surmonter ses propres angoisses et ses craintes. Elle va essayer de comprendre cette belle femme émancipée, de ressentir sa douleur et sa détresse car Lucile souffrait de bipolarité, une maladie qui a été diagnostiquée que tardivement. Cet exercice aidera aussi l’auteur à mieux comprendre sa propre histoire.

Magnifique texte à mi-chemin entre le roman et l’autobiographie. Delphine de Vigan par ce beau roman nous fait découvrir sa mère, mais aussi les difficultés de l’écrivain face à la rédaction d’une biographie qui invariablement mettra à nu des secrets de famille. C’est une histoire saisissante et criante de vérité avec une grande part d’ombre. Elle a su fait un hommage bouleversant à sa mère qui est ponctué de reproches mais aussi d’amour. C’est magnifiquement bien écrit. On sent que cet exercice d’écriture a été une forme de thérapie pour l’auteur afin de faire son deuil. Son ton intimiste permet au lecteur de sentir ses angoisses, ses rancœurs et ses peines entant que fille mais aussi en tant qu’auteur. Les personnages centraux sont incontestablement Lucile et Delphine, mais les membres de cette grande famille y sont présents. Tous ces personnages sont décrits de façon attachante mais surtout de façon très respectueuse. Un roman touchant et bouleversant, où alternent tendresse, drôlerie, souffrance, maladie et mort comme dans la majorité des familles. Une formidable lecture dont on ne sort pas indemne.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 26 juillet 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Quatre ou cinq semaines plus tard, dans un état d’hébétude d’une rare opacité, je recevais le prix des Libraires pour un roman dont l’un des personnages était une mère murée et retirée de tout qui, après des années de silence, retrouvait l’usage des mots. À la mienne j’avais donné le livre avant sa parution, fière sans doute d’être venue à bout d’un nouveau roman, consciente cependant, même à travers la fiction, d’agiter le couteau dans la plaie. »  Pages 13 et 14
  • « Dans les mois qui ont suivi j’ai écrit un autre livre sur lequel je prenais des notes depuis plusieurs mois. »  Page 15
  • « J’ai écrit chaque jour, et je suis seule à savoir combien ce livre qui n’a rien à voir avec ma mère est empreint pourtant de sa mort et de l’humeur dans laquelle elle m’a laissée. Et puis le livre a paru, sans ma mère pour confier à mon répondeur les messages les plus comiques qui fussent au sujet de mes prestations télévisées. »  Page 15
  • « Le lendemain je leur ai annoncé la mort de leur grand-mère, je crois que j’ai dit quelque chose comme « Grand-mère est morte » et, en réponse aux questions qu’ils me posaient : « Elle a choisi de s’endormir » (pourtant j’ai lu Françoise Dolto). »  Page 16
  • « Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance, le plus longtemps possible, dressant la liste des innombrables auteurs qui avaient écrit sur la leur, des plus anciens aux plus récents, histoire de me prouver combien le terrain était miné et le sujet galvaudé, j’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de débuts de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier. »  Pages 16 et 17
  • « J’ai pensé que ma mère avait dégusté une poule au pot avec Claude Monet et Emmanuel Kant, lors d’une même soirée dans une banlieue lointaine dont elle était rentrée par le RER, et s’était vue privée de chéquier pendant des années pour avoir distribué son argent dans la rue. »  Page 18
  • « Je ne sais plus à quel moment j’ai capitulé, peut-être le jour où j’ai compris combien l’écriture, mon écriture, était liée à elle, à ses fictions, ces moments de délire où la vie lui était devenue si lourde qu’il lui avait fallu s’en échapper, où sa douleur n’avait pu s’exprimer que par la fable. »  Page 18
  • « Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma mère. »  Page 18
  • « Aurait-il un sac, une valise, ou bien un baluchon accroché au bout d’un bâton, comme dans les contes d’Andersen ? »  Page 36
  • « C’était un enfant martyr. Le mot avait circulé dans la fratrie aux heures de la nuit, martyr comme Jésus-Christ, martyr comme Oliver Twist, martyr comme saint Étienne, saint Laurent et saint Paul. »  Page 36
  • « D’ailleurs il n’arborait ni plâtre, ni pansements, ni béquille, ne boitait pas, ne saignait pas du nez. Et s’il n’était qu’un imposteur ? Un voyou que l’on croisait dans les livres ou le long des chemins de campagne, la mine grise et maculée de terre, qui cherchait refuge dans les familles pour mieux les déposséder de leurs biens ? »  Page 37
  • « Pourtant l’obsession était là, continuait de me réveiller la nuit, comme chaque fois que je commence un livre, de telle sorte que mentalement, pendant plusieurs mois, j’écris tout le temps, sous la douche, dans le métro, dans la rue, j’avais déjà vécu cela, cet état d’occupation. Mais pour la première fois, au moment de noter ou de taper sur le clavier, il n’y avait rien d’autre qu’une immense fatigue ou un incommensurable découragement. »  Page 39
  • « Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. Quoi que j’écrive, je serais dans la fable. »  Page 42
  • « Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. »  Page 44
  • « Il fallait être gentil avec lui, l’aider à faire ses devoirs, lui montrer comment nouer ses lacets, se tenir à table, et lui apprendre les prières de la messe. Il fallait lui prêter les jouets et les livres, lui parler gentiment. »  Page 50
  • « Le jour venu, Liane et Georges accompagnèrent leurs baisers de recommandations personnalisées. À Barthélémy, il fut demandé d’obéir à sa sœur et de ne franchir aucune fenêtre. À Lucile, on suggéra de quitter ses livres et de participer aux tâches ménagères, aux petits d’être sages et de jouer sans bruit. »  Pages 66 et 67
  • « Lucile ferma les yeux pour se libérer de l’escalade catastrophique dans laquelle son imagination se laissait entraîner. Et s’ils restaient seuls, tous les sept, comme le petit Poucet, abandonné en pleine forêt avec ses frères et sœurs ? »  Page 67
  • « Lisbeth racontait sa journée, ses amis, ses professeurs, tandis que Lucile ne racontait rien mais consentait parfois à montrer à sa sœur les lettres d’amour qu’elle recevait, la dernière émanant d’une jeune fille de sa classe, dont la tenue littéraire et le style poétique avaient retenu son attention. »  Page 71
  • « À la librairie de la rue de Maubeuge, Lucile passait des heures devant le rayon destiné aux petites filles. Elle finissait par choisir un livre qu’elle glissait sous son bras, refermait son manteau, saluait la dame avec un large sourire après lui avoir déclaré qu’hélas, rien ne la tentait. Des années plus tard, Lucile comprendrait que cette femme au regard tendre avait été la complice silencieuse de son initiation à la lecture. »  Pages 73 et 74
  • « Un après-midi, le docteur Baramian, que le bruit n’avait pas encore chassé, avait invité Lucile et Lisbeth dans son cabinet pour leur montrer son magnétophone. Elles ignoraient l’une et l’autre qu’un tel engin existât. Devant le micro, le docteur Baramian leur avait fait réciter une poésie au milieu de laquelle elles s’étaient trompées. L’espace de quelques secondes, elles avaient bafouillé, cherchant à reprendre en chœur le même vers, avaient fini par s’accorder. »  Page 74
  • « C’est ainsi en tout cas que j’ai interprété sa question, posée avec une certaine prudence : avais-je besoin d’écrire ça ? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille !
    Ainsi en avait-il toujours été de mes livres, qui au fond s’imposaient d’eux-mêmes, pour des raisons obscures qu’il m’est arrivé de découvrir longtemps après que le texte eut été terminé. »  Page 77
  • « Linge sale, torchons usagers et cahiers d’écolier jonchaient le sol, l’appartement était sens dessus dessous. »  Page 87
  • « Liane se désolait de voir sa fille si peu sportive : toujours la dernière à courir, à sauter dans l’eau, à accepter une partie de ping-pong. La dernière à se lever de son lit, tout simplement, comme si la vie entière était contenue dans les pages des livres, comme s’il suffisait de rester là, à l’abri, à contempler la vie de loin. »  Page 90
  • « La position de Georges pendant la guerre pouvait-elle entrer en compte dans la souffrance de Lucile ? L’hypothèse m’est venue parce que les cassettes manquaient (Lucile a toujours eu un sens de la disparition symbolique ainsi que de la mise en scène de messages codés, plus ou moins compréhensibles par autrui), mais aussi sous l’influence du livre L’Intranquille publié par Gérard Garouste. Lucile partage avec Garouste un certain nombre de points communs, à commencer par la maladie dont ils ont souffert tous les deux, longtemps appelée psychose maniaco-dépressive et qu’on appelle aujourd’hui bipolarité. La lecture de ce texte il y a quelques mois, au moment où je tournais, sans vouloir m’y résoudre, autour de l’idée d’écrire sur ma mère, m’a bouleversée. Dans ce livre, le peintre évoque la figure de son père, d’un antisémitisme viscéral et pathologique, lequel a fait fortune dans la spoliation des biens juifs. L’horreur trouble et la honte que son père inspire à Garouste ont largement participé de sa souffrance et semblent l’avoir longtemps hanté »  Pages 103 et 104
  • « Georges vit au-dessus de ses moyens, tandis que Liane tient les comptes avec application (j’ai pu voir chez Violette les cahiers d’écolier, retrouvés dans la maison de Pierremont, sur lesquels elle notait la moindre de ses dépenses), guette avec anxiété le préposé aux allocations familiales et appelle Marie-Noëlle lorsqu’elle doit acheter d’urgence une paire de souliers à l’un de ses enfants. »  Page 107
  • « Pour la première fois, Lucile disposait d’un territoire propre, auquel nul autre n’avait accès. Elle y installa son désordre, vêtements et livres dans un enchevêtrement qu’elle seule maîtrisait, et referma la porte derrière elle. »  Page 111
  • « Lucile était allongée, la tête appuyée sur une main, le corps décalé vers le bord du lit, au plus près de sa lampe de chevet dont la lumière jaune projetait un cercle aux contours nets sur les pages qu’elle tournait depuis plusieurs heures, inconsciente du temps et indifférente aux cris venus de l’escalier.
    Soudain, la voix de sa mère se fit plus aiguë.
    — Lucile, les invités sont arrivés !
    Lucile sursauta et laissa tomber le livre. »  Page 113
  • « Lucile tardait à répondre lorsque l’un des invités commenta dans un aparté feint : en tout cas, elle n’aurait pas de mal à trouver un mari ! Lucile ne releva pas, pas plus que Georges qui la taquina néanmoins sur l’état de sa chambre, dont il décrivait déjà avec force détails les tas de linge sale posés à même le sol, les empilements de paperasseries inutiles et de cahiers devenus inaccessibles, sans parler des zones desquelles personne ne pouvait approcher, où l’on découvrirait sans doute, si l’on osait s’y pencher, moult emballages de bonbons et une ou deux lectures féminines. »  Page 114
  • « Georges enchaîna par une diatribe sur l’évolution de l’enseignement en France, diatribe qu’il maîtrisait parfaitement pour l’avoir maintes fois répétée et à laquelle il apportait quelques variantes ou précisions en fonction de son auditoire. L’un des convives, un client de l’agence venu de Suède dans l’espoir de commercialiser des ustensiles de réfrigération, en profita pour se plaindre des difficultés de la langue de Descartes. »  Page 114
  • « Depuis longtemps, Georges avait décrété que Proust était un écrivain mineur, un pisseur de pages, un grouillot incontinent. Le style ? De la broderie bon marché pour vieilles filles presbytes. Autant prendre un somnifère. Georges provoquait le rire, on n’osait le contredire. Mais un jour, dans l’une de ces soirées au cours desquelles il ne renonçait jamais au premier rôle, Georges était tombé sur un spécialiste de Proust, capable de répondre à ses attaques et de défendre la prose de l’écrivain, dont il connaissait des pages entières par cœur. Lucile avait écouté la joute verbale qui s’était engagée entre les deux hommes, n’en avait pas perdu un mot. Ainsi, son père pouvait avoir tort et même se ridiculiser. Barthélémy, qui assistait comme elle à la discussion, avait pris le parti du contradicteur. Georges lui avait ordonné de se taire. Le lendemain, Lucile avait volé dans le porte-monnaie de Liane de quoi acheter le premier tome de La Recherche et l’avait enfoui au cœur de son fameux fouillis. »  Pages 116 et 117
  • « Le soir, après que Solange fut partie, Justine frappa à la porte de Milo, entra sans attendre de réponse. Milo était allongé sur son lit, plongé dans la lecture d’une revue illustrée. Justine s’assit à côté de lui. Milo lui adressa un sourire, puis reprit sa lecture. »  Page 127
  • « Au commencement, lorsque j’ai fini par accepter l’idée d’écrire ce livre, après une longue et silencieuse négociation avec moi-même, je pensais que je n’aurais aucun mal à y introduire de la fiction, ni aucun scrupule à combler les manques. »  Page 138
  • « Lors des entretiens que j’ai menés pour écrire ce livre, Lisbeth m’a raconté que, quelques semaines avant sa mort, elle avait surgi sans prévenir dans sa chambre pour récupérer une culotte qu’il lui avait volée, et l’avait surpris, un foulard enroulé autour du sexe, en train d’y planter des épingles. »  Page 141
  • « Georges ne supportait pas les cheveux de Barthélémy, ni cette façon que son fils avait maintenant de le contredire en public, ses manières de prince, ses invitations dans les rallyes, ses succès auprès de la gent féminine gloussante et caquetante, ses amis au regard vide qui se prétendaient épris de la littérature. »  Pages 145 et 146
  • « À l’heure où Lucile quitte sa famille, il me semble qu’il manque une dimension à cette composition étrange sur laquelle je travaille depuis maintenant plusieurs mois, qui deviendra peut-être un livre. Je me suis trompée de couleurs, de décor, j’ai tout mélangé, confondu le rouge et le noir et perdu le fil en route. Mais au fond rien de ce que j’aurais pu écrire ne m’eût satisfait davantage, rien ne m’eût semblé assez proche d’elle, d’eux. »  Page 155
  • « Lorsque j’ai obtenu les mots de passe qui m’ont permis de visionner ce film pour la première fois, il m’a fallu plusieurs jours pour le regarder. Je voulais être seule face à mon ordinateur. Ces images donnent à voir quelque chose que Lucile a perdu quelques années plus tard, que la vie a brisé en mille morceaux, comme dans les contes où les sorcières aux doigts crochus s’acharnent avec rage sur les princesses trop jolies. »  Pages 160 et 161
  • « Ma mère et mon père ont vécu presque sept années ensemble, pour l’essentiel dans un appartement de la rue Auguste-Lançon, dans une partie du 13e arrondissement que je connais mal. Je n’y suis jamais retournée. Lorsque j’ai commencé l’écriture de ce livre, à l’endroit de ces sept années, je pensais laisser dans la continuité une dizaine de pages blanches, numérotées comme les autres mais dépourvues de texte. »  Page 171
  • « Je ne peux pas écrire sur le temps que Lucile a passé avec mon père.
    C’est une donnée de départ, une contrainte formelle, un chapitre en creux, dérobé à l’écriture. Je le savais avant même de commencer ce livre et cela fait partie des raisons qui m’ont longtemps empêchée de m’y atteler. »  Page 172
  • « Je n’ai pas interrogé mon père sur Lucile, je me suis contentée de lui demander les documents qui étaient en sa possession (le rapport de police établi quelques années après leur séparation, lors du premier internement de Lucile et celui de l’enquête sociale qui s’ensuivit, j’y reviendrai), documents qu’il m’a fait parvenir dès le lendemain par courrier, sans aucune difficulté. Alors que je prétends écrire un livre autour de la femme qu’il a peut-être le plus aimée, et haïe, mon père s’étonne que je ne fasse pas appel à ses souvenirs, que je ne veuille pas l’écouter. »  Page 172
  • « Il y a quelques mois, un journaliste qui me soutient depuis longtemps et dont j’apprécie la délicatesse m’a contactée pour savoir si j’acceptais de participer à la série sur les lieux des écrivains qu’il préparait pour la radio. Avais-je un lieu phare ? Station balnéaire, maison de famille, cabane d’écriture perdue au milieu des bois, falaise battue par les flots ? J’ai aussitôt pensé à Yerres, a priori moins en accord avec sa grille d’été. Il a accepté. Yerres fut pour moi une forme d’âge d’or, cela m’appartient, cela d’ailleurs n’appartient qu’à moi. Je ne suis pas sûre que Lucile, ni Manon, l’évoqueraient de cette façon. »  Pages 181 et 182
  • « J’écoutais les conversations des adultes, les noms qui y circulaient, Freud, Foucault, Wilhelm Reich, tentais de retenir des sigles que je ne comprenais pas. »  Page 183
  • « Parfois je rêve que je reviens à la fiction, je me roule dedans, j’invente, j’élucubre, j’imagine, j’opte pour le plus romanesque, le moins vraisemblable, j’ajoute quelques péripéties, m’offre des digressions, je suis mes chemins de traverse, je m’affranchis du passé et de son impossible vérité.
    Parfois je rêve au livre que j’écrirai après, délivrée de celui-ci. »  Page 189
  • « Au fond d’un carton que je trimballe de cave en cave, j’ai retrouvé le journal intime que j’ai commencé à l’âge de douze ans. Concernant cette époque et pour les dix années qui suivent, il est mon plus précieux matériau.
    Au commencement de ces pages, d’une écriture hésitante, je parle de Lucile, de la distance qui se crée entre elle et moi, de ma peur grandissante de la trouver par terre le soir, en rentrant du collège. »  Page 205
  • « Alain, qui était son cousin et l’un de ses meilleurs amis, m’a raconté quelques souvenirs qu’il avait de lui, la manière dont Niels avait évoqué devant lui sa relation avec Lucile, et m’a confié la photocopie du journal que ce dernier avait tenu sur un cahier d’écolier, durant les deux semaines qui ont précédé sa mort. »  Page 207
  • « Liane, ma grand-mère, avait rassemblé pour chacun de ses fils disparus quelques objets fétiches. Pour Antonin, une minuscule valise en carton, un cahier d’écolier, une carte écrite avec application, à l’occasion de la fête des mères. Pour Jean-Marc, un cahier, une médaille de natation et une croix scout en bois sculpté. Pour Milo, réunis dans le sac en plastique transparent qui a probablement servi à les lui restituer, sa carte orange, un briquet, et l’agenda sur lequel il avait écrit ces mots, à la date exacte de son passage à l’acte… »  Page 210
  • « Plus tard dans la conversation que j’écoute encore, pour en saisir le moindre souffle, ne rien perdre du cadeau qu’elle m’a fait, comme les autres, en acceptant de se prêter au jeu, Violette me dit qu’elle a hâte de lire le livre. »  Page 211
  • « À Bagneux, Lucile m’offrit En attendant Godot, parce que Manon me surnommait Didi et que je l’appelais Gogo. Didi et Gogo, c’est ainsi que se nomment les deux personnages de la pièce de Samuel Beckett, deux vagabonds qui attendent comme le messie un troisième larron qui n’arrivera jamais. À douze ans je découvris ce texte, auquel je ne compris sans doute pas grand-chose mais qui m’inspira cette question : qu’attendions-nous, Manon et moi, quel messager, quel sauveur, quel protagoniste miraculeux susceptible de nous sortir de là, d’interrompre la spirale morbide dans laquelle Lucile était happée et de nous ramener aux temps d’avant, quand la douleur de Lucile n’était pas si envahissante, ne se voyait pas à l’œil nu ? »  Page 213
  • « Lucile imaginait qu’il se passait des choses entre Robert et moi, c’est avec ces mots que je l’écrivis dans mon journal, suffoquée d’indignation. »  Page 214
  • « Pendant quelques jours, Lucile rentra de son travail plus pâle encore, et toujours plus fatiguée. Elle ne parvenait plus à trouver le sommeil. Elle écrivait un texte, m’expliqua-t-elle, quelque chose de très important.
    Un soir après le dîner, Lucile resta allongée dans sa chambre, je me réfugiai dans la mienne où je relus pour la centième fois L’Évasion des Dalton ou Le Naufragé du A. »  Page 216
  • « Lucile avait échappé de peu à la folie et au suicide. Ce furent ses paroles et c’est ainsi que je les notai, mot pour mot, dans mon journal. »  Page 216
  • « J’achète beaucoup de cigarettes, j’ai aimé des hommes, ma bouche est amère. Je suis éblouie des Petits poèmes en prose, à croire que je ne les avais jamais lus. »  Page 218
  • « Un jour que je déjeune avec ma sœur, je lui raconte la terreur dans laquelle m’a plongée la lecture du très beau livre de Lionel Duroy, Le Chagrin, qui revient sur son enfance et raconte la manière radicale et sans appel dont ses frères et sœurs se sont éloignés de lui après la parution d’un autre roman, écrit quinze ans plus tôt, où l’écrivain mettait déjà en scène ses parents et la fratrie dont il était issu. Aujourd’hui encore, aucun d’entre eux ne lui adresse la parole : il est le traître, le paria. »  Pages 220 et 221
  • « L’homme que j’aime (et dont j’ai fini par croire qu’il m’aime aussi) s’inquiète de me voir perdre le sommeil à mesure que j’avance dans l’écriture. J’essaie de lui expliquer que c’est un phénomène normal (rien à voir avec le fait que je me sois égarée dans un exercice d’un genre nouveau, rien à voir avec le matériau que je manipule, cela m’est arrivé pour d’autres livres, de pure fiction, etc.). »  Page 221
  • « Un autre jour, toujours en préparation de ce livre, j’ai vu Camille. Camille est la plus jeune sœur de Gabriel, elle était l’une des meilleures amies de ma mère quand elles avaient une vingtaine d’années. »  Page 225
  • « Dans les écrits que nous avons retrouvés chez elle (écrits qu’elle n’a pas non plus jugé utile de jeter, qu’elle a donc laissés à notre connaissance), j’ai retrouvé l’un des brouillons de ce texte, écrit au crayon de papier sur un cahier d’écolier. »  Page 231
  • « Je relis ces mots de L’Inceste, où Christine Angot révèle comment son père a abusé de l’ascendant qu’il avait sur elle : « Je suis désolée de vous parler de tout ça, j’aimerais tellement pouvoir vous parler d’autre chose. Mais comment je suis devenue folle, c’est ça. J’en suis sûre, c’est à cause de ça que je suis devenue folle. » »  Pages 232 et 233
  • « Loin de Tadrina et de notre complicité enfantine, l’adolescence m’apparaissait comme un véritable chemin de croix : je portais un appareil dentaire que mes cousins appelaient la centrale nucléaire, j’avais des cheveux frisés impossibles à discipliner, des seins minuscules et des cuisses de mouche, je rougissais dès que l’on m’adressait la parole et ne dormais pas de la nuit à l’idée de devoir réciter une poésie ou présenter un exposé devant la classe. »  Page 236
  • « Le 4 janvier 1980, Barbara, la sœur de ma grand-mère, et son mari Claude Yelnick, qui était à l’époque Directeur de l’information de France-Soir, furent invités sur le plateau d’Apostrophes pour un livre qu’ils avaient écrit ensemble, intitulé Deux et la folie. Le livre racontait à deux voix la maladie de Barbara, caractérisée par l’alternance de périodes d’excitation, voire de délire, et de périodes de dépression profonde. »  Page 238
  • « Avant de commencer l’écriture de ce livre, dans cette période singulière et précieuse où le texte se pense, se fantasme, sans qu’aucun mot, aucune musique ne soient encore posés sur le clavier, je prévoyais d’écrire les dérives de Lucile à la troisième personne, comme je l’ai fait pour certaines scènes de son enfance, à travers un elle réinventé, recommencé, qui m’eût ouvert le champ de l’inconnu. »  Page 251
  • « Ma mère a écrit, plusieurs années après qu’elle a eu lieu, un texte qui raconte sa première crise de délire, ainsi que le vide immense qui s’en est suivi. Nous avons retrouvé ces pages chez Lucile, parmi les autres, en vrac : pensées vagabondes, morbides, amoureuses, fragments plus ou moins lisibles griffonnés au crayon de papier, poèmes en vers ou en prose, jetés sur des cahiers, feuilles volantes sans dates, sans années. »  Page 251
  • « De la journée du 31 janvier, Lucile garde un souvenir précis : mon refus de rester à la maison, mon départ matinal pour le collège, les croissants aux amandes achetés par Manon pour le petit déjeuner, le titre des chapitres du Maître et Marguerite qu’elle lui lit à voix haute, la menace que représente d’un seul coup la couverture du livre de poche, la fresque qu’elle peint depuis plusieurs semaines sur le mur du salon, soudain jugée maléfique (il lui semble que les lignes entrelacées dessinent une croix gammée) et qu’il lui faut effacer sur-le-champ. »  Pages 253 et 254
  • « J’ai parlé plus tôt du livre de Gérard Garouste, combien celui-ci m’avait touchée. J’aurais aimé que Lucile vive assez longtemps pour le lire. D’abord parce qu’elle aimait la peinture, ensuite parce que je suis certaine qu’à la lecture de ce texte, elle se serait sentie moins seule. Lucile a beaucoup dessiné, parfois peint, a laissé derrière elle un certain nombre d’écrits et une collection impressionnante de reproductions d’autoportraits de toutes les époques et de tous les pays, parmi lesquels figure celui de Garouste. Elle est née la même année que lui et habitait en face du Palace dont il peignit les décors avant d’y passer quelques-unes de ses nuits. Dans L’Intranquille, Garouste raconte en détail son premier épisode délirant. Lui aussi se souvient de tout : la manière dont il s’enfuit de la maison où il est en vacances avec sa femme, le trajet effectué en stop et par le train, son alliance donnée à un inconnu, sa carte d’identité jetée par la fenêtre d’un taxi, l’argent volé chez ses parents, les billets de cinq cents francs qu’il donne à des gamins dans la rue, la manière dont il gifle une femme sans raison, le curé de Bourg-la-Reine qu’il veut voir à tout prix, ses accès de violence.
    « Certains délires sont indélébiles, confesse-t-il, d’autres non. » »  Pages 254 et 255
  • « Je n’avais jamais mis en mots le 31 janvier, ni dans le journal intime que je tenais à l’époque (je n’en ai pas eu le temps ou pas le courage), ni dans les lettres écrites à mes amies dans les jours qui ont suivi, ni, plus tard, dans mon premier roman. »  Pages 255 et 256
  • « Je n’avais pas lu leur livre. Je l’ai commandé sur Internet où l’on peut encore le trouver d’occasion. »  Page 258
  • « Dans Deux et la folie, Barbara évoque la mort de leurs deux frères, à un an d’intervalle, tous les deux à peine âgés de vingt ans : l’un des suites d’une blessure de guerre en Indochine, qui s’avéra mal soignée, l’autre d’une pneumonie, après un bain dans une rivière glacée. »  Page 259
  • « Au cours des conversations que j’ai eues en préparation de ce livre, j’ai appris que certaines sœurs de ma grand-mère avaient selon toute vraisemblance été victimes d’abus sexuels de la part de leur père quand elles étaient jeunes filles. »  Page 259
  • « Dans le texte qu’elle écrivit plus tard, Lucile se souvient des motifs de ses fantasmes : la peinture, la philocalie, la mythologie (Aphrodite et Apollon), l’architecture de Viollet-le-Duc, Les Très Riches Heures du duc de Berry.
    (Une autre phrase lue dans le livre de Gérard Garouste, prononcée par son médecin : « On a les délires de sa culture. ») »  Page 264
  • « J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre. »  Pages 274 et 275
  • « Manon m’a raconté beaucoup d’autres choses qui nourrissent ce livre et que j’espère ne pas trahir.
    Manon m’a fait promettre de détruire l’enregistrement de la longue conversation que nous avions eue (ce que j’ai fait), elle m’a envoyé dans les jours qui ont suivi deux textes qu’elle avait écrits, l’un après notre rencontre, l’autre au moment de la mort de Lucile. »  Page 276
  • « Le 2 décembre 1981, Lucile reçoit un courrier du cabinet d’avocat qui suit son dossier. Je le reproduis ici pour le post-scriptum qui le clôt : une incongruité au cœur même de la machine judiciaire, qui résume Lucile peut-être mieux qu’un livre tout entier. »  Page 278
  • « Je ne peux ignorer combien le livre que je suis en train d’écrire me perturbe. L’agitation de mon sommeil en est la preuve tangible. »  Page 279
  • « Je voudrais savoir décrire cette maison que j’ai tant aimée, les dizaines de photos de nous tous, à tous âges et à toutes époques, mélangées en vrac et collées à même le mur de la cage d’escalier, le poster de Tom aux côtés de Patrice Martin, exhibant la coupe de champion de ski nautique Handisport qu’il venait de recevoir, le poster de Liane en monoski à l’âge de soixante-quinze ans, une gerbe d’eau saluant son slalom, sa collection de Barbara Cartland réservée à ses (nombreuses) insomnies, la collection de cloches de Georges, entreposée dans l’entrée, la pléthorique batterie de cuisine de ma grand-mère, qui posséda et conserva tout ce qui fut inventé en matière d’ustensiles et de robots ménagers dans les cinquante dernières années. »  Pages 286 et 287
  • « Lorsque nous étions réunis en famille, l’évocation de Dallas devant Lucile devint une plaisanterie récurrente, un gag à répétition. Car pour faire sourire Lucile – exactement comme on eût déclenché chez un animal un comportement conditionné par je ne sais quel réflexe pavlovien – il suffisait de lui chanter la chanson du générique. Et tout le monde, mes cousins, mes tantes, Georges lui-même, de reprendre en cœur : Dallas, ton univers impitoyable, glorifie la loi du plus fort, Dallas, et sous ton soleil implacable, tu ne redoutes que la mort.
    Alors Lucile, qui avait lu Maurice Blanchot et Georges Bataille, Lucile dont le sourire était si rare, souriait de toutes ses dents, se marrait même, et me déchirait le cœur »  Pages 292 et 293
  • « Au cours de cette période, elle abandonna sa boutique de la rue Francis-de-Pressensé (dans laquelle personne, à part quelques amis et deux ou trois curieux, ne s’aventurait jamais) et trouva un travail comme secrétaire chez un éditeur de livres scolaires. Il me semble, mais je n’en suis pas sûre, qu’elle fut présentée chez Armand Colin par une jeune femme qu’elle avait rencontrée dans ce quartier. »  Page 294
  • « Je l’attendis jusque tard dans la nuit, elle finit par surgir avec ce regard qui venait de si loin, me raconta une folle soirée passée chez Emmanuel Kant, et sa première rencontre avec Claude Monet qui ne serait pas la dernière, elle en était sûre, car ce dernier était charmant et ils avaient beaucoup sympathisé. »  Page 295
  • « Lors des visites que je fus bientôt autorisée à lui rendre, en marge de la cité et pourtant en son sein même (car Sainte-Anne est une véritable ville dans la ville), je découvris une forme de misère et d’abandon dont j’ignorais l’existence. Au détour d’une lecture, je m’étais interrogée sur le sens exact du mot déréliction, l’avais cherché dans le dictionnaire. »  Page 296
  • « Elle a ce soir le plaisir de recevoir Jeanne Champion, un écrivain traduit dans le monde entier et dont le treizième livre, Les Frères Montaurian, est un best-seller. J’apparais à l’écran, tout aussi fardée, les lèvres peintes et les yeux charbonneux, tandis que Marie-Anne résume le roman qui évoque ma cruelle jeunesse, marquée par les internements successifs de ma mère, l’alcoolisme de mon père, bref, ces années de chagrin dont je me suis, semble-t-il, libérée par l’écriture. « Il y a des passages qui sont très durs », ajoute-t-elle en guise d’avertissement. Je réponds à quelques questions, précise que le roman vient d’être traduit aux États-Unis par Orson Welles (c’est le premier nom américain qui me vient sans doute à l’esprit, nous évitons de peu le fou rire). Un peu plus tard, Manon chante une chanson qu’elle improvise en direct (dont les paroles sont hilarantes) tandis que je fais mine de lire à voix haute un extrait du roman, que j’invente au fur et à mesure malgré le rire qui me gagne. »  Pages 301 et 302
  • « (Prise d’un doute, je viens de vérifier sur Internet et de constater que Jeanne Champion existe. La vraie Jeanne Champion peint, a écrit six romans et bel et bien publié en 1979 un livre intitulé Les Frères Montaurian.) »  Page 302
  • « Manon m’a dit l’autre jour que plusieurs personnes (notamment notre père et notre frère) lui avaient demandé si cela ne lui posait pas de problème que j’écrive sur Lucile, si cela ne l’inquiétait pas, ne la dérangeait pas, ne la perturbait pas, que sais-je encore. Manon a répondu que le livre serait ma vision des choses, cela me regardait donc, m’appartenait, tout comme Violette m’avait dit qu’elle serait heureuse de lire ma Lucile. »  Page 303
  • « En 2001, j’ai publié un roman qui raconte l’hospitalisation d’une jeune femme anorexique. Le froid qui l’envahit, la renutrition par sonde entérale, la rencontre avec d’autres patients, le retour progressif des sensations, des sentiments, la guérison. Jours sans faim est un roman en partie autobiographique, pour lequel je souhaitais maintenir, à l’exception de quelques incursions dans le passé, une unité de temps, de lieu et d’action. La construction l’a emporté sur le reste, aucun des personnages secondaires n’a vraiment existé, le roman comporte une part de fiction et j’espère, de poésie. »  Pages 303 et 304
  • « Aussi abasourdies l’une que l’autre, nous sommes sorties de son cabinet et nous avons marché côte à côte sur l’un de ces boulevards du 18e arrondissement dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas raconté cette scène dans mon premier roman, pour une raison que j’ai également oubliée, peut-être parce qu’à l’époque, elle était encore trop violente pour moi. Dans ce livre écrit à la troisième personne, où le personnage de Laure est un double de moi-même, j’ai raconté en revanche comment sa mère était venue la voir à l’hôpital plusieurs fois par semaine, avait cherché les mots et retrouvé peu à peu l’usage de la parole. Comment la mère de Laure, replacée avec violence dans son rôle, s’était arrachée des profondeurs pour retrouver un semblant de vie. »  Pages 306 et 307
  • « Un autre jour où nous avons déjeuné ensemble, Manon est revenue sur la conversation que nous avions eue à propos de Lionel Duroy et de la manière dont ce dernier avait été rejeté par ses frères et sœurs après la parution de son roman. Manon approuvait mon projet, réaffirmait son soutien mais, à la réflexion, elle avait peur. Peur que je donne de Lucile une image trop dure, trop négative. De sa part, il ne s’agissait pas de déni mais de pudeur. Par exemple, m’a-t-elle avoué, la scène de Jours sans faim, où la mère qui a bu trop de bière, incapable de se lever de la chaise sur laquelle elle se tient, urine sous elle, lui avait semblé d’une grande violence.
    J’ai rappelé à Manon que cela était arrivé (comme si elle pouvait l’avoir oublié) »  Page 307
  • « Nous apprîmes par une amie à laquelle elle avait envisagé de s’associer, que Lucile prévoyait de cambrioler le Musée de la vie romantique afin de s’emparer des bijoux de George Sand. »  Page 312
  • « Pour écrire ces pages, j’ai relu dans leur continuité quelques cahiers du journal que j’ai longtemps tenu, sidérée par la précision avec laquelle j’ai consigné, presque chaque jour et pendant plusieurs années, les événements les plus marquants, mais aussi les anecdotes, les soirées, les films, les dîners, les conversations, les questionnements, les plus infimes détails, comme s’il me fallait garder trace de tout cela, comme si je refusais que les choses m’échappent.
    Le fait est que j’ai oublié une bonne partie de ce qui est contenu dans ces lignes, dont ma mémoire n’a gardé que le plus saillant et quelques scènes plus ou moins intactes, tandis que le reste a été, depuis longtemps, englouti par l’oubli. À la lecture de ces récits, c’est cela d’abord qui me frappe, cette élimination naturelle ordonnée par nos organismes, cette capacité que nous avons de recouvrir, effacer, synthétiser, cette aptitude au tri sélectif, qui sans doute permet de libérer de l’espace comme sur un disque dur, de faire place nette, d’avancer. À la lecture de ces pages, au-delà de Lucile, j’ai retrouvé ma vie d’étudiante, mes préoccupations de jeune fille, mes émotions amoureuses, mes amis, ceux qui sont toujours là et ceux que je n’ai pas su garder, les fulgurances de leur conversation, leurs élans festifs, l’admiration sans limite que j’éprouvais pour eux, la joie et la reconnaissance de les avoir près de moi.
    Glissées dans les pages de ces cahiers, j’ai retrouvé quelques lettres que Manon m’avait écrites à l’époque où Lucile l’a obligée à partir de chez elle et dans les quelques semaines qui ont suivi. Manon avait dix-sept ans. À la lecture de son désespoir, j’ai pleuré comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. »  Pages 320 et 321
  • « En attendant je pèse chaque mot, je ne cesse de revenir en arrière, je corrige, je précise, je nuance, je jette. C’est ce que j’appelle la voiture balai, elle m’a servi pour tous mes livres et m’est une précieuse alliée. Mais cette fois, je me demande si elle n’a pas perdu son axe. Je la regarde tourner en cercles concentriques et vains, la nuit, le doute m’assaille, je me réveille en sursaut à quatre heures du matin, je décide de renoncer, freine des deux pieds, ou bien au contraire je me demande si je ne dois pas accélérer le mouvement, boire beaucoup de vin et fumer des tonnes de cigarettes, si ce livre ne doit pas s’écrire dans l’urgence, l’inconscience et le déni. »  Pages 321 et 322
  • « (Lors des conversations que j’aurais avec elle autour de ce livre, Lisbeth, qui n’est pas à une provocation près, et avec cet humour au douzième degré qu’elle manie à la perfection, me déclarerait à propos du suicide de Lucile : « Elle m’a coupé l’herbe sous le pied, elle m’a toujours coupé l’herbe sous le pied. ») »  Page336
  • « Un samedi midi, je reçus un appel de ma mère qui venait de rejoindre une amie à République et de se rendre compte qu’elle avait laissé chez elle de l’eau à bouillir sur le gaz. Pouvais-je me précipiter dans sa cuisine toute affaire cessante ? Épuisée par une semaine harassée, j’entrai dans une rage terrible : « Mais tu me fais chier, je vais te dire, tu me gonfles, tu m’emmerdes, comme si j’avais que ça à foutre ! » (relaté in extenso dans mon journal). »  Page 337
  • « Mais en fouillant dans le carton que m’a confié Manon, j’ai trouvé quantité de notes et de papiers en vrac, avec ou sans indication de dates, ainsi qu’un certain nombre de cahiers intimes, toujours interrompus, dont seulement quelques pages sont utilisées. »  Page 348
  • « Par exemple, alors qu’elle retrouve le goût de plaire et commence à fantasmer sur le pharmacien de son quartier, Lucile entreprend la rédaction d’un ouvrage qu’elle intitule de manière pragmatique : Journal d’une entreprise de séduction sur la personne d’un pharmacien du 15e arrondissement. Elle y relate de manière précise et circonstanciée les différents achats effectués dans l’officine (dentifrice, Doliprane, brosse à dents, bonbons sans sucre) et les prétextes plus ou moins plausibles qui lui permettent d’entrer en contact avec ledit pharmacien. Un coricide liquide (Le Diable enlève les corps) lui vaut une longue explication sur la manière dont il doit être utilisé et conservé au réfrigérateur. Lucile conclut : Cinq minutes de bonheur pour 11,30 F.
    Mais au fil de ses visites, Lucile découvre que la jeune femme présente dans la boutique, qu’elle avait prise pour une simple préparatrice, est, selon toute vraisemblance, l’épouse du propriétaire. Découverte qui lui inspire cette réflexion : Détourner un pharmacien juif du droit chemin sous l’œil de sa femme, il ne faut pas que je me cache que cela va être difficile.
    Lucile s’amuse encore un peu, relate quelques épisodes peu concluants, puis capitule.
    Parmi les fragments laissés par Lucile sur lesquels je me suis arrêtée : un texte sur mon fils encore bébé, né trois ans après ma fille, dont la peau neuve et le babil l’émeuvent, un conte humoristique écrit à l’intention de ma fille, un paragraphe abasourdi sur le suicide de Pierre Bérégovoy, un texte inspiré sur les mains d’Edgar, l’aquarelliste, quelques poèmes d’une grande beauté. »  Pages 348 et 349
  • « Je n’avais jamais pris conscience à quel point l’écriture avait été présente dans la vie de Lucile, et encore moins combien l’avait occupée le désir de publier.
    Je l’ai compris en découvrant les pages déchirées d’un cahier qui date de 1993, dans lesquelles Lucile énonce clairement ce projet et fait référence à de précédents échecs.
    Fragments d’autobiographie. Je pense que c’est un titre déjà utilisé, mais qui conviendrait bien pour mes textes. Je vais les présenter de nouveau à quelques éditeurs pas encore déterminés en y ajoutant Recherche esthétique. Je n’arrive pas à me replonger dans une optique littéraire, rien ne me tente comme sujet. »  Page 350
  • « Dans les pages d’un cahier, j’ai trouvé une lettre de refus provenant des Éditions de Minuit. »  Page 350
  • « Quelques années plus tard, lorsque Lucile a écrit un texte sur Nébo, elle me l’a soumis pour relecture avant de l’envoyer, sous le pseudonyme de Lucile Poirier (Lucile, en quelque sorte, a donc choisi elle-même son nom de personnage) à un nombre restreint d’éditeurs. J’espérais pour elle que ce texte serait publié. Comme les autres, il procède par fragments et souvenirs, auxquels s’ajoutent des poèmes, des lettres, des pensées. De tous ceux qu’elle a laissés, Nébo me semble le plus abouti. J’ignorais qu’il n’était pas sa première tentative de publication. Lucile reçut, dans les semaines qui suivirent, autant de lettres de refus. »  Pages 350 et 351
  • « Lorsque j’ai su que Jours sans faim allait paraître, je lui ai donné à lire le manuscrit. Un samedi soir où elle devait venir chez nous pour garder nos enfants, Lucile est arrivée ivre, le regard dilué. Elle avait passé l’après-midi à lire le roman, elle l’avait trouvé beau mais injuste. Elle a répété : c’est injuste. Je me suis isolée avec elle, j’ai tenté de lui dire que je comprenais que cela puisse être douloureux, que j’en étais désolée, mais il me semblait que le livre révélait aussi, si besoin en était, l’amour que j’éprouvais pour elle. »  Page 351
  • « Par la suite, je lui fus reconnaissante d’accepter l’existence de ce livre et de suivre avec intérêt l’accueil qu’il reçut. Quelques années plus tard, elle m’a dit un jour qu’elle l’avait relu et qu’elle avait été impressionnée par sa maîtrise.
    Lucile n’a jamais voulu venir à aucune de mes lectures ou rencontres en librairie, fussent-elles à deux pas de chez elle, par pudeur ou par timidité. Même plus tard, pour mes autres livres. Je crois qu’elle avait peur d’être jugée, comme si le monde entier avait lu mon premier roman, ne pouvait manquer de la reconnaître et de la montrer du doigt.
    Sur chacun de mes livres, Lucile s’est montrée circonspecte et bienveillante comme elle l’a été sur tout ce qui, à ses yeux, concernait ma vie intime. »  Pages 351 et 352
  • « L’écriture de Lucile est infiniment plus obscure, plus trouble et subversive que la mienne. J’admire son courage et les fulgurances de sa poésie. »  Page 352
  • « Il m’est parfois venu à l’idée que si Lucile n’avait pas été malade, elle aurait écrit davantage, et peut-être publié ses textes.
    Je me souviens d’une interview de Gérard Garouste, diffusée sur France Inter, qui m’avait beaucoup frappée. Le peintre s’inscrivait à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle un bon artiste se doit d’être fou. À titre d’exemple, il évoquait Van Gogh, dont on a l’habitude de dire que le génie est indissociable du délire. Selon Garouste, s’il avait pu bénéficier des médicaments dont la psychiatrie dispose aujourd’hui, Van Gogh aurait laissé une œuvre encore plus complète. »  Pages 352 et 353
  • « Lorsque j’écris sa renaissance, c’est mon rêve d’enfant qui ressurgit, ma Mère Courage érigée en héroïne : « Lucile laissa derrière elle ses heures parmi les ombres. Lucile, qui n’avait jamais pu monter à la corde, se hissa hors des profondeurs, sans que l’on sût véritablement comment, en vertu de quel élan, de quelle énergie, de quel ultime instinct de survie. » »  Page 353
  • « Nous aimions la musique de sa voix et celle de son rire, la poésie de sa langue, son vouvoiement affectueux, tout droit sorti de la Comtesse de Ségur. »  Page 357
  • « L’appartement était sens dessus dessous, une vingtaine de bouteilles vides jonchaient le sol, Lucile avait coupé les fils du téléphone, au sens propre, avec une paire de ciseaux, et annoté un certain nombre d’objets, de livres, de reproductions de peinture à l’aide de post-it ou de petits papiers, sur lesquels on pouvait lire, de son écriture tremblante, les élucubrations plus ou moins compréhensibles de son délire. »  Page 364
  • « Lucile avait arrêté de fumer, son avenir s’énonçait en termes de cures, de cycles, de rayons, de cathéter, elle essaya néanmoins de parler d’autre chose, me posa quelques questions sur la sortie de mon livre et sur la manière dont les choses évoluaient dans mon entreprise, où je traversais une période difficile. »  Page 372
  • « J’étais prise par diverses rencontres autour de mon livre, j’effectuais les dernières semaines de mon préavis de licenciement (lequel avait été motivé par mon refus revendiqué d’adhérer aux orientations stratégiques de l’entreprise), j’avais entrepris le rangement de mon bureau et la transmission de mes dossiers. »  Page 381
  • « Le lundi je ne l’ai pas appelée non plus, j’ai travaillé sur le roman que je réécrivais pour quelqu’un d’autre. »  Page 383
  • « Lucile avait laissé dans son appartement un certain nombre d’indications concernant des dons ou des restitutions. La Pléiade de Rimbaud était destinée à Antoine, le mari de Manon.
    Sur l’exemplaire poche des Petits poèmes en prose, « L’Invitation au voyage » était marquée d’un post-it. Je crois que Lucile aimait la poésie de Baudelaire au-delà de tout.
    J’ai lu devant une cinquantaine de visages bouleversés ce texte qui lui ressemble tant :
    Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille, honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir ! »  Pages 390 et 391
  • « Les photos, les lettres, les dessins, les dents de lait, les cadeaux de fête des mères, les livres, les vêtements, les babioles, les gadgets, les papiers, les journaux, les cahiers, les textes dactylographiés, Lucile avait tout gardé. »  Page 396
  • « Il y a quelques mois, alors que j’avais commencé l’écriture de ce livre, mon fils, comme souvent, s’est installé dans le salon pour faire ses devoirs. Il devait répondre à des questions de compréhension sur « L’Arlésienne », une nouvelle d’Alphonse Daudet, tirée des Lettres de mon moulin.
    À la page quatre-vingt-dix-neuf du livre de français Lettres vives, classe de 5e, la question suivante lui était posée : « Quels détails prouvent que la mère de Jan se doutait que son fils n’était pas guéri de son amour ? Peut-elle cependant empêcher le suicide de s’accomplir ? Pourquoi ? »
    Mon fils réfléchit un instant, note avec application la première partie de sa réponse sur son cahier. Puis, à voix haute, sur un ton péremptoire et parfaitement détaché, comme si tout cela n’avait rien à voir avec nous, ne nous concernait en rien, mon fils répond lentement, à mesure qu’il note : « Non. Personne ne peut empêcher un suicide. »
    Me fallait-il écrire un livre, empreint d’amour et de culpabilité, pour parvenir à la même conclusion ? »  Pages 399 et 400
5 étoiles, B, C

Bolitho, tome 01 – Cap sur la gloire

Bolitho, tome 01 – Cap sur la gloire d’Alexander Kent

Éditions Phébus, 2000, 377 pages

Premier tome de la série « Bolitho » d’Alexander Kent paru initialement en 1968 sous le titre « To Glory We Steer ».

En 1782, à l’âge de 26 ans, le capitaine Richard Bolitho est nommé à la barre de la frégate la « Phalarope ». Un magnifique navire pratiquement neuf et disposant de nouvelles pièces d’artillerie extrêmement efficaces. Ce bâtiment appartient à la flotte du roi d’Angleterre mais il a la réputation d’être maudit. L’équipage est visiblement incompétent et est au bord de la mutinerie car l’ancien capitaine par son inaptitude à diriger a utilisé la cruauté comme moyen de soumission. Il a instauré un système de sous-alimentation et de châtiments cruels allant jusqu’à la mort pour donner l’exemple. La mission du « Phalarope » est de rejoindre la mer des Caraïbes pour porter main-forte dans la guerre des Antilles et dans la Révolution américaine. Mais en réalité, son premier défi sera de reconstruire la réputation du navire. Il devra faire renaître la confiance de l’équipage, qui n’attend qu’un faux-pas pour se révolter à nouveau, et celle de l’état-major envers la « Phalarope ». Le chemin va se révéler difficile. Réussira-t-il à contrôler cet équipage retors ?

Un roman d’aventures maritimes captivant. Utilisant comme trame de font la bataille des Saintes de 1782, l’auteur nous propulse avec brio dans la dure réalité des navires anglais de l’époque. Le rythme de ce roman est essoufflant, le texte enchaîne les aventures les unes après les autres et ce de façon très convaincante. Durant cette lecture, on constate que la vie de marin de l’époque était très difficile et que la gloire était chèrement payée. Les membres de l’équipage devaient survivre aux durs travaux nécessaires sur le navire, aux batailles, aux mutineries ou simplement à la traversé de l’océan. L’auteur a un talent indéniable pour les descriptions des scènes de batailles qui sont très réalistes et qui laissent transparaître de belle façon ses connaissances du domaine maritime. La construction de tous les personnages est aussi très bien réussie, l’auteur ne tombe pas dans la facilité ni dans la caricature. Richard Bolitho est le personnage le plus attachant, car l’auteur nous donne accès à ses réflexions ce qui le rend très humain malgré son rôle difficile de Capitaine. Pour apprécier ce roman, le lecteur n’a pas besoin d’être un grand spécialiste du domaine maritime. Une connaissance sommaire des termes nautiques est amplement suffisant. Une lecture passionnante qui tient le lecteur en haleine du début à la fin. On ne s’ennuie pas une minute avec les aventures et les retournements de situation. Un excellent roman dans son genre, bravo M. Kent et vivement la lecture du deuxième tome.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 7 juillet 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Il se mit à lire le parchemin et sa voix portait clair pardessus le bruit du vent et les claquements rythmés des étais et du gréement.
    L’ordre de mission était adressé à Richard Bolitho, Esquire, et lui enjoignait d’embarquer sur-le-champ et de prendre la responsabilité et le commandement de la Phalarope, frégate de Sa Majesté britannique. Il acheva sa lecture, puis roula le parchemin au creux de sa main tout en jetant un coup d’oeil sur les visages rassemblés en bas. »  Page 24
  • « Il reprit calmement : « Je viens d’étudier les rapports et les livres. J’estime que cette tentative de mutinerie…» il laissa sa voix s’attarder sur le dernier mot, « était due tout autant à la négligence qu’à d’autres causes. »
    Vibart répondit vivement : « Le capitaine Pomfret faisait confiance à ses officiers, Monsieur. » Il montra du doigt les livres sur la table. « Vous pourrez voir dans les livres que le navire a toujours fait tout ce que l’on pouvait attendre de lui. »
    Bolitho tira un livre de sous la pile et surprit chez Vibart un instant de confusion.
    « J’ai souvent constaté que ce livre des punitions était un meilleur juge de l’efficacité d’un navire. » Il tournait les pages tranquillement, cachant à grand-peine le dégoût ressenti lors de son premier examen. »  Pages 28 et 29
  • « Le lieutenant Okes dit prudemment : « J’ai souvent lu le récit de vos exploits dans la Gazette, Monsieur. » »  Page 29
  • « Bolitho s’assit devant ses piles de livres et de papiers. »  Page 30
  • « Le capitaine ajouta : « D’après le livre de bord, vous étiez officier de quart lorsque les ennuis ont commencé. »  Page 37
  • « Bolitho revit la note brève et prosaïque portée sur le livre par Pomfret. Les matelots mécontents avaient envahi la dunette et abattu à coups de pistolet le quartier-maître et le second maître d’équipage. »  Page 39
  • « Il lui fallait toute sa maîtrise de soi pour rester immobile et calme tandis qu’il considérait ce que Farquhar, surgi tout à coup, venait de lui raconter. Bolitho était alors plongé dans les livres de bord. »  Page 63
  • « Alors qu’Evans pivotait pour suivre l’enseigne, Bolitho ajouta, très calme : « Oh ! à propos, monsieur Evans, je crois inutile de mentionner votre négligence sur le livre de bord. » Il vit que le commis l’observait, mi-reconnaissant, mi-inquiet. « A condition, poursuivit-il, que je puisse montrer que vous aviez acheté ces viandes pour votre usage personnel. Pour votre table, par exemple. » »  Page 66
  • « « J’ai lu tous les livres et tous les rapports qui se trouvent à bord de ce navire, monsieur Vibart. Malgré mon expérience limitée, je n’ai jamais connu un seul navire aussi peu disposé à combattre l’ennemi, aussi incapable de remplir son devoir. » »  Page 67
  • « De petites boules noires montaient vers l’extrémité des vergues du navire et se déployaient dans le vent.
    Vibart s’appuya à l’habitacle et gronda à l’intention de Maynard : « Allons, lisez ! »
    Maynard essuya ses yeux humides d’embruns et feuilleta rapidement son livre. « Il a envoyé son numéro, capitaine, c’est l’Andiron, trente-huit canons, capitaine Masterman. » »  Page 77
  • « Bolitho observait les signaleurs de Maynard qui envoyaient le numéro de la Phalarope. Il se demanda ce que dirait Masterman lorsqu’il découvrirait quel était son nouveau capitaine. Les livres de signaux devaient encore parler du capitaine Pomfret. »  Page 78
  • « Il se souvint du pont désert dans le jour faiblissant, tandis que, debout près des corps, il lisait les phrases éternelles du service des morts. L’enseigne Farquhar tenait une lanterne au-dessus du livre de prières et le capitaine avait remarqué que sa main était ferme, immobile. »  Page 112
  • « « Je viens de lire vos rapports, Bolitho. » Ses yeux parcoururent rapidement le visage du jeune capitaine, puis revinrent à son bureau. « Je n’ai pas encore exactement compris votre combat avec l’Andiron. » »  Page 119
  • « Richard Bolitho avait été accueilli avec les formalités voulues à la coupée du navire amiral et le capitaine du Cassius lui avait souhaité la bienvenue très courtoisement. Il semblait mal à l’aise et inquiet, ce qui n’avait rien d’étonnant, pensa Bolitho, avec un homme comme sir Robert à son bord. La première fausse note était venue ensuite. On l’avait introduit dans une cabine voisine des appartements de l’amiral, en le priant d’attendre que celui-ci veuille bien le recevoir. Son livre de bord et tous ses rapports avaient été emportés et il était resté près d’une heure à se ronger dans cette cabine sans air. »  Page 119
  • « « Je ne veux pas de querelles à bord de mon navire, monsieur Herrick. Encore la moindre chose et je vous signale au livre de bord ! » »  Page 182
  • « Vibart se renversa sur sa chaise. « Dites « Monsieur « quand vous vous adressez à moi, monsieur Herrick ! » Il fronça les sourcils. « Je ne comprends pas pourquoi vous vous acharnez ainsi à aggraver votre position ! » Il poursuivit froidement : « Faites une note au livre de bord, monsieur Herrick ; punition demain matin dès qu’on aura piqué huit coups. Deux douzaines de coups de fouet chacun. » »  Page 183
  • « Jusqu’au dernier instant, même lorsque Vibart avait refermé le Règlement de Discipline en temps de guerre et annoncé d’une voix rude : « Quatre douzaines, monsieur Quintal ! » Herrick doutait fort que Kirk eût entendu le moindre mot. »  Page 206
  • « « Kirk est mort », dit-il sans préambule. « Je l’ai fait coudre dans son hamac bien proprement. »
    Herrick répondit : « Très bien, je vais le marquer au livre. » L’haleine du chirurgien était chargée de rhum. Le lieutenant se demanda comment cet homme pouvait accomplir ses fonctions.
    « Vous pourrez aussi écrire sur le livre, poursuivit Ellice, que j’en ai plus qu’assez de ce navire et de son maudit équipage. » »  Page 210
  • « Bolitho aperçut le livre des punitions et il ressentit à nouveau cette bouffée de colère lasse. Tandis qu’il était prisonnier de son propre frère, le mal avait repris à bord, punition après punition. »  Page 242
  • « « C’est moi, bougre, qui te couperai en pièces ! » La bonne humeur de Onslow s’effaça un instant, puis il ajouta, plus calme : « À présent, écoutez-moi bien, vous tous. Il nous faut attendre encore un peu pour que les gars soient bien inquiets. Et puis, quand le moment sera venu, je vous dirai ce que je veux. Ce crétin de Ferguson continuera à surveiller le livre de bord pour moi, pour que je sache exactement où nous sommes. Quand on s’approchera un peu de la terre, je serai prêt. » »  Page 273
  • « Il se retourna vers Allday. « Étant donné votre comportement depuis que vous avez embarqué, j’avais pour vous de grands espoirs, Allday. M. Herrick m’avait parlé en votre faveur, mais cette fois, je ne peux trouver de raisons d’indulgence. » Il fit une pause. « D’après le Règlement de la discipline en temps de guerre, je pourrais vous faire pendre immédiatement, mais j’entends que vous soyez jugé en cour martiale, dès que ce sera possible. » »  Page 288
  • « Malgré tous ses efforts, il ne pouvait écarter de son esprit la pensée de Allday et du commis assassiné. Il aurait dû être capable de se dire que tout cela était terminé. Une simple ligne dans le livre de bord dont on parlerait quelque temps avant de l’oublier. »  Page 289
  • « « Tu avais raison, pour Onslow, c’est un mauvais. » Il frissonna. « Je pensais qu’il voulait simplement être gentil avec moi. Je lui ai dit des choses que j’avais vues sur le livre du capitaine, sur ce que le navire faisait. » »  Page 307
  • « « Je m’en vais aller à bord du Cassius pour parler à l’amiral. » Il se tourna vers la pile de rapports proprement rangés sur sa table. « Il y a tant de choses que sir Robert voudra savoir. » Quelle formule banale, se dit-il avec amertume. Comme les phrases du livre de bord, vides de tout sentiment ou de toute vie. Comment pourrait-il décrire l’atmosphère du pont principal lorsqu’il avait dit une prière avant que l’on n’immerge les corps cousus dans leurs toiles ? »  Page 319
  • « Il avait attendu, bouillant d’impatience, dans une cabine voisine, tandis que l’amiral lisait ses rapports. »  Page 325
  • « La voix de Bolitho vint interrompre les pensées de Herrick. « Notez au livre de bord, monsieur Proby : nous avons engagé le combat. » »  Page 356