4 étoiles, B, C

Les contes interdits, tome 05 – Le joueur de flûte d’Hamelin

Les contes interdits, tome 05 – Le joueur de flûte d’Hamelin de Sylvain Johnson

Éditions AdA, 2018, 240 Pages

Cinquième tome de la série « Les contes interdits » écrit par Sylvain Johnson et publié initialement en 2018.

Denis Lebeau vient d’être libéré du pénitencier après avoir purgé une peine de 20 ans. Il a été accusé et jugé coupable, à tort selon ses dires, de meurtre. Pour recommencer sa vie incognito, sans la terrible étiquette de meurtrier, il décide de s’installer dans le Maine aux États-Unis. Il va débarquer dans le petit village côtier de Parc de l’Océan. Mais rien ne se passe comme il le souhaitait. Dès son arrivée, il se brouille avec le shérif, un homme sinistre et alcoolique, et celui-ci découvre son terrible secret. Denis apprend que ce village cache de grands secrets : des disparitions de jeune femme régulièrement depuis 20 ans, la légende de la très belle Marie Dupuis, des cérémonies païennes sur la plage… Le plus troublant est que la police n’est pas en mesure d’élucider le dossier des disparitions. À court de moyen et découragé, le shérif décide de demander l’aide de Denis dans ce dossier. N’est-il pas en tant que meurtrier le mieux placer pour comprendre et démasquer celui qui kidnappe les jeunes femmes ?

Une surprenante réécriture sinistre et moderne du Joueur de flûte de Hamelin. Le but de cette série est d’utilisé le canevas du conte des frères Grimm pour le revisiter dans le genre de l’horreur. Cette adaptation est fidèle au conte original bien que l’histoire se passe de nos jours et qu’elle contienne une grande violence. L’auteur a su incorporer dans le texte une bonne dose de mystère tel que la vie de Denis avant son arrivée au village, de la sorcellerie et la légende de Marie Dupuis qui tiennent le lecteur en haleine. Les flash-backs réguliers permettent de comprendre petit-à-petit Denis mais aussi l’histoire du village de Parc de l’Océan. Ce style permet de tranquillement lever le voile sur ces mystères au grand plaisir du lecteur. Malgré quelques longueurs, l’écriture de Johnson est très dynamique. Il a su créer avec le personnage de Denis un individu attachant malgré son lourd passé criminel ce qui est un exploit en soi. Un petit bémol, pour une meilleure compréhension, il aurait fallu donner plus d’informations sur l’étrange bête qui vit dans l’océan. Une bonne lecture d’horreur divertissante pour public averti.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 8 juillet 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Des taches lumineuses flottaient devant son regard comme autant de fées virevoltant dans un pré enchanté. Sauf qu’elle n’était pas dans un conte pour enfants, mais dans l’horrible réalité des adultes. »  Page 8
  • « Le directeur de la prison était venu en personne pour lui souhaiter bonne chance, sans lui serrer la main tendue. Denis avait été relâché dans un monde qu’il ne connaissait plus que par la télévision, les films et les livres. »  Page 15
  • « Mike, c’était le nom du policier, retira son chapeau en dévoilant un visage plissé, des joues de bouledogue et un regard de faucon aussi perçant qu’un poignard. Sa ressemblance avec le vieil homme (Jud Crandall) dans le film « Cimetière vivant », une adaptation du roman Simetierre de Stephen King, était frappante. Denis ne pouvait détacher son regard du visage familier, troublant en raison de leur présence dans le Maine, lieu de prédilection des histoires du maître de l’horreur américain.
    Le shérif plissa le front de contrariété, avant de lui parler avec lassitude.
    – Je ne veux rien entendre au sujet de ce film, vous avez compris?
    Il n’était donc pas le premier à noter la ressemblance. »  Page 23
  • « Elle avait appris, dès son jeune âge, que tout écart de conduite, toute transgression des lois primordiales de la religion catholique, incluant les précieux commandements bibliques, devaient être purifiés dans la douleur. »  Page 129
  • « Son père lui avait imposé la lecture de la Bible; l’enfant devait mémoriser les psaumes et les réciter avant les repas. La peur de Dieu faisait frémir la gamine, la crainte du Malin rôdant dans la ville ou parcourant la campagne pour s’y nourrir du vice lui donnait des cauchemars. »  Page 130
  • « La petite gamine qu’on avait depuis peu retirée de l’école primaire se mit à redoubler d’intensité dans l’étude de la Bible. »  Page 130
  • « Le reste de l’histoire n’était qu’un cliché d’écrivain en manque d’inspiration. L’enfant et la mère qui tentent de cacher le corps de l’homme dans les bois, laissant une longue traînée de sang sur la neige, s’exténuant dans une tâche trop pénible pour elles. »  Page 132
  • « Les sons humains, s’élevant de la colline formaient une mélodie obscène, peuplée de rires gras, de cris, d’exclamations résultant de querelles, de gémissements sexuels et de pleurs. C’était une scène digne de Sodome et Gomorrhe, de la grande Babylone baignée dans le vice et la déchéance. »  Page 151
  • « Aucune des brutes ne parlait; on aurait dit une armée de zombies prenant la direction du comptoir d’un boucher dégoulinant de sang frais et d’entrailles fumantes. Ne manquaient que Rick et ses coups de feu. »  Page 155
  • « Marie avait fait une terrible découverte dans ses moments de folie. Le mythe honteux véhiculé par les films, les livres et la télévision s’avérait une horrible fausseté. Il n’existait aucun endroit sécuritaire où l’esprit des victimes pouvait se retirer. Aucun refuge loin de la souffrance, de l’humiliation, aucune possibilité de se détacher d’une enveloppe corporelle en plein traumatisme. »  Page 167
  • « Outre l’odeur amplifiée, il émanait une énergie négative presque tangible de cette pièce, comme dans ces endroits maudits où des drames horribles se sont déroulés. Un peu comme le touriste qui explore les camps de concentration nazis, sensible aux millions d’âmes qui hurlent leurs tourments pour une éternité d’errance entre les murs de ces tombeaux érigés à la gloire d’un malade mental. C’était comme découvrir que le salon dans lequel vous faites de la lecture a été le lieu d’un massacre à la Lizzie Borden. »  Page 182
  • « Durant ses années de prison, Denis avait beaucoup lu, en particulier sur la psychologie relative aux criminels, aux tueurs en série notoires. Ce sujet semblait vraiment passionner le public avide de récits macabres, voulant expliquer l’inexplicable nature démoniaque de ces êtres ignobles. Selon le FBI et ses profileurs, les tueurs en série finissaient toujours par commettre une erreur fatidique qui permettait au policier de les capturer. Selon les mêmes experts, la raison en était simple : tous les grands malades meurtriers recherchaient une forme de reconnaissance sociale pour leur œuvre, pour leurs crimes, leurs institutions de folie. »  Page 200
  • « En prison, Denis avait orchestré l’assassinat d’un nouveau venu, considéré comme l’un des plus prolifiques tueurs en série de la province. L’autre paradait en se prenant pour « Hannibal Lecter », recevant l’adoration d’un groupe de détenus facilement influençables. »  Page 206
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4 étoiles, B, C

Les contes interdits, tome 01 – Blanche Neige

Les contes interdits, tome 01 – Blanche Neige de L.P. Sicard

Éditions AdA, 2017, 197 Pages

Premier tome de la série « Les contes interdits » écrit par Louis-Pier Sicard et publié initialement en 2017.

Émilie est internée dans un hôpital psychiatrique mais elle ne sait pas pourquoi. Elle n’a aucun souvenir. Qu’a-t-elle fait pour se retrouver dans cet asile ? De quoi souffre-t-elle? Il semble qu’elle aurait commis un crime, mais lequel ? Les seules personnes qu’elle côtoie sont les infirmiers et le médecin qui s’occupent d’elle. Mais quelque chose cloche. Elle est séquestrée dans sa cellule la majorité du temps et le médecin qui est sensé la soigner la drogue et la viole à répétition. Elle réussit à s’évader avec l’aide d’un infirmier qui la trouve très belle et qui a pitié d’elle. Dans sa fuite, elle s’engouffre dans une forêt dense qui semble sans fin et pleine de danger. Elle y passe une première nuit horrible aux prises avec la peur d’être reprise et des hallucinations d’horreur dû probablement au sevrage des médicaments. Égarée dans la forêt elle trouve refuge dans un vieux manoir abandonné. Elle réalisera rapidement que cette demeure est hantée et se joue d’elle avec ses sept habitants. Réussira-t-elle à sortir indemne de ce manoir et de cette forêt ?

Une reprise sanglante du conte de Blanche Neige. L’auteur a utilisé le canevas du conte des frères Grimm pour le revisiter dans le genre de l’horreur. Il a réussi son défi de façon impressionnante. L’histoire n’a rien à voir avec le conte original. Dans cette adaptation, bien que l’on retrouve les éléments importants du conte, l’héroïne souffre de graves problèmes psychologiques. Dès le début, le lecteur est happé et il est plongé dans le monde de la maladie mentale. Le personnage d’Émilie est très intéressant et prend toute la place. L’auteur a su la rendre mystérieuse avec son passé oublié et les nombreuses questions qu’elle se pose. Avec cette approche, il a su créer une atmosphère inquiétante et angoissante. Tout au long de la lecture, il est difficile de départager le vrai du délire et c’est là l’élément accrocheur du texte. En revanche, pour faire monter l’angoisse et démontrer la maltraitance de l’héroïne, l’auteur aurait pu utiliser autre chose que l’abus sexuel. Les scènes de viol sont trop nombreuses, redondantes et non nécessaire dans plusieurs cas. De plus, les scènes de viol sont très détaillées ce qui met le lecteur à l’épreuve. Une lecture perturbante et difficile qui donne des frissons avec son ambiance lugubre. C’est effectivement une lecture pour adulte averti. Un premier tome qui fait honneur à la série des Contes interdits.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 29 mai 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Il m’arrivait fréquemment de me trouver un recoin dans la pièce où je pouvais m’asseoir et m’adonner à la lecture. Il y avait certes peu de livres à notre disposition, mais je savais qu’avec cette vieille bible à la couverture déchirée, j’avais encore bien des années à écouler. »  Page 18
  • « Dans un élan de panique, j’étendis mon bras droit, approchai l’aiguille de sa jambe et la lui plantai rudement sur le côté de la cuisse. Thomas grogna de douleur tandis que le liquide jaunâtre se déversait dans son sang. Je n’avais pas encore retiré la fine tige métallique de sa chair qu’il titubait : après une vaine tentative de maintenir son équilibre en s’appuyant au mur, il s’effondra brusquement au sol, renversant dans sa chute quelques livres qui reposaient sur une table adjacente. »  Page 38
  • « Je posai un premier pied à l’intérieur, faisant craquer le plancher de bois verni. Je ne pus que m’éblouir à nouveau du somptueux décor qui s’offrait à moi : droit devant montait un escalier large aux fines rampes et gardé de deux armures décoratives; à ma gauche se trouvait une bibliothèque dont les murs étaient entièrement recouverts de rangées de livres méticuleusement alignés; à ma droite, ce salon que j’avais naguère observé par la fenêtre. »  Pages 90 et 91
  • « Lorsque chacune des assiettes, chacun des ustensiles et le moindre verre furent propres, je fonçai vers la bibliothèque. Mes vêtements, couverts de sueur, trahissaient la saleté du mon propre corps – ce qui m’entourait était en effet plus propre que moi-même. Suite à cette pièce, je me promis de prendre une pause pour ce jour et de me faire couler un bain chaud. À l’aide d’une lingette humide, je nettoyai toutes les couvertures des livres, en profitant pour étudier les titres qui présentaient les reliures sombres. La plupart m’étaient inconnus, voire incompréhensibles : il y en avait dans différentes langues, dont quelques-unes m’étaient étrangères. Fait curieux : chaque ouvrage avait été savamment étudié. En effet, lorsque j’en ouvrais un au hasard, je notais de multiples annotations, surlignages et marquages en bas de page. Et toujours, quel que fût le bouquin consulté, je revoyais cette même calligraphie, cette même minutie. De toute évidence, un érudit avait jadis habité ces lieux. »  Page 98
  • « Personne dans le salon. Je poursuivis mon enquête dans la même fébrilité. Ce fut lorsque j’arrivai dans la bibliothèque qu’un premier indice s’offrit à moi : au centre le la ^pièce se trouvait un livre ouvert. Il aurait fallu être sot pour croire en un simple courant d’air ayant été à l’origine de la chute de ce livre : la rangée la plus près de sa position était à plus d’un mètre de là. C’était sans équivoque : quelqu’un avait délibérément laissé tomber ce bouquin à cet endroit précis, mais pourquoi ? j’étudiai les multiples étagères. Aucun autre ouvrage ne manquait à l’appel. Il devait s’agir d’un piège ! Dès que je serais penchée vers le livre, on aurait bondi sur moi par-derrière ! »  Pages 106 et 107
  • « Je creusai mes méninges pour extirper de leurs profondeurs les souvenirs qui y dormaient depuis mon arrivée dans ces lieux : il y eut dans un premier temps cette robe dont j’étais habillée, où paraissait une large tache de sang ; il y avait ce lit qui s’était déplacé de lui-même jusqu’au centre de la chambre; ce livre qui était tombé dans la bibliothèque… »  Page 118
  • « Quelles que fussent les gymnastiques de mon imagination, je ne trouvai nulle logique, nul lien ne pouvant rattacher ces faits insolites. Ce fut alors que je me rappelai n’avoir pas lu le titre de ce bouquin que j’avais retrouvés au centre de la pièce. Galvanisée, je m’y rendis presque à la course : il s’y trouvait toujours. Ce livre était ouvert à une certaine page, où paraissait une liste de noms que j’approchai de la lampe la plus près : des noms de filles s’alignaient comme des articles d’épicerie, chacun d’entre eux étant invariablement rayé d’un trait d’encre. Égarée, je refermai sèchement le lourd ouvrage, sans me rendre compte dans l’instant que, petit à petit, le jeu s’éclaircissait : une mère avait ici mis au monde des enfants indésirables, des enfants qui la firent énormément souffrir au point de se tordre sur son grabat – voilà pourquoi le lit se déplaçait de lui-même; voilà le sang sur la robe ! »  Pages 118 et 119
  • « Mon objectif était d’atteindre la fenêtre de la bibliothèque sans attirer l’attention; celle-là était suffisamment grande pour que je pusse m’y glisser. Je contournai quelques étagères débordantes d’ouvrages, prenant grand soin de ne pas buter contre le coin d’un meuble ou quelque objet tombé au sol. »  Page 131
  • « Après avoir longé des mètres de livres alignés, j’atteignis finalement ce que je croyais être un mur. »  Page 131
  • « Il me fallut une dizaine d’essais avant que jaillit la première flamme, tant mes mains tremblaient. Je l’élevai à bout de bras ainsi qu’un minuscule flambeau, mais la lumière fut si faible qu’elle ne me permit pas de distinguer plus qu’une rangée de livres avant de s’éteindre. »  Page 132
  • « Quelque chose attira mon attention sur le dessus du pupitre : un livre y était ouvert à une page où paraissait l’ébauche d’une liste. Arquant le cou pour mieux en discerner les détails, je reconnus ce livre dans lequel s’étaient trouvés les noms féminins rayés, que j’avais remarqués à une certaine page de ce bouquin retrouvé au centre de la bibliothèque au courant de l’après-midi. Cependant, deux faits n’allaient pas : dans un premier temps, quelques noms, tout au bas de cette liste, n’étaient pas encore rayés, ce que je ne parvenais à ‘expliquer. Il y avait, hormis ce détail, une information infiniment plus troublante : le tout dernier nom, au bas de la page, n’était nul autre que le mien ! J’osai tournai les pages précédentes après avoir craqué une autre allumette : des noms de femmes, par centaines, s’y trouvaient biffés ! Qu’est-ce que ce nom pouvait bien y faire ? Et que signifiaient ces ratures ? Je voulus m’assurer qu’il s’agissait du même livre que j’avais aperçu plus tôt, et dans lequel je n’avais a priori pas remarqué la présence de mon nom : à sa couverture, que je revoyais et retouchais, il n’y avait aucune méprise possible. Sous l’emprise d’un bouleversement, je rabattais la couverture si brusquement que l’encrier, sur le coin du pupitre, tomba sur le plancher et éclata bruyamment, éclaboussant le sol de son contenu. »  Pages 134 et 135
  • « Et j’attendais, blottie dans la veste de cet homme ayant saoulé sa vie jusqu’au cœur, rejetant la moindre de mes pensées sombres dès qu’elle surgissait dans ma conscience ainsi qu’on tournerait les pages d’un livre glauque sans en lire un seul mot. »  Page 149
  • « Le dernier désigné n’était nul autre que cet homme à l’écart, qui en entendant son nom prononcé déposa son livre sur le pupitre auquel il était assis. »  Page 170
  • « – Comment une aussi belle jeune femme a-t-elle pu commettre de telles atrocités ? murmura le policier, ému.
    Ces mots auraient sans doute dû être préservées quelque part en son cœur, mail il fut incapable de les retenir plus longtemps.
    – Eh bien…, soupira la docteure en psychologie, n’est-ce pas elle que l’on surnomme Blanche-neige ? Ceci est plutôt ironique… Dans ce conte, l’horrible reine, en contemplant son miroir, ne voit pourtant pas son reflet, mais celui de cette sage et belle jeune fille. »  Page 188
  • « On m’avait écoutée sans n’interrompre une seule fois, ni même me poser de questions supplémentaires. Cela avait été à grand-peine que la psychologue avait daigné me regarder dans les yeux. Et jamais je n’avais senti de compassion, et jamais je n’avais vu de frissons sur sa peau détendue – mon récit aurait bien pu être celui d’un auteur de fiction, rien n’aurait été différent. »  Page 191
  • « J’arrache de mon ongle un lambeau de ma chair
    Comme j’ôtais fillette un pétale d’aster
    Je meurs, je vis, je meurs… Mon bras couvert de sang
    De ce supplice heureux frémit en sévissant
  • À m’effiler le corps trouverai-je peut-être
    Mon cœur désavoué avant de disparaître?
    En écorchant mon sein, chaque fibre crépite,
    Combien de côtes ai-je à rompre sept ou huit ?
  • Ma paume enserre enfin l’organe fixe et froid
    Telle une mère berce éplorée son mort-né,
    – Hypocrite miroir, ce monstre, c’était moi !
  • Ô funèbre vie ! Dis : le destin est morne et
    Railleur ! Ainsi je suis condamnée à souffrir
    L’éternelle douleur de ne rien ressentir
  • Ce qu’il faut de sang pour se maudire
    Émilie
    Poème tiré du recueil à ce jour inexistant « Tout ce que je ne t’aurais pas dit », de Sire Pacius Roild. »  Page 197
5 étoiles, B, C

Bolitho, tome 01 – Cap sur la gloire

Bolitho, tome 01 – Cap sur la gloire d’Alexander Kent

Éditions Phébus, 2000, 377 pages

Premier tome de la série « Bolitho » d’Alexander Kent paru initialement en 1968 sous le titre « To Glory We Steer ».

En 1782, à l’âge de 26 ans, le capitaine Richard Bolitho est nommé à la barre de la frégate la « Phalarope ». Un magnifique navire pratiquement neuf et disposant de nouvelles pièces d’artillerie extrêmement efficaces. Ce bâtiment appartient à la flotte du roi d’Angleterre mais il a la réputation d’être maudit. L’équipage est visiblement incompétent et est au bord de la mutinerie car l’ancien capitaine par son inaptitude à diriger a utilisé la cruauté comme moyen de soumission. Il a instauré un système de sous-alimentation et de châtiments cruels allant jusqu’à la mort pour donner l’exemple. La mission du « Phalarope » est de rejoindre la mer des Caraïbes pour porter main-forte dans la guerre des Antilles et dans la Révolution américaine. Mais en réalité, son premier défi sera de reconstruire la réputation du navire. Il devra faire renaître la confiance de l’équipage, qui n’attend qu’un faux-pas pour se révolter à nouveau, et celle de l’état-major envers la « Phalarope ». Le chemin va se révéler difficile. Réussira-t-il à contrôler cet équipage retors ?

Un roman d’aventures maritimes captivant. Utilisant comme trame de font la bataille des Saintes de 1782, l’auteur nous propulse avec brio dans la dure réalité des navires anglais de l’époque. Le rythme de ce roman est essoufflant, le texte enchaîne les aventures les unes après les autres et ce de façon très convaincante. Durant cette lecture, on constate que la vie de marin de l’époque était très difficile et que la gloire était chèrement payée. Les membres de l’équipage devaient survivre aux durs travaux nécessaires sur le navire, aux batailles, aux mutineries ou simplement à la traversé de l’océan. L’auteur a un talent indéniable pour les descriptions des scènes de batailles qui sont très réalistes et qui laissent transparaître de belle façon ses connaissances du domaine maritime. La construction de tous les personnages est aussi très bien réussie, l’auteur ne tombe pas dans la facilité ni dans la caricature. Richard Bolitho est le personnage le plus attachant, car l’auteur nous donne accès à ses réflexions ce qui le rend très humain malgré son rôle difficile de Capitaine. Pour apprécier ce roman, le lecteur n’a pas besoin d’être un grand spécialiste du domaine maritime. Une connaissance sommaire des termes nautiques est amplement suffisant. Une lecture passionnante qui tient le lecteur en haleine du début à la fin. On ne s’ennuie pas une minute avec les aventures et les retournements de situation. Un excellent roman dans son genre, bravo M. Kent et vivement la lecture du deuxième tome.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 7 juillet 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Il se mit à lire le parchemin et sa voix portait clair pardessus le bruit du vent et les claquements rythmés des étais et du gréement.
    L’ordre de mission était adressé à Richard Bolitho, Esquire, et lui enjoignait d’embarquer sur-le-champ et de prendre la responsabilité et le commandement de la Phalarope, frégate de Sa Majesté britannique. Il acheva sa lecture, puis roula le parchemin au creux de sa main tout en jetant un coup d’oeil sur les visages rassemblés en bas. »  Page 24
  • « Il reprit calmement : « Je viens d’étudier les rapports et les livres. J’estime que cette tentative de mutinerie…» il laissa sa voix s’attarder sur le dernier mot, « était due tout autant à la négligence qu’à d’autres causes. »
    Vibart répondit vivement : « Le capitaine Pomfret faisait confiance à ses officiers, Monsieur. » Il montra du doigt les livres sur la table. « Vous pourrez voir dans les livres que le navire a toujours fait tout ce que l’on pouvait attendre de lui. »
    Bolitho tira un livre de sous la pile et surprit chez Vibart un instant de confusion.
    « J’ai souvent constaté que ce livre des punitions était un meilleur juge de l’efficacité d’un navire. » Il tournait les pages tranquillement, cachant à grand-peine le dégoût ressenti lors de son premier examen. »  Pages 28 et 29
  • « Le lieutenant Okes dit prudemment : « J’ai souvent lu le récit de vos exploits dans la Gazette, Monsieur. » »  Page 29
  • « Bolitho s’assit devant ses piles de livres et de papiers. »  Page 30
  • « Le capitaine ajouta : « D’après le livre de bord, vous étiez officier de quart lorsque les ennuis ont commencé. »  Page 37
  • « Bolitho revit la note brève et prosaïque portée sur le livre par Pomfret. Les matelots mécontents avaient envahi la dunette et abattu à coups de pistolet le quartier-maître et le second maître d’équipage. »  Page 39
  • « Il lui fallait toute sa maîtrise de soi pour rester immobile et calme tandis qu’il considérait ce que Farquhar, surgi tout à coup, venait de lui raconter. Bolitho était alors plongé dans les livres de bord. »  Page 63
  • « Alors qu’Evans pivotait pour suivre l’enseigne, Bolitho ajouta, très calme : « Oh ! à propos, monsieur Evans, je crois inutile de mentionner votre négligence sur le livre de bord. » Il vit que le commis l’observait, mi-reconnaissant, mi-inquiet. « A condition, poursuivit-il, que je puisse montrer que vous aviez acheté ces viandes pour votre usage personnel. Pour votre table, par exemple. » »  Page 66
  • « « J’ai lu tous les livres et tous les rapports qui se trouvent à bord de ce navire, monsieur Vibart. Malgré mon expérience limitée, je n’ai jamais connu un seul navire aussi peu disposé à combattre l’ennemi, aussi incapable de remplir son devoir. » »  Page 67
  • « De petites boules noires montaient vers l’extrémité des vergues du navire et se déployaient dans le vent.
    Vibart s’appuya à l’habitacle et gronda à l’intention de Maynard : « Allons, lisez ! »
    Maynard essuya ses yeux humides d’embruns et feuilleta rapidement son livre. « Il a envoyé son numéro, capitaine, c’est l’Andiron, trente-huit canons, capitaine Masterman. » »  Page 77
  • « Bolitho observait les signaleurs de Maynard qui envoyaient le numéro de la Phalarope. Il se demanda ce que dirait Masterman lorsqu’il découvrirait quel était son nouveau capitaine. Les livres de signaux devaient encore parler du capitaine Pomfret. »  Page 78
  • « Il se souvint du pont désert dans le jour faiblissant, tandis que, debout près des corps, il lisait les phrases éternelles du service des morts. L’enseigne Farquhar tenait une lanterne au-dessus du livre de prières et le capitaine avait remarqué que sa main était ferme, immobile. »  Page 112
  • « « Je viens de lire vos rapports, Bolitho. » Ses yeux parcoururent rapidement le visage du jeune capitaine, puis revinrent à son bureau. « Je n’ai pas encore exactement compris votre combat avec l’Andiron. » »  Page 119
  • « Richard Bolitho avait été accueilli avec les formalités voulues à la coupée du navire amiral et le capitaine du Cassius lui avait souhaité la bienvenue très courtoisement. Il semblait mal à l’aise et inquiet, ce qui n’avait rien d’étonnant, pensa Bolitho, avec un homme comme sir Robert à son bord. La première fausse note était venue ensuite. On l’avait introduit dans une cabine voisine des appartements de l’amiral, en le priant d’attendre que celui-ci veuille bien le recevoir. Son livre de bord et tous ses rapports avaient été emportés et il était resté près d’une heure à se ronger dans cette cabine sans air. »  Page 119
  • « « Je ne veux pas de querelles à bord de mon navire, monsieur Herrick. Encore la moindre chose et je vous signale au livre de bord ! » »  Page 182
  • « Vibart se renversa sur sa chaise. « Dites « Monsieur « quand vous vous adressez à moi, monsieur Herrick ! » Il fronça les sourcils. « Je ne comprends pas pourquoi vous vous acharnez ainsi à aggraver votre position ! » Il poursuivit froidement : « Faites une note au livre de bord, monsieur Herrick ; punition demain matin dès qu’on aura piqué huit coups. Deux douzaines de coups de fouet chacun. » »  Page 183
  • « Jusqu’au dernier instant, même lorsque Vibart avait refermé le Règlement de Discipline en temps de guerre et annoncé d’une voix rude : « Quatre douzaines, monsieur Quintal ! » Herrick doutait fort que Kirk eût entendu le moindre mot. »  Page 206
  • « « Kirk est mort », dit-il sans préambule. « Je l’ai fait coudre dans son hamac bien proprement. »
    Herrick répondit : « Très bien, je vais le marquer au livre. » L’haleine du chirurgien était chargée de rhum. Le lieutenant se demanda comment cet homme pouvait accomplir ses fonctions.
    « Vous pourrez aussi écrire sur le livre, poursuivit Ellice, que j’en ai plus qu’assez de ce navire et de son maudit équipage. » »  Page 210
  • « Bolitho aperçut le livre des punitions et il ressentit à nouveau cette bouffée de colère lasse. Tandis qu’il était prisonnier de son propre frère, le mal avait repris à bord, punition après punition. »  Page 242
  • « « C’est moi, bougre, qui te couperai en pièces ! » La bonne humeur de Onslow s’effaça un instant, puis il ajouta, plus calme : « À présent, écoutez-moi bien, vous tous. Il nous faut attendre encore un peu pour que les gars soient bien inquiets. Et puis, quand le moment sera venu, je vous dirai ce que je veux. Ce crétin de Ferguson continuera à surveiller le livre de bord pour moi, pour que je sache exactement où nous sommes. Quand on s’approchera un peu de la terre, je serai prêt. » »  Page 273
  • « Il se retourna vers Allday. « Étant donné votre comportement depuis que vous avez embarqué, j’avais pour vous de grands espoirs, Allday. M. Herrick m’avait parlé en votre faveur, mais cette fois, je ne peux trouver de raisons d’indulgence. » Il fit une pause. « D’après le Règlement de la discipline en temps de guerre, je pourrais vous faire pendre immédiatement, mais j’entends que vous soyez jugé en cour martiale, dès que ce sera possible. » »  Page 288
  • « Malgré tous ses efforts, il ne pouvait écarter de son esprit la pensée de Allday et du commis assassiné. Il aurait dû être capable de se dire que tout cela était terminé. Une simple ligne dans le livre de bord dont on parlerait quelque temps avant de l’oublier. »  Page 289
  • « « Tu avais raison, pour Onslow, c’est un mauvais. » Il frissonna. « Je pensais qu’il voulait simplement être gentil avec moi. Je lui ai dit des choses que j’avais vues sur le livre du capitaine, sur ce que le navire faisait. » »  Page 307
  • « « Je m’en vais aller à bord du Cassius pour parler à l’amiral. » Il se tourna vers la pile de rapports proprement rangés sur sa table. « Il y a tant de choses que sir Robert voudra savoir. » Quelle formule banale, se dit-il avec amertume. Comme les phrases du livre de bord, vides de tout sentiment ou de toute vie. Comment pourrait-il décrire l’atmosphère du pont principal lorsqu’il avait dit une prière avant que l’on n’immerge les corps cousus dans leurs toiles ? »  Page 319
  • « Il avait attendu, bouillant d’impatience, dans une cabine voisine, tandis que l’amiral lisait ses rapports. »  Page 325
  • « La voix de Bolitho vint interrompre les pensées de Herrick. « Notez au livre de bord, monsieur Proby : nous avons engagé le combat. » »  Page 356
3,5 étoiles, C

Chantier

Chantier de Richard Bachman (Stephen King)

Édition Le livre de poche, publié en 2002, 382 pages

Roman de Richard Bachman (Stepen King) paru initialement en 1981 sous le titre anglais « Roadwork ».

Barton Dawes est un homme ordinaire, à la vie bien rangée. Il travaille à la blanchisserie Ruban Bleu depuis plus de vingt ans. Son travail est toute sa vie. Son employeur lui a même payé sa formation en comptabilité pour le récompenser de sa loyauté. Malheureusement, lorsqu’il apprend que sa maison ainsi que la blanchisserie vont être rasées pour permettre la construction de la route 784, il perd tous ses repères. Bart ne veut pas déménager car il est attaché à sa maison où a grandi son fils unique, trop tôt disparu. Malgré les avis d’expropriation, il ne fait aucune démarche pour trouver une nouvelle résidence ni pour trouver un nouvel emplacement pour la blanchisserie. Son inaction et sa mauvaise foi, dans les deux dossiers, vont créer des tensions avec ses patrons et avec son épouse Mary qui est tenu à l’écart de ses décisions. Alors que le chantier se rapproche, Bart nourrit ses frustrations et bascule dans la violence. Jusqu’où est prêt à aller un homme qui perd tout et qui sombre dans la névrose mais surtout qui veut faire connaitre son point de vu aux autorités ?

Un thriller psychologique perturbant et inquiétant. L’histoire que propose Bachman est simple en apparence mais elle se complexifie lentement au fil des pages. Stephen King caché derrière ce pseudonyme offre un roman psychologique sans une once de fantastique. Il nous présente la descente aux enfers d’un homme qui est repoussé dans ses retranchements les plus sombres par la société. Le personnage de Bart prend toute la place et il est très crédible dans son délire. Il se dévoile tranquillement avec ses zones d’ombre et de lumière aussi. L’évolution de son schème mental est vraiment terrifiant et bien amené. Bachman exploite ici la problématique de l’attachement à des lieux physiques. Il réussit à bien nous décrire les états d’âme de Bart qui nous semblent à première vue complètement désaxés. L’intrigue est menée avec un beau crescendo, un petit bémol cependant certains passages manquent de rythme et n’apporte rien au déroulement. Malgré ce défauts, Chantier est un roman qu’il faut lire pour se plonger dans le monde de Bart mais aussi dans les problématiques sociales des années 1970 en Amériques. Un bon moment de lecture somme toute.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 22 avril 2017

La littérature dans ce roman

  • « Il reconnut aussitôt les cartouches de 22: quand il était petit, dans le Connecticut, il avait un 22 long rifle à un seul coup. Il y avait trois ans qu’il le désirait, mais, quand on le lui offrit enfin, il ne sut trop qu’en faire. Il s’amusa quelque temps à tirer sur des boîtes de conserve vides, puis, un jour, abattit un rollier. L’oiseau n’avait pas été tué sur le coup. Accroupi dans la neige rosie par son sang, il ouvrait et fermait lentement le bec. Après cela, il accrocha son fusil au mur, et n’y toucha plus pendant trois ans. Il finit par le vendre à un gosse du quartier, pour neuf dollars plus un carton de bandes dessinées. »  Page 18
  • « Il y avait trois autres lettres: un rappel de la bibliothèque, concernant Face aux lions, de Tom Wicker. Le mois dernier, Wicker était venu parler au Rotary: le meilleur orateur qu’ils aient eu depuis des années. »  Page 31
  • « Ray me dit alors: mon père et moi voulons que vous repreniez vos études. Je ne demanderais pas mieux, répondis-je, mais je n’en ai pas les moyens ! Il me tendit alors un chèque de deux mille dollars. Je n’en croyais pas mes yeux. Pourquoi, mais pourquoi ? Il ajouta que cela ne suffirait pas, mais qu’il paierait mon inscription, mon logement et mes livres. »  Page 47
  • « Vinnie parti, il resta un moment à fixer la porte fermée. Aïe, je m’en suis vraiment mal tiré, Fred. Mais non, George, plutôt bien à mon avis. Tu as peut-être un peu perdu le contrôle sur la fin, mais ce n’est que dans les livres que les gens trouvent les mots qu’il faut du premier coup. »  Page 50
  • « Il le fit entrer et referma la porte. Des rayonnages pleins de livres tenaient tous les murs. »  Page 58
  • « C’est la vie, comme l’a si astucieusement fait observer Kurt Vonnegut. Il avait lu tous les livres de Kurt Vonnegut. Il les aimait surtout parce qu’ils le faisaient rire. La semaine dernière, il avait entendu aux informations que la commission scolaire d’une ville nommée Drake, dans le Dakota du Nord, avait fait brûler tous les exemplaires du roman de Vonnegut, Abattoir Cinq, qui parlait du bombardement et de l’incendie de Dresde. Ce n’était pas sans humour, à bien y réfléchir. »  Page 72
  • « – Pourquoi les hommes veulent-ils la télé ? Pour regarder les matches du week-end. Et pourquoi les femmes la veulent-elles ? Pour regarder les feuilletons l’après-midi. On peut suivre même en repassant, ou bien s’installer confortablement quand le ménage est terminé. Eh bien, supposons que nous trouvions tous les deux quelque chose à faire-quelque chose qui rapporte-pendant les heures que nous perdons pour rien…
    – Au lieu de lire un livre, par exemple, ou de faire l’amour ? »  Pages 84 et 85
  • « Il suivait maintenant la Nationale 16, bordée des dernières excroissances de la ville: McDonald’s, Shakey’s, Nino’s Grill, puis un glacier et un motel, tous deux fermés pour la saison. Sur la marquise du cinéma drive-in de Norton, les programmes étaient indiqués:
    VEN – JEU – SAM
    RESTLESS WIVES
    SOME CAME RUNNING Classé X
    EIGHT-BALL »  Pages 98 et 99
  • « Il vida les tiroirs de son bureau, et jeta tous ses papiers personnels, sans oublier son livre de comptabilité. Il écrivit une courte lettre de démission au dos d’un imprimé – un bon de commande – et la glissa dans une enveloppe de paie. »  Page 120
  • « Magliore le fixa avec des yeux plus ronds et plus gros que jamais. Cela dura un bon moment. Ensuite, il rejeta la tête en arrière et se mit à rire, d’un énorme rire gras, pantagruélique, qui secouait sa grosse bedaine et faisait tressauter sa boucle de ceinture comme un bateau pris dans la tempête. »  Page 133
  • « Et les émissions du samedi matin, comme « Annie Oakley », qui sauvait toujours son petit frère d’un tas de catastrophes épouvantables.  » Rin-Tin-Tin « , qui était de service à Fort Apache, et  » Sergent Preston « , qui se passait sur le Yukon. »  Page 147
  • « Vous la voyez juste devant vous, dans cette bouteille géante de Southern Comfort, préservée pour la postérité. Parfait, Madame, baissez la tête pour franchir le col, il va bientôt s’élargir. Et nous voici dans la maison de Barton George Dawes, dernier habitant de Crestallen Street West. Oui, regardez par la fenêtre pour mieux voir – attends, fiston, je vais te soulever, hop ! Et voilà George en chair et en os. C’est bien lui, assis devant sa télé couleur Zenith dans son caleçon rayé: il tient un verre à la main et il pleure. Il pleure ? Bien sûr, il pleure ! que ferait-il d’autre au Pays de l’Apitoiement sur Soi-même ? Il pleure sans discontinuer. Le débit de ses larmes est contrôlé par notre ÉQUIPE D’INGÉNIEURS DE RÉPUTATION MONDIALE. Les lundis, où l’affluence est moindre, il se contente de larmoyer un peu. Les autres jours, il pleure nettement plus. Pendant le week-end, il passe en overdrive, et pour Noël, on le verra peut-être se noyer dans des flots de larmes. Je reconnais que c’est un spectacle peu ragoûtant, mais George est tout de même un de nos personnages les plus populaires, au même titre que notre recréation de King Kong sur l’Empire State Building. C’est… »  Page 148
  • « Elle avait un teint très clair, sans doute laiteux en des conditions normales, mais le froid avait rosi ses joues et son front. Le bout de son nez était rouge, et une petite goutte pendait à sa narine gauche. Ses cheveux étaient courts. Une mauvaise coupe, sans doute l’avait-elle faite elle-même. Ils étaient d’une jolie couleur châtain. Dommage de les couper, et encore plus de les couper mal. Comment s’appelait encore ce conte de Noël de O. Henry ? Ah oui ! Le Cadeau des Mages. Pour qui as-tu acheté une chaîne de montre, petit vagabond ? »  Page 153
  • « – Le mieux, c’est de prendre la nationale 7, dit-il. On la rejoint à Westgate – c’est la dernière sortie.  » Après un instant d’hésitation, il ajouta :  » Mais vous feriez mieux de laisser tomber pour aujourd’hui. Il y a un Holiday Inn juste à la sortie. Nous n’y serons guère avant le coucher du soleil, et je ne vous conseille pas de faire du stop sur la 7 la nuit.
    – Pourquoi pas ?  » demanda-t-elle en le regardant. Ses yeux étaient d’un vert déconcertant: une couleur dont on parle dans les livres, mais qu’on ne voit presque jamais. »  Page 154
  • « La voiture qu’ils suivaient transportait un arbre de Noël sur sa galerie. Les yeux verts de la jeune fille étaient grands ouverts, et il se perdit en eux: un de ces moments de parfaite empathie que les humains connaissent en des occasions miséricordieusement fort rares. Il vit que toutes ces voitures allaient en des lieux bien chauffés, où il y avait des affaires à traiter, des amis à accueillir, ou le tissu d’une vie familiale à reprendre et à enjoliver.
    Il vit leur indifférence aux étrangers. Dans un bref et froid éclair de compréhension, il vit ce que Thomas Carlyle appelait la grande locomotive morte du monde, fonçant aveuglément de l’avant. »  Pages 160 et 161
  • « Elle s’amusait avec le gadget spatial; passant sans cesse d’une chaîne à l’autre, la télé faisait étalage de ses merveilles:  » Vrai ou Faux « , neige,  » Le Métier que j’ai choisi « ,  » Je rêve de Jeannie « , neige,  » L’île de Gilligan « , neige,  » J’aime Lucie « , neige, neige, Julia Child confectionnant avec des avocats un machin qui ressemblait à de la pâtée pour chiens,  » Le Prix des choses « , neige, et retour à Garry Moore, qui mettait les jurés au défi de découvrir lequel des trois concurrents était l’auteur d’un livre racontant ce qu’il avait vécu lorsqu’il s’était perdu un mois durant dans les forêts du Saskatchewan. »  Page 168
  • «  » Soit vous êtes fou, soit vous êtes un homme vraiment remarquable.
    – Les gens ne sont remarquables que dans les livres, dit-il. Vous remettez la télé ?  » »  Page 171
  • «  » On a beaucoup exagéré au sujet de toutes ces drogues. Chacun essaie de tirer la couverture à soi. Les straights affirment qu’elles vous tuent. Les freaks disent qu’elles ouvrent toutes les portes. Un tunnel pour accéder au centre de soi-même, à croire que l’âme est un trésor, comme dans les romans de Rider Haggard. Vous connaissez ?
    – J’ai lu She dans ma jeunesse. C’est bien de lui ?
    – Oui. Croyez-vous vraiment que votre âme soit pareille à une émeraude ornant le front d’une idole ?
    – Je ne me suis jamais posé la question.
    – Moi en tout cas, je ne le crois pas. »  Pages 179 et 180
  • « – C’est dingue, cette histoire, dit-il en ralentissant parce qu’ils franchissaient un pont qui était en travaux.
    – Ces produits vous rendent dingue, dit-elle.  Parfois, c’est bien, mais la plupart du temps, pas. En tout cas, on s’était mis à en prendre pas mal. Avez-vous déjà vu un de ces dessins montrant la structure de l’atome, avec les protons, les neutrons et les électrons tournant autour du noyau ?
    – Oui.
    – Eh bien, c’est comme si notre appartement était le noyau, et que tous les gens qui venaient étaient les protons et les électrons. Ils allaient et venaient, entraient, sortaient, d’une façon décousue, anarchique, comme dans Manhattan Transfer.
    – Je ne l’ai pas lu.
    – Vous devriez. Jeff disait toujours que Dos Passos était le premier journaliste gonzo. Un livre bizarre et effrayant. Ouais… Certains soirs on était assis à regarder la télé avec le son coupé en écoutant un disque, tout le monde complètement stone, sans doute un ou deux couples en train de baiser dans la chambre, et on ne savait même plus qui étaient tous ces foutus mecs et nanas. Vous voyez ce que je veux dire ? « 
    Se souvenant de certaines soirées qu’il avait traversées dans les brumes de l’alcool, aussi ébahi qu’Alice au pays des Merveilles, il lui dit qu’il voyait. »  Pages 181 et 182
  • « Comme tous les restaurants du quartier des affaires, Andy’s était victime des fluctuations de la mode. Deux mois auparavant, il aurait pu arriver à midi pile et choisir une des meilleures tables-dans trois mois, il en irait peut-être de même. Pour le moment, le restaurant était  » in « . Pour lui, c’était un des petits mystères de la vie, comme les incidents des livres de Charles Fort ou l’instinct qui ramène toujours les hirondelles à Capistrano. »  Page 193
  • « Depuis qu’il avait garé sa station-wagon à trois rues de là (il avait fait le reste du trajet à pied), il était hanté par une impression inquiétante, dont le sens exact lui échappait. Alors qu’il regardait la grue s’arrêter devant le mur en brique de l’usine tout devint clair. C’était comme dans le dernier chapitre d’un roman d’Ellery queen, où tous les personnages sont réunis pour que le mécanisme du crime soit révélé et le coupable démasqué. Bientôt, quelqu’un – selon toute probabilité Steve Ordner-sortirait de la foule pour le désigner du doigt en criant: C’est lui ! Bart Dawes ! L’assassin du Ruban Bleu! Il sortirait alors son revolver pour réduire son accusateur au silence, mais serait abattu par la police avant d’avoir pu tirer. »  Pages 215 et 216
  • « Il ouvrit la porte du garage et vit que l’allée était déjà couverte de dix centimètres de neige, une neige poudreuse, très légère. Il monta dans la LTD et mit le contact. Le réservoir était encore aux trois quarts plein. Il laissa le moteur chauffer, et, assis au volant dans la lueur mystique du tableau de bord, se mit à penser à Arnie Walker. Juste un bout de tuyau de caoutchouc… Pas mal. Et ensuite, c’est comme si on s’endormait. Il avait lu quelque part que l’intoxication par l’oxyde de carbone produisait cet effet. Cela faisait même affluer le sang aux joues, vous donnant un teint rouge et hâlé, comme si vous éclatiez de santé… »  Page 220
  • « La notion d’absolution lui posait elle aussi des problèmes. Au début, cela paraissait fort simple: si vous commettez un péché mortel, vous êtes damné. Vous aurez beau réciter des Je vous salue Marie jusqu’à ce que la langue vous en tombe, vous irez quand même en enfer. Mais Mary lui avait dit qu’il n’en était pas toujours ainsi. Il y avait la confession le repentir, l’absolution et tout ça. Cela devenait de plus en plus confus. Le Christ avait dit qu’il n’y avait pas de vie éternelle pour un assassin, mais il avait également dit, quiconque croit en moi ne périra point. quiconque. La doctrine biblique semblait aussi pleine de subterfuges qu’une promesse d’achat rédigée par un avocat malhonnête. Sauf, bien entendu, en ce qui concernait le suicide. Impossible pour un suicidé de se confesser ou de se repentir, parce que l’acte lui-même a coupé le cordon d’argent pour vous précipiter dans Dieu sait quelles ténèbres. Et…
    Et pourquoi pensait-il à cela, d’ailleurs ? Il n’avait pas l’intention de tuer qui que ce soit, et certainement pas de mettre fin à ses jours. Il ne pensait même jamais au suicide. Jusqu’à ces tout derniers temps, du moins. »  Pages 224 et 225
  • « Il s’agitait fiévreusement dans son lit, attendant que la lumière bleue d’un gyrophare balaie la fenêtre de la chambre, attendant le moment o˘ une voix désincarnée, kafkaïenne, clamerait: Inutile de résister, ouvrez ! Lorsqu’il s’endormit enfin, il ne s’en aperçut même pas, car ses pensées continuèrent sans transition, passant insensiblement de la rumination consciente aux visions obliques du sommeil, comme la mécanique bien huilée d’une voiture passant de troisième en seconde. »  Pages 232 et 233
  • « Joanna, c’était Joanna St. Claire, une cousine de Jean Calloway, qui habitait le Minnesota. Elles avaient été très proches du temps de leur jeunesse (sans doute lui arrivait-il de penser, pendant ce plaisant intermède séparant la Guerre de 1812 de la naissance de la Confédération des États sécessionnistes), et Joanna avait eu une attaque au mois de juillet. Elle avait bon espoir de se remettre, mais Jean avait confié à Mary que les médecins les avaient prévenus qu’elle était à la merci d’une rechute fatale. Très agréable, pensa-t-il, d’avoir une bombe à retardement au milieu de la tête. Eh, la bombe, c’est pour aujourd’hui ? Non, pas aujourd’hui, s’il te plaît ! Je n’ai pas terminé le dernier roman de Victoria Holt. »  Page 239
  • « – Arrêtez ce trip, mon vieux, vous êtes en plein nombrilisme !
    – Possible, dit-il. Mais sans importance. Tout est en place, et les événements suivront leur cours, dans un sens ou dans l’autre. Un seul truc me tracasse: j’ai parfois l’impression que je suis un personnage dans un mauvais roman, et que l’auteur a déjà décidé comment cela allait se terminer et pourquoi. Mais cela vaut quand même mieux que de rendre Dieu responsable de tout – qu’a-t-il jamais fait pour moi, Dieu, que ce soit en bien ou en mal ? Non, tout est de la faute de ce minable écrivaillon. Il a sacrifié mon fils en lui inventant une tumeur au cerveau – ça, c’était le chapitre un. Suicide ou pas suicide, ça viendra juste avant l’épilogue. Une histoire complètement stupide. »  Page 251
  • « Il aurait voulu voir ce que son fils allait devenir, et s’ils allaient continuer à s’aimer, jusqu’au jour ou un petit tas de cellules de la grosseur d’une noix s’était interposé entre eux, comme une femme ténébreuse et rapace.
    Mary lui avait dit:  » C’est ton fils. « 
    C’était la vérité. Ils semblaient tellement faits l’un pour l’autre, tellement proches, que les noms étaient absurdes, et les pronoms eux-mêmes presque obscènes. Ils étaient devenus George-et-Fred, combinaison un peu comique, unis tels Don Quichotte et Sancho Pança contre le monde entier. »  Pages 264 et 265
  • « Il rangea le petit paquet dans son veston et s’engagea dans la rue de Walter. Des voitures étaient garées à perte de vue. Cela ressemblait bien à Walter. A quoi bon donner une simple soirée pour quelques amis, quand on peut en faire un rassemblement de masse ? Wally appelait cela le Principe de la Poussée du Plaisir. Un jour, proclamait-il, il allait faire breveter l’idée et publier un manuel exposant le mode d’emploi. En soi, le principe était fort simple: il suffit de réunir un nombre suffisant de gens pour être contraint de s’amuser-pour y être poussé. En écoutant un jour Wally exposer sa théorie dans un bar, il avait mentionné les lynchages collectifs effectués par une foule hystérique. »  Pages 266 et 267
  • « Il était entré par la cuisine, qui était tellement pleine de monde qu’on pouvait à peine passer. Il n’était que huit heures et demie: l’Effet de Marée avait à peine commencé. L’Effet de Marée était un autre aspect de la théorie de Walter: au fur et à mesure que la soirée s’avançait, affirmait-il, les invités migraient peu à peu vers les quatre coins de la maison. « Le centre ne tient pas », disait Wally en hochant sentencieusement la tête. « Comme l’a écrit T. S. Eliot. » Une fois, il aurait même vu un type errer dans le grenier dix-huit heures après la fin d’une de ses soirées. »  Page 269
  • « Carrément effrayée maintenant, Mary demanda: « qu’est-ce que tu as pris, Bart ?
    – De la mescaline.
    – O mon Dieu, Bart ! De la drogue ? Mais pourquoi ?
    – Pourquoi pas ? » rétorqua-t-il, pas pour faire le malin, mais parce que c’était la seule réponse qui lui f˚t venue. Les mots défilèrent de nouveau comme des notes de musique, mais cette fois, certaines avaient des drapeaux.
    « Veux-tu que je t’emmène chez un médecin ? »
    Il la regarda avec surprise et examina laborieusement la suggestion de Mary pour déterminer si elle avait des connotations cachées: des échos freudiens sentant l’asile de fous. »  Page 279
  • « – Qui ? demanda-t-elle aussitôt. Qui t’a donné cela? Où as-tu eu ça ? » Son visage changeait, devenait encapuchonné et reptilien. Mary en détective de polar bon marché, dirigeant la lumière de la lampe sur les yeux du suspect – alors, McGonigal, qu’est-ce que tu préfères, la méthode douce ou la méthode dure ? – et, pire encore, elle lui rappela avec un frémissement les histoires de H. P. Lovecraft qu’il avait lues enfant, celles du mythe de Cthullu, où des êtres humains parfaitement normaux se transformaient sur ordre des Anciens en des créatures rampantes et aquatiques. Le visage de Mary prit un aspect écailleux, rappelant vaguement une anguille. »  Page 280
  • « Dans un coin de la pièce, un homme était assis sur une chaise à haut dossier, près de la bibliothèque. De fait, un livre était ouvert sur ses genoux. »  Page 282
  • « – Je suis complètement stone. J’ai pris de la mescaline et oh là là ! » Il regarda en direction de la bibliothèque et vit les livres entrer et sortir du mur. Cela ne lui plut pas du tout. On aurait dit les battements d’un coeur gigantesque. Il en avait assez de voir des trucs comme ça. »  Page 283
  • « – Je vous parle. Répondez-moi.
    – Je ne peux pas. J’ignore ce que deviendra votre « âme » si vous vous suicidez. Je sais par contre ce qui arrivera à votre corps. Il pourrira. »
    Alarmé par cette idée, il regarda de nouveau ses doigts. Docilement, ils commencèrent à s’effriter sous son regard, ce qui le fit penser à L’Étrange Cas de M. Valdemar, de Poe. Quelle nuit ! Poe et Lovecraft. A. Gordon Pym est dans l’assistance ? Et Abdul Allhazred, l’Arabe Fou ? Il releva les yeux, un peu troublé, mais pas vraiment intimidé. »  Pages 285 et 286
  • «  » Mais il y a l’‚me, dit-il à voix haute.
    – Et alors ? demanda Drake avec affabilité.
    – Si on tue le cerveau, on tue le corps, dit-il lentement. Et vice versa. Mais que devient l’âme, dans tout cela ? Voilà l’inconnue, pè… M. Drake.
    – Dans le sommeil de la mort, quels rêves ferons-nous ? Hamlet, M. Dawes. »  Page 286
  • « Il monta sur une chaise et s’y hissa à la force des bras. Il y avait longtemps qu’il n’y avait plus mis les pieds, mais, bien que couverte de poussière et de toiles d’araignées, l’unique ampoule de cent watts fonctionnait toujours.
    Il ouvrit au hasard un carton poussiéreux et découvrit, soigneusement rangés, tous ses agendas de la high school et du college. Ces derniers étaient plus épais, plus luxueusement reliés.
    Il commença par feuilleter les agendas de la high school. Des signatures, des dédicaces, des poèmes (Dans les rues, sur les places / Je suis la fille qui a ruiné ton agenda / En y écrivant la tête en bas.  Signé: Connie.) Des photos de professeurs, assis à leur bureau ou immobilisés au milieu d’un geste, devant le tableau noir, arborant de vagues sourires des portraits de camarades de classe dont il se souvenait à peine, accompagnés de leur classement, des institutions dont ils faisaient partie (Conseil de classe, FIA, Société Poe), de leur surnom et d’une petite devise. Il connaissait le sort de certains (l’armée, mort dans un accident de voiture, sous-directeur de banque), mais la plupart avaient disparu dans les brumes d’un avenir impénétrable.
    Dans l’agenda de terminale, il tomba sur un jeune George Barton Dawes au regard rêveur (photographié par le Studio Cressey). Il fut stupéfait de la totale ignorance de l’avenir dont témoignait cet adolescent, et aussi de sa ressemblance frappante avec le fils dont l’homme qu’il était devenu venait ici chercher les traces. Le garçon de la photo n’avait pas encore fabriqué le sperme qui allait devenir la moitié de son fils. Sous le portrait, un texte:
    BARTON G. DAWES
    « le crack »
    (Club des Randonneurs, Société Poe)
    Bay High School
    Bart, le Clown de la Classe, allège notre fardeau !
    Il remit les annuaires pêle-mêle dans le carton et continua à chercher. »  Pages 298 et 299
  • « À dix heures un quart du matin, on sonna à la porte. Il alla ouvrir et vit un homme portant un costume avec cravate sous son pardessus, l’air aimable et un peu mou. Rasé de près et les cheveux soigneusement coupés, il tenait une mince serviette sous le bras. Il crut d’abord que c’était un représentant amenant des échantillons ou des bulletins de souscription – encyclopédies, magazines… produits ménagers au nom accrocheur-et se prépara à le faire entrer, à écouter attentivement son boniment, et peut-être même à lui acheter quelque chose. »  Page 300
  • « – Vous m’avez aidé. Je traversais un moment très difficile.
    – Ces drogues chimiques ont parfois cet effet-là. Pas toujours, mais parfois. L’été dernier, quelques jeunes m’ont amené un de leurs copains qui avait pris de l’acide dans un parc de la ville. Il était terrorisé parce qu’il s’imaginait que les pigeons allaient le dévorer. Une histoire d’épouvante dans le plus pur style du Reader’s Digest ! »  Page 333
  • « Rentré chez lui, il rangea la batterie et les c‚bles dans le placard, à côté de la caisse. Il pensa à ce qui arriverait si jamais la police débarquait chez lui avec un mandat de perquisition. Des armes dans le garage, des explosifs dans le living, et une grosse somme en liquide dans la cuisine. Bart G. Dawes, le desperado révolutionnaire. L’agent secret X-9, à la solde d’un cartel étranger trop monstrueux pour le nommer. Il s’était abonné au Reader’s Digest, qui était plein d’histoires de ce genre, quand ce n’était pas les éternelles croisades contre le tabac, contre la pornographie, contre le crime… C’était toujours plus effrayant quand le prétendu espion était un petit banlieusard anonyme, un homme comme nous. Des agents du KGB à Willmette, ou Des Moines, collant des microfilms dans les livres de la bibliothèque de prêt du drugstore voisin, préparant la révolution dans des cinémas drive-in, mangeant des Big Macs avec une dent creuse contenant du cyanure. »  Page 339
  • « « Un divorce ? Oui, sans doute.
    – Y as-tu réfléchi ? demanda-t-elle avec gravité, plus comédienne que jamais. Vraiment réfléchi ?
    – Oui, j’y ai beaucoup pensé.
    – Moi aussi. Je crois malheureusement que c’est la seule solution qui nous reste. Mais je ne t’en veux pas, Bart. Je ne suis pas ton ennemie, tu sais. »
    Ciel! Elle a d˚ lire ça dans un roman de gare. »  Pages 345 et 346
  • « Steve Ordner était donc lui aussi vulnérable-un colosse aux pieds d’argile, comme dit le proverbe. A qui Steve le faisait-il penser ? Roulements à billes… glaces volées dans le frigo… Herman Wouk, le capitaine Queeg, oui, c’était cela ! Au cinéma, le rôle était interprété par Humphrey Bogart. »  Page 353
  • « Il chargea le Magnum, en suivant attentivement les instructions du livret, après avoir à plusieurs reprises fait fonctionner le mécanisme à vide. »  Page 355
  • « dit fred tu vas tenir le coup jusqu’à l’arrivée des journalistes pas vrai pour sûr dit george les mots les images le ciné la télé la démolition je sais a pour seul intérêt le fait qu’elle est visible mais freddy as-tu remarqué combien tout cela est solitaire partout dans cette ville et dans le monde entier les gens mangent et chient et baisent et grattent leur eczéma tous les trucs sur lesquels ils écrivent des livres quoi tandis que nous devons faire ceci seul »  Page 363
3 étoiles, C, E, F

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 2 : Les fils de la Liberté

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 2 : Les fils de la Liberté de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 614 pages

Septième tome de la série Le chardon et le tartan (Outlander) de Diana Gabaldon paru initialement en 2009 sous le titre anglais « An Echo in the Bone ».

1777, la guerre d’Indépendance bat son plein en Amérique. Jamie et Claise sont toujours engagés dans cette guerre du côté des rebelles contre l’armée Britannique. Malgré le fait que Claire connaît l’issue finale de la confrontation, ils ne seront pas épargnés par cette dure épreuve. Afin de récupérer la presse d’imprimerie de Jamie pour publier de pamphlets pour faire de la propagande, ils décident de rentrer en Écosse. Après plusieurs péripéties et un détour forcé par le Fort Ticonderoga en pleine campagne de Saratoga, ils finiront par quitter le pays. Au XXe siècle, Brianna et son mari Roger ont racheté le manoir de Lallybroch et suivent les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre.

Une deuxième partie comparable à la premier et qui conforte le lecteur dans la perception que la saga s’essouffle. Dans cette deuxième partie heureusement les personnages de Claire et Jamie sont ramener en avant plan et on délaisse un peu celui de William. Malheureusement, le tout commence à manquer de réalisme. L’auteur nous dépeint des vies plus grandes que nature qui finissent par ne plus être crédibles. Comment un couple peut se retrouver mêlé à tous les complots et les guerres de l’Europe et de l’Amérique à la fois? Il ne manque plus qu’une rencontre avec l’empereur de Chine pour Claire et Jamie. Le point fort du texte est sans contredit la façon qu’a l’auteur pour faire ressentir les sentiments des personnages. Le lecteur revit littéralement les sentiments en même temps que ceux-ci. Une lecture qui nous fait espérer que les prochains tomes soient plus excitants comme les premiers de la série.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 14 janvier 2017

La littérature dans ce roman

  • « Burgoyne. Il l’avait rencontré une fois, dans un théâtre, où il était venu voir une pièce écrite par le général en personne. Il ne se souvenait pas de la trame car il avait été trop occupé à flirter du regard avec une jeune fille occupant la loge voisine mais il était ensuite allé avec son père féliciter le fringant dramaturge grisé par le triomphe et le champagne. »  Page 13
  • « Qu’oncle Hal semble apprécier John Burgoyne, en revanche, le surprenait davantage. Oncle Hal n’avait guère de patience pour le théâtre et encore moins pour les dramaturges, même si, étrangement, il possédait dans sa bibliothèque les œuvres complètes d’Aphra Behn. Lord John lui avait confié un jour, sous le sceau du secret, que son frère Hal avait été autrefois passionnément attaché à Mme Behn. »  Page 13
  • « Brianna avait refermé le livre mais sa main ne cessait de revenir vers la couverture, comme si elle souhaitait l’ouvrir à nouveau, au cas où le texte serait différent. »  Page 19
  • « Elle l’avait lu trois fois, regarder à nouveau n’y changerait rien. Elle rouvrit néanmoins le livre à la page du portrait de John Burgoyne peint par sir Joshua Reynolds : un bel homme en uniforme, une main sur la garde de son épée, se tenant fièrement devant un ciel d’orage. Sur la page d’en face était écrit noir sur blanc :
    Le 6 juillet, le général Burgoyne attaqua le fort de Ticonderoga avec huit mille soldats de l’armée régulière, plusieurs régiments allemands placés sous le commandement du baron von Riedesel et des troupes indiennes. »  Page 19
  • « Selon le livre de Roger, le général Burgoyne avait quitté le Canada début juin, marchant vers le sud pour rejoindre les troupes du général Howe, coupant pratiquement la colonie en deux. Le 6 juillet 1777, il s’était arrêté pour attaquer Fort Ticonderoga. Que… »  Page 38
  • « — Oui, « ça ». Y a-t-il une « pièce à conviction numéro un » qui entre dans cette note ?
    — Euh… oui, répondit-il à contrecœur. Les cahiers de Geillis Duncan. Le livre de Mme Graham sera la « pièce à conviction numéro deux ». La note 4 concernera les explications de ta mère sur les superstitions liées aux semailles.
    Sentant ses genoux mollir, Brianna se laissa tomber sur une chaise.
    — Tu es sûr que c’est une bonne idée ?
    Elle ignorait où se trouvaient les cahiers de Geillis et ne voulait pas le savoir. Le petit livre que leur avait donné Fionna Graham, la petite-fille de Mme Graham, était à l’abri dans un coffre de la Royal Bank of Scotland à Edimbourg. »  Pages 43 et 44
  • « — Enfin… ça m’étonnerait que cette maison-ci puisse être réduite en cendres.
    Elle regardait la fenêtre derrière Roger, enchâssée dans un mur d’une cinquantaine de centimètres d’épaisseur. Cela le fit sourire.
    — Non, j’en doute aussi. Mais les cahiers de Geillis, eux si. Je pensais les relire pour en extraire les informations principales. Elle avait beaucoup à dire sur les cercles de pierres en activité, ce qui est utile. Pour ce qui est du reste… »  Page 44
  • « — Tu as raison, dit-elle, la mort dans l’âme. Tu pourrais peut-être en faire un résumé et juste mentionner où trouver les cahiers originaux au cas où quelqu’un se montre vraiment curieux.
    — Ce n’est pas une mauvaise idée.Il rangea les feuilles dans son calepin et se leva.
    — J’irai les chercher. Peut-être à la sortie des classes. »  Page 45
  • « — Roger ! Tu n’es pas censé donner ton cours de gaélique à quatorze heures à l’école ?
    Il lança un coup d’œil horrifié à la pendule, attrapa la pile de livres et de papiers sur son bureau et bondit hors de la pièce en déversant un flot de jurons gaéliques des plus éloquents. »  Page 45
  • « Ce n’était ni de la panique ni le trac mais cette sensation de regarder dans un gouffre dont il n’apercevait pas le fond. Il l’avait souvent ressentie à l’époque où il chantait devant un public. Il prit une grande inspiration, posa sa pile de livres sur le bureau, sourit à l’assistance et lança :
    — Feasgar math ! »  Page 46
  • « — Votre grand-mère est-elle encore en vie ? lui demanda Roger. Dans ce cas, vous devriez lui demander de vous l’enseigner puis l’apprendre à vos enfants. Ce genre de tradition ne devrait pas se perdre, vous ne trouvez pas ?
    Encouragé par les murmures d’assentiment, il saisit son vieux livre de cantiques. »  Page 48
  • « — On peut encore entendre une autre forme de ces anciens chants de travail le dimanche dans des églises sur les îles. A Stornaway, par exemple. C’est une manière de chanter les psaumes qui remonte à une époque où peu de gens possédaient des livres et où bon nombre des membres de la congrégation ne savaient pas lire. Il y avait un premier chantre dont la tâche consistait à chanter le psaume, verset par verset, que les fidèles répétaient en chœur. Je tiens ce livre, poursuivit Roger en brandissant le psautier écorné, de mon père, le révérend Wakefield ; certains d’entre vous se souviennent peut-être de lui. Avant cela, il avait appartenu à un autre homme d’Eglise, le révérend Alexander Carmichael…
    Il leur raconta comment, au XIXe siècle, le révérend Carmichael avait sillonné les Highlands et les îles écossaises, parlant aux habitants, leur demandant de lui chanter leurs chants et de lui expliquer leurs coutumes, collectionnant les « hymnes, bénédictions et incantations » de la tradition orale pour les publier ensuite dans un grand ouvrage d’érudition comptant de nombreux tomes intitulé Carmina Gadelica.
    Il avait justement apporté un des volumes du Gadelica qu’il fit circuler dans la classe ainsi qu’un cahier dans lequel il avait recopié une sélection de chants de travail. Pendant ce temps, il leur lut l’une des bénédictions pour la nouvelle lune, la bénédiction pour la rumination, un charme contre l’indigestion, le poème du scarabée et certains passages du « Discours des oiseaux ». »  Pages 48 et 49
  • « Entre la douleur et l’émotion, il fut incapable d’émettre le moindre son pendant quelques minutes. Il se contenta de saluer son auditoire, de sourire, de saluer à nouveau, puis de donner sans un mot sa pile de livres et de dossiers à Jimmy Glassock pour qu’il les fasse circuler dans les rangs tandis que les gens se pressaient pour le féliciter. »  Pages 50 et 51
  • « — En effet. Vous avez des petits-enfants dans cette école ?
    Il indiqua la masse bourdonnante de gamins se bousculant autour d’une vieille dame qui, les joues roses de plaisir, leur expliquait la prononciation de certains mots étranges dans le livre de contes. »  Page 51
  • « Rob saisit un objet posé sur la banquette entre son neveu et lui.
    — C’était parmi les cahiers en gaélique que vous avez fait circuler. Il m’a semblé qu’il était là par erreur, alors je l’ai sorti de la pile. Vous écrivez un roman ?
    Il leur montra le calepin noir intitulé Le Guide du voyageur…. Le cœur de Roger faillit s’arrêter. Il le saisit en silence, le remerciant d’un signe de tête.
    Rob Cameron embraya en première et lança sur un ton désinvolte :
    — J’aimerais bien le lire quand vous l’aurez terminé. J’adore la science-fiction »  Page 53
  • « Plus bas, il aperçut la camionnette de Rob Cameron garée devant la porte. Rob était assis sur le perron à l’arrière de la maison, les enfants regroupés autour de lui, apparemment absorbés par la lecture du livre que tenait l’adulte. »  Page 57
  • « — Le problème, c’est qu’ils ne lisent pas la Bible.
    — Qui ça ? Attends un peu !
    Le major Alexander Lindsay, sixième comte de Balcarres, tendit une main devant lui pour éviter un arbre puis, y prenant appui pour conserver son équilibre, déboutonna maladroitement sa braguette.
    — Les Indiens. »  Page 69
  • « — Je veux dire… Tu sais, le centurion dans la Bible… Il dit à son soldat : « Va », et le soldat va. Si tu dis à un Indien « Va ! », peut-être bien qu’il ira mais peut-être aussi qu’il n’ira pas. Ça dépend de ce dont il a envie.
    Balcarres était tout occupé à reboutonner sa braguette, une opération apparemment ardue.
    — Je veux dire… insista William. Ils n’obéissent pas aux ordres. »  Page 70
  • « — Quel rapport entre le fait d’être écossais et celui de lire la Bible ? Tu me traites de païen ? Ma grand-mère est écossaise et la lit tous les jours. Moi-même je l’ai lue… en partie.
    Il finit son verre d’une traite.
    William le dévisageait, sourcils froncés, se demandant de quoi il parlait.
    — Ah ! fit-il enfin. Je ne te parlais pas de la Bible mais des Indiens. Têtus comme des cochons. Les Ecossais non plus, quand on leur dit « Va ! », ils ne vont pas, enfin pas forcément. Je me demandais si c’était pour ça qu’ils t’écoutaient. »  Pages 70 et 71
  • « Les biens personnels des rebelles jonchaient le sol, comme s’ils les avaient laissés tomber dans leur fuite. Il n’y avait pas que des objets lourds tels que des ustensiles de cuisine, mais également des vêtements, des livres, des couvertures… jusqu’à de l’argent. »  Page 99
  • « — J’ai trouvé son contrat de mariage.
    — Quoi ?
    — Un contrat de mariage entre Amélie Elise LeVigne Beauchamp et Robert-François Quesnay de Saint-Germain. Signé par les deux parties ainsi que par un prêtre. Il se trouvait dans la bibliothèque des Trois Flèches, à l’intérieur d’une bible. Claude et Cécile ne sont guère dévots, j’en ai peur.
    — Et toi, si ?
    Percy se mit à rire. Il savait que Grey connaissait fort bien ses opinions religieuses.
    — Je m’ennuyais.
    — La vie aux Trois Flèches doit effectivement être bien morose pour que tu te mettes à lire la Bible. Le sous-jardinier avait-il démissionné ?
    — Qui ? Ah, Emile ! Non, mais il avait la grippe ce mois-là. A peine s’il pouvait respirer par le nez, le pauvre.
    Grey eut envie de rire à son tour mais se retint et Percy enchaîna :
    — En réalité, je ne la lisais pas. Après tout, je connais déjà par cœur toutes les damnations possibles et imaginables. Je m’intéressais à sa couverture.
    — Pourquoi, elle était incrustée de pierres précieuses ?
    Percy lui jeta un regard légèrement offusqué.
    — Tout n’est pas question d’argent, John, même pour ceux d’entre nous qui n’ont pas la chance d’avoir hérité d’une fortune personnelle.
    — Toutes mes excuses. Pourquoi cette bible, donc ?
    — Tu ignores sans doute que je m’y connais plutôt pas mal en reliure. J’ai même exercé le métier de relieur pour gagner ma vie en Italie après que tu as si galamment sauvé ma vie. A ce propos, je te remercie. »  Page 146
  • « — En effet, c’est un excellent baryton. Et tu as raison au sujet des cartes. Il sait garder un secret, s’il en a envie, mais il ne sait pas mentir. Tu serais surpris par la puissance d’une parfaite sincérité. J’en viens presque à me demander si le huitième commandement n’a pas du bon.
    Marmonnant dans sa barbe, Grey cita Hamlet, « … coutume qu’il est plus honorable de violer que d’observer », puis toussota et implora Percy de continuer. »  Page 147
  • « — Je t’ai apporté un cadeau, Sassenach.
    Jamie déposa sa besace sur la table. Elle émit un bruit sourd fort plaisant et libéra des effluves de sang frais qui me firent aussitôt saliver.
    — C’est quoi ? De la volaille ?
    Ce n’était ni un canard ni une oie. Ces derniers possédaient une odeur caractéristique, mélange musqué de sécrétions huileuses, de plumes et de plantes aquatiques en décomposition. Des perdrix, peut-être, une grouse ou… Je me réjouis d’avance à l’idée de déguster une tourte au pigeon.
    — Non, c’est un livre.
    Il sortit un petit paquet enveloppé dans un vieux morceau de toile cirée et le déposa fièrement entre mes mains.
    — Un livre ? répétai-je.Il acquiesça, m’enjoignant d’ouvrir mon présent.
    — Oui, des mots imprimés sur du papier, tu t’en souviens ? Je sais que ça fait longtemps.
    Je lui lançai un regard torve et, ignorant les grondements de mon estomac, déballai le paquet. C’était un exemplaire usé de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme… vol. I. En dépit de ma déception d’avoir reçu de la littérature plutôt que de la nourriture, je fus contente. Cela faisait effectivement très longtemps que je n’avais pas mis la main sur un bon roman et, si je connaissais l’histoire de celui-ci, je ne l’avais jamais lu.
    Je le retournai délicatement entre mes mains.
    — Son précédent propriétaire devait l’apprécier.
    Le dos était élimé et la reliure en cuir brillante d’usure. Il me vint soudain un doute.
    — Jamie… tu ne l’as pas récupéré sur un cadavre, hein ?
    Dépouiller les ennemis tombés au combat de leurs armes, leur équipement et leurs vêtements réutilisables n’était pas considéré comme du pillage. C’était une désagréable nécessité mais tout de même…Il secoua la tête tout en fouillant à nouveau dans sa besace.
    — Non, je l’ai trouvé au bord d’un ruisseau. Quelqu’un a dû le laisser tomber dans sa fuite.
    Voilà qui était déjà mieux, même si j’étais certaine que celui qui l’avait perdu regrettait la disparition de son précieux compagnon. J’ouvris le livre au hasard et plissai les yeux. La typographie était minuscule. »  Pages 169 et 170
  • « Il vint se placer près de moi et me prit le livre des mains. Il l’ouvrit au milieu et le tint devant moi.
    — Lis ça.Je me penchai en arrière et il approcha le livre.
    — Arrête ! Comment veux-tu que je lise quelque chose d’aussi près !
    Il l’écarta de mon visage.
    — Dans ce cas, cesse de bouger. Et là, tu arrives à lire ?
    — Non, répondis-je agacée. Recule-le. Encore. Encore !
    Je fus enfin obligée de reconnaître que je ne pouvais distinguer les lettres avec netteté qu’à une cinquantaine de centimètres au moins.
    — Quand même, c’est écrit très petit ! dis-je, déconfite.
    Je m’étais déjà rendu compte que ma vue n’était plus ce qu’elle avait été mais d’être si brutalement confrontée à la preuve que je pouvais désormais rivaliser avec les taupes était assez déprimant.
    Jamie regarda le livre d’un œil d’expert.
    — C’est du Caslon en corps huit. L’interligne laisse à désirer et le blanc de fond n’est ni fait ni à faire. Quoi qu’il en soit…
    Il referma le livre d’un coup sec et me dévisagea en arquant un sourcil.
    — Tu as besoin de lunettes, a nighean, répéta-t-il doucement.
    — Hmph !
    Je lui repris le volume, l’ouvris et le lui présentai.
    — Lis donc, toi. Si tu peux !
    Surpris et sur ses gardes, il saisit le livre et regarda une page. Il éloigna légèrement sa main. Puis encore un peu. J’attendis, ressentant ce même mélange d’amusement et de compassion. Quand il tint finalement le livre à bout de bras, il lut :
    — Ainsi, la vie d’un auteur, quoi qu’il en pût penser lui-même, était plus vouée à la guerre qu’à la composition ; comme pour tout autre militant, son succès devant l’épreuve dépendait moins de son esprit que de sa RÉSISTANCE. »
    Il referma le livre en pinçant les lèvres.
    — Oui, bon… Au moins, je peux encore viser juste. »  Page 171
  • « — J’en doute aussi mais, une fois que nous serons à Edimbourg, je connais l’homme qu’il te faut. Je t’en ferai faire une paire avec une monture en écaille pour tous les jours et une autre en or pour le dimanche.
    — Quoi, c’est pour me faire lire la Bible ?
    — Non, c’est juste pour l’esbroufe. Après tout… »  Page 172
  • « Je reconnus le nom, même si tout ce que je savais sur Daniel Morgan (une note dans un des livres d’histoire de Brianna), c’est qu’il était un célèbre tireur d’élite. »  Page 172
  • « — Tu leur as donc sauvé la vie, dis-je doucement. Combien d’hommes y a-t-il dans une compagnie ?
    — Cinquante. Ils n’auraient peut-être pas tous été tués.
    Sa main glissa et je la rattrapai. Je sentais son souffle chaud à travers mes jupons.
    — Ça m’a fait penser à ce passage de la Bible, dit-il.
    — Ah oui ? Lequel ?
    — Quand Abraham négocie avec l’Eternel pour sauver les Villes de la Plaine. Il lui dit : « Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ; les ferais-tu donc périr et ne pardonnerais-tu pas à ce lieu à cause de ces cinquante justes qui s’y trouveraient ? » Puis il marchande avec Dieu, de cinquante, il passe à quarante-cinq, puis à trente, puis à vingt, puis à dix.
    Ses paupières étaient mi-closes, sa voix paisible et détachée. »  Pages 201 et 202
  • « On ne savait jamais à l’avance sur quoi on allait tomber. Les illustrations des manuels d’anatomie étaient une chose mais tout chirurgien savait que chaque corps était unique. Un estomac pouvait se trouver plus ou moins où vous l’attendiez mais les nerfs et vaisseaux sanguins qui l’alimentaient pouvaient être n’importe où dans le voisinage, variant en taille et en nombre. »  Pages 204
  • « — Colonel. Votre épouse et moi discutions de la philosophie de l’effort. Qu’en pensez-vous… L’homme sage doit-il connaître ses limites et l’audacieux les ignorer ? Et de quel bord vous situez-vous ?
    Jamie m’adressa un regard perplexe et je haussai discrètement les épaules. Puis il se tourna de nouveau vers le visiteur :
    — A dire vrai, j’ai entendu dire qu’un homme « doit toujours viser plus haut. Sinon, à quoi bon le ciel ? ».
    L’officier le dévisagea un instant avec surprise puis éclata de rire.
    — Votre épouse et vous faites la paire, monsieur ! Des gens comme je les aime ! C’est magnifique. Vous souvenez-vous où vous avez l’entendu ?
    Il l’avait entendu de moi, à plusieurs reprises au fil des ans. Il se contenta de sourire.
    — C’est d’un poète, il me semble. Mais je ne me souviens plus de son nom.
    — Quoi qu’il en soit, c’est un sentiment parfaitement exprimé. Je vais de ce pas l’essayer sur Granny… même si j’imagine qu’il va me regarder sans comprendre à travers ses bésicles puis recommencer à me tanner à propos du ravitaillement. Voilà bien un homme qui connaît ses limites ! Elles sont diablement circonscrites et il ne laisse personne les franchir. Non, le ciel n’est pas pour les hommes comme lui. »  Page 219
  • « — C’est bien l’écriture de votre frère ?
    Il dévora des yeux les lettres tracées avec application, avec une expression où se mêlaient l’avidité, l’espoir et le désespoir. Il ferma les paupières un instant, les rouvrit, puis lut et relut la recette d’un antidiarrhéique comme s’il s’agissait des Evangiles. »  Page 241
  • « Le camp semblait tout droit sorti de L’Enfer de Dante, des silhouettes noires gesticulant devant la lueur des flammes, se bousculant dans la fumée et la confusion, des cris « Au meurtre ! Au meurtre ! » s’élevant de toutes parts. »  Page 286
  • « Rob était venu rapporter un livre prêté par Roger et proposer d’emmener Jem au cinéma avec Bobby le vendredi suivant. »  Page 317
  • « Le temps que Rob prenne congé (ainsi qu’un autre livre) en se confondant en remerciements et en leur rappelant qu’il passerait prendre Jem le vendredi suivant, elle était prête à hisser William Buccleigh hors du trou du curé par la peau du cou, à le conduire droit à Craigh na Dun elle-même et à le pousser à travers les pierres. »  Page 318
  • « Les lettres noires sur le papier devinrent soudain nettes et je lâchai un petit cri de surprise.
    — Ah, nous approchons du but !
    L’opticien, M. Lewis, m’observait par-dessus ses lunettes, le regard pétillant.
    — Essayez donc celles-ci.
    Il retira délicatement la paire de démonstration de mon nez et m’en tendit une autre. Je les chaussai et examinai la page du livre devant moi. »  Page 331
  • « Je m’éloignai pour regarder les tables près de l’entrée. Elles étaient chargées de livres et d’opuscules. J’en saisis un. Sur la couverture était écrit Encyclopædia Britannica et, dessous, Laudanum.
    La teinture d’opium ou opium liquide, également appelée teinture thébaïque, se prépare comme suit : prenez deux onces d’opium préparé, une drachme de cannelle et de clous de girofle, une livre de vin d’Espagne, infusez pendant une semaine à l’abri de la chaleur, filtrez au papier.
    L’opium est actuellement très prisé et un électuaire des plus précieux. En application externe, c’est un émollient, un décontractant, un discutient. Il favorise la suppuration. Laissé longtemps sur la peau, il est dépilatoire et provoque toujours un prurit ; il peut exulcérer et soulever de petites ampoules s’il est appliqué sur des parties sensibles. Toujours en application externe, il peut soulager la douleur et même induire le sommeil. Il ne doit en aucun cas être appliqué sur la tête, surtout sur les sutures du crâne, car il pourrait alors avoir des effets très néfastes, voire mortels. Ingéré, l’opium soigne la mélancolie, soulage la douleur, induit le sommeil et est sudorifique.Pour une dose modérée, on recommande moins d’un grain… Je me tournai vers Jamie, qui lisait, intrigué, les caractères installés dans la forme de la presse.
    — Tu sais ce que signifie « discutient » ?
    — Oui. Cela veut dire « qui dissout ». Pourquoi ?
    — Ah. Ça explique sans doute pourquoi il est préférable de ne pas appliquer du laudanum sur les sutures du crâne.
    Il me lança un regard perplexe.
    — Pourquoi ferait-on une chose pareille ?
    — Je n’en ai pas la moindre idée.
    Fascinée, je repris mon examen. Un autre opuscule intitulé La Matrice contenait d’excellentes gravures du pelvis disséqué d’une femme. Ses organes internes étaient montrés sous différents angles et présentaient également les différentes phases de développement d’un fœtus. Si c’était là l’œuvre de M. Bell, il était à la fois un merveilleux artisan et un fin observateur.
    — Tu n’aurais pas un penny ? J’aimerais acheter celui-ci.
    Jamie fouilla dans son sporran et déposa une pièce sur le comptoir. Il lança un regard vers l’opuscule dans mes mains et recula instinctivement. »  Pages 337 et 338
  • « — Je voudrais qu’il emporte ma presse.
    — Quoi ? Tu confierais ta précieuse chérie à un quasi-inconnu ?
    Il me jeta un regard noir mais acheva de mastiquer son morceau de pain beurré avant de me répondre :
    — Je suis sûr qu’il en prendra le plus grand soin. Après tout, il ne va pas imprimer mille exemplaires de Clarisse Harlowe à bord du navire.
    J’étais très amusée. »  Page 339
  • « — Ah, fit-il.
    Il aperçut un bout de l’opuscule qui dépassait de mon réticule.
    — Je vois que vous êtes passés à l’imprimerie.
    Je sortis le petit livre du sac. J’espérais que Jamie n’avait pas l’intention d’écraser Andy Bell comme un insecte pour avoir pris des libertés avec sa presse. Je venais juste de prendre conscience de sa relation avec « Bonnie » et j’ignorais jusqu’où allait sa possessivité outragée.
    — C’est un ouvrage remarquable, déclarai-je à M. Bell. Dites-moi, combien de spécimens avez-vous utilisés ?
    Il parut surpris mais répondit volontiers et nous nous lançâmes dans une conversation fort intéressante, quoique plutôt macabre, sur les difficultés de la dissection par temps chaud et la différence entre la préservation dans une solution saline ou un bain d’alcool. Nos voisins de table terminèrent leur repas en hâte et se levèrent avec une mine horrifiée. Jamie, lui, était confortablement enfoncé dans sa chaise, l’air affable mais ne quittant pas Andy Bell de son œil implacable.
    L’imprimeur ne semblait pas gêné outre mesure par ce regard de Gorgone et me raconta la réaction qu’avait provoquée sa publication de l’édition reliée de l’Encyclopædia. Le roi était tombé sur les planches du chapitre « Matrice » et avait ordonné que ces pages soient arrachées – ce crétin de Teuton inculte ! »  Page 341
  • « Nouant un chiffon imbibé de térébenthine autour de ma tête et le remontant juste sous mon nez, je citai :
    — Et vit le crâne sous la peau, et des créatures sans seins sous terre se penchèrent en arrière avec un sourire sans lèvres.
    Andy Bell me lança un regard de biais.
    — Je n’aurais su le dire mieux. C’est de vous ?
    — Non, d’un certain Eliot. »  Page 345
  • « J’avais eu l’intention d’attendre que Jamie ait sifflé une pinte ou deux de whisky avant d’aborder le sujet mais le moment semblait opportun. Je me lançai :
    — Pendant que nous œuvrions, je lui ai décrit un peu mon travail. Je lui ai parlé de mes opérations, de cas pathologiques intéressants et de diverses broutilles médicales, tu vois ce que je veux dire.
    J’entendis Ian murmurer « Qui se ressemble s’assemble » mais je ne relevai pas.
    — Oui, et alors ?
    Jamie paraissait sur ses gardes. Il flairait anguille sous roche.
    Je pris une grande inspiration.
    — Eh bien… pour résumer, il a suggéré que j’écrive un livre. Un manuel médical.
    Jamie se contenta de hocher la tête, m’encourageant à continuer.
    — Ce serait un manuel pour monsieur Tout-le-monde, pas un livre pour les médecins. Avec des principes d’hygiène et de nutrition, des conseils pour les maladies les plus communes, des recettes de remèdes simples, des instructions pour soigner les plaies et les dents gâtées, ce genre de choses.
    Il continuait de hocher la tête. Il engloutit le dernier scone puis déclara :
    — En effet, ce serait un livre très utile et tu es la personne tout indiquée pour l’écrire. A-t-il « suggéré » combien cela coûterait de l’imprimer et de le relier ?
    — Ah. Le livre ne devra pas dépasser cent cinquante pages. Il en tirera trois cents exemplaires, reliés en bougran, et les distribuera dans son échoppe. Tout ça en échange des douze ans de loyer qu’il te doit pour ta presse. »  Pages 348 et 349
  • « — Vous n’aviez jamais parlé d’écrire un livre, ma tante, déclara Ian intrigué.
    — Je n’y avais encore jamais réfléchi, répliquai-je, sur la défensive. En outre, cela aurait été très difficile et coûteux tant que nous vivions à Fraser’s Ridge. »  Page 349
  • « — Tu en as vraiment envie, Sassenach ?
    J’acquiesçai vigoureusement et il reposa son verre avec un soupir.
    — D’accord, dit-il, résigné. Mais j’exige aussi une édition spéciale reliée en cuir et dorée sur tranche. Et pas moins de cinq cents exemplaires. Après tout, tu voudras en emporter avec toi en Amérique, non ? »  Page 350
  • « Je me sentais étrangement à mon aise en sa présence mais je ne pouvais y passer la journée. J’avais un livre à écrire. »  Page 353
  • « Et le lieu qu’il habitait ne le connaîtra plus. Ce verset du Livre de Job me revint en mémoire tandis que les hommes prenaient enfin une décision et commençaient à soulever le cercueil hors de ses roues. »  Page 361
  • « — Tu veux entrer dans les ordres ? demanda Claire. Vraiment ?
    — Oui. Cela fait longtemps que je sais que j’ai la vocation mais… c’est… compliqué.
    — Tu m’en diras tant ! s’exclama Jamie. En as-tu parlé à quelqu’un ? Au prêtre ? A ta mère ?
    — A tous les deux.
    — Et qu’ont-ils dit ? s’enquit Claire.
    Elle paraissait fascinée et, adossée au rocher, ne quittait pas la jeune femme des yeux.
    — Ma mère a dit que j’avais perdu la raison à force de lire des livres et que c’était de ta faute, parce que tu m’en avais donné le goût. Elle veut que j’épouse le vieux Geordie McCann mais je préférerais me jeter dans un puits. »  Page 405
  • « — C’est peut-être vrai, j’ai pu influencer les petites avec mes livres. Je leur faisais la lecture parfois le soir. Elles s’asseyaient sur le banc avec moi, une de chaque côté, leur tête contre mon épaule, et je…Il s’interrompit pour me jeter un coup d’œil. Il craignait de me faire de la peine à l’idée qu’il ait pu vivre un moment heureux dans la maison de Laoghaire. Je souris et lui pris le bras.
    — Je suis sûre qu’elles adoraient ça. Mais je doute que tu aies lu à Joan quelque chose qui lui ait donné envie d’entrer dans les ordres.
    Il fit une moue dubitative.
    — Je leur ai lu la Vie des saints. Ah, et aussi Le Livre des martyrs de John Foxe. Sauf que celui-ci traite en grande partie de protestants et que Laoghaire affirmait qu’un protestant ne pouvait être un martyr puisque tous les protestants étaient des hérétiques. Je lui ai répondu qu’on pouvait être martyr et protestant et que… »  Page 409
  • « — Il n’existe pas de terme pour décrire ce qu’elle est. Mais elle a la connaissance des événements à venir. Ecoute-la…
    Ces mots les calmèrent tous et ils devinrent attentifs. Je me raclai la gorge, extrêmement embarrassée par mon rôle de sibylle mais ne pouvant plus reculer. Pour la première fois, je ressentis une affinité avec les prophètes malgré eux de l’Ancien Testament. Je crus comprendre ce qu’avait ressenti Jérémie lorsqu’il avait reçu l’ordre d’annoncer la destruction de Jérusalem. J’espérais seulement que ma prophétie serait mieux accueillie. Il me semblait me souvenir que les habitants l’avaient jeté dans un puits. »  Page 417
  • « Il eut une pensée compatissante pour Claire. Après l’incident dans le poulailler avec Jenny, elle s’était retranchée dans le bureau de Ian. (Il l’avait invitée à s’en servir, ce qui devait agacer Jenny plus que tout.) Elle y passait ses journées à écrire, rédigeant le livre qu’Andy Bell lui avait mis en tête. »  Page 426
  • « — Oui, répondit Roger. Il veut rentrer chez lui de tout son cœur. Comme il a deviné que je savais comment m’y prendre, il voulait me parler. Mais seul un fou aurait frappé à la porte d’un inconnu pour lui poser ce genre de questions, surtout un inconnu que tu as bien failli tuer et d’autant plus un inconnu capable de te foudroyer sur place ou de te transformer en corbeau. Il a donc quitté son travail et nous a épiés. Il voulait peut-être vérifier que nous ne jetions pas des os humains dans la poubelle, ce genre de choses. Un jour, il est tombé sur Jem près du Broch et lui a dit qu’il était le Nuckelavee, en partie pour lui faire peur mais aussi parce que, si Jem m’en parlait, je monterais peut-être là-haut pour faire quelque chose de magique. Auquel cas…Elle acheva à sa place :
    — Auquel cas, il aurait su que tu étais dangereux mais aussi que tu avais le pouvoir de le renvoyer chez lui, comme le Magicien d’Oz.Il hocha la tête.
    — Pourtant, il ne ressemble pas du tout à la petite Dorothée… »  Page 455
  • « — Cameron… il a lu le cahier lui aussi. C’était par accident. Il a fait semblant de croire que c’était un roman, un texte que j’avais écrit comme ça, pour rire. Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? »  Page 468
  • « Me sentant un peu comme Alice dégringolant dans le terrier du Lapin blanc (j’étais encore légèrement abrutie par le manque de sommeil et le long voyage), je demandai le chemin jusqu’à Chestnut Street. »  Page 502
  • « Ce matin, alors que je cherchais un café à Saint-Germain-des-Prés, j’ai eu la chance de tomber sur M. Lyle, que j’avais rencontré à Edimbourg. Il m’a salué avec effusion, s’est enquis de ma santé puis, après avoir discuté de tout et de rien, m’a invité à le rejoindre à la réunion d’un cercle dont les membres incluent Voltaire, Diderot et d’autres dont les opinions sont écoutées dans les milieux que je souhaite infiltrer.
    Je me suis donc rendu à quatorze heures à l’adresse indiquée et me suis trouvé dans une demeure grandiose qui n’était autre que la résidence parisienne de M. Beaumarchais. »  Page 520
  • « La joute oratoire avait pour thème : « La plume est-elle plus puissante que l’épée ? » M. Lyle et ses amis défendaient cette proposition, M. Beaumarchais et sa clique arguant du contraire. Le débat fut animé, avec de nombreuses allusions aux œuvres de Rousseau et de Montaigne (non sans quelques attaques personnelles contre le premier du fait de ses opinions amorales concernant le mariage). Finalement, ce fut M. Lyle qui l’emporta. J’envisageai de montrer ma main droite à l’assistance afin de soutenir les arguments de la contre-proposition (un échantillon de ma calligraphie aurait sans doute achevé de les convaincre) mais je m’en abstins, n’étant présent qu’en tant qu’observateur.
    Je trouvai l’occasion plus tard d’aborder M. Beaumarchais et, en guise de plaisanterie, lui fis cette observation. Il fut très impressionné par mon doigt manquant et quand, à sa demande, je lui racontai comment cela m’était arrivé (ou ce que je choisis de lui raconter), il parut aux anges. »  Page 521
  • « Je suis fort satisfait du résultat de cette première incursion et rassuré en me disant que, si l’âge ou une blessure m’empêchent de gagner ma vie par l’épée, la charrue ou la presse à imprimerie, je pourrai toujours devenir un plumitif de romans d’aventures. »  Page 523
  • « Mes chandelles volées sont presque consumées. Mes yeux et ma main sont tellement épuisés que j’ai autant de mal à former mes mots qu’à les déchiffrer. Je ne peux qu’espérer que tu parviendras à lire la dernière partie de cette épître. »  Page 524
  • « Elle saisit le petit serpent, puisant un peu de confort dans sa sinuosité, sa surface lisse. Elle lança un coup d’œil vers le coffret en envisageant de se réfugier dans la compagnie de ses parents, mais déplier des lettres que Roger ne lirait peut-être jamais avec elle… Elle reposa le serpent et fixa d’un regard absent les rangées de livres sur les étagères.
    Près des ouvrages sur la révolution américaine commandés par Roger se trouvaient les livres de son père, ceux qu’elle avait rapportés de son ancien bureau. Sur leur tranche était écrit Franklin W. Randall. Elle en prit un et s’assit, le serrant sur son cœur. »  Page 529
  • « Au moins, l’imprimerie était calme. Deux personnes seulement étaient entrées et seule une d’entre elles lui avait adressé la parole, pour lui demander le chemin de Slip Alley. Elle massa sa nuque raide et ferma les yeux. Marsali ne tarderait plus. Elle pourrait ensuite aller s’allonger avec un linge humide sur le visage et…La sonnette au-dessus de la porte tinta et elle se redressa, un sourire machinal aux lèvres. Quand elle vit le visiteur, il s’effaça aussitôt.
    — Sors !
    Elle descendit de son tabouret en évaluant la distance jusqu’à la porte du logement.
    — Sors tout de suite !
    Si elle parvenait à s’enfuir par la cour…
    — Ne bouge pas, ordonna Arch Bug.
    Sa voix grinçait comme du métal rouillé.
    — Je sais ce que tu veux, répondit-elle en reculant d’un pas. Je comprends ton chagrin, ta colère, mais ce que tu comptes faire est mal, le Seigneur ne veut…
    Il la dévisagea avec une étrange douceur.
    — Tais-toi donc, ma fille. Nous allons rester tranquillement ici et l’attendre.
    — L’attendre ?
    — Oui, lui.
    Il bondit soudain et lui agrippa le bras. Elle hurla et se débattit mais ne parvint pas à lui faire lâcher prise. Il souleva le rabat et la traîna de l’autre côté, la projetant contre une table en faisant tomber des piles de livres. »  Pages 585 et 586
  • « Il avait tourné la tête et tendait l’oreille, sa main sur le manche de sa hache. Il sourit soudain. On entendait un bruit de pas de course.
    — Ian ! N’entre pas !
    Naturellement, il entra. Elle saisit un livre et le lança à la tête du vieillard qui l’esquiva facilement et lui tordit le poignet, sa hache à la main. »  Page 586
2,5 étoiles, C, R

Chroniques des vampires, tome 03 : La reine des damnés

Chroniques des vampires, tome 03 : La reine des damnés d’Anne Rice

Éditions Fleuve (Noir – Thriller fantastique), publié en 2004, 574 pages

Troisième tome de la série Chroniques des vampires d’Anne Rice paru initialement en 1988 sous le titre anglais « Queen of the Damned ».

Lestat, vampire impétueux et rebelle, poursuit sa quête : découvrir l’origine des immortels. Comme il n’a pas de réponse et qu’aucun vampire ne veut lui répondre franchement. Il va provoquer les choses. Pour ce faire, il va enfreindre les règles qui gouvernent le monde des noctambules. Il va dévoiler à l’humanité sa condition de mort vivant en publiant des livres et en devenant chanteur rock. Dans ses chansons, il dévoile aux humains les secrets liés à l’existence des vampires. Les mortels lui font un triomphe, sans concevoir qu’il leur dit la stricte vérité. Ses activités finiront par irriter les membres de la communauté vampirique et il s’attirera les foudres de ses semblables. Ses actions auront même pour effet de réveiller Enkil et Akasha, les premiers vampires. Malheureusement, à son réveil Akasha échafaudera un projet très ambitieux mais surtout très sanglant.

Un roman intéressant mais qui manque de concision pour être efficace. Heureusement, l’intrigue de ce troisième opus est somme toute bien menée. Elle porte surtout sur la vie et les découvertes de Lestat ainsi que sur l’apprentissage de la légende des deux jumelles. Lestat est toujours aussi crédible, il est provocateur à souhait et l’on ressent son désarroi et sa sensibilité. C’est aussi avec plaisir que le lecteur retrouve d’autres personnages comme Louis et Akasha et en découvre de nouveaux comme Jesse et Maharet. Malheureusement, les nombreuses digressions et le style baroque de l’auteur alourdissent le texte et rendent la lecture laborieuse. De plus, les différentes histoires des nombreux personnages font perdre le fil de l’intrigue. Le texte manque aussi cruellement d’émotion. Les deux premiers tomes de cette série sont beaucoup plus passionnants que celui-ci. Une lecture empreinte de redondance.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 20 septembre 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Trop de choses inexplicables nous environnent – atrocités, menaces, mystères qui nous attirent, puis inévitablement nous laissent désenchantés. On se réfugie dans la routine et le prévisible. Le prince charmant ne viendra pas, tout le monde le sait, et peut-être la Belle au bois dormant est-elle morte. »  Page 13
  • « Aujourd’hui, les albums ont disparu des magasins et jamais plus je n’écouterai ces chansons. Il reste mon livre, ainsi qu’Entretien avec un Vampire – prudemment travestis en fiction, ce qui est peut-être mieux. »  Page 13
  • « Au cœur de ma solitude, je rêve maintenant de rencontrer une jeune et douce créature dans une chambre éclairée par la lune – une de ces tendres adolescentes qui aurait lu mon livre et écouté mes disques, une de ces belles filles romantiques qui, pendant ma courte et funeste période de gloire, m’écrivaient des missives enflammées sur du papier à lettres parfumé, parlant de poésie et du pouvoir de l’illusion, et de leur désir que je sois vraiment vampire ; je rêve de m’introduire dans sa chambre obscure, où peut-être mon livre repose sur sa table de chevet avec un joli signet de velours pour marquer la page, de toucher son épaule et de sourire quand nos yeux se rencontreront. « Lestat ! J’ai toujours cru en toi. J’ai toujours su que tu viendrais ! » »  Pages 13 et 14
  • « Si vous avez lu mon autobiographie, vous vous demandez certainement de quoi je parle. Quel est ce désastre auquel je fais allusion ?
    Bon, d’accord, reprenons ! Comme je le disais, j’ai écrit le livre et enregistré l’album parce que je désirais être reconnu, être vu tel que je suis, même si ce n’est qu’en termes symboliques. »  Page 15
  • « Nous allons donc nous évader des frontières étroites et lyriques de la première personne du singulier ; nous sauterons, comme des milliers d’écrivains mortels l’ont fait, dans les pensées et l’âme de nombreux personnages. »  Page 17
  • « Pour paraphraser David Copperfield, je ne sais pas si je suis le héros ou la victime de ce conte. »  Page 17
  • « Hélas, ma destinée de Casanova des vampires n’est pas le point essentiel. A plus tard le récit de mes bonnes fortunes. Je tiens à ce que vous sachiez ce qui nous est vraiment arrivé, même si vous ne deviez pas le croire. »  Page 17
  • « Fils des Ténèbres,
    Prenez connaissance de ce qui suit :
    Le Livre I – Entretien avec un Vampire, publié en 1976, relate des faits réels. N’importe qui d’entre nous aurait pu écrire ce récit sur la façon dont nous acquérons nos pouvoirs, sur la détresse et la quête qui sont notre lot. »  Page 21
  • « Louis n’a pas encore renoncé à trouver les voies du salut, bien qu’Armand lui-même, le plus ancien immortel qu’il lui ait été donné de rencontrer, n’ait pu lui fournir aucun renseignement concernant les raisons de notre présence sur cette terre ou le secret de nos origines. Pas très étonnant, hein, les amis ? Après tout, personne n’a jamais rédigé de catéchisme à l’usage des vampires. 
    Ou plutôt, personne ne l’avait fait jusqu’à la publication du :
    Livre II, Lestat le Vampire, sorti cette semaine, avec en sous-titre : « sa jeunesse et ses aventures ». Vous n’y croyez pas ? Allez vérifier chez votre libraire mortel le plus proche. »  Pages 21 et 22
  • « Que nous apprennent ses chansons ? C’est écrit noir sur blanc dans son livre. Outre un catéchisme, il nous a donné une bible. »  Page 22
  • « Un confident bien peu digne de confiance que le vampire Lestat. Dans quel but, tout ce battage – ce livre, cet album, ces clips, ce concert ? »  Page 23
  • « Presque aussitôt, il le vit qui entrait dans un salon vide. Le jeune homme venait d’émerger de l’escalier menant à la cave où il avait dormi toute la journée au fond d’un caveau creusé dans le mur. Il n’avait pas conscience d’être épié. Il traversa à longues enjambées souples la pièce poussiéreuse et s’arrêta devant la fenêtre, contemplant à travers la vitre sale le flot des voitures. La même vieille maison de la rue Divisadero. En fait, peu de changements chez cet être racé et sensuel dont l’histoire dans Entretien avec un Vampire avait suscité quelque émoi. »  Page 30
  • « C’était si bon de se retrouver dans ce décor familier. Les canapés en cuir souple étaient disposés comme à l’ordinaire sur l’épaisse moquette bordeaux. La cheminée était garnie de bûches. Les livres alignés le long des murs. »  Page 36
  • « Elle l’observa qui tripotait maladroitement un livre. Ses mains étaient ses ennemies désormais, répétait-il. A quatre-vingt-onze ans, il avait du mal à tenir un crayon ou tourner une page. »  Page 49
  • « Tous les gens qu’il avait connus étaient morts. Il avait survécu à ses confrères. A ses frères et sœurs. Et même à deux de ses enfants. Plus tragique encore, il avait survécu aux jumelles, puisque plus personne ne lisait son livre. Plus personne ne se souciait de la « légende des jumelles ». »  Page 49
  • « Elle prit le carnet d’adresses et le feuilleta lentement. Tous ces gens avaient disparu depuis longtemps. Les hommes qui avaient travaillé avec son père au cours de ses nombreuses expéditions, le directeur de collection et les photographes qui avaient collaboré à la publication de son ouvrage. »  Page 50
  • « Mais alors qu’elle quittait la pièce, il la rappela d’un de ces gémissements subits qui l’effrayaient tant. Du vestibule illuminé, elle le vit qui désignait du doigt les rayonnages sur le mur du fond. 
    — Apporte-le-moi, dit-il en s’efforçant de s’asseoir.
    — Le livre, papa ? 
    — Les jumelles, les peintures… 
    Elle descendit le vieux bouquin, et le lui posa sur les genoux. »  Pages 50 et 51
  • « Avant de se plonger dans sa lecture, il saisit le crayon, prêt à annoter l’ouvrage comme à son habitude, mais il le laissa tomber, et elle le rattrapa et le plaça sur la table. »  Page 51
  • « Très doucement, elle ouvrit le livre pour lui et s’arrêta sur la première double page ornée de planches en couleurs. 
    Elle connaissait ces peintures par cœur. Elle se rappelait, petite fille, avoir gravi avec son père les pentes du mont Carmel jusqu’à la grotte où il l’avait guidée dans l’obscurité sèche et poussiéreuse, balayant les murs de sa lanterne pour lui montrer les figures taillées dans le rocher. 
    « Là, les deux personnages, tu les vois, ces femmes rousses ? » »  Page 51
  • « Ces dernières années, il n’avait donné que de rares conférences. Il ne parvenait plus à intéresser les étudiants à cette énigme, même en leur montrant le papyrus, le vase, les tablettes. »  Page 54
  • « Elle l’embrassa et le laissa à son livre. »  Page 54
  • « Il mourut pendant la nuit. Quand sa fille entra dans la chambre, son corps était déjà froid. L’infirmière attendait ses directives. Il avait le regard vitreux et à demi voilé des morts. Son crayon était posé sur le dessus-de-lit et sa main droite crispée sur un morceau de papier chiffonné – la page de garde de son livre. »  Page 55
  • « — N’empêche qu’ils ont toutes ces règles, avait ajouté le Tueur, et je vais te dire quelque chose, Bébé Jenks, ils racontent partout qu’ils vont faire la peau au vampire Lestat la nuit de son concert, mais tu sais quoi : ils lisent son livre comme si c’était la Bible. Ils utilisent le même charabia, ils parlent du Don Obscur, de la Transfiguration Obscure, c’est le truc le plus stupide que j’aie jamais vu, ils vont brûler ce type sur un bûcher et ensuite se servir de son bouquin comme si c’était Emily Post ou Miss Bonnes Manières. »  Page 63
  • « Bébé Jenks ne comprenait pas tout dans cette affaire. Elle ignorait qui étaient Emily Post et Miss Bonnes Manières. »  Page 63
  • « Elle avait essayé de lire son livre – toute l’histoire des macchabs depuis la nuit des temps –, mais il y avait trop de mots compliqués et boum, chaque fois, elle piquait du nez. 
    Le Tueur et Davis lui disaient qu’il lui suffisait, de s’y mettre, et elle s’apercevait qu’elle pouvait le lire à toute allure. Ils avaient toujours sur eux un exemplaire du livre de Lestat, et du premier aussi, celui avec le titre dont elle ne parvenait jamais à se souvenir, un truc du genre Le Vampire m’a dit… ou Tout en causant avec le vampire ou Mon rencard avec le vampire. De temps à autre, Davis en lisait des passages à haute voix, mais Bébé Jenks n’y entravait pas grand-chose. C’était super rasoir ! Le type mort, Louis, ou un nom comme ça, avait été transformé en macchab à La Nouvelle-Orléans, et le bouquin était plein de grandes phrases sur les feuilles de bananier, les rampes en fer forgé et la mousse d’Espagne. »  Pages 63 et 64
  • « Cette histoire de bouquins mise à part, Bébé Jenks adorait la musique du vampire Lestat, elle ne se lassait pas d’écouter ses chansons : surtout celle sur Ceux Qu’il Faut Garder – le Roi et la Reine d’Égypte – quoique, pour être franche, tout ça était du chinois pour elle jusqu’à ce que le Tueur lui explique. »  Page 64
  • « Il y avait une foule tout autour, des gens vêtus de longues tuniques, à la façon des personnages dans la Bible. »  Page 68
  • « Il n’avait pas un sou en poche, seulement le vieux chèque tout chiffonné de ses droits d’auteur sur le livre Entretien avec un Vampire, « écrit » sous un pseudonyme, il y avait plus de douze ans. »  Page 94
  • « Lestat avait une bonne formule dans son autobiographie pour décrire les types de son espèce : « L’un de ces mortels assommants qui ont vu des esprits…» C’est moi tout craché !
    Où avait-il fourré ce bouquin, Lestat, le Vampire ? Ah oui, on le lui avait volé cet après-midi sur le banc dans le parc, pendant qu’il dormait. Bah, qu’ils le gardent. Lui-même l’avait fauché, et il l’avait déjà lu trois fois. »  Page 94
  • « Il s’était replongé dans l’autobiographie de Lestat, tout en jetant un coup d’œil de temps à autre sur les clips qui défilaient sur l’écran de la télé en noir et blanc qu’on vous fourguait dans ce genre de piaule. »  Page 96
  • « Mais il connaissait bien Armand, pour ça oui, il avait observé chaque centimètre de son corps et de son visage d’éphèbe. Ah, quel plaisir de découvrir que Lestat parlait de lui dans son bouquin. »  Page 96
  • « Médusé, Daniel avait regardé ce clip où Armand était dépeint comme le grand maître des vampires, officiant sous les cimetières de Paris et présidant aux cérémonies démoniaques jusqu’à ce que Lestat, l’iconoclaste du XVIIIe siècle, eût bousculé les Rites Anciens.
    Armand avait dû détester ce déballage, sa vie privée étalée en une succession d’images indécentes, tellement plus frustes que le portrait relativement circonspect du livre. »  Page 96
  • « Et tout ce ramdam à l’adresse des foules – comme la publication en édition de poche du rapport d’un anthropologue, initié aux pratiques les plus occultes, qui vend les secrets de la tribu pour être cité sur la liste des bestsellers.
    Laissons donc les dieux démoniaques guerroyer entre eux. Ce mortel est grimpé au sommet de la montagne où ils croisent le fer. Et il a été renvoyé.
    Mais Daniel, assis dans son lit, le livre sur ses genoux, avait oublié ce conseil de prudence aussitôt ses yeux fermés. »  Pages 96 et 97
  • « Il se raidit, traversa au feu rouge avec le flot des passants et s’arrêta devant la devanture de la librairie où se trouvait exposé Lestat le Vampire.
    Armand l’avait sûrement lu, de cette façon mystérieuse et inquiétante qu’il avait de dévorer les livres, tournant les pages à toute allure jusqu’à ce que le bouquin soit terminé et qu’il le jette au loin. »  Pages 101 et 102
  • « — Tu mens, ordure. Avoue que tu voulais que je revienne. Tu me harcèleras jusqu’à la fin de mes jours, hein, et ensuite tu me regarderas mourir, et tu trouveras ça intéressant, pas vrai ? Louis avait raison. Tu observes l’agonie de tes esclaves mortels, ils ne comptent pas pour toi. Tu observeras mon visage changer de couleur quand je rendrai mon dernier soupir.
    — Ce sont les phrases de Louis, répondait patiemment Armand. Je t’en prie, ne me récite pas ce livre. Je préférerais mourir moi-même que de te voir mourir, Daniel. »  Page 104
  • « Fiévreux, parfois pris de délire, il avait été incapable de parcourir plus de cent cinquante kilomètres par jour. Dans les motels bon marché où il s’arrêtait au bord de la route, se forçant à avaler un peu de nourriture, il avait repiqué une à une les bandes de l’interview et en avait envoyé les copies à un éditeur new-yorkais, si bien que le livre était en cours de fabrication avant même qu’il ne débarque devant la grille de la maison de Lestat.
    Mais cette publication n’avait qu’une importance secondaire – un simple épisode rattaché aux valeurs d’un monde désormais lointain et estompé. »  105
  • « Il n’avait sur lui qu’une petite lampe de poche. Mais la lune brillait haut dans le ciel et versait sa blanche clarté entre les branches du chêne. Il avait vu distinctement les rangées de livres empilés qui dissimulaient entièrement les murs de chacune des pièces. Jamais un humain n’aurait pu ni voulu procéder à un rangement aussi maniaque et méthodique. »  Page 105
  • « Il parlait posément, sans colère.
    — Va-t’en et emporte tes cassettes. Elles sont à côté de toi. Je suis au courant pour ton livre. Personne n’en croira un mot. Maintenant, va-t’en et débarrasse-moi de ça. »  Page 108
  • « — Vois toutes les inventions foudroyantes qui deviennent inutiles et tombent dans l’oubli en quelques décennies – le bateau à vapeur, le chemin de fer, par exemple ; et néanmoins tu te rends compte de ce qu’elles signifiaient après six mille ans à s’échiner sur les rames d’une galère et à dos de cheval ? Et maintenant les filles dans les dancings achètent des produits chimiques pour détruire la semence de leurs amants, et elles vivent jusqu’à soixante-quinze ans dans des pièces pleines de gadgets qui refroidissent l’air et dévorent la poussière. Pourtant, malgré tous les films en costumes d’époque et les livres d’histoire à grand tirage qu’on nous vend dans les drugstores, plus personne ne se souvient de rien avec précision ; chaque problème social est étudié en fonction de « normes » qui en fait n’ont jamais existé, les gens s’imaginent « privés » d’un luxe, d’une paix et d’une tranquillité qui en réalité n’ont jamais été l’apanage d’aucune civilisation. »  Pages 113 et 114
  • « Ils suivaient des cours du soir de littérature, philosophie, histoire de l’art et sciences politiques. Ils étudiaient la biologie, achetaient des microscopes, accumulaient les préparations sur lamelle. Ils potassaient des bouquins d’astronomie et montaient des télescopes géants sur les toits des immeubles où ils élisaient successivement domicile pour quelques jours, un mois au maximum. »  Page 119
  • « On pouvait acheter n’importe quoi dans l’île de Nuit – des diamants, un Coca-Cola, des livres, un piano, des perroquets, des vêtements haute couture, des poupées de porcelaine. »  Page 125
  • « Des tableaux de la Renaissance et des tapis persans décoraient les appartements de Daniel. Les artistes les plus célèbres de l’école vénitienne veillaient sur Armand dans son cabinet de travail moquetté de blanc et truffé d’ordinateurs, d’interphones et d’écrans de contrôle. Livres, revues et journaux leur parvenaient du monde entier. »  Page 125
  • « Armand le redressa doucement et le serra contre lui. La voiture avançait en tanguant délicieusement. C’était si bon de pouvoir enfin se reposer dans les bras d’Armand. Mais il avait tant de choses à lui raconter, à propos du rêve, du livre. »  Page 131
  • « Tous les objets étaient faits de matière synthétique, durs et polis comme les os d’une créature préhistorique. Le cercle se refermait-il ? La technologie avait recréé la chambre de Jonas dans le ventre de la baleine.

    Et le ronronnement des moteurs faisait comme un immense silence, le souffle de la baleine quand elle fend l’océan.

    Armand était assis à une petite table, près du hublot, la paupière en plastique blanc tirée sur l’œil de la baleine. »  Page 134
  • « De la tête à la pointe de ses chaussures vernies, il était aussi impeccable qu’un cadavre préparé pour la mise en bière. Un spectacle sinistre. Quelqu’un allait se mettre à lire le psaume XXIII.  Par pitié, qu’il troque cet accoutrement contre ses habits blancs.
    — Tu vas mourir, annonça doucement Armand.
    — « Dans la vallée de l’ombre, je ne crains pas la mort car je suis avec toi », et caetera, murmura Daniel. »  Page 134
  • « Ce n’était pas seulement le ronronnement des moteurs, mais aussi le curieux mouvement de l’avion, comme si l’appareil suivait dans les airs un chemin accidenté, cahotant sur des bosses, franchissant des écueils, montant et descendant, telle la baleine filant son chemin de baleine, comme chantait Beowulf. »  Page 135
  • « — Nous sommes une aberration de la nature, tu sais ça, continua Armand. Pas besoin de lire le bouquin de Lestat pour le comprendre. N’importe lequel d’entre nous aurait pu te dire que ce fut une abomination, une fusion démoniaque…
    — Alors c’est vrai ce qu’a écrit Lestat.
    Un démon prenant possession des souverains égyptiens. Un esprit, en tout cas. Ils l’appelaient démon dans ce temps-là.
    — Peu importe que ce soit vrai ou non. Le commencement n’a plus d’intérêt. Ce qui compte, c’est que la fin est peut-être toute proche. »  Page 136
  • « Armand revint vers lui et lui prit le bras. L’odeur de la terre fraîchement retournée montait des parterres. Ah, comme j’aimerais mourir ici !
    — Oui, dit Armand. Et c’est ici que tu mourras. Ce que je vais faire, je ne l’ai jamais fait auparavant. Je n’ai cessé de te le répéter, mais tu ne voulais pas me croire. Pourtant, Lestat l’a écrit dans son livre. Je ne l’ai jamais fait. Tu me crois ? »  Page 140
  • « Il aimait les bibliothèques où il trouvait des reproductions photographiques de monuments anciens dans de grands livres aux couvertures patinées et odorantes. Il prenait lui-même des photos des cités modernes qu’il traversait et parfois des images du passé se juxtaposaient à celles imprimées sur le papier. »  Page 149
  • « Il appréciait tant l’intelligence des gens de cette époque. Leur savoir était immense. Qu’un chef d’État soit assassiné en Inde, et dans l’heure qui suivait, le monde entier pleurait sa disparition. Catastrophes, inventions, miracles médicaux venaient alourdir la somme de connaissances du commun des mortels. La réalité côtoyait la fiction. Des serveuses écrivaient la nuit des romans à succès. »  Page 154
  • « Ah, comme il aurait aimé être humain. Mais qu’était-il donc ? Et les autres, à quoi ressemblaient-ils ? – ceux dont il faisait taire les voix. Ils n’étaient pas du Premier Sang, de ça il était sûr. Ceux du Premier Sang ne pouvaient pas communiquer entre eux par la pensée. Mais que diable signifiait ce terme ? Il n’arrivait pas à se le rappeler ! Il fut pris de panique. « Ne pense pas à ces choses. » Il écrivait des poèmes dans un cahier – des poèmes qu’on disait modernes et dépouillés, mais dont le style, il le savait, lui était depuis toujours familier. »  Pages 154 et 155
  • « A Paris ; il était allé voir des films de vampires, et il se demandait quelle était la part de la vérité et celle de l’imagination. Certains détails lui semblaient familiers, mais l’ensemble était plutôt niais. Lestat le vampire s’était d’ailleurs inspiré, pour sa tenue, de ces vieux films en noir et blanc. La plupart des « créatures de la nuit » portaient le même costume : cape noire, chemise blanche empesée, habit queue-de-pie.
    Idiotie que tout ça, mais combien rassurante. Après tout, c’étaient bien des buveurs de sang, des êtres qui parlaient courtoisement, aimaient la poésie et qui pourtant n’arrêtaient pas de tuer des mortels.
    Il acheta des bandes dessinées de vampires et y découpa de beaux princes buveurs de sang comme Lestat. Peut-être devrait-il adopter ce si joli costume. Ce serait une nouvelle source de réconfort, il aurait l’impression d’appartenir à une communauté, même si cette communauté n’était qu’imaginaire. »  Page 156
  • « Les mortels qu’il invitait dans son appartement trouvaient le décor génial ! Il leur servait du vin rouge sang dans des verres en cristal, leur récitait La ballade du vieux marin ou chantait des chansons dans des langues étranges qu’ils adoraient. Quelquefois il leur lisait ses poèmes. »  Page 158
  • « Je comprends la fascination que ce Lestat exerce sur toi. Même à Rio, on joue sa musique. J’ai déjà lu les livres que tu m’as envoyés. »  Page 172
  • « Maharet et elle, dans la bibliothèque, au coin du feu. Et les innombrables volumes de l’histoire de la famille qui la fascinaient, l’émerveillaient. La lignée de « la Grande Famille », comme disait Maharet, « le fil auquel nous nous accrochons dans le labyrinthe de la vie ». Avec quelle ferveur elle avait descendu les livres pour Jesse, sorti les vieux parchemins des coffrets où ils étaient enfermés. »  Page 175
  • « Elle aimait se promener dans la forêt, pousser jusqu’au bourg pour acheter des journaux ou des romans. »  Page 189
  • « Bien sûr, le plus formidable pour elle avait été de découvrir ses origines – l’histoire de toutes les branches de la Grande Famille retracée depuis des siècles dans d’innombrables volumes reliés en cuir. Avec émotion, elle avait feuilleté des centaines d’albums de photos, fouillé dans des malles pleines de portraits, de miniatures ovales, de toiles poussiéreuses. »  Page 189
  • « Mael lisait merveilleusement la poésie. Maharet jouait parfois du piano, très lentement, absorbée dans ses rêveries. »  Page 193
  • « Elle logeait dans une vieille maison de Chelsea, non loin de celle où avait vécu Oscar Wilde. James McNeill Whistler avait habité dans les parages, de même que Bram Stoker, l’auteur de Dracula. »  Page 199
  • « Mais ce furent les bibliothèques qui la subjuguèrent, la ramenant à cet été tragique où un lieu semblable et les trésors qu’il contenait lui avaient été interdits. Ici, d’innombrables volumes consignaient procès en sorcellerie, apparitions, manifestations de spiritisme, cas de possession, de télékinésie, de réincarnation et autres. »  Page 202
  • « Jesse avait lu les œuvres des grands investigateurs du surnaturel, des médiums et des aliénistes. Elle étudiait tout ce qui se rapportait aux sciences occultes. »  Page 209
  • « L’organisation proposait à Jesse une mission d’un genre tout nouveau. Il lui tendit un livre intitulé Entretien avec un Vampire en la priant de le lire.
    — Mais je l’ai déjà lu, rétorqua Jesse, surprise. Il y a deux ans, je crois. En quoi ce roman peut-il nous intéresser ?
    Jesse se souvenait avoir choisi au hasard un livre de poche dans un aéroport et l’avoir dévoré au cours d’un long vol transcontinental. L’histoire, censément racontée par un vampire à un jeune journaliste dans le San Francisco d’aujourd’hui, lui avait laissé une impression cauchemardesque. Elle n’était pas sûre de l’avoir aimé. De fait, elle avait jeté le bouquin à l’arrivée, plutôt que de le laisser sur une banquette, de crainte qu’un voyageur non prévenu ne l’ouvre.
    Les héros de ce récit – des immortels plutôt séduisants, ; à dire vrai – avaient formé une petite famille diabolique dans La Nouvelle-Orléans d’avant la guerre de Sécession, où pendant plus de cinquante ans ils avaient fait des lavages dans la population. Lestat, l’âme damnée de la bande, conduisait les opérations. Louis, son sous-fifre angoissé, narrait l’aventure. Claudia, leur délicieuse « fille » vampire, qui vieillissait d’année en année tout en conservant un corps d’enfant, était tragiquement dépeinte. Les remords stériles de Louis constituaient manifestement le thème central du livre, mais la haine de Claudia pour ces deux êtres qui l’avait faite vampire, et son anéantissement final, avaient autrement bouleversé Jesse.
    — Ce livre n’est pas une fiction, se contenta d’expliquer David. Cependant, nous ne savons pas exactement dans quel but il a été écrit. Et sa publication, même sous le couvert d’un roman, n’est pas sans nous alarmer.
    — Pas une fiction ? s’exclama Jesse. Je ne comprends pas.
    — Le nom de l’auteur est un pseudonyme, et les droits vont à un jeune homme vagabond qui élude toute rencontre avec nous. Il a cependant été journaliste, un peu comme le garçon qui conduit l’interview dans le roman. Mais là n’est pas le propos, pour le moment. Votre travail consisterait à vous rendre à La Nouvelle-Orléans pour vous documenter sur les événements qui se déroulent dans le roman avant la guerre de Sécession.
    — Une seconde. Vous êtes en train de me dire que les vampires existent ? Que ces personnages – Louis, Lestat et la petite Claudia – sont réels !
    — Exactement, répondit David. Sans compter Armand, le mentor du Théâtre des Vampires à Paris. Vous vous souvenez de ce personnage ?
    Elle ne se souvenait que trop bien d’Armand et du théâtre. Armand, le plus ancien des immortels dans le livre, possédait un visage et un corps d’adolescent. Quant au théâtre, c’était un lieu d’épouvante où l’on massacrait sur scène des êtres humains devant des spectateurs qui croyaient à une mise en scène grand-guignolesque.
    La répulsion qu’elle avait ressentie à la lecture du livre lui remontait à la mémoire. Les épisodes où apparaissait Claudia l’avaient surtout horrifiée. L’enfant était morte dans ce théâtre. Le phalanstère, sous les ordres d’Armand, l’avait éliminée.
    — David, si je comprends bien vos paroles, vous affirmez que ces créatures existent pour de bon ?
    — Absolument, répondit David. Nous les observons depuis la fondation de Talamasca. À dire vrai, c’est même la raison pour laquelle cette organisation a été créée, mais ceci est une autre histoire. Selon toute probabilité, aucun de ces personnages n’est imaginaire, et vous auriez pour tâche de rechercher des documents prouvant l’existence de chacun des membres de ce phalanstère – Claudia, Louis, Lestat. »  Pages 211 et 212
  • « Elle avait rarement, si ce n’est jamais, entendu prononcer le mot « dangereux » à Talamasca. Elle ne l’avait vu écrit que dans les dossiers sur les familles sorcières. »  Page 213
  • « Alors qu’elle descendait en compagnie de David l’escalier qui menait aux caves, elle retrouva subitement l’atmosphère de Sonoma. Même le long couloir avec ses rares ampoules lui rappelait ses expéditions dans les sous-sols de Maharet. Elle n’en était que plus fébrile.
    À la suite de David, elle traversa en silence une enfilade de salles. Elle aperçut des livres, un crâne sur une étagère, un monceau de ce qui lui parut être de vieux vêtements entassés sur le sol, des meubles, des tableaux, des malles, des coffres-forts et beaucoup de poussière. »  Page 213
  • « — L’ordre l’a achetée il y a plusieurs siècles. Notre émissaire à Venise l’a récupérée dans les ruines calcinées d’un palais sur le Grand Canal. Au fait, ces vampires sont continuellement mêlés à des histoires d’incendie. C’est l’une des armes dont ils disposent les uns contre les autres. Les brasiers se multiplient autour d’eux. Il y a plusieurs incendies dans Entretien avec un Vampire, si vous vous rappelez. Louis met le feu à une maison à La Nouvelle-Orléans quand il essaye d’éliminer Lestat, son créateur et mentor. Et il fait de même avec le Théâtre des Vampires, après la mort de Claudia. »  Page 215
  • « — L’article parle de lui et de son Théâtre des Vampires. Voici également une revue anglaise datée de l’année 1789, c’est-à-dire antérieure d’au moins huit décennies, j’imagine. Vous y trouverez cependant une description minutieuse de l’établissement et de notre jeune homme.  — Le Théâtre des Vampires… (Jesse fixa de nouveau le garçon auburn agenouillé dans le tableau : ) Mais alors, c’est Armand, le personnage du roman !
    — Exactement. Il paraît affectionner ce nom. Il s’appelait peut-être Amadeo du temps où il hantait l’Italie, mais il a troqué ce prénom contre Armand aux alentours du XVIIIe siècle et s’y est tenu depuis.
    — Pas si vite, je vous en prie, l’interrompit Jesse. Le Théâtre des Vampires aurait donc été surveillé par nos services ?
    — Avec la plus grande attention. Le dossier est énorme. D’innombrables rapports retracent l’histoire du théâtre. Nous possédons en outre les titres de propriété. Ce qui nous amène à une autre corrélation entre nos investigations et ce petit roman. L’homme qui acheta le théâtre en 1789 s’appelait Lestat de Lioncourt. Et l’immeuble qui l’a remplacé depuis appartient aujourd’hui à un individu du même nom. »  Pages 216 et 217
  • « — Toutes les pièces sont dans le dossier. Les photocopies des actes anciens et récents. Vous pouvez examiner la signature de Lestat, si vous voulez. Il a la folie des grandeurs. Les jambages de sa signature majestueuse couvrent la moitié de la page. Nous en avons de multiples exemplaires. Nous voulons que vous emportiez ces documents avec vous à La Nouvelle-Orléans. Il y a, entre autres, un article sur l’incendie qui détruisit le théâtre, en tous points identique au récit qu’en fait Louis. La date correspond également. Vous devez étudier à fond ce dossier, bien sûr. Et par la même occasion, relire attentivement le roman. »  Page 217
  • « Avant la fin de la semaine, Jesse prenait l’avion pour La Nouvelle-Orléans. Après avoir annoté le livre et en avoir souligné les passages clés, elle devait se mettre en quête de tous éléments – titres de propriété, actes de cession, journaux et revues de l’époque – susceptibles de corroborer la réalité des personnages et des faits.
    Elle n’en continuait pas moins à être sceptique. Sans aucun doute, il y avait anguille sous roche, mais ce mystère ne relevait-il pas plutôt de la mystification ? Selon toute probabilité, un romancier futé était tombé sur des archives intéressantes à partir desquelles il avait bâti une histoire fictive. Après tout, des billets de théâtre, des actes notariés et autres découvertes de la même eau, ne prouvaient en rien l’existence de suceurs de sang immortels.  Quant aux règles à respecter, elles étaient proprement grotesques. »  Page 217
  • « — Si vous doutez réellement de ce que je dis, pourquoi voulez-vous enquêter sur ce livre ?
    Elle avait réfléchi un moment.
    — Ce roman a un côté malsain. La vie de ces créatures y est dépeinte sous un jour séduisant. On ne s’en rend pas compte tout de suite. D’abord, c’est comme un cauchemar auquel on ne peut échapper. Puis, tout à coup, on s’y sent à l’aise, et on ne le lâche plus. Même l’histoire atroce de Claudia ne détruit pas vraiment le sortilège.
    — Et alors ?
    — Je veux prouver que ces personnages sont inventés de toutes pièces.
    Le mobile était suffisant pour Talamasca, surtout venant d’une enquêtrice confirmée.
    Mais durant le long vol jusqu’à New York, Jesse comprit qu’il y avait autre chose, quelque chose qu’elle ne pouvait pas confier à David. Elle-même n’en avait conscience que maintenant. Entretien avec un Vampire, elle ne savait trop pourquoi, lui « rappelait » cet été lointain avec Maharet. Perdue dans ses pensées, elle interrompait sans cesse sa lecture. Une foule de détails lui remontaient à la mémoire. Au point qu’elle se laissait aller de nouveau à rêver de cette parenthèse dans son existence. Pure coïncidence, essayait-elle de se convaincre. Pourtant, il existait un lien – une correspondance dans le climat du roman, le caractère des personnages, même leur comportement – et la façon dont certains événements vous apparaissaient pour finalement se révéler tout autres. Jesse n’arrivait pas à analyser cette impression. Curieusement, sa raison, de même que sa mémoire, se refusait à fonctionner. »  Pages 218 et 219
  • « Elle appréciait le luxe divin de son hôtel gratte-ciel de Bâton Rouge. Mais elle ne pouvait se détacher de la douceur nonchalante de La Nouvelle-Orléans. Chaque matin, elle se réveillait vaguement consciente d’avoir rêvé des personnages du roman. »  Page 219
  • « Puis, le quatrième jour, une série de découvertes la fit se précipiter sur le téléphone. Un certain Lestat avait manifestement figuré sur le rôle d’impôt de la Louisiane. En fait, il avait acheté en 1862 un hôtel particulier de la rue Royale à Louis de Pointe du Lac, son associé. Ce Pointe du Lac possédait à l’époque sept domaines en Louisiane, dont la plantation décrite dans Entretien avec un Vampire. Jesse était tout à la fois sidérée et ravie.
    Mais là n’était pas son unique trouvaille. Quelqu’un dénommé Lestat de Lioncourt était aujourd’hui propriétaire de plusieurs immeubles dans la ville. Et sa signature, qui apparaissait sur des titres datant de 1895 et de 1910, était identique à celles du XVIIIe siècle. »  Pages 219 et 220
  • « Bien sûr, Jesse ne se départissait pas de son scepticisme, mais les personnages du livre devenaient étrangement réels. »  Page 221
  • « Elle leva sa torche électrique. Un placard garni de cèdre : Et il y avait des choses dedans. Un petit livre relié de cuir blanc ! Un rosaire, lui sembla-t-il, et une poupée, une très vieille poupée de porcelaine. »  Page 222
  • « Les épisodes dramatiques d’Entretien avec un Vampire revinrent. »  Page 224
  • « Elle saisit le livre.
    Un carnet intime ! Les pages étaient abîmées, piquées de taches de moisissure. Mais la calligraphie désuète à l’encre sépia était encore lisible, surtout à présent que toutes les lampes à huile étaient allumées et que la chambre avait un air coquet, presque confortable. Jesse lut sans effort le texte français. Le journal commençait le 21 septembre 1836 :
    Louis m’a offert ce carnet pour mon anniversaire. J’en ferai ce que je veux, m’a-t-il dit. Mais peut-être aimerais-je y recopier les poèmes qui me plaisent, et les lui lire de temps à autre ?
    Je ne sais pas trop ce qu’on entend par anniversaire. Suis-je née un 21 septembre, ou est-ce à cette date que j’ai quitté le monde des humains pour devenir ce que je suis ?
    Messieurs mes parents sont peu disposés à m’éclairer sur ce point. A croire qu’il est de mauvais goût d’aborder pareil sujet. Louis prend un air étonné, puis pitoyable, avant de se replonger dans son journal. Quant à Lestat, il me joue quelques mesures de Mozart, puis répond avec un haussement d’épaules : « C’est le jour où tu es née pour nous. » »  Page 224
  • « Il était hors de lui. J’ai pensé qu’il allait me repousser, éclater de rire, me servir ses discours habituels. Au lieu de quoi, il est tombé à mes genoux et m’a saisi les mains. Il m’a embrassée brutalement sur la bouche.
    « Je t’aime », a-t-il soufflé. « Oui, je t’aime ! »
    Puis il m’a récité ce poème, cette strophe ancienne :   
    Recouvrez son visage
    Mes yeux sont aveuglés
    Elle est morte jeune.   
    C’est de Marlowe, je crois. L’un de ces drames dont raffole Lestat. Je me demande si Louis apprécierait ce petit poème. Pourquoi pas ? Il n’a que trois vers, mais il est ravissant.
    Jesse referma lentement le journal. »  Page 226
  • « Il ne fallait pas qu’elle s’évanouisse ici. Il fallait qu’elle se lève. Qu’elle prenne le livre, la poupée, le rosaire, et qu’elle s’en aille. »  Page 226
  • « D’autres fois, elle croyait apercevoir dans les rues de la ville des êtres insolites au visage blême qui ressemblaient aux héros d’Entretien avec un Vampire. »  Page 232
  • « Deux semaines après son arrivée à New York, elle aperçut dans la devanture d’un libraire Lestat, le Vampire. Un instant, elle crut s’être trompée. C’était impossible. Mais le livre était bien là. Le vendeur lui parla de l’album de disques du même nom, et du concert prochain à San Francisco. Jesse acheta un billet en même temps que l’album chez un disquaire.
    Toute la journée, elle resta étendue sur son lit à lire le roman. C’était comme si le cauchemar d’Entretien avec un Vampire recommençait et qu’elle ne pouvait s’en échapper. Pourtant, elle ne parvenait pas à s’arracher à sa lecture. Oui, vous êtes bien réels, j’en suis sûre. Le récit s’enchevêtrait et rebondissait, remontant dans le temps jusqu’au phalanstère romain de Santino, à l’île où Marius avait trouvé refuge, à la forêt celte de Mael. Et enfin à Ceux Qu’il Faut Garder toujours en vie sous leur blanche enveloppe marmoréenne. »  Pages 232 et 233
  • « Ses yeux se fermèrent de sommeil et Maharet lui apparut sur la terrasse de Sonoma. La lune brillait haut dans le ciel au-dessus de la cime des séquoias. Inexplicablement, la nuit semblait pleine de promesses et de menaces. Éric et Mael étaient là. Ainsi que d’autres dont elle ne connaissait l’existence qu’à travers les pages de Lestat. Tous du même clan ; les yeux incandescents, les cheveux flamboyants, la peau lisse, comme phosphorescente. Des milliers de fois elle avait suivi du doigt sur son bracelet en argent les symboles séculaires figurant les divinités celtes que les druides imploraient dans des forêts semblables à celle où Marius avait été jadis emprisonné. Combien d’indices lui fallait-il donc pour établir le lien entre ces romans et l’été inoubliable ? »  Page 233
  • « New York. Elle était allongée sur son lit, le livre à la main. »  Page 234
  • « Le matin, elle avait envoyé à Maharet une lettre par exprès, accompagnée des deux romans. Elle lui expliquait qu’elle avait quitté Talamasca, qu’elle partait assister au concert du vampire Lestat et qu’elle désirait s’arrêter en chemin à Sonoma. »  Page 235
  • « Et en effet, les gamines en jeans avaient surgi d’une petite porte, hypnotisées, comme les enfants de Hamelin, par le joueur de flûte. »  Page 242
  • « C’était si répugnant de manipuler ces cadavres. Une seconde, il s’était demandé qui étaient leurs victimes. Deux épaves. Plus maintenant, elles avaient touché la rive. Et la petite fugueuse de la nuit dernière ? Quelqu’un la recherchait-il ? Il s’était soudain remis à pleurer. Il avait entendu son sanglot, puis touché les larmes qui lui coulaient sur les joues.
    — Que t’imaginais-tu ? Vivre un petit roman à sensation ? avait persiflé Armand en l’obligeant à l’aider. Si tu veux te nourrir, tu dois être capable de brouiller les pistes. »  Page 243
  • « Khayman se faufila jusque tout en haut de la salle. Jusqu’au siège en bois qu’il avait précédemment occupé. Il s’installa confortablement, écartant du pied les deux livres de vampires qui se trouvaient toujours là.
    Quelques heures plus tôt, il avait dévoré ces récits. Le testament de Louis (« voyage dans le néant »). Et l’histoire de Lestat (« bavardages et ragots que tout cela »). Cette lecture avait clarifié bien des points. Et ses pressentiments quant aux intentions de Lestat en avaient été confirmés. Mais du mystère des jumelles, il n’était pas question, bien évidemment. »  Page 249
  • « Khayman, quant à lui, avait été frappé par ce nom, l’associant immédiatement au Mael du livre de Lestat. C’était sans aucun doute le même personnage – le druide qui avait attiré Marius dans la forêt sacrée où le dieu du sang l’avait métamorphosé en l’un des leurs et envoyé en Égypte à la recherche de la Mère et du Père. »  Page 254
  • « Armand séduisit immédiatement Khayman. Il était sûrement le complice que Louis et Lestat décrivaient dans leurs récits – l’immortel à jamais adolescent. »  Page 255
  • « Khayman avait le sentiment de comprendre et d’aimer Armand. Quand leurs yeux se rencontrèrent une seconde fois, il eut l’impression que tout ce qu’il avait lu sur cette créature dans les deux livres se trouvait confirmé en même temps que justifié par la simplicité foncière du jeune garçon. »  Page 255
  • « Daniel avait fini par s’écarter d’Armand. Après tout, nul ne pouvait lui faire de mal. Pas même le personnage de pierre qu’il avait vu luire dans la pénombre, celui si vieux et dur qu’il ressemblait au Golem de la légende. Quelle vision de cauchemar, cette statue de pierre penchée sur la mortelle qui gisait, les vertèbres cervicales broyées, la rousse qui lui rappelait les jumelles du rêve.
     Un humain avait dû commettre cet acte stupide, lui briser la nuque. Et le vampire blond, vêtu de peau de daim, qui les avait bousculés en se précipitant vers la pauvre forme disloquée, lui aussi était terrifiant, avec ses veines qui saillaient comme des cordes. Armand avait regardé les hommes emporter la femme rousse, une expression inhabituelle sur son visage, comme s’il hésitait à intervenir ; à moins que ce ne fût ce Golem qui éveillait sa méfiance. »  Pages 278 et 279
  • « Des milliers de feuilles volaient dans la tempête – des pages de parchemins, de vieux livres. À présent, la neige tombait à légers flocons dans le salon dévasté. »  Page 303
  • « — Tout était écrit, finit-elle par répondre. Ces interminables années passées à affermir mes pouvoirs. A me forger une puissance telle que personne… personne ne puisse m’égaler. (Une seconde, son assurance parut vaciller, mais elle se ressaisit : ) Il n’était plus qu’une masse inerte, mon pauvre époux bien-aimé, mon compagnon de supplice. Son esprit avait cessé de fonctionner. Je ne l’ai pas détruit, pas vraiment. J’ai pris en moi ce qui restait de lui. Il m’est arrivé parfois d’être aussi vide que lui, aussi silencieuse, incapable même de rêver. Seulement lui était pétrifié à jamais. Plus aucune image ne pénétrait son cerveau. Il était désormais inutile. Sa mort a été celle d’un dieu, et elle m’a rendue plus forte. Tout était écrit, mon prince. Écrit du début jusqu’à la fin.
    — Mais comment ? Par qui ?
    — Par qui ? (Elle sourit encore une fois : ) Tu ne comprends toujours pas ? Tu n’as plus à chercher qui est à l’origine de quoi. J’étais le livre, désormais je suis aussi la plume… Personne ni rien ne peut plus m’arrêter. (Son visage se durcit ; l’hésitation réapparut : ) Les vieilles malédictions n’ont plus aucun sens. Dans mon isolement, je me suis élevée à une telle puissance que plus aucune force au monde ne peut m’atteindre. Même Ceux du Premier Sang en sont incapables bien qu’ils complotent contre moi. Il était écrit que ces millénaires devaient s’écouler avant que tu ne paraisses. »  Page 312
  • « Un petit rire salua cette résolution. Un rire amical, étouffé, un peu exalté cependant, le rire d’un gamin écervelé. Il sourit en retour, lançant un coup d’œil à l’impertinent, à Daniel. Daniel, l’auteur anonyme d’Entretien avec un Vampire. »  Page 329
  • « Quant aux esprits eux-mêmes, je sais que vous êtes curieux de leur nature et de leurs attributs, et que beaucoup d’entre vous n’ont pas cru ce que Lestat raconte dans son livre sur la métamorphose de la Mère et du Père. Je ne suis pas sûre que Marius lui-même n’ait pas été sceptique quand on lui a relaté cette histoire ancienne, et même quand il l’a transmise à Lestat. »  Pages 365 et 366
  • « La lenteur avec laquelle ce genre de progrès pénètre une civilisation est étonnante. Il se peut que l’on ait, des générations durant, tenu les archives des impôts avant que quiconque consigne sur une tablette d’argile les mots d’un poème. »  Page 375
  • « Akasha m’avait expliqué comment son esprit pouvait se dégager de son enveloppe charnelle. Et les mortels avaient de tout temps vécu ce genre d’expériences, du moins le prétendaient-ils, à en juger par les tonnes de récits qu’ils avaient écrits sur ces périples invisibles. »  Page 431
  • « Un instant, je songeai même que ce serait une bénédiction si elle pouvait vraiment croire à cette fable. »  Page 483
  • « Vous avez lu dans le livre de Lestat – dans ces pages où Marius lui relate le récit tel qu’il lui fut conté – comment les dieux du sang créés par la Mère et le Père sacrifiaient les condamnés dans des sanctuaires dissimulés sur les pentes des collines d’Égypte. »  Page 492
  • « Cette légende fut même transcrite à une époque ultérieure par les scribes égyptiens. »  Page 492
  • « Et elle m’enseignait les rythmes et les passions de chaque ère ; elle m’entraînait dans des contrées où je ne me serais peut-être jamais aventurée seule ; elle m’ouvrait à des domaines artistiques que je n’aurais sans doute pas osé aborder autrement. Elle était mon mentor à travers le temps et l’espace. Mon professeur, le livre de l’existence. »  Page 503
  • « — Et toi, mon prince, qui as pénétré dans la salle du trône comme si j’étais la Belle au bois dormant, qui m’as réveillée par ton baiser passionné. Ne reviendras-tu pas sur ta décision ? Par amour pour moi ! (Elle avait de nouveau les larmes aux yeux : ) Dois-tu te joindre à eux contre moi ? (Elle se pencha et me prit le visage entre ses mains : ) Comment peux-tu trahir un tel rêve ? Les autres sont paresseux, fourbes, malfaisants. Mais ton cœur était pur. Ton courage plus fort que la réalité. Tu forgeais des rêves, toi aussi ! »  Page 529
  • « Vraisemblablement, les gens ne croiraient pas plus à Talamasca qu’en notre existence. A moins que David Talbot ou Aaron Lightner ne les contactent comme ils l’avaient fait pour elle.
    Quant à la Grande Famille, il était peu probable que quiconque la considère autrement qu’imaginaire, avec ici et là un élément de vérité, à condition bien sûr de tomber sur le livre.
    C’était ce que tout le monde avait pensé d’Entretien avec un Vampire et de mon autobiographie, et il en irait de même pour La Reine des Damnés. »  Page 543
  • « Avant de quitter Sonoma, Maharet m’avait surpris par une petite phrase : « Tâche d’être fidèle quand tu raconteras la Légende des Jumelles. »
    Était-ce une autorisation, ou seulement une marque de sa superbe indifférence ? Je n’en sais fichtre rien. Je n’avais parlé à personne du livre. J’en avais seulement rêvé durant ces longues heures atroces où j’étais incapable de le concevoir autrement qu’en termes généraux – comme une succession de chapitres, une carte du mystère, une chronique de la séduction et de la douleur. »  Page 543
  • « Ils avaient fixé les règles de cette communauté naissante. Personne ne devait engendrer d’autres vampires. Personne non plus ne devait écrire de nouveaux livres – et ce en dépit du fait, ils en étaient conscients, que je m’y employais en glanant silencieusement le maximum de renseignements, et nonobstant ma tenace mauvaise volonté à me plier à une quelconque discipline. »  Page 549
  • « — J’aimerais que tu abandonnes ton bouquin et que tu nous rejoignes un moment, dit-il. Tu es claquemuré dans cette pièce depuis plus d’un mois.
    — Il m’arrive d’en sortir.  Ses yeux bleu fluorescent me fascinaient.
    — Ce livre, reprit-il, dans quel but l’écris-tu ? Tu pourrais au moins me l’expliquer.  Je ne répondis pas. Il insista, avec tact toutefois.
    — Les chansons et l’autobiographie ne t’ont pas suffi ?  Je tentai de déterminer ce qui lui donnait un air aussi aimable. Peut-être les minuscules rides qui se dessinaient encore au coin de ses paupières, les petits plis qui apparaissaient et disparaissaient sur son visage quand il parlait.
    Ses yeux, semblables par leur grandeur à ceux de Khayman, étaient également saisissants.
    Je me retournai vers l’écran de mon ordinateur. L’image électronique du langage. Le livre était presque achevé. Et ils étaient tous au courant, ils l’avaient été depuis le début. C’est pourquoi ils m’avaient fourni tant de renseignements, tapant à ma porte, entrant, bavardant un instant avant de se retirer.
    — Alors pourquoi en parler ? dis-je. Je veux consigner ce qui est arrivé. Tu le savais quand tu m’as raconté comment ça c’était passé pour toi.
    — En effet, mais à qui est destiné ce récit ? »  Pages 550 et 551
  • « — Même s’ils ne t’ont jamais cru ? demanda-t-il. Ils te tenaient seulement pour un homme de scène et un parolier génial, comme ils disent ?
    — Ils connaissaient mon nom ! C’était ma voix qu’ils entendaient ! C’était moi qu’ils voyaient sous les feux de la rampe !  Il hocha la tête.
    — Et tu persistes avec ta Reine des Damnés, conclut-il.
    Silence.
    — Viens dans le salon, insista-t-il. Accepte notre compagnie. Parle-nous de ce qui s’est passé. »  Page 553
  • « — Écoute, dis-je, laisse-moi à mes regrets quelque temps encore. Laisse-moi forger mes sombres images, vivre en compagnie des mots. Plus tard, je me joindrai à vous. Peut-être me plierai-je à vos règles. Du moins certaines d’entre elles, qui sait ? A propos, que ferez-vous si je ne m’y soumets pas ?
    Il resta interloqué.
    — Tu es la plus maudite des créatures, souffla-t-il. Tu me fais penser à Alexandre le Grand qui, raconte-t-on, aurait pleuré quand il n’a plus eu d’empires à conquérir. Pleureras-tu, toi aussi, quand tu n’auras plus de règles à enfreindre ?
    — Oh, mais il y en a toujours.
    Il rit en sourdine.
    — Brûle ce livre.
    — Non. »  Page 554
  • « Claudia. Un visage fait pour un médaillon. Ou un petit portrait ovale peint sur porcelaine et conservé avec une boucle de cheveux dorés au fond d’un tiroir. Comme elle aurait détesté cette image, cette image cruelle.
    Claudia qui avait plongé un couteau dans mon cœur et l’avait tourné dans la plaie en regardant le sang couler sur ma chemise. Mourez, Père. J’enfermerai à jamais votre corps dans un cercueil.  Je te tuerai le premier, mon prince.
    L’enfant mortelle m’apparut, allongée au milieu de couvertures souillées, dans l’odeur de la maladie. Puis la Reine aux yeux noirs, immobile sur son trône. Et je les avais toutes deux embrassées, mes Belles au bois dormant ! »  Pages 559 et 560
  • « — Nous pouvons rentrer à la maison maintenant, murmura-t-il.
    La maison. Je souris et touchai les tombes voisines. Puis j’observai le reflet moiré des lumières contre les nuages turbulents.
    — Tu ne vas pas nous quitter ? dit-il tout à coup d’une voix où perçait la panique.
    — Non. (J’aurais tant souhaité pouvoir parler de toutes ces choses que j’avais écrites dans mon livre.) Tu sais, nous nous aimions, elle et moi, comme une femme et un homme mortels. »  Page 563
  • « Une faible lumière venait de l’énorme manoir au milieu du parc. Les étroites et profondes fenêtres à petits carreaux paraissaient construites pour la retenir. Confortable ce lieu, engageant, avec tous ces murs tapissés de livres et les flammes qui dansaient dans les innombrables âtres. »  Page 566
  • « — Une seconde. Tu n’as pas l’intention de t’introduire dans cette maison ?
    — Tu crois ? Ils ont le journal de Claudia et le tableau de Marius dans leurs caves. Tu es au courant, non ? Jesse t’en a parlé ? »  Pages 566 et 567
  • « — Tu vois cette fenêtre, là-haut ? (Je lui encerclai la taille de manière à le maintenir prisonnier : ) David Talbot est dans cette pièce à écrire dans son journal depuis environ une heure. Il est très inquiet. Il ignore ce qui nous est arrivé. Il se doute de quelque chose, sans parvenir à déterminer l’exacte vérité. Bon, nous allons pénétrer dans la chambre voisine par la lucarne à gauche. »  Page 568
  • « Une seconde plus tard, nous atterrissions dans une petite chambre de style élisabéthain, avec des boiseries sombres, de beaux meubles d’époque et un grand feu dans la cheminée.
    Louis était ivre de rage. Il me foudroya du regard, tout en remettant rapidement de l’ordre dans sa tenue. J’aimais cette pièce. Les livres de David Talbot. Son lit. »  Page 568
  • « Nous nous mesurâmes du regard, puis je lui décochai un autre sourire et me levai pour prendre congé. Je jetai un dernier coup d’œil sur la table.
    — Pourquoi n’ai-je pas mon propre dossier ? m’enquis-je.
    Il devint blanc comme un linge, puis se reprit, miraculeusement encore.
    — Vous avez votre livre, répondit-il en désignant Le Vampire Lestat placé sur une étagère.  — En effet, merci de me le rappeler. (J’hésitai une seconde.) N’empêche que vous devriez me faire un dossier, je crois. »  Page 573
5 étoiles, C

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre de Ruta Sepetys

Éditions Gallimard (Scripto), publié en 2011, 424 pages

Roman de Ruta Sepetys paru initialement en 2011 sous le titre « Between Shades of Gray ».

Lina est une jeune lituanienne qui vit à Kaunas avec ses parents et son petit frère Jonas. Très douée pour le dessin, elle a le talent pour intégrer une prestigieuse école d’art à Vilnius. Si elle passe les examens d’entrée, elle pourra étudier avec de grands artistes d’Europe du Nord. Mais une nuit de juin 1941 sa vie bascule, des gardes du NKVD arrêtent tous les membres de sa famille. Les soviétique se livrent à une épuration organisée par Staline : on arrête toute personne ayant une activité intellectuelle et qui serait susceptible de nuire au pouvoir central. Le père de Lina, Kostas, est le doyen de l’université et est dans la mire des dirigeants. Toute la famille sera déportée et persécutée comme une grande partie du peuple lituanien. Les captifs sont conduits à la gare et embarqués dans des wagons à bestiaux : femmes, enfants et vieillards d’un côté et les hommes de l’autres. Kosta est ainsi séparée de sa famille. Lina, sa mère et son frère chemineront plusieurs semaines dans des conditions inhumaines alors que la nourriture est insuffisante. Ils seront déportés en Sibérie sans savoir ce qui arrive à Kostas. Dans le désert gelé des monts de l’Altaï, soumis aux travaux forcés, il leur faudra lutter pour survivre dans des conditions les plus cruelles qui soient. Dans ces camps certains abdiquent, d’autres combattent. Pour résister, Lina s’accroche au dessin, aux enseignements de Munch et à l’amour des siens.

Un très bon roman d’une grande sensibilité. L’auteur décrit dans ce récit la terrible déportation, quasi inconnue, du peuple lituanien lors de la deuxième guerre mondiale. Cette lecture est étonnante car on constate que les conditions de vie dans les camps de détention russes étaient aussi cruelles que dans les camps allemands. Sous les russes, les conditions de détention sont axées sur la torture, physique et psychologique, qui mène progressivement vers la mort mais dans des souffrances atroces. À travers les personnages de la famille Vilkas, l’auteur nous fait vivre la détresse des déportés lituaniens. Le point fort du roman est sans contredit les personnages qui sont pleins d’humanité, de profondeur et de bonté. Malgré cette expérience difficile, ils gardent l’espoir d’un retour à leur vie d’avant. Comme les personnages sont bien étoffés et crédibles, l’histoire en est encore plus prenante et humaine. L’auteure s’est assurée de la véracité des faits en faisant une recherche approfondie et en rencontrant des lituaniens qui ont vécu durant cette période. Un premier roman fort et poignant au sujet terrible. À lire absolument.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 29 mai 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Et elle me jeta mon imperméable d’été, que je passai aussitôt.
    J’enfilai mes sandales et attrapai deux livres, ma brosse à cheveux et une poignée de rubans. Où était donc passé mon carnet de croquis ? »  Page 14
  • « Mme Rimas rassembla les enfants et commença à raconter des histoires. Les jeunes enfants se glissèrent tant bien que mal près de la bibliothécaire. Les deux filles plantèrent là leur grincheuse de mère pour aller s’asseoir avec les autres, fascinés par les contes fantastiques. »  Page 49
  • « Nous étions assis en cercle par terre, dans la bibliothèque. Un des petits suçait son pouce, allongé sur le dos. La bibliothécaire feuilletait le livre d’images tout en lisant l’histoire avec animation. J’écoutais et dessinais au fur et à mesure les personnages du conte dans mon carnet. Tandis que j’esquissai le dragon, mon cœur se mit à battre plus vite. Il était vivant. Je sentais sur moi son souffle enflammé qui rejetait mes cheveux en arrière. Après quoi, je dessinai la princesse en train de courir ; je dessinai sa magnifique chevelure d’or qui descendait tout le long de la montagne… »  Page 49
  • « – Madame la Dame du Livre ? Est-ce que vous allez nous raconter une histoire ? demanda la petite fille à la poupée. »  Page 72
  • « – Lina, puis-je vous parler, s’il vous plaît ?
    Les autres élèves sortirent en rangs de la pièce. Je m’approchai du bureau du professeur.
    – Lina, dit-elle en s’agrippant des deux mains au bureau, il semble que vous préfériez entretenir des relations plutôt qu’étudier.
    Elle ouvrit un sous-main posé devant elle. Mon cœur bondit dans ma poitrine. À l’intérieur, il y avait une série de notes, accompagnées de croquis, que j’avais écrites pour des filles de ma classe. Tout en haut de la pile trônait un nu grec et un portrait de mon beau professeur d’histoire.
    – J’ai trouvé ça dans la corbeille à papier. J’en ai parlé à vos parents.
    Mes mains devinrent moites.
    – J’ai essayé de copier la silhouette dans un livre de la bibliothèque…
    Elle leva la main pour m’interrompre.
    – Outre votre grande aisance en société, vous semblez être une artiste pleine de promesses. Vos portraits sont… (elle s’arrêta et fit tourner le dessin) fascinants. Ils témoignent d’une profondeur de sensibilité qui n’est pas de votre âge »  Pages 74 et 75
  • « – Elle l’est sans aucun doute, dit Papa. Comme tu le sais, elle espère être médecin un jour.
    Je ne l’ignorais pas. Joana parlait souvent de médecine et m’avait fait part à plusieurs reprises de son désir de devenir pédiatre. Quand j’étais en train de dessiner, elle m’interrompait toujours pour faire des commentaires à propos des tendons de mes doigts ou de mes articulations. Et si j’avais le plus petit éternuement, elle débitait aussitôt une liste de maladies infectieuses qui me conduiraient droit dans la tombe au plus tard à la tombée de la nuit.
    L’été précédent, alors que nous étions en vacances à Nida, elle avait fait la rencontre d’un garçon. Dans mon désir d’entendre le récit détaillé de leurs rendez-vous, nuit après nuit, j’étais restée éveillée à l’attendre. Forte de ses dix-sept ans, elle avait une sagesse et une expérience qui me fascinaient tout comme son livre d’anatomie. »  Page 91
  • « Ce jour-là, mes paupières étaient sur le point de se fermer quand, tout à coup, j’entendis une voix de femme pousser des cris perçants :
    – Comment avez-vous pu faire une chose pareille ? Avez-vous perdu la tête ?
    Je me redressai, plissant les yeux dans l’espoir de distinguer ce qui se passait. Mlle Grybas tournicotait autour de Jonas et d’Andrius. J’essayai de m’approcher.
    – Et c’est de Dickens qu’il s’agit ! Comment avez-vous osé ? Ils nous traitent comme des animaux, mais vous êtes précisément en train de devenir ces animaux !
    – Que se passe-t-il ? m’enquis-je.
    – Votre frère et Andrius fument ! beugla-t-elle.
    – Ma mère est au courant, répondis-je.
    – Des livres ! rugit-elle en me jetant à la figure un volume relié.
    – Nous étions à court de cigarettes, expliqua doucement Jonas, mais Andrius avait du tabac.
    – Mademoiselle Grybas, intervint Mère, je vais arranger ça.
    – Les Soviétiques nous ont arrêtés parce que nous sommes des gens cultivés, instruits, des intellectuels. Fumer les pages d’un livre est… est… Qu’en pensez-vous ? demanda Mlle Grybas. Où avez-vous trouvé ce livre ?
    Dickens. J’avais dans ma valise un exemplaire des Aventures de M. Pickwick. Grand-mère me l’avait offert pour Noël – le dernier Noël avant sa mort.
    – Jonas ! m’insurgeai-je. Tu as pris mon livre ! Toi, faire une chose pareille ! Comment est-ce possible ?
    – Lina…, commença Mère.
    – C’est moi qui ai pris ton livre, dit Andrius, et c’est donc moi qui mérite tes reproches.
    – Et vous les méritez amplement, dit Mlle Grybas. Corrompre ainsi ce jeune garçon ! Vous devriez avoir honte !
    Mme Arvydas dormait à l’autre bout du wagon, complètement inconsciente de l’affaire qui venait d’éclater.
    – Tu n’es qu’un idiot ! criai-je à Andrius
    .– Je te trouverai un nouveau livre, répondit-il calmement.
    – Non, tu n’en trouveras pas, on ne peut pas remplacer un cadeau, rétorquai-je avant d’ajouter : Jonas, c’est Grand-mère qui m’avait offert ce livre. »  Pages 94 à 96
  • « Nous fouillâmes dans nos valises, à la recherche de ce qu’il serait éventuellement possible de vendre en cas de besoin. Je feuilletai mon exemplaire des Aventures de M. Pickwick. Les pages 6 à 11 manquaient ; elles avaient été arrachées. Il y avait une tache de boue sur la page 12. »  Page 140
  • « – Je vois bien, Lina, que tu es toute chamboulée. Jonas m’a dit que tu avais été très désagréable avec Andrius. C’est injuste. Certains êtres manifestent leur bonté avec une certaine gaucherie. Mais ils sont beaucoup plus sincères dans leur gaucherie que tous ces hommes distingués dont il est question dans les livres. Ton père était très maladroit. »  Page 191
  • « – Il dit avoir décidé avec quelques amis de visiter un camp d’été, reprit Mme Rimas. Il l’a trouvé très beau. Exactement tel qu’il est décrit dans le psaume CII.
    – Que l’un ou l’autre d’entre vous aille prendre sa bible et cherche le psaume CII ! ordonna Mlle Grybas. Il doit y avoir là une sorte de message.
    Nous aidâmes à décoder le reste de la lettre avec Mme Rimas. »  Page 223
  • « Jonas revint bientôt avec la bible de Mère.
    – Vite ! s’écria quelqu’un. Psaume CII.
    – J’y suis, dit Jonas.
    – Chut ! Laissez-le lire. Entends ma prière, ô Seigneur, et que mon cri vienne jusqu’à toi.
    Ne cache pas ta face loin de moi au jour où l’angoisse me tient ; incline vers moi ton oreille, au jour où je t’appelle, vite, réponds-moi !
    Car mes jours s’en vont en fumée, et mes os comme un brasier brûlent.
    Foulé aux pieds comme l’herbe, mon cœur se flétrit ; j’oublie de manger mon pain.
    À force de crier ma plainte, ma peau s’est collée à mes os…
    Quelqu’un poussa un cri étouffé. La voix de Jonas s’affaiblit. Je me cramponnai au bras d’Andrius.
    – Continue, dit Mme Rimas qui se tordait les mains.
    Dehors, le vent sifflait. Les murs fragiles de la hutte frémirent, et la voix de Jonas devint sourde, à la limite de l’audible.
    Je ressemble au pélican du désert, je suis pareil à la hulotte des ruines.
    Je veille et gémis solitaire, pareil à l’oiseau sur un toit ;
    tout le jour, mes ennemis m’outragent ; et ceux qui me louaient maudissent par moi.
    La cendre est le pain que je mange, je mêle à ma boisson mes larmes […] ;
    mes jours sont comme l’ombre qui décline, et moi comme l’herbe je me flétris. »  Pages 224 et 225
  • « – Scorbut, annonça-t-il après avoir examiné les gencives de Jonas. Ses dents sont en train de devenir bleues. La maladie est déjà avancée. Ne vous faites pas de souci : elle n’est pas contagieuse. Mais vous feriez mieux de donner à ce garçon, si vous pouvez en trouver, un aliment riche en vitamines avant que son organisme ne lâche complètement. Il souffre de malnutrition. Il peut passer d’un instant à l’autre.
    Mon frère était une véritable illustration du psaume CII : « faible et flétri comme l’herbe ». Mère sortit précipitamment dans la neige pour aller mendier quelque chose, me laissant seule avec Jonas. J’appliquai des compresses froides sur son front brûlant ; je plaçai la pierre d’Andrius sous sa main en lui expliquant que les paillettes de quartz et de mica avaient un pouvoir de guérison ; je lui racontai mille et une histoires de notre enfance et lui décrivis notre maison, pièce par pièce ; enfin, je pris la bible de Mère et priai Dieu, lui demandant d’épargner mon frère. »  Page 229
  • « J’attrapai mon écritoire au fond de ma valise et me rassis pour terminer le croquis de la chambre de Jonas. J’eus tout d’abord une conscience aiguë du silence qui pesait sur nous. Un silence lourd, embarrassé, presque insupportable. Puis, à mesure que je dessinais, je glissai dans un autre monde, accaparée tout entière par le souci de rendre à la perfection les plis de la couverture. Il fallait que je représente avec la plus grande justesse possible le bureau et les livres de Jonas, car il les adorait. J’adorais les livres, moi aussi. Ah, comme ils me manquaient ! 
    Je tenais mon cartable dans les bras pour protéger les livres. Je ne pouvais évidemment pas le laisser ballotter et cogner comme à l’ordinaire : Edvard Munch s’y trouvait. Il s’était écoulé deux longs mois d’attente avant que mon professeur reçût les livres. Ils avaient fini par arriver – d’Oslo. »  Page 233
  • « Chère Lina,
    Bonne année ! Je suis désolée de ne pas t’avoir écrit plus tôt. Maintenant que les vacances de Noël sont passées, la vie semble avoir pris un cours plus grave. Mes parents se disputent. Père est constamment de mauvaise humeur et a perdu le sommeil. La nuit, il arpente la maison des heures durant et n’apparaît qu’à l’heure du déjeuner pour prendre le courrier. Il a enfermé dans des cartons la plupart de ses livres, sous prétexte qu’ils occupent trop de place. Il a même essayé de mettre dans les cartons quelques-uns de mes livres de médecine. A-t-il perdu la tête ? Les choses ont bien changé depuis l’annexion de la Lituanie. »  Pages 233 et 234
  • « Nous nous assîmes l’un à côté de l’autre. Le front d’Andrius se plissa. Il avait une expression inquiète, comme s’il doutait de son choix. Je retirai l’étoffe.
    – Je… Je ne sais pas quoi dire, bégayai-je en levant les yeux vers lui.
    – Eh bien, dis que tu l’aimes.
    – Je l’adore !J’adorais vraiment son cadeau. Un livre. Dickens.
    – Ce n’est pas Les Aventures de M. Pickwick. Celui que j’ai fumé, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en riant. Non. C’est Dombey et Fils. Le seul Dickens que j’aie pu trouver.
    Il souffla au creux de ses mains gantées, puis les frotta l’une contre l’autre. Son haleine chaude monta en tournoyant dans l’air comme une volute de fumée.
    – C’est parfait, dis-je.
    J’ouvris le livre. C’était une édition russe en caractères cyrilliques.
    – Tu vas être obligée de te mettre au russe, Lina, sinon tu ne pourras pas lire ton livre.
    Je fis mine de prendre un air renfrogné.
    – Où l’as-tu déniché ?
    Il respira à fond et, pour toute réponse, se contenta de secouer la tête.
    – Hum… hum ! fis-je. Et si nous le fumions tout de suite ?
    – Pourquoi pas ? J’ai bien essayé d’en lire quelques pages, mais…
    Et il simula un bâillement.
    Je ris.
    – Eh bien, Dickens peut être quelquefois un peu long à démarrer.
    Je contemplai le livre posé sur mes genoux. La couverture de cuir bordeaux était lisse sous les doigts et bien tendue. Le titre y était gravé en lettres d’or. C’était un beau, un vrai présent, et même le présent idéal. Soudain, j’eus l’impression que c’était vraiment mon anniversaire. »  Pages 274 et 275
  • « Chaque soir, je lisais une demi-page de Dombey et Fils. Je butais contre chaque mot et demandais sans cesse à Mère de traduire.– C’est écrit dans un russe ancien, très académique, dit Mère. Si tu apprends à parler dans ce livre, tu auras l’air d’une érudite. »  Page 278 et 279
  • « – Que fais-tu là ? demanda Andrius en se hâtant de ramasser le dessin.
    – Cache-les, s’il te plaît, garde-les en lieu sûr pour moi, répondis-je en posant mes mains sur les siennes. J’ignore où nous allons. Je ne veux pas qu’ils soient détruits. Il y a tant de moi, de nous, de notre existence à tous dans ces dessins. Peux-tu leur trouver une cachette sûre ?
    Il hocha la tête.
    – Il y a une lame de parquet disjointe sous ma couchette. C’est là que j’avais caché Dombey et Fils. Lina, articula-t-il lentement tout en regardant les dessins, tu dois continuer à dessiner. Ma mère dit que le monde n’a pas la moindre idée de la façon dont les Soviétiques nous traitent. Personne ne sait ce que nos pères ont sacrifié. Si d’autres pays le savaient, ils nous aideraient peut-être.
    – Oui, je continuerai, dis-je. Et j’ai tout noté par écrit. Voilà pourquoi il faut que tu gardes précieusement tous ces feuillets. Cache-les, je t’en prie.
    Il acquiesça.
    – Promets-moi seulement d’être prudente. Plus question de courir sous les trains ou d’aller voler des dossiers secrets – c’est trop stupide.
    Nous échangeâmes un long regard.
    – Plus question non plus de fumer des livres sans moi, d’accord ?
    Je souris. »  Pages 291 et 292
  • « Je cherchai des yeux Andrius. Le livre qu’il m’avait donné, Dombey et Fils, était rangé bien au fond de ma valise, juste à côté de notre photo de famille. »  Page 294
  • « Le grincement des rails s’était enfin tu. Le sol avait enfin cessé de vibrer et de trépider sous moi, et cette soudaine immobilité me procurait une sensation merveilleuse, comme si une main invisible avait arrêté un métronome. J’entourai ma valise de mon bras. J’avais ainsi l’impression d’étreindre Dombey et Fils. Le calme régnait. Je dormis dans mes hardes. »  Page 310
  • « J’écrivais chaque jour à Andrius et je faisais des croquis pour Papa – sur de petits bouts de papier qui risquaient moins d’attirer l’attention et que je cachais ensuite entre les pages de Dombey et Fils. »  Page 314
  • « La pluie tombait à verse. Les tentes de fortune que nous avions dressées sur la berge ne nous abritaient en rien. Je m’allongeai tant bien que mal sur ma valise, m’efforçant de protéger Dombey et Fils, la petite pierre étincelante, mes dessins et notre photo de famille. »  Page 318
  • « Chère Lina,
    Maintenant que les vacances de Noël sont passées, la vie semble avoir pris un cours plus grave. Père a enfermé dans des cartons la plupart de ses livres, sous prétexte qu’ils occupent trop de place. »  Page 350
  • « Et, prenant les reproductions, je m’affalai sur mon lit et sombrai avec délices dans ma couette moelleuse bourrée de duvet d’oie. Un commentaire d’un critique d’art écrit dans la marge disait : « Munch est essentiellement un poète lyrique de la couleur. Il sent les couleurs mais ne les voit pas. Il voit le chagrin, les larmes, le dépérissement. »
    Le chagrin, les larmes, le dépérissement. J’avais perçu tout cela dans Cendres, moi aussi. Je trouvais le tableau génial. »  Page 356
  • « Le soir, je fermais les yeux et pensais à Andrius. Je le revoyais passant les doigts à travers ses cheveux bruns emmêlés ou s’amusant à suivre le dessin de ma joue avec son nez, la veille de notre départ. Je me rappelais le grand sourire qu’il arborait toujours quand il venait me taquiner dans la queue de rationnement, son regard timide lorsqu’il m’avait offert Dombey et Fils, le soir de mon anniversaire, et cette façon qu’il avait eue de me réconforter au moment où le camion démarrait. »  Page 358
  • « Je vis le visage de Jonas se métamorphoser littéralement sous mes yeux, comme s’il remontait le temps. Il semblait soudain avoir son âge, un âge vulnérable. Il n’était plus le jeune homme se battant pour aider sa famille ou fumant les livres ; il était redevenu le petit écolier qui s’était rué dans ma chambre la nuit de notre arrestation. »  Page 362
  • « J’essayai de faire un croquis – en vain. Quand je commençai enfin à dessiner, le crayon se mit à bouger tout seul, indépendamment de ma main, comme propulsé sur la page blanche par quelque hideuse force tapie au fond de moi. Le visage de Papa était déformé. Sa bouche grimaçait de douleur. La peur irradiait de ses yeux. Je me représentai aussi en train de crier à Kretzky : « Je vous hais ! » Ma bouche se tordit, puis s’ouvrit. Trois serpents noirs aux crochets venimeux en jaillirent. Je cachai les dessins entre les pages de Dombey et Fils. »  Pages 364 et 365
  • « 20 novembre. La date de l’anniversaire d’Andrius. J’avais compté les jours avec le plus grand soin. Je lui souhaitai un heureux anniversaire dès mon réveil et pensai à lui toute la journée en transportant bûches et rondins. Le soir, je m’assis près du poêle et, à la lueur du feu, je lus Dombey et Fils. Krassivaïa. Je n’avais toujours pas trouvé la signification de ce mot. Peut-être la découvrirais-je en sautant des pages. Je commençais à feuilleter le livre quand quelque chose attira mon attention. Je retournai en arrière. Il y avait effectivement quelques mots écrits au crayon dans la marge, à la page 278.
    Salut, Lina. Tu es arrivée à la page 278. C’est joliment bien !
    Je poussai un cri étouffé, puis fis mine d’être absorbée dans le livre. J’observai l’écriture d’Andrius et promenai mon index sur les quatre lettres – de hautes lettres déliées – qu’il avait tracées de sa main pour écrire mon nom. Y avait-il d’autres messages ? Sans doute plus avant dans le texte. Brûlant d’impatience de les lire, je feuilletai les pages, examinant les marges avec soin.
    Page 300 :
    Es-tu réellement arrivée à la page 300 ou sautes-tu des pages ?
    Je dus réprimer mon fou rire.
    Page 322 :
    Dombey et Fils est ennuyeux. Avoue-le.
    Page 364 :
    Je pense à toi.
    Page 412 :
    Peut-être es-tu en train de penser à moi ?
    Je fermai les yeux.
    Oui, je pense à toi. Bon anniversaire, Andrius. »  Pages 366 et 367
  • « – Lina, s’il te plaît, ôte ces livres de la table, dit Mère. Je ne supporte pas de voir des images aussi effrayantes, surtout à l’heure du petit déjeuner.
    – Mais ce sont les images qui ont inspiré l’art de Munch ! rétorquai-je. Il ne les voyait pas comme une expression de la mort, bien au contraire ; elles étaient pour lui l’expression même de la vie.
    – Enlève-moi ces livres, répéta Mère.
    Papa riait sous cape derrière son journal.
    – Papa, écoute un peu ce que dit Munch.
    Mon père abaissa son journal.
    Je revins à la page en question.
    – Voici ce qu’il a écrit : « Sur mon corps pourrissant pousseront des fleurs. Je serai dans ces fleurs et connaîtrai ainsi l’éternité. » N’est-ce pas magnifique ?
    Papa me sourit.
    – Tu es magnifique parce que tu comprends la phrase de cette façon.
    – Lina, pour la dernière fois, enlève ces livres de la table, s’il te plaît, dit Mère.
    Mon père m’adressa un clin d’œil. »  Pages 374 et 375
  • « – « Le Seigneur est mon berger, commença-t-elle, je ne manque de rien. »
    – Mère, pleurait Jonas.
    Des larmes ruisselaient le long de mes joues.
    – Elle avait une belle âme, dit l’Homme à la montre.
    Janina me caressait les cheveux.
    – Mère, je t’aime, chuchotai-je. Papa, je t’aime.
    Mme Rimas continuait de réciter le psaume XXIII :
    – « Passerais-je un chemin de ténèbres, je ne craindrais aucun mal ; Près de moi ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent. Devant moi tu apprêtes une table, face à mes adversaires ; D’une onction tu me parfumes la tête, ma coupe déborde. Oui, grâce et bonheur me pressent tous les jours de ma vie ; Je séjournerai pour toujours dans la maison du Seigneur. Amen. »
    Ce psaume était parfaitement approprié à Mère. Sa coupe ne débordait-elle pas d’amour pour tout le monde autour d’elle, bêtes, choses et gens, y compris nos ennemis ? »   Page 383
  • « J’ai effectué deux voyages de recherche en Lituanie pour écrire ce livre. J’ai rencontré des membres de ma famille, des gens qui avaient survécu aux déportations ou aux goulags, des psychologues, des historiens et des fonctionnaires du gouvernement. Bien des événements et des situations que je décris dans ce roman m’ont été racontés par des survivants et leurs familles qui ont partagé la même expérience que la plupart des déportés de Sibérie. Si les protagonistes de cette histoire sont imaginaires, il en est un bien réel : le Dr Samodourov, arrivé dans l’Arctique juste à temps pour sauver de nombreuses vies. »  Page 413