5 étoiles, C

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre de Ruta Sepetys

Éditions Gallimard (Scripto), publié en 2011, 424 pages

Roman de Ruta Sepetys paru initialement en 2011 sous le titre « Between Shades of Gray ».

Lina est une jeune lituanienne qui vit à Kaunas avec ses parents et son petit frère Jonas. Très douée pour le dessin, elle a le talent pour intégrer une prestigieuse école d’art à Vilnius. Si elle passe les examens d’entrée, elle pourra étudier avec de grands artistes d’Europe du Nord. Mais une nuit de juin 1941 sa vie bascule, des gardes du NKVD arrêtent tous les membres de sa famille. Les soviétique se livrent à une épuration organisée par Staline : on arrête toute personne ayant une activité intellectuelle et qui serait susceptible de nuire au pouvoir central. Le père de Lina, Kostas, est le doyen de l’université et est dans la mire des dirigeants. Toute la famille sera déportée et persécutée comme une grande partie du peuple lituanien. Les captifs sont conduits à la gare et embarqués dans des wagons à bestiaux : femmes, enfants et vieillards d’un côté et les hommes de l’autres. Kosta est ainsi séparée de sa famille. Lina, sa mère et son frère chemineront plusieurs semaines dans des conditions inhumaines alors que la nourriture est insuffisante. Ils seront déportés en Sibérie sans savoir ce qui arrive à Kostas. Dans le désert gelé des monts de l’Altaï, soumis aux travaux forcés, il leur faudra lutter pour survivre dans des conditions les plus cruelles qui soient. Dans ces camps certains abdiquent, d’autres combattent. Pour résister, Lina s’accroche au dessin, aux enseignements de Munch et à l’amour des siens.

Un très bon roman d’une grande sensibilité. L’auteur décrit dans ce récit la terrible déportation, quasi inconnue, du peuple lituanien lors de la deuxième guerre mondiale. Cette lecture est étonnante car on constate que les conditions de vie dans les camps de détention russes étaient aussi cruelles que dans les camps allemands. Sous les russes, les conditions de détention sont axées sur la torture, physique et psychologique, qui mène progressivement vers la mort mais dans des souffrances atroces. À travers les personnages de la famille Vilkas, l’auteur nous fait vivre la détresse des déportés lituaniens. Le point fort du roman est sans contredit les personnages qui sont pleins d’humanité, de profondeur et de bonté. Malgré cette expérience difficile, ils gardent l’espoir d’un retour à leur vie d’avant. Comme les personnages sont bien étoffés et crédibles, l’histoire en est encore plus prenante et humaine. L’auteure s’est assurée de la véracité des faits en faisant une recherche approfondie et en rencontrant des lituaniens qui ont vécu durant cette période. Un premier roman fort et poignant au sujet terrible. À lire absolument.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 29 mai 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Et elle me jeta mon imperméable d’été, que je passai aussitôt.
    J’enfilai mes sandales et attrapai deux livres, ma brosse à cheveux et une poignée de rubans. Où était donc passé mon carnet de croquis ? »  Page 14
  • « Mme Rimas rassembla les enfants et commença à raconter des histoires. Les jeunes enfants se glissèrent tant bien que mal près de la bibliothécaire. Les deux filles plantèrent là leur grincheuse de mère pour aller s’asseoir avec les autres, fascinés par les contes fantastiques. »  Page 49
  • « Nous étions assis en cercle par terre, dans la bibliothèque. Un des petits suçait son pouce, allongé sur le dos. La bibliothécaire feuilletait le livre d’images tout en lisant l’histoire avec animation. J’écoutais et dessinais au fur et à mesure les personnages du conte dans mon carnet. Tandis que j’esquissai le dragon, mon cœur se mit à battre plus vite. Il était vivant. Je sentais sur moi son souffle enflammé qui rejetait mes cheveux en arrière. Après quoi, je dessinai la princesse en train de courir ; je dessinai sa magnifique chevelure d’or qui descendait tout le long de la montagne… »  Page 49
  • « – Madame la Dame du Livre ? Est-ce que vous allez nous raconter une histoire ? demanda la petite fille à la poupée. »  Page 72
  • « – Lina, puis-je vous parler, s’il vous plaît ?
    Les autres élèves sortirent en rangs de la pièce. Je m’approchai du bureau du professeur.
    – Lina, dit-elle en s’agrippant des deux mains au bureau, il semble que vous préfériez entretenir des relations plutôt qu’étudier.
    Elle ouvrit un sous-main posé devant elle. Mon cœur bondit dans ma poitrine. À l’intérieur, il y avait une série de notes, accompagnées de croquis, que j’avais écrites pour des filles de ma classe. Tout en haut de la pile trônait un nu grec et un portrait de mon beau professeur d’histoire.
    – J’ai trouvé ça dans la corbeille à papier. J’en ai parlé à vos parents.
    Mes mains devinrent moites.
    – J’ai essayé de copier la silhouette dans un livre de la bibliothèque…
    Elle leva la main pour m’interrompre.
    – Outre votre grande aisance en société, vous semblez être une artiste pleine de promesses. Vos portraits sont… (elle s’arrêta et fit tourner le dessin) fascinants. Ils témoignent d’une profondeur de sensibilité qui n’est pas de votre âge »  Pages 74 et 75
  • « – Elle l’est sans aucun doute, dit Papa. Comme tu le sais, elle espère être médecin un jour.
    Je ne l’ignorais pas. Joana parlait souvent de médecine et m’avait fait part à plusieurs reprises de son désir de devenir pédiatre. Quand j’étais en train de dessiner, elle m’interrompait toujours pour faire des commentaires à propos des tendons de mes doigts ou de mes articulations. Et si j’avais le plus petit éternuement, elle débitait aussitôt une liste de maladies infectieuses qui me conduiraient droit dans la tombe au plus tard à la tombée de la nuit.
    L’été précédent, alors que nous étions en vacances à Nida, elle avait fait la rencontre d’un garçon. Dans mon désir d’entendre le récit détaillé de leurs rendez-vous, nuit après nuit, j’étais restée éveillée à l’attendre. Forte de ses dix-sept ans, elle avait une sagesse et une expérience qui me fascinaient tout comme son livre d’anatomie. »  Page 91
  • « Ce jour-là, mes paupières étaient sur le point de se fermer quand, tout à coup, j’entendis une voix de femme pousser des cris perçants :
    – Comment avez-vous pu faire une chose pareille ? Avez-vous perdu la tête ?
    Je me redressai, plissant les yeux dans l’espoir de distinguer ce qui se passait. Mlle Grybas tournicotait autour de Jonas et d’Andrius. J’essayai de m’approcher.
    – Et c’est de Dickens qu’il s’agit ! Comment avez-vous osé ? Ils nous traitent comme des animaux, mais vous êtes précisément en train de devenir ces animaux !
    – Que se passe-t-il ? m’enquis-je.
    – Votre frère et Andrius fument ! beugla-t-elle.
    – Ma mère est au courant, répondis-je.
    – Des livres ! rugit-elle en me jetant à la figure un volume relié.
    – Nous étions à court de cigarettes, expliqua doucement Jonas, mais Andrius avait du tabac.
    – Mademoiselle Grybas, intervint Mère, je vais arranger ça.
    – Les Soviétiques nous ont arrêtés parce que nous sommes des gens cultivés, instruits, des intellectuels. Fumer les pages d’un livre est… est… Qu’en pensez-vous ? demanda Mlle Grybas. Où avez-vous trouvé ce livre ?
    Dickens. J’avais dans ma valise un exemplaire des Aventures de M. Pickwick. Grand-mère me l’avait offert pour Noël – le dernier Noël avant sa mort.
    – Jonas ! m’insurgeai-je. Tu as pris mon livre ! Toi, faire une chose pareille ! Comment est-ce possible ?
    – Lina…, commença Mère.
    – C’est moi qui ai pris ton livre, dit Andrius, et c’est donc moi qui mérite tes reproches.
    – Et vous les méritez amplement, dit Mlle Grybas. Corrompre ainsi ce jeune garçon ! Vous devriez avoir honte !
    Mme Arvydas dormait à l’autre bout du wagon, complètement inconsciente de l’affaire qui venait d’éclater.
    – Tu n’es qu’un idiot ! criai-je à Andrius
    .– Je te trouverai un nouveau livre, répondit-il calmement.
    – Non, tu n’en trouveras pas, on ne peut pas remplacer un cadeau, rétorquai-je avant d’ajouter : Jonas, c’est Grand-mère qui m’avait offert ce livre. »  Pages 94 à 96
  • « Nous fouillâmes dans nos valises, à la recherche de ce qu’il serait éventuellement possible de vendre en cas de besoin. Je feuilletai mon exemplaire des Aventures de M. Pickwick. Les pages 6 à 11 manquaient ; elles avaient été arrachées. Il y avait une tache de boue sur la page 12. »  Page 140
  • « – Je vois bien, Lina, que tu es toute chamboulée. Jonas m’a dit que tu avais été très désagréable avec Andrius. C’est injuste. Certains êtres manifestent leur bonté avec une certaine gaucherie. Mais ils sont beaucoup plus sincères dans leur gaucherie que tous ces hommes distingués dont il est question dans les livres. Ton père était très maladroit. »  Page 191
  • « – Il dit avoir décidé avec quelques amis de visiter un camp d’été, reprit Mme Rimas. Il l’a trouvé très beau. Exactement tel qu’il est décrit dans le psaume CII.
    – Que l’un ou l’autre d’entre vous aille prendre sa bible et cherche le psaume CII ! ordonna Mlle Grybas. Il doit y avoir là une sorte de message.
    Nous aidâmes à décoder le reste de la lettre avec Mme Rimas. »  Page 223
  • « Jonas revint bientôt avec la bible de Mère.
    – Vite ! s’écria quelqu’un. Psaume CII.
    – J’y suis, dit Jonas.
    – Chut ! Laissez-le lire. Entends ma prière, ô Seigneur, et que mon cri vienne jusqu’à toi.
    Ne cache pas ta face loin de moi au jour où l’angoisse me tient ; incline vers moi ton oreille, au jour où je t’appelle, vite, réponds-moi !
    Car mes jours s’en vont en fumée, et mes os comme un brasier brûlent.
    Foulé aux pieds comme l’herbe, mon cœur se flétrit ; j’oublie de manger mon pain.
    À force de crier ma plainte, ma peau s’est collée à mes os…
    Quelqu’un poussa un cri étouffé. La voix de Jonas s’affaiblit. Je me cramponnai au bras d’Andrius.
    – Continue, dit Mme Rimas qui se tordait les mains.
    Dehors, le vent sifflait. Les murs fragiles de la hutte frémirent, et la voix de Jonas devint sourde, à la limite de l’audible.
    Je ressemble au pélican du désert, je suis pareil à la hulotte des ruines.
    Je veille et gémis solitaire, pareil à l’oiseau sur un toit ;
    tout le jour, mes ennemis m’outragent ; et ceux qui me louaient maudissent par moi.
    La cendre est le pain que je mange, je mêle à ma boisson mes larmes […] ;
    mes jours sont comme l’ombre qui décline, et moi comme l’herbe je me flétris. »  Pages 224 et 225
  • « – Scorbut, annonça-t-il après avoir examiné les gencives de Jonas. Ses dents sont en train de devenir bleues. La maladie est déjà avancée. Ne vous faites pas de souci : elle n’est pas contagieuse. Mais vous feriez mieux de donner à ce garçon, si vous pouvez en trouver, un aliment riche en vitamines avant que son organisme ne lâche complètement. Il souffre de malnutrition. Il peut passer d’un instant à l’autre.
    Mon frère était une véritable illustration du psaume CII : « faible et flétri comme l’herbe ». Mère sortit précipitamment dans la neige pour aller mendier quelque chose, me laissant seule avec Jonas. J’appliquai des compresses froides sur son front brûlant ; je plaçai la pierre d’Andrius sous sa main en lui expliquant que les paillettes de quartz et de mica avaient un pouvoir de guérison ; je lui racontai mille et une histoires de notre enfance et lui décrivis notre maison, pièce par pièce ; enfin, je pris la bible de Mère et priai Dieu, lui demandant d’épargner mon frère. »  Page 229
  • « J’attrapai mon écritoire au fond de ma valise et me rassis pour terminer le croquis de la chambre de Jonas. J’eus tout d’abord une conscience aiguë du silence qui pesait sur nous. Un silence lourd, embarrassé, presque insupportable. Puis, à mesure que je dessinais, je glissai dans un autre monde, accaparée tout entière par le souci de rendre à la perfection les plis de la couverture. Il fallait que je représente avec la plus grande justesse possible le bureau et les livres de Jonas, car il les adorait. J’adorais les livres, moi aussi. Ah, comme ils me manquaient ! 
    Je tenais mon cartable dans les bras pour protéger les livres. Je ne pouvais évidemment pas le laisser ballotter et cogner comme à l’ordinaire : Edvard Munch s’y trouvait. Il s’était écoulé deux longs mois d’attente avant que mon professeur reçût les livres. Ils avaient fini par arriver – d’Oslo. »  Page 233
  • « Chère Lina,
    Bonne année ! Je suis désolée de ne pas t’avoir écrit plus tôt. Maintenant que les vacances de Noël sont passées, la vie semble avoir pris un cours plus grave. Mes parents se disputent. Père est constamment de mauvaise humeur et a perdu le sommeil. La nuit, il arpente la maison des heures durant et n’apparaît qu’à l’heure du déjeuner pour prendre le courrier. Il a enfermé dans des cartons la plupart de ses livres, sous prétexte qu’ils occupent trop de place. Il a même essayé de mettre dans les cartons quelques-uns de mes livres de médecine. A-t-il perdu la tête ? Les choses ont bien changé depuis l’annexion de la Lituanie. »  Pages 233 et 234
  • « Nous nous assîmes l’un à côté de l’autre. Le front d’Andrius se plissa. Il avait une expression inquiète, comme s’il doutait de son choix. Je retirai l’étoffe.
    – Je… Je ne sais pas quoi dire, bégayai-je en levant les yeux vers lui.
    – Eh bien, dis que tu l’aimes.
    – Je l’adore !J’adorais vraiment son cadeau. Un livre. Dickens.
    – Ce n’est pas Les Aventures de M. Pickwick. Celui que j’ai fumé, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en riant. Non. C’est Dombey et Fils. Le seul Dickens que j’aie pu trouver.
    Il souffla au creux de ses mains gantées, puis les frotta l’une contre l’autre. Son haleine chaude monta en tournoyant dans l’air comme une volute de fumée.
    – C’est parfait, dis-je.
    J’ouvris le livre. C’était une édition russe en caractères cyrilliques.
    – Tu vas être obligée de te mettre au russe, Lina, sinon tu ne pourras pas lire ton livre.
    Je fis mine de prendre un air renfrogné.
    – Où l’as-tu déniché ?
    Il respira à fond et, pour toute réponse, se contenta de secouer la tête.
    – Hum… hum ! fis-je. Et si nous le fumions tout de suite ?
    – Pourquoi pas ? J’ai bien essayé d’en lire quelques pages, mais…
    Et il simula un bâillement.
    Je ris.
    – Eh bien, Dickens peut être quelquefois un peu long à démarrer.
    Je contemplai le livre posé sur mes genoux. La couverture de cuir bordeaux était lisse sous les doigts et bien tendue. Le titre y était gravé en lettres d’or. C’était un beau, un vrai présent, et même le présent idéal. Soudain, j’eus l’impression que c’était vraiment mon anniversaire. »  Pages 274 et 275
  • « Chaque soir, je lisais une demi-page de Dombey et Fils. Je butais contre chaque mot et demandais sans cesse à Mère de traduire.– C’est écrit dans un russe ancien, très académique, dit Mère. Si tu apprends à parler dans ce livre, tu auras l’air d’une érudite. »  Page 278 et 279
  • « – Que fais-tu là ? demanda Andrius en se hâtant de ramasser le dessin.
    – Cache-les, s’il te plaît, garde-les en lieu sûr pour moi, répondis-je en posant mes mains sur les siennes. J’ignore où nous allons. Je ne veux pas qu’ils soient détruits. Il y a tant de moi, de nous, de notre existence à tous dans ces dessins. Peux-tu leur trouver une cachette sûre ?
    Il hocha la tête.
    – Il y a une lame de parquet disjointe sous ma couchette. C’est là que j’avais caché Dombey et Fils. Lina, articula-t-il lentement tout en regardant les dessins, tu dois continuer à dessiner. Ma mère dit que le monde n’a pas la moindre idée de la façon dont les Soviétiques nous traitent. Personne ne sait ce que nos pères ont sacrifié. Si d’autres pays le savaient, ils nous aideraient peut-être.
    – Oui, je continuerai, dis-je. Et j’ai tout noté par écrit. Voilà pourquoi il faut que tu gardes précieusement tous ces feuillets. Cache-les, je t’en prie.
    Il acquiesça.
    – Promets-moi seulement d’être prudente. Plus question de courir sous les trains ou d’aller voler des dossiers secrets – c’est trop stupide.
    Nous échangeâmes un long regard.
    – Plus question non plus de fumer des livres sans moi, d’accord ?
    Je souris. »  Pages 291 et 292
  • « Je cherchai des yeux Andrius. Le livre qu’il m’avait donné, Dombey et Fils, était rangé bien au fond de ma valise, juste à côté de notre photo de famille. »  Page 294
  • « Le grincement des rails s’était enfin tu. Le sol avait enfin cessé de vibrer et de trépider sous moi, et cette soudaine immobilité me procurait une sensation merveilleuse, comme si une main invisible avait arrêté un métronome. J’entourai ma valise de mon bras. J’avais ainsi l’impression d’étreindre Dombey et Fils. Le calme régnait. Je dormis dans mes hardes. »  Page 310
  • « J’écrivais chaque jour à Andrius et je faisais des croquis pour Papa – sur de petits bouts de papier qui risquaient moins d’attirer l’attention et que je cachais ensuite entre les pages de Dombey et Fils. »  Page 314
  • « La pluie tombait à verse. Les tentes de fortune que nous avions dressées sur la berge ne nous abritaient en rien. Je m’allongeai tant bien que mal sur ma valise, m’efforçant de protéger Dombey et Fils, la petite pierre étincelante, mes dessins et notre photo de famille. »  Page 318
  • « Chère Lina,
    Maintenant que les vacances de Noël sont passées, la vie semble avoir pris un cours plus grave. Père a enfermé dans des cartons la plupart de ses livres, sous prétexte qu’ils occupent trop de place. »  Page 350
  • « Et, prenant les reproductions, je m’affalai sur mon lit et sombrai avec délices dans ma couette moelleuse bourrée de duvet d’oie. Un commentaire d’un critique d’art écrit dans la marge disait : « Munch est essentiellement un poète lyrique de la couleur. Il sent les couleurs mais ne les voit pas. Il voit le chagrin, les larmes, le dépérissement. »
    Le chagrin, les larmes, le dépérissement. J’avais perçu tout cela dans Cendres, moi aussi. Je trouvais le tableau génial. »  Page 356
  • « Le soir, je fermais les yeux et pensais à Andrius. Je le revoyais passant les doigts à travers ses cheveux bruns emmêlés ou s’amusant à suivre le dessin de ma joue avec son nez, la veille de notre départ. Je me rappelais le grand sourire qu’il arborait toujours quand il venait me taquiner dans la queue de rationnement, son regard timide lorsqu’il m’avait offert Dombey et Fils, le soir de mon anniversaire, et cette façon qu’il avait eue de me réconforter au moment où le camion démarrait. »  Page 358
  • « Je vis le visage de Jonas se métamorphoser littéralement sous mes yeux, comme s’il remontait le temps. Il semblait soudain avoir son âge, un âge vulnérable. Il n’était plus le jeune homme se battant pour aider sa famille ou fumant les livres ; il était redevenu le petit écolier qui s’était rué dans ma chambre la nuit de notre arrestation. »  Page 362
  • « J’essayai de faire un croquis – en vain. Quand je commençai enfin à dessiner, le crayon se mit à bouger tout seul, indépendamment de ma main, comme propulsé sur la page blanche par quelque hideuse force tapie au fond de moi. Le visage de Papa était déformé. Sa bouche grimaçait de douleur. La peur irradiait de ses yeux. Je me représentai aussi en train de crier à Kretzky : « Je vous hais ! » Ma bouche se tordit, puis s’ouvrit. Trois serpents noirs aux crochets venimeux en jaillirent. Je cachai les dessins entre les pages de Dombey et Fils. »  Pages 364 et 365
  • « 20 novembre. La date de l’anniversaire d’Andrius. J’avais compté les jours avec le plus grand soin. Je lui souhaitai un heureux anniversaire dès mon réveil et pensai à lui toute la journée en transportant bûches et rondins. Le soir, je m’assis près du poêle et, à la lueur du feu, je lus Dombey et Fils. Krassivaïa. Je n’avais toujours pas trouvé la signification de ce mot. Peut-être la découvrirais-je en sautant des pages. Je commençais à feuilleter le livre quand quelque chose attira mon attention. Je retournai en arrière. Il y avait effectivement quelques mots écrits au crayon dans la marge, à la page 278.
    Salut, Lina. Tu es arrivée à la page 278. C’est joliment bien !
    Je poussai un cri étouffé, puis fis mine d’être absorbée dans le livre. J’observai l’écriture d’Andrius et promenai mon index sur les quatre lettres – de hautes lettres déliées – qu’il avait tracées de sa main pour écrire mon nom. Y avait-il d’autres messages ? Sans doute plus avant dans le texte. Brûlant d’impatience de les lire, je feuilletai les pages, examinant les marges avec soin.
    Page 300 :
    Es-tu réellement arrivée à la page 300 ou sautes-tu des pages ?
    Je dus réprimer mon fou rire.
    Page 322 :
    Dombey et Fils est ennuyeux. Avoue-le.
    Page 364 :
    Je pense à toi.
    Page 412 :
    Peut-être es-tu en train de penser à moi ?
    Je fermai les yeux.
    Oui, je pense à toi. Bon anniversaire, Andrius. »  Pages 366 et 367
  • « – Lina, s’il te plaît, ôte ces livres de la table, dit Mère. Je ne supporte pas de voir des images aussi effrayantes, surtout à l’heure du petit déjeuner.
    – Mais ce sont les images qui ont inspiré l’art de Munch ! rétorquai-je. Il ne les voyait pas comme une expression de la mort, bien au contraire ; elles étaient pour lui l’expression même de la vie.
    – Enlève-moi ces livres, répéta Mère.
    Papa riait sous cape derrière son journal.
    – Papa, écoute un peu ce que dit Munch.
    Mon père abaissa son journal.
    Je revins à la page en question.
    – Voici ce qu’il a écrit : « Sur mon corps pourrissant pousseront des fleurs. Je serai dans ces fleurs et connaîtrai ainsi l’éternité. » N’est-ce pas magnifique ?
    Papa me sourit.
    – Tu es magnifique parce que tu comprends la phrase de cette façon.
    – Lina, pour la dernière fois, enlève ces livres de la table, s’il te plaît, dit Mère.
    Mon père m’adressa un clin d’œil. »  Pages 374 et 375
  • « – « Le Seigneur est mon berger, commença-t-elle, je ne manque de rien. »
    – Mère, pleurait Jonas.
    Des larmes ruisselaient le long de mes joues.
    – Elle avait une belle âme, dit l’Homme à la montre.
    Janina me caressait les cheveux.
    – Mère, je t’aime, chuchotai-je. Papa, je t’aime.
    Mme Rimas continuait de réciter le psaume XXIII :
    – « Passerais-je un chemin de ténèbres, je ne craindrais aucun mal ; Près de moi ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent. Devant moi tu apprêtes une table, face à mes adversaires ; D’une onction tu me parfumes la tête, ma coupe déborde. Oui, grâce et bonheur me pressent tous les jours de ma vie ; Je séjournerai pour toujours dans la maison du Seigneur. Amen. »
    Ce psaume était parfaitement approprié à Mère. Sa coupe ne débordait-elle pas d’amour pour tout le monde autour d’elle, bêtes, choses et gens, y compris nos ennemis ? »   Page 383
  • « J’ai effectué deux voyages de recherche en Lituanie pour écrire ce livre. J’ai rencontré des membres de ma famille, des gens qui avaient survécu aux déportations ou aux goulags, des psychologues, des historiens et des fonctionnaires du gouvernement. Bien des événements et des situations que je décris dans ce roman m’ont été racontés par des survivants et leurs familles qui ont partagé la même expérience que la plupart des déportés de Sibérie. Si les protagonistes de cette histoire sont imaginaires, il en est un bien réel : le Dr Samodourov, arrivé dans l’Arctique juste à temps pour sauver de nombreuses vies. »  Page 413
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3 étoiles, C, M

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers de Patrick Senécal.

Éditions du club Québec Loisirs, publié en 2012, 337 pages

Premier tome de la série de romans « Maphas » de Patrick Senécal paru initialement en 2011.

Julien Sarkozy, professeur de littérature au collégial ayant quatorze ans d’ancienneté, se retrouve forcé de poursuivre sa carrière au cégep de Malphas, dans une petite ville perdue du Québec. Personne ne décide d’aller à Malphas, ni les professeurs, ni les élèves. Ils s’y retrouvent parce qu’ils n’ont aucun autre choix, c’est le cégep de la dernière chance. Dès la première journée de classe, des événements sordides font réaliser à Julien que Malphas est un cégep différent des autres. Une des étudiantes a trouvé le cadavre de son ex-petit ami dans son casier. Le lendemain se produit un évènement similaire. Pourquoi la direction n’a pas fermé le cegep dès la première journée ? Julien essaie donc d’enquêter sur les évènements et sur son nouvel environnement. Il commence même à se rendre à l’évidence qu’il pourrait y avoir une raison surnaturelle à tout ceci.

Roman d’horreur avec une touche humoristique. Senécal nous présente dans ce roman un univers fantastique déjanté où ont lieu des meurtres plus sanglants les uns que les autres. On y retrouve aussi du suspense, des intrigues tordues et un humour noir et ironique qui n’est pas déplaisant. Les personnages sont aussi colorés que l’univers proposé. Par contre, ils sont trop caricaturaux ce qui détruit toute possibilité pour le lecteur de se cramponner au réel. Le personnage tourmenté de Julien n’échappe pas à la caricature avec sa vulgarité, son cynisme et son obsession du sexe qui finissent par devenir redondants. Malheureusement, le texte manque de fini et de finesse on a l’impression que l’auteur a omis de faire un relecture critique de son texte. Il y a donc place à amélioration pour les autres tomes de cette série. Lecture agréable et intéressante malgré les quelques défauts trouvés.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 12 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Quelques-uns m’observent en marmonnant entre eux : tiens, regarde, un nouveau prof. Eh oui, les jeunes, un autre vieux qui va venir vous faire chier avec le français, les livres et la culture. »  Page 15
  • « – L’ancien bureau de Martial. J’imagine que c’est maintenant le tien. Je me demandais, ce matin, pourquoi il n’y avait aucun des livres de Martial dessus. Là, je comprends : il est parti ! »  Page 25
  • « Je vais dans le classeur général du département et consulte les plans de cours des autres profs qui ont donné le 102. Ça ressemble pas mal à ce qu’on faisait dans les deux autres cégeps où j’ai enseigné. Sauf qu’ici le siècle étudié est le dix-neuvième, ce qui me convient parfaitement, c’est sans doute mon époque littéraire préférée. »  Page 26
  • « Je vais ouvrir la porte du local-dîneur où Zazz et Mortafer discutent toujours.
    – Je veux commander les trois romans de mon cours. Vous pouvez me dire où est la COOP du cégep ? »  Page 28
  • « Elle sourit de nouveau, un sourire malicieux et mystérieux qui, filmé en gros plan, assurerait le succès de tout film porno. Et cette voix ! Éduquée, élégante, mais avec un petit feedback rauque à peine perceptible, une voix à double personnalité : le jour, nous entendons la voix de Jekyll, mais nous imaginons toutes les obscénités proférées la nuit par celle de Hyde… »  Page 29
  • « Je trouve la COOP, qui est tellement en désordre que je me demande comment on peut y trouver quoi que ce soit. Il y a deux comptoirs. Un pour les élèves, l’autre pour les profs. Je vais à celui des profs et commande cent quarante exemplaires des trois romans choisis pour mon cours. »  Page 30
  • « Dimanche, je m’occupe de mon modeste appart, le décore un peu, vide une ou deux boîtes. Je tombe sur mes exemplaires de Bitume mentale et La Vérité qui ment. Je les considère avec une certaine amertume. Sur les couvertures, mon nom est écrit en plus gros caractères que les titres, choix sans doute peu avisé de mon éditeur. En tout cas, cette prétention a donné des munitions supplémentaires aux critiques. Comme si elles en avaient besoin… Surtout Guillaume Bilodeau, ce fumier frustré qui doit éjaculer chaque fois qu’il traîne un écrivain dans la boue. Celui-là, si je le rencontre un jour, je lui botte le cul tellement fort que la merde va lui gicler par les oreilles. Mais ce serait fort improbable que nous nous croisions : je ne me tiens ni dans les cocktails mondains ni dans les saunas gais.
    Après hésitation, je range mes deux livres avec les autres, dans ma grande bibliothèque. On ne sait jamais : si des gens viennent chez moi, ils vont peut-être les voir…
    Je lis toute la soirée et je passe à travers la moitié des Cerfs-volants de Gary. Encore une fois, son talent m’éblouit tellement que j’en ai les larmes aux yeux. Je m’arrête à contrecœur vers onze heures. »  Page 31
  • « — T’es ben con, de pas savoir ça !
    La tête de Turc se lève, furieux :
    — Vous avez pas le droit de rire de moi !
    Et les poings serrés, comme un personnage de BD, il traverse la pièce et sort de la classe en claquant la porte. »  Page 36
  • « — Vous aurez trois livres à lire, comme dans chaque cours de français. Ils devraient être disponibles à la COOP d’ici quelques jours. Je vous écris tout de suite les titres au tableau. »  Page 38
  • « Je vais donc au tableau et écris les trois titres : Le Horla de Maupassant, Germinal de Zola et Les Fleurs du mal de Baudelaire.
    — Je les ai lues, Les Fleurs du mal, la session passée ! soupire quelqu’un.
    — Moi aussi, renchérit un autre chialeux.
    — Eh bien, vous les relirez, que je rétorque. Manifestement, vous les avez pas comprises la première fois puisque vous êtes ici. »  Pages 38 et 39
  • « — Sont-tu longs, ces livres-là ? demande une fille.
    Si on m’avait enlevé un cheveu chaque fois qu’un étudiant m’a posé cette question, je serais chauve depuis belle lurette, moi qui suis pourtant pourvu d’une épaisse crinière.
    — Baudelaire, ce sont des poèmes, nous n’en lirons qu’une trentaine. Le Horla, c’est une nouvelle d’une quarantaine de pages.
    L’espoir embaume l’air, mais je le dissipe rapidement :
    — Germinal, c’est cinq cents pages.
    Exclamations, gémissements et grincements de dents s’unissent en une symphonie que Moussorgski n’aurait pas reniée. »  Page 39
  • « Certes, les manifestations de profond désespoir me sont familières depuis longtemps, mais je trouve tout de même que celles-ci sont un brin excessives. Seule la Black à la queue de cheval inscrit les titres des livres avec un large sourire et un stylo. Si elle aime tant lire, pourquoi a-t-elle échoué le cours l’an passé ? Son français écrit est sans doute catastrophique.
    — Ça y est ? que je dis patiemment, avec un sourire en coin. Vous vous êtes bien exprimés ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Ne craignez rien, vous allez survivre. Du moins, la plupart d’entre vous. Et si vous vous ouvrez l’esprit, vous allez peut-être même vous surprendre à aimer ce livre, pourquoi pas ? »  Page 39
  • « — T’aurais pas écrit la rédaction de romans, par hasard ?
    La dernière fois que j’ai été si estomaqué, c’est lorsque mon ex-femme m’a avoué qu’elle savait que j’avais couché avec certaines de ses meilleures amies. Après quelques secondes de stupéfaction, je réponds au barbu les mêmes mots que j’avais balbutiés à mon ex :
    — Heu… oui, deux.
    Tout le monde me considère maintenant avec un nouvel intérêt et, ma foi, ce n’est pas désagréable.
    — Ah, c’est ça… Je me rappelais plus le souvenir de ton nom, mais la face de ton visage me disait quelque chose en me le rappelant… J’ai vu tes photos sur l’arrière du dos de tes romans.
    Si ce gars écrit comme il parle, la correction de ses textes s’apparentera à du sport extrême.
    — Ah, bon ? Tu les as lus ?
    — Oui.
    Criss de saperlipopette ! À l’exception de mon ex et de deux ou trois amis, je n’ai jamais rencontré aucun de mes lecteurs ! Il est vrai que les chances de vivre une telle expérience sont minces : quarante-six personnes à travers tout le Québec, c’est assez dispersé. Mon cœur se met à battre comme celui d’un fan qui trouve le premier caleçon de Michael Jackson sur eBay. Mais pas question de montrer mon excitation. C’est donc d’un air détaché au point d’en être décollé que je demande :
    — Ah… Et tu les as trouvés comment ?
    — Poches.
    Il prononce ce bref jugement sans accent d’arrogance ou de moquerie. Il aurait dit le mot « escabeau » sur le même ton. Personne ne bouge, tous attendent ma réaction. Dans toutes les occasions, je peux réagir, répondre, me fâcher, perdre les pédales. Toutes, sauf une : quand on critique mes livres. Quand cela arrive, je rugis intérieurement, mais de l’extérieur, je gèle, pris d’une pudeur tout à fait inhabituelle. Peut-être parce qu’au fond je doute moi-même de la qualité de mes romans… »  Pages 40 et 41
  • « À un moment, la Noire à la queue de cheval se lève, vient déposer sa copie sur la pile et, toute contente, me confie à voix basse :
    — J’ai hâte de lire les livres, je suis sûre que ça va être super bon !
    Je la remercie d’un petit sourire et elle sort. Voilà le genre de commentaire qui redonne foi en notre profession. Je vérifie son nom sur sa copie : Nadine Limon. J’ai hâte de lire sa copie. Si elle est aussi brillante qu’elle est cute… Bon, elle a l’air un peu trop schtroumpfette, du genre qui doit sentir toutes les fleurs qu’elle croise en couinant de bonheur, mais jolie quand même. Et une schtroumpfette noire, c’est pas banal. »  Pages 42 et 43
  • « — J’ai… fini.
    Et il se lève, sac dans une main, copie dans l’autre. Je tente de n’afficher aucune animosité tandis qu’il approche, mais j’ai encore sa brève et assassine critique de mes livres en travers de la gorge. Il dépose la copie en ricanant, embarrassé.
    — J’ai peut-être été un peu heavy dans ma dureté de tout à l’heure…
    — Peut-être. En fait, l’étape suivante dans l’échelle de l’insulte, c’est le crachat, je pense…
    — C’est juste que les romans qui mêlent l’entrecroisement de l’humour pis du genre policier, c’est pas ma tasse de café…
    — Je suis pourtant pas le premier à écrire du roman policier avec une ambiance humoristique.
    — Je le sais. Je parle juste des goûts de mes préférences. Pis moi, je suis comme de même : j’énonce ce qui me traverse l’esprit quand je pense mes idées.| »  Page 43
  • « Julie Thibodeau, ses cahiers sous le bras, marche vers la section des casiers en se plaignant d’un air théâtral.
    — Déjà que philo, c’est plate à mort, mais avec ce prof-là, ça va être trop mortel, j’te jure ! »  Page 53
  • « Elle s’arrête devant son casier puis tend ses cahiers à Fanny, qui comprend tout de suite et prend le tout. Les mains libres, Julie fouille dans son sac à main :
    — Je vais essayer de dîner avec Ben… »  Page 53
  • « — Non, non, approchez pas, personne ! Il faut toucher à rien tant que la police est pas là !
    J’imagine ce que diraient les critiques qui ont assassiné mes deux livres s’ils me voyaient : « À défaut d’écrire de bons romans policiers, l’auteur raté tente de se prendre pour un flic dans la vraie vie. » »  Page 58
  • « Je m’approche de Mortafer qui range des livres dans sa mallette. »  Page 62
  • « — Il s’était beaucoup amélioré dans mon cours.
    Ça, je n’en doute pas une seconde. Elle est sûrement le genre de prof capable de donner envie à ses étudiants de lire toute l’œuvre de Tolstoï. »  Page 65
  • « Le texte le plus hallucinant est l’analyse de Rapides et Dangereux qui tente de démontrer qu’il s’agit d’une métaphore philosophique sur la confusion identitaire des prolétariens à la recherche de sens dans une époque post-marxiste. Je me demande ce que cette élève va bien pouvoir déceler dans Baudelaire : un complot misogyne contre les charmeuses de serpents ? »  Page 67
  • « Puis, je tombe sur le papier de Nadine Limon, la schtroumpfette black qui semble tellement aimer la lecture. »  Page 67
  • « Je marche vers le bar en question et examine l’affiche qui proclame le nom de l’endroit : L’ami ne deux faire. Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Le propriétaire a choisi cinq mots au hasard dans le dictionnaire ou quoi ? Pourquoi pas Le copain te quatre suivre, tant qu’à y être ? Je relis l’affiche six fois et finis par comprendre. Répétez le nom à haute voix… Vous y êtes ? Eh oui : la mine de fer… »  70
  • « — Guillaume est un élève de sciences pures que j’ai eu la session passée en français. On s’est rencontrés par hasard ce soir, pis, heu… On a pris une bière en parlant des livres qu’il a lus dans mon cours… Il les avait bien aimés… Hein, Guillaume ?
    — Oui, oui… Surtout la pièce de théâtre, là, Rhubarbe…
    — Ruy Blas.
    — Ouais, c’est ça… »  Page 78
  • « — Hey, hey, tu te sauves pas, toi là, hein ? s’inquiète Zazz.
    — Non, non, je vais être en d’dans.
    Il disparaît en quelques secondes. Ma collègue se sent encore obligée de se justifier :
    — Je veux pas qu’il se sauve parce qu’on était justement en train de parler de l’œuvre de Hugo, pis c’est tellement rare qu’on a ce genre de conversation avec un étudiant, tu comprends ?
    — Bien sûr. »  Page 78
  • « Elle regarde son joint, en prend une dernière touche et l’écrase sur le mur :
    — Bon, c’est assez pour moi aussi… Je vais retourner dans le bar pour continuer ma discussion avec Guillaume… Notre discussion sur… Victor Hugo, évidemment !
    Elle pouffe de rire, comme l’ado qu’elle était il y a quelques années à peine. »  Page 82
  • « À mon bureau, je mets de l’ordre dans mes affaires en reluquant souvent vers l’entrée du département jusqu’à ce que l’apparition tant attendue daigne enfin se révéler : Rachel entre, suivie de deux adolescents qui portent son sac et ses livres. »  Page 87
  • « Du coin de l’œil, j’observe Zazz qui mange son tofu. Si sa discussion sur Hugo avec son jeune s’est intensifiée au cours de la nuit, elle n’en garde aucune séquelle, à part peut-être une vague fatigue dans le regard. »  Page 89
  • « — On dirait que ça t’allume, ce genre d’histoires…
    Je hausse les épaules avec un petit sourire d’excuse.
    — Ouais… Je suis un grand amateur de littérature policière…
    Je passe à deux auriculaires d’ajouter : « J’en ai même écrit deux ! » mais je me retiens.
    — Les romans policiers, marmonne Davidas. C’est vrai que c’est un divertissement agréable. Bon, c’est pas de la grande littérature, mais quand même…
    Ça y est, un autre lettré qui se pince le nez en parlant de culture populaire. J’ai enduré ces snobs durant tout mon bac en littérature. Ce sont les mêmes qui n’aimaient que les films suédois sous-titrés en turc et qui cruisaient les filles en leur parlant de Sartre. Froidement, je dégaine :
    — Il y a quand même de grands auteurs de romans policiers, on peut pas nier ça…
    — Oui, quelques-uns, comme Dan Brown, mais on parle d’exception, là.
    Je le dévisage, médusé. Il a vraiment dit Dan Brown ? Je me retiens pour ne pas éclater de rire mais remets les pendules à l’heure :
    — Heu… Je pensais surtout à Hammett, Chandler, Simenon ou, plus récents, Ellroy et Lehane…
    — Ellroy… J’ai vu le film Le Dalhia Noir, c’est pas très fort…
    — Mais le roman est vraiment meilleur !
    — Bof, ça revient au même : c’est la même histoire, alors…
    Et il rit, un rire fort mais mou, il rit en regardant tout le monde, comme pour s’assurer qu’il vient de sortir un argument imparable. Mais personne ne rit avec lui. Zazz continue à brouter son tofu, Poichaux a un simple sourire poli et Valaire, sans gêne, lance à son collègue flasque :
    — Voyons, Elmer, pis Poe, c’est qui, un rédacteur de faits divers ? Il a inventé la première vraie histoire policière, ciboire !
    — Oui, j’ai déjà entendu ça, cette rumeur-là…
    Cette rumeur-là ? Mais de quoi il parle ? Il se trouvait dans une file au supermarché quand il a soudain entendu les gens devant lui marmonner : « Hey, vous savez pas quoi ? Il paraît que Poe a inventé la littérature policière ! C’est ma belle-sœur qui m’a dit ça ! » Moi qui croyais, il y a une minute, que Davidas était un hyper-cultivé méprisant, je commence à me rendre compte que la première moitié de mon jugement était sans doute précipitée. Mais Davidas ne s’arrête pas là :
    — De toute façon, Poe, je l’ai juste lu en français. Les traductions, ça donne pas une vraie idée de l’auteur…
    — C’est quand même Baudelaire qui l’a traduit, que je fais remarquer, de plus en plus ouvertement agacé.
    Davidas a une petite moue. Molle, évidemment. Je pense que la seule chose qui pourrait être dure sur lui, c’est mon poing. Il rétorque avec le ton de celui qui avance une évidence littéraire :
    — Un poète qui traduit un auteur de fiction, c’est quand même pas l’idéal. On traduit pas de la fiction comme on écrit des vers, c’est évident. Les gens ont tendance à oublier ça. »  Pages 91 et 92
  • « — Ça, je pense que c’est le numéro du cadenas du casier.
    — Ouais, pis ?
    — Je sais pas, moi ! Vous pourriez au moins noter le numéro !
    Il soupire, comme si on lui avait demandé de recopier le dictionnaire au complet. Il daigne regarder le papier de son œil éteint et, sans me le prendre des mains, note le numéro dans son calepin. »  Page 99
  • « — Pis vous étiez là aussi hier matin à l’endroit sur place, non ?
    Bon, s’il me vouvoie, c’est qu’il a mis son chapeau de journaliste. Ce gars-là a sans doute lu L’Avare dans son cours de français 101 et, depuis, il souffre du syndrome de Maître Jacques.
    — Non, hier, je suis arrivé après, comme tout le monde.
    — Inquiétant, ces deux morts violentes pis semblablement pareilles en deux jours, hein ?
    — Simon, si tu veux une entrevue pour ton journal sur ce sujet, tu perds ton temps.
    — OK, pas d’entrevue comme proprement dite, mais je vais faire l’enclenchement de ma propre enquête. Pis je t’en parle en discutant parce que je le sais que ce genre d’affaires-là qui vient d’arriver t’intéresse. Je t’ai vu agir dans l’action de ce que tu faisais, tout à l’heure, tu te débrouilles comme un poisson qui coule de source. T’as pas écrit la rédaction de deux romans policiers pour rien… »  Pages 100 et 101
  • « Les huit professeurs sont présents et même un neuvième, une femme qu’on me présente : Judith Ruglas. Elle ne donne qu’un seul cours le jeudi matin, le cours de théâtre pour les élèves qui suivent notre programme Lettres, Cinéma et Théâtre. Nous ne risquons donc pas de nous croiser souvent, ce qui ne sera pas une grande perte si j’en juge par son air pincé et hautain qui la fait ressembler à une écrivaine parisienne, son grand foulard autour du cou et son faux accent radio-canadien. »  Page 103
  • « C’est grâce à ton souci de la spécialisation que tu as cru que Racine avait inventé la racinette, ma chouette ? À cette pensée, je me mords la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire. »  Page 105
  • « — Si tu me trouves ce que je te demande, je t’en dirai plus.
    Je ne sais pas si j’ai l’intention ou non de tenir cet engagement, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de me livrer moi-même à cette petite enquête qui, par ailleurs, est sans doute inutile. Car une grande partie de moi continue à me répéter que je me fais des idées, que mon imagination d’écrivain, même raté, délire un peu trop. »  Page 131
  • « — Tu es arrivé hier, je suppose ?
    — Exact, le colloque de Paris a été un vif succès. Mais dès mon arrivée, on m’a narré les derniers événements, dit-il en avançant de quelques pas, un bouquin entre les mains. Quelle histoire ! Il faut croire que Cendrars avait raison : « La folie est le propre de l’Homme »… Ces immondes événements doivent émouvoir tout le monde, n’est-ce pas ? On en parle partout. Même toi et monsieur… monsieur ? »  Page 135
  • « — Comment a-t-il pu passer incognito avec un tel fardeau ? me coupe gentiment le vieil homme. Il l’a caché dans sa poche de pantalon ?
    Et il rigole, un ah-ah qui vient plus du cerveau que du ventre, comme un vicomte sorti de la cour de la princesse de Clèves. »  Page 136
  • « Mais papa Archlax ne demeure pas longtemps fâché contre fiston. À nouveau tout sourire, il s’approche du bureau de son fils presque en gambadant et lui tend son bouquin :
    — Bon, je ne vais pas te déranger trop longtemps, je voulais profiter de l’occasion pour t’apporter mon nouveau-né, il est sorti des presses la semaine dernière.
    Comment, il écrit en plus ? Et quoi, encore ? Va-t-il aussi nous annoncer qu’il a été qualifié au ski acrobatique pour les prochains Jeux Olympiques ? Junior prend le livre :
    — Un autre…
    Sa voix exprime autant l’admiration que l’agacement. Deux émotions en même temps chez Archlax junior ! C’est un jour faste ! Il examine le bouquin un moment, le retourne, tandis que son père sort de sa poche un paquet de cigarettes. Fiston s’en rend compte :
    — Père, on ne peut plus fumer dans les établissements publics, tu le sais bien…
    Archlax senior soupire, sa cigarette en main. Le genre de cigarette qu’on ne voit plus, très longue et mince, très aristocratique. Il la range en secouant la tête :
    — Ne pas avoir le droit de fumer dans l’établissement que l’on a fondé soi-même, c’est un comble.
    Junior revient au livre et demande :
    — Et ça parle de quoi, cette fois ?
    Papa, heureux qu’on lui pose la question, répond, en me jetant sournoisement des regards pour s’assurer que j’écoute aussi :
    — Eh bien, c’est un essai qui explique pourquoi l’Homme, tout en cherchant le bonheur, ne finit que par trouver son propre fatum, c’est-à-dire sa finalité inéluctable, celle-là même qui, inconsciemment, le pousse vers cette quête absurde de la félicité. Il traverse ainsi trois étapes qui sont l’aliénation du Ça, la sublimation du Sur-Moi, puis l’intégration du Moi, mais le tout en niant totalement son Lui.
    — Son Lui ? que je m’étonne.
    Sourire du vieux.
    — Un concept que j’ai inventé.
    À nouveau, il réussit à avoir l’air modeste et suffisant à la fois. Cette dichotomie, d’abord amusante, commence à me les gonfler un peu. Je vois bien qu’il attend un commentaire de ma part et je me contente de dire d’une voix ambiguë :
    — Un livre de vacances, quoi…
    Du coin de l’œil, je crois voir Archlax junior pâlir, mais je n’en suis pas convaincu. Archlax senior, lui, tique légèrement. Allons, ma chouette, faut pas m’en vouloir. T’as l’air plutôt sympathique malgré ta propension à étendre ta confiture personnelle sur toutes les tartines humaines qui t’entourent, mais que veux-tu, face à un gars qui se trouve beau, il est tellement tentant de lui rappeler l’existence du furoncle derrière son oreille…
    Mais Archlax reprend rapidement son air sympathique, me salue (En espérant que ce drame terrible ne ternira pas trop l’image que vous vous faites de notre région), salue son fils (J’ai dédicacé le livre, bonne journée, junior. On se voit ce soir ?) puis décrisse. »  Pages 139 et 140
  • « La porte de l’ascenseur s’ouvre et je fais le mouvement d’entrer, mais m’arrête juste à temps, sur le point de percuter un torse. Je lève les yeux : le torse se poursuit sur un bon quinze centimètres avant de se transformer en cou épais et poilu, puis en visage couperosé, ridé et particulièrement laid. Au moment où je me dis que je suis tombé sur l’ogre du Petit Poucet, la vue de la casquette sur le sommet de cette vilaine tête me fait comprendre qu’il s’agit en réalité du gardien de sécurité du cégep, que j’avais à peine entrevu l’autre jour. »  Page 146
  • « Pour la première fois, Judith Ruglas, la prof de théâtre qui ne vient qu’une fois par semaine, bouffe avec nous et ce que j’avais pressenti se confirme : c’est une petite snob connasse qui, tout en commentant les horribles meurtres de cette semaine, réussit à glisser qu’elle a déjà rencontré Wajdi Mouawad et Michel Tremblay et qu’elle adore le théâtre existentialiste turc. »  Page 148
  • « Lorsque je présente les trois romans à lire, j’ai à nouveau droit à un tollé digne de mai 1968. Je les laisse chialer un moment, puis, sourire en coin, je répète ma petite scène habituelle :
    — Ça y est ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Craignez rien, vous allez survivre…
    — J’en ai lu un, Zola, à l’autre session ! se révolte un gars. Thérèse Raquin ! C’était méga-poche !
    Mon sourire se fissure et mes lèvres s’éparpillent sur le sol, en mettant au jour mes dents acérées. Mes yeux se transforment en viseurs et font un zoom avant sur le blasphémateur : un jeune Yo avec une grotesque casquette de je ne sais quel groupe de musique insipide. Je veux rattraper les mots qui sortent de ma bouche et les ramener, mais trop tard, ils ont déjà atteint leur cible :
    — Toi, si tu dis une autre fois que Zola est poche, je t’enfonce la casquette dans la gorge tellement profond que tu vas devoir aller aux toilettes pour la récupérer.
    Le silence est tel qu’on croirait que les molécules d’air se sont elles-mêmes figées. Tous me dévisagent comme si je venais de sortir un revolver. Le jeune Yo lui-même est aussi blanc que les nombreux kleenex qu’il doit souiller tous les soirs. Je me frotte rapidement les yeux. Du calme, criss ! Me reprendre avant de sauter ma coche… Il faut que je me rappelle ce qui s’est passé la dernière fois que j’ai lâché la bride : le cheval est devenu fou, il a renversé la charrette, je suis tombé… et je me suis relevé ici.
    — Ce que je veux dire, c’est que vous pouvez pas dire que Zola, c’est poche. Vous avez le droit de ne pas aimer ça, mais pas de dire que c’est poche. Et puis, attendez de lire le livre avant de dire quoi que ce soit. OK ? »  Pages 149 et 150
  • « Je lis la première feuille. C’est carrément un rapport sur Guillaume Duval, avec sa date de naissance, son adresse, son code permanent, sa concentration au cégep et son horaire complet de cours. Sur la seconde feuille, on retrouve le même genre d’info, mais sur Mélie Sirois. Il y a même une photo de chacun des deux élèves. J’observe Sherlock Holmes junior, à la fois amusé et impressionné. »  Page 151
  • « Archlax a beau m’avoir prévenu que la clientèle de Malphas ne représente pas tout à fait l’élite de la jeunesse québécoise, je crains que cela soit pire que ce à quoi je m’attendais. Vont-ils vraiment être capables de lire Germinal au complet ? À moins que je dégote une édition illustrée. »  Page 161
  • « Pas très convaincu, je quitte le local. Prudence : la méfiance pathologique de Gracq est en train de me contaminer. Mais je ne peux m’empêcher de me rappeler que les numéros des cadenas de Thibodeau et de Farer correspondent aux codes permanents de Fermont et de Rivard. Bien sûr… et après ? Heureusement que Gracq ne connaît pas cette information : il y aurait sans doute vu la confirmation de la présence d’extraterrestres…
    Je jette les feuilles dans la première poubelle que je croise. Je me répète qu’il est temps que je commence à écrire un nouveau roman : à défaut de m’apporter le succès, ça servira de soupape à mon imagination trop débordante. »  Page 164
  • « En face, Sirois a fini d’ouvrir son cadenas, elle attrape la clenche de la porte, sur le point de l’ouvrir… Criss, j’ai la chair de poule comme si j’entendais quelqu’un se frotter les dents sur un tableau noir ! Sirois ouvre la porte…
    Rien pantoute. Enfin, rien d’anormal. Un manteau, des photos collées sur la paroi intérieure, des livres sur l’étagère supérieure. Pas de sang, de membres arrachés ou de chair gluante. Sirois prend ses cahiers et referme le casier. »  Page 172
  • « Au loin, je vois les policiers qui approchent. Je commence à m’éloigner, la tête bourdonnante, mais Gracq m’agrippe le bras une seconde fois, l’air cette fois très sérieux derrière sa barbe de trotskiste attardé. »  Page 174
  • « — Il y a eu une attaque de corbeaux à l’ouverture de Malphas ?
    Il serre les dents et passe sa main sur son crâne chauve, comme s’il regrettait ce qu’il avait dit.
    — Si ça t’intéresse, tu iras voir ça sur Internet… Où je veux en venir, c’est qu’on est pas des deux de pique à Saint-Trailouin. À c’t’heure que je t’ai tout dit sur l’enquête pis que tu constates qu’on fait notre travail, tu vas peut-être arrêter de m’emmerder pis te remettre à écrire tes petits romans policiers humoristiques.
    Alors là, il m’aurait révélé qu’il avait baisé mon ex-femme que je n’aurais pas été plus pantois. Il hoche sa grosse tête, ravi de son effet.
    — Eh oui, Sarkozy, j’ai fait mes petites recherches sur toi. Deux romans autant boudés par les lecteurs que par les critiques. Faudra que je lise ça un jour.
    Pour ça, faudrait encore que tu saches lire, pauvre carencé cérébral ! »  Pages 183 et 184
  • « Il est vingt-deux heures trente quand je sors de chez moi, assez high pour décortiquer l’œuvre complète de Burroughs. »  Page 185
  • « Une fille seule au bar qui lit un livre. Dans la trentaine. Pas laide du tout. Je m’approche donc, m’assois à ses côtés et, sans préambule :
     — Je t’offre un verre ?
    Elle lève la tête de son livre, d’abord surprise. Elle me jauge rapidement des yeux et sourit enfin.
    — Je sais pas… Je devrais ?
    — « Enivrez-vous… Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre… »
    C’est prétentieux, je le sais, mais ça vient avec l’effet du pot. Certains, quand ils sont ivres ou gelés, veulent se battre ; d’autres pleurent ; d’autres encore sont incohérents ; moi, je cite à tout vent. Comme effet secondaire, on a quand même vu pire. Elle hausse les sourcils, amusée :
    — Tu viens d’inventer ça ?
    Elle ne connaît donc pas Baudelaire et, si je me fie au livre qu’elle est en train de lire (Le Secret), la rencontre n’aura sans doute jamais lieu entre elle et le poète.  Mais je m’en fous. Je fais signe au barman et, quelques minutes plus tard, on boit en rigolant. Je réussis à glisser que j’ai écrit deux romans, ce qui provoque l’effet escompté : elle est impressionnée. »  Pages 187 et 188
  • « — Pas très décoré comme endroit d’appartement…
    — Je viens d’arriver, je te rappelle.
    Il s’approche de ma bibliothèque, examine mes livres et a un sourire narquois.
    — En tout cas, tu as pris le temps d’installer l’important de l’essentiel…
    Il indique du doigt mes deux romans, bien rangés parmi les autres. »  Page 195
  • « Je réalise à quel point ma réaction est puérile et Gracq, en montant dans la voiture, ne peut réprimer un sourire, diverti par mon orgueil ridicule. Mais tant pis : j’ai presque quinze ans de plus que lui, après tout. Et je veux montrer à ce jeune homme qui me considère comme un piètre écrivain de romans policiers que je peux tout de même mener intelligemment une enquête. »  Page 202
  • « — Vous vous invitez à dîner avec moi, Julien ?
    — Non, je suis déjà avec quelqu’un à une autre table. Et si on arrêtait ces vouvoiements ? Après tout, on n’est pas dans un roman de Jane Austen…
    — Oui, j’imagine que tu préférerais être dans un roman d’Anaïs Nin… »  Page 207
  • « — Je parlais surtout des trois meurtres.
    — Oh, ça…
    Elle dépose enfin son livre en replaçant une mèche rousse derrière son oreille, un geste anodin qui, effectué par cette femme, se charge d’une incroyable énergie érotique. »  Pages 207 et 208
  • « — Justement. Avec tout ce que j’avais entendu sur ce cégep, je me disais que le défi serait intéressant. Que j’allais sûrement découvrir plein de choses…
    Elle prononce ces derniers mots avec une expression plus grave, puis elle baisse les yeux sur son livre.
    — Tu lis quoi ? que je demande.
    Je prends le bouquin et découvre avec surprise que l’auteur est Rupert Archlax senior, mais pas son dernier, qu’il m’a montré hier. Le titre en est : Le Bégaiement des siècles. »  Page 209
  • « — Faut admettre que le bonhomme est impressionnant : fondateur de Malphas, premier directeur pédagogique du cégep pendant douze ans ; fondateur et actionnaire principal de la mine de fer de la région ; écrivain… La vie parfaite, quoi. »  Pages 209 et 210
  • « — C’est une histoire connue, tous les gens du coin pourraient te la raconter.
    Je reviens au livre.
    — Il en a pondu combien, au juste ?
    — Une quinzaine. Des essais sur différents sujets, tous très pointus.
    Je parcours rapidement la quatrième de couverture : en gros, l’auteur prétend que l’Histoire ne se répète pas de manière générale mais uniquement sur certains points spécifiques, d’où son bégaiement. Dans le coin supérieur, une photo montre un Archlax souriant et sûr de lui, d’une dizaine d’années plus jeune. Je dépose le livre sur la table :
    C’est bon ?
    — C’est spectaculairement brillant. »  Page 210
  • « Fudd ouvre la porte du fond et entre. Simon la suit et, après une hésitation, je me mets en marche, dépasse la table sur laquelle se dresse le château de cartes (il doit bien faire dix étages !) puis rejoins mon coéquipier. Nous nous retrouvons dans une très vaste pièce, emplie d’étagères, de bibliothèques débordantes de gros bouquins, et de petites tables, elles-mêmes recouvertes de fioles, de bouteilles et de bassines. »  Page 221
  • « Ce qui n’empêche pas Fudd de marcher vers une étagère emplie de bouteilles de bière, d’en saisir une et de la décapsuler. Elle en prend une bonne rasade et j’ai presque envie de lui en demander une, pour me remettre d’aplomb. Mais je n’ai jamais supporté la bière tablette. Elle remet la bouteille sur une table et s’approche d’une bibliothèque en marmonnant de sa voix écorchée :
    — Bon… On va regarder ça… Attends un peu…
    Elle fouille parmi les livres. Gracq attend patiemment, peu impressionné par le décor, qu’il connaît sans doute. J’observe les étagères sur ma gauche : livres, bibelots insolites… »  Page 222
  • « Je me tourne vers la vieille, qui fouille toujours parmi ses livres en toussotant et crachant. »  Page 223
  • « Mais Fudd intervient en brandissant un livre :
    — Bon, je l’ai trouvé, là !
    Elle trottine jusqu’à la table, y dépose le livre, prend une autre bonne gorgée de sa bière, puis feuillette le bouquin. On s’approche un peu, et je me sens curieux malgré moi, même si je n’arrive pas à oublier le cadavre tranquillement assis là-bas. Elle trouve une page, la lit silencieusement et annonce en secouant sa tête de poire ratatinée :
    — Oui, oui… C’est possible… Y a sûrement moyen d’ensorceler un cadenas pour y mettre le numéro qu’on veut…
    Qu’ouïs-je ? Je dévisage Gracq : son hochement de tête satisfait me confirme que j’ai sans doute mal entendu.
    — Excusez-moi : vous allez rire, mais j’ai cru que vous aviez dit « ensorceler ».
    — Vous avez ben entendu. Y faut juste (et elle désigne la page de son livre, se penche pour mieux lire) invoquer un démon qui est autant spécialiste en numérologie qu’en codes secrets, c’est pas si compliqué, ça, là. »  Page 225
  • « Distraitement, je lui donne quinze dollars en marmonnant qu’elle peut garder la monnaie. Elle devient alors très émue, comme si je l’avais demandée en mariage, et, une main sur la poitrine, bredouille :
    — Oh ! Merci… Merci beaucoup… Les gens sont si généreux !… Dieu vous le rendra…
    Et elle s’éloigne d’un pas heureux, telle Dorothée sur le chemin de briques jaunes. »  Page 233
  • « En soupirant, je m’installe devant mon ordinateur et tape « Rupert Archlax » dans Google. J’ignore les quelques rares entrées qui concernent le fils et je m’attarde à celles sur le père. Avec Internet basse vitesse, l’opération est aussi longue et exaspérante qu’un roman de Robbe-Grillet, mais je réalise que l’homme a une certaine notoriété : ses livres ont gagné plusieurs prix, certains même internationaux ; il a participé à plusieurs œuvres caritatives ; sa compagnie de mine de fer, Ax Corp, est souvent citée comme entreprise modèle… »  Page 243
  • « — J’ai cru comprendre qu’il revenait de France, que je précise.
    — C’est possible, fait Poichaux. Grâce à ses livres, il voyage beaucoup. »  Page 272
  • « — Exactement. À mon arrivée, il y a quinze ans, moi et quelques collègues nous sommes amusés à identifier les composantes de cette odeur. On a décelé des fruits pourris, de la sueur, du crottin de cheval, de l’urine, de l’eau de caniveau, de la viande avariée…
    Je m’étonne. Il n’a pas tort, il y a un peu de tout ça, mais de manière subtile, pas trop envahissante. Mortafer poursuit :
     — Tu as lu Le Parfum de Süskind ? Tu te rappelles le fameux passage au début du roman, quand on décrit l’odeur des rues parisiennes d’il y a trois cents ans… C’est exactement ça. »  Pages 273 et 274
  • « À un moment, je vais jeter un œil sur l’exposition de Bouthot et constate avec ahurissement qu’il s’agit de ses scrapbooks. Il y en a une vingtaine, montés sur des petites tables, comme s’il s’agissait de reliques incas. Chacun a son thème : les vacances d’été, Noël, anniversaire de mariage… J’en feuillette deux ou trois, incrédule. Bouthot et sa grosse moitié y sont à l’honneur à chaque page. Je me demande s’il y en a un sur leur nuit de noces, puis me dis que je ne tiens pas à voir ça. À peu près personne d’autre n’admire l’œuvre du maître, sauf Poichaux qui les examine un par un, avec toute la concentration de l’exégète qui plongerait dans un manuscrit inédit de Cervantes. Je demande à ma coordonnatrice si notre DG les expose comme ça chaque année. »  Page 274
  • « Mais non seulement la coke ne me change pas les idées, elle les rend encore plus obsédantes, et malgré le fait que je discute depuis une dizaine de minutes avec une enseignante en psychologie intéressée à m’expliquer concrètement et privément à quel point Tropique du cancer a changé sa vie, je n’arrive pas à effacer Loz de mon esprit, au point d’en éprouver une froide colère dirigée autant contre lui que contre moi-même. »  Pages 275 et 276
  • « Pendant un instant, je jongle entre l’idée de partir tout de suite pour exécuter le plan qui vient juste d’apparaître dans mon esprit électrifié et celle de demeurer auprès de cette enseignante qui en est à me confier que chaque fois qu’elle parle d’Henry Miller, elle ressent une folle envie de baiser avec son interlocuteur. »  Page 277
  • « La coke me donne de l’esprit, certes, mais très peu de jugement. Je continue à marcher, sans attendre sa réaction, mais tout à coup, on me saisit le bras et on me retourne brutalement : je ne savais pas qu’Archlax était capable d’une telle agressivité, j’en demeure sans voix. Il me dévisage, la bouche crispée comme s’il voulait se pulvériser les dents. Même sa voix tremble. On dirait presque Bruce Banner sur le point de se transformer en Hulk. »  Page 277
  • « — Tout va bien, ici ?
    C’est papa Archlax qui approche, un verre de vin à la main, débonnaire. À croire qu’il est le Jiminy Cricket de son fils. »  Page 278
  • « — Vous prenez congé, monsieur Sarkozy ? Comme Mauriac, vous croyez sans doute que « les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »…
    Il se souvient de moi, c’est pas mal. Je l’observe un bref moment, en songeant que cet homme a perdu sa femme et sa fille il y a trente ans mais qu’il a su surmonter cette tragédie en travaillant, en écrivant, en remportant un certain succès auprès de l’élite intellectuelle… »  Page 278
  • « Je perquisitionne partout, en tentant de ne pas trop foutre le bordel : des photos de famille, des livres de cours, des films pornos (ce qui me permet de constater que Shyla Stylez vient de produire une compilation de ses meilleures scènes : je note mentalement), de la bouffe de mauvaise qualité à profusion… mais rien de mystérieux ou de louche.
    Je tombe enfin sur la porte qui mène à la cave. Nouvelle fluctuation : ça fait déjà quinze minutes que je suis ici ; si Loz me trouve dans sa cave, je suis bon pour le renvoi de Malphas dans l’immédiat, la prison pour quelques semaines et les moqueries de Garganruel pour l’éternité. Mais je ne peux pas reculer si près du but. Si but il y a. Je descends.
    L’ampoule du plafond éclaire froidement des étagères emplies de livres. Sur le sol, un pentacle est dessiné et de la poudre charbonneuse est éparpillée en son centre. Le cliché même du parfait petit kit de magie noire. Je vais feuilleter un ou deux livres : ça parle de sorcellerie.
    Je prends une grande respiration. C’est donc vrai ? Tout ce grotesque carnaval grand-guignolesque est vraiment vrai pour vrai ? »  Page 280
  • « — Je me suis assuré que ce serait moi qui m’occuperais de la distribution des cadenas cette session-ci. Avant la fin de la dernière année scolaire, j’ai réussi à trouver les codes permanents de mes quatre victimes. Durant l’été, j’ai ensorcelé les quatre cadenas. Puis, il y a dix jours, ç’a été la rentrée. J’étais prêt. À tous les élèves, je donnais les vrais cadenas, au hasard, mais je conservais à l’écart les quatre ensorcelés, et j’attendais l’arrivée des filles… Je suis même pas sûr qu’elles m’ont reconnu quand je leur ai donné leur cadenas ou, en tout cas, elles m’ont complètement ignoré. Comme tout le monde m’a toujours ignoré…
    Il est vraiment fâché, le Harry Potter des moches. »  Page 285
  • « — Tu sais pas du tout ce qui arrive à tes victimes à minuit ?
    — Juste une vague idée que j’ai pas vraiment envie d’approfondir.
    Je songe à nouveau au délire de Zazz, à sa voix rauque. Malgré la chaleur de la nuit, un long frisson me parcourt tout le corps.
    — On en parle dans les livres, mais pas avec précision, ajoute Loz derrière moi.
    — Quels livres ?
    — Dans ma famille, on est pas, hélas ! sorcier de père en fils. Quand j’ai forgé mon plan, l’année passée, j’avais aucune notion de magie noire. Il a fallu que j’aille voir la vieille Fudd pour avoir des conseils. »  Pages 287 et 288
  • « — C’est pas si simple. Pour être un vrai sorcier, il faut faire partie d’une lignée. Fudd est une fille de sorcière, pas moi. Mais je peux devenir un apprenti respectable, apprendre quelques trucs grâce à des livres. Fudd m’en a donné quelques-uns… enfin, elle me les a vendus pour deux cent quatre dollars et quatre-vingt-six sous. C’est grâce à ces livres que j’ai mis sur pied mon plan des cadenas.
    — C’est tout ce qu’elle a fait ? Tu l’as payée et elle t’a donné des livres ? Ça me paraît trop simple.
    — C’est vrai que ça paraît simple. Quelques livres, et hop ! on apprend la magie. En fait, ça fonctionne seulement si on a l’environnement adéquat, apte à la sorcellerie. Pour ça, Saint-Trailouin est vraiment l’environnement idéal. »  Page 292
  • « La caverne n’est donc pas très loin de chez elle, ce qui n’aide en rien la réputation de la vieille. De plus, c’est elle qui a expliqué à Loz comment se venger… Non, correction : elle lui a vendu des livres de magie, elle n’était pas au courant de ses intentions. »  Page 300
  • « Je me propulse vers elle lorsqu’un bras me retient. Je me retourne brusquement, sur le point d’assommer l’emmerdeur. C’est une jeune Noire, mignonne et souriante avec deux tresses, et je reconnais Nadine Limon, la brillante schtroumpfette black.
    — Bonjour, Julien ! On a un cours dans dix minutes ! J’ai vraiment hâte !
    — Moi aussi, Nadine, moi aussi, je…
    — J’ai déjà lu les trois livres du cours ! C’était tellement bon ! J’ai même acheté tous les Rougon-Macquart ! Je voulais savoir si…
    — Tout à l’heure, Nadine ! »  Page 307
  • « Au milieu d’une rangée, Nadine attend avec enthousiasme, sa pile de romans bien droite devant elle sur son pupitre. »  Page 308
  • « — T’as entendu quoi ?
    Il attend, narquois. Vais-je m’humilier jusqu’à lui parler de ces claquements sinistres ? Et je ne peux pas lui parler des livres de sorcellerie que j’ai vus dans la cave de Loz, ça lui ferait trop plaisir de me coffrer pour intrusion par effraction dans un domicile privé. »  Page 318
  • « — Écoute ben, Sarkozy, j’ai voulu te le faire comprendre poliment l’autre jour, mais faut croire que t’as besoin qu’on te mette les poings pas juste sur les i. Ça fait trente ans que je suis le chef de police de cette ville, tu m’entends ? Trente ans ! Pis j’ai toujours réussi à mener toutes les enquêtes qu’il fallait mener, pis de manière rationnelle ! Fait que c’est pas un écrivain manqué de la grande ville qui va venir me dire comment enquêter, c’est clair ? »  Pages 319 et 320
  • « Oui, je vais rester. Du moins jusqu’à la fin de la session. Il faut que je respecte mon contrat, tout de même, vous ne pensez pas ? Et tant qu’à rester, je vais essayer de comprendre cette ville, ce cégep, ces gens… Pour y arriver, je vais écrire. Écrire ce qui m’est arrivé. Pas pour publication, du moins pas tout de suite. Pour l’instant, j’écrirai pour moi seul, afin de voir clair. Moi qui cherchais une motivation pour me remettre à l’écriture, je ne pourrai sans doute jamais trouver mieux. Voilà, bonne idée, je commence à écrire tout ça ce soir ! »  Pages 330 et 331

 

3 étoiles, C, E, P

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 678 pages

Première partie du septième tome de la série « Le Chardon et le Tartan » de Diana Gabaldon. Dans cette édition, ce tome est divisé en deux parties. Le tome 7 est paru initialement en 2009 sous le titre « Outlander, Book 7 : An Echo in the Bone ».

4 juillet 1776, c’est la signature de la déclaration d’indépendance des treize colonies sécessionnistes, la guerre contre les britanniques bat son plein. Jamie et Claire savent que les Américains finiront par l’emporter mais seulement en 1783. La plus grande crainte de Jamie est de devoir affronter son fils illégitime William, lieutenant pour l’armée britannique, sur les champs de bataille. Pour éviter cette situation, ils décident de retourner se réfugier en Écosse jusqu’à la fin de la guerre. Au XXe siècle, Brianna et Roger ont racheté le manoir de Lallybroch en Écosse. Ils suivent avec Jem et Mandy les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre. Fait intéressant, dans une des lettres il est fait mention que Jem sait où est caché l’or jacobite.

Une saga qui s’essouffle…C’est un réel plaisir de retrouver les personnages de la famille Fraser qui passent mystérieusement d’une époque à l’autre. Malheureusement, la majorité de ce tome est centré sur la vie de William et de son père Lord Grey, qui ne sont pas des personnages principaux de cette saga. Leurs rôles dans la Guerre d’indépendance des États-Unis et dans l’armée britannique sont difficiles à comprendre. Pour bien apprécier ce tome, il faut avoir une très bonne connaissance de l’histoire américaine et canadienne du 18ième siècle. On a l’impression que l’auteur a voulu démontrer son érudition sur cette période de l’histoire américaine plutôt que de nous faire vivre les évènements par ses personnages principaux. Le lecteur est laissé sur son appétit quant aux interactions des membres de la famille Fraser car ils sont moins à l’avant plan. Une lecture agréable cependant, mais moins que les premiers tomes.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Cela étant, même le membre le plus farfelu de la confrérie de l’épée était préférable à un diplomate. Il se demanda quel terme de vénerie appliquer à un groupe de diplomates. Si les écrivains formaient la confrérie de la plume et qu’on appelait une harpaille une troupe de biches et de jeunes cerfs… une saignée de diplomates, peut-être ? Les frères du stylet ? Non, c’était bien trop direct. Un dormitif de diplomates, c’était déjà plus exact. La confrérie de l’ennui ? Cependant, ceux qui n’étaient pas ennuyeux pouvaient parfois se montrer dangereux. »  Page 28
  • « La créature avait survécu à l’incendie de la Grande Maison sans une égratignure, émergeant de sa tanière sous les fondations à travers une avalanche de décombres suivie de sa dernière portée de porcelets.
    Je méditais sur cette vision tandis que j’attendais le retour de Ian. Prise d’une soudaine inspiration, je m’exclamai :
    — Moby Dick !
    Rollo se redressa avec un aboiement surpris, me lança un regard jaune puis reposa la tête entre ses pattes avec un soupir.
    Jamie s’étira en grognant, se frotta le visage et me regarda en clignant des yeux.
    — Dick qui ?
    — Non, je viens juste de comprendre à qui cette truie blanche me faisait penser. C’est une longue histoire qui parle d’une baleine. Je te la raconterai demain. »  Pages 43 et 44
  • « J’ignorais si Thomas Wolfe avait vu juste quand, dans L’Ange banni, il parlait de l’impossibilité du retour au bercail (mais d’un autre côté, pensai-je avec une pointe d’amertume, je n’avais pas de « bercail » auquel revenir)… »  Page 54
  • « Faute d’une meilleure idée, Jamie et Ian avaient étendu Mme Bug dans le garde-manger aux côtés de Grannie MacLeod. Elle était couchée sous la première étagère, sa cape rabattue sur le visage. Je voyais dépasser ses bottes usées et ses bas à rayures. J’eus une soudaine vision de la méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz et dus plaquer une main sur ma bouche pour retenir un fou rire hystérique. »  Page 58
  • « Je trouvai enfin Ian dans la grange, une forme sombre recroquevillée sur la paille aux pieds de Clarence, notre mule dont les oreilles se dressèrent en m’apercevant. Ravie de voir la compagnie s’agrandir, elle se mit à braire de joie tandis que les chèvres bêlaient de panique en me prenant pour un loup. Surpris, les chevaux hennirent et s’ébrouèrent. Rollo, roulé en boule près de son maître, manifesta son mécontentement devant un tel raffut par un aboiement sec.
    Je secouai ma cape et accrochai la lanterne à un clou près de la porte.
    — Mais c’est une vraie arche de Noé, ici ! observai-je. Il ne manque plus qu’un couple d’éléphants. Tais-toi, Clarence ! »  Page 62
  • « — « La lune qui jouait sur la neige récente donnait à chaque objet le lustre de midi… » récitai-je dans un murmure.
    Effectivement, la tempête était passée et la lune aux trois quarts pleine répandait une lueur pure et froide dans laquelle chaque arbre ployant sous la neige se détachait, austère et délicat, comme sur une estampe japonaise. »  Page 67
  • « Jamie poussa un soupir d’aise devant le spectacle et me serra un peu plus fort contre lui.
    — Ce que tu disais tout à l’heure, Sassenach… au sujet de la lune jouant sur la neige récente… c’est un poème, n’est-ce pas ?
    — Oui. Ce n’était sans doute pas très approprié vu les circonstances. C’est un poème de Noël comique intitulé « Une visite de saint Nicolas ».
    Cela le fit sourire.
    — Je ne sais pas s’il existe un texte « approprié » pour une veillée mortuaire, Sassenach. Donne à ceux qui veillent le mort suffisamment à boire et ils te chanteront « Chevaliers de la Table ronde » pendant que les petits danseront la ronde dans la cour au clair de lune.
    Je n’imaginais que trop clairement la scène. Pour ce qui était de la boisson, nous n’étions pas en reste. Il y avait un baquet de bière fraîchement brassée dans le garde-manger et Bobby était allé chercher notre fût de whisky de secours caché dans la grange. Je soulevai la main de Jamie et déposai un baiser sur ses doigts froids. L’hébétude provoquée par le drame commençait à s’estomper, peu à peu dissipée par les pulsations vitales derrière nous. La cabane était un îlot vibrant de vie flottant dans la nuit noir et blanc.
    Jamie sembla avoir lu dans mes pensées.
    — « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi », récita-t-il doucement.
    — Oui, c’est déjà nettement plus approprié, dis-je un peu cyniquement. Un peu trop, même.
    — Que veux-tu dire ?
    — « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » Je ne peux pas entendre « Aucun homme n’est une île » sans penser à la fin de la citation.
    — Mmphm. Tu connais le texte dans son intégralité ?
    Sans attendre ma réponse, il se pencha en avant, remua les braises avec une brindille et poursuivit :
    — Ce n’est pas vraiment un poème. En tout cas, son auteur ne l’entendait pas comme ça.
    — Ah bon ? Qu’a-t-il voulu écrire, alors ?
    — C’est une méditation… à mi-chemin entre un sermon et une prière. John Donne l’a écrite dans ses Méditations en temps de crise. On peut difficilement faire plus à propos, n’est-ce pas ?
    — En effet, pour ce qui est de la crise, nous nageons en plein dedans. Que dit-il d’autre dans sa méditation ?
    — Hmm…
    Il me serra contre lui et posa sa tête contre la mienne.
    — Laisse-moi essayer de me souvenir. Je ne me rappelle pas de tout mais certains passages m’ont marqué.
    Je l’entendais respirer lentement, se concentrer.
    — « Toute l’humanité n’est que d’un seul auteur et tient en un volume. Lorsqu’un homme meurt, on n’arrache pas un chapitre du livre mais on le traduit dans un langage meilleur ; et tous les chapitres doivent être ainsi traduits. » Viennent ensuite des passages dont je ne me souviens plus mais il y en a un que j’aime particulièrement : « Le glas sonne pour celui qui l’entend ainsi… et bien qu’il ne retentisse que par intermittence, dès cette minute où il a sonné pour lui, il est uni à Dieu. »
    Je m’accordai quelques instants de réflexion avant de conclure :
    — Hmm… effectivement, c’est moins poétique mais plus… chargé d’espoir ?
    Je le sentis sourire.
    — Oui, je l’ai toujours pensé ainsi.
    — D’où le tiens-tu ?
    — John Grey m’avait prêté un recueil d’écrits de Donne quand j’étais prisonnier à Helwater. Ce texte y figurait.
    — C’est un homme si cultivé. »  Pages 70 à 72
  • « — Cela a toujours été « quand », Sassenach, dit-il doucement. « Tous les chapitres doivent être ainsi traduits », pas vrai ? »  Page 74
  • « Grannie MacLeod étant morte la première, le poste de gardienne échoyait à Mme Bug. Compte tenu de sa personnalité, elle serait sans doute ravie de prendre le commandement des opérations, caquetant avec les âmes résidantes et veillant sur elles comme sur ses chères poules, chassant les mauvais esprits avec sa langue acérée et à coups de saucisse.
    Ces images me permirent de supporter la lecture d’un bref passage de la Bible, les prières, les larmes (de femmes et d’enfants dont la plupart ne savaient pas pourquoi ils pleuraient), la descente des cercueils du traîneau et la récitation plutôt cacophonique du Notre Père. »  Pages 80 et 81
  • « Claire lui avait fait observer :
    « Dans les vieux contes de fées, il est toujours question de “deux cents ans”. »
    Les vrais contes de fées, ceux racontant l’histoire de gens enlevés par des fées, « entraînés à travers les pierres sur des collines aux fées ». Ces histoires commençaient souvent par « C’était il y a deux cents ans… ». Ou alors des gens se retrouvaient au même endroit mais deux siècles plus tard. Deux siècles…
    Chaque fois que Claire, Bree et lui-même avaient franchi le cercle de pierres, ils avaient parcouru la même distance : deux cent deux ans. Ce qui correspondait plus ou moins aux deux siècles des contes anciens. »  Page 87
  • « Il n’avait pu s’empêcher d’employer un ton interrogatif, levant les yeux vers le plafond au-dessus duquel les enfants dormaient, espérait-il, paisiblement, drapés dans leur innocence et leur pyjama orné de personnages de bandes dessinées. »  Page 92
  • « — Deux par deux les animaux montaient à bord, les éléphants et les alligators…
    Roger sourit. Effectivement, la maison pouvait faire penser à l’arche de Noé, flottant sur une houle rugissante alors que tout à l’intérieur était douillet. Deux par deux… deux parents, deux enfants… peut-être plus, un jour. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. »  Page 95
  • « Il avait gravé la plupart de ses observations dans sa mémoire, ne consignant que le strict nécessaire en langage codé dans un exemplaire du Nouveau Testament offert par sa grand-mère. Ce dernier se trouvait toujours dans une poche de son manteau de civil laissé sur Staten Island. Maintenant qu’il était de retour sain et sauf dans le giron de l’armée, ne devrait-il pas coucher ses observations par écrit dans un rapport en bonne et due forme ? »  Page 105
  • « C’était un brouillard marin, lourd, froid et humide sans être oppressant. Il se clairsemait et épaississait dans un mouvement perpétuel. La visibilité était réduite et il distinguait tout juste la forme indécise de la colline que lui avait indiquée Perkins, son sommet ne cessant d’apparaître et de disparaître telle une montagne magique de conte de fées. »  Page 116
  • « — Un peu les deux, je crois. Brianna m’a parlé un jour d’un livre où il était écrit qu’une fois qu’on était parti de chez soi, on ne pouvait jamais revenir. C’est peut-être vrai, mais j’ai quand même envie d’essayer. »  Page 162
  • « Le paquet « odieusement encombrant » remplit ses promesses : un livre, une bouteille d’excellent xérès, un bocal d’olives pour l’accompagner et trois paires de bas de soie. »  Page 170
  • « William, qui avait généreusement ouvert son bocal d’olives, porta un toast à la générosité de sa tante, sans omettre de mentionner les bas de soie. Il siffla son énième verre d’un trait puis le tendit à Adam pour qu’il le remplisse en ajoutant :
    — Toutefois, je serais étonné que ce soit ta mère qui m’ait envoyé ce livre. Je me trompe ?
    Adam pouffa de rire, un litre de punch ayant fait fondre sa gravité habituelle.
     — Non. Ce n’est pas papa non plus. C’est ma propre contribution à l’avancée cutlurelle… Oups ! culutrelle… dans les colonies.
    — Un service insigne à la sensibilité de l’homme civilisé, déclara sentencieusement William, pas peu fier de sa maîtrise de l’allitération en dépit de la boisson.
    Plusieurs voix s’élevèrent à l’unisson :
    — Quel livre ? Quel livre ? Montrez-nous ce fameux livre !
    William se vit obligé d’exhiber le joyau de sa collection de présents : un exemplaire du célèbre ouvrage de M. Harris, Une liste des dames de Covent Garden, catalogue décrivant avec un grand luxe de détails les charmes, les spécialités, les tarifs et les disponibilités des meilleures putains de Londres.
    L’ouvrage fut accueilli avec des cris d’extase et il s’ensuivit une brève mêlée pour s’en emparer. William le récupéra avant qu’il ne soit mis en pièces puis se laissa convaincre d’en lire quelques passages à voix haute, son interprétation théâtrale étant ponctuée par des hululements enthousiastes et un bombardement de noyaux d’olive.
    C’est un fait avéré que la lecture à voix haute assèche le gosier et on fit monter d’autres rafraîchissements qui furent aussitôt consommés. Il n’aurait su dire qui le premier suggéra que l’assemblée se constitue en corps expéditionnaire afin de compiler une liste similaire pour New York mais la motion fut adoptée à l’unanimité et saluée avec des rasades de punch, toutes les bouteilles ayant déjà été éclusées. »  Pages 171 et 172
  • « Dans la ruelle, tous les jeunes hommes avaient disparu dans l’un ou l’autre des établissements. Aux bruits festifs et aux martèlements que l’on entendait de l’extérieur, il était clair qu’ils n’avaient rien perdu de leur entrain.
    — Tu as trouvé chaussure à ton pied ? demanda Adam en pointant le menton dans la direction d’où William était venu.
    — Euh… oui. Et toi ?
    — Bah, elle n’aurait droit qu’à un tout petit paragraphe dans le bouquin de Harris mais ce n’était pas si mal pour un trou comme New York. »  Page 173
  • « Sans hôpital, bloc opératoire ou anesthésie, mes possibilités de traiter un accouchement complexe étaient sérieusement limitées. En l’absence d’intervention chirurgicale, la sage-femme confrontée à une présentation transversale a quatre solutions : laisser mourir la mère après une longue et douloureuse agonie ; la laisser mourir après avoir pratiqué une césarienne sans anesthésie ou asepsie mais, peut-être, en sauvant l’enfant ; sauver peut-être la mère en tuant l’enfant dans son ventre puis en l’extrayant morceau par morceau (Daniel avait consacré plusieurs pages à cette solution dans son cahier, l’accompagnant d’illustrations) ; enfin, tenter manuellement de retourner l’enfant dans l’utérus jusqu’à ce qu’il se présente dans une position lui permettant de naître. »  Page 179
  • « L’homme naît pour connaître les tourments, comme l’étincelle pour s’élever vers le ciel… En prison, il avait lu ce verset de Job maintes fois sans jamais le comprendre. Les étincelles qui volaient vers le ciel ne causaient pas de tourments, à moins que les bardeaux du toit ne soient particulièrement secs ; c’étaient celles qui jaillissaient de la cheminée qui risquaient d’incendier la maison. Si l’auteur avait simplement voulu dire qu’il était dans la nature de l’homme de s’attirer des ennuis (ce qui, à en juger par sa propre expérience, était le cas), alors c’était une métaphore de l’inexorabilité basée sur le principe que les étincelles montaient toujours. Or, quiconque avait jamais observé un feu aurait pu lui dire qu’il se trompait.
    Mais qui était-il pour critiquer la logique de la Bible alors qu’il aurait dû réciter des psaumes de louange et de gratitude ? Il essaya d’en trouver un mais sa bonne humeur prit le dessus et il ne se rappela que des bribes décousues. »  Pages 198 et 199
  • « — Je vais me lever et partir à présent, récitai-je doucement. J’irai à Innisfree et j’y construirai une petite cabane de boue et de bardeaux ; j’y aurai neuf rangées de haricots, une ruche pour les abeilles, et vivrai seul dans la clairière vibrant de leurs appels.
    Je m’interrompis un instant, puis me détournai en achevant :
    — Et là-bas je trouverai un peu de paix ; car la paix vient en tombant doucement. »  Page 203
  • « Le fait était : il n’avait pas fichu grand-chose depuis des mois. Il y avait le livre, bien sûr. Il consignait par écrit toutes les chansons apprises par cœur au XVIIIe siècle, avec un commentaire. Mais on pouvait difficilement parler de « travail » et ce n’était pas ça qui les ferait vivre. »  Page 237
  • « « On ne peut pas interrompre et reprendre une carrière universitaire comme ça. D’accord, on peut prendre un congé sabbatique, voire un congé prolongé, mais il faut avoir un objectif déclaré et pouvoir présenter des recherches publiées à son retour.
    — Tu as de quoi écrire un best-seller sur la Régulation, avait observé Joe Abernathy. Ou encore sur la Révolution dans les Etats du Sud.
    — Certes, avait admis Roger, mais pas un ouvrage respectable d’universitaire. »
    Il avait souri amèrement, sentant ses doigts le démanger. Effectivement, il pourrait écrire un livre que personne d’autre ne pouvait écrire. Mais pas en tant qu’historien.
    Il avait indiqué du menton la bibliothèque de Joe. Ils se trouvaient dans le bureau de ce dernier, tenant le premier d’une longue série de conseils de guerre.
    « Pas de sources, avait-il expliqué. Un historien doit pouvoir citer les sources de toutes les informations qu’il donne et je suis sûr que rien n’a été enregistré sur la plupart des situations uniques que j’ai vécues. Je peux vous assurer que “témoignage oculaire de l’auteur” passerait très mal dans une édition universitaire. Il faudrait que j’en fasse un roman. »
    Cette idée n’était pas sans attrait mais n’impressionnerait guère les collèges d’Oxford. »  Pages 241 et 242
  • « — Je connais les régulations afférentes aux centrales hydroélectriques sur le bout des doigts, l’interrompit-elle fermement.
    Elle ouvrit son sac et sortit le manuel de régulations, très écorné, publié par l’Agence du développement des Highlands et îles d’Ecosse. »  Page 245
  • « — C’est Roger. Dites à madame que je dois aller à Oxford faire une recherche. Je ne rentrerai pas ce soir.
    Elle aurait aimé frapper Roger sur la tête avec un objet contondant. Comme une bouteille de champagne, par exemple.
    — Il est allé où ?
    Elle avait pourtant parfaitement entendu. La jeune fille haussa les épaules, lui signifiant qu’elle comprenait la nature purement rhétorique de sa question.
    — A Oxford. En Angleterre.
    Le ton d’Annie reflétait sa désapprobation devant le comportement scandaleux de Roger. Il ne s’était pas contenté d’aller farfouiller dans un vieux livre, ce qui était déjà étrange en soi (bien qu’il soit universitaire et qu’avec ces gens-là il faille s’attendre à tout), mais il avait abandonné femme et enfants sans prévenir pour fuir dans un pays étranger ! »  Pages 247 et 248
  • « Elle entendait les enfants dans la chambre de Jem à l’étage. Il lisait une histoire à Mandy. Ce devait être L’Homme de pain d’épice. Elle n’entendait pas les mots mais en reconnaissait le rythme, ponctué par les petits cris d’excitation de Mandy. »  Page 250
  • « En outre, elle trouvait que c’était une pièce masculine avec son vieux parquet éraflé et sa bibliothèque joliment délabrée.
    Roger avait déniché un des anciens registres de Lallybroch, datant de 1776. Il se trouvait sur l’étagère supérieure, sa reliure en tissu élimé abritant les détails minutieusement consignés de la vie quotidienne dans une ferme des Highlands. Un quart de livre de graines de sapin argenté ; un bouc ; six lapins ; trente onces de pommes de terre de semence… Etait-ce l’écriture de son oncle ? »  Page 250
  • « Elle lança un regard vers le coffret en bois placé en haut de la bibliothèque près du registre, derrière le petit serpent en cerisier. Elle descendit ce dernier, caressa la courbe lisse de son corps. Il avait une expression comique, regardant par-dessus son épaule inexistante. Elle sourit malgré elle. »  Page 251
  • « Avec La Gazette de Wilmington, L’Oignon est le seul journal à paraître régulièrement dans la colonie et Fergus ne chôme donc pas. Si l’on ajoute à ça l’impression et la vente de livres et de pamphlets, on peut dire que son entreprise est florissante. »  Page 253
  • « L’Oignon, lui, est plutôt impartial, publiant des dénonciations virulentes signées par des loyalistes et des moins loyalistes, ainsi que des poèmes satiriques de notre vieil ami « Anonymus » raillant les deux camps du conflit politique. J’ai rarement vu Fergus aussi radieux. »  Page 253
  • « A travers la vitrine, je vis Joanie enlever les livres présentés sur l’étal devant la boutique et Félicité hisser Henri-Christian sur cette scène improvisée. »  Page 273
  • « — Mon père y a un parent, Andrew Bell. Je crois qu’il est très connu. C’est un imprimeur et…
    Le visage de Jamie s’illumina.
    — Le petit Andy Bell ? Celui qui a imprimé la grande encyclopédie ?
    — Lui-même, répondit Mme Bell, surprise. Ne me dites pas que vous le connaissez, monsieur Fraser ? »  Page 291
  • « — Et si… le baron Amandine était de ta famille ?
    Cette idée semblait sortie tout droit d’un roman, mais Jamie ne voyait aucune raison logique pour laquelle un aristocrate français traquerait à travers deux continents un gamin né dans un bordel. »  Page 299
  • « Le quartier général de La Gazette de Wilmington était facile à trouver. Les décombres avaient refroidi mais une forte odeur de brûlé, hélas familière, flottait encore dans l’air. Un homme portant une veste informe et un chapeau mou fouillait les gravats sans grande conviction. En entendant Jamie l’appeler, il sortit des ruines, levant haut les pieds.
    Jamie lui tendit la main pour l’aider à franchir une haute pile de livres à demi calcinés.
    — Vous êtes le propriétaire du journal, monsieur ? Dans ce cas, toutes mes condoléances. »  Page 300
  • « — Vous avez pourtant l’air prospère. En tout cas, on voit bien que vous ne dormez pas dans le caniveau et ne vous nourrissez pas de têtes de poisson. J’ignorais que rédiger des pamphlets était aussi lucratif.
    Il parut agacé.
    — Ça ne l’est pas, rétorqua-t-il. J’ai des élèves. Et… je prêche le dimanche.
    — Je ne peux imaginer quelqu’un de mieux adapté à cette tâche, dis-je, amusée. Vous avez toujours eu l’art d’expliquer aux autres ce qui clochait chez eux en termes bibliques. Vous êtes donc entré dans les ordres? »  Page 313
  • « — Et qu’aviez-vous demandé dans vos prières ?
    Il fut pris de court.
    — Je… je… Vous êtes vraiment une femme impossible !
    — Vous n’êtes pas le premier à le penser, l’assurai-je. Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis seulement intriguée.
    Je le sentais tiraillé entre l’envie de partir et le besoin de raconter ce qu’il avait vécu. C’était un homme têtu, il ne bougea pas.
    — Je lui ai demandé… pourquoi, répondit-il enfin. C’est tout.
    — Ça a marché pour Job, observai-je.
    Il sursauta, manquant de me faire rire. Il était toujours stupéfait que quelqu’un d’autre que lui ait lu la Bible. »  Page 314
  • « A la campagne, tu as beau te démener comme un diable, ton travail n’est jamais terminé. J’ai parfois l’impression que l’endroit va m’engloutir comme Jonas par la baleine. »  Page 349
  • « Elle s’accroupit près de lui. Effectivement, les fourmis isolées qui tombaient dans l’eau se dirigeaient vers le centre de la tasse où leurs consœurs, s’accrochant les unes aux autres, formaient une masse flottante effleurant à peine la surface. Les fourmis de ce radeau improvisé bougeaient lentement de façon à changer de place constamment tandis qu’une ou deux d’entre elles, en périphérie, restaient immobiles. Ces dernières étaient peut-être mortes mais les autres ne couraient pas de danger immédiat, soutenues par le corps de leurs congénères. Le radeau se déplaçait progressivement vers le bord de la tasse, propulsé par les mouvements des individus qui le composaient.
    — Incroyable ! s’émerveilla-t-elle.
    Elle resta assise un moment près de son fils à regarder les fourmis jusqu’à ce que, faisant acte de clémence, ils décident qu’elles en avaient fait assez. Jem les repêcha sur une feuille et les déposa sur le sol où elles reprirent aussitôt leur travail.
    — Tu penses qu’elles se regroupent ainsi consciemment ou qu’elles s’accrochent simplement à la première chose qui flotte ? demanda Brianna.
    — Je ne sais pas. Faudra que je regarde dans mon livre sur les fourmis. »  Page351
  • « — Mandy ! Ne frappe pas ton frère. De qui parles-tu, Jem ?
    L’enfant se mordit la lèvre.
    — De lui, lâcha-t-il. Le Nuckelavee.
    La créature vivait au fond des mers mais s’aventurait sur terre pour dévorer des humains. Le Nuckelavee chevauchait alors un cheval dont le corps se fondait dans le sien. Sa tête était dix fois plus grosse que celle d’un homme et sa bouche énorme et large pointait en avant comme le groin d’un porc. Le monstre n’avait pas de peau et ses veines jaunes, ses muscles et ses tendons étaient clairement visibles, juste recouverts d’une pellicule rouge et gluante. Il était armé de son haleine vénéneuse et de sa force colossale. Il avait toutefois une faiblesse : une aversion pour l’eau douce. Sa monture est décrite comme possédant un gros œil rouge, une gueule de la taille de celle d’une baleine et des nageoires autour de ses pattes antérieures.
    — Beurk ! fit Brianna.
    Elle reposa le livre de folklore écossais de Roger et se tourna vers son fils. »  Page 356
  • « Jem savait ce qu’était un Nuckelavee ; il avait lu la plupart des contes les plus sensationnels de la collection d’ouvrages de son père. »  Page 357
  • « — Dis-moi, Jem. Pourquoi êtes-vous remontés là-haut, aujourd’hui ? Tu n’as pas eu peur qu’il soit toujours là ?
    Il releva des yeux surpris.
    — Non. L’autre jour, j’ai décampé, mais ensuite je me suis caché pour l’observer. Il est parti vers l’est. C’est là-bas qu’il habite.
    — Il te l’a dit ?
    Il lui indiqua le livre.
    — Non, mais ces monstres vivent tous à l’est. Et quand ils partent là-bas, ils ne reviennent pas. Et puis, je ne l’ai plus jamais revu. Pourtant, je l’ai guetté.
    Si Brianna n’avait pas été aussi inquiète, elle aurait ri. Effectivement, bon nombre de contes de fées des Highlands se terminaient avec une créature surnaturelle partant vers l’est, ou retournant dans les rochers ou les eaux d’où elle était sortie. Naturellement, elle ne revenait pas puisque l’histoire était finie. »  Pages 357 et 358
  • « l ne perdit pas de temps en questions inutiles. Il l’étreignit fougueusement et l’embrassa avec une passion qui indiquait clairement que la querelle était terminée. Les excuses réciproques pouvaient attendre. L’espace d’un instant, elle s’abandonna totalement, comme en apesanteur, humant les effluves d’essence, de poussière et de bibliothèques remplies de vieux livres qui recouvraient son odeur naturelle, l’indéfinissable parfum de musc d’une peau mâle chauffée au soleil, même s’il n’avait pas été au soleil.
    Revenant sur terre à contrecœur, elle déclara :
    — On dit que les femmes ne peuvent pas reconnaître leur mari à leur odeur. C’est faux. Je pourrais te repérer les yeux fermés dans la foule du métro à King’s Cross à l’heure de pointe.
    — Je me suis pourtant douché ce matin.
    — Oui, et tu as pris une chambre à l’université. Je reconnais cet horrible savon industriel qu’ils distribuent là-bas. D’ailleurs, je m’étonne que ta peau ne parte pas avec. Et tu as mangé du boudin noir au petit déjeuner. Avec des tomates frites.
    — Exact, Lassie, répondit-il avec un sourire. Ou peut-être devrais-je t’appeler Rintintin ? As-tu sauvé des petits enfants ou traqué des voleurs jusque dans leur repaire aujourd’hui ? »  Page 358
  • « — Je vais poser un nouveau moraillon et un cadenas sur cette porte mais je doute qu’il revienne. Sans doute ne faisait-il que passer.
    Elle était rassurée mais un pli inquiet lui barrait le front.
    — Il venait peut-être des Orcades. Tu n’as pas dit que c’était de là-bas que venaient les histoires de Nuckelavee ?
    — C’est possible. Le Nuckelavee n’est pas aussi connu ici que les soyeux et les fées mais n’importe qui peut en avoir lu une description dans un livre. »  Pages 360 et 361
  • « — Il y a un tas de livres sur le sujet mais l’idée de base est que le salut ne résulte pas uniquement de tes choix… Dieu agit en premier. Puis il nous tend la main, si l’on peut dire, et nous donne une chance de réagir. Mais nous avons toujours notre libre arbitre. Au fond, la seule condition qui ne soit pas facultative pour être presbytérien, c’est de croire en Jésus-Christ. Ça, je ne l’ai pas perdu.
    — Tant mieux. Mais pour être pasteur ?
    — Tiens… Lis ça.
    Il fouilla dans sa poche et en sortit une photocopie pliée. S’efforçant à parler d’un ton badin, il déclara :
    — J’ai jugé préférable de ne pas voler le bouquin. Au cas où je décide de devenir pasteur, ce serait un mauvais exemple pour mes ouailles.
    Elle lut la page puis redressa la tête, arquant un sourcil.
    — C’est…
    Elle relut le feuillet, son front s’assombrissant progressivement. Puis elle le regarda à nouveau, toute pâle.
    — Ce n’est pas la même date.
    Il sentit la tension qui l’oppressait depuis les dernières vingt-quatre heures se relâcher légèrement. Il n’était donc pas devenu fou. Il tendit la main et elle lui rendit la copie de la coupure de La Gazette de Wilmington ; le faire-part de décès des Fraser de Fraser’s Ridge.
    — Il n’y a que la date qui ait changé, reprit-il. Le texte me semble le même. Il est tel que tu t’en souviens ?
    Des années plus tôt, elle avait découvert la même information alors qu’elle effectuait des recherches sur le passé de sa famille. C’était sans doute ce qui l’avait incitée à traverser les pierres, et lui à la suivre. Ce petit bout de papier a tout changé, pensa-t-elle. Merci, Robert Frost.
    Elle se serra contre lui et ils le relurent ensemble. Une fois, deux fois, une troisième pour faire bonne mesure. Puis elle hocha la tête.
    — Oui, il n’y a que la date qui n’est plus la même, dit-elle, le souffle court.
    — Quand j’ai commencé à me poser des questions… Il fallait d’abord que je vérifie avant de t’en parler. Je devais le voir de mes propres yeux parce que la coupure de presse que j’avais lue dans un livre… ce ne pouvait être vrai. »  Pages 365 et 366
  • « — On ne connaît aucun lien entre Beauchamp et Vergennes, l’informa-t-il en citant le nom du ministre des Affaires étrangères français. En revanche, on l’a souvent vu en compagnie de Beaumarchais…
    Cela provoqua une nouvelle quinte de toux.
    — Tu m’étonnes ! lança Hal une fois remis. Ce doit être en raison d’un intérêt mutuel pour le petit gibier, sans doute ?
    Cette dernière pique était une référence à l’aversion de Percy pour les sports sanguinaires et au titre de « lieutenant général des chasses » conféré à Beaumarchais par feu Louis XV.
    Grey poursuivit :
    — … et d’un certain Silas Deane.
    — Qui est-ce ?
    — Un marchand venu des colonies. Il a été envoyé à Paris par le congrès américain. Il rôde autour de Beaumarchais. Lui, en revanche, il a été vu en compagnie de Vergennes.
    — Ah, lui ? Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
    — As-tu également entendu parler d’une compagnie nommée Rodrigue Hortalez et Cie ?
    — Non. Ça sonne espagnol, non ?
    — Ou portugais. Mon informateur n’avait que ce nom mais il m’a fait part d’une rumeur selon laquelle Beaumarchais aurait des intérêts dans cette affaire.
    — Beaumarchais a des intérêts partout. Il fait même de l’horlogerie, comme si écrire des pièces n’était pas suffisamment indigne ! Beauchamp est-il lié lui aussi à cette compagnie ? »  Pages 395 et 396
  • « — Il nous faudra des jours avant d’atteindre le Connecticut, puis des mois pour arriver en Ecosse. Rien qu’en écrivant une phrase par jour, tu aurais le temps de recopier l’intégralité du Livre des psaumes ! »  Page 412
  • « Toutes nos expériences à ce jour suggèrent qu’on ne peut pas changer ce qui doit arriver. En examinant la situation objectivement, je ne vois pas comment… et pourtant. Et pourtant !
    Et pourtant, j’ai côtoyé tant de gens dont les actions ont eu un effet notable, qu’ils aient fini dans les livres d’histoire ou pas. Comment pourrait-il en être autrement ? dit ton père. Les actions de chacun d’entre nous influent sur l’avenir. Il a raison, naturellement. Néanmoins, de se retrouver en présence d’un homme tel que Benedict Arnold vous en fiche un coup, comme aime à le dire le capitaine Roberts.
    Fin de la digression. J’en reviens au sujet originel de cette lettre, le mystérieux M. Beauchamp. Si tu as du temps et que tu possèdes encore les cartons de paperasse et de livres qui se trouvaient dans le bureau de ton père (je veux parler de Frank), tu y retrouveras peut-être une grande enveloppe en papier kraft. Un écusson y a été dessiné avec des crayons de couleur. Je crois me souvenir qu’il est bleu et or, avec des martinets. Avec un peu de chance, il contient encore la généalogie des Beauchamp qu’oncle Lamb avait reconstituée pour moi. Il y a de cela belle lurette ! »  Pages 413 et 414
  • « Laissant sa fille et Annie travailler joyeusement dans le garde-manger, sous la supervision d’une batterie de poupées miteuses et de peluches crasseuses, il retourna dans son bureau et sortit le cahier dans lequel il recopiait les chansons laborieusement apprises par cœur. »  Page 418
  • « Roger gémit, chassa toutes ces pensées et se plongea avec ténacité dans son cahier.
    Certains des poèmes et des chants qu’il avait recopiés étaient connus ; une sélection de chansons traditionnelles qu’il avait chantées dans son ancienne vie. Bon nombre des textes plus rares, il les avait appris, au XVIIIe siècle, d’immigrants écossais, de voyageurs, de colporteurs et de marins. D’autres encore, il les avait exhumés des caisses que le révérend avait laissées derrière lui.
     Le garage du vieux presbytère en avait été rempli. Brianna et lui n’en avaient encore examiné qu’une infime partie. C’était un pur miracle qu’ils soient tombés si vite sur le coffret contenant les lettres.
    Il leva les yeux vers ce dernier, tenté. Il ne pouvait les lire sans Bree, ce n’aurait pas été correct. Mais les deux livres ? Ils les avaient feuilletés rapidement après les avoir découverts mais ils avaient été plus intéressés par les lettres afin de savoir ce qui était arrivé à Claire et Jamie. Avec l’impression d’être Jem s’éclipsant avec un paquet de biscuits au chocolat, il descendit la boîte de son étagère. Elle était très lourde. Il la posa sur le bureau, il l’ouvrit et écarta précautionneusement les lettres.
    Les livres étaient petits. Le plus grand était ce qu’on appelait un in-octavo couronne, d’environ treize centimètres sur dix-huit. C’était un format courant à une époque où le papier était cher et rare. Le plus petit était un in-seize, de dix centimètres sur treize. Roger sourit en songeant à Ian Murray. Brianna lui avait raconté la réaction scandalisée de son cousin quand elle lui avait décrit le papier hygiénique. Que l’on puisse se torcher avec lui avait paru être le comble du gaspillage.
    Le petit livre était soigneusement relié en vachette bleue ; la tranche en était dorée. C’était un bel objet, cher. Il s’intitulait Principes sanitaires de poche, par C. E. B. F. Fraser. Une édition limitée imprimée par A. Bell, Edimbourg.
    Un petit frisson le parcourut. Ils étaient donc bien arrivés en Ecosse, grâce aux bons soins du capitaine Trustworthy Roberts. Néanmoins, l’universitaire en lui le mit en garde : ce n’était pas une preuve. Le manuscrit avait pu atterrir en Ecosse sans que son auteur l’apporte en personne.
     Etaient-ils venus à Lallybroch ? Il regarda autour de lui les murs défraîchis et les meubles patinés par le temps. Il imaginait sans peine Jamie assis derrière le grand bureau près de la fenêtre, examinant les registres de la ferme avec son beau-frère. Si la cuisine était le cœur de la maison, cette pièce était son cerveau.
    Il ouvrit le livre et manqua de s’étrangler. Le frontispice était orné d’une gravure représentant l’auteur. Un homme de science, portant un collet, une veste noire et une haute cravate au-dessus de laquelle le regardait sereinement le visage de sa belle-mère.
    Il rit si fort qu’Annie Mac sortit de la cuisine et vint jeter un œil, inquiète à l’idée qu’il se trouve mal. Il lui fit signe que tout allait bien puis ferma la porte de son bureau.
    C’était bien elle. Les yeux écartés sous des sourcils bruns, les courbes gracieuses et fermes des pommettes, des tempes et de la mâchoire. L’auteur de la gravure n’avait pas su rendre sa bouche. C’était aussi bien. Aucun homme n’avait des lèvres comme les siennes.
    Quel âge ? Il vérifia la date d’impression : MDCCLXXVIII. 1778. Pas tellement plus âgée que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle paraissait toujours bien plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.
    Y avait-il un portrait de Jamie dans l’autre… ? Il saisit le premier livre et l’ouvrit. Effectivement, il comportait une autre gravure, quoique d’une facture moins raffinée. Son beau-père était assis dans une bergère, un plaid drapé sur le dossier, ses cheveux retenus dans la nuque, un livre ouvert sur un genou. Il faisait la lecture à un petit enfant assis sur l’autre genou. C’était une fillette aux cheveux noirs et bouclés. Elle tournait le dos, absorbée par le récit. Naturellement, le graveur ne pouvait pas savoir à quoi Mandy ressemblerait.
    L’ouvrage s’intitulait Contes de grand-père et portait le sous-titre « Histoires des Highlands et de l’arrière-pays de la Caroline du Nord », par James Alexander Malcom MacKenzie Fraser. Il avait également été imprimé par A. Bell, Edimbourg la même année. La dédicace disait simplement A mes petits-enfants.
    Le portrait de Claire l’avait fait rire, celui-ci l’émut presque aux larmes. Il referma doucement le livre.
    Quelle foi avait dû les animer pour créer, amasser, transmettre ces documents fragiles à travers les ans, dans le seul espoir qu’ils résisteraient au passage du temps et atteindraient un jour ceux à qui ils étaient adressés ! La conviction que Mandy les lirait un jour. Il en eut la gorge serrée. »  Pages 421 à 423
  • « Il reposa le livre et sortit par l’arrière de la maison, juste à temps pour apercevoir son fils, vêtu de son coupe-vent et d’un jean (il n’avait pas le droit d’en porter à l’école), traverser le champ fauché. »  Page 423
  • « Il y avait intérêt à ce qu’il y ait une autre porte au bout de ce tunnel car pour rien au monde elle ne ferait demi-tour.
    Il y en avait bien une. Une simple porte industrielle en métal, tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Avec un cadenas non fermé pendant à un moraillon. Une forte odeur de graisse en émanait. Quelqu’un avait huilé les gonds récemment. Elle appuya sur la poignée qui céda sans difficulté. Elle se sentit soudain comme Alice après être tombée dans le trou du lapin blanc. Une Alice complètement folle. »  Page 440
  • « Puis il tourna les talons et descendit de la colline avec, toujours, cette étrange sensation d’être accompagné.
    La Bible disait : Cherche et tu trouveras. Il demanda à voix haute au paysage autour de lui :
    — Mais elle n’offre aucune garantie sur ce qu’on trouvera, n’est-ce pas ? »  Page 446
  • « — Je vais vous raccompagner, je dois fermer à clef. Jem viendra bien en classe lundi matin, donc ?
    — Il sera là, avec ou sans menottes.
    Ce fut au tour du directeur de rire.
    — Il n’a pas à s’inquiéter de l’accueil qui lui sera fait. Les enfants parlant gaélique ayant effectivement traduit ses paroles à leurs amis et Jem ayant enduré sa correction sans broncher, toute sa classe le considère maintenant comme Robin des Bois ou Billy Jack. »  Page 452
  • « Il repartit néanmoins vers l’escalier, s’arrêtant en chemin pour vomir par-dessus bord, et réapparut quelques minutes plus tard, resplendissant… du moins vu de loin. Stebbings étant petit et bedonnant, sa veste lui serrait les épaules et pendait mollement autour de sa taille ; les manches lui arrivaient au milieu des avant-bras. Pour ne pas perdre la culotte qui lui arrivait au-dessus du genou, Jamie l’avait retenue avec sa ceinture. Je constatai qu’outre son coutelas il portait l’épée du capitaine, plus deux pistolets chargés.
    Ian écarquilla les yeux en voyant son oncle ainsi attifé mais, au regard noir que lui lança ce dernier, se garda de tout commentaire.
    — Ce n’est pas si mal, dit M. Smith, encourageant. De toute façon, on n’a rien à perdre.
    — Mmphm…
    — Le garçon se tenait sur le pont en flammes, d’où tous sauf lui s’étaient sauvés, récitai-je à voix basse. »  Page 489
  • « Nous nous enfonçâmes dans le navire, guidés par notre nouvelle connaissance qui me dit se nommer Abram Zenn (« Mon père, qui lisait beaucoup, aimait particulièrement le dictionnaire de M. Johnson. Ça l’amusait de m’appeler A à Z »). »  Page 498
  • « La révélation de la véritable identité de M. Smith avait provoqué des remous considérables parmi l’équipage disparate de l’Asp. Au point qu’il avait été à deux doigts d’être balancé par-dessus bord ou abandonné dans un canot. Après un débat houleux, Jamie avait suggéré que M. Marsden change de profession pour devenir soldat. En effet, un certain nombre d’hommes à bord de l’Asp s’étaient proposés de rallier les forces continentales à Ticonderoga, transportant les provisions et les armes de l’autre côté du lac Champlain puis restant au fort en tant que miliciens volontaires.
    Son idée reçut l’approbation générale, même si quelques mécontents marmonnèrent qu’un Judas restait un Judas, qu’il soit marin ou pas. »  Page 529
  • « Je suis allé en France à la fin de l’année où j’ai rendu visite au baron Amandine. Je suis resté chez lui plusieurs jours et ai eu amplement l’occasion de m’entretenir avec lui en privé. J’ai de bonnes raisons de croire que Beauchamp est bel et bien impliqué dans l’affaire dont nous avons discuté et qu’il s’est attaché à Beaumarchais, également compromis. Amandine ne m’a pas paru préoccupé outre mesure par le fait que Beauchamp se serve de son nom comme couverture.
    J’ai demandé une audience auprès de Beaumarchais qui m’a été refusée. Comme, en temps ordinaire, il m’aurait reçu, je pense avoir mis le doigt sur quelque chose. Il serait utile de surveiller ces eaux-là. »  Page 537
  • « Surpris et sur ses gardes, Grey lui donna la brève explication qu’il avait préparée. Le baron lui répondit que, hélas, M. Beauchamp était parti chasser le loup en Alsace en compagnie de M. Beaumarchais. (Voilà déjà un soupçon de confirmé !) Mais milord lui ferait-il l’honneur d’accepter l’hospitalité des Trois Flèches, ne serait-ce que pour une nuit ?
    Il accepta l’invitation en se confondant en remerciements puis, ayant retiré sa cape et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles criardes de Dottie (Amandine cligna des yeux ahuris avant de les louer exagérément), il fut conduit dans un long couloir bordé de portraits.
    — Nous prendrons un rafraîchissement dans la bibliothèque, lui annonça Amandine. Vous devez mourir de froid et d’inanition. Mais avant cela, permettez-moi de vous présenter un autre de mes hôtes. Nous l’inviterons à se joindre à nous.
    Grey acquiesça vaguement, distrait par la légère pression qu’exerçait la main du baron dans son dos, un soupçon plus bas que ne le demandait la bienséance.
    — Le docteur Franklin est un Américain, poursuivit Amandine.
    Il prononça ce mot avec une note d’amusement. Il avait une voix singulière : douce, chaude et vaporeuse, comme une tasse de thé Oolong avec beaucoup de sucre.
    — Il aime passer un moment chaque jour dans le solarium. Il affirme que cela entretient sa santé.
    Parvenu au bout du couloir, il poussa une porte et s’effaça pour laisser passer Grey. Ce dernier l’avait regardé poliment pendant qu’il parlait et se tourna pour découvrir l’hôte américain, confortablement allongé sur une chaise longue matelassée, baignant dans un flot de lumière naturelle, nu comme un ver.
    Au cours de la conversation qui suivit, menée par les trois hommes avec un aplomb irréprochable, Grey apprit que le docteur Franklin mettait un point d’honneur à prendre des bains de soleil chaque fois qu’il le pouvait. La peau, expliqua-t-il, respirait autant que les poumons, absorbant l’oxygène et libérant des impuretés. La capacité du corps à se défendre des infections était considérablement diminuée quand la peau était en permanence étouffée par des vêtements insalubres. »  Page 547
  • « Il avait passé deux doigts sur le bourrelet irrégulier en travers de sa gorge sans se départir de son sourire.
    « Je n’ai pas chronométré mais je dirais environ trente secondes. “S’il vous plaît, m’sieur MacKenzie, qu’est-ce que vous avez au cou ? Vous avez été pendu ?”
    — Et que leur as-tu répondu ?
    — Que j’ai été pendu en Amérique mais que j’ai survécu, par la grâce de Dieu ! Quelques-uns d’entre eux ont des frères plus âgés qui ont vu L’Homme des hautes plaines et le leur ont raconté, ce qui a considérablement fait grimper ma cote. Maintenant que mon secret a été découvert, ils s’attendent à ce que je vienne à la prochaine répétition avec mon six-coups. »
    Là-dessus, il l’avait fait pleurer de rire avec sa meilleure imitation du regard ténébreux de Clint Eastwood.
    Elle en riait encore en se remémorant la scène quand Roger passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demanda :
    — A ton avis, combien y a-t-il de versions musicales du psaume 23 ?
    — Vingt-trois ? répondit-elle au hasard.
    — Uniquement six dans le livre des cantiques presbytériens mais il en existe des versifications en anglais remontant jusqu’à 1546. J’en ai trouvé une dans le Bay Psalm Book, une autre dans le vieux Scottish Psalter, ainsi que quelques-unes ici et là. J’ai également consulté la version en hébreu mais il est sans doute préférable de l’épargner à la congrégation de Saint Stephen. Les catholiques ont-ils une mise en musique ?
    — Les catholiques ont une mise en musique pour tout et n’importe quoi mais, chez nous, les psaumes sont généralement psalmodiés.
    Elle huma l’air, cherchant à sentir une odeur de cuisine, avant d’ajouter fièrement :
    — Je connais quatre formes de chants grégoriens, même s’il en existe beaucoup plus.
    — Ah oui ? Chante pour moi, tu veux.
    Il se planta au milieu du couloir tandis qu’elle essayait de se rappeler les paroles du psaume 23. La forme la plus simple lui revint machinalement ; elle l’avait psalmodiée tant de fois quand elle était enfant qu’elle était ancrée dans sa chair. »  Pages 553 et 554
  • « — Il convient de chanter le psaume sans le morceler verset par verset, récita-t-il. Cette pratique fut introduite en des temps d’ignorance, quand bon nombre de fidèles ne savaient pas lire. Il est donc recommandé de ne plus l’utiliser. C’est extrait de la Constitution de l’Eglise presbytérienne américaine.
    Elle nota mentalement au passage qu’il avait donc bel et bien envisagé d’être ordonné pendant qu’ils étaient à Boston.
    — « Des temps d’ignorance », répéta-t-elle. Je me demande ce qu’en penserait Hiram Crombie.
    Cela le fit rire. Puis il reprit :
    — Cela dit, il est vrai que la plupart des gens à Fraser’s Ridge ne savaient pas lire. Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’on chantait les psaumes de cette façon uniquement à cause de l’illettrisme ou de l’absence de livres. Chanter tous ensemble, c’est formidable, j’en conviens, mais je pense que ce système de répons entre le prêtre et la congrégation rapproche les gens, les implique davantage dans ce qu’ils chantent, dans ce qui est en train de se passer. Ne serait-ce que parce qu’ils doivent se concentrer pour se souvenir de chaque verset. »  Page 556
  • « Elle regardait la bibliothèque.
    — Ceux-là sont nouveaux, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant l’une des étagères.
    — Oui. Je les ai commandés à Boston. Ils sont arrivés il y a quelques jours.
    Les tranches étaient neuves et brillantes. Des livres d’histoire traitant de la Révolution américaine. Encyclopedia of the American Revolution de Mark M. Boatner III. A Narrative of a Revolutionary Soldier, de Joseph Plumb Martin.
    — Tu veux savoir ? lui demanda-t-il.
    Il pointa le menton vers le coffret ouvert sur la table devant eux. Il restait une épaisse liasse de lettres non ouvertes posée sur les livres. Il n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Brianna qu’il avait regardé les deux petits ouvrages. »  Page 568
  • « Roger remit la lettre en place, regarda l’étagère puis Brianna. Elle était nerveuse, hésitante. Puis elle prit sa décision et se dirigea vers la bibliothèque d’un pas ferme.
    — Lequel de ces livres nous dira à quelle date le fort de Ticonderoga est tombé ? »  Page 569
  • « Quand il était sur la route, c’était surtout aux femmes qu’il pensait. Il toucha la poche intérieure de sa veste et palpa le petit livre qu’il avait emporté pour le voyage. Il avait dû choisir entre le Nouveau Testament offert par sa grand-mère et son précieux exemplaire de Une liste des dames de Covent Garden. Il n’avait pas hésité longtemps.
    A seize ans, il avait été surpris par son père en train de compulser avec un ami le célèbre annuaire de M. Harris qui dressait l’inventaire des charmes des femmes de petite vertu de Londres. Lord John avait lentement feuilleté l’ouvrage, s’arrêtant parfois sur une page en écarquillant les yeux, et l’avait refermé avec un soupir. Puis, après avoir brièvement sermonné les deux adolescents sur le respect dû au beau sexe, il leur avait ordonné d’aller chercher leurs chapeaux. »  Page 582
  • « Avec les premières gouttes, une puissante odeur s’éleva de la terre, riche, verte et féconde… comme si le marais s’étirait après un long sommeil, ouvrant voluptueusement son corps au ciel telle une putain de luxe déployant sa chevelure parfumée.
    William porta machinalement la main à sa poche, voulant consigner cette image poétique dans la marge de son livre puis se reprit en se sermonnant. »  Page 584
  • « Il était perdu. Dans un marécage connu pour avoir englouti bon nombre de personnes, tant des Indiens que des Blancs. A pied, sans nourriture, sans feu, sans autre abri que la mince toile de son sac de couchage militaire : une simple grande poche qu’il était censé bourrer de paille ou d’herbes sèches, deux matériaux introuvables dans les parages. Il ne possédait que le contenu de ses poches : un couteau pliant, un crayon, un morceau de pain détrempé et un autre de fromage, un mouchoir crasseux, quelques pièces, sa montre et son livre, ce dernier sans doute également trempé. Il plongea une main dans sa poche et découvrit que la montre s’était arrêtée et que le livre avait disparu. »  Page 586
  • « Il entendait les grenouilles autour de lui, coassant gaiement et indifférentes au brouillard.
    — Brekekekex coax coax ! Brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux…
    Les grenouilles ne semblèrent guère impressionnées par sa citation d’Aristophane. »  Pages 589 et 590
  • « Tout en parlant, William se rappela avec horreur qu’il avait perdu son livre. Désemparé par l’enchaînement de ses mésaventures, il n’avait pas encore mesuré la véritable portée de cette perte.
    Outre sa valeur purement récréative et son utilité en tant que recueil pour ses méditations, le livre était vital à sa mission. Il contenait plusieurs passages codés lui indiquant le nom des différentes personnes qu’il devait contacter, où les trouver et, plus important encore, ce qu’il devait leur dire. Il se souvenait de la plupart des noms mais, pour le reste…
    Sa consternation était telle qu’il en oublia sa douleur et se leva abruptement, saisi de l’envie de se précipiter dans le marais et de le passer au peigne fin jusqu’à retrouver l’ouvrage. »  Page 604
  • « Il se tut, concentré sur sa tâche pendant que William essayait de se détendre dans l’espoir de dormir un peu. Il était épuisé mais des images du marais défilaient derrière ses paupières closes, des visions qu’il ne pouvait ignorer ni repousser.
    Des racines aux boucles ressemblant à des collets, de la boue, des amas de déjections de cochons, si semblables à des excréments humains… des feuilles mortes déchiquetées…
    Des feuilles mortes flottant sur l’eau tels des éclats de verre brun, des reflets qui se dissipent autour de ses tibias… des mots dans l’eau, les pages de son livre, s’effaçant, le narguant en s’enfonçant sous la surface. »  Page 606
  • « Mais si le capitaine Richardson ne s’est pas trompé… cela signifie qu’il voulait t’entraîner dans un piège… droit à la mort ou à la prison.
    L’énormité de cette hypothèse lui laissa la gorge sèche. Il saisit l’infusion que Mlle Hunter lui avait apportée et la but. Elle était infecte mais il le remarqua à peine, serrant la tasse contre lui comme un talisman qui l’aurait protégé des perspectives qu’il entrevoyait.
    Non, c’était inconcevable. Son père connaissait Richardson. S’il avait été un traître…
    — Non, répéta-t-il à voix haute. Impossible, ou très improbable. C’est le rasoir d’Occam.
    Cette idée le calma un peu. Il avait appris les principes de base de la logique très tôt et Guillaume d’Occam lui avait toujours semblé un bon guide. Quelle était l’hypothèse la plus plausible : que Richardson soit un traître infiltré qui l’avait délibérément mis en danger, que le capitaine ait été mal informé ou qu’il ait simplement commis une erreur ? »  Page 626
  • « Il lui vint également à l’esprit que si Denzell Hunter rejoignait l’armée continentale, il pourrait peut-être approcher suffisamment des forces de Washington pour glaner des informations utiles, ce qui compenserait largement la perte de son livre de contacts. »  Page 643
  • « — C’est extraordinaire ! Oui, ce doit être lui. Surtout si tu mentionnes des vols de cadavres.
    Il toussota dans son poing, un peu gêné.
    — C’était une activité… très riche d’enseignement, bien que parfois troublante.
    Il lança un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que sa sœur ne les entendait pas mais elle était loin derrière, somnolente sur la selle de sa mule. Il reprit en baissant la voix :
    — Tu comprendras, Ami William, que pour maîtriser l’art de la chirurgie il est indispensable d’apprendre comment le corps humain est fait et comment il fonctionne. Il y a des limites à ce que les textes peuvent nous enseigner et les manuels d’anatomie sur lesquels se reposent la plupart des hommes de médecine sont, disons-le sans ambages, erronés.
    — Vraiment ?
    William ne l’écoutait que d’une oreille, l’autre moitié de son cerveau étant occupée, à parts égales, par l’évaluation de l’état de la route, l’espoir qu’ils atteindraient un lieu habité à temps pour dîner convenablement et l’appréciation du cou gracieux de Rachel Hunter en ces rares occasions où elle chevauchait devant eux. Il avait envie de se retourner pour la regarder à nouveau mais c’était trop tôt, c’eût été inconvenant. Dans quelques minutes…
    — … Galien et Esculape. Depuis très longtemps, on prend pour acquis que les Grecs de l’Antiquité ont écrit tout ce qu’il y a à savoir sur le corps humain, qu’il n’y a aucune raison de douter de ces textes ni de créer du mystère là où il n’y en a pas.
    — Vous devriez entendre mon oncle déblatérer sur les anciens traités militaires ! grommela William. Il adore Jules César, qu’il considère comme un excellent général, mais affirme qu’Hérodote n’a probablement jamais mis les pieds sur un champ de bataille.
    Hunter lui adressa un regard surpris.
    — C’est exactement ce que disait John Hunter, en des termes différents, sur Avicenne ! « Cet homme n’a jamais vu un utérus gravide de sa vie. » »  Pages 655 et 656
3,5 étoiles, C

Charlie

Charlie de Stephen King

Éditions France Loisirs, publié en 1985, 435 pages

Roman de Stephen King paru initialement en 1980 sous le titre « Firestarter ».

Lorsqu’Andie McGee était étudiant, il était plein d’avenir mais surtout fauché. Pour gagner de l’argent, il participa à des essais menés par les labos de recherche de l’université. C’est lors d’une de ces expériences qu’il rencontra Vicky. Mais cette expérimentation scientifique ultra-secrète du gouvernement sur les pouvoirs psychiques tourna mal. Andie et Vicky n’ont fait qu’un mauvais trip, mais d’autres ont eu des crises d’agressivité intenses et quelques-uns en sont mort. Les deux ont gardé des effets secondaires de cette expérience. Vicky peut désormais faire bouger des objets par la pensée et Andy a la faculté de dominer mentalement les gens en leur implantant des suggestions de pensées. Quelques années plus tard, issue de leur union naitra Charlie. Enfant affecté par l’expérience qu’a subi ses parents. Celle-ci détient un pouvoir aussi étrange que dévastateur : la pyrokinésie. Ceux qui ont supervisé l’expérimentation veulent mettre la main sur Charlie. Sa mère sera assassinée par les agents fédéraux, Charlie n’aura que son père pour la protéger. Une course poursuite s’engage, où les affrontements et les morts violentes jalonneront leur périple.

Très bonne intrigue alliant suspense, phénomènes surnaturels, manipulation d’enfants et critique des services secrets américains. Stephen King prouve encore une fois qu’il est excellent pour décrire les relations humaines et la société américaine avec ses dérives. Dans ce roman, il en profite pour dénoncer les exactions des autorités américaines, lorsqu’il s’agit de mettre à profit une arme révolutionnaire. L’histoire est riche en rebondissements et a un rythme palpitant. L’intrigue est travaillée de façon précise, King a pensé à chaque détail. Malheureusement, il y a quelques longueurs qui font décrocher le lecteur. Les personnages sont bien construits surtout les personnages de Charlie et de son père qui sont les plus attachants. Leur relation père-fille est très émouvante car l’attachement qui les unis est très profond. Entre courses-poursuite, déchainement de feu, détention et manipulation, c’est un bon moment de lecture, Stephen King a su tenir le lecteur en haleine jusqu’au dénouement de l’intrigue.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 18 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Une semaine à peine le séparait de la dernière fois – quand l’homme suicidaire s’était pointé à la séance du mardi soir chez Confidence Associates et avait commencé à raconter avec un calme terrible comment Hemingway s’était fait sauter le caisson. »  Page 12
  • « La petite dormait à poings fermés. Ils avaient cavalé tout l’après-midi, depuis le moment où Andy était allé la chercher dans sa classe en bredouillant de vagues excuses à l’intention de la maîtresse…, la grand-mère très malade…, rentrer à la maison…, urgent Avec, derrière tout ça, l’énorme soulagement de ne pas avoir trouvé sa chaise vide en entrant dans la salle de classe, ses livres bien rangés dans le pupitre : non, monsieur McGee…, elle est partie avec vos amis, il y a deux heures de cela…, ils m’ont montré ce mot de vous…, je ne me trompe pas ? »  Page 17
  • « Durant sa première année à Harrisson, Andy avait eu un professeur d’anglais qui reniflait constamment sa cravate tout en dissertant sur William Dean Howell et la montée du réalisme en littérature. »  Page 19
  • « Trois ou quatre minutes plus tard, elle sortit, un livre et des cahiers sous le bras. Elle était vraiment très jolie. »  Page 24
  • « « Comment vous sentez-vous, Andy ? »
    McGee le regarda. C’était le type qui lui avait fiat l’injection – quand ? Une année auparavant ? Il passa la paume de sa main sur sa joue et entendit le crissement de sa barbe naissante.
    « Comme Rip Van Winkle » répondit-il »  Page 49
  • « « Je ne comprends toujours pas comment on pourrait partager une vision identique, enchaîna-t-il, à moins qu’ils n’aient découvert une drogue qui soit à la fois hallucinogène et télépathique. Je sais qu’on en a parlé ces dernières années…, le principe c’est que si les hallucinogènes aiguisent la perception… » Il haussa les épaules, puis sourit. « Carlos Castaneda, pourquoi n’es-tu pas là quand on a besoin de toi ? »  Pages 51 et 52
  • « Deux ou trois personnes quittaient la salle de classe, leurs bouquins sous le bras. »  Page 58
  • « Sur le flanc du véhicule on avait peint une représentation des Mille et Une Nuits : califes, jeunes filles au visage dissimulé sous un masque de tulle, ainsi que l’inévitable tapis volant. Ce dernier était indubitablement rouge, mais à la lueur des lampes à sodium, il prenait la teinte brune du sang séché. »  Page 61
  • « – Mal au crâne, répondit Andy. Migraine.
    – Trop de tension. Je comprends ça. T’as besoin de liquide ? Je peux te filer cinq dollars. J’aimerais te donner plus mais je vais en Californie et je dois faire gaffe. Comme les Joad dans Les Raisins de la colère. »  Pages 62 et 63
  • « Il ouvrit la porte, pénétra dans le hall spacieux. Une jeune femme aux cheveux roux était assise derrière un bureau, un livre d’analyses et de statistiques ouvert devant elle. L’une de ses mains marquait la page, l’autre glissée dans le tiroir de son bureau, effleurait un Smith & Wesson calibre 38. »  Page 76
  • « Albert souffrait d’hémorroïdes et avait déjà subi deux opérations. Il avait refusé la troisième parce qu’elle aurait pu se solder par le port d’un sac colostomique jusqu’à la fin de ses jours. Cap rapprochait ça du conte de fées où il était question d’une sirène qui voulait être femme, et paya cher ses jambes et ses pieds. »  Pages 82 et 83
  • « Elle n’a que sept ans. À cet âge-là, John Milton n’était peut-être qu’un petit garçon peinant pour écrire son nom lisiblement avec un morceau de charbon de bois. L’enfant a grandi. Il a écrit le Paradis perdu. »  Page 96
  • « Wanless était devenu aussi fou que le petit garçon de l’histoire de D. H. Lawrence, celui qui pouvait deviner les gagnants des courses de chevaux. »  Page 101
  • « Elle songea soudain à sa mère. Charlie avait alors cinq ans, presque six. Elle n’aimait pas penser à ça, mais les souvenirs étaient revenus et elle ne pouvait les repousser. Ça s’était passé juste avant que les méchants ne viennent et lui fassent du mal. (avant qu’ils la tuent, tu veux dire. Ils l’ont tuée.) bon d’accord, avant qu’ils la tuent et emmènent Charlie. Papa l’avait prise sur ses genoux pour lui raconter une histoire sauf qu’il n’avait pas les livres habituels qui parlaient de Pooh et de Tigger et de M. Crapaud et de Willie Wonka. Il avait plein de livres très épais et sans image. Elle avait plissé son nez et demandé celui de Pooh.
    « Non, Charlie, avait-il répondu. Je veux te lire d’autres histoires et il faut que tu écoutes. Tu es assez grande maintenant, je crois. Ta mère le pense aussi. Ça te fera certainement un peu peur, mais il le faut. Ce sont de vraies histories. »
    Elle se rappelait les titres des livres parce que ça lui avait vraiment fait peur. Il y en avait un appelé Lo ! par un monsieur Charles Fort. Un autre appelé Plus étrange que la science par monsieur Frank Edwards. Un autre encore appelé la Vérité de la nuit. Et puis un dernier : Pyrokinésie : compte rendu d’un cas, mais maman n’avait pas voulu qu’on lise celui-là. « Plus tard, avait-elle dit, quand elle sera beaucoup plus grande, Andy. » Et le livre avait disparu. Charlie en avait éprouvé du soulagement.
    Les récits étaient terrifiants. Le premier parlait d’un homme qui était mort brûlé dans un parc. Le second d’une femme qui s’était consumée dans le salon de sa maison-caravane. Rien dans la pièce n’avait pris feu excepté la femme et un morceau de la chaise sur laquelle elle était assise, en train de regarder la télé. Charlie n’avait pas compris certaines choses très compliquées mais elle se souvenait du policier qui disait : « Nous n’avons aucune explication. Il ne reste rien de la victime à part des dents et quelque morceaux d’os calcinés. Il aurait fallu au moins un fer à souder pour griller quelqu’un de cette façon. Nous ne comprenons pas pourquoi la caravane entière n’a pas explosé. »
    La troisième histoire concernait un grand garçon – onze ou douze ans – qui avait pris feu sur une plage. Son père l’avait plongé dans l’eau se brûlant gravement au passage, mais le garçon avait continué à se consumer jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Il y avait aussi celle qui parlait d’une adolescente qui s’était enflammée alors qu’elle racontait ses péchés au prêtre dans le confessionnal. Charlie connaissait la confession parce que Deenie la lui avait expliquée. Elle lui avait raconté qu’il fallait avouer au curé tout ce qu’on avait fait de mal durant la semaine.

    Charlie avant parfaitement saisi le pourquoi de ces histoires. Après celle de la fillette dans le confessionnal, elle avait été si effrayée qu’elle s’était mise à pleurer à gros sanglots. »  Pages 104 à 106
  • « Ils n’ont absolument rien à voir avec la CIA, expliqua Andy. La Boîte est en réalité le DSI – Department of Scientific Intelligence. J’ai lu dans un article il y a environ trois ans qu’un petit malin l’avait surnommé la Boîte au début des années soixante d’après un bouquin de science-fiction. Écrit par un type nommé Van Vogt, je crois, mais ça n’a pas beaucoup d’importance. »  Page 128
  • « Les flammes avaient déjà traversé la pelouse et s’attaquaient au treillis, escaladant le lierre avec l’agilité d’un Roméo. »  Page 139
  • « Nous y penserons demain. Comme disait Scarlett, demain est un autre jour. »  Page 146
  • « Adulte également, il était venu, faisant l’amour à sa femme dans le grand lit qui jadis avait appartenu à Granther et à son épouse – cette petite bonne femme silencieuse et quelque peu sinistre, membre de la Confrérie des athées américains, qui pouvait vous expliquer, à la demande, les Trente Illogismes les plus importants de la Bible du roi Jacques ou, si vous le préfériez la Grotesque Erreur de la Théorie de l’Harmonie universelle, le tout avec l’irrévocable et sourde logique d’un prédicateur confirmé. »  Page 160
  • « Tandis que Charlie regardait les livres sur les rayons de la grande salle de séjour, Andy descendit dans le petit cellier situé trois marches au-dessous du garde-manger. »  Page 161
  • « Merveille des merveilles, elle avait découvert tous les contes de Winnie l’Ourson sur les rayons et se trouvait perdue à cet instant quelque part dans la forêt enchantée. »  Page 162
  • « Ils avaient passé, tous les trois, pas mal de temps ici. Une télé encastrée dans le mur, une table de Ping-Pong un énorme jeu de jacquet. D’autre jeux de société appuyés au mur, de grands livres rangés le long d’une table basse que Vicky avait fabriquée avec des planches de grange. Un mur tapissé de livres de poche et sur les autres murs, encadrés et enchevêtrés, des carrés de laine tricotés par Vicky ; elle plaisantait sur le fait qu’elle était très forte pour tricoter des carrés mais n’avait tout bonnement pas le courage d’en faire une couverture. Des livres de Charlie sur une étagère d’enfant, tous rangés selon l’ordre alphabétique qu’Andy lui avait enseigné un soir d’ennui où il neigeait, il y avait de cela deux hivers, et qui la fascinait toujours. »  Page 171
  • « Dix minutes plus tard il était sur l’autoroute et fonçait vers l’est avec un ticket de péage fourré dans l’exemplaire quelque peu défraîchi et annoté du Paradis perdu de Milton posé à côté de lui sur le siège. »  Page 180
  • « Sur leur droite, la jeune mère allaitait le bébé. Son mari lisait un livre de poche. »  Page 187
  • « L’exercice tonifiait son corps. Entre sa peau et ses vêtements se formait une couche de sueur et c’était bon de sentir la transpiration sur son front puis de l’essuyer. Il avait pratiquement oublié cette sensation tandis qu’il enseignait Yeats et Willians et corrigeait des copies. »  Pages 195 et 196
  • « Charlie avait découvert une collection complète de Bomba-l’enfant- de-la-jungle, au grenier, et, lentement mais sûrement, elle les lisait. »  Page 200
  • « Aucun des anciens assis autour du poêle de Jack Rowley dans le magasin général de Bradford Town n’avait beaucoup de sympathie pour les manières des gens du Vermont, avec leurs impôts sur le revenu et leurs grands airs à propos de la loi sur l’alcool et ce putain de Russe fourré dans sa piaule comme un tsar, à écrire des bouquins que personne ne comprenait. »  Page 201
  • « – Je vous l’ai déjà dit, Cap. Rien que votre parole que mon rôle dans cette affaire McGee ne se terminera pas avec le fusil mais ne fera que commencer. Je veux… » L’œil de Rainbird se fit plus sombre, pensif, maussade, introspectif… « Je veux la connaître intimement »
    Cap le considéra, horrifié.
    Rainbird comprit soudain et secoua la tête avec mépris, « Pas comme ça. Pas au sens biblique du terme. Mais je veux la connaître. Elle et moi allons être bons amis, Cap. Si elle détient autant de pouvoirs que les choses semblent le montrer, elle et moi allons devenir de grands amis. »  Page 218
  • « Elle lut quelques-uns des livres qu’on lui donna – ou tout au moins, les feuilleta – et alluma parfois la télé couleur de sa cambre mais pour l’éteindre presque aussitôt. »  Pages 234 et 235
  • « Rainbird pénétra dans la petite baraque en préfabriqué, prit sa carte dans le fichier et pointa. T. B. Norton, le surveillant, leva les yeux de son livre de poche. »  Pages 236 et 237
  • « Un mois plus tôt, juste avant la fête nationale, ils avaient commencé des tests sur des animaux. Andy protesta, faisant observer que pousser un animal était encore plus impossible que de pousser un humain stupide, mais ses protestations demeurèrent sans effet sur Pynchot et son équipe qui n’étaient motivés, à cet égard, que par des recherches scientifiques. C’est ainsi qu’une fois par semaine Andy se retrouva assis dans une pièce avec un chien, un chat ou un singe, se faisant l’effet d’un personnage de roman absurde. »  Page 247
  • « Malgré tout, il avait peur. Soudain lui revinrent en mémoire les histoires d’aventures de son enfance. Dans nombre de ces récits, on trouvait un accident dans une grotte, sans lampes ni bougies. Et il semblait que l’auteur s’étendît toujours sur la description de l’obscurité, qualifiée de « palpable », « absolue », « totale ». On retrouvait même ce vieux cliché d’« obscurité vivante », par exemple : « L’obscurité vivante engloutit Tom et ses amis. » Si l’on voulait impressionner ainsi le jeune Andy McGee, alors âgé de neuf ans, ce fut un échec. En ce qui le concernait, s’il avait envie de se trouver « englouti par l’obscurité vivante », il lui suffisait de s’enfermer dans son placard et de placer une couverture au bas de la porte. »  Page 250
  • « Charlie s’assit dans la salle de bains, porte fermée. Elle l’aurait verrouillée si elle avait pu. Avant que le factotum entre pour nettoyer, elle faisait des exercices simples découverts dans un livre. »  Pages 255 et 256
  • « Elle était une criminelle. Elle avait péché contre le premier des Dix Commandements et était certainement vouée à l’enfer. »  Page 256
  • « Alors que Chuckie avait trois ans, sa mère avait faire frire des pommes de terre et Chuckie s’était renversé l’huile bouillante dessus et avait failli en mourir. Après cela, les autres gamins l’appelaient parfois Chuckie le Steak ou Chuckie Frankenstein et Chuckie pleurait. »  Page 257
  • « Et au travers d’une autre fenêtre il vit Charlie et, de nouveau, il fut persuadé qu’il s’agissait d’un rêve concernant des pirates – un trésor enseveli, yo-ho-ho et tout le reste – car Charlie semblait parler avec Long John Silver. L’homme avait un perroquet perché sur l’épaule et un bandeau sur un œil. Il souriait à Charlie d’un air obséquieux, faussement amical, qui rendit Andy nerveux. Comme pour confirmer cette impression, le pirate borgne entoura de son bras les épaules de Charlie et se mit à crier d’une voix rauque : « On va les avoir, môme ! » »  Page 274
  • « C’était une chose que d’abuser une gosse de huit ans avec des contes de fées sur les oreilles des murs et sur la nécessité de chuchoter pour ne pas être entendu, mais c’en était une autre que de rouler son père avec les mêmes histoires, même s’il avait déjà avalé l’appât, l’hameçon et le bouchon. »  Page 290
  • « Et puis, environ une semaine plus tard, Rainbird changea abruptement de tactique. Il le fit sans raison précise, parce que sa propre intuition lui soufflait qu’il n’irait pas plus loin en argumentant. Il était temps de supplier, comme dans l’histoire d’Oncle Remus, Frère Lapin avait supplié Frère Renard de ne pas le jeter dans un fourré de ronces pour obtenir exactement la chose inverse. »  Page 291
  • « Pour lui, les trois semaines qui venaient de s’écouler depuis la panne avaient été une période de tension et d’efforts presque insupportables entrecoupée d’éclats de gaité teintés de culpabilité. Il se trouvait à même de comprendre aussi bien comment le KGB pouvait inspirer une telle terreur que l’exaltation qu’avait dû ressentir le Winston Smith de George Orwell au cours de sa brève, folle et furtive rébellion. »  Page 297
  • « La nuit, allongé sur son lit dans l’obscurité, il y avait repensé encore et encore : Big Brother regarde. Voilà ce qu’il faut te répéter, garder bien claire dans ton esprit. Ils te retiennent prisonnier dans le cerveau antérieur de Big Brother, et si tu veux vraiment aider Charlie, tu dois continuer à les tromper. »  Page 298
  • « Et s’il sombrait, c’était dans un sommeil fragile, traversé de rêves étrangles (où revenait souvent la silhouette de Long John Silver, le pirate borgne à la jambe de bois). »  Page 298
  • « Histoire de garder un œil sur lui au cas où ses facultés de domination mentale reviendraient et de s’en servir comme d’un atout majeur si des difficultés imprévues surgissaient entre Charlie et eux. À l’issue de quoi surviendrait sans aucun doute un accident, une overdose ou un « suicide ». Et, selon la terminologie d’Orwell, il deviendrait « non existant ». »  Page 301
  • « – Alors, vous comprenez ce que je veux dire. Au cours de la dernière réunion que j’ai eue avec lui, il a tenté de me prévenir. Il avait fait une comparaison – attendez – avec John Milton à l’âge de sept ans, s’appliquant pour gribouiller son nom en lettres lisibles, et le même devenu adulte, composant le Paradis perdu. Il parlait d’elle… de son potentiel de destruction. »  Page 321
  • « Big Brother. C’était le problème. Big Brother.
    Dans son appartement, Andy passa du living-room à la cuisine, s’obligeant à marcher lentement, un sourire vague plaqué sur le visage. »  Page 323
  • « Il ne voulait pas utiliser la poussée dans ses quartiers, car Big Brother écoutait et surveillait sans relâche. »  Page 323
  • « Pour l’amour du Christ, comment s’occuper de Big Brother ? »  Page 323
  • « Là, Andy ressentit la satisfaction malsaine qu’un homme de couleur, pensait-il, doit éprouver quand il vient de faire croire à un Blanc déplaisant qu’il a devant lui un bon nègre, un vrai oncle Tom. »  Page 327
  • « Andy était en nage. Cela les retiendrait-il ? Ou bien sentiraient-ils le coup fourré ? Aucune importance. Comme Willy Loman avait coutume de le bêler, la forêt brûlait. Bon Dieu, pourquoi pensait-il à Willy Loman ? Il devait fou. »  Page 329
  • « Évidemment, tous les manuels de science de quatrième vous diront que n’importe quoi peut brûler à condition d’être assez chaud. Mais c’est une chose de lire ce genre d’information, et une autre que de voir un mur flamber, avec de vraies flammes bleu et jaune. »  Page 337
  • « 3) Toutes les mesures télémétriques du métabolisme restent dans les limites des paramètres normaux. Rien de bizarre, ni de remarquable. C’est comme si elle était en train de lire un livre ou de faire ses devoirs au lieu de créer ce qui, d’après toi, correspond à plus de 16 000 degrés de chaleur centrés en un seul point. »  Page 338
  • « L’un des cadres en mal de dynamisme avait mentionné une envie irrépressible et morbide de pendre son pistolet d’ordonnance dans le placard et de jouer à la roulette russe. Dans son esprit, ce désir était lié à la nouvelle d’Edgar Allan Poe, William Wilson, qu’il avait lue à l’époque où il était encore au collège. Dans les deux cas, Andy avait pu arrêter l’écho avant qu’il ne se transforme en ricochet fatal. Pour le cadre, un homme tranquille aux cheveux blonds qui travaillait dans une banque, il avait suffi d’une seconde poussée suggérant qu’il n’avait jamais lu l’histoire de Poe. »  Page 343
  • « Il avait un visage qui respirait la bonté, la finesse et lui rappelait une illustration d’un de ses livres. Elle l’avait déjà vu quelque part, mais elle ne pouvait dire où. »  Page 354
  • « Quand son père poussait M. Merle, ça lui rappelait un livre qui le rendait malade. Papa disait que le ricochet venait de l’histoire, qui rebondissait dans sa tête comme une balle de tennis. Mais au lieu de s’arrêter, le souvenir devenait de plus en plus fort et M. Merle n’allait pas bien du tout. Papa avait même peur que ça le tue. Alors un soir, il l’avait retenu après le départ des autres. Il l’avait poussé pour lui faire croire qu’il n’avait jamais lu ce livre. »  Page 355
  • « « Salut, Charlie », dit-il.
    Elle était allongée sur le divan, et feuilletait un livre d’image. »  Page 362
  • « – Je n’ai pas bien dormi.
    – Ah ouais ? » Il le savait. Ce débile de Hockstetter en bavait presque parce qu’elle avait fait monter la température de quelques degrés dans son sommeil. « J’en suis désolé. C’est à cause de ton papa ?
    – Sans doute. » Elle ferma son livre et se leva. »  Page 362
  • « Le monde et l’organisation l’avaient projeté hors d’une société fermée, dans le désert, qui aurait pu être son seul salut… ou, à défaut, aurait pu faire de lui Joe l’Indien, brave et inoffensif suceur de méta, pompant de l’essence dans une station-service, ou encore vendant de fausses poupées hopi dans un stand merdeux ou bord de la route, entre Flagstaff et Phoenix. »  Page 374
  • « Ils avaient assassiné sa femme, poursuivi Charlie et lui-même à travers la moitié du pays, pour finir par les kidnapper et les retenir prisonniers. Mais ils voulaient qu’il signe une décharge pour ses effets personnels. Hilarant. Mieux que du Kafka. »  Page 377
  • « Elle était assise sur le divan. Rien d’autre. Pas de livre, pas de télé. On aurait dit une femme attendant le bus. »  Page 381
  • « « Et je me moque aussi de ce qu’elle peut faire. C’est une gamine de huit ans, pas Superwoman. Elle ne peut pas rester cachée longtemps. Je veux qu’on la retrouve et qu’on la tue. » »  Page 416
  • « « Le Lot Six les intéresse, c’est évident. Je dirais que pour le moment l’éclairage est ambré. » Elle se mit à jouer avec ses cheveux longs, épais, d’une belle couleur auburn foncé. « Ajournés pour une durée illimitée signifie jusqu’à ce que nous leur livrions la fille avec une étiquette au gros orteil droit.
    – Je vois, une petite Salomé, murmura l’homme de l’autre côté du bureau. Malheureusement, le plateau est encore vide. »  Page 417
  • « Il acheta des livres scolaires à Albany et entreprit de faire lui-même la classe à Charlie. Elle comprenait vite, mais Irv n’était pas très doué pour l’enseignement. Norma s’en tirait un peu mieux. Certains soirs, pourtant, alors qu’ils étaient assis tous deux à la table de la cuisine, penchés sur un livre d’histoire ou de géographie, Norma le regardait, et ses yeux posaient toujours la même question… celle à laquelle Irv ne pouvait répondre. »  Page 428
    « Le dernier jour d’avril, les agents de la Boîte convergèrent pour la seconde fois sur la ferme Manders. Ils vinrent à l’aube par les champs auréolés d’une brume printanière, pareils à de terrifiants envahisseurs de la Planète X dans leurs éclatantes combinaisons ignifugées. »  Page 434
5 étoiles, C

La couleur des sentiments

La couleur des sentiments de Kathryn Stockett.

Éditions Jacqueline Chambon, publié en 2010; 526 pages

Premier roman de Kathryn Stockett paru initialement en 2009 sous le titre « The help ».

La couleur des sentiments

Jackson, Mississippi, 1962. Eugenia Phelan dite Skeeter, est de retour à la maison familiale après ses études universitaires en journalisme. Encouragée par une éditrice de New York, elle écrit sur la dure réalité des bonnes noires au service des familles blanches. Mais ce n’est pas facile avec les tensions raciales qui ont cours. C’est alors qu’elle décide d’interroger les domestiques de ses meilleures amies. Elle veut connaitre leur quotidien et savoir comment elles sont traitées par les familles pour lesquelles elles travaillent. Les premières à témoigner seront Aibileen et Minnie. Les entretiens devront s’effectuer dans le plus grand secret, leurs découvertes pourraient avoir des conséquences dramatiques. Malgré les risques encourus, malgré la peur d’être découvertes, elles iront jusqu’au bout. Skeeter devra mentir pour les protéger et devra aussi s’éloigner de ses amies qui ne comprennent pas son engouement pour la cause des Noirs.

Très bon roman sur les relations interraciales dans le sud des États-Unis au cours des années 60. Cette histoire dépeint la vie des bonnes noires dans cette société en mutation suite à l’abolition de la ségrégation raciale. Elle se déroule dans le quotidien de trois femmes, ce qui contribue à faciliter la compréhension de cette époque où le racisme était bien présent. Les personnages sont très réalistes, en particulier, Skeeter, Aibileen et Minnie. On s’attache à elles et on suit leur vie et leurs combats avec attention. La parole est donnée en alternance à ces trois femmes. Cette alternance nous permet de mieux comprendre les différents points de vue et nous permet de nous attacher à ces femmes. De plus, on découvre l’ampleur de la discrimination envers les femmes, qu’elles soient blanches ou noires, à cette époque. L’écriture est fluide et efficace avec une touche de suspense. C’est un roman plein d’émotion mais qui ne tombe pas dans le mélodramatique. Un roman à lire absolument.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 8 décembre 2013

La littérature dans ce roman :

  •  « Il avait des grosses lunettes et il lisait tout le temps. Même qu’il avait commencé à écrire son livre, sur comment les gens de couleur vivaient et travaillaient dans le Mississippi. »  Page 6
    « Je coupe la radio, je rallume la lumière et je plonge dans mon sac pour prendre le cahier de prières. Mon cahier de prières, c’est rien qu’un carnet bleu que j’ai trouvé à la boutique Ben Franklin. J’écris au crayon, comme ça je peux effacer. Mes prières, je les écris depuis ma deuxième année d’école. »  Page 25
  • « Je tourne les pages du cahier pour voir qui j’ai ce soir. Cette semaine, j’ai pensé deux ou trois fois à mettre Miss Skeeter dans ma liste. »  Page 26
  • « On dirait un château avec ses murs en brique grise qui montent vers le ciel à gauche et à droite. La forêt entoure la pelouse de tous les côtés. Si on était dans un conte, il y aurait des sorcières sous ces arbres. Celles qui dévorent les enfants. »  Page 34
  • « « Je suis là, Miss Celia ! » Je passe la tête à la porte de sa chambre et elle est assise sur son lit, parfaitement maquillée et serrée dans sa tenue du vendredi soir alors qu’on est mardi, en train de lire les cochonneries du Hollywood Digest comme si c’était la Sainte Bible. »  Page 43
  • « Je dépoussière les beaux livres que personne lit jamais, les boutons de vareuse du confédéré, le pistolet en argent. »  Page 45
  • « Elle a tellement de fourrés d’azalées qu’au printemps prochain son jardin ressemblera à Autant en emporte le vent. J’aime pas les azalées et j’aime pas du tout ce film qui montre les esclaves comme une bande de joyeux invités qui viennent prendre le thé chez le maître. Si j’avais joué Mammy, j’aurais dit à cette brave Scarlett de se coller ces rideaux verts sur son petit cul blanc et de se la faire elle-même, sa robe provocante. »  Page 52
  • « Le Manuel de chasse au mari de Mrs Charlotte Phelan énonçait comme règle numéro un : une fille petite et jolie a pour atouts supplémentaires le maquillage et la façon de se tenir. Une grande, son compte épargne. »  Page 60
    « Pendant que mes amies passaient leur temps à boire des rhums-Coca et à flirter dans les soirées de leurs associations d’étudiantes huppées, je restais en salle d’étude pour écrire pendant des heures – des dissertations, mais aussi des nouvelles, de mauvais poèmes, des épisodes de la série télévisée Le Jeune Docteur Kildare, des publicités radiophoniques pour Pall Mail, des lettres de protestation, des notes, des lettres d’amour à des garçons entrevus en cours et auxquels je n’avais pas osé adresser la parole, toutes choses que je ne montrais ni n’envoyais jamais à quiconque. Je rêvais bien sûr de sortir avec des joueurs de football, mais je rêvais surtout d’écrire un jour des choses que des gens liraient pour de bon. »  Page 62
  • « Je descends les marches pour voir si L’Attrape-cœurs que j’ai commandé par la poste n’est pas dans la boîte. Je commande les livres interdits à un vendeur au marché noir de Californie en me disant que, si cet État les a bannis, ils doivent être bons. »  Page 74
  • « — Oui… Hum, est-ce que l’une de vous a déjà lu la chronique de Miss Myrna ?
    — Ma foi, non, répond Hilly, mais je suis sûre que toutes les pauvres filles des quartiers sud lisent ça comme si c’étaient les Évangiles. »  Page 81
  • « « Il allait écrire un livre, il disait. »
    Je demande : « Quel genre d’idée ? Enfin, si ça ne vous gêne pas d’en parler… »
    Aibileen reste silencieuse un instant. Elle continue à peler ses tomates avec des gestes réguliers. « Il avait lu le livre qui s’appelle L’Homme invisible. Après, il disait qu’il allait en écrire un pour montrer comment c’était d’être un Noir au service d’un Blanc dans le Mississippi. »
    Je regarde ailleurs, sachant que c’est le moment où ma mère changerait de conversation. Le moment où elle sourirait et se mettrait à parler du prix du riz blanc ou de l’argenterie.
    « Moi aussi j’ai lu L’Homme invisible, après lui, dit Aibileen. Ça m’a bien plu.»
    Je hoche la tête, mais je ne l’ai pas lu moi-même. Je n’avais jamais pensé qu’Aibileen pouvait aussi être une lectrice.   « Il a écrit presque cinquante pages, dit-elle. Il les a laissées à Frances, sa petite amie. » »  Page 88
  • « Louons maintenant les grands hommes, mon livre, est posé sur l’appui. Je m’approche pour le ramasser, craignant que le soleil ne fane la couverture avec sa photo en noir et blanc d’une humble famille de miséreux. Le livre est lourd et déjà chaud. Je me demande si j’écrirai jamais quelque chose de valable. »  Page 92
  • « « Comme pour Miss Myrna ? je demande. Des trucs pour le ménage ?
    — Non, pas comme Miss Myrna. Je parle d’un livre », dit Miss Skeeter. Elle me regarde avec de grands yeux. Elle est tout excitée. « Avec des témoignages pour montrer ce que c’est de travailler pour une famille blanche. Ce que c’est de travailler, mettons, pour… Elizabeth. » »  Page 105
  • « Elle dit tout bas : « Personne n’a encore écrit un livre comme celui-ci », et je crois qu’elle commence à comprendre, enfin. « Nous pourrions explorer un territoire inconnu. Ouvrir une nouvelle perspective. » »  Page 106
  • « « Chacun sait ce que nous, les Blancs, nous en pensons. On a chanté la figure magnifique de la Mammy qui se dévoue toute sa vie pour une famille blanche. Margaret Mitchell a traité de cela. Mais personne n’a jamais demandé à la Mammy ce qu’elle en pensait. » La sueur ruisselait sur ma poitrine, tachait mon chemisier en coton. »  Page 110
  • « — Les entretiens auront lieu en secret. Étant donné que, comme vous le savez, les choses sont un peu dangereuses ici, en ce moment. » À vrai dire, je n’en savais pas grand-chose. Je venais de passer quatre ans enfermée derrière les murs de l’université, à lire Keats et Eudora Welty et à me concentrer sur mes dissertations de fin de trimestre.
    « Un peu dangereuses ? » Elle a ri. « Les marches à Birmingham, Martin Luther King, les chiens lancés sur des enfants noirs… Ma chère, il n’y a pas de sujet plus brûlant dans l’actualité. Mais, je suis désolée, ça ne marchera jamais. Pas pour un article, parce qu’aucun journal du Sud ne voudra le publier. Et encore moins pour un livre. Un livre d’entretiens ne se vendra pas. »
    Je me suis entendue faire : « Ah… » et j’ai fermé les yeux. Toute mon excitation retombait d’un coup. J’ai encore fait : « Ah…
    — Je vous ai appelée parce que, très franchement, c’est une bonne idée. Mais… je ne vois pas comment on pourrait en faire un livre. »  Page 111
  • « — Enfin, a dit Mrs Stein avec un petit claquement de langue sceptique, voire désapprobateur. Je suppose que je pourrai toujours lire ce que vous obtiendrez. Dieu sait si l’industrie du livre est friande de bavardages. »  Page 112
  • « Je sens à son attitude qu’elle est mal à l’aise, qu’elle redoute peut-être le moment où je vais lui demander une nouvelle fois de m’aider à écrire mon livre. »  Page 113
  • « Je vous l’ai déjà dit, je regrette, mais je ne peux pas vous aider pour ce livre, Miss Skeeter. »  Page 113
  • « Pendant deux heures, je me plonge dans Life et fume des cigarettes. J’achève Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Puis je feuillette le Jackson Journal. En page quatre, je lis, Le jeune homme battu pour avoir utilisé des toilettes réservées restera aveugle. Des suspects interrogés. Cela me dit quelque chose. Puis je me souviens. C’est certainement le voisin d’Aibileen. »  Page 115
  • « — Non, non. Elle est gentille. Mais elle a eu le culot de me demander si j’avais pas des copines chez les autres bonnes qui voudraient raconter comment ça se passe quand on travaille chez les Blancs. C’est pour mettre dans un livre. »  Page 133
  • « — Je lui ai répondu qu’il fallait laisser les gens qui écrivent des livres d’histoires raconter ces trucs-là. C’est depuis la nuit des temps que les Blancs empêchent les Noirs de dire ce qu’ils pensent ! »  Page 133
  • « Papa, pris d’une frénésie de semailles, a dû engager des ouvriers supplémentaires pour labourer et conduire les tracteurs qui mettent les graines de coton en terre. Maman a étudié L’Almanach du fermier, mais elle n’est guère concernée par les travaux des champs. Elle me donne les mauvaises nouvelles, une main sur le front.
    « Ils disent qu’on va avoir l’année la plus pluvieuse depuis très longtemps. » Soupir. (Le défrisant miracle n’a plus donné grand-chose après les premiers essais.) « Je vais passer chez Beemon pour acheter de la laque en aérosol, leur nouvelle formule extra-forte. »
    Elle lève les yeux au-dessus de son Almanach, me regarde attentivement. »  Page 147
  • « Je me disais que l’an prochain on pourrait prendre Autant en emporte le vent comme thème de notre vente, dit Hilly. Et on pourrait peut-être louer l’habitation Fairview pour l’occasion ? »  Page 153
  • « Je me disais que je devrais un peu plus lire. Ça m’aiderait pour écrire.
    — Allez donc à la bibliothèque de State Street. Ils ont des salles entières d’écrivains du Sud. Faulkner, Eudora Welty… »  Page 160
  • « « Je me ferai un plaisir d’y prendre des livres pour vous », dis-je.
    Aibileen se précipite dans la chambre et revient avec une liste. « Je préfère marquer ceux que je voudrais. Voilà trois mois que je suis sur la liste d’attente pour Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur à la bibliothèque Carver. Voyons… »
    Je la regarde mettre des marques à côté des titres : Les Âmes du peuple noir de W.E.B. Du Bois, Poèmes d’Emily Dickinson (n’importe lesquels), Les Aventures de Huckleberry Finn.
    « Il y en a que j’ai lus en classe, mais je suis pas arrivée à les finir. » Elle continue à marquer, en s’arrêtant pour réfléchir à ceux qu’elle voudrait ensuite.
    « Vous voulez un livre… de Sigmund Freud ?
    — Ah, les fous… dit-elle. J’adore lire des choses sur la tête et comment elle fonctionne. Vous êtes déjà tombée dans un lac en rêve ? Il dit que c’est une façon de rêver de sa naissance. Miss Frances, chez qui je travaillais en 1957, avait tous ses livres. »
    Au douzième titre, je n’y tiens plus : « Aibileen, depuis combien de temps vouliez-vous me demander cela ? De sortir ces livres pour vous ? »  Page 160
  • « Au troisième jour, maman m’appelle du bas de l’escalier pour savoir au nom du ciel ce que je fais là-haut toute la journée et je réponds sur le même ton, c’est-à-dire en criant, que je tape juste quelques notes sur l’étude de la Bible. J’écris tout ce que j’aime en Jésus. Je l’entends dire à papa dans la cuisine, après le dîner : « Elle nous mijote quelque chose. » Je me promène à travers la maison avec la Bible blanche de mon baptême, pour faire plus vrai. »  Page 161
  • « Je suis allée chez elle à deux reprises depuis que j’ai expédié le manuscrit à New York, pour lui apporter des livres de la bibliothèque. »  Page 162
  • « Mais je continue à penser qu’un livre d’entretiens… ne devrait pas marcher, normalement. Ce n’est pas de la fiction, mais ce n’est pas non plus de la non-fiction. C’est peut-être de l’anthropologie, mais c’est affreux d’être classé sous cette étiquette. »  Page 165
  • « Martin Luther King, ma chère. Il vient d’annoncer une marche sur Washington et il appelle tous les Noirs d’Amérique à le rejoindre. Tous les Blancs aussi, d’ailleurs. On n’avait pas vu autant de Noirs et de Blancs ensembles depuis Autant en emporte le vent. »  Page 165
  • « — Je n’ai rien dit de tel, réplique-t-elle sèchement. Je le lirai. J’examine une centaine de manuscrits par mois et je les refuse presque tous. »  Page 165
  • « — Et quatre ou cinq entretiens ne feront pas un livre. Il vous en faudra une dizaine, peut-être plus. Vous en avez déjà prévu d’autres, je présume ? »  Page 165
  • « Ce soir-là, je vais chez Aibileen. Je lui remets trois nouveaux livres figurant sur sa liste. »  Page 166
  • « « Merci. Ah, regardez-moi ça ! » Elle sourit en tournant la première page de Walden, comme si elle était prête à le lire séance tenante.
    « J’ai eu Mrs Stein au téléphone cet après-midi », dis-je.   Les mains d’Aibileen se figent sur le livre. »  Page 166
  • « Deux jours plus tard, j’annonce à maman que je vais chercher un nouvel exemplaire de la Bible du roi Jacques parce que le mien est trop abîmé. »  Page 169
  • « Son regard me suit du fond de son fauteuil à bascule. « Où comptes-tu acheter cette nouvelle Bible, au juste ? » »  Page 169
  • « Un lundi après-midi, quelques semaines après ma soirée avec Stuart, je passe à la bibliothèque avant la réunion de la Ligue. À l’intérieur, ça sent l’école – ennui, colle, produit désinfectant. Je suis venue chercher des livres pour Aibileen et essayer de savoir si quelqu’un avait déjà écrit quelque chose sur la condition des bonnes. »  Page 177
  • « — Alors, qu’est-ce que je peux vous proposer, ma’am ? Nous avons des romans policiers, des romans d’amour, une série Apprenez à vous maquiller, Apprenez à vous coiffer, etc. » Elle se tait un instant, sourit. « Comment cultiver ses rosiers, réussir son jardin, décorer son intérieur…
    — Je veux simplement jeter un coup d’œil, merci. » Je me sauve, je préfère me débrouiller toute seule. Pas question de lui dire ce que je cherche. Je l’entends déjà chuchoter dans les réunions de la Ligue, je savais qu’il y avait quelque chose de pas catholique chez cette Skeeter Phelan, rien qu’à sa façon de chercher des livres sur les Noirs… »  Page 177
  • « Au rayon des ouvrages documentaires, je tombe sur Frederick Douglass, un esclave américain. Je le prends, très contente de pouvoir l’apporter à Aibileen, mais je m’aperçois en l’ouvrant que la partie centrale a été arrachée. Et quelqu’un a écrit LIVRE DE NÈGRE au stylo sur la page de garde. Je suis moins choquée par les mots que par l’écriture, qui est visiblement celle d’un gamin. Je jette un coup d’œil autour de moi et fourre le livre dans ma sacoche. Mieux vaut cela, me semble-t-il, que de le remettre sur l’étagère.
    Dans la salle consacrée à l’histoire du Mississippi, je cherche quelque chose qui évoque de près ou de loin les relations interraciales. Je ne trouve que des ouvrages sur la guerre de Sécession, des cartes et de vieux annuaires téléphoniques. Je me dresse sur la pointe des pieds pour inspecter la plus haute étagère et j’aperçois une plaquette posée en travers du Mississippi River Valley Flood Index. Une personne de taille normale ne l’aurait pas vue. C’est une mince plaquette imprimée sur du papier pelure qui rebique, retenu par des agrafes. On lit sur la couverture Recueil des lois Jim Crow pour le Sud. Je l’ouvre à la première page et le papier crisse sous mes doigts.
    Il s’agit simplement d’une liste de lois fixant ce que les Noirs peuvent faire et ne pas faire dans une série d’États du Sud. Je parcours la première page, stupéfaite de trouver cela ici. »  Pages 177 et 178
    « Les livres ne doivent pas être échangés entre écoles blanches et écoles noires, mais continuer à servir à la race qui les a utilisés en premier.
    Je lis rapidement quatre pages, stupéfaite par le nombre de lois qui n’existent que pour nous séparer. »  Page 178
  • « Après quelques minutes, je cesse de lire et je m’apprête à remettre la plaquette en place, en me disant que je n’écris pas un livre sur la législation dans les États du Sud et que c’est une perte de temps. »  Page 179
  • « Je vois sur la dernière page la mention Propriété de la bibliothèque de Droit du Mississippi. Quelqu’un s’est trompé et a rapporté cette plaquette au mauvais endroit. Je griffonne ma révélation sur un bout de papier que je glisse entre les pages : Jim Crow ou la proposition de loi de Hilly pour des toilettes séparées, quelle différence ? et je fourre la plaquette dans ma sacoche. »  Page 179
  • « J’ai l’impression que les livres volés, dans mon sac, dégagent de la chaleur. »  Page 179
    « Je retourne à mon siège, m’assieds avec la sacoche sur les genoux. Je la tâte à la recherche de la plaquette des lois Jim Crow que j’ai dérobée à la bibliothèque. »  Page 182
  • « Je sens qu’on me touche l’épaule, me retourne et vois Hilly qui plonge la main dans mon sac, le doigt pointé sur la plaquette. « As-tu tes notes pour la Lettre de la semaine prochaine ? C’est ça ?»
    Je ne l’ai même pas vue approcher.
    « Non, attends ! dis-je, en repoussant la plaquette dans mes papiers. J’ai besoin de… j’ai quelque chose à corriger. Je vais te les apporter. » »  Pages 182 et 183
  • « Je ne vois pas ce que mère pourrait avoir à faire de plus important que ce qui me jette dans un tel affolement. « Quoi ? Une Mexicaine essaie d’entrer chez les Filles de la Révolution ? On a surpris quelqu’un en train de lire le New American Dictionary ? » »  Page 185
    « Mais le projet « Toilettes » de Hilly est bien en vue au milieu du sac avec la feuille sur laquelle j’ai écrit Jim Crow ou la proposition de loi de Hilly pour des toilettes séparées – quelle différence ? À côté se trouve le brouillon de la Lettre, dont Hilly a déjà pris connaissance. Mais la plaquette – les lois ? Je fouille à nouveau. Elle a disparu. »  Page 187
  • « Mon exemplaire de Huckleberry Finn, sorti de la bibliothèque des Blancs, est posé devant moi, mais j’arrive pas à le lire. »  Page 193
  • « J’ai jamais appelé chez elle, sauf les deux fois où j’avais pas le choix, la première pour lui dire que je travaillerais avec elle pour son livre, et après pour lui dire que Minny allait venir aussi. »  Page 193
  • « Les interviews étaient à l’intérieur dans la pochette. Sur le côté, dans une chemise. Je crois qu’elle n’a vu que les lois Jim Crow, un… livre que j’avais pris à la bibliothèque, mais… je n’en suis pas sûre. »  Page 196
  • « Je… je ne peux pas l’affirmer à cent pour cent, dit Miss Skeeter, mais si Hilly savait quelque chose au sujet du livre ou de vous et surtout de Minny, elle l’aurait déjà dit à tout le monde. »  Page 197
  • « « Et à nous, qu’est-ce qu’ils nous feront, Aibileen ? S’ils nous attrapent… »
    Je reprends ma respiration. Elle parle du livre. « Tu le sais comme moi. Ça se passera mal. »  Page 202
  • « « Aibi ? Tu me lis une histoire ? »   Je cherche dans le livre celle que je vais lui lire. Je peux pas lire une fois de plus Georges le petit curieux parce qu’elle veut plus l’entendre. Pas plus que Chicken Little ou Madeline. »  Page 205
  • « Miss Skeeter a fini le premier chapitre de Minny hier soir. L’histoire de Miss Walters comme on l’a racontée, c’est pas rien, et si Miss Hilly la lisait je sais pas ce qui nous arriverait. »  Page 207
  • « Je regarde autour de moi si je connais quelqu’un, avec l’idée de demander à d’autres bonnes de venir nous aider pour le livre maintenant qu’on a feinté Miss Hilly, à ce qu’on dirait. »  Page 214
  • « Elle a commandé un livre par la poste pour apprendre à jouer, Le Bridge pour les débutants. Elle aurait mieux fait de demander Le Bridge pour les cervelles de moineau. Le livre est arrivé ce matin au courrier et elle l’avait pas lu deux minutes qu’elle demandait déjà : « Vous m’apprendrez à jouer, Minny ? Ce manuel de bridge est complètement idiot. »  Page 220
  • « Chez Aibileen, la porte de la cuisine est ouverte. Je la trouve assise à sa table en train de lire un des livres que Miss Skeeter lui apporte de la bibliothèque. »  Page 233
  • « J’essuie la table de nuit, je range les Look en pile de son côté, avec le manuel de bridge qu’elle a commandé. J’arrange les livres du côté de Mister Johnny. Il lit beaucoup. Je prends Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur et je le retourne.
    Tiens ! Un livre avec des Noirs. Ça me fait penser qu’un jour je verrai peut-être le livre de Miss Skeeter sur une table de nuit. »  Page 236
  • « Je passe le reste de la soirée sur la véranda, à l’arrière de la maison, à ressasser mon inquiétude quant aux histoires que Yule May pourrait raconter sur Hilly. Malgré nos différends, Hilly reste l’une de mes amies les plus proches. Mais le livre, maintenant qu’il avance à nouveau, est plus important que tout. »  Page 253
  • « Je veux que vous sachiez combien je suis désolée de ne pas pouvoir vous aider pour votre projet de livre. »  Page 254
    « Je ne devrais pas penser à mes propres problèmes alors que Yule May est en prison, mais je sais ce que cela signifie pour le livre. »  Page 256
  • « Le silence règne dans la pièce, à part quelques toux vite étouffées. Il y a des cahiers de cantiques empilés sur la petite table en bois. »  Page 256
  • « Aibileen garde la tête basse. Je suis certaine qu’elle a de la peine pour Yule May, mais elle sait aussi que c’en est fini du livre. »  Page 257
  • « J’explique à Alice qu’il s’agit d’un recueil de témoignages authentiques sur les bonnes et leur travail dans des familles blanches. »  Page 259
    « Je me suis demandé à cet instant s’il ne se doutait pas que je lui cachais quelque chose. J’avais affreusement peur qu’il ne découvre le projet de livre de témoignages, et j’étais en même temps ravie qu’il s’intéresse à ce que je fais. »  Page 262
  • « « Regardez ça, dit-elle. C’est presque un livre ! »
    Je hoche la tête, essaye de sourire, mais il reste beaucoup de travail. On est début août et, même si nous ne devons rendre le manuscrit qu’à la fin janvier, il nous reste cinq entretiens avant de finir. J’ai, avec l’aide d’Aibileen, mis en forme, raccourci et rédigé cinq chapitres dont celui de Minny, mais ils ont encore besoin d’être revus. Celui d’Aibileen, heureusement, est terminé. Il fait vingt et une pages. C’est simple, et magnifiquement écrit. »  Page 282
  • « Je ne sais absolument pas si Mrs Stein voudra publier cela. Mais ce que je sais, c’est que la responsabilité de ce travail repose sur mes épaules et que, je le vois à leur détermination, à leurs traits émaciés, les bonnes veulent que ce livre soit publié. »  Pages 282 et 283
  • « Outre l’absence de cigarette entre mes doigts, les visages des femmes qui m’entourent me rendent nerveuse. J’en ai vite repéré sept qui ont un lien avec quelqu’un dans le livre, quand elles n’y figurent pas elles-mêmes. »  Page 283
  • « Quand on a commencé à chercher des histoires pour le livre, Miss Skeeter m’a demandé de lui raconter le plus mauvais souvenir de ma vie de bonne. »  Page 291
  • « « Voilà ce dont je t’ai parlé. » Miss Hilly prend un petit livre et elle l’ouvre. Elle lit en suivant avec le doigt. Miss Leefolt suit avec elle et elle secoue la tête. »  Page 295
  • « — Je ne peux pas prouver que c’est elle qui a mis toutes ces cuvettes chez moi. Mais ça – elle soulève le livre et le frappe avec son doigt –, c’est bien la preuve qu’elle mijote quelque chose. »  Page 295
  • « Je lui raconte comment Miss Hilly a sorti ce petit livre pour le montrer à Miss Leefolt. Et Dieu sait à combien de gens elle l’a fait voir depuis.
    Miss Skeeter hoche la tête et elle dit : « Hilly, j’en fais mon affaire. Ceci ne vous concerne pas, ni vous ni les autres bonnes, et le livre non plus. » »  Page 298
  • « Je me dis que c’est encore la frousse de voir arriver Mister Johnny. À moins que je devienne paranoïaque à force de travailler pour ce livre avec Miss Skeeter. On s’est vues hier soir et j’en tremble encore. »  Page 307
  • « — Ah… Eugenia. » Elle soupire, visiblement contrariée d’avoir décroché elle-même.   « J’appelle pour vous dire que le manuscrit sera prêt au début de l’année. Je vous l’enverrai vers le quinze janvier. » Je souris, contente d’avoir récité d’une seule traite les phrases que j’avais répétées. »  Page 346
  • « La dernière réunion des éditeurs a lieu le 21 décembre, continue Mrs Stein. Si vous voulez avoir une chance d’être lue, il faut que j’aie votre manuscrit en mains d’ici là. Sinon, il ira sur la Pile. Vous ne voulez pas être sur la Pile, Miss Phelan. »  Page 347
  • « Je sors de la réserve, accablée par cette affaire de délai et par l’insistance de Mrs Stein pour inclure Constantine dans le livre. »  Page 347
  • « Je ne peux pas raconter l’histoire de Constantine si j’ignore les faits. Me limiter à une partie de l’histoire serait contraire à l’objet même du livre. »  Page 351
  • « Elle a travaillé toute la journée et elle va devoir travailler encore plus dur pour finir ce livre dans les délais, ou du moins essayer. »  Page 352
  • « Hilly monte sur l’estrade pour annoncer la prochaine collecte (vêtements, conserves, livres et argent), puis arrive son moment préféré, celui de la liste, où elle donne les noms de toutes celles qui sont en retard pour leur cotisation, qui ont sauté des réunions ou ont manqué à leurs obligations philanthropiques. »  Page 353
  • « Hilly porte une robe trapèze sous une cape à la Sherlock Holmes malgré la chaleur étouffante qui règne dans la salle. »  Page 353
  • « Me voici désormais parmi ces gens qui traînent la nuit dans leur voiture. Mon Dieu, je suis le Boo Radley de Jackson, Mississippi, comme dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. »  Page 355
  • « J’écris, comme me l’a dit Aibileen, qu’elle avait une fille et a été obligée de s’en séparer afin de pouvoir travailler chez nous – je nous ai baptisés les Miller, en souvenir de Henry, mon préféré parmi les auteurs interdits. »  Page 362
  • « Dans l’après-midi, je l’appelle chez elle. « Je ne peux pas mettre ça dans le livre, lui dis-je. »  Page 363
    « Au cours des huit mois qui viennent de s’écouler, nous n’avons eu qu’une idée en tête : achever ce livre. »  Page 368
  • « Le livre est devant nous sur la table. J’ai envie de le fourrer dans ma sacoche pour le cacher. »  Page 368
  • « — Et si on mettait la Chose Abominable Épouvantable dans le livre ? dit Minny. »  Page 369
  • « — Mais si on la met, Miss Hilly pourra plus laisser personne dire que le livre se passe à Jackson. »  Page 369
    « Si on met la Chose Abominable Épouvantable dans le livre et que les gens apprennent que ça s’est passé entre toi et Miss Hilly, alors c’est toi qui auras des ennuis pour de bon. »  Page 369
  • « — Il y a un risque et il va falloir que je le prenne. Je suis déjà décidée. Ou bien vous mettez ça dans le livre, ou bien vous enlevez tout mon chapitre. »  Page 369
  • « Nous ne pouvons pas retirer le chapitre sur Minny. C’est le dernier du livre. »  Page 369
  • « Si je vous le dis, c’est seulement pour le livre, vous savez. »  Page 369
  • « Les quelques cadeaux que maman a achetés et empaquetés en juillet attendent au pied du tronc. Il y a visiblement une cravate, quelque chose de petit et de carré pour Carlton, et pour moi un lourd paquet que je soupçonne de cacher une nouvelle Bible. »  Page 372
  • « L’après-midi, je vais lui chercher son courrier. Le magazine Good Housekeeping, bible de la maîtresse de maison, des lettres paroissiales, les dernières nouvelles des Filles de la Révolution. »  Page 372
  • « On dit que c’est comme le véritable amour. Une bonne comme elle, on n’y a droit qu’une fois. »
    J’opine de la tête. Comme je voudrais ajouter cela au livre !  Mais il est trop tard, bien sûr, le livre est déjà parti. »  Page 372
  • « J’adresse d’interminables prières à Dieu en le suppliant d’apporter un peu de soulagement à maman, à moi des nouvelles de mon livre, et lui demandant même, parfois, que faire avec Stuart. »  Page 376
  • « « Écoute, dit Stuart, après un silence. Je n’ai pas voulu en parler jusqu’ici, mais… je sais ce qu’on raconte en ville. À ton sujet. Et je m’en fiche. Je voulais seulement que tu le saches. »
    Je pense aussitôt le livre. Il a entendu quelque chose. Mon corps tout entier se crispe. « Qu’as-tu entendu ? »  Page 378
  • « Je lui livre tous les faits et les détails que je peux lui livrer en toute sécurité sur le livre et sur ce que j’ai fait depuis un an. »  Page 381
  • « Je lui dis ensuite que le manuscrit a été envoyé à New York. Et que s’ils décident de le publier il sortira, d’après mes prévisions, dans huit mois ou peut-être avant. »  Page 381
  • « « Calmez-vous, Miss Phelan, a-t-elle dit, le livre a peu de chances d’être un best-seller, mais j’ai continué à sangloter pendant qu’elle me donnait des explications. Nous n’offrons que quatre cents dollars d’avance et encore quatre cents quand ce sera terminé… vous… écoutez ? »  Page 385
  • « « Donc, dans six mois, on saura enfin ce qui va se passer, dit Minny. Du bon, du mauvais, ou rien du tout.
    — Peut-être rien du tout, dis-je, en me demandant si quelqu’un achètera jamais ce livre. »  Page 386
  • « Minny ne semble pas s’inquiéter des ventes du livre. Elle se demande surtout ce qui va se passer quand les femmes de Jackson liront ce que nous avons écrit sur elles. »  Page 386
  • « Et quand je dis chaud, c’est chaud. À croire que toute la ville est assommée. Dans les rues c’est calme comme avant la tornade. À moins que ça soit moi qui tiens plus en place à cause de ce livre. »  Page 388
  • « À ce moment j’ai le cœur qui se serre, et je me demande si je suis pas allée trop loin. Parce que lorsque le livre va sortir, si on apprend qu’il est de nous, sans doute que je reverrai plus ces petits. »  Page 389
  • « Le livre sort dans quatre jours. Ça sera pas trop tôt. »  Page 390
  • « On a toutes vécu dans l’attente. Moi, Minny, Miss Skeeter et toutes les bonnes qui sont dans le livre. »  Page 390
  • « Comme Mrs Stein l’a expliqué à Miss Skeeter, ce livre va pas devenir un best-seller et « il faut pas trop en attendre ». »  Page 390
  • « Dès qu’elle est partie je me dépêche de rentrer le carton, je sors un livre et je le regarde. Je me retiens même pas de pleurer. C’est le plus joli livre que j’aie jamais vu. La couverture est bleu pâle, couleur du ciel, avec un grand oiseau blanc – la colombe de la paix – qui va d’un bord à l’autre. Le titre, Les Bonnes, est écrit au milieu en lettres noires. La seule chose qui me gêne, c’est ce qu’il y a en dessous à la place du nom de l’auteur : Anonyme. J’aurais préféré que Miss Skeeter puisse y mettre son nom, mais c’était trop risqué.
    Demain, je porterai des exemplaires à toutes les femmes qui nous ont donné leur témoignage. »  Pages 392 et 393
  • « J’emporte le gros carton chez moi, je sors un livre et je pousse le carton sous mon lit. »  Page 393
  • « Le livre sera demain dans les librairies. Deux mille cinq cents exemplaires pour le Mississippi et l’autre moitié dans tous les États-Unis. »  Page 393
  • « Minny ouvre le livre et se met à lire. Les gosses rentrent, elle leur dit ce qu’ils doivent faire, mais elle lève même pas les yeux de sa page. J’ai déjà tout lu je sais pas combien de fois depuis bientôt un an qu’on y travaille. Mais Minny disait toujours qu’elle attendrait de voir le livre avec sa couverture, pour pas se gâcher le plaisir. »  Pages 393 et 394
  • « Je la laisse avec son livre et je rentre chez moi. »  Page 394
  • « Je me couche avec le livre sur l’oreiller à côté de ma tête. »  Page 394
  • « Le lendemain au travail, impossible de penser à autre chose. Je me demande comment mon livre va être exposé dans les librairies. Je passe la serpillière, je repasse, je change des couches, mais j’entends pas un mot dans la maison de Miss Leefolt. C’est comme si j’avais jamais écrit de livre. »  Page 394
  • « Ce soir-là, six bonnes qui témoignent dans le livre me téléphonent pour savoir si quelqu’un a dit quelque chose. »  Page 394
  • « Il y a toujours les mêmes bouquins sur la table de nuit de Miss Leefolt : Le savoir-vivre de France Benton, Peyton Place, et la vieille Bible qu’elle laisse là pour faire bien. »  Page 394
  • « — Mrs Stein m’a appelée pour me dire qu’on va passer à l’émission de Dennis James.
    — People Will Talk15 ? À la télé ?
    — Ils vont faire la critique de notre livre. Et elle a dit aussi qu’il serait sur Channel 3 jeudi prochain à une heure. » »  Page 394
  • « Vous croyez que ça sera une bonne critique ou une mauvaise ?
    — Je n’en sais rien. Je ne sais même pas si Dennis James lit les livres ou s’il se contente de rapporter ce qu’on lui en dit. »  Page 395
  • « Elle m’a dit aussi que c’était la première fois qu’elle sortait un livre avec un budget publicitaire égal à zéro. »  Page 395
  • « Le vendredi soir, une semaine après la sortie du livre, je me prépare avant d’aller à l’église. »  Page 395
  • « « C’est toi qu’on applaudit, ma chérie. » Elle plonge dans son sac et sort un livre. Le livre. Je regarde tout autour et ils ont tous un livre à la main. Tous les responsables et les diacres de l’église sont là. »  Page 396
  • « Je sais que de nombreuses personnes vous ont aidée pour ce livre, mais on m’a dit que sans vous il n’aurait jamais vu le jour. »  Page 397
  • « Un message discret a été adressé à tous les membres de la congrégation et de la communauté. Si l’un d’entre nous sait qui est dans ce livre ou qui l’a écrit, il ne doit pas en parler. »  Page 397
  • « Il me tend le livre. « Sachant que vous ne pouviez pas le signer de votre nom, nous l’avons tous signé pour vous. Je l’ouvre et je vois non pas trente ou quarante noms, mais des centaines, peut-être cinq cents, sur la première page après la couverture et sur la suivante, et encore la suivante, et sur celles de la fin, et à l’intérieur dans les marges. Il y a tous ceux de mon église et aussi des gens d’autres églises. »  Page 397
  • « Je me demande ce que Miss Skeeter ferait si elle était ici et ça me rend un peu triste. Je sais qu’il y aura personne dans cette ville pour lui signer le livre et lui dire qu’elle est courageuse. »  Page 397
    « Le révérend me tend une boîte emballée dans du papier blanc avec du ruban autour, du ruban bleu comme le livre. Il pose la main dessus comme pour une bénédiction. « Ça, c’est pour la dame blanche. »  Page 397
  • « … et pour finir l’émission, nous vous présenterons notre critique de livres. »  Page 398
  • « Mister Dennis est en train de causer d’un livre qui s’appelle Little Big Man. »  Page 398
  • « Et voilà Mister Dennis avec mon livre à la main ! L’oiseau blanc a l’air comme s’il allait s’envoler. Dennis lève le livre et il met son doigt sur le mot Anonyme. J’ai plus de fierté que de peur pendant deux secondes. J’ai envie de crier, C’est mon livre ! C’est mon livre à la télé ! Mais j’ai intérêt à me tenir, à faire comme si je regardais un machin enquiquinant. J’étouffe !
    « … intitulé Les Bonnes, avec d’authentiques témoignages de domestiques du Mississippi… »  Page 399
  • « « … lu hier soir et c’est maintenant ma femme qui le lit… » Mister Dennis parle comme un commissaire-priseur, en riant, avec les sourcils qui montent et qui descendent, et en montrant notre livre… »  Page 399
  • « Attention, je ne dis pas que c’est Jackson, ce pourrait être n’importe où, mais on ne sait jamais, il faut acheter ce livre et vérifier que vous n’êtes pas dedans, ha ! ha ! ha ! »  Page 399
  • « Mais Miss Joline brandit le livre comme si elle voulait le brûler. « N’achetez pas ce livre ! Habitantes de Jackson, n’encouragez pas ces calomnies avec l’argent durement gagné par vos époux… »  Page 400
  • « Mon amie Joline avait un livre à la main, n’est-ce pas ?
    — Oui, ma’am.
    — C’était comment, le titre ? Les Bonnes, ou quelque chose comme ça ? »  Page 400
    « Une seconde après c’est la fin de la publicité et revoilà Mister Dennis James avec le livre et Miss Joline toujours aussi rouge. « C’est tout pour aujourd’hui, il dit, mais n’oubliez pas d’acheter ou de commander vos exemplaires de Little Big Man et des Bonnes à notre sponsor, la librairie de State Street. »  Page 400
  • « Et cinq minutes plus tard elle est déjà dehors pour s’acheter le livre que j’ai écrit sur elle. »  Page 400
  • « J’ai envie d’appeler ce Dennis James au téléphone et de lui dire, Qu’est-ce que vous avez, à répandre des mensonges comme ça ? Pour qui vous vous prenez ? Vous pouvez pas dire à tout le monde que notre livre est sur Jackson ! Vous savez pas de quelle ville on parle !
    Je vais vous dire ce qu’il fait, cet imbécile. Il voudrait que ça soit sur Jackson. Il voudrait que Jackson, Mississippi, soit une ville assez intéressante pour qu’on écrive un livre entier dessus, et même si c’est bien Jackson… il en sait rien, lui ! »  Page 402
  • « Je reviens dans le salon, je rebranche le fer et je prends une chemise blanche de Mister Johnny dans la corbeille. Je me demande pour la millionième fois ce qui va se passer quand Miss Hilly lira le dernier chapitre. »  Page 402
  • « Toute la nuit, je vous jure, je sens que Miss Hilly lit le livre. J’entends les mots dans ma tête avec sa voix froide de Blanche. À deux heures, je sors du lit pour ouvrir le mien et j’essaye de deviner à quel chapitre elle est. Le premier, le deuxième, le dixième ? Je fixe le bleu de la couverture. J’ai jamais vu un livre d’une aussi jolie couleur. J’essuie une tache.
    Puis je le planque dans la poche de mon manteau d’hiver que je porte jamais. J’ai pas lu un seul livre depuis que j’ai épousé Leroy et je tiens pas à ce qu’il me soupçonne. »  Page 404
  • « C’est bien Mister Johnny qui est encore chez lui à 8h30 du matin un jour de semaine, et une voix dans ma tête me dit, Repasse vite cette porte. Miss Hilly l’a appelé pour lui dire que j’étais une voleuse. Et il sait, pour le livre. »  Page 404
  • « Ça fait cinq jours qu’elle lit et elle en est encore à la page quatorze du premier chapitre. Il lui reste deux cent trente-cinq pages. »  Page 408
  • « De voir ce livre dans la maison, ça me rend nerveuse comme une chatte. »  Page 408
  • « Le lendemain matin je frôle l’hyperventilation à l’arrêt de bus en pensant à ce que Miss Hilly va faire quand elle arrivera à son chapitre, et en me demandant si Miss Leefolt a déjà lu le chapitre deux. En rentrant chez elle, je la trouve en train de lire sur la table de sa cuisine. Elle me tend Tit’homme qui est sur ses genoux sans quitter sa page des yeux. Puis elle part au fond de la maison, mais elle continue à lire en marchant. Elle ne peut plus s’arrêter, depuis que Miss Hilly a montré de l’intérêt.
    Je vais dans sa chambre quelques minutes plus tard pour ramasser le linge sale. Comme Miss Leefolt est aux toilettes, j’ouvre le livre à l’endroit du marque-page. Elle en est déjà au chapitre six. »  Page 409
  • « Leroy se doute de quelque chose. Il a entendu parler du livre comme tout le monde, mais il sait pas que sa femme a participé, Dieu merci. »  Page 415
  • « Rien ne se passe comme nous l’avions prévu. Les gens savent que le livre parle de Jackson. J’avais oublié, je n’en reviens pas, le temps que met toujours Hilly à lire un livre. »  Page 418
  • « Et si ce livre était une épouvantable erreur ? »  Page 418
  • « Mrs Stein m’a dit que je pouvais me recommander d’elle, ce qui est sans doute la seule chose remarquable de toute la page. J’y ai ajouté les postes que j’ai occupés depuis un an :
    Chroniqueuse pour le Jackson Journal.
    Rédactrice en chef de la Lettre de la Ligue à Jackson.
    Auteur du livre Les Bonnes, ouvrage polémique sur les domestiques noires et leurs employeurs blancs, Harper & Row.
    Je n’ai pas joint le livre. »  Page 418
  • « C’est devenu vraiment pénible une fois que, le livre achevé, j’ai renoncé à aller chez Aibileen. »  Page 419
  • « Pendant qu’elle me répète ce qui se dit en ville, j’invoque le ciel en silence : Je vous en prie, faites qu’il en sorte quelque chose de bon. Mais jusqu’ici, rien. On cancane, on fait du livre un jeu de devinettes, et Hilly accuse des gens à tort. »  Page 419
  • « Lou Anne arbore son habituelle tenue d’été à manches longues et son éternel sourire. Je me demande si elle sait qu’elle est dans le livre, elle aussi. »  Page 420
  • « — Ça me fait tellement plaisir… » Nous nous faisons face, embarrassées. Lou Anne reprend sa respiration. « Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas parlé, mais – elle baisse la voix – j’ai pensé qu’il fallait que tu saches ce que Hilly dit partout. Elle dit que tu as écrit un livre… sur les bonnes. » »  Page 420
  • « C’est la première fois que j’entends quelque chose de positif sur le livre et je voudrais qu’elle m’en dise plus. »  Page 421
  • « Ce matin, pourtant, je l’ai entendue dire que ce livre ne parlait pas de Jackson. »  Page 422
  • « Je me demande si je n’aurais pas pu l’aider un tant soit peu à passer ses journées, si j’avais essayé. Si j’avais essayé d’être un peu plus gentille avec elle. N’était-ce pas le sujet du livre ? Amener les femmes à comprendre. Nous sommes simplement deux personnes. Il n’y a pas tant de choses qui nous séparent. Pas autant que je l’aurais cru.
    Mais Lou Anne avait compris le sujet du livre avant même de l’avoir lu. »  Page 422
  • « Aibileen m’a dit que les bonnes ne parlaient plus que du livre et de tout ce qui se passait autour. »  Page 422
  • « Parfois, quand je m’ennuie, je ne peux m’empêcher de penser à ce que serait ma vie si je n’avais pas écrit ce livre. »  Page 423
  • « Et, étant fiancée à Stuart, je ne porterais pas de jupes courtes, les cheveux courts seulement, et ne pourrais me livrer à aucune activité dangereuse comme d’écrire un livre sur les domestiques noires. »  Page 423
  • « Il n’y a qu’une seule lettre. Elle vient de Harper & Row, c’est certainement Mrs Stein. Je suis étonnée qu’elle m’écrive ici alors que tout ce qui concerne le livre et les contrats arrive dans une boîte postale. »  Page 423
  • « Et Miss Clara, elle sait pour Fanny Amos.
    — Elle l’a virée ? » Miss Clara a envoyé le fils de Fanny Amos à la fac, ça fait partie des belles histoires.
    « Non, non ! Elle est restée la bouche ouverte et le livre à la main. »  Page 430
  • « … Niceville n’est pas Jackson ! Ce livre, c’est de la saleté, et rien d’autre ! Je suis sûre que c’est une négresse qui a fait ça ! »  Page 431
  • « « Et la bonne du chapitre quatre ? continue Miss Jeanie. J’ai entendu dire par Sissy Tucker que…
    — Ce livre ne parle pas de Jackson ! » hurle Miss Hilly, et je sursaute en lui versant le thé. »  Page 431
  • « « Miss Chotard, chez qui Willie Mae est placée, tu la connais ? Hier elle a demandé à Willie Mae si elle la traitait aussi mal que cette affreuse patronne du livre. »  Page 432
  • « Mon livre a disparu de la table de nuit. Je me demande où elle l’a mis. »  Page 433
  • « Je rentre dans le salon, je me mets à faire la poussière sur les livres pour la deuxième fois. »  Page 434
  • « Ernestine secoue la tête. « Miss Hester a sorti le livre et elle s’est mise à crier : « C’est moi ? C’est de moi que vous parlez ? » et Flora Lou a dit : « Non ma’am, j’ai pas écrit de livre. »  Page 436
  • « « Les librairies réclament des livres, Aibileen. Mrs Stein a appelé cet après-midi. » Elle me prend les mains. « On va refaire un tirage. Encore cinq mille exemplaires ! » »  Page 438
  • « Notre livre va encore être dans cinq mille maisons, dans les bibliothèques, sur les tables de nuit, dans les toilettes ? »  Page 438
  • « Je vais dans ma chambre et je prends le paquet du révérend Johnson. Elle enlève le papier et elle regarde le livre avec toutes les signatures. »  Page 439
  • « Plus j’essaye de dormir, plus je sais que je fermerai pas l’œil de la nuit. J’entends toute la ville qui parle du livre et c’est comme un essaim d’abeilles géant. »  Page 439
    « Minny, écoute-moi. Tu risques pas de perdre ta place chez Miss Celia. C’est Mister Johnny lui-même qui te l’a dit. Et on va encore avoir de l’argent du livre. Miss Skeeter le sait depuis hier. »  Page 441
  • « Plus libre que Miss Leefolt, qui est tellement enfermée dans sa tête qu’elle se reconnaît même pas quand elle se lit dans un livre. »  Page 446
  • « Le journal va me payer dix dollars par semaine, et il y a l’argent du livre, et un peu plus à venir. »  Page 446
4 étoiles, C

Comme deux gouttes d’eau

 Comme deux goutes d’eau de Tana French.

Éditions France Loisirs, publié en 2010; 630 pages

Deuxième roman de Tana French paru initialement en 2008 sous le titre « The Likeness ».

Comme deux gouttes d'eau

Cassie Maddox est appelée sur les lieux d’un meurtre par Frank, son ancien patron. À son arrivée, elle perçoit chez ses collègues une tension inhabituelle. Elle comprend le malaise lorsqu’elle découvre que la victime est son sosie. De plus, ses papiers d’identité sont au nom d’Alexandra Madison, or cette identité a été fabriquée pour Cassie dans le cadre d’une mission d’infiltration. Qui est donc cette Alexandra et qui lui en voulait au point de la tuer ? Afin de démasquer l’assassin, Frank imagine un dangereux scénario : prétendre qu’Alexandra a survécu et obliger Cassie à prendre sa place. Elle devra infiltrer le groupe d’amis de la victime qui cohabitent dans une grande maison. Pour elle commencera une mise en scène où le moindre faux pas peut lui être fatal. Mais que demander de mieux que d’être plongé dans la vie de la victime afin de découvrir l’assassin et son mobile.

Thriller intéressant et surprenant. L’histoire nous plonge tranquillement dans une intrigue psychologique, dans laquelle Cassie doit tout faire en son pouvoir pour ne pas se faire démasquer. Le contexte se révèle lentement, on découvre les tensions au sein du village et les raisons de l’amitié entre les colocataires. Les descriptions des protagonistes et leurs interactions sont très bien menées. On s’attache à ces jeunes tous en manque de quelque chose et qui forment une famille. La description de la vie dans cette communauté soudée est extrêmement adroite. La thématique du sosie était bien imaginé et intrigante, pourtant, on finit par décrocher. Ce roman aurait pu créer un meilleur effet dans une version plus épurée. L’enquête traîne en longueur, attire l’attention sur des personnages sans vraiment aller jusqu’au bout. Mais il est assez original pour nous pousser à tourner les pages jusqu’à la fin.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 7 août 2013

La littérature dans ce roman :

  • « – Ce sont des étudiants, commençai-je. Sacs à dos bourrés de livres. Les sacs de Dunnes indiquent qu’ils viennent de faire des courses. Elle a davantage de moyen que lui. Sa veste lui a coûté cher. Luia, sur son jean, des taches qui ne doivent rien à la mode. »  Page 15
  • « Nous n’avons pas de profileur officiel, mais les gars de la criminelle, qui pour la plupart n’avaient pas fréquenté l’université et se montraient impressionnés par mon semi-diplôme de psychologie, me faisaient jouer ce rôle. Je ne m’en tirais pas trop mal. À mes moments perdus, je dévorais des manuels et des statistiques pour me mettre au niveau. »  Page 26
  • « J’ai assez de place pour un futon, un canapé et tous mes livres. »  Page 64
  • « – Bon Dieu, Frank ! Quel tartuffe tu fais ! »  Page 76
  • « – Qu’est-ce qui te fait penser qu’elle n’a rien à voir avec moi ? Cette fille est mon double. Elle arborait partout mon visage. Comment peux-tu être sûr que l’assassin ne s’est pas trompé de victime ? Réfléchis. Une étudiante passant son temps à lire Charlotte Brontë ou une enquêtrice qui a mis des dizaines d’individus à l’ombre : laquelle, selon toi, a le plus de chance d’avoir un meurtrier à ses trousses ? »  Page 84
  • « – Quelle horreur ! gémit Rafe.
    – Je t’avais prévenu, répond Justin.
    – C’est vrai ! opine Abby. Si je me souviens bien, il a dit que ça tenait à la fois du site archéologique et d’un décor à la Stephen King.
    – Je sais, mais je croyais qu’il exagérait, comme d’habitude. Je ne pensais pas qu’il minimisait ! »  Page 125
  • « – Arrêtez ! clame Lexie. Cet endroit est fantastique ! j’ai l’impression d’être un membre du club des Cinq.
    – Le club des Cinq explore une ruine préhistorique ! psalmodie Daniel.
    – Le club des Cinq découvre la planète moisie ! renchérit Rafe. C’est tout simplement épatant ! »  Page 126
  • « Chacun occupait son temps libre selon ses aptitudes, en faisait profiter les autres. Rafe jouait du piano, Daniel lisait Dante à haute voix, Abby restaurait la tapisserie d’un tabouret du XVIIIe siècle. »  Page 132
  • « Ils ressemblaient à des explorateur venus d’une autre planète qui, s’étant trompés d’époque, se seraient retrouvés à lire Edith Wharton et à regarder des rediffusions de La petite maison dans la prairie. »  Page 132
  • « – Elle n’avait pas d’agenda, dit Frank en levant les yeux au plafond. J’ai posé la question au club des Cinq. »  Page 142
  • « – Elle est du genre fouineur. Après l’installation du club des Cinq à Whitehorn House, elle a demandé à Lexie si sa cohabitation avec quatre personnes lui laissait un peu d’intimité. J’ai l’impression que sa question était à double sens, qu’elle espérait des ragots salaces, Lexie lui a rétorqué froidement qu’elle marchait seule dans la campagne tous les soirs, que cette intimité-là lui suffisait, merci, et qu’elle se mêlait uniquement aux gens dont elle appréciait la compagnie. Ensuite, elle a passé son chemin. Je ne suis pas certain que notre Brenda se soit rendu compte qu’elle venait de se faire envoyer sur les roses.
    – Parfait. Dans ce cas, on ne peut qu’éliminer le club des Cinq. »  Page 146
  • « – Donc, remarquai-je, à moins que nous n’ayons négligé un élément important, le club des Cinq semble hors de cause. »  Page 147
    « – Je sais, Frank. Et j’apprécie ton aide, Cassie. Mais pour l’heure je n’ai personne qui corresponde au profil que tu as tracé. Bien sûr, j’ai, dans la tranche d’âge, une foule de gens du coin, y compris des femmes. Certains ont un casier, d’autres sont futés et gardent la tête froide, mais rien n’indique que l’un d’eux ait eu le moindre rapport avec Lexie ou en ait même entendu parler. Parmi les nombreux étudiants qu’elle côtoyait, quelques-uns ont toutes les caractéristiques que tu as décrites. Sauf qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans les environs de Glenskehy et seraient bien incapables d’y retrouver leur chemin au milieu de la nuit. Non, je n’ai personne. À part l’Homme invisible. »  Pages 147 et 148
  • « Au cours d’une conférence de presse, ils avaient évoqué de façon vague une agression à Glenskehy, déclaré qu’on avait hospitalisé la victime à Wicklow et mis en place une surveillance discrète. Mais personne n’était venu prendre de ses nouvelles, pas même le club des Cinq. »  Page 149
  • « Mais l’emplacement des caméras n’avait pas été choisi dans ce but. Seule certitude : tous deux affirmèrent que, la nuit du meurtre, personne n’était entré en voiture à Glenskehy ou n’en était sorti par une route directe entre 22 heures et 2 heures du matin. Dès lors, Sam envisagea à nouveau la culpabilité d’un membre du club des Cinq. »  Page 150
  • « Frank avait annoncé aux membres du club des Cinq le prochain retour de Lexie. Ils lui avaient envoyé ses affaires, accompagnées d’une carte postale – des Caramilk, un pyjama bleu clair, des vêtements pour le jour de sa sortie de l’hôpital, de la crème hydratante (cadeau, sans doute, d’Abby), deux romans féminins d’avant-garde, un baladeur et un choix de musique enregistrée, où des crooners démodés voisinaient avec Édith Piaf et une chanteuse portugaise de fado à la sublime voir de gorge. »  Pages 150 et 151
  • « – Demain après-midi. Tu auras une demi-journée pour te préparer. Je préviendrai le club des Cinq ce soir. Je veux qu’ils soient tous là pour t’accueillir avec chaleur. Tu te sens prête ? »  Page 154
  • « Là-bas, le club des Cinq se préparait à accueillir Lexie. »  Page 162
  • « Frank m’avait apporté une jolie petite valise aux bords renforcés dotée d’une solide serrure à combinaison. Elle contenait les objets personnels de Lexie, portefeuille, clés, téléphone, réplique parfaites des vrais, plus ceux que lui avait fait parvenir le club des Cinq, et un tube de vitamine C avec la mention : « Amoxicilline, trois comprimés par jour », destiné à être placé bien en évidence. »  Pages 162 et 163
  • « Il avait les bras chargés d’un matériel électronique noir, câbles et haut-parleur, digne de James Bond. »  Page 163
  • « Je croyais vivre un de ces rêves où l’on se retrouve dans un roman ou un film qu’on a aimé, parmi des personnages imaginaires qui, tout à coup, prennent corps et s’adressent à vous. Je n’étais pas une intruse, mais l’enfant prodigue renté au bercail. »  Page 171
  • « – Tu vois ? Des barbares. Elle a de vrais cheveux. Il croit qu’ils appartenaient à une morte parce que…
    – Parce que ta créature a été fabriquée vers 1890, à l’époque de Jack l’Éventreur. »  Page 174
  • « – Une soirée tranquille ? murmura Abby en me scrutant à travers la fumée de sa cigarette. Un bon livre et c’est tout ? »  Page 180
  • « Affreux papier peint à fleurs, dont les échancrures dévoilaient les couches précédentes aux rayures jadis dorées et roses, diluées à présent dans une teinte crème. Mobilier d’un autre âge, sans style : une antique table de jeu en bois de rose marqueté, des fauteuils au brocart fané, un long canapé inconfortable, une bibliothèque bourrées de volumes à la reliure de cuir et de livres de poche aux couleurs vives. »  Page 181
  • « Mes livres s’étalaient sur le tapis vert d’une table de bridge, à côté de mon fauteuil : épais ouvrages d’histoire, un exemplaire de Jane Eyre aux pages cornées ouvert à l’envers sur un bloc-notes, un roman de gare jauni : Larmes fatales, de Rip Corelli, sans rapport avec ma thèse, quoique… Sur la couverture s’exhibait une femme de rêve en jupe fendue, un revolver glissé dans sa jarretière. « Elle attire les hommes comme le miel les mouches, puis elle les exécute ! » »  Page 182
  • « Alanguie dans un fauteuil, les pieds sur un tabouret tapissé, sans doute celui qu’elle avait restauré, Abby tournait les pages de son livre en tortillant une de ses mèches autour de son index. »  Page 182
  • «Penché sur la table de jeu, Daniel, à la lueur d’une grande lampe, feuilletait son livre sans hâte, économisant ses gestes. »  Page 183
  • « Daniel sentit mon regard. Il se redressa et me sourit. Ce sourire, c’était la première fois que j’en découvrais la gravité, la douceur.
    Il se pencha de nouveau sur son livre. »  Page 183
  • « On sait que l’irrévocable est en marche, que, le matin, on se réveillera pour de bon dans la peau de quelqu’un d’autre. Je devais plonger dans ce vide, laisser ma personnalité derrière moi, comme les enfants des contes de fées qui abandonnent leur talisman avant de s’aventurer dans le château enchanté ou les adeptes des anciennes religions qui se dénudaient avant d’accomplir leurs rites d’initiation.
    Je trouvai, dans la bibliothèque, une vieille édition illustrée des contes de Grimm, l’emportai au lit avec moi. Ses amis du club des Cinq l’avaient offerte à Lexie l’année précédente pour son anniversaire. Une main, celle de Justin, j’en étais presque certaine, avait tracé au stylo à plume, d’une écriture penchée et fleurie : « 3/1/04. Bon anniversaire, PETITE fille ! (Quand te décideras-tu à grandir ?) Mille baisers. » Suivaient les quatre noms.
    Je m’assis dans mon lit, le livre sur les genoux. Mais je fus incapable de lire. »  Pages 184 et 185
  • « Installé à la table, déjà habillé, Daniel lisait un livre coincé contre le rebord de son assiette, tout en dégustant méthodiquement ses œufs au plat. »  Page 188
  • « Daniel me salua d’un signe de tête et retourna à son livre. »  Page 188
  • « Je m’assis à la table. Alors Justin beurra un autre toast. Daniel tourna une page de son livre, puis fit glisser vers moi une théière rouge. »  Page 188
  • « – Nous nous en sommes chargés, répondit Abby en remplissant son assiette et en nous rejoignant à table. Daniel a fait lire Beowulf à tes étudiants du mardi. Dans le texte saxon original. »  Page 189
  • « J’aurais dû, moi aussi, être à l’aise. Pourtant, quelque chose me gênait : je ne m’étais pas attendue à éprouver de l’affection pour le club des Cinq. »  Page 191
  • « Il marqua sa page, ferma son livre, le poussa de côté. »  Page 192
  • « Les premiers mois ne contenaient que des rendez-vous et des pense-bêtes, tracés d’une écriture nerveuse et ronde : Salade, fromage, sel d’ail ; 11h trav. dir. Salle 3017 ; note d’électricité ; demander à D livre d’Ovide ?? »  Page 196
  • « À la fois douillette et bizarre, sa chambre me rappela ces illustrations de contes pour enfants où un lutin au bonnet à clochettes concocte des tartes à la confiture.
    Justin, contrairement aux apparences, privilégiait une certaine austérité. Un petit monticule de livres, de photocopies et de pages griffonnées s’appuyait contre sa table de chevet. Il avait tapissé le dos de sa porte de photos plastifiées du club des Cinq, disposées de façon symétrique, apparemment dans un ordre chronologique. »  Page 200
  • « Des traces dans la poussière, des rectangles nus sur le parquet prouvaient qu’on s’était servi de ce bric-à-brac pour meubler les chambres des membres du club des Cinq lors de leur installation dans la maison. »  Page 201
  • « Les livres n’étaient pas alignés sur étagères mais empilés, les vêtements s’entassaient au bas de l’armoire. »  Page 202
  • « J’ouvris les livres un par un, retournai toutes les poches. Rien. »  Page 202
  • « Daniel posa un doigt sur son livre pour marquer la page et objecta :
    – Est-ce bien raisonnable ? »  Page 214
  • « – Ah, bien sûre… Désolé. Téléphone si tu souhaites que l’un d’entre nous vienne à ta rencontre.
    Il retourna à son livre. »  Page 216
  • « J’eus envie de lui raconter ce que j’aurais aimé lui révéler et que j’avais gardé pour elle : comment les étudiants de son groupe de travail s’étaient débrouillés avec Beowulf, le plat que les garçons avaient cuisiné pour le dîner, la beauté de la nuit en cet instant. »  Page 218
  • « – Nous étions tous hystériques, ajouta-t-il fébrilement. Des épaves. Sauf Daniel, bien sûr. Laisser transparaître ses sentiments lui aurait paru indécent. Il se contentait de rester le nez fourré dans un livre. Il n’en émergeait que pour nous citer une phrase en vieux norrois tirée d’une légende scandinave à la con, du genre : « Mon glaive ne faillira pas à l’heure du jugement. » Mais je suis persuadé qu’il n’a pas dormi de toute la semaine. »  Pages 221 et 222
  • « Rafe agita son verre, regarda les glaçons tournoyer sur les parois. Visiblement, il n’avait aucune envie de répondre. Mais, pour un flic, le silence est la plus vieille tactique. On nous l’apprend dans tous les manuels, et je regardai Rafe et attendis. »  Page 225
  • « Si quelqu’un n’avait pas décidé de me pousser à quitter l’université, je serais sans doute devenue une éternelle étudiante, comme les membres du club des Cinq. »  Page 236
  • « La thèse de Lexie se révéla beaucoup moins rébarbative que je ne le redoutais. Je m’étais attendue à de longs développements sur les sœurs Brontë, ou d’autres écrivains féminins du même acabit. Or la romancière sur laquelle elle travaillait au moment de sa mort était bien plus surprenante. Il s’agissait de Rip Corelli, l’auteur de Larmes fatales. Elle s’appelait en réalité Bernice Matlock. Bibliothécaire dans l’Ohio, elle avait égayé sa morne existence en rédigeant, à temps perdu, de torrides romans de gare. »  Page 239
  • « Cette communauté créée par le club des Cinq avait des racines profondes. Tous avaient, d’une façon ou d’une autre, souffert d’abandon. »  Page 241
  • « Le club des Cinq jouait beaucoup aux cartes, prolongeant les parties de piquet ou de poker tard dans la nuit. »  Page 247
  • « Après son départ, une fois dissipé le tapotement ténu de ses pieds nus dans l’escalier, j’abandonnai mon livre et écoutai les autres se préparer pour la nuit : l’eau coulant dans une salle de bains, Justin fredonnant au-dessous de moi le thème de Goldfinger, le craquement du plancher dans la chambre de Daniel, qui marchait de long en large. »  Page 259
  • « Je n’avais jamais réellement pensé que le club des Cinq avait glissé de la belladone dans la pâte adhésive du dentier de l’oncle Simon. »  Page 268
  • « – Une vraie collection, insistai-je. J’avais les quatre filles du docteur March. Il y avait aussi la mère, mais elle était tellement revêche que je n’en voulais pas. En fait, je ne voulais pas des autres non plus, mais ma tante…
    – Pourquoi n’as-tu pas, toi aussi, ces poupées de collection ? couina Justin à l’intention d’Abby. Tu pourrais te débarrasser de cette horreur. »  Page 279
  • « – Je n’arrêtais pas de lui répéter que je détestais les poupées. Mais elle n’a jamais pigé. Elle…
    Daniel leva les yeux de son livre.
    – Pas de passé, assena-t-il. »  Page 279
  • « Rafe me scrutait toujours. La tête penchée sur mon livre (Rip Corelli, Son époux sera le mien), je sentais son regard sur moi. »  Page 279
  • « – Donc, tu crois que nous n’avons pas affaire à une vendetta collective, mais à un individu poussé par un ressentiment personnel ?
    – Pas exactement. As-tu entendu parler de ce qui s’est passé quand le club des Cinq a essayé d’aller boire un verre au pub ? »  Page 293
  • « Si je devais obtenir des révélations d’un des membres du club des Cinq, mon favori était Justin. »  Page 300
  • « Sa table était jonchée de livres, de feuilles volantes et de photocopies soulignées au marqueur. »  Page 301
  • « – Souviens-toi que l’assassin la connaissait. Mais nous ignorons leur degré d’intimité De toute manière, ce n’est pas ce que je cherchais. Je me suis concentrée sur cette interdiction d’évoquer le passé en essayant de découvrir ce que les quatre gardent pour eux.
    – Et tu n’as eu droit qu’à une belle série de romans à l’eau de rose. Je te garantis que cette histoire de passé prohibé n’est qu’une foutaise. Nous savions déjà que nous avions affaire à une bande d’illuminés. Rien d’intéressant de ce côté-là. »  Page 310
  • « – Je nous achèterais des sommiers neuf, déclarai-je enfin. Les ressorts du mien traversent mon matelas, comme le petit pois de la princesse, et j’entends grincer celui de Justin chaque fois qu’il se retourne dans son lit. »  Page 339
  • « Daniel, qui lisait T. S. Eliot devant la cheminée tandis qu’Abby, Justin et Rafe jouaient au piquet, accepta volontiers de m’emmener à l’hôpital. »  Page 350
  • « Justin, toujours furieux, jurait dans sa barbe tandis que Daniel faisait mine de retourner à son livre. »  Page 351
  • « – Nous avions besoin d’esclaves, serina Daniel du ton abstrait qu’il employait quand on lui posait une question alors qu’il était plongé dans un livre. »  Page 366
  • « – Veux-tu que je t’accompagne pour te soutenir moralement ?
    Lorsque je refusai d’un signe de tête, il n’insista pas, et retourna à son livre. »  Page 389
  • « – Tu pars du principe qu’il n’y a aucun rapport. Réfléchis. Dès l’installation du club des Cinq, les actes de vandalisme deviennent moins fréquents puis s’interrompent. Pourquoi ? Parce qu’il s’est entiché des nouveaux venus ? Qu’il les voit faire des travaux et refuse d’abîmer le nouveau décor ? »  Pages 392 et 393
  • « – Tu veux passer en revue les scénarios possibles ? En voici un. Lorsque les cinq lui donnent la chasse, en décembre dernier, sa rancœur ne fait que s’accroître. Il ne va pas les affronter tous en même temps. Mais il les espionne. Il découvre qu’une des filles a l’habitude de se promener la nuit. Il la file un certain temps, puis la tue. C’est du moins ce qu’il croit. Quand il se rend compte qu’il a raté son coup, sa rage décuple. Il perd tout contrôle de lui-même et menace le club des Cinq d’incendier la baraque. À ton avis, si la promeneuse continue à se balader toute seuls sur les sentiers, comment va-t-il réagir ? »  Page 393
  • « – Bon. Il était une fois, à Glenskehy, à l’époque de la grande guerre…
    Le conte qu’il débita était un mélange subtil de ce qu’il avait entendu à Rathowen, de ce que j’avais appris dans l’historique de l’oncle Simon et d’un mélodrame de série B. »  Pages 397 et 398
  • « Mon cœur battait à se rompre. Je pensais aux autres, la tête penchée sur leurs livres, dans la bibliothèque, attendant mon retour. »  Page 402
  • « – Quel est le problème ? nous lança Daniel, qui, sortant à son tour de sa séance de travaux dirigés, s’avançait dans le couloir, les bras chargés de papiers et de livres. »  Page 421
  • « À la fin de notre travail, Rafe était tout miel, Abby et Justin assez détendus pour entamer un débat sur Henry James, et nous étions tous de meilleur humeur. »  Page 431
  • « – L’un d’eux meurt, et sa part revient aux quatre autres. L’un d’eux s’est peut-être dit qu’un quart valait mieux qu’un cinquième. Cela exclut Danny Boy. S’il avait voulu la baraque pour lui tout seul, il l’aurait gardée. Mais cela nous laisse les Trois Petits Cochons. »  Page 437
  • « C’était leur dernière séance. Ils n’avaient pas ouvert les livres que je leur avais demandé de lire et ne prirent même pas la peine de prétendre le contraire. »  Page 445
  • « À Whitethorn House, Rafe massacrait du Beethoven à grand coups de pédale. Justin essayait de lire en se bouchant les oreilles, Daniel et Abby devenaient de plus en plus nerveux. »  Page 446
  • « Quoi que Lexie ait représenté pour lui, il fallait que je m’y conforme. Vamp, Cendrillon, Mata Hari, à moi d’improviser en fonction de son attitude. »  Page 446
  • « – Bien sûr, l’idée était viciée au départ, rétorqua-t-il avec irritation. Elle reposait sur deux mythes : la possibilité de la permanence et la simplicité de la nature humaine. Or ces mythes n’existent que dans les livres. Dans la vraie vie, ce ne sont que des fantasmes. Notre histoire aurait dû s’arrêter ce soir-là, avec le cacao froid, « Et ils vécurent heureux. » Fin. »  Page 474
  • « – Non, répéta-t-il en sortant de sa poche son paquet de cigarettes et son briquet. Elle nous avait dit qu’elle n’avait pas de famille. Voilà pourquoi une imposture me paraissait invraisemblable. Que vous ne soyez pas Lexie impliquait l’existence d’un sosie, c’est-à-dire vous. Hypothèse absurde à première vue. J’aurais dû me souvenir de Conan Doyle : « Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité. » »  Page 476
  • « Daniel se figea dans l’attitude qu’il avait le soir, dans le salon, quand il se plongeait dans son livre, coupé du monde. »  Page 479
  • « Ce jour-là, nous avons croisé Justin à la bibliothèque. Sans son rhume carabiné, je ne l’aurais même pas remarqué. Il éternuait sans arrêt, faisait sursauter tout le monde. Rouge de confusion, d’une timidité maladive, il se cachait derrière son mouchoir. Abby l’a abordé comme si nous nous connaissions tous les trois depuis toujours. Elle lui a dit : « On va déjeuner. Tu viens ? » Abasourdi, il a bafouillé quelques mots incompréhensibles. Mais il nous a suivis au Buttery. Là, sa timidité a disparu. Métamorphosé, il s’exprimait avec volubilité, analysait avec une finesse étonnante les œuvre des auteurs que j’adulais. »  Page 490
  • « Soudain, la porte s’est ouverte avec fracas. Et Rafe a surgi : poings serrés, visiblement d’une humeur de chien. Abby m’a dit : « Regarde, c’est le roi Lear. ». »  Page 490
  • « – Lexie, j’aurais un service à te demander. J’envisage de parler d’Anne Finch aux étudiants de mon groupe du lundi, mais je suis un peu rouillé. Pourrais-tu m’aider, après le dîner, à rafraîchir mes connaissances ?
    Le nom d’Anne Finch, qui avait écrit un poème sur le point de vue d’un oiseau, apparaissait çà et là dans les notes de thèse de Lexie. Pour le reste, j’ignorais tout d’elle. »  Page 492
  • « – Je t’ai aidée à propos d’Ovide quand tu en as eu besoin, me rappela Daniel. Tu ne t’en souviens pas ? J’ai passé un temps fou à retrouver cette citation… C’était quoi, déjà ?
    Il ne m’aurait pas cette fois-ci.
    – Je n’ai pas les idées bien claires, aujourd’hui. Je n’arrête pas de… Enfin, c’est sans importance.
    Personne ne mangeait plus.
    – Tu n’arrêtes pas de quoi ? demanda Abby.
    – Laisse tomber, la coupe Rafe en s’adressant à Daniel. Dieu sait qu’Anne Finch me casse les pieds. Si elle barbe aussi Lexie… »  Page 493
  • « – Bien, conclut Daniel, à l’intention de Rafe et de moi, en posant son livre. On y va ? »  Page 495
  • « Un fois au fond du jardin, je me retournai. Chacun avait la tête baissée sur son livre, baignant dans le faisceau de sa lampe : réfugié en lui-même, intouchable. »  Page 495
  • « J’étais assise dans mon lit avec les contes de Grimm, relisant dix fois la même phrase sans en saisir un mot, quand on gratta discrètement à ma porte. »  Page 503
  • « – Tu as une minute ? s’enquit-il poliment.
    – Bien sûr, répondis-je sur le même ton, en abaissant mon livre. »  Page 503
  • « D’instinct, sans presque en avoir conscience, je plongeai mes doigts dans ma veste de pyjama, débranchai le micro d’un coup sec. Lorsque Daniel me fit face, mes mains reposaient innocemment sur le livre. »  Page 503
  • « Je gagnai le salon en compagnie d’Abby et feignis de lire, tout en concoctant de nouveaux mensonges crédibles à l’intention de Frank. »  Page 510
  • « Rafe entra tel un somnambule et ressortit avec un bol de café, Daniel but le sien après avoir coincé un livre contre son assiette. »  Page 510
  • « – Il faut y aller, dit enfin Daniel en refermant son livre. Lexie, j’aimerais discuter avec toi. Pourquoi ne partagerions-nous pas la même voiture ? »  Page 511
  • « – Tu insinues que tu les jetteras au panier si je te les sers sur un plateau ? Qu’ils soient irrecevables ne signifie pas qu’ils ne serviront à rien. Tu convoques les Trois Petits Cochons, tu leur passes la bande, tu les houspilles… Justin est déjà en train de craquer ; un bon enregistrement, et il s’effondrera. Des aveux ne représentent pas exactement ce que tu as commandé au Père Noël, mais, au point où nous en sommes, nous ne pouvons pas nous permettre de faire la fine bouche. »  Page 517
  • « – Elle a exhumé le bout de papier, dit Rafe en allumant une cigarette. Elle nous a rejoints en le brandissant « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Au début, personne n’y a prêté grande attention. Nous étions tous dans la cuisine. Justin, Daniel et moi faisions la vaisselle. Nous discutions de Dieu sait quoi..
    – Stevenson, l’interrompit Justin d’un ton triste. Docteur Jekyll et Mister Hyde. La différence entre la raison et l’instinct. Toi, Lexie, tu te gaussais de nos élucubrations sur le puritanisme de la littérature victorienne. Tu clamais que Jekyll et Hyde devaient, de toute façon, être nuls au lit. »  Page 537
  • « – Et alors ? Papa gourou ne va pas être content ? Lexie, tu as raté une certaine nuit. Si tu te demandais pourquoi Abby prend tout ce que dit Daniel pour parole d’Évangile… »  Pages 560 et 561

 

4 étoiles, C

Celle qui n’était plus

Celle qui n’était plus de Pierre Louis Boileau et Thomas Narcejac.

Éditions Folio; publié en 1989; 185 pages

Premier roman deBoileau-Narcejac, paru initialement en 1952.

Celle qui n'etait plus

Fernand n’en peut plus de la vie étouffante que lui fait subir sa femme. Il se laisse influencer par sa maîtresse, Lucienne, et décide de l’assassiner pour toucher les primes d’assurance. Le plan est simple et Lucienne va l’aider. L’assassinat aura lieu à Nantes, où Fernand a un appartement de fonction. Ils vont la droguer avec un somnifère. Ils la plongeront dans une baignoire pour faire croire à une noyade. Fernand transportera le corps à la maison d’Enghien pour le déposer dans un lavoir sur sa propriété pour faire croire à un accident. Selon le plan, Fernand devrait ensuite découvrir le cadavre avec un témoin. Ainsi, il pourra toucher son assurance vie et partir vivre avec Lucienne à Antibes. Mais au moment de découvrir le corps, il n’est plus là. Commence alors pour Fernand un cauchemar insoutenable : il doit retrouver le corps à tout prix. Il est seul dans cette quête et Lucienne qui est restée à Nantes le menace de tout abandonner. Peu à peu, l’angoisse, doublée des remords et de la culpabilité, montent d’un cran lorsque certains indices laissent croire que la morte est revenue le hanter.

Véritable roman noir ayant comme thème principal l’utilisation d’un individu par la manipulation psychologique. L’histoire est remarquablement bien construite, l’atmosphère est sombre et mystérieux. Le suspens est présent dès le début et est latent tout au long du texte. L’angoisse et le désespoir de Fernand sont très bien décrits. On ressent sa solitude dans ce bourbier dans lequel il s’est fait attirer et on comprend son cheminement vers la folie. Le texte est plutôt narratif, les dialogues sont peu nombreux mais cela bonifie l’intrigue. Le personnage de Fernand est magnifiquement bien construit, il n’est pas vraiment méchant, il est plutôt faible et se laisse entraîner dans une histoire qui le dépasse totalement. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce premier roman de Boileau-Narcejac.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 28 mai 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Le coiffeur n’avait pas confiance dans les mouches artificielles. Il a fallu, pour le convaincre, confectionner une Hitchcock, avec une plume de perdrix. »  Page 47
  • « Un soir comme celui de sa première rencontre avec Mireille, sur le quai des Grands-Augustins, tout près de la place Saint-Michel. Il fouillait dans la boîte d’un bouquiniste. Elle était là, feuilletant un livre… »  Page 92
  • « Troubles de la mémoire… de la personnalité. Il avait appris cela, autrefois, en philo, dans le vieux bouquin de Malapert… Les personnalités alternantes, la schizophrénie… »  Pages 96 et 97
  • « – Eh bien, sers-toi, mon vieux !… Il est vrai que tu as peut-être déjeuné… C’est un as, le docteur Gleize. Il tire de ces clichés!…Et il interprète, ça !… Toi, tu ne vois que des trucs noirs et blancs ; lui il te déchiffre tous ces signes comme s’il lisait dans un bouquin. »  Page 107
  • « – Évidemment, dit pensivement Lucienne, le sosie pourrait être l’autre, la seconde. Mais Germain, pas plus que nous, n’aurait pu être dupe d’une substitution. Tu dis qu’il lui a parlé, qu’il l’a embrassée… Est-ce qu’une autre femme aurait la même voix, les mêmes intonations, la même démarche, les mêmes gestes ? Non ! C’est invraisemblable. Les sosies, ce sont des trucs de romans. »  Page 125
  • « – Mme Ravinel.
    – Oui, oui. J’entends bien.
    Il clopine jusqu’à la réception. Le chat saute sur la caisse, ferme à demi ses yeux verts en observant Ravinel. Le vieux ouvre un livre, chausse des lunettes à branche de métal.
    – Ravinel… Voilà ! C’est bien ici. »  Page 159
  • « – Savez-vous quand elle rentrera ?
    Le vieux referme son livre qui claque, glisse ses lunettes dans un étui verdâtre.
    – Celle-là… on ne sait jamais. On la croit dehors, elle est dedans. On la croit dedans, elle est dehors… Peux pas vous renseigner. »  Page 160
  • « La porte de la salle à manger est entrebâillée. Il aperçoit une chaise, un coin de table, un peu de tapisserie bleue. Une tapisserie semée de petits carrosses et de minuscules donjons. C’est Mireille qui a choisi ce dessin, rappelant les Contes de Perrault. »  Page 168
    « Ravinel repousse le tiroir. Il n’aura plus le temps d’écrire le livre qu’il méditait sur les mouches. Quelque chose vas se perdre, qui aurait pu… »  Page 173