3 étoiles, M

Marie LaFlamme, tome 1 : Marie LaFlamme

Marie LaFlamme, tome 1 : Marie LaFlamme de Chrystine Brouillet.

Éditions Guy Saint-Jean, publié en 2008, 718 pages

Premier tome de la trilogie « Marie LaFlamme » de Chrystine Brouillet paru initialement en 1990.

En 1662 Marie LaFlamme a vingt ans et habite à Nantes avec sa mère Anne. Son père, Pierre, a péri en mer il y a un an. Anne parvient à assurer leur subsistance grâce à ses dons de sage-femme et de guérisseuse. Marie est amoureuse de Simon Perrot mais celui-ci quitte Nantes pour Paris afin de devenir soldat. Elle se langui de son absence et est convaincue qu’il reviendra pour l’épouser. Le malheur tombe sur les deux femmes, elles seront soupçonnées de sorcellerie. Anne et Marie seront faites prisonnières et Anne sera condamnée au bûcher pour avoir pratiqué la médecine avec succès. La médecine étant réservé aux hommes, si elle obtient de bons résultats c’est donc qu’elle est une sorcière. Afin d’éviter la torture et le bûcher à sa fille, Anne la donnera en mariage à l’armateur Geoffroy de Saint-Arnaud. Cependant, ce dernier est cruel, obsédé par l’argent et Marie le déteste. De plus, il est obsédé par un trésor dont Pierre LaFlamme lui a parlé avant de mourir. Marie n’aura pas d’autre choix que de l’épouser mais elle n’entend pas partager le trésor avec lui.

Roman historique dont le premier tome permet une belle incursion au 17ième siècle en France. À la lecture de ce tome, il est manifeste que l’auteure s’est bien informée afin de décrire avec justesse cet époque. Elle réussit à plonger le lecteur dans cette société et de transmettre les façons de penser et les croyances de l’époque. Les deux personnages principaux de Marie et Anne sont très bien rendues, on s’y attache rapidement. L’impétuosité du caractère de la jeune Marie permet aux sentiments du lecteur d’osciller entre l’amour et l’antipathie. Par contre, ce premier tome a un rythme très lent. La lecture en est quelque fois moins excitante car certains passages sont trop clichés. L’histoire manque un peu de fini, de profondeur et surtout de réalisme : c’est beaucoup trop d’événements dans la vie d’une seule personne. En bref, c’est une lecture agréable et captivante malgré les quelques défauts.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 5 février 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Si la jeune femme clamait son innocence avec vigueur le lundi, elle avouait le vendredi, brisée par des heures d’interrogatoire. Oui, elle avait assisté une fois, une seule fois, au sabbat.  Citant des sources, les textes des experts Bodin, Boguet et Lancre, ses juges lui firent remarquer que les réunions sataniques étaient hebdomadaires et que toutes les sorcières se devaient d’y paraître. Péronne leur mentait donc. »  Page 34
  • « Elle s’était assise près de la croisée et revivait le moment où Jacques Lecoq était arrivé avec la lettre de son Simon. Marie Perrot. Oui, Marie Perrot. Ça sonnait bien à l’ouïe ! La jeune fille songeuse était sourde à tout autre nom et Anne dut l’appeler par trois fois.
    — Ma petite reine… Tu rêves au Prince charmant ?
    Marie protesta si vivement qu’Anne sourit franchement avant de lui souhaiter plus de chance qu’à la belle Aurore du conte. 
    — J’espère que tu ne vas pas passer un siècle à l’attendre, je doute que tu en aies la patience, dit-elle taquine. »  Pages 80 et 81
  • « Chahinian, amateur de comédie lyrique, avait été, comme tous les spectateurs parisiens du théâtre du Petit-Bourbon, aussi impressionné par la féerie des machines que par la musique, le chant, la danse. II ignorait combien de temps il resterait à Nantes mais peut-être qu’une troupe y était établie ou que des comédiens s’arrêtaient dans la ville? Il aimait ces divertissements et leur moralité didactique car, il ne s’y trompait pas, les auteurs de théâtre dénonçaient les fatuités du monde. Ils avaient, selon l’orfèvre, autant d’influence sur les spectateurs en les faisant rire et pleurer, que les prêtres en chaire qui les terrorisaient.
    Et Guy Chahinian s’en réjouissait; s’il convenait de la grave intelligence de Bossuet, il préférait l’esprit de Molière ou de La Fontaine qui voyaient bien les défauts de l’homme mais ne le vouaient pas aux Enfers… »  Page 85
  • « — Ah! Vous allez rester? s’exclama Germaine Crochet, visiblement ravie. Guy Chahinian lui semblait être un homme sérieux et bien nanti. Il n’avait pas sourcillé en voyant l’écriteau « crédit est mort » et pourtant il savait lire puisqu’il tenait un livre qu’il déposa sur la table après s’être assis au fond de la salle, près de l’âtre. »  Page 90
  • « Si on lui prouvait qu’il avait tort et que l’armateur avait du cœur, le joaillier acceptait qu’une fée le transforme en rat ou en citrouille comme dans les contes du sieur Perrault. De songer à cette littérature le fit éprouver de l’ennui. Il se souvint avec nostalgie des veillées où on lisait les textes de ce commis, licencié en droit qui se plaisait à divertir le Tout-Paris de son talent. Nombre de ses récits avaient été narrés bien avant mais il savait les tourner de la plus jolie manière et leur donner de ce fait un plus vaste public. Chahinian soupira: trouverait-il le temps et la société à Nantes pour goûter quelques feuillets? Il voyait assez bien Henriette Hornet en méchante ogresse et Geoffroy de Saint-Arnaud dans le rôle de Barbe- Bleue. S’il devait désigner la Belle au bois dormant, il serait fort embarrassé car la superbe Marie LaFlamme ne lui faisait guère l’effet d’être une personne posée, même enchantée; elle incarnerait mieux Cendrillon, s’élançant vers le bal. Place Saint-Pierre, elle allait de sa mère à Jacques Lecoq en glissant souplement à travers la foule, tels ces cabris qu’il n’avait jamais vus mais dont un voyageur du Sud lui avait vanté l’agilité. »  Page105
  • « — Ici ? bredouilla Marie. Je croyais que vous ne restiez que quelques… 
    — Eh non… Je suis navré de ne pouvoir jouer pour vous les Hermès, ou les Cupidon, dit-il avec un sourire aimable. »  Page 125
  • « Je veux enrayer la contage, la prévenir même ! Je veux: n’est-ce pas deux mots bien vaniteux? Mais je suis ainsi, ambitieuse. Bien sûr, j’aime mes malades mais surtout, je déteste la mort. Le décès d’un patient m’est comme une offense personnelle… Vous voyez mon orgueil! Qui suis-je pour défier la mort? Qu’une veuve qui a quelque savoir des plantes. Je n’ai pu apprendre qu’en suivant M. Chouart dans sa pratique quotidienne. Mais pour cet homme qui a accepté de m’enseigner, mille autres s’y opposent maintenant. Si je délivre encore des femmes, c’est que le Dr Hornet ne veut pas des pauvres gens. A Paris, la dernière femme à avoir pratiqué une délivrance royale est morte il y a trente ans. C’était une personne remarquable qui a beaucoup écrit sur l’art d’être mère-sage. J’ai pu, du vivant du Dr Chouart, consulter à trois reprises ses ouvrages. Bien des mères lui doivent la vie.
    — Ainsi, constata Guy Chahinian, mi-sérieux, mi-amusé, vous tenez en haute estime les talents de Louise Bourgeois, mais pas les vôtres ? 
    — Vous savez donc de qui je vous entretiens ?
    — Un ami apothicaire à Paris m’en a parlé. »  Pages 144 et 145
  • « L’aumônier doutait de nouveau de l’esprit du marin mais il s’exécuta: Geoffroy de Saint-Arnaud n’aurait qu’à juger lui- même s’il convenait ou non d’entendre Pierre LaFlamme.
    L’armateur se moqua de l’aumônier mais une heure après que celui-ci lui eut présenté la requête du mourant, il se décidait à le visiter : à de telles extrémités, un homme n’a aucune raison d’inventer une fable. »  Page 169
  • « Le jour lui rendait le muscle de vie mais la nuit revenait; son cœur régénéré était de nouveau incendié. Le joaillier travaillait de plus en plus tard chaque soir afin de retarder le cauchemar mais, tel Prométhée, il semblait condamné à revivre éternellement son supplice. Le patron des orfèvres avait le foie dévoré chaque jour par un vautour pour avoir dérobé le feu de l’Olympe; son disciple devait-il être, pour avoir laissé les flammes s’emparer d’une femme, la proie d’une nocturne épouvante ? »  Page 230
  • « Une semaine plus tôt, la baronne s’était arrêtée au couvent où la jeune fille apprenait la musique avec mère Marie-Joseph de l’Epiphanie. Elle l’avait entendue s’essayer à une aria de Jean Mignon, alors qu’elle se recueillait dans sa cellule. S’échappant du cloître, la mélodie qui lui parvenait était d’une telle harmonie qu’elle en avait laissé choir son livre de psaumes. »  Page 238
  • « — C’est merveilleux Michelle ! Un vrai conte de fées ! »  Page 246
  • « Cette journée aurait dû consacrer son triomphe, lui donner prétexte à raconter qu’une dame de qualité s’intéressait assez à sa fille pour l’emmener à Paris. Mauvaise fée, la pluie avait transformé ces heures d’apothéose en désastre, et voilà qu’un monstre lui dévorait sa coiffure. »  Page 251
  • « Afin de signifier à l’échevin Guillec que son zèle était remarqué, le jurisconsulte lui tendit un petit manuel.
    — Lisez-le, cela nous sera fort utile d’être plus nombreux à nous en inspirer.
    Egide Guillec était ravi qu’on l’élève par cette marque de confiance au rang des magistrats instruits. Il savait lire, mais il ne possédait certes pas le savoir de ces juges et palliait son ignorance par une attitude servile. Il prit le traité de démonologie avec des gestes respectueux, hésitant pourtant à dire comme il se trouvait honoré. »  Page 300
  • « — Il faudrait bien que je rencontre votre époux. Il me paraît avisé. Sinon, il ne serait pas échevin et n éclairerait pas de ses lumières les magistrats. Vous les connaissez ?
    — Tous, mentit Juliette Guillec qui n’avait rencontré qu’Alphonse Darveau et Eudes Pijart. Les Darveau portent la robe depuis un siècle au moins. Et la femme d’Eudes Pijart est la sœur du jurisconsulte Darveau. Celui-ci a prêté son guide à mon époux, Le Malheur maléfice, je crois. M. Guillec n’a pas voulu me le montrer, car il contient trop de choses horribles pour une faible femme.
    Guy Chahinian n’écoutait plus:  S’agissait-il du Malleum Maleficarum ? Ils allaient en faire usage ?
    Publié en 1486, ce manuel avait été tiré depuis à des milliers d’exemplaires en petit format, de sorte qu’on pouvait le consulter à tout moment lors d’un procès et s’en inspirer quand un doute surgissait. Guy Chahinian avait lu l’ouvrage des années auparavant mais n’avait rien oublié de son absurde atrocité. »  Page 308
  • « En rejoignant le capitaine, elle lui tendit, le temps de monter en selle, un gros cahier quelle reprit avant de flatter l’encolure de son cheval. »  Page 314
  • « — Je vais laisser ici ce cheval et vous demander d’attendre que le soleil se couche pour regagner la ville. On ne doit pas nous voir ensemble. Monsieur Chahinian, je voudrais que vous vous chargiez de ce cahier. Prenez-en le plus grand soin, c’est la somme de vingt ans de recherche et de pratique. J’en aurai encore besoin. Ainsi que ma fille. »  Page 324
  • « — Nous devons maintenant, dit le jurisconsulte Darveau, rechercher la marque diabolique. Avec les témoignages, nous aurons tous les éléments pour la faire avouer. 
    — Et le bourreau nous y aidera, dit l’échevin Guillec. L’homme avait acquis en très peu de temps une assurance qui le portait à une surenchère de cruauté pour plaire à ses pairs. Il avait prononcé ces derniers mots en guettant l’approbation du jurisconsulte qui lui avait prêté le guide de démonologie. »  Pages 349 et 350
  • « Anne LaFlamme devait mentir pour persuader sa fille de s’unir à l’armateur car Marie, épouvantée par la duplicité de l’homme, n’aurait jamais accepté sa proposition. La rage l’étouffait depuis qu’Anne lui avait rapporté leur entretien. La rage. Et la curiosité: ce trésor l’in-triguait. Elle avait été bien étonnée d’apprendre que son père avait révélé l’existence d’un trésor à Geoffroy de Saint- Arnaud. 
    — C’est un conte ! Ton père ne m’a jamais parlé de ce butin, faillit dire Anne LaFlamme.
    S’il avait possédé ces fameuses pierres, je l’aurais su.  Puis elle songea que si sa fille croyait aussi au trésor, elle ne se trahirait pas devant Saint-Arnaud. L’homme était trop cupide et trop retors pour ne pas tenter de faire parler Marie: elle devait avoir entendu la même fable. Le père Germain lui dirait la vérité en temps voulu. »  Page 365
  • « — Non. Ce balai que vous montrez maintenant ne m’aide pas à voler dans les airs!
    — Sauf si vous l’enduisez d’onguent. J’ai ici la composition de cet enduit maléfique, dit l’échevin Guillec, en se trémoussant dans sa toge noire.  Il buta sur les mots pentaphilon et hyosccyame, mais énuméra plus aisément les autres ingrédients: belladone, sang de chauve-souris, morelle furieuse, ciguë, persil, feuilles de peuplier, pavot, aconit, bave de crapaud. Certains manuels prétendaient que de l’ergot entrait aussi dans la composition de l’onguent. Niait-elle connaître cette plante ? »  Pages 378 et 379
  • « — Les femmes n’ont pas de droit au savoir ! Parce que des hommes comme vous protègent des hommes comme Hornet. 
    — Nous vous protégeons contre vous-même! tonna le jurisconsulte. La nature de la femme est frivole, menteuse, sensuelle. 
    Tapotant le traité de démonologie, il rapporta les précisions de Sprenger:  femina vient de fe, qui veut dire foi, et de minus, qui signifie moindre. 
    — Par sa faiblesse, la femme est donc plus facile à corrompre que l’homme: le Diable le sait. C’est pourquoi il vous offre ce que la loi vous refuse pour votre bien : le pouvoir de guérir. Il connaît la valeur de cet appât. »  Page 384
  • « Il fouilla dans les poches de sa toge, en tira un morceau de coton qu’il déplia devant Anne LaFlamme. Elle reconnut immédiatement la noix de muscade.
    — J’ai pensé que… si vous voulez, vous pourrez. 
    — Ah ! mon ami, murmura la sage-femme bouleversée. C’est pourquoi vous êtes ici? Comment connaissez-vous ce poison? 
    — J’ai cherché dans votre livre. Pour vérifier si ma mémoire était bonne : mon ami Jules Pernelle, l’apothicaire, m’a déjà parlé du danger que représente cette graine. Mais j’arrive trop tard, dit-il en regardant brièvement les mains brisées. »  Page 400
  • « — Je vous trouve bien maigre, vous devriez manger davantage. Vous n’avez jamais eu d’aussi bonnes choses à votre disposition. On m’a pourtant affirmé que vous étiez gourmande…
    Marie ferma les yeux, écœurée: comment aurait-elle pu avoir de l’appétit alors qu’on lui parlait de la mort de sa mère? Elle se traînait de sa chambre au salon, du salon à sa chambre et, avec ses habits sombres, elle ressemblait aux sorcières décrites dans les contes. »  Pages 406 et 407
  • « —  Le trésor, s’esclaffa Martin Le Morhier. Personne n’était plus sage que Pierre. Détourner un butin est passible de mort. Il aimait trop sa femme et sa fille pour tenter pareille chose. De plus, il n’était pas homme à errer dans les rues mal famées des ports étrangers. Il ne buvait pas, n’allait pas voir les filles. Quand aurait-il rencontré ce pirate ? Je me demande ce qui a pu l’inciter à inventer cette fable ! »  Page 416
5 étoiles, F, M

Millénium, tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette

Millénium, tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette de Stieg Larsson.

Éditions Actes Sud (Actes noirs), publié en 2006, 665 pages

Deuxième tome de la trilogie « Millénium » de Stieg Larsson paru initialement en 2005 sous le titre « Flickan som lekte med elden».

Mikael Blomkvist et son associée Erika Berger travaillent d’arrache-pied pour éditer dans leur revue Millenium un dossier percutant sur un réseau de prostitution en Suède. Mais le malheur s’acharne, le journaliste principal qui enquête sur le dossier et sa compagne de vie, dont la thèse de doctorat porte sur le même sujet, sont assassiner. Le lendemain c’est le corps de l’avocat Niels Bjurman, tuteur de Lisbeth Salander, qui est découvert. Les trois meurtres ont été perpétrés avec la même arme et les empreintes de Lisbeth se retrouvent sur celle-ci. La police lance donc un mandat d’arrêt contre elle. Aussitôt rentré d’un voyage d’un an autour du monde, Lisbeth se retrouve traquée par toute la police suédoise. Mikael se refuse d’admettre sa culpabilité malgré les apparences, il débute sa propre enquête pour prouver l’innocence de Lisbeth et faire éclater la vérité.

Surprenamment, une suite plus haletant que le premier tome. Ce roman est passionnant, l’histoire est complexe mais très originale. Au début il y a quelques longueurs qui sont par contre nécessaires à la compréhension des événements. Bien que l’intrigue mette du temps à s’installer et à démarrer, le lecteur est rapidement happé par l’histoire. Certes une nouvelle intrigue nous est proposée mais c’est surtout la suite des vies de Lisbeth et de Mikael qui capte l’attention. Encore une fois tous les personnages sont fascinants, bien ficelés et d’un réalisme stupéfiant. Ce roman permet de découvrir plus en profondeur le personnage de Lisbeth, ses motivations, son histoire et ses origines. Au fil des pages on s’attache de plus en plus à cette fascinante pirate informatique. Le style fluide de l’auteur est toujours aussi plaisant avec un scénario original, une écriture simple et des chapitres courts qui donnent un bon rythme au texte. Un excellent thriller journalistique qui tient le lecteur en haleine du début à la fin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 25 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Lisbeth Salander posa son livre sur ses genoux, prit son verre et sirota une gorgée de café avant de se tendre pour attraper le paquet de cigarettes. »  Page 8
  • « Les disputes dans la chambre voisine commençaient rituellement entre 22 et 23 heures, à peu près au moment où Lisbeth se mettait au lit avec un livre sur les mystères des mathématiques. »  Page 10
  • « NEUF MOIS PLUS TÔT, elle avait lu un article dans un Popular Science oublié par quelque passager à l’aéroport Leonardo da Vinci à Rome, et instantanément elle avait développé une fascination totale pour l’astronomie sphérique, sujet ardu s’il en était. Spontanément, elle s’était rendue à la librairie universitaire de Rome et avait acheté quelques-unes des thèses les plus importantes en la matière. Pour comprendre l’astronomie sphérique, elle avait cependant été obligée de se plonger dans les mystères relativement compliqués des mathématiques. Au cours de ces derniers mois, elle avait fait le tour du monde et avait régulièrement rendu visite aux librairies spécialisées pour trouver d’autres livres traitant de ce sujet.
    D’une manière générale, ces livres étaient restés enfouis dans ses bagages, et ses études avaient été peu systématiques et quelque peu velléitaires jusqu’à ce que par hasard elle soit passée à la librairie universitaire de Miami pour en ressortir avec Dimensions in Mathematics du Dr. L. C. Parnault (Harvard University, 1999). Elle avait trouvé ce livre quelques heures avant d’entamer un périple dans les Antilles. »  Page 11
  • « La lecture du Caribbean Traveller lui avait appris que la Grenade était connue comme la Spice lsland, l’île aux épices, et que c’était un des plus gros producteurs au monde de noix muscade. La capitale s’appelait Saint George’s. L’île comptait 120.000 habitants, mais environ 200.000 autres Grenadiens étaient expatriés aux Etats-Unis, au Canada ou en Angleterre, ce qui donnait une bonne idée du marché du travail sur l’île. Le paysage était montagneux autour d’un volcan éteint, Grand Etang.
    Historiquement, la Grenade était une des nombreuses anciennes colonies britanniques insignifiantes où le capitaine Barbe-Noire avait peut-être, ou peut-être pas, débarqué et enterré un trésor. La scène avait le mérite de faire fantasmer. En 1795, la Grenade avait attiré l’attention politique après qu’un ancien esclave libéré du nom de Julian Fedon, s’inspirant de la Révolution française, y avait fomenté une révolte, obligeant la couronne à envoyer des troupes pour hacher menu, pendre, truffer de balles et mutiler un grand nombre de rebelles. Le problème du régime colonial était qu’un certain nombre de Blancs pauvres s’étaient joints à la révolte de Fedon sans la moindre considération pour les hiérarchies ou les frontières raciales. La révolte avait été écrasée mais Fedon ne fut jamais capturé ; réfugié dans le massif du Grand Etang, il était devenu une légende locale façon Robin des Bois.
    Près de deux siècles plus tard, en 1979, l’avocat Maurice Bishop avait démarré une nouvelle révolution inspirée, à en croire le guide, par the communist dictatorship in Cuba and Nicaragua, mais dont Lisbeth Salander s’était rapidement fait une tout autre image après avoir rencontré Philip Campbell – professeur, bibliothécaire et prédicateur baptiste. Elle était descendue dans sa guesthouse pour ses premiers jours sur l’île. On pouvait résumer ainsi l’histoire : Bishop avait été un leader extrêmement populaire qui avait renversé un dictateur fou, fanatique d’ovnis par-dessus le marché et qui dilapidait une partie du maigre budget de l’Etat dans la chasse aux soucoupes volantes. Bishop avait plaidé pour une démocratie économique et introduit les premières lois du pays sur l’égalité des sexes avant d’être assassiné en 1983 par une horde de stalinistes écervelés, qui depuis séjournaient dans la prison de l’île.
    Après l’assassinat, inclus dans un massacre d’environ cent vingt personnes, dont le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Condition féminine et quelques leaders syndicaux importants, les Etats-Unis étaient intervenus en débarquant sur l’île pour y rétablir la démocratie. Conséquence directe pour la Grenade, le chômage était passé de six à près de cinquante pour cent et le trafic de cocaïne était redevenu la source de revenus la plus importante, toutes catégories confondues. Philip Campbell avait secoué la tête en lisant la description dans le guide de Lisbeth et lui avait donné quelques bons conseils concernant les personnes et les quartiers qu’elle devait éviter une fois la nuit tombée. »  Pages 11 à 13
  • « Inquiet et n’arrivant toujours pas à la joindre, il alla chez elle début janvier s’asseoir sur une marche d’escalier devant son appartement. Il avait apporté un livre et il attendit obstinément pendant quatre heures avant qu’elle arrive, peu avant 23 heures.
    – Salut, Lisbeth, fit-il en refermant son livre. »  Page 16
  • « Elle mémorisa une formule mathématique de trois lignes et referma Dimensions in Mathematics, puis attrapa la clé de sa chambre et son paquet de cigarettes sur la table. »  Page 18
  • « Ses yeux passèrent sur elle sans la reconnaître, avant qu’il aille s’asseoir du côté diamétralement opposé de la terrasse, puis il fixa son regard sur l’eau devant le restaurant.
    Lisbeth Salander haussa un sourcil et examina l’homme qu’elle voyait de profil. Il semblait complètement absent et resta immobile pendant sept minutes. Puis il leva soudain son verre et but trois bonnes gorgées. Il reposa le verre et se remit à fixer l’eau. Un moment plus tard, Lisbeth ouvrit son sac et sortit Dimensions in Mathematics. »  Page 23
  • « Mais quand elle avait ouvert Dimensions in Mathematics, un monde totalement nouveau s’était présenté à elle. En fait les mathématiques étaient un puzzle logique avec des variations à l’infini – des énigmes qu’on pouvait résoudre. L’intérêt n’était pas de solutionner des exemples de calcul. Cinq fois cinq donnait toujours vingt-cinq. L’intérêt était d’essayer de comprendre la composition des règles qui permettaient de résoudre n’importe quel problème mathématique.
    Dimensions in Mathematics n’était pas un manuel strict de mathématiques, mais une version poche d’un pavé de mille deux cents pages sur l’histoire des mathématiques depuis l’Antiquité grecque jusqu’aux tentatives contemporaines pour maîtriser l’astronomie sphérique. Le bouquin était considéré comme une bible, comparable à ce qu’avait un jour signifié l’Arithmétique de Diophante, et qu’il signifiait toujours, pour les mathématiciens sérieux. La première fois qu’elle avait ouvert Dimensions, c’était sur la terrasse de l’hôtel à Grand Anse Beach et elle s’était soudain retrouvée dans un monde enchanté de chiffres, dans un livre écrit par un auteur bon pédagogue mais qui savait aussi surprendre le lecteur avec des anecdotes et des problèmes déroutants. Elle avait pu suivre l’évolution des mathématiques d’Archimède jusqu’aux très contemporains Jet Propulsion Laboratories en Californie. Elle comprenait leurs méthodes pour résoudre les problèmes.
    Elle avait vécu la rencontre avec le théorème de Pythagore (x2+y2=z1), formulé environ cinq cents ans avant J.C, comme une sorte de révélation. Brusquement, elle avait compris le sens de ce qu’elle avait mémorisé dès le collège, à un des rares cours auxquels elle avait assisté. Dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés de l’angle droit. Elle était fascinée par la découverte d’Euclide vers l’an 300 avant J.C, énonçant qu’un nombre parfait est toujours un multiple de deux nombres, dont l’un est une puissance de 2 et l’autre le même nombre à la puissance suivante de 2 moins 1. C’était une amélioration du théorème de Pythagore et elle comprenait l’infinité de combinaisons possibles.
    6= 21 x (22-1)
    28 = 22 x (23-1)
    496 = 24 x (25-1)
    8 128 = 26 x (27-1)
    Elle pouvait poursuivre indéfiniment sans trouver de nombre qui péchait contre la règle. Il y avait là une logique qui plaisait au sens de l’absolu de Lisbeth Salander. Elle avait rapidement et avec un plaisir manifeste assimilé Archimède, Newton, Martin Gardner et une douzaine d’autres mathématiciens classiques.
    Ensuite, elle était arrivée au chapitre de Pierre de Fermat dont l’énigme mathématique, le théorème de Fermat, l’avait décontenancée pendant sept semaines. Ce qui fut certes un délai raisonnable en considérant que Fermat avait poussé des mathématiciens à la folie pendant près de quatre siècles avant qu’un Anglais du nom d’Andrew Wiles arrive, aussi tard qu’en 1993, à résoudre son puzzle.
    Le théorème de Fermat était un postulat d’une simplicité trompeuse.
    Pierre de Fermat était né en 1601 à Beaumont-de-Lomagne dans le Sud-ouest de la France. Ironie de l’histoire, il n’était même pas mathématicien mais magistrat et se consacrait aux mathématiques comme une sorte de passe-temps bizarre. Pourtant, il était considéré comme un des mathématiciens autodidactes les plus doués de tous les temps. Tout comme Lisbeth Salander, il aimait bien résoudre des puzzles et des énigmes. Ce qui semblait l’amuser par-dessus tout était de se gausser d’autres mathématiciens en construisant des problèmes sans se donner la peine de fournir la solution. Le philosophe René Descartes affubla Fermat d’un tas d’épithètes dégradantes alors que son collègue anglais John Wallis l’appelait « ce fichu Français ».
    Dans les années 1630 était sortie une traduction française de l’Arithmétique de Diophante, qui regroupait la totalité des théories formulées par Pythagore, Euclide et autres mathématiciens de l’Antiquité. C’était en travaillant sur le théorème de Pythagore que Fermat, dans une illumination géniale, avait posé son problème immortel. Il formula une variante du théorème de Pythagore. Au lieu de (x2+y2=z2) Fermat transforma le carré en cube (x3+y3 =z3).
    Le problème était que la nouvelle équation ne semblait pas avoir de solutions avec des nombres entiers. Ainsi, moyennant un petit changement théorique, Fermat avait transformé une formule proposant un nombre infini de solutions parfaites en une impasse qui n’en avait aucune. Son théorème était cela justement – Fermat affirmait que nulle part dans l’univers infini des nombres il n’existait de nombre entier où un cube pouvait s’exprimer comme étant la somme de deux cubes et que ceci était la règle pour tous les nombres qui ont une puissance supérieure à 2, c’est-à-dire justement le théorème de Pythagore.
    Les autres mathématiciens eurent vite fait d’être d’accord. Utilisant la méthode d’essais et erreurs, ils purent constater qu’ils ne trouvaient pas de nombre réfutant l’affirmation de Fermat. Le seul problème était que même s’ils faisaient des calculs jusqu’à la fin des temps, ils ne pourraient vérifier tous les nombres existants, et que par conséquent les mathématiciens ne pouvaient pas affirmer que le nombre suivant n’allait pas infirmer le théorème de Fermat. En mathématiques, les affirmations doivent en effet être démontrables mathématiquement et s’exprimer par une formule générale et scientifiquement correcte. Le mathématicien doit pouvoir monter sur un podium et prononcer les mots « il en est ainsi parce que… ».
    Fermat, selon son habitude, se moqua de ses collègues. Dans la marge de son exemplaire de l’Arithmétique, le génie griffonna des hypothèses et termina avec quelques lignes. Cuius rei demonstrationem mirabilem sane detexi hanc marginis exiquitas non caperet. Soit : J’en ai découvert une démonstration merveilleuse. L’étroitesse de la marge ne la contient pas.
    Si son intention était de pousser ses collègues à la folie, il y réussit parfaitement. Depuis 1637, pratiquement tous les mathématiciens qui se respectent ont consacré du temps, parfois beaucoup de temps, à essayer de démontrer la conjecture de Fermat. Des générations de penseurs s’y sont cassé les dents jusqu’à ce qu’Andrew Wiles fasse la démonstration que tout le monde attendait, en 1993. Cela faisait alors vingt-cinq ans qu’il réfléchissait à l’énigme, et les dix dernières années pratiquement à temps plein.
    Lisbeth Salander était sacrement perplexe.
    En fait, la réponse ne l’intéressait pas du tout. C’était la recherche de la solution qui la tenait en haleine. Quand quelqu’un lui donnait une énigme à résoudre, elle la résolvait. Avant de comprendre le principe des raisonnements, elle mettait du temps à élucider les mystères mathématiques, mais elle arrivait toujours à la réponse correcte avant d’ouvrir le corrigé.
    Elle avait donc sorti un papier et s’était mise à griffonner des chiffres après avoir lu le théorème de Fermat. Et, non sans surprise, elle n’avait pas trouvé la solution de l’énigme.
    S’interdisant de regarder le corrigé, elle avait sauté le passage où était présentée la solution d’Andrew Wiles. A la place, elle avait fini la lecture de Dimensions et constaté qu’aucun des autres problèmes formulés dans le livre ne lui posait de difficultés particulières. Jour après jour ensuite, elle s’était repenchée sur l’énigme de Fermat avec une irritation croissante en se demandant quelle « démonstration merveilleuse » Fermat avait pu trouver. Sans cesse, elle s’enfonçait dans de nouvelles impasses. »  Pages 24 à 28
  • « Comme d’habitude, elle s’installa seule à l’extrémité droite du bar et ouvrit un livre bourré d’étranges formules mathématiques, ce qui aux yeux d’Ella Carmichael était un choix de littérature étrange pour une jeune célibataire de son âge. »  Page 28
  • « Lisbeth resta au bar une dizaine de minutes, le nez dans Dimensions. Avant même son adolescence, elle avait compris qu’elle était dotée d’une mémoire photographique et était par conséquent différente de ses camarades de classe. Elle n’avait jamais révélé cette singularité à personne – sauf à Mikael Blomkvist dans un instant de faiblesse. Elle connaissait déjà par cœur le texte de Dimensions et elle continuait à trimballer le livre surtout parce qu’il constituait un lien visuel vers Fermat, comme si le livre était devenu un talisman. »  Page 30
  • « Finalement, elle ferma le livre, monta dans sa chambre et démarra son PowerBook. »  Page 30
  • « Elle avait fait une longue promenade sur la plage et s’était assise à l’ombre de quelques palmiers pour regarder des enfants qui jouaient au foot au bord de l’eau. Elle avait ouvert Dimensions et elle était plongée dans sa lecture quand il était venu s’asseoir quelques mètres seulement devant elle, apparemment sans remarquer sa présence. Elle l’avait observé en silence. Un jeune Black en sandales, pantalon noir et chemise blanche.
    Comme elle, il avait ouvert un livre et s’était plongé dans la lecture. Comme elle, il étudiait un livre de mathématiques – Basics 4. Apparemment concentré sur le sujet, il commença à griffonner sur les pages d’un cahier. Ce n’est qu’au bout de cinq minutes, quand elle toussota, qu’il remarqua sa présence, et il sursauta, effrayé. Il s’excusa de l’avoir dérangée, ramassa son sac et son livre, et il s’apprêtait à quitter l’endroit quand elle lui demanda s’il trouvait les maths difficiles. »  Page 31
  • « C’était prestigieux d’avoir Mikael Blomkvist comme invité à une réception pour la sortie d’un livre ou une soirée privée. D’où cette avalanche d’invitations et de demandes de participation à tel ou tel événement. »  Page 44
  • « A part le fait que Lisbeth Salander connaissait par cœur le Lévitique – l’année précédente, elle avait été amenée à s’intéresser aux châtiments bibliques -, ses connaissances en histoire des religions étaient modestes. »  Page 58
  • « Elle remarqua soudain qu’un vent croissant secouait les feuillages des palmiers du côté du mur devant la plage. La Grenade se trouvait en bordure de Mathilda. Lisbeth suivit le conseil d’Ella Carmichael et mit dans son fourre-tout en nylon l’ordinateur, Dimensions in Mathematics, quelques affaires personnelles et des vêtements de rechange, et le posa à côté du lit. »  Page 61
  • « A Londres, elle avait loupé la correspondance du dernier vol pour la Suède, et avait dû attendre des heures avant qu’on lui trouve une place dans le premier vol du matin.
    Lisbeth se sentait comme un sac de bananes qu’on aurait oublié au soleil pendant un après-midi entier. Elle n’avait qu’un bagage à main, contenant son PowerBook, Dimensions et quelques vêtements bien comprimés. »  Page 75
  • « – Dag Svensson est venu me voir la semaine dernière avec l’ébauche d’un sujet. Je lui ai demandé d’être présent à cette réunion. Tu l’expliqueras mieux que moi, dit Erika en se tournant vers Dag.
    – Le trafic de femmes, dit Dag Svensson. C’est-à-dire l’exploitation sexuelle des femmes. Dans le cas présent, principalement originaires des pays baltes et de l’Europe de l’Est. Pour tout vous dire, je suis en train d’écrire un livre là-dessus et c’est pour cela que j’ai contacté Erika – vu que vous fonctionnez aussi comme maison d’édition.
    Tout le monde sembla trouver cela assez drôle. Les éditions Millenium n’avaient pour l’instant édité qu’un seul livre, en l’occurrence le pavé datant d’un an de Mikael Blomkvist sur l’empire financier du milliardaire Wennerström. Le livre en était à sa sixième édition en Suède et avait aussi été publié en norvégien, en allemand et en anglais, et il était en cours de traduction en français. Ce succès commercial leur paraissait assez incompréhensible compte tenu que l’histoire était déjà archiconnue et avait été dévoilée dans d’innombrables journaux.
    – Notre production livresque n’est pas des plus consistantes, dit Mikael prudemment. »  Page 90
  • « – Sans aucun doute, dit Erika Berger. Mais ça fait un an qu’on discute pour savoir si on se lance réellement dans l’édition. Nous en avons parlé lors de deux conseils d’administration et tout le monde était positif. L’idée est celle d’une politique d’édition limitée à trois ou quatre livres par an – qui en gros ne seront que des reportages sur différents sujets. Des produits journalistiques typiques, autrement dit. Le livre de Dag s’inscrit parfaitement dans cette optique. »  Page 90
  • « – Ce n’est pas un secret. Le sujet est même loin d’être nouveau. Ce qui est nouveau, par contre, c’est que nous avons interrogé une douzaine de Lilya 4-ever. Pour la plupart, ce sont des filles de quinze à vingt ans, elles croupissent dans la misère sociale des pays de l’Est et on les fait venir ici en leur faisant miroiter diverses promesses de boulot, mais au bout du compte elles se retrouvent entre les mains d’une mafia du sexe totalement dénuée de scrupules. Certaines des expériences qu’ont eues ces filles-là font paraître Lilya 4-ever comme un divertissement familial. Et je ne dis pas ça pour dévaloriser le film de Moodysson – il est excellent. Ce que je veux dire, c’est que ces filles ont vécu des trucs qu’on ne peut simplement pas décrire dans un film.
    – D’accord.
    – C’est pour ainsi dire le noyau de la thèse de Mia. Mais pas de mon livre. »  Pages 91 et 92
  • « – Je travaille sur cette histoire depuis trois ans. Le livre va présenter des études d’exemples de michetons. J’ai au moins trois flics, dont un travaille à la Säpo et un aux Mœurs. J’ai cinq avocats, un procureur et un juge. J’épingle aussi trois journalistes dont un a écrit plusieurs textes sur le commerce du sexe. Dans le privé, il s’adonne à des délires de viol avec une prostituée adolescente de Tallinn… et dans ce cas il ne s’agit pas précisément de goût sexuel partagé. J’ai l’intention de donner les noms. Ma documentation est en béton. »  Pages 92 et 93
  • « – Dag veut qu’on publie aussi le livre, dit Erika Berger.
    – Effectivement – je veux que le livre soit publié. Je veux qu’il arrive comme une bombe, et pour l’instant Millenium est le journal le plus crédible et le plus impertinent de la ville. Je vois mal d’autres maisons d’édition oser publier un livre comme celui-ci.
    – Donc, pas de livre, pas d’article, résuma Mikael.
    – Pour ma part, je trouve que ça colle, dit Malou Eriksson.
    – L’article et le livre sont deux choses distinctes. Dans le cas de l’article dans la revue, c’est Mikael le responsable de la publication. En ce qui concerne le livre, c’est l’auteur qui est le responsable.
    – Je sais, dit Dag Svensson. Ça ne m’inquiète pas. Au moment même de la publication du livre, Mia portera plainte contre tous ceux que je nomme. »  Page 93
  • « – C’est pour ça que je travaille encore ici. Le gérant est bon pour un saut périlleux de temps en temps, dit Monika Nilsson.
    Tout le monde rit, sauf Mikael.
    – Oui, Mikael était bien le seul à être assez bête pour devenir responsable de la publication, dit Erika Berger. On prend ce sujet pour mai. Et ton livre sortira dans la foulée
    – Le livre est prêt ? demanda Mikael.
    – Non. J’ai le synopsis du début à la fin, mais la moitié seulement est rédigée. Si vous êtes d’accord pour le publier et que vous me donnez une avance, je peux m’y mettre à plein temps. Quasiment toute la recherche est terminée. Il ne me reste que quelques petits trucs annexes à compléter – en fait seulement des confirmations de ce que je sais déjà – et il faut que je rencontre les michetons que je vais exposer au grand jour.
    – On fera comme avec le livre de Wennerström. Je n’ai jamais compris pourquoi les éditeurs ordinaires exigent dix-huit mois de délai de production pour sortir quelques centaines de pages. Il faut une semaine pour faire la mise en pages — Christer Malm acquiesça de la tête – et deux semaines pour imprimer. On procédera aux confrontations en mars-avril et on résumera sur quinze pages qui seront les dernières. Il nous faut donc le manuscrit bouclé pour le 15 avril pour qu’on ait le temps de passer toutes les sources en revue. »  Pages 94 et 95
  • « – Je n’ai jamais rédigé de contrat d’édition jusqu’à présent, il faut que je voie ça avec notre avocat. Mais je te propose une embauche pendant quatre mois, de février à mai, le temps que tu boucles le projet. Mais sache que nous ne proposons pas de salaires mirobolants.
    – Ça me va. J’ai besoin d’un salaire de base pour pouvoir me concentrer sur le livre à temps plein.
    – Sinon, la règle, c’est fifty-fifty sur les recettes du livre une fois les dépenses payées. Qu’est-ce que tu en dis ? »  Page 95
  • « – Mikael, je tiens à ce que tu sois l’éditeur de ce livre. Elle regarda Dag Svensson. Mikael ne veut pas l’admettre, mais il écrit remarquablement bien et de plus il s’y connaît en recherche. Il passera le moindre mot de ton livre au microscope. Je suis flattée que tu veuilles publier le livre chez nous, mais sache qu’on a des problèmes assez particuliers à Millenium. On a un certain nombre d’ennemis qui ne souhaitent que de nous voir mettre les pieds dans le plat. Quand on relève la tête et qu’on publie quelque chose, il faut que ça soit impeccable à cent pour cent. On ne peut pas se permettre autre chose. »  Page 96
  • « Ce fut Erika qui finit par orienter la conversation sur le sujet dont ils étaient censés discuter. Mia Bergman alla chercher une copie de sa thèse qu’elle posa sur la table devant Erika. Le titre était pour le moins ironique — Bons baisers de Russie, allusion évidente au 007 classique d’Ian Fleming. Le sous-titre l’était moins : Trafic de femmes, criminalité organisée et mesures prises par les autorités.
    – Faites bien la distinction entre ma thèse et le livre qu’écrit Dag, dit-elle. Le livre de Dag est la version d’un agitateur qui se polarise sur les profiteurs du trafic de femmes. Ma thèse, elle, est constituée de statistiques, d’études sur le terrain, de textes de lois et d’une analyse du comportement de la société et des tribunaux vis-à-vis des victimes. »  Pages 102 et 103
  • « Ensuite, elle ouvrit les cartons qu’elle avait apportés de Lundagatan et tria des livres, des journaux, des coupures et de la doc accumulée dans ses recherches, qu’elle devrait sans doute jeter. »  Page 108
  • « L’assemblée put sans difficulté constater que Millenium avait une assise économique stable comparée à la période de crise qui avait frappé l’entreprise deux ans plus tôt. Le compte de résultat faisait état d’un excédent de 2,1 millions de couronnes, dont 1 million constitué par les recettes du livre de Mikael Blomkvist sur l’affaire Wennerström. »  Page 114
  • « – Depuis le jour de ma naissance, j’ai été propriétaire d’une chose ou d’une autre. Et je passe mes journées à diriger un groupe où il y a plus d’intrigues que dans un roman d’amour grand public. Quand j’ai commencé à siéger dans votre conseil, c’était pour remplir des devoirs auxquels je ne pouvais pas me dérober. Mais je vais vous dire une chose : au cours de ces dix-huit derniers mois j’ai découvert que j’aime mieux siéger dans ce conseil d’administration que dans tous les autres réunis. »  Page 117
  • « Pour la Pentecôte un an auparavant, et après des mois sans y être allé, Mikael avait passé un moment dans sa cabane de Sandhamn rien que pour avoir la paix, s’asseoir face à la mer et lire un polar. »  Page 125
  • « Elle réfléchit un moment, prit ensuite le téléphone et appela son mari.
    – C’est moi. Qu’est-ce que tu fais, mon chéri ?
    – J’écris.
    Lars Beckman n’était pas seulement artiste plasticien ; il était surtout spécialiste en histoire de l’art et auteur de plusieurs livres sur le sujet. Il participait régulièrement au débat public et de grosses sociétés d’architectes le consultaient souvent. Les six derniers mois, il avait travaillé sur l’importance de la décoration artistique des bâtiments et la question du bien-être éprouvé par les gens dans certains bâtiments et pas dans d’autres. Le livre avait pris la tournure d’un pamphlet sur le fonctionnalisme qui, de l’avis d’Erika, allait faire des vagues dans le débat esthétique. »  Page 142
  • « Ils échangèrent des bisous au téléphone puis Erika appela Mikael Blomkvist. Il se trouvait chez Dag Svensson et Mia Bergman à Enskede, ils finissaient de faire le point sur quelques détails pas clairs dans le livre de Dag. »  Page 143
  • « Holger Palmgren avait les blancs, il avait fait une ouverture sicilienne dans les règles. Il avait réfléchi très longuement avant chaque coup. Quels que fussent les handicaps physiques à la suite de son attaque, son acuité intellectuelle fonctionnait en tout cas parfaitement
    Lisbeth Salander était plongée dans un livre sur un sujet aussi saugrenu que le calibrage de fréquence des radiotélescopes en état d’apesanteur. Elle avait mis un coussin sous ses fesses pour arriver à une hauteur acceptable devant la table. Quand Palmgren avait bougé son pion, elle avait levé les yeux et déplacé une pièce apparemment sans la moindre réflexion, puis elle était retournée à son livre. »  Pages 170 et 171
  • « Il regarda sa montre et réalisa qu’il était déjà 21 heures. Mikael Blomkvist fut tout aussi surpris de découvrir quelqu’un à la rédaction.
    – Eh ben, tu fais des heures sup ? Salut Micke. Moi, à force de bosser sur mon livre, je ne vois pas l’heure passer. Qu’est-ce qui t’amène ?
    – Je passe juste chercher un livre que j’ai oublié. Tout se passe comme tu veux ? »  Page 174
  • « Elle tria le disque dur par dates avec les documents les plus anciens en haut, et nota que Mikael avait surtout occupé ses derniers mois à un dossier intitulé [DAGSVENSSON] et qui était manifestement un projet de livre. »  Page 179
  • « Elle ouvrit l’étui à cigarettes que Mimmi lui avait offert, alluma une Marlboro light et consacra le reste de la soirée à la lecture.
    Vers 21 heures elle avait terminé la thèse de Mia Bergman. Elle se mordit pensivement la lèvre inférieure.
    A 22 h 30, elle avait fini le livre de Dag Svensson. »  Page 179
  • « Il maîtrisait son manuscrit mais, pour la première fois depuis qu’il avait initié ce projet, il ressentait un vague doute. Il se demandait s’il aurait pu louper un détail essentiel.
    Zala.
    Jusque-là, il avait été impatient de terminer le manuscrit et de voir le livre publié. »  Page 180
  • « Il avait de nouveau contacté le journaliste Per-Åke Sandström, qu’il avait l’intention de balancer sans états d’âme dans son livre. A ce stade, Sandström avait commencé à comprendre le sérieux de la situation. Il avait supplié Dag Svensson d’avoir pitié de lui. »  Page 181
  • « Elle n’était pas sûre, mais un test de grossesse de la pharmacie trancherait.
    Elle se demandait si c’était vraiment le bon moment.
    Elle allait avoir trente ans. Dans un mois, elle soutiendrait sa thèse. Docteur Bergman ! Elle sourit de nouveau et décida de ne rien dire à Dag avant d’être sûre, et peut-être même d’attendre qu’il ait fini son livre et qu’elle-même fête sa thèse. »  Page 191
  • « On aurait dit une énorme raie manta qui se traînait sur le sol. Elle avait un dard comme un scorpion.
    Une chose était sûre. La créature n’était pas de ce monde. Elle n’était décrite dans aucun livre connu sur la faune. C’était un monstre sorti tout droit des enfers. »  Page 201
  • « Elle venait de sortir un livre en gestation pendant au moins dix ans et qui abordait le curieux sujet de la vision que le monde des médias avait des femmes. »  Page 205
  • « Ce soir, il s’agissait d’une fête privée et les invités étaient avant tout des gens ayant d’une manière ou d’une autre apporté leur contribution au livre. »  Page 205
  • « Dag Svensson ne s’était pas montré. Mikael était seul à peaufiner son manuscrit. Ils avaient fini par déterminer que le livre ferait deux cent quatre-vingt-dix pages en douze chapitres. Dag Svensson avait livré la version finale de neuf des douze, et Mikael Blomkvist avait épluché chaque mot et lui avait retourné les textes pour qu’il les clarifie ou les reformule selon ses indications
    Mikael considérait cependant Dag Svensson comme un écrivain très doué et sa contribution se limitait à des notes dans la marge. Il avait même du mal à trouver des endroits où sévir. Au cours des semaines où la pile du manuscrit avait grandi sur le bureau de Mikael, ils n’avaient été en désaccord total qu’au sujet d’un seul passage d’environ une page, que Mikael voulait supprimer et que Dag avait défendu avec force arguments. »  Page 213
  • « Bref, le livre que Millenium s’apprêtait à envoyer à l’imprimerie était costaud et Mikael était convaincu qu’on allait en parler. »  Page 214
  • « Le livre était plus qu’un reportage – c’était une déclaration de guerre. Mikael sourit calmement. Dag Svensson avait presque quinze ans de moins que lui mais Mikael reconnaissait facilement la passion qu’il avait eue lui-même un jour quand il était parti en croisade contre les journalistes économiques minables et avait pondu un livre à scandale que certaines rédactions ne lui avaient toujours pas pardonné.
    Le problème était que le livre de Dag Svensson devait tenir la route jusqu’au bout. Le journaliste qui redresse ainsi la tête doit être à cent pour cent sûr du terrain sur lequel il s’avance, sinon mieux vaut renoncer à publier. »  Page 214
  • « Il travailla encore trois quarts d’heure avant de rassembler ses feuillets et d’aller poser le chapitre sur le bureau d’Erika afin qu’elle le lise. Dag Svensson avait promis de mailer la version finale des trois chapitres restants le lendemain matin, ce qui donnerait à Mikael la possibilité de les relire pendant le week-end. Une réunion était programmée le mardi après Pâques, où Dag, Erika, Mikael et Malou se retrouveraient pour donner le feu vert à la version finale du livre, mais aussi aux articles de Millenium. »  Page 214
  • « Mikael n’avait même pas lancé d’appel d’offres – il avait décidé de faire confiance une nouvelle fois à Hallvigs Reklam à Morgongåva, l’imprimeur de son livre sur l’affaire Wennerström, qui proposait un prix et un service incomparables dans la branche. »  Page 215
  • « – Merde. J’ai promis de le retrouver à la rédaction demain matin avec les photos et les illustrations qu’on veut mettre dans le livre. Christer devait y jeter un coup d’œil pendant le weekend. Mais Mia vient de décréter qu’elle veut aller voir ses parents en Dalécarlie pour Pâques et leur montrer sa thèse. Ce qui fait qu’on partira tôt demain matin. »  Page 221
  • « – Je bute sur un truc que je voudrais vérifier avant que le livre passe à l’impression. »  Page 222
  • « – Il ne faut jamais mésestimer les petits doigts, dit Mikael. Mais franchement… on ne peut plus repousser la deadline à ce stade. La date a été retenue à l’imprimerie et le livre doit sortir en même temps que Millenium. »  Page 222
  • « – De quoi voudrais-tu parler ? demanda-t-il.
    – Je voudrais te parler du livre que tu as l’intention de publier chez Millenium. »  Page 223
  • « – Et qu’est-ce qui te fait croire que j’ai l’intention de publier un livre chez Millenium ? demanda Dag Svensson. »  Page 223
  • « Annika avait fait son droit et Mikael la considérait comme la plus douée des deux. Elle avait traversé ses études le vent en poupe, passé quelques années dans un tribunal rural et ensuite comme assistante d’un des avocats les plus célèbres de Suède avant de démissionner et d’ouvrir son propre cabinet. Annika s’était spécialisée dans le droit de la famille, ce qui peu à peu s’était transformé en un projet d’égalité. Elle s’était engagée comme avocate de femmes maltraitées, avait écrit un livre sur ce sujet et était devenue un nom respecté parmi les féministes. Pour couronner le tout, elle s’était engagée politiquement au côté des sociaux-démocrates, ce qui amenait Mikael à la taquiner et à la traiter d’opportuniste. »  Page 225
  • « – Le sujet en question parle de trafic de femmes et de violence à l’égard des femmes. Tu travailles sur la violence à l’égard des femmes et tu es avocate. Je sais que tu ne t’occupes pas de la liberté de la presse, mais j’aimerais beaucoup que tu lises le texte avant qu’on imprime. Il s’agit à la fois d’articles dans un numéro du journal et d’un livre, ça fait pas mal de choses à lire. »  Page 226
  • « – D’accord, dit Christer. Mais tu décris ces meurtres comme de véritables exécutions. Si j’ai bien compris ce qu’essaie de dire Dag Svensson dans son livre, il s’agit de types pas particulièrement futés. Sont-ils capables de commettre un double meurtre et de s’en tirer ? »  Pages 241 et 242
  • « – Je crois que Dag aurait voulu qu’on publie son histoire.
    – Et je trouve qu’on devrait le faire. Le livre, sans hésiter. Mais la situation en ce moment est telle que nous devons repousser la publication. »  Page 243
  • « – Tu prévoyais des jours de congé pour Pâques, Malou ? demanda-t-elle. Tu peux les oublier. Voici ce qu’on va faire… Malou, toi, moi et Christer on va cogiter pour pondre un numéro complètement nouveau sans Dag Svensson. On verra si on peut dégager quelques textes qu’on avait prévus pour juin. Mikael… tu disposes de combien de chapitres finis du livre de Dag Svensson ?
    – J’ai la version finale de neuf chapitres sur douze. J’ai l’avant-dernière version des chapitres X et XI. Dag s’apprêtait à m’envoyer par mail les versions finales – je vais vérifier ma boîte – mais je n’ai que des bribes du chapitre XII qui est le dernier. C’est là qu’il devait résumer et tirer des conclusions.
    – Mais toi et Dag, vous aviez discuté de tous les chapitres. – Je sais ce qu’il avait l’intention d’écrire, si c’est ça que tu veux dire
    – Bon, tu vas t’attaquer aux textes – le livre et l’article. Je veux savoir la quantité qui manque et si nous pouvons reconstruire ce que Dag n’a pas eu le temps de livrer. Est-ce que tu peux faire une estimation précise dans la journée ? »  Pages 243 et 244
  • « Pour l’heure, il fallait qu’il réexamine le livre aussi bien que les articles d’un œil nouveau, sachant désormais que l’auteur était mort et ne pouvait plus répondre aux questions pointues.
    Il devait prendre une décision quant à la publication du livre, et déterminer aussi si quelque chose dans le matériau pouvait constituer le mobile du meurtre. »  Pages 260 et 261
  • « Il avait passé l’après-midi à essayer de déterminer le destin du livre inachevé de Dag Svensson. »  Page 277
  • « Dag avait laissé le manuscrit d’un livre au contenu explosif. Il avait bossé plusieurs années à récolter des données et à trier des faits, une tâche dans laquelle il avait investi toute son âme et qu’il n’aurait jamais l’occasion de mener à bien. »  Page 278
  • « C’était maintenant à Mikael et à Erika de terminer le travail de Dag sur le livre, mais aussi de répondre aux questions du qui et du pourquoi
    – Je peux reconstruire le texte, dit Mikael. Malou et moi, on doit reprendre le livre ligne par ligne et y ajouter nos éléments de recherche pour arriver à répondre aux questions. En gros, on n’a qu’à suivre les notes de Dag, mais on a des problèmes dans les chapitres IV et V qui sont principalement basés sur les interviews de Mia, et là, on ignore tout simplement les sources. A quelques exceptions près cependant, je crois qu’on peut utiliser les références dans sa thèse comme source primaire.
    – Il nous manque le dernier chapitre.
    – C’est vrai. Mais j’ai le brouillon de Dag et on en a parlé tant de fois que je sais parfaitement ce qu’il avait l’intention de dire. Je propose qu’on le mette en postscriptum où je commenterai aussi son raisonnement.
    – D’accord. Mais je veux voir avant de valider quoi que ce soit. On ne peut pas lui prêter des paroles comme ça.
    – Ne te fais pas de soucis. J’écris le chapitre comme une réflexion personnelle signée de mon nom. Il sera clair que c’est moi qui écris et pas lui. Je raconterai pour quelle raison il a commencé à travailler sur ce livre et quelle sorte d’homme il était. Et je terminerai en récapitulant ce qu’il m’a dit au cours d’au moins une douzaine d’entretiens ces derniers mois. Je peux aussi citer pas mal de passages de son brouillon. Ça peut devenir quelque chose de très respectable.
    – Merde… c’est dingue l’envie que j’ai de publier ce livre, dit Erika. »  Pages 278 et 279
  • « – Si ce n’est pas l’œuvre d’un dément, il doit y avoir un mobile. Et plus j’y pense, plus j’ai l’impression que ce manuscrit est un putain de mobile.
    Mikael montra la liasse de papiers sur le bureau d’Erika. Erika suivit son regard. Puis leurs yeux se rencontrèrent.
    – Il n’y a pas forcément un lien avec le livre proprement dit. Ils ont peut-être trop fouiné et réussi à… je ne sais pas, moi. Quelqu’un s’est senti menacé.
    – Et a engagé un tueur. Micke, ces choses-là se passent dans les films américains. Ce livre parle des michetons. Il met en cause nommément des flics, des hommes politiques, des journalistes… Ce serait donc l’un d’eux qui a tué Dag et Mia ? »  Page 281
  • « – Comment se fait-il que vous vous soyez rendu chez Svensson et Bergman si tard le soir ?
    – Ce n’est pas un détail, c’est tout un roman, fit Mikael avec un sourire fatigué. »  Pages 281 et 282
  • « Mikael expliqua le contenu du livre à venir de Dag Svensson et le lien éventuel avec les meurtres qu’Erika et lui avaient envisagé. »  Page 282
  • « – Non, répondit Erika Berger. Nous avons consacré la journée à arrêter le travail en cours sur le prochain numéro. Nous publierons très probablement le livre de Dag Svensson, mais uniquement lorsque nous saurons ce qui s’est passé et, dans l’état actuel des choses, le livre doit être retravaillé. »  Page 283
  • « Reste cependant que le contenu du livre de Dag Svensson est secret jusqu’à ce qu’il soit imprimé. Nous ne tenons donc pas à ce que le manuscrit arrive aux mains de la police, surtout que nous nous apprêtons à nommer des policiers. »  Page 283
  • « Ensuite il inspecta les étagères une par une, en sortant des livres et en les feuilletant rapidement, et en vérifiant qu’il n’y avait pas quelque chose de caché derrière. Une bonne demi-heure plus tard, il remit le dernier volume dans la bibliothèque. Sur la table à manger se trouvait maintenant une petite pile de livres qui pour une raison ou une autre l’avaient fait réagir. Il enclencha le dictaphone et parla.
    « De la bibliothèque du séjour. Un livre de Mikael Blomkvist, Le Banquier de la mafia. Un livre en allemand intitulé Der Staat und die Autonomen, un livre en suédois intitulé Terrorisme révolutionnaire ainsi que le livre anglais Islande Jihad. »
    Il ajouta machinalement le livre de Mikael Blomkvist, compte tenu que l’auteur avait été mentionné dans l’enquête préliminaire. Les trois autres semblaient plus obscurs. Jerker Holmberg ignorait totalement si les meurtres avaient une quelconque relation avec une activité politique – il n’avait en sa possession aucun élément indiquant que Dag Svensson et Mia Bergman avaient été politiquement engagés – et ces livres pouvaient simplement exprimer un intérêt général pour la politique ou même s’être trouvés sur les rayons parce que nécessaires à un travail journalistique. En revanche il se dit que s’il y avait deux cadavres dans un appartement avec des bouquins sur le terrorisme politique, il y avait tout lieu de noter le fait. Les livres furent donc fourrés dans le sac de voyage d’objets saisis. »  Pages 295 et 296
  • « Là non plus il ne trouva pas de portable.
    Ce qui était étrange avec le chien, c’est qu’il n’aboyait pas, mon cher Watson.
    Il nota dans le compte rendu de saisie que, pour l’instant, un ordinateur semblait manquer. »  Page 299
  • « Il avait trié le matériel par terre dans le séjour. Le samedi, lui et Malou avaient passé huit heures à passer en revue les e-mails, les notes, les griffonnages dans les blocs-notes et surtout les textes du livre à venir. »  Page 312
  • « La liste de noms était composée exclusivement d’hommes qui étaient soit des clients de prostituées, soit des maquereaux et qui figuraient dans le livre. »  Page 315
  • « Ils avaient aussi discuté de l’aspect purement pratique de la publication du livre de Dag Svensson. »  Page 315
  • « – D’accord, dit Malou. Nous avons le manuscrit sous contrôle. Mais nous n’avons pas trouvé la moindre trace du meurtrier de Dag et Mia.
    – Ça peut être l’un des noms sur le mur, dit Mikael.
    – Ça peut être quelqu’un qui n’a rien à voir avec le livre. Ou ça peut être ta copine. »  Page 316
  • « Il réalisa tout à coup que son iBook était rempli de correspondance avec Dag Svensson, de différentes versions du livre de Dag et en plus d’une copie électronique de la thèse de Mia Bergman. »  Page 321
  • « – Et rien de tout ça ne colle vraiment. C’est Blomkvist qui a avancé la théorie que le couple d’Enskede a été tué à cause du livre que Dag Svensson était en train d’écrire. »  Page 351
  • « MIKAEL BLOMKVIST EUT UNE IMPRESSION de déjà vu en examinant la liste de suspects qu’il avait dressée avec Malou pendant le week-end. Il y avait là trente-sept personnes que Dag Svensson malmenait sans pitié dans son livre. »  Page 355
  • « – Et on fera comment pour les décortiquer ?
    – Je vais me concentrer sur les vingt et un michetons nommément cités dans le livre. Ils ont plus à perdre que les autres. Je vais emboîter le pas à Dag et leur rendre visite un à un. »  Pages 355 et 356
  • « – Non, évidemment pas. On a ses empreintes digitales. Mais jusqu’à maintenant, on a réfléchi à se rendre malade sur un mobile qu’on ne trouve pas. Je voudrais qu’on raisonne sur d’autres pistes éventuelles. Est-ce que d’autres personnes ont pu être mêlées ? Est-ce que ça a malgré tout quelque chose à voir avec le livre sur le commerce du sexe qu’écrivait Dag Svensson ? Blomkvist a raison quand il dit que plusieurs personnes mentionnées dans le livre ont des motifs de tuer. »  Page 382
  • « Elle se souvenait de Miåås comme d’une remplaçante pénible en maths qui s’était entêtée à lui poser une question à laquelle elle avait déjà répondu correctement, mais faux à en croire le manuel. En réalité, le manuel se trompait, ce qui, de l’avis de Lisbeth, aurait dû être évident pour tout le monde. Mais Miåås s’était de plus en plus entêtée et Lisbeth était devenue de moins en moins disposée à discuter la question. Pour finir, elle était restée sans bouger, la bouche formant un mince trait avec la lèvre inférieure poussée en avant jusqu’à ce que Miåås, totalement frustrée, la prenne par l’épaule et la secoue pour attirer son attention. Lisbeth avait riposté en lançant son livre à la tête de Miåås, d’où un certain désordre. »  Pages 410 et 411
  • « Elle fit un tour silencieux au grenier où elle tâtonna entre tous les cadenas jusqu’à ce qu’elle trouve le box de Bjurman. Il avait entreposé là de vieux meubles, une armoire avec des vêtements devenus superflus, des skis, une batterie de voiture, des cartons avec des livres et d’autres vieilleries. »  Page 434
  • « Sonja Modig passa trois heures devant le bureau de Dag Svensson, aidée dans sa tâche par la secrétaire de rédaction Malou Eriksson, d’une part pour comprendre de quoi parlaient le livre et l’article de Dag Svensson, d’autre part pour naviguer dans son matériel de recherche. »  Page 458
  • « SONJA MODIG AVAIT ALLUMÇ l’ordinateur de Dag Svensson et passé la soirée à dresser l’inventaire du contenu du disque dur et des ZIP. Elle resta jusqu’à 22 h 30 à lire le livre de Dag Svensson.
    Elle se rendit compte de deux choses. Premièrement, elle découvrit que Dag Svensson était un brillant écrivain dont la prose était fascinante d’objectivité quand il décrivait les mécanismes du commerce du sexe. »  Page 464
  • « Le livre constituait une raison de tuer. »  Page 464
  • « – D’accord. Qu’est-ce que nous dit l’horaire ? Peu après 20 heures, Dag Svensson appelle Mikael Blomkvist et fixe un rendez-vous pour plus tard dans la soirée. A 21 h 30, Svensson appelle Bjurman. Peu avant la fermeture à 22 heures, Salander achète des cigarettes dans le bureau de tabac d’Enskede. Peu après 23 heures, Mikael Blomkvist et sa sœur arrivent à Enskede et à 23 h 11, il appelle SOS-Secours.
    – C’est bien ça, Miss Marple. »  Page 467
  • « Il avait ressenti une vague de soulagement et d’espoir — Svensson était mort et avec lui peut-être aussi le livre sur le trafic de femmes dans lequel ce type avait l’intention de le dénoncer comme délinquant sexuel. »  Page 471
  • « Si Dag Svensson travaillait sur un livre où il allait être nommé comme violeur avec des tendances pédophiles, alors ce n’était pas invraisemblable que la police commence à fouiner dans ses petits écarts. Bon Dieu… il pourrait être suspecté pour les meurtres. »  Page 471
  • « Il ignorait où en était le travail avec le livre. »  Page 472
  • « – J’ai l’intention de rendre compte de détails du livre sur le commerce du sexe que Dag Svensson était en train de terminer. Le seul micheton que je vais nommer, c’est toi. »  Page 473
  • « Les mecs pouvaient être grands comme des maisons et bâtis en granit, mais leurs couilles étaient toujours au même endroit. Et son coup de pied fut si pur qu’il devrait être noté dans le Livre Guinness des records. »  Page 507
  • « – Il faut aussi que je puisse me regarder dans la glace. Voilà ce qu’on va faire… Vous allez travailler avec notre collaboratrice Malou Eriksson. Elle connaît parfaitement le matériel et elle a la compétence requise pour déterminer où passe la limite. Elle aura pour mission de vous guider dans le livre de Dag Svensson, dont vous avez déjà une copie. Le but sera de faire un inventaire compréhensible des personnes qu’on peut considérer comme des suspects potentiels. »  Page 525
  • « Elle lut le journal intime de Holger Palmgren avec des sentiments très mitigés. Il y avait deux carnets de notes reliés. Il avait commencé ses notes quand elle avait quinze ans et venait de fuguer de sa deuxième famille d’accueil, un couple âgé à Sigtuna dont le mari était sociologue et la femme auteur de livres pour enfants. »  Page 532
  • « – D’accord, dit-il. Je n’ai pas le choix. Tu me promets que mon nom ne sera pas mentionné dans Millenium et je te dis qui est Zala. Et pour cela j’exige d’être protégé, en tant que source.
    Il tendit la main. Mikael la serra. Il venait de promettre de dissimuler une infraction à la loi, ce qui en soi ne lui faisait ni chaud ni froid. Il avait seulement promis que lui-même et le journal Millenium n’écriraient rien sur Björck. Dag Svensson avait déjà écrit toute l’histoire de Björck dans son livre. Et le livre de Dag Svensson serait publié. Mikael était fermement décidé à veiller là-dessus. »  Page 543
  • « Ne tenant pas en place, il chercha quelque chose à lire sur les étagères de Lundin. Malheureusement, la veine intellectuelle de Lundin laissait pas mal à désirer, et il dut se contenter d’une collection de vieilles revues de moto, de magazines pour hommes et de polars malmenés du genre qui ne l’avait jamais fasciné. »  Page 571
  • « – J’ai une grande confiance en sa capacité de retomber sur ses pieds. Elle vit peut-être chichement, mais c’est une battante. Pas tout à fait chichement. Elle a volé près de 3 milliards de couronnes. Elle ne crèvera pas de faim. Tout comme Fifi Brindacier, elle a un coffre plein de pièces d’or. »  Page 585
  • « Il monta l’escalier, en lisant les plaques sur les portes à chaque étage. Aucun nom ne fit écho dans sa tête. Puis il arriva au dernier étage et lut V. Kulla sur la porte.
    Mikael se tapa la main sur le front. Villa Villerkulla, la maison de Fifi Brindacier ! »  Page 603
  • « A Millenium, l’alarme se déclenchait si personne ne pianotait le bon code de quatre chiffres dans les trente secondes, puis débarquaient quelques malabars d’une société de sécurité.
    Sa première impulsion fut de refermer la porte et de quitter rapidement les lieux. Mais il resta comme figé.
    Quatre chiffres. Taper le bon code par hasard était totalement impossible.
    25-24-23-22…
    Foutue Fifi Brinda… »  Page 604
  • « Irene Nesser était maquillée plus discrètement que Lisbeth Salander. Elle avait un collier ridicule et elle lisait Crime et Châtiment, trouvé chez un bouquiniste quelques rues plus au nord. Elle prenait son temps et tournait régulièrement les pages. Elle avait commencé sa surveillance vers midi et elle ignorait complètement à quelle heure la boîte était relevée en général, si c’était quotidiennement ou peut-être toutes les deux semaines, si elle était déjà relevée pour aujourd’hui ou si quelqu’un allait venir. »  Page 620
  • « Dans la marge de son exemplaire de l’Arithmétique, Pierre de Fermat avait griffonné : J’en ai découvert une démonstration merveilleuse. L’étroitesse de la marge ne la contient pas. Le carré s’était transformé en cube (x3 + y3 = z3), et les mathématiciens avaient passé des siècles à essayer de résoudre l’énigme de Fermat. Pour enfin y arriver, à la fin du XX siècle, Andrew Wiles s’était battu pendant dix ans, en utilisant les logiciels les plus performants du monde. »  Page 626
  • « Il lui rappelait beaucoup trop Mikael Blomkvist – un insupportable sauveur du monde qui s’imaginait pouvoir changer les choses en publiant un livre. »  Page 637
3 étoiles, C, M

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers de Patrick Senécal.

Éditions du club Québec Loisirs, publié en 2012, 337 pages

Premier tome de la série de romans « Maphas » de Patrick Senécal paru initialement en 2011.

Julien Sarkozy, professeur de littérature au collégial ayant quatorze ans d’ancienneté, se retrouve forcé de poursuivre sa carrière au cégep de Malphas, dans une petite ville perdue du Québec. Personne ne décide d’aller à Malphas, ni les professeurs, ni les élèves. Ils s’y retrouvent parce qu’ils n’ont aucun autre choix, c’est le cégep de la dernière chance. Dès la première journée de classe, des événements sordides font réaliser à Julien que Malphas est un cégep différent des autres. Une des étudiantes a trouvé le cadavre de son ex-petit ami dans son casier. Le lendemain se produit un évènement similaire. Pourquoi la direction n’a pas fermé le cegep dès la première journée ? Julien essaie donc d’enquêter sur les évènements et sur son nouvel environnement. Il commence même à se rendre à l’évidence qu’il pourrait y avoir une raison surnaturelle à tout ceci.

Roman d’horreur avec une touche humoristique. Senécal nous présente dans ce roman un univers fantastique déjanté où ont lieu des meurtres plus sanglants les uns que les autres. On y retrouve aussi du suspense, des intrigues tordues et un humour noir et ironique qui n’est pas déplaisant. Les personnages sont aussi colorés que l’univers proposé. Par contre, ils sont trop caricaturaux ce qui détruit toute possibilité pour le lecteur de se cramponner au réel. Le personnage tourmenté de Julien n’échappe pas à la caricature avec sa vulgarité, son cynisme et son obsession du sexe qui finissent par devenir redondants. Malheureusement, le texte manque de fini et de finesse on a l’impression que l’auteur a omis de faire un relecture critique de son texte. Il y a donc place à amélioration pour les autres tomes de cette série. Lecture agréable et intéressante malgré les quelques défauts trouvés.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 12 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Quelques-uns m’observent en marmonnant entre eux : tiens, regarde, un nouveau prof. Eh oui, les jeunes, un autre vieux qui va venir vous faire chier avec le français, les livres et la culture. »  Page 15
  • « – L’ancien bureau de Martial. J’imagine que c’est maintenant le tien. Je me demandais, ce matin, pourquoi il n’y avait aucun des livres de Martial dessus. Là, je comprends : il est parti ! »  Page 25
  • « Je vais dans le classeur général du département et consulte les plans de cours des autres profs qui ont donné le 102. Ça ressemble pas mal à ce qu’on faisait dans les deux autres cégeps où j’ai enseigné. Sauf qu’ici le siècle étudié est le dix-neuvième, ce qui me convient parfaitement, c’est sans doute mon époque littéraire préférée. »  Page 26
  • « Je vais ouvrir la porte du local-dîneur où Zazz et Mortafer discutent toujours.
    – Je veux commander les trois romans de mon cours. Vous pouvez me dire où est la COOP du cégep ? »  Page 28
  • « Elle sourit de nouveau, un sourire malicieux et mystérieux qui, filmé en gros plan, assurerait le succès de tout film porno. Et cette voix ! Éduquée, élégante, mais avec un petit feedback rauque à peine perceptible, une voix à double personnalité : le jour, nous entendons la voix de Jekyll, mais nous imaginons toutes les obscénités proférées la nuit par celle de Hyde… »  Page 29
  • « Je trouve la COOP, qui est tellement en désordre que je me demande comment on peut y trouver quoi que ce soit. Il y a deux comptoirs. Un pour les élèves, l’autre pour les profs. Je vais à celui des profs et commande cent quarante exemplaires des trois romans choisis pour mon cours. »  Page 30
  • « Dimanche, je m’occupe de mon modeste appart, le décore un peu, vide une ou deux boîtes. Je tombe sur mes exemplaires de Bitume mentale et La Vérité qui ment. Je les considère avec une certaine amertume. Sur les couvertures, mon nom est écrit en plus gros caractères que les titres, choix sans doute peu avisé de mon éditeur. En tout cas, cette prétention a donné des munitions supplémentaires aux critiques. Comme si elles en avaient besoin… Surtout Guillaume Bilodeau, ce fumier frustré qui doit éjaculer chaque fois qu’il traîne un écrivain dans la boue. Celui-là, si je le rencontre un jour, je lui botte le cul tellement fort que la merde va lui gicler par les oreilles. Mais ce serait fort improbable que nous nous croisions : je ne me tiens ni dans les cocktails mondains ni dans les saunas gais.
    Après hésitation, je range mes deux livres avec les autres, dans ma grande bibliothèque. On ne sait jamais : si des gens viennent chez moi, ils vont peut-être les voir…
    Je lis toute la soirée et je passe à travers la moitié des Cerfs-volants de Gary. Encore une fois, son talent m’éblouit tellement que j’en ai les larmes aux yeux. Je m’arrête à contrecœur vers onze heures. »  Page 31
  • « — T’es ben con, de pas savoir ça !
    La tête de Turc se lève, furieux :
    — Vous avez pas le droit de rire de moi !
    Et les poings serrés, comme un personnage de BD, il traverse la pièce et sort de la classe en claquant la porte. »  Page 36
  • « — Vous aurez trois livres à lire, comme dans chaque cours de français. Ils devraient être disponibles à la COOP d’ici quelques jours. Je vous écris tout de suite les titres au tableau. »  Page 38
  • « Je vais donc au tableau et écris les trois titres : Le Horla de Maupassant, Germinal de Zola et Les Fleurs du mal de Baudelaire.
    — Je les ai lues, Les Fleurs du mal, la session passée ! soupire quelqu’un.
    — Moi aussi, renchérit un autre chialeux.
    — Eh bien, vous les relirez, que je rétorque. Manifestement, vous les avez pas comprises la première fois puisque vous êtes ici. »  Pages 38 et 39
  • « — Sont-tu longs, ces livres-là ? demande une fille.
    Si on m’avait enlevé un cheveu chaque fois qu’un étudiant m’a posé cette question, je serais chauve depuis belle lurette, moi qui suis pourtant pourvu d’une épaisse crinière.
    — Baudelaire, ce sont des poèmes, nous n’en lirons qu’une trentaine. Le Horla, c’est une nouvelle d’une quarantaine de pages.
    L’espoir embaume l’air, mais je le dissipe rapidement :
    — Germinal, c’est cinq cents pages.
    Exclamations, gémissements et grincements de dents s’unissent en une symphonie que Moussorgski n’aurait pas reniée. »  Page 39
  • « Certes, les manifestations de profond désespoir me sont familières depuis longtemps, mais je trouve tout de même que celles-ci sont un brin excessives. Seule la Black à la queue de cheval inscrit les titres des livres avec un large sourire et un stylo. Si elle aime tant lire, pourquoi a-t-elle échoué le cours l’an passé ? Son français écrit est sans doute catastrophique.
    — Ça y est ? que je dis patiemment, avec un sourire en coin. Vous vous êtes bien exprimés ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Ne craignez rien, vous allez survivre. Du moins, la plupart d’entre vous. Et si vous vous ouvrez l’esprit, vous allez peut-être même vous surprendre à aimer ce livre, pourquoi pas ? »  Page 39
  • « — T’aurais pas écrit la rédaction de romans, par hasard ?
    La dernière fois que j’ai été si estomaqué, c’est lorsque mon ex-femme m’a avoué qu’elle savait que j’avais couché avec certaines de ses meilleures amies. Après quelques secondes de stupéfaction, je réponds au barbu les mêmes mots que j’avais balbutiés à mon ex :
    — Heu… oui, deux.
    Tout le monde me considère maintenant avec un nouvel intérêt et, ma foi, ce n’est pas désagréable.
    — Ah, c’est ça… Je me rappelais plus le souvenir de ton nom, mais la face de ton visage me disait quelque chose en me le rappelant… J’ai vu tes photos sur l’arrière du dos de tes romans.
    Si ce gars écrit comme il parle, la correction de ses textes s’apparentera à du sport extrême.
    — Ah, bon ? Tu les as lus ?
    — Oui.
    Criss de saperlipopette ! À l’exception de mon ex et de deux ou trois amis, je n’ai jamais rencontré aucun de mes lecteurs ! Il est vrai que les chances de vivre une telle expérience sont minces : quarante-six personnes à travers tout le Québec, c’est assez dispersé. Mon cœur se met à battre comme celui d’un fan qui trouve le premier caleçon de Michael Jackson sur eBay. Mais pas question de montrer mon excitation. C’est donc d’un air détaché au point d’en être décollé que je demande :
    — Ah… Et tu les as trouvés comment ?
    — Poches.
    Il prononce ce bref jugement sans accent d’arrogance ou de moquerie. Il aurait dit le mot « escabeau » sur le même ton. Personne ne bouge, tous attendent ma réaction. Dans toutes les occasions, je peux réagir, répondre, me fâcher, perdre les pédales. Toutes, sauf une : quand on critique mes livres. Quand cela arrive, je rugis intérieurement, mais de l’extérieur, je gèle, pris d’une pudeur tout à fait inhabituelle. Peut-être parce qu’au fond je doute moi-même de la qualité de mes romans… »  Pages 40 et 41
  • « À un moment, la Noire à la queue de cheval se lève, vient déposer sa copie sur la pile et, toute contente, me confie à voix basse :
    — J’ai hâte de lire les livres, je suis sûre que ça va être super bon !
    Je la remercie d’un petit sourire et elle sort. Voilà le genre de commentaire qui redonne foi en notre profession. Je vérifie son nom sur sa copie : Nadine Limon. J’ai hâte de lire sa copie. Si elle est aussi brillante qu’elle est cute… Bon, elle a l’air un peu trop schtroumpfette, du genre qui doit sentir toutes les fleurs qu’elle croise en couinant de bonheur, mais jolie quand même. Et une schtroumpfette noire, c’est pas banal. »  Pages 42 et 43
  • « — J’ai… fini.
    Et il se lève, sac dans une main, copie dans l’autre. Je tente de n’afficher aucune animosité tandis qu’il approche, mais j’ai encore sa brève et assassine critique de mes livres en travers de la gorge. Il dépose la copie en ricanant, embarrassé.
    — J’ai peut-être été un peu heavy dans ma dureté de tout à l’heure…
    — Peut-être. En fait, l’étape suivante dans l’échelle de l’insulte, c’est le crachat, je pense…
    — C’est juste que les romans qui mêlent l’entrecroisement de l’humour pis du genre policier, c’est pas ma tasse de café…
    — Je suis pourtant pas le premier à écrire du roman policier avec une ambiance humoristique.
    — Je le sais. Je parle juste des goûts de mes préférences. Pis moi, je suis comme de même : j’énonce ce qui me traverse l’esprit quand je pense mes idées.| »  Page 43
  • « Julie Thibodeau, ses cahiers sous le bras, marche vers la section des casiers en se plaignant d’un air théâtral.
    — Déjà que philo, c’est plate à mort, mais avec ce prof-là, ça va être trop mortel, j’te jure ! »  Page 53
  • « Elle s’arrête devant son casier puis tend ses cahiers à Fanny, qui comprend tout de suite et prend le tout. Les mains libres, Julie fouille dans son sac à main :
    — Je vais essayer de dîner avec Ben… »  Page 53
  • « — Non, non, approchez pas, personne ! Il faut toucher à rien tant que la police est pas là !
    J’imagine ce que diraient les critiques qui ont assassiné mes deux livres s’ils me voyaient : « À défaut d’écrire de bons romans policiers, l’auteur raté tente de se prendre pour un flic dans la vraie vie. » »  Page 58
  • « Je m’approche de Mortafer qui range des livres dans sa mallette. »  Page 62
  • « — Il s’était beaucoup amélioré dans mon cours.
    Ça, je n’en doute pas une seconde. Elle est sûrement le genre de prof capable de donner envie à ses étudiants de lire toute l’œuvre de Tolstoï. »  Page 65
  • « Le texte le plus hallucinant est l’analyse de Rapides et Dangereux qui tente de démontrer qu’il s’agit d’une métaphore philosophique sur la confusion identitaire des prolétariens à la recherche de sens dans une époque post-marxiste. Je me demande ce que cette élève va bien pouvoir déceler dans Baudelaire : un complot misogyne contre les charmeuses de serpents ? »  Page 67
  • « Puis, je tombe sur le papier de Nadine Limon, la schtroumpfette black qui semble tellement aimer la lecture. »  Page 67
  • « Je marche vers le bar en question et examine l’affiche qui proclame le nom de l’endroit : L’ami ne deux faire. Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Le propriétaire a choisi cinq mots au hasard dans le dictionnaire ou quoi ? Pourquoi pas Le copain te quatre suivre, tant qu’à y être ? Je relis l’affiche six fois et finis par comprendre. Répétez le nom à haute voix… Vous y êtes ? Eh oui : la mine de fer… »  70
  • « — Guillaume est un élève de sciences pures que j’ai eu la session passée en français. On s’est rencontrés par hasard ce soir, pis, heu… On a pris une bière en parlant des livres qu’il a lus dans mon cours… Il les avait bien aimés… Hein, Guillaume ?
    — Oui, oui… Surtout la pièce de théâtre, là, Rhubarbe…
    — Ruy Blas.
    — Ouais, c’est ça… »  Page 78
  • « — Hey, hey, tu te sauves pas, toi là, hein ? s’inquiète Zazz.
    — Non, non, je vais être en d’dans.
    Il disparaît en quelques secondes. Ma collègue se sent encore obligée de se justifier :
    — Je veux pas qu’il se sauve parce qu’on était justement en train de parler de l’œuvre de Hugo, pis c’est tellement rare qu’on a ce genre de conversation avec un étudiant, tu comprends ?
    — Bien sûr. »  Page 78
  • « Elle regarde son joint, en prend une dernière touche et l’écrase sur le mur :
    — Bon, c’est assez pour moi aussi… Je vais retourner dans le bar pour continuer ma discussion avec Guillaume… Notre discussion sur… Victor Hugo, évidemment !
    Elle pouffe de rire, comme l’ado qu’elle était il y a quelques années à peine. »  Page 82
  • « À mon bureau, je mets de l’ordre dans mes affaires en reluquant souvent vers l’entrée du département jusqu’à ce que l’apparition tant attendue daigne enfin se révéler : Rachel entre, suivie de deux adolescents qui portent son sac et ses livres. »  Page 87
  • « Du coin de l’œil, j’observe Zazz qui mange son tofu. Si sa discussion sur Hugo avec son jeune s’est intensifiée au cours de la nuit, elle n’en garde aucune séquelle, à part peut-être une vague fatigue dans le regard. »  Page 89
  • « — On dirait que ça t’allume, ce genre d’histoires…
    Je hausse les épaules avec un petit sourire d’excuse.
    — Ouais… Je suis un grand amateur de littérature policière…
    Je passe à deux auriculaires d’ajouter : « J’en ai même écrit deux ! » mais je me retiens.
    — Les romans policiers, marmonne Davidas. C’est vrai que c’est un divertissement agréable. Bon, c’est pas de la grande littérature, mais quand même…
    Ça y est, un autre lettré qui se pince le nez en parlant de culture populaire. J’ai enduré ces snobs durant tout mon bac en littérature. Ce sont les mêmes qui n’aimaient que les films suédois sous-titrés en turc et qui cruisaient les filles en leur parlant de Sartre. Froidement, je dégaine :
    — Il y a quand même de grands auteurs de romans policiers, on peut pas nier ça…
    — Oui, quelques-uns, comme Dan Brown, mais on parle d’exception, là.
    Je le dévisage, médusé. Il a vraiment dit Dan Brown ? Je me retiens pour ne pas éclater de rire mais remets les pendules à l’heure :
    — Heu… Je pensais surtout à Hammett, Chandler, Simenon ou, plus récents, Ellroy et Lehane…
    — Ellroy… J’ai vu le film Le Dalhia Noir, c’est pas très fort…
    — Mais le roman est vraiment meilleur !
    — Bof, ça revient au même : c’est la même histoire, alors…
    Et il rit, un rire fort mais mou, il rit en regardant tout le monde, comme pour s’assurer qu’il vient de sortir un argument imparable. Mais personne ne rit avec lui. Zazz continue à brouter son tofu, Poichaux a un simple sourire poli et Valaire, sans gêne, lance à son collègue flasque :
    — Voyons, Elmer, pis Poe, c’est qui, un rédacteur de faits divers ? Il a inventé la première vraie histoire policière, ciboire !
    — Oui, j’ai déjà entendu ça, cette rumeur-là…
    Cette rumeur-là ? Mais de quoi il parle ? Il se trouvait dans une file au supermarché quand il a soudain entendu les gens devant lui marmonner : « Hey, vous savez pas quoi ? Il paraît que Poe a inventé la littérature policière ! C’est ma belle-sœur qui m’a dit ça ! » Moi qui croyais, il y a une minute, que Davidas était un hyper-cultivé méprisant, je commence à me rendre compte que la première moitié de mon jugement était sans doute précipitée. Mais Davidas ne s’arrête pas là :
    — De toute façon, Poe, je l’ai juste lu en français. Les traductions, ça donne pas une vraie idée de l’auteur…
    — C’est quand même Baudelaire qui l’a traduit, que je fais remarquer, de plus en plus ouvertement agacé.
    Davidas a une petite moue. Molle, évidemment. Je pense que la seule chose qui pourrait être dure sur lui, c’est mon poing. Il rétorque avec le ton de celui qui avance une évidence littéraire :
    — Un poète qui traduit un auteur de fiction, c’est quand même pas l’idéal. On traduit pas de la fiction comme on écrit des vers, c’est évident. Les gens ont tendance à oublier ça. »  Pages 91 et 92
  • « — Ça, je pense que c’est le numéro du cadenas du casier.
    — Ouais, pis ?
    — Je sais pas, moi ! Vous pourriez au moins noter le numéro !
    Il soupire, comme si on lui avait demandé de recopier le dictionnaire au complet. Il daigne regarder le papier de son œil éteint et, sans me le prendre des mains, note le numéro dans son calepin. »  Page 99
  • « — Pis vous étiez là aussi hier matin à l’endroit sur place, non ?
    Bon, s’il me vouvoie, c’est qu’il a mis son chapeau de journaliste. Ce gars-là a sans doute lu L’Avare dans son cours de français 101 et, depuis, il souffre du syndrome de Maître Jacques.
    — Non, hier, je suis arrivé après, comme tout le monde.
    — Inquiétant, ces deux morts violentes pis semblablement pareilles en deux jours, hein ?
    — Simon, si tu veux une entrevue pour ton journal sur ce sujet, tu perds ton temps.
    — OK, pas d’entrevue comme proprement dite, mais je vais faire l’enclenchement de ma propre enquête. Pis je t’en parle en discutant parce que je le sais que ce genre d’affaires-là qui vient d’arriver t’intéresse. Je t’ai vu agir dans l’action de ce que tu faisais, tout à l’heure, tu te débrouilles comme un poisson qui coule de source. T’as pas écrit la rédaction de deux romans policiers pour rien… »  Pages 100 et 101
  • « Les huit professeurs sont présents et même un neuvième, une femme qu’on me présente : Judith Ruglas. Elle ne donne qu’un seul cours le jeudi matin, le cours de théâtre pour les élèves qui suivent notre programme Lettres, Cinéma et Théâtre. Nous ne risquons donc pas de nous croiser souvent, ce qui ne sera pas une grande perte si j’en juge par son air pincé et hautain qui la fait ressembler à une écrivaine parisienne, son grand foulard autour du cou et son faux accent radio-canadien. »  Page 103
  • « C’est grâce à ton souci de la spécialisation que tu as cru que Racine avait inventé la racinette, ma chouette ? À cette pensée, je me mords la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire. »  Page 105
  • « — Si tu me trouves ce que je te demande, je t’en dirai plus.
    Je ne sais pas si j’ai l’intention ou non de tenir cet engagement, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de me livrer moi-même à cette petite enquête qui, par ailleurs, est sans doute inutile. Car une grande partie de moi continue à me répéter que je me fais des idées, que mon imagination d’écrivain, même raté, délire un peu trop. »  Page 131
  • « — Tu es arrivé hier, je suppose ?
    — Exact, le colloque de Paris a été un vif succès. Mais dès mon arrivée, on m’a narré les derniers événements, dit-il en avançant de quelques pas, un bouquin entre les mains. Quelle histoire ! Il faut croire que Cendrars avait raison : « La folie est le propre de l’Homme »… Ces immondes événements doivent émouvoir tout le monde, n’est-ce pas ? On en parle partout. Même toi et monsieur… monsieur ? »  Page 135
  • « — Comment a-t-il pu passer incognito avec un tel fardeau ? me coupe gentiment le vieil homme. Il l’a caché dans sa poche de pantalon ?
    Et il rigole, un ah-ah qui vient plus du cerveau que du ventre, comme un vicomte sorti de la cour de la princesse de Clèves. »  Page 136
  • « Mais papa Archlax ne demeure pas longtemps fâché contre fiston. À nouveau tout sourire, il s’approche du bureau de son fils presque en gambadant et lui tend son bouquin :
    — Bon, je ne vais pas te déranger trop longtemps, je voulais profiter de l’occasion pour t’apporter mon nouveau-né, il est sorti des presses la semaine dernière.
    Comment, il écrit en plus ? Et quoi, encore ? Va-t-il aussi nous annoncer qu’il a été qualifié au ski acrobatique pour les prochains Jeux Olympiques ? Junior prend le livre :
    — Un autre…
    Sa voix exprime autant l’admiration que l’agacement. Deux émotions en même temps chez Archlax junior ! C’est un jour faste ! Il examine le bouquin un moment, le retourne, tandis que son père sort de sa poche un paquet de cigarettes. Fiston s’en rend compte :
    — Père, on ne peut plus fumer dans les établissements publics, tu le sais bien…
    Archlax senior soupire, sa cigarette en main. Le genre de cigarette qu’on ne voit plus, très longue et mince, très aristocratique. Il la range en secouant la tête :
    — Ne pas avoir le droit de fumer dans l’établissement que l’on a fondé soi-même, c’est un comble.
    Junior revient au livre et demande :
    — Et ça parle de quoi, cette fois ?
    Papa, heureux qu’on lui pose la question, répond, en me jetant sournoisement des regards pour s’assurer que j’écoute aussi :
    — Eh bien, c’est un essai qui explique pourquoi l’Homme, tout en cherchant le bonheur, ne finit que par trouver son propre fatum, c’est-à-dire sa finalité inéluctable, celle-là même qui, inconsciemment, le pousse vers cette quête absurde de la félicité. Il traverse ainsi trois étapes qui sont l’aliénation du Ça, la sublimation du Sur-Moi, puis l’intégration du Moi, mais le tout en niant totalement son Lui.
    — Son Lui ? que je m’étonne.
    Sourire du vieux.
    — Un concept que j’ai inventé.
    À nouveau, il réussit à avoir l’air modeste et suffisant à la fois. Cette dichotomie, d’abord amusante, commence à me les gonfler un peu. Je vois bien qu’il attend un commentaire de ma part et je me contente de dire d’une voix ambiguë :
    — Un livre de vacances, quoi…
    Du coin de l’œil, je crois voir Archlax junior pâlir, mais je n’en suis pas convaincu. Archlax senior, lui, tique légèrement. Allons, ma chouette, faut pas m’en vouloir. T’as l’air plutôt sympathique malgré ta propension à étendre ta confiture personnelle sur toutes les tartines humaines qui t’entourent, mais que veux-tu, face à un gars qui se trouve beau, il est tellement tentant de lui rappeler l’existence du furoncle derrière son oreille…
    Mais Archlax reprend rapidement son air sympathique, me salue (En espérant que ce drame terrible ne ternira pas trop l’image que vous vous faites de notre région), salue son fils (J’ai dédicacé le livre, bonne journée, junior. On se voit ce soir ?) puis décrisse. »  Pages 139 et 140
  • « La porte de l’ascenseur s’ouvre et je fais le mouvement d’entrer, mais m’arrête juste à temps, sur le point de percuter un torse. Je lève les yeux : le torse se poursuit sur un bon quinze centimètres avant de se transformer en cou épais et poilu, puis en visage couperosé, ridé et particulièrement laid. Au moment où je me dis que je suis tombé sur l’ogre du Petit Poucet, la vue de la casquette sur le sommet de cette vilaine tête me fait comprendre qu’il s’agit en réalité du gardien de sécurité du cégep, que j’avais à peine entrevu l’autre jour. »  Page 146
  • « Pour la première fois, Judith Ruglas, la prof de théâtre qui ne vient qu’une fois par semaine, bouffe avec nous et ce que j’avais pressenti se confirme : c’est une petite snob connasse qui, tout en commentant les horribles meurtres de cette semaine, réussit à glisser qu’elle a déjà rencontré Wajdi Mouawad et Michel Tremblay et qu’elle adore le théâtre existentialiste turc. »  Page 148
  • « Lorsque je présente les trois romans à lire, j’ai à nouveau droit à un tollé digne de mai 1968. Je les laisse chialer un moment, puis, sourire en coin, je répète ma petite scène habituelle :
    — Ça y est ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Craignez rien, vous allez survivre…
    — J’en ai lu un, Zola, à l’autre session ! se révolte un gars. Thérèse Raquin ! C’était méga-poche !
    Mon sourire se fissure et mes lèvres s’éparpillent sur le sol, en mettant au jour mes dents acérées. Mes yeux se transforment en viseurs et font un zoom avant sur le blasphémateur : un jeune Yo avec une grotesque casquette de je ne sais quel groupe de musique insipide. Je veux rattraper les mots qui sortent de ma bouche et les ramener, mais trop tard, ils ont déjà atteint leur cible :
    — Toi, si tu dis une autre fois que Zola est poche, je t’enfonce la casquette dans la gorge tellement profond que tu vas devoir aller aux toilettes pour la récupérer.
    Le silence est tel qu’on croirait que les molécules d’air se sont elles-mêmes figées. Tous me dévisagent comme si je venais de sortir un revolver. Le jeune Yo lui-même est aussi blanc que les nombreux kleenex qu’il doit souiller tous les soirs. Je me frotte rapidement les yeux. Du calme, criss ! Me reprendre avant de sauter ma coche… Il faut que je me rappelle ce qui s’est passé la dernière fois que j’ai lâché la bride : le cheval est devenu fou, il a renversé la charrette, je suis tombé… et je me suis relevé ici.
    — Ce que je veux dire, c’est que vous pouvez pas dire que Zola, c’est poche. Vous avez le droit de ne pas aimer ça, mais pas de dire que c’est poche. Et puis, attendez de lire le livre avant de dire quoi que ce soit. OK ? »  Pages 149 et 150
  • « Je lis la première feuille. C’est carrément un rapport sur Guillaume Duval, avec sa date de naissance, son adresse, son code permanent, sa concentration au cégep et son horaire complet de cours. Sur la seconde feuille, on retrouve le même genre d’info, mais sur Mélie Sirois. Il y a même une photo de chacun des deux élèves. J’observe Sherlock Holmes junior, à la fois amusé et impressionné. »  Page 151
  • « Archlax a beau m’avoir prévenu que la clientèle de Malphas ne représente pas tout à fait l’élite de la jeunesse québécoise, je crains que cela soit pire que ce à quoi je m’attendais. Vont-ils vraiment être capables de lire Germinal au complet ? À moins que je dégote une édition illustrée. »  Page 161
  • « Pas très convaincu, je quitte le local. Prudence : la méfiance pathologique de Gracq est en train de me contaminer. Mais je ne peux m’empêcher de me rappeler que les numéros des cadenas de Thibodeau et de Farer correspondent aux codes permanents de Fermont et de Rivard. Bien sûr… et après ? Heureusement que Gracq ne connaît pas cette information : il y aurait sans doute vu la confirmation de la présence d’extraterrestres…
    Je jette les feuilles dans la première poubelle que je croise. Je me répète qu’il est temps que je commence à écrire un nouveau roman : à défaut de m’apporter le succès, ça servira de soupape à mon imagination trop débordante. »  Page 164
  • « En face, Sirois a fini d’ouvrir son cadenas, elle attrape la clenche de la porte, sur le point de l’ouvrir… Criss, j’ai la chair de poule comme si j’entendais quelqu’un se frotter les dents sur un tableau noir ! Sirois ouvre la porte…
    Rien pantoute. Enfin, rien d’anormal. Un manteau, des photos collées sur la paroi intérieure, des livres sur l’étagère supérieure. Pas de sang, de membres arrachés ou de chair gluante. Sirois prend ses cahiers et referme le casier. »  Page 172
  • « Au loin, je vois les policiers qui approchent. Je commence à m’éloigner, la tête bourdonnante, mais Gracq m’agrippe le bras une seconde fois, l’air cette fois très sérieux derrière sa barbe de trotskiste attardé. »  Page 174
  • « — Il y a eu une attaque de corbeaux à l’ouverture de Malphas ?
    Il serre les dents et passe sa main sur son crâne chauve, comme s’il regrettait ce qu’il avait dit.
    — Si ça t’intéresse, tu iras voir ça sur Internet… Où je veux en venir, c’est qu’on est pas des deux de pique à Saint-Trailouin. À c’t’heure que je t’ai tout dit sur l’enquête pis que tu constates qu’on fait notre travail, tu vas peut-être arrêter de m’emmerder pis te remettre à écrire tes petits romans policiers humoristiques.
    Alors là, il m’aurait révélé qu’il avait baisé mon ex-femme que je n’aurais pas été plus pantois. Il hoche sa grosse tête, ravi de son effet.
    — Eh oui, Sarkozy, j’ai fait mes petites recherches sur toi. Deux romans autant boudés par les lecteurs que par les critiques. Faudra que je lise ça un jour.
    Pour ça, faudrait encore que tu saches lire, pauvre carencé cérébral ! »  Pages 183 et 184
  • « Il est vingt-deux heures trente quand je sors de chez moi, assez high pour décortiquer l’œuvre complète de Burroughs. »  Page 185
  • « Une fille seule au bar qui lit un livre. Dans la trentaine. Pas laide du tout. Je m’approche donc, m’assois à ses côtés et, sans préambule :
     — Je t’offre un verre ?
    Elle lève la tête de son livre, d’abord surprise. Elle me jauge rapidement des yeux et sourit enfin.
    — Je sais pas… Je devrais ?
    — « Enivrez-vous… Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre… »
    C’est prétentieux, je le sais, mais ça vient avec l’effet du pot. Certains, quand ils sont ivres ou gelés, veulent se battre ; d’autres pleurent ; d’autres encore sont incohérents ; moi, je cite à tout vent. Comme effet secondaire, on a quand même vu pire. Elle hausse les sourcils, amusée :
    — Tu viens d’inventer ça ?
    Elle ne connaît donc pas Baudelaire et, si je me fie au livre qu’elle est en train de lire (Le Secret), la rencontre n’aura sans doute jamais lieu entre elle et le poète.  Mais je m’en fous. Je fais signe au barman et, quelques minutes plus tard, on boit en rigolant. Je réussis à glisser que j’ai écrit deux romans, ce qui provoque l’effet escompté : elle est impressionnée. »  Pages 187 et 188
  • « — Pas très décoré comme endroit d’appartement…
    — Je viens d’arriver, je te rappelle.
    Il s’approche de ma bibliothèque, examine mes livres et a un sourire narquois.
    — En tout cas, tu as pris le temps d’installer l’important de l’essentiel…
    Il indique du doigt mes deux romans, bien rangés parmi les autres. »  Page 195
  • « Je réalise à quel point ma réaction est puérile et Gracq, en montant dans la voiture, ne peut réprimer un sourire, diverti par mon orgueil ridicule. Mais tant pis : j’ai presque quinze ans de plus que lui, après tout. Et je veux montrer à ce jeune homme qui me considère comme un piètre écrivain de romans policiers que je peux tout de même mener intelligemment une enquête. »  Page 202
  • « — Vous vous invitez à dîner avec moi, Julien ?
    — Non, je suis déjà avec quelqu’un à une autre table. Et si on arrêtait ces vouvoiements ? Après tout, on n’est pas dans un roman de Jane Austen…
    — Oui, j’imagine que tu préférerais être dans un roman d’Anaïs Nin… »  Page 207
  • « — Je parlais surtout des trois meurtres.
    — Oh, ça…
    Elle dépose enfin son livre en replaçant une mèche rousse derrière son oreille, un geste anodin qui, effectué par cette femme, se charge d’une incroyable énergie érotique. »  Pages 207 et 208
  • « — Justement. Avec tout ce que j’avais entendu sur ce cégep, je me disais que le défi serait intéressant. Que j’allais sûrement découvrir plein de choses…
    Elle prononce ces derniers mots avec une expression plus grave, puis elle baisse les yeux sur son livre.
    — Tu lis quoi ? que je demande.
    Je prends le bouquin et découvre avec surprise que l’auteur est Rupert Archlax senior, mais pas son dernier, qu’il m’a montré hier. Le titre en est : Le Bégaiement des siècles. »  Page 209
  • « — Faut admettre que le bonhomme est impressionnant : fondateur de Malphas, premier directeur pédagogique du cégep pendant douze ans ; fondateur et actionnaire principal de la mine de fer de la région ; écrivain… La vie parfaite, quoi. »  Pages 209 et 210
  • « — C’est une histoire connue, tous les gens du coin pourraient te la raconter.
    Je reviens au livre.
    — Il en a pondu combien, au juste ?
    — Une quinzaine. Des essais sur différents sujets, tous très pointus.
    Je parcours rapidement la quatrième de couverture : en gros, l’auteur prétend que l’Histoire ne se répète pas de manière générale mais uniquement sur certains points spécifiques, d’où son bégaiement. Dans le coin supérieur, une photo montre un Archlax souriant et sûr de lui, d’une dizaine d’années plus jeune. Je dépose le livre sur la table :
    C’est bon ?
    — C’est spectaculairement brillant. »  Page 210
  • « Fudd ouvre la porte du fond et entre. Simon la suit et, après une hésitation, je me mets en marche, dépasse la table sur laquelle se dresse le château de cartes (il doit bien faire dix étages !) puis rejoins mon coéquipier. Nous nous retrouvons dans une très vaste pièce, emplie d’étagères, de bibliothèques débordantes de gros bouquins, et de petites tables, elles-mêmes recouvertes de fioles, de bouteilles et de bassines. »  Page 221
  • « Ce qui n’empêche pas Fudd de marcher vers une étagère emplie de bouteilles de bière, d’en saisir une et de la décapsuler. Elle en prend une bonne rasade et j’ai presque envie de lui en demander une, pour me remettre d’aplomb. Mais je n’ai jamais supporté la bière tablette. Elle remet la bouteille sur une table et s’approche d’une bibliothèque en marmonnant de sa voix écorchée :
    — Bon… On va regarder ça… Attends un peu…
    Elle fouille parmi les livres. Gracq attend patiemment, peu impressionné par le décor, qu’il connaît sans doute. J’observe les étagères sur ma gauche : livres, bibelots insolites… »  Page 222
  • « Je me tourne vers la vieille, qui fouille toujours parmi ses livres en toussotant et crachant. »  Page 223
  • « Mais Fudd intervient en brandissant un livre :
    — Bon, je l’ai trouvé, là !
    Elle trottine jusqu’à la table, y dépose le livre, prend une autre bonne gorgée de sa bière, puis feuillette le bouquin. On s’approche un peu, et je me sens curieux malgré moi, même si je n’arrive pas à oublier le cadavre tranquillement assis là-bas. Elle trouve une page, la lit silencieusement et annonce en secouant sa tête de poire ratatinée :
    — Oui, oui… C’est possible… Y a sûrement moyen d’ensorceler un cadenas pour y mettre le numéro qu’on veut…
    Qu’ouïs-je ? Je dévisage Gracq : son hochement de tête satisfait me confirme que j’ai sans doute mal entendu.
    — Excusez-moi : vous allez rire, mais j’ai cru que vous aviez dit « ensorceler ».
    — Vous avez ben entendu. Y faut juste (et elle désigne la page de son livre, se penche pour mieux lire) invoquer un démon qui est autant spécialiste en numérologie qu’en codes secrets, c’est pas si compliqué, ça, là. »  Page 225
  • « Distraitement, je lui donne quinze dollars en marmonnant qu’elle peut garder la monnaie. Elle devient alors très émue, comme si je l’avais demandée en mariage, et, une main sur la poitrine, bredouille :
    — Oh ! Merci… Merci beaucoup… Les gens sont si généreux !… Dieu vous le rendra…
    Et elle s’éloigne d’un pas heureux, telle Dorothée sur le chemin de briques jaunes. »  Page 233
  • « En soupirant, je m’installe devant mon ordinateur et tape « Rupert Archlax » dans Google. J’ignore les quelques rares entrées qui concernent le fils et je m’attarde à celles sur le père. Avec Internet basse vitesse, l’opération est aussi longue et exaspérante qu’un roman de Robbe-Grillet, mais je réalise que l’homme a une certaine notoriété : ses livres ont gagné plusieurs prix, certains même internationaux ; il a participé à plusieurs œuvres caritatives ; sa compagnie de mine de fer, Ax Corp, est souvent citée comme entreprise modèle… »  Page 243
  • « — J’ai cru comprendre qu’il revenait de France, que je précise.
    — C’est possible, fait Poichaux. Grâce à ses livres, il voyage beaucoup. »  Page 272
  • « — Exactement. À mon arrivée, il y a quinze ans, moi et quelques collègues nous sommes amusés à identifier les composantes de cette odeur. On a décelé des fruits pourris, de la sueur, du crottin de cheval, de l’urine, de l’eau de caniveau, de la viande avariée…
    Je m’étonne. Il n’a pas tort, il y a un peu de tout ça, mais de manière subtile, pas trop envahissante. Mortafer poursuit :
     — Tu as lu Le Parfum de Süskind ? Tu te rappelles le fameux passage au début du roman, quand on décrit l’odeur des rues parisiennes d’il y a trois cents ans… C’est exactement ça. »  Pages 273 et 274
  • « À un moment, je vais jeter un œil sur l’exposition de Bouthot et constate avec ahurissement qu’il s’agit de ses scrapbooks. Il y en a une vingtaine, montés sur des petites tables, comme s’il s’agissait de reliques incas. Chacun a son thème : les vacances d’été, Noël, anniversaire de mariage… J’en feuillette deux ou trois, incrédule. Bouthot et sa grosse moitié y sont à l’honneur à chaque page. Je me demande s’il y en a un sur leur nuit de noces, puis me dis que je ne tiens pas à voir ça. À peu près personne d’autre n’admire l’œuvre du maître, sauf Poichaux qui les examine un par un, avec toute la concentration de l’exégète qui plongerait dans un manuscrit inédit de Cervantes. Je demande à ma coordonnatrice si notre DG les expose comme ça chaque année. »  Page 274
  • « Mais non seulement la coke ne me change pas les idées, elle les rend encore plus obsédantes, et malgré le fait que je discute depuis une dizaine de minutes avec une enseignante en psychologie intéressée à m’expliquer concrètement et privément à quel point Tropique du cancer a changé sa vie, je n’arrive pas à effacer Loz de mon esprit, au point d’en éprouver une froide colère dirigée autant contre lui que contre moi-même. »  Pages 275 et 276
  • « Pendant un instant, je jongle entre l’idée de partir tout de suite pour exécuter le plan qui vient juste d’apparaître dans mon esprit électrifié et celle de demeurer auprès de cette enseignante qui en est à me confier que chaque fois qu’elle parle d’Henry Miller, elle ressent une folle envie de baiser avec son interlocuteur. »  Page 277
  • « La coke me donne de l’esprit, certes, mais très peu de jugement. Je continue à marcher, sans attendre sa réaction, mais tout à coup, on me saisit le bras et on me retourne brutalement : je ne savais pas qu’Archlax était capable d’une telle agressivité, j’en demeure sans voix. Il me dévisage, la bouche crispée comme s’il voulait se pulvériser les dents. Même sa voix tremble. On dirait presque Bruce Banner sur le point de se transformer en Hulk. »  Page 277
  • « — Tout va bien, ici ?
    C’est papa Archlax qui approche, un verre de vin à la main, débonnaire. À croire qu’il est le Jiminy Cricket de son fils. »  Page 278
  • « — Vous prenez congé, monsieur Sarkozy ? Comme Mauriac, vous croyez sans doute que « les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »…
    Il se souvient de moi, c’est pas mal. Je l’observe un bref moment, en songeant que cet homme a perdu sa femme et sa fille il y a trente ans mais qu’il a su surmonter cette tragédie en travaillant, en écrivant, en remportant un certain succès auprès de l’élite intellectuelle… »  Page 278
  • « Je perquisitionne partout, en tentant de ne pas trop foutre le bordel : des photos de famille, des livres de cours, des films pornos (ce qui me permet de constater que Shyla Stylez vient de produire une compilation de ses meilleures scènes : je note mentalement), de la bouffe de mauvaise qualité à profusion… mais rien de mystérieux ou de louche.
    Je tombe enfin sur la porte qui mène à la cave. Nouvelle fluctuation : ça fait déjà quinze minutes que je suis ici ; si Loz me trouve dans sa cave, je suis bon pour le renvoi de Malphas dans l’immédiat, la prison pour quelques semaines et les moqueries de Garganruel pour l’éternité. Mais je ne peux pas reculer si près du but. Si but il y a. Je descends.
    L’ampoule du plafond éclaire froidement des étagères emplies de livres. Sur le sol, un pentacle est dessiné et de la poudre charbonneuse est éparpillée en son centre. Le cliché même du parfait petit kit de magie noire. Je vais feuilleter un ou deux livres : ça parle de sorcellerie.
    Je prends une grande respiration. C’est donc vrai ? Tout ce grotesque carnaval grand-guignolesque est vraiment vrai pour vrai ? »  Page 280
  • « — Je me suis assuré que ce serait moi qui m’occuperais de la distribution des cadenas cette session-ci. Avant la fin de la dernière année scolaire, j’ai réussi à trouver les codes permanents de mes quatre victimes. Durant l’été, j’ai ensorcelé les quatre cadenas. Puis, il y a dix jours, ç’a été la rentrée. J’étais prêt. À tous les élèves, je donnais les vrais cadenas, au hasard, mais je conservais à l’écart les quatre ensorcelés, et j’attendais l’arrivée des filles… Je suis même pas sûr qu’elles m’ont reconnu quand je leur ai donné leur cadenas ou, en tout cas, elles m’ont complètement ignoré. Comme tout le monde m’a toujours ignoré…
    Il est vraiment fâché, le Harry Potter des moches. »  Page 285
  • « — Tu sais pas du tout ce qui arrive à tes victimes à minuit ?
    — Juste une vague idée que j’ai pas vraiment envie d’approfondir.
    Je songe à nouveau au délire de Zazz, à sa voix rauque. Malgré la chaleur de la nuit, un long frisson me parcourt tout le corps.
    — On en parle dans les livres, mais pas avec précision, ajoute Loz derrière moi.
    — Quels livres ?
    — Dans ma famille, on est pas, hélas ! sorcier de père en fils. Quand j’ai forgé mon plan, l’année passée, j’avais aucune notion de magie noire. Il a fallu que j’aille voir la vieille Fudd pour avoir des conseils. »  Pages 287 et 288
  • « — C’est pas si simple. Pour être un vrai sorcier, il faut faire partie d’une lignée. Fudd est une fille de sorcière, pas moi. Mais je peux devenir un apprenti respectable, apprendre quelques trucs grâce à des livres. Fudd m’en a donné quelques-uns… enfin, elle me les a vendus pour deux cent quatre dollars et quatre-vingt-six sous. C’est grâce à ces livres que j’ai mis sur pied mon plan des cadenas.
    — C’est tout ce qu’elle a fait ? Tu l’as payée et elle t’a donné des livres ? Ça me paraît trop simple.
    — C’est vrai que ça paraît simple. Quelques livres, et hop ! on apprend la magie. En fait, ça fonctionne seulement si on a l’environnement adéquat, apte à la sorcellerie. Pour ça, Saint-Trailouin est vraiment l’environnement idéal. »  Page 292
  • « La caverne n’est donc pas très loin de chez elle, ce qui n’aide en rien la réputation de la vieille. De plus, c’est elle qui a expliqué à Loz comment se venger… Non, correction : elle lui a vendu des livres de magie, elle n’était pas au courant de ses intentions. »  Page 300
  • « Je me propulse vers elle lorsqu’un bras me retient. Je me retourne brusquement, sur le point d’assommer l’emmerdeur. C’est une jeune Noire, mignonne et souriante avec deux tresses, et je reconnais Nadine Limon, la brillante schtroumpfette black.
    — Bonjour, Julien ! On a un cours dans dix minutes ! J’ai vraiment hâte !
    — Moi aussi, Nadine, moi aussi, je…
    — J’ai déjà lu les trois livres du cours ! C’était tellement bon ! J’ai même acheté tous les Rougon-Macquart ! Je voulais savoir si…
    — Tout à l’heure, Nadine ! »  Page 307
  • « Au milieu d’une rangée, Nadine attend avec enthousiasme, sa pile de romans bien droite devant elle sur son pupitre. »  Page 308
  • « — T’as entendu quoi ?
    Il attend, narquois. Vais-je m’humilier jusqu’à lui parler de ces claquements sinistres ? Et je ne peux pas lui parler des livres de sorcellerie que j’ai vus dans la cave de Loz, ça lui ferait trop plaisir de me coffrer pour intrusion par effraction dans un domicile privé. »  Page 318
  • « — Écoute ben, Sarkozy, j’ai voulu te le faire comprendre poliment l’autre jour, mais faut croire que t’as besoin qu’on te mette les poings pas juste sur les i. Ça fait trente ans que je suis le chef de police de cette ville, tu m’entends ? Trente ans ! Pis j’ai toujours réussi à mener toutes les enquêtes qu’il fallait mener, pis de manière rationnelle ! Fait que c’est pas un écrivain manqué de la grande ville qui va venir me dire comment enquêter, c’est clair ? »  Pages 319 et 320
  • « Oui, je vais rester. Du moins jusqu’à la fin de la session. Il faut que je respecte mon contrat, tout de même, vous ne pensez pas ? Et tant qu’à rester, je vais essayer de comprendre cette ville, ce cégep, ces gens… Pour y arriver, je vais écrire. Écrire ce qui m’est arrivé. Pas pour publication, du moins pas tout de suite. Pour l’instant, j’écrirai pour moi seul, afin de voir clair. Moi qui cherchais une motivation pour me remettre à l’écriture, je ne pourrai sans doute jamais trouver mieux. Voilà, bonne idée, je commence à écrire tout ça ce soir ! »  Pages 330 et 331

 

3,5 étoiles, M

La quête d’Ewilan tome 1 : D’un monde à l’autre

La quête d’Ewilan tome 1 : D’un monde à l’autre de Pierre Bottero.

Éditions Rageot (Poche), publié en 2006, 198 pages

Premier tome de la trilogie « La quête d’Ewilan » écrit par Pierre Bottero et publié initialement en 2003.

Camille est une jeune fille de 13 ans qui a été adoptée par la famille Duciel. Sa vie suit son cours tranquillement sans réelle implication de sa famille adoptive. Alors qu’elle traverse la rue, sans regarder, un camion fonce sur elle. Elle est convaincue qu’elle va être happer par celui-ci. Soudainement, elle se retrouve dans une forêt de L’Empire de Gwendalavir. Que s’est-il passé ? Comment a-t-elle fait pour se retrouver dans cette forêt ? Après avoir assisté à un combat entre un chevalier et une bête mystérieuse, elle sera de retour sur le trottoir près du camion. Mais suivant son retour, Camille a l’impression que son imagination lui joue des tours en recréant dans la réalité des scènes qu’elle imagine. Lors de ses recherches, elle découvrira qu’en fait elle est native de Gwendalavir et qu’elle est la fille d’une impératrice. Pour les protéger d’une guerre naissante, Camille et son frère ont été envoyés dans un autre monde et leurs souvenirs ont été bloqués. Mais ce qui trouble le plus Camille c’est qu’il semble qu’elle soit l’élue à qui il appartient de sauver L’Empire de Gwendalavir. La défense de l’Empire repose sur des dons particuliers des guerriers : l’Art du dessin et l’imagination. Saura-t-elle en mesure de contrôler ces aptitudes pour sauver l’Empire ?

Ce roman jeunesse est assez original, l’histoire est captivante et intéressante. Le point fort est le mélange des univers moderne et médiévale, des chevaliers et des bêtes fantastiques. Les voyages entre les deux univers ajoutent au plaisir de la lecture. Par contre, le système de magie basé sur le dessin et l’imagination est simpliste. Il utilise à outrance le principe de « la pensée magique » ce qui est très réducteur au niveau de la trame de l’histoire. Les personnages sont bien construits et attachants mais manque de subtilité et de profondeur pour les lecteurs adultes. Le personnage d’Ellana est le plus réussit, mais très peu présent, il est sympathique et intriguant. Le style d’écriture est simple mais entretient le suspense et pousse le lecteur à vouloir connaître la suite. Ce premier tome offre un début d’aventure lent et permet ainsi de se familiariser avec les lieux et les personnages. Espérons que l’histoire gagnera en richesse et en complexité dans les tomes suivants. C’est une petite histoire sans prétention, assez classique, qui se lit très facilement.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 23 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « — Ewilan, je t’ai appelée Ewilan. J’ai sans doute piqué ça dans un film ou dans une BD, mais si ça te fait cet effet-là, c’est sûr que je ne recommencerai pas ! »  Page 14
  • « Salim s’installa du mieux qu’il put et ouvrit son livre pour essayer de comprendre le théorème de Pythagore. »  Page 23
  • « La bibliothèque est l’âme d’une maison, tous les gens de bonne naissance le savent. Il aurait donc été inconcevable aux yeux des Duciel qu’une demeure comme la leur ne comprenne pas une telle pièce, où les hôtes de marque et le maître des lieux se retirent, après le repas, pour fumer un cigare et boire un verre de cognac.
    Mais une fois la maison achetée, la pièce dédiée, les Duciel s’étaient aperçus qu’ils n’avaient strictement rien à y ranger.
    M. Duciel avait résolu le problème en acquérant aux enchères l’intégralité de la bibliothèque d’un vieux marquis écrasé de dettes. Il avait fait installer les livres dans de beaux rayonnages en bois de noyer et plus personne ne les avait ouverts.
    Lorsque Camille avait émis le désir de les consulter, M. Duciel avait hésité, pour la forme, avant d’accepter.
    N’ayant aucune idée de ce qu’il avait acheté, il était persuadé que sa fille adoptive avait déniché quelques ouvrages pour la jeunesse qu’elle déchiffrait avec peine. Il l’avait longuement sermonnée sur la valeur des livres, le respect qu’on leur devait, puis s’était, à son habitude, désintéressé d’elle et de ses activités.. »  Page 24
  • « Elle avait commencé sa recherche le matin même, à la bibliothèque municipale mais, insatisfaite, la poursuivait chez elle. Elle venait de trouver son bonheur dans un vieux livre en grec ancien d’Aristote. »  Page 25
  • « Ils gagnèrent la salle de français et s’installèrent. Leur professeur, une jeune femme, entra à son tour. Après avoir demandé le silence avec un succès relatif, elle commença son cours. Le texte du jour était une poésie de Jacques Prévert, Le Cancre.
    Des photocopies furent distribuées et tandis que Mlle  Nicolas évoquait la tendresse et l’anticonformisme qui se dégageaient du texte qu’elle s’apprêtait à lire, Camille se renversa en arrière sur sa chaise et ferma à demi les yeux. »  Page 30
  • « Camille sourit. Elle appréciait Prévert, et qu’elle ait déjà lu une bonne partie de son œuvre n’enlevait rien au plaisir qu’elle avait à le rencontrer ce jour-là.
    Elle aurait simplement aimé que la classe soit plus calme afin de savourer le poème en toute quiétude. »  Page 30
  • « Mlle Nicolas, pour motiver ses élèves, essayait de leur faire mettre en correspondance l’image du cancre décrit par Prévert et la réalité de l’école. Devant le peu de succès de son idée, elle décida de lire le texte à haute voix.
    Dès le premier vers, Camille fut happée par la magie de la poésie. Elle adorait entendre lire, surtout avec autant de qualité et de cœur. Elle se prit à imaginer le cancre en butte aux moqueries des autres enfants, à la mesquinerie de l’enseignant et sa formidable réponse :
    … et malgré les menaces du maître
    sous les huées des enfants prodiges
    avec des craies de toutes les couleurs
    sur le tableau noir du malheur
    il dessine le visage du bonheur. »  Page 31
  • « — Non. Il y a une différence et là j’en ai eu conscience. À un moment, j’ai basculé dans une dimension où j’ai imaginé exactement ce qu’il y avait sur le tableau quand j’ai ouvert les yeux !
    — Ça alors, ma vieille, à côté de toi les X-men sont des vieillards gâteux ! »  Page 32
  • « Plus loin, des étalages proposaient une profusion de vieux grimoires reliés de cuir, de bois ou de marbre, mais les plus surprenants présentaient des animaux vivants. »  Page 66
  • « Salim ferma les yeux un instant, tant la lumière était vive. Quand il les rouvrit, il discerna brièvement trois cercles lumineux en mouvement devant son amie puis, soudain, le cristal s’éteignit.
    Lorsque la lumière revint, Duom Nil’ Erg ôta délicatement le masque des yeux de Camille et le reposa sur la table. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’il contemplait le résultat du test avec stupéfaction.
    — C’est impossible, marmonna-t-il, cette figure n’existe que dans les livres. »  Page 80
  • « Là, elle se dirigea sans hésiter vers une porte imposante tendue de cuir. Elle n’était pas fermée à clef et ils pénétrèrent dans une pièce spacieuse, aux murs couverts de livres, un bureau sombre trônant en son centre. »  Page 147
  • « — Et si nous demandions l’hospitalité à quelqu’un ?
    — Bonne idée, commenta Camille. Comme ça, on est sûrs de finir la nuit au poste de police et d’être mis dans le train de retour demain matin.
    — Mais…
    — Nous sommes mineurs, Salim, et nous sommes dans la vraie vie, pas dans un film ou dans un roman. »  Page 170
  • « — Si tu veux, proposa-t-il à Camille, on fait un marché. Je vous emmène dans ma planquette et, en échange, tu m’fais la lecture.
    — La lecture ?
    — Qu’est-ce que ça a de drôle, s’emporta-t-il, tu crois qu’il faut porter un costume trois-pièces et rouler en Rolls pour aimer les livres ?
    — Non, pas du tout, affirma Camille. Je suis d’accord pour vous lire ce que vous voulez. »  Page 171
  • « Camille s’était approchée de la paillasse qu’elle contemplait avec convoitise malgré son état de vétusté. Elle jeta un coup d’œil sur la caisse de bois qui était ouverte. Elle était pleine de livres.
    Le clochard se tourna vers elle.
    — Ça, c’est mon trésor. Les plus beaux livres du monde.
    Il haussa les épaules avant de poursuivre :
    — Mais je ne peux pas en profiter.
    — Vous ne savez pas lire ? hasarda Salim. L’homme lui jeta un regard courroucé.
    — J’ai lu plus de livres que tu n’en verras de toute ta vie, morveux. J’aurais aimé continuer jusqu’à ma mort, mais mes yeux n’ont pas été d’accord. J’arrive encore à voir de loin, mais pour ce qui est de lire…
    Sa voix se brisa et, pour lui donner le temps de se reprendre, Camille prit un livre dans la malle. Elle en lut le titre, La Condition humaine.
    — J’ai aimé celui-ci, dit-elle, même si je n’ai peut-être pas tout compris.
    Il la contempla, émerveillé.
    — Tu as lu Malraux, à ton âge ?
    — C’est un phénomène cette fille, expliqua Salim en se rengorgeant. Si c’était une poule, son premier œuf serait l’Encyclopcedia Universalis.
    Camille leva les yeux au ciel.
    — De mieux en mieux, Salim. On peut difficilement faire plus délicat que comparer une fille à une poule.
    Le clochard s’était approché de la caisse.
    — Regarde un peu, fillette, si tu peux me trouver L’Art d’être grand-père de Victor Hugo. Lis-m’en quelques pages et je m’estimerai le plus heureux des hommes.
    Camille farfouilla un moment et finit par dénicher l’ouvrage. Elle s’assit sur la paillasse et le vieil homme prit place à côté d’elle.
    Elle ouvrit le livre avec un étrange sentiment. Un souvenir oublié gagnait lentement la surface de son esprit. Elle se revoyait toute petite, confortablement installée sous un édredon de plumes. À côté d’elle, une jeune femme lui lisait une histoire merveilleuse d’une voix douce en la regardant avec tant d’affection que… »  Page 173 et 174
  • « Elle commença sa lecture. Elle n’avait jamais vraiment apprécié Victor Hugo, mais elle adorait lire et, par reconnaissance pour leur hôte, elle y mit tout son cœur.
    Quand elle eut terminé, de grosses larmes coulaient sur les joues ridées du clochard. »  Page 175
  • « Quand le mercenaire du Chaos arriva dans la salle, elle était vide. Aucune piste ne s’offrait à lui. De rage, il donna un violent coup de pied dans une caisse de bois, faisant tomber un livre dont il lut machinalement le titre, L’Art d’être grand-père. Il ne comprit pas. »  Page 178
  • « Ils s’attendaient à être interpellés par un surveillant ou un professeur, mais ils parvinrent sans encombre à la salle Stratis Andreadis. Une douzaine d’étudiants étaient plongés dans des encyclopédies d’art, des catalogues illustrés ou utilisaient des ordinateurs dernier cri. »  Page 179
  • « Ils marchèrent un peu pour oublier qu’ils mouraient de faim. Ils passèrent un moment à regarder les vieux livres proposés par les bouquinistes, mais Camille ne se détendit pas. »  Page 182
3,5 étoiles, F, M

La Saga Malaussène, tome 2 : La Fée carabine

La Saga Malaussène, tome 2 : La Fée carabine de Daniel Pennac.

Éditions Folio, publié en 1997, 253 pages

Deuxième volet de la saga Malaussène écrit par Daniel Pennac et paru initialement en1987.

La fée carabine

À Belleville rien ne va plus : les vieilles femmes sont armées jusqu’aux dents, on attaque et torture les femmes et le personnel de l’hôtel de ville drogue les vieux. Que se passe-t-il ? À travers tout cela, Benjamin a toujours à sa charge ses 5 frères et sœurs, son chien épileptique et quelques vieux drogués, qu’il recycle en « grands-pères » d’adoption. Sa belle Julia ne donne pas beaucoup signe de vie car elle travaille sur un papier dangereux, silence de son côté. Suite à tous les crimes commis dans Belleville, plusieurs dossiers d’enquêtes sont ouverts par la police. Les enquêteurs deviennent fous à vouloir les démêler. Par un effet de hasard et de mal chance, Benjamin semble être lié à tous les cas. Il est rapidement identifié comme le suspect idéal aux yeux des policiers. Benjamin Malaussène, bouc émissaire de profession, se retrouve sous haute surveillance et accusé de tous les crimes.

Roman policier absurde, drôle et mettant en vedette une troupe de personnages insolites. L’histoire est relativement bien ficelée par contre il y a un peu trop d’évènements pour garantir la clarté du roman. La dispersion du récit, les invraisemblances ou les cibles faciles tel que les flics corrompus font légion et assomment le lecteur à la longue. Par contre, les malheurs du personnage principal sont assez captivants. C’est un texte qui se lit rapidement car les descriptions sont presque absentes et le style d’écriture est basé sur des dialogues colorés. La richesse du livre provient en grande partie des personnages. Ils sont tous hauts en couleur, particuliers et surtout très attachants. On passe du vieux flic vietnamien qui se travestit pour faire ses enquêtes à l’ancien guerrier yougoslave en passant pour une jeune voyante. Ils sont riches et semblent réels tant l’auteur les fait vivre dans son récit. Par contre certaine frôle la caricatures : les flics sont forcément racistes, violents et corrompus. Daniel Pennac nous présente une fois de plus, un récit où il faut accepter que quelques fois la vraisemblance et les certitudes n’ont pas lieu d’être.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 11 mars 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Jérémy, qui redouble sa cinquième, prétend vouloir tout connaître de Molière, et le vieux Risson, son grand-père à lui (un libraire à la retraite) multiplie les indiscrétions biographiques. »  Page 11
  • « Une rame pénétra en même temps qu’eux dans l’antre naturaliste des frères Goncourt. »  Page 22
  • « Pendant ce temps chez les Malaussène, comme on dit dans les bédés belges de mon frère Jérémy, les grands-pères et les enfants ont bouffé, ils ont desservi la table, se sont cogné la vaisselle, ont fait leur toilette, enfilé leurs pyjamas, et maintenant ils sont assis dans leurs plumards superposés, les charentaises dans le vide et les yeux hors de la tête. »  Page 23
  • « L’obus est tombé aux pieds du prince André Bolkonski, lequel se tient là, debout, indécis, à donner l’exemple à ses hommes pendant que son officier d’ordonnance pique du nez dans la bouse. Le prince André se demande si c’est la mort qui tournoie sous ses yeux, et le vieux Risson, qui a lu Guerre et Paix jusqu’au bout, sait bien que c’est la mort. »  Pages 23 et 24
  • « Il ne lui a pas fallu plus d’une séance pour me ravaler au rang de lanterne magique et s’octroyer la dimension cinémascope-panavision-sun-surrounding et tout le tremblement. Et ce n’est pas la Collection Harlequin qu’il leur sert, aux enfants ! mais les plus ambitieux Everest de la littérature, des romans immenses conservés tout vivants dans sa mémoire de libraire passionné. »  Page 24
  • « Les cheveux, les dents, les ongles et le blanc de l’œil étaient jaunes. Plus de lèvres. Mais, le plus impressionnant, c’était qu’à l’intérieur de cette carcasse et au fond de ce regard on sentait une vitalité affreuse, quelque chose de résolument increvable, l’image même de la mort vivante que donne la fringale d’héroïne aux grands camés en état de manque. Dracula soi-même ! »  Page 25
  • « Risson raconte la Guerre et la Paix, et, dans le sifflement empoisonné de la petite bombe, on peut entendre tourner les noms de Natacha Rostov, de Pierre Besoukhov, d’André, d’Hélène, de Napoléon, de Koutouzov… »  Page 28
  • « À croire que toute la flicaille de Paris monte à l’assaut. Il en grimpe de la place Voltaire, il en tombe de la place Gambetta, ils rappliquent de la Nation et de la Goutte d’Or. »  Page 33
  • « Il va bientôt publier dans ma boîte (aux Éditions du Talion) un gros ouvrage sur ses projets parisiens : le genre mégalo-book, papier glacé, photos couleurs, plan dépliable et tout. Opération prestige. Avec de belles phrases d’architectes : de celles qui s’envolent en abstractions lyriques pour retomber en parpaings de béton. C’est parce que la Reine Zabo m’a envoyé chercher son manuscrit que j’ai eu les honneurs de Ponthard-Delmaire, le fossoyeur de Belleville.
    — Pourquoi moi, Majesté ?
    — Parce que s’il y a quelque chose qui merde dans la publication de son livre, Malaussène, c’est vous qui vous ferez engueuler. »  Pages 33 et 34
  • « Un gros qui se déplace comme un gros ; pesamment. Qui se déplace peu, d’ailleurs. Après m’avoir filé son bouquin, il ne s’est pas levé pour me raccompagner. »  Page 34
  • « Ce sont les lieutenants de mon pote Hadouch, fils d’Amar, et condisciple à moi au lycée Voltaire. »  Page 35
  • « Mais il a beau puer de la gueule comme s’il voyageait au fond des enfers, Julius le Chien est vivant. Épilepsie. Ça va durer un certain temps. Plusieurs jours, peutêtre. Aussi longtemps que la vision qui a provoqué cette crise s’accrochera à sa rétine. J’ai l’habitude.
    — Alors, Dostoïevski, qu’est-ce que tu as vu, ce coup-ci ?
    Moi, ce que je vois, après avoir ouvert l’enveloppe kraft de Hadouch, me laisse tout rêveur, et mon dîner, pourtant lointain, me remonte gentiment à la bouche. »  Page 37
  • « — Ma veuve Dolgorouki connaissait parfaitement les écrivains prérévolutionnaires. À vingt ans, elle était communiste, comme moi au sortir de mon couvent. Elle faisait la résistante ici, pendant que je faisais le maquisard en Croatie. Elle savait les poèmes de Maïakovski par cœur, nous nous récitions des scènes entières du Revizor et elle connaissait Bielyï. Oui. »  Pages 87 et 88
  • « On a démonté les meubles planche par planche avant de tout péter. Tous les livres de la bibliothèque gisent écartelés au milieu du massacre. Leurs pages ont été arrachées par poignées. »  Page 104
  • « C’est vrai, Julie, qu’ils n’aillent pas remettre la main sur ces pauvres vieux, « ne me téléphone pas, Ben, ne viens pas me voir, d’ailleurs je vais disparaître pendant quelque temps », mais s’ils viennent, eux, chez moi, pendant que je cours comme un con et si c’était ça, justement, qu’ils voulaient savoir, la planque des grands-pères, et s’ils le savent, maintenant, et s’ils avaient fait le chemin inverse, eux, entrant en force dans la maison pendant que maman est seule avec les enfants et les grands-pères ? flaques, baffes, caniveaux, terreur, je traverse l’avenue au niveau du lycée Voltaire, ça klaxonne, gueule, patine, et froisse de la taule, mais j’ai déjà plongé comme la mouette ivre dans la rue Plichon, traversé celle du Chemin-Vert et je viens de m’écraser contre la porte de la quincaillerie. »  Page 107
  • « De l’eau bouillant sur la cuisinière, le four occupé pour le dîner, mais pas de Clara, pas de Rognon. Le livre d’histoire de Jérémy ouvert sur la table, sans Jérémy. À côté de lui le cahier d’écriture du Petit, un beau pâté au milieu de la page, où est le Petit ? »  Page 114
  • « Pastor pensait à la bibliothèque. Les livres avaient été la seconde passion du Conseiller, après Gabrielle. Leur seconde passion commune. Éditions originales, reliées au fer et signées par leurs auteurs, dès parution. Parfum de cuir, vieille cire aux senteurs de miel, chatoiement des feuilles d’or dans la pénombre. Et pas de musique, surtout ! Pas de gramophone, pas d’électrophone, pas de chaîne hi-fi. « La musique, il y a des squares pour ça », proclamait le Conseiller. Rien que le silence des livres qui, maintenant, dans le souvenir de Pastor, s’accordait aux martèlements de la pluie. On n’ouvrait que rarement ces reliures silencieuses. Au-dessous, la cave de la maison était la réplique exacte de la bibliothèque. Mêmes rayonnages, mêmes auteurs, mêmes titres, à l’exacte verticale de l’exemplaire original qui se trouvait au-dessus, mais en éditions courantes. C’était ceux-là qu’on lisait, les livres de la cave. « Jean-Baptiste, descends donc à la cave nous chercher un bon bouquin. » Pastor s’exécutait, libre dans son choix, plutôt fier de sa mission. »  Pages 122 et 123
  • « — J’ai honte, gamin, je t’ai fait une petite cachotterie.
    — Pas grave, Thian, c’est ta nature perfide d’Asiate. J’ai lu dans un livre que c’était plus fort que vous. »  Page 123
  • « — Alors mon grand, à quoi ressemble-t-il, ce petit ?
    Aussi bien, comme on dit dans les beaux livres, aucun des enfants Malaussène ne peut-il se vanter d’avoir connu les seins de sa mère. »  Page 131
  • « — Elle est belle comme une bouteille de Coca remplie de lait.
    Jérémy a murmuré ça les larmes aux yeux. Risson a froncé ses vieux sourcils dans un effort louable pour donner corps à cette image. Clara a pris une photo. Oui, Jérémy, elle est belle comme une bouteille de Coca-Cola remplie de lait. Je la connais bien, cette beauté-là ! Irrésistible. Le genre Bois Dormant, Vénus sortant de Shell, indicible candeur, naissance à l’amour. Vous connaissez la suite, les enfants ? Le Prince Charmant nous pend au nez. Dès son réveil, maman ne sera plus que disponibilité candide à la passion. Et si par malheur un beau tsigane (ou un gentil comptable, peu importe) passe à ce moment-là… »  Page 132
  • « — Ponthard-Delmaire, vous vous rappelez ?
    — Ponthard-Delmaire, l’architecte ? Le roi des jolis mots coulés dans le béton ? Comme si c’était hier.
    — Eh bien, le bouquin de lui que nous devons éditer est foutu.
    (Ça y est, je commence à piger. Il va falloir que j’aille trouver ce poussah et me prendre une avoine pour une connerie que je n’ai pas faite moi-même.)
    — Le chauffeur qui devait porter la maquette à l’imprimerie a eu un accident. Sa voiture a brûlé et le bouquin avec. »  Page 137
  • « — Avez-vous la moindre idée de la quantité de fric investie dans ce livre, Malaussène ?
    — Probablement dix fois plus qu’il ne vous en rapportera.
    — Erreur, mon garçon. Tout ce que nous pouvons gagner sur ce livre est déjà dans notre caisse. Colossales subventions de la ville de Paris pour promouvoir LE bouquin d’archi qui annonce sans ambiguïté ce que sera le Paris de demain. Substantielle rallonge du ministère des Travaux Publics qui prône une politique de la transparence dans ce domaine. »  Page 137
  • « — Écoutez-moi bien, Malaussène. Il nous faut environ un mois pour recomposer ce foutu livre. Or, Ponthard-Delmaire attend ses épreuves mercredi prochain. Et la sortie du livre a été prévue pour le 10. »  Page 138
  • « Ce doux grand-père aux yeux si creux et aux cheveux si blancs qui s’était timidement approché de Thian au moment où il partait et qui lui avait tendu un petit bouquin rose : « Pour lire, pour être moins seule… »
    Thian sortit le petit livre de sa poche. « Stefan Zweig, Le joueur d’échecs. » Il contempla un long moment la couverture rose et souple. « C’est un livre sur la solitude, avait dit le grandpère, vous verrez… »
    Thian jeta le bouquin sur le lit. « Je demanderai au gamin de me le résumer… » »  Page 143
  • « Des affamés de lecture descendaient quatre à quatre les marches de la librairie. D’autres en remontaient, plus calmes, chargés pour la semaine. Littérature démagnétisée qu’ils liraient, confortablement installés en face. L’un d’eux, gravissant sous le nez de Pastor les trois marches de la sortie, serrait Saint-Simon contre son cœur. Malgré tous ses efforts, Pastor ne put empêcher l’image du Conseiller de faire irruption dans le cadre, ni la voix de Gabrielle de combler tout le volume : « Le duc de la Force, qui mourut dans ce même temps, ne fit pas de regrets… nonobstant sa naissance et sa dignité. » Les inflexions de Gabrielle, qui lisait à voix haute, prêtaient aux lèvres du Conseiller le sourire du vieux duc de Saint-Simon. Ces soirées de lecture… et les oreilles du petit Jean-Baptiste Pastor dressées dans la pénombre…  »  Pages 148 et 149
  • « Comme Saint-Simon tout à l’heure, les blondinets gravirent les trois marches de la sortie, mais obliquant tout à coup à angle droit, ils se dirigèrent vers la table des deux flics. »  Page 149
  • « Il disait : « Ce vieux monde rhumatisant aura de plus en plus besoin de vos drogues, Thian… » Tu sais qui c’était ce type, gamin ?
    Pastor fit non de la tête :
    — Corrençon. Le gouverneur colonial Corrençon. Le père de ta petite Corrençon qui joue les belles au bois dormant à l’Hôpital Saint-Louis. C’était lui. Je l’avais complètement oublié. Mais je le revois maintenant, si droit sur sa chaise, écoutant ma mère lui prédire la fin de l’Indochine française, puis celle de l’Algérie, et je l’entends répondre :
    — Vous avez mille fois raison, Louise : la géographie va retrouver ses droits. »  Pages 164 et 165
  • « — Quelques mois de prison seront insuffisants ; j’aurais besoin, au moins, d’une année complète.
    Les trois flics se regardèrent.
    — Pourquoi ? demanda Pastor.
    Stojilkovicz réfléchit encore, évaluant consciencieusement le temps qui lui était nécessaire, et dit enfin, de sa tranquille voix de basson :
    — J’ai entrepris une traduction de Virgile en serbo-croate ; c’est très long, et assez complexe. »  Page 172
  • « — Mais pourquoi faut-il que je sois viré si je n’obtiens pas ce délai de publication, bordel ?
    — Ne soyez pas grossier. Parce que vous aurez échoué, tout simplement, et qu’une maison d’édition digne de ce nom ne peut pas se permettre de garder des tocards dans son équipe.
    — Mais, vous, Majesté, vous l’Inoxydable, vous avez échoué, non ? En laissant cramer les épreuves du livre dans cette bagnole ! »  Page 176
  • « – J’ai une famille à nourrir ! Je ne passe pas ma vie à m’allonger sur des canapés pour savoir comment fonctionnent mes rouages, moi !
    — Famille, mon œil ! Il y a trente-six façons de nourrir une famille ; à commencer par ne pas la nourrir du tout. Rousseau a très bien su faire ça. Et il était au moins aussi cinglé que vous !
    Engagée sur de pareilles bases, cette conversation aurait pu durer indéfiniment. La Reine Zabo sut lui donner un point final tout ce qu’il y a de professionnel.
    — Vous irez donc demain mercredi chez Ponthard-Delmaire, vous obtiendrez ce délai de publication pour son livre d’architecture, sinon, vous serez viré. J’ai d’ailleurs annoncé votre visite : seize heures précises. »  Page 177
  • « Le grand Bertholet eut un bref sourire à l’adresse de l’inspecteur Pastor, debout là, dans son vieux pull de laine, plutôt timide, flottant dans la lumière ; vaguement mou même ; et, que cette reproduction en latex du Petit Prince ait arraché des aveux à Chabralle, ça, le grand Bertholet n’arrivait toujours pas à le croire. »  Page 184
  • « C’était vrai, il restait Gervaise, la fille laissée sur terre par la géante. Elle n’était pas de Thian, mais tout comme. On lui avait donné un nom rouge, pris dans un livre réputé rouge. Ça ne l’avait pas empêchée d’attraper la Foi, Gervaise. »  Page 197
  • « Mais ce n’était pas Dieu le Père, c’était le plus camé de ses anges déchus ; c’était le vieux Risson, l’ancien libraire que la veuve Hô avait rencontré chez Malaussène.
    — Je suis venu récupérer mon livre, monsieur l’inspecteur. »  Page 198
  • « La façon dont il tenait le revolver, bien calé au creux de sa paume… oui, ce genre d’outils lui était familier.
    — Vous l’avez lu ?
    Il secouait le petit livre rose de Stefan Zweig, Le joueur d’échecs, qui gisait au pied du lit, d’où il était tombé sans que Thian l’eût ouvert.
    — Vous ne l’avez pas lu, n’est-ce pas ?
    Le vieillard secouait une tête désolée. »  Page 199
  • « Il raconta comment Malaussène et les enfants les avaient soignés, et guéris, comment cette incroyable famille leur avait redonné la raison et le goût de la vie, comment lui-même, Risson, s’était senti ressuscité par Thérèse, comment il avait trouvé le bonheur dans cette maison et comme il était transporté le soir, par la joie des enfants, quand il leur racontait des romans.
    — Et c’est aussi pour cela que je vais être obligé de vous tuer, monsieur l’inspecteur. Je vais me faire descendre parce que ce vieux cinglé raconte des romans à des mouflets ? Thian ne comprenait pas.
    — Ces romans dorment dans ma tête. J’ai été libraire toute ma vie, voyez-vous, j’ai beaucoup lu, mais la mémoire n’y est plus tout à fait. Ces romans dorment et il me faut, chaque fois, les réveiller. »  Page 200
  • « — Ce soir, par exemple, continuait le vieux Risson, je vais leur raconter Joyce. Vous connaissez James Joyce, monsieur l’inspecteur ? Non ? Pas même de nom ?
    Le chargeur du Manhurin sous le buffet, et le Manhurin luimême, invisible, derrière le lit…
    — Eh bien, je vais leur raconter Joyce ! Dublin et les enfants de Joyce !
    La voix de Risson était montée d’un cran… il psalmodiait comme un prédicateur…
    — Ils vont faire la connaissance de Flynn, le briseur de calice, ils joueront avec Mahonny autour de l’usine de vitriol, je leur ferai retrouver l’odeur qui planait dans le salon du prêtre mort, ils découvriront Evelyne et sa peur de se noyer dans toutes les mers du monde, je leur offrirai Dublin, enfin, et ils entendront comme moi le Hongrois Villona s’exclamer, debout sur le pont du bateau : « L’aube, messieurs ! » »  Pages 200 et 201
  • « — L’argent de ces vieillardes incultes a tiré de l’oubli des chefs-d’œuvre qui revivent maintenant dans de jeunes cœurs. Grâce à moi ! Le baron Corvo… connaissez-vous le baron Corvo ?
    — Connais pas de baron, fit Mo le Mossi avec sincérité. »  Page 204
  • « — Et connais-tu au moins Imru al Qays, prince de la tribu de Kinda, jeune homme ? Il est de ta culture, celui-là, de ta culture la plus ancienne, l’antéislamique !
    — Connais pas de prince non plus, avoua Mo le Mossi.
    Mais le vieux s’était mis à psalmodier, sans crier gare :
    — Qifa, nabki min dikra habibin oua manzili…
    Simon traduisit pour le Mossi, en repoussant doucement le piston de la seringue. Il souriait.
    — Arrêtons-nous, pleurons au souvenir d’une amante et d’une demeure…
    — Oui ! s’écria le vieillard dans un éclat de rire enthousiaste. Oui, c’est une des traductions possibles. Et dis-moi, toi, connais-tu la poésie de Mutanabbî ? Son dithyrambe de la mère de Saïf al Dawla, tu le connais ?
    — Je le connais, oui, dit Simon en se penchant sur le vieux, mais je veux bien l’entendre encore, s’il te plaît. »  Page 204
  • « — Nouidou l – machraftataoua l – aouali… récita le vieillard.
    Simon enfonça l’aiguille en traduisant :
    — Nous préparons les glaives et les lances…
    Et il récita la suite en pressant sur le piston.
    — Oua taqtoulouna l-manounoubilla qitali.
    Le mélange de salive et de poudre blanche se rua dans la veine. Quand il atteignit le cœur, le vieux fut arraché de son fauteuil, propulsé dans l’espace. Il retomba aux pieds des deux garçons, les os brisés, recroquevillé sur lui-même, pareil à une araignée morte.
    — Traduction ? demanda le Mossi.
    — Et voici que la mort nous tue sans combat, récita le Kabyle. »  Page 204 et 205
  • « Voilà le genre de choses qui m’arrivent à moi : je baise ma belle au bois dormant et c’est ma mère qui se réveille… Car Julia dort toujours, à côté de moi, pas l’ombre d’un doute. »  Page 210
  • « Il y avait quelque danger à s’associer à une pareille cervelle… Place Voltaire, Pastor eut un nouveau gloussement. »  Page 213
  • « À moins que Risson, par nostalgie, ne se soit laissé enfermer vivant dans une bonne grosse librairie, « la Terrasse de Gutenberg », par exemple, et qu’il y ait passé sa nuit à bouquiner. Faudra bien qu’il se ressource un jour où l’autre, non ? Sa culture romanesque n’est pas inépuisable. Il est peut-être en train de se farcir ce dernier bouquin dont on cause, Le parfum, de Süskind, pour le raconter ce soir aux enfants ? »  Page 214
  • « Dans les deux cas, le sentiment final est proche de la pitié ; pitié de l’âme : « Dieu que cet homme est malheureux et que mes problèmes sont dérisoires par rapport aux siens » ou pitié clinique : « Qu’est-ce qui m’a foutu un maso pareil ? N’importe quoi pour ne plus le voir, il me déprime trop. » Et si, entre les deux versions, j’arrive à caser à l’énorme Ponthard que de toute façon les Éditions du Talion restent mieux placées que les autres pour sortir son bouquin vite fait, vu que nous le connaissons par cœur (tellement on l’aime), si j’arrive à lui sortir ça, j’aurai gagné la partie. »  Pages 218 et 219
  • « Je ne connais pas le troisième, un jeune mec dans un grand pull de laine, genre Gaston Lagaffe mais sur le mode tragique, à en juger par son visage ravagé. »  Page 220
  • « Un appartement déchiqueté, avec la même et méthodique sauvagerie que celui de la journaliste Corrençon. Une bibliothèque d’éditions originales jetée à terre, tous les livres écartelés. »  Page 221
  • « Il se saoulait de mots, de rythmes, debout dans l’encadrement de cette porte, comme un adolescent après sa première blessure d’amour. L’une de ces pauvres phrases s’accrocha plus particulièrement à lui : « ILS ONT ASSASSINÉ L’AMOUR. » C’était une phrase étrange, d’un romantisme désuet, comme sortie d’un livre en forme de cœur. « ILS ONT ASSASSINÉ L’AMOUR », mais cela s’était planté dans sa peau comme une ronce, et ça le réveillait la nuit, dans un hurlement rouillé, au bureau, sur son lit de camp : « ILS ONT ASSASSINÉ L’AMOUR ! » »  Page 221
  • « Comme Pastor nous avait pistonnés, on ne l’a pas vu au parloir de la taule, mais direct dans sa cellule : une piaule miniature, encombrée de dictionnaires, au sol crissant de feuilles froissées.
    — Soyez gentils, les enfants, faites passer la consigne : pas de visite au vieux Stojilkovicz.
    Ça sentait l’encre fraîche, la gitane, la double sueur des pinglos et des neurones. Ça sentait le bon boulot de la tête.
    — Pas une minute à moi, mes petits. Publius Vergilius Maro ne se laisse pas traduire en croate comme ça, et je n’en ai pris que pour huit mois.
    Il nous poussait vers la porte.
    — Même les arbres, là, dehors, ça me dérange…
    Dehors, c’était le printemps. Ça bourgeonnait ferme à la fenêtre de Stojil.
    — En huit mois, je n’aurai pas seulement fini de commencer.
    Stojil debout dans sa cellule, des brouillons jusqu’aux genoux, rêvant d’une condamnation à perpète pour pouvoir traduire l’intégral de Virgile…
    Il nous a foutus dehors. »  Page 242
4 étoiles, M

Maudit karma

Maudit karma de David Safier.

Éditions Pocket no 14011, publié en 2010, 342 pages

Premier roman de David Safier paru initialement en 2008 sous le titre « Mieses karma ».

Maudit karma

Kim est une animatrice télé célèbre. Pour arriver au sommet de sa carrière tous les coups lui était permis, même les plus déloyaux. Il semble que ça lui ai réussi car elle va recevoir le Prix de la Télévision allemande dans la catégorie « Meilleure animation d’une émission d’information ». Le soir du gala, elle profite du fait que son conjoint soit resté à la maison avec leur fille pour le tromper avec un de ses confrères. Peu après, elle meurt brutalement heurtée par un déchet de la station spatiale soviétique Photon M3. À son grand désarroi, Kim se retrouve dans le corps d’une fourmi. Bouddha lui explique qu’en raison de son mauvais karma, elle a été réincarnée en insecte. C’est ce qui arrive aux humains qui n’ont pas été bons pour les autres. Si elle veut évoluer dans le règne animal pour pouvoir revêtir forme humaine, il lui faudra accumuler du bon karma. Dans sa nouvelle enveloppe, elle assiste à l’incursion de Nina, son ancienne meilleure amie, qui veut prendre sa place auprès de sa famille. Alors commence pour Kim le ballet des réincarnations dans le but de récupérer sa fille et son mari.

Ce roman est très drôle et divertissant. Du début à la fin sa lecture est un vrai plaisir. L’histoire bien que farfelue est très bien écrite et se rapproche du contre philosophique. L’idée de suivre les différentes réincarnations d’un personnage et son évolution comportementale est originale et bien pensé. Les thèmes de l’au-delà et des questions fondamentales de l’existence y sont abordé de façon ludique. Les personnages de Kim et de Casanova sont très attachants. Par contre, celui de Casanova aurait gagné à être plus développé surtout au niveau de son cheminement psychologique. Le but de l’exercice de réincarnation n’est pas juste d’amasser du bon karma, mais d’évoluer. Pour ces deux personnages, cette démarche reste somme toute très superficielle et le volet de l’évolution est éludé. L’écriture et les dialogues sont familiers ce qui procure du réalisme au récit. Malheureusement, le choix de l’auteur pour la fin gâche ce qu’il a construit tout au long du roman. Le manque de vraisemblance de la fin par rapport à l’histoire est déstabilisant.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 28 février 2014

La littérature dans ce roman :

Dans ce texte il y a un personnage qui est la réincarnation de Cassanova. Les citations sur ce personnage ne sont pas répertoriées ici.

  • « Il aimait parcourir le monde, tandis que je voyageais pour faire plaisir à mon amie Nina. Il adorait Venise. Je trouvais intolérables la canicule, la puanteur des canaux et les moustiques, dignes d’un fléau biblique. »  Pages 27 et 28
  • « À l’instant où il allait toucher mes seins, Alex lui saisit le bras. Il avait surgi de nulle part, tel un chevalier de conte de fées – le genre d’histoire auquel, grâce à mon père, je ne croyais plus depuis un bon moment. Salvatore se planta devant lui, armé d’un couteau, marmonnant un truc en italien que je ne compris pas, mais qui signifiait clairement qu’Alex ferait bien de décamper s’il ne voulait pas avoir le premier rôle dans sa version personnelle de Mort à Venise. »  Pages 28 et 29
  • « Nous aimions les mêmes films (Certains l’aiment chaud. Y a-t-il un flic pour sauver la reine ?, Star Wars) et les mêmes livres (Le seigneur des anneaux, Le petit roi, Calvin et Hobbes), nous détestions les mêmes choses (les profs). »  Page 29
  • « Je revoyais ma douce mignonne se serrer contre moi, le soir dans son lit, parce qu’elle avait peur du sorcier Gargamel, pourtant si nul qu’il n’était même pas capable d’attraper les Schtroumpfs. »  Page 88
  • « Alex arrangea tendrement la couette sur Lilly, puis il se mit à lui lire Fifi Brindacier. Mais, même aux passages les plus désopilants avec Mlle Prysselius, Lilly ne rit pas une seule fois.
    Après avoir lu trois chapitres, Alex éteignit la lumière et se coucha près de la petite jusqu’à ce qu’elle fût endormie. »  Page 110
  • « Au plus fort de sa crise de doute à propos de ses études de biochimie, Alex avait lu un livre sur le bouddhisme. Moi, quand j’étais en crise, je lisais plutôt des livres du genre Mieux s’aimer soi-même, S’aimer encore mieux soi-même ou Ne pensez plus aux autres. »  Page 114
4,5 étoiles, M

La maison de fer

La maison de fer de John Hart.

Éditions France Loisirs, publié en 2012; 625 pages

Quatrième roman de John Hart paru initialement en 2011 sous le titre « Iron house ».

La maison de fer

Michael et son frère Julian ont été élevés dans un orphelinat de la Caroline du Nord. Entourés de violence, Michael s’est efforcé de protéger Julian des persécutions des autres orphelins. Seul Julian sera adopté car Michael fuira l’orphelinat suite à la mort violente d’un pensionnaire. À New York, Michael, ayant été pris en charge par un chef de famille mafieuse, est devenu un tueur efficace. Mais cette réussite ne fait pas le bonheur du fils unique du chef, ni de l’organisation. À la mort du patriarche, l’héritier en titre ainsi que le reste du groupe veulent éliminer Michael. Il sait que sa vie ne tient qu’à un fil. Il fuit et entraîne sa conjointe enceinte avec lui. Son rêve est de pouvoir quitter la mafia pour vivre une vie normale avec Elena. Malgré leur fuite, Julian peut servir de moyen de pression pour l’amener Michael à affronter ses poursuivants. Michael et Julian vont alors se retrouver pour faire face à leur passé.

Un roman noir, puissant et intense. C’est aussi un thriller, avec des poursuites, des morts et des secrets de familles. Il est captivant et bouleversant à bien des égards. Les thèmes de la vie dans un orphelinat, de la violence entre enfants, de l’adoption et de la schizophrénie y sont abordés et bien exploités. Le scénario est complexe mais tout de même crédible. Bien que la mise en place de celui-ci soit un peu lente, vers la fin la lecture est rapide jusqu’au dénouement. Les personnages sont réalistes et attachants, les dialogues sont convaincants. On s’attache particulièrement à Michael qui est le personnage le plus fouillé. On adhère à sa quête de liberté pour lui et Elena. Par contre, il est peut-être un peu trop parfait, ce qui lui enlève un touche de réalisme. Julian est sans contredit le personnage le plus intéressant avec ses démons intérieurs et sa carrière. Malheureusement, il est moins exploité ce qui est frustrant par moment. Un très bon roman à l’intrigue parfaitement construite et une issue surprenante pour les deux frères.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 4 janvier 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Un vieux poème lui vint à l’esprit.
    Deux routes divergeaient dans un bois jaune…
    Michael se tenait à un croisement, et tout était question de choix. »  Page 15
  • « La pièce était spacieuse, avec de hautes fenêtres par où la lumière de midi entrait, éclairant le mur tapissé de livres, les beaux meubles, les œuvres d’art originales auxquels il ne jeta pas un regard. »  Page 25
  • « Michael reposa la photo à portée de main du Vieux, puis il se leva pour se diriger côté nord, ver le mur tapissé de livres. Les rayons faisaient toute la largeur de la chambre et contenaient une collection que le Vieux avait mis plus de trente ans à réunir. Tous deux avaient en commun un amour pour les classiques de la littérature américaine, et de nombreux ouvrages étaient des premières éditions d’Hemingway, Faulkner, Fitzgerald. Michael prit Le vieil homme et la mer, puis alla se rasseoir. »  Pages 39 et 40
  • « Michael se dirigea vers la bibliothèque, les yeux fixés sur le rectangle noir qui contenait quelques minutes plus tôt l’exemplaire de la nouvelle d’Hemingway. Au fond, dans le creux derrière les autres livres, il trouva les deux 9 mm qu’il y avait cachés il y a trois mois avec quinze balles dans le chargeur et une engagée dans la chambre. »  Page 45
  • « Michael étendit les bras du Vieux le long de son corps et lissa la couverture sur sa poitrine. Il l’embrassa sur les deux joues ; elles étaient encore tièdes. Quand il se redressa, les larmes lui brûlaient les yeux. Il prit le livre d’Hemingway sur la table de chevet, puis resta un long moment debout, les yeux baissés.
    – Vous avez été bon pour moi, dit-il et, en partant, il emporta le livre. »  Pages 48 et 49
  • « Qu’importe les coups qu’il recevait ou le sang qu’il perdait, Michael se battait en grondant comme une bête en cage. Avec la même sauvagerie que Tarzan. »  Page 75
  • « – C’est un endroit comme un autre, dit-il. Je n’y viens presque jamais.
    Elle toucha un tableau sur le mur, un livre sur l’étagère. »  Page 98
  • « Il avait surmonté les traumatismes de son enfance, la perte de son frère, les cicatrices des longues années passées à Iron Mountain. Il était devenu un artiste et un poète, un auteur de livres pour enfants qui ne devait sa réussite qu’à son talent. »  Page 149
  • « Il était toujours d’une timidité maladive, tellement sur la défensive qu’il faisait une drôle d’impression aux gens qu’il connaissait à peine. Pour encore compliquer les choses, les livres pour enfants qu’il écrivait étaient on ne peut plus sombres. Ils abordaient des thèmes difficiles : la mort, la trahison, la peur, la douleur de la fin de l’enfance. Les critiques remarquaient souvent l’impiété notoire qui caractérisait ses récits, raison pour laquelle certaines communautés conservatrices avaient banni et même brulé ses livres. La puissance de ses talents artistiques était cependant indéniable, au point que peu de gens pouvaient lire son œuvre sans en être profondément ébranlés. Donc, si dans certains milieux il était diabolisé, dans d’autres il était célébré comme un artiste hors pair. Son explication était simple : le monde est cruel, et les enfants peuvent être plus forts qu’ils ne le croient. Pourtant ses livres, comme la vie, ne finissaient pas toujours bien. Des enfants mouraient. Des parents manquaient à leur devoir. Le leur cacher relèverait d’un autre genre de cruauté, se plaisait-il à dire. »  Page 154
  • « – Où va-t-il quand il sort ? Va-t-il voir des amis ? Part-il en vacances ?
    – Non. Pas vraiment. Enfin… il a des amis, bien sûr, mais pas très proches. Surtout d’anciens camarades de classe. Aucun ami intime. Il se rend à New York pour rencontrer ses éditeurs. Occasionnellement, il donne une conférence, fait quelques apparitions publiques lors de colloques littéraires, ce genre de choses. La plupart du temps, il reste ici. Il se promène dans les bois. Écrit ses livres. C’est un jeune homme très renfermé. »  Page 159
  • « Sur le seuil, elle s’arrêta, hésitante. La pièce était tapissée du sol au plafond de livres accumulés depuis vingt ans, avec ça et là sur les rayons de bibliothèque des photographie encadrées. Sur cinq ou six chevalets posés contre le mur le plus éloigné, de grands blocs de dessins étaient ouverts sur les esquisses en cours : un paysage de forêt, un lac à la lueur de la lune, les personnages d’un nouveau livre que Julian avait en projet. Des fusils de chasse et des carabines sur lesquels une fine pellicule de poussière s’était déposée étaient rangés dans des casiers tapissés de velours, cadeaux de son père et d’admirateurs de son père, restés inemployés. Julian n’avait jamais rien tué de sa vie. C’étaient un homme doux, mais un homme néanmoins, et la pièce reflétait cette dualité : sombres tapis et œuvres d’art précieuses, livres pour enfants et armes silencieuses. »  Page 163
  • « Abigail pénétra dans la pièce, passa un doigt sur le dos des livres, souleva une photographie, la reposa. »  Page 164
  • « Elle le regarda partir ; puis se mit à ranger. Elle fit le lit, empila les livres, rassembla les tasses de café. »  Page 166
  • « Il ferma la porte et elle arpenta la pièce, effleura du doigt un ou deux livres, s’assit sur le lit pour se relever aussitôt. »  Pages 206 et 207
  • « Falls sortit une photo de la chemise et la lui tendit. C’était celle d’un livre.
    – Hemingway ? En quoi cela devrait-il m’inquiéter ?
    – Je vous montre juste ce que nous avons trouvé. L’arme. Les vêtements. Le liquide. J’ai gardé les deux meilleures pour la fin, poursuivit-il en sortant une autre photo. »  Page 209
  • « Otto Kaitlin était un gangster de la vieille école, jugé cinq ou six fois et jamais condamné. Il était photogénique, s’exprimait avec distinction, c’était un tueur gentleman à l’aisance décontractée, avec un sourire à la Hollywood. On avait écrit des livres en s’inspirant de son ascension. »  Pages 211 et 212
  • « – Moi aussi, je vais te raconter une histoire, reprit-il. Une histoire drôle. Michael t’a-t-il parlé du jour où le Vieux l’a trouvé ? Comment il se faisait massacrer sous un pont dans Spanish Harlem avant que le Vieux ne le sauve in extremis ? Il te l’a racontée, celle-là ?
    En la voyant hocher la tête malgré elle, Jimmy rigola.
    – Évidemment. C’est sa préférée, elle fait partie de sa mythologie personnelle. Elle semble sortie tout droit de ces romans qu’il affectionne. Dickens. Oliver Twist… Mais le nœud de l’histoire, il l’ignore lui-même, et c’est justement ce qui en fait toute la beauté, ajouta Jimmy avec un geste manière et un sourire condescendant dont Elena sut qu’elle ne l’oublierait jamais. »  Page 256
  • « – Ils étaient sur le lac, dit Abigail. Ils y venaient beaucoup pour canoter, pêcher, nager. Parfois Julian emportait un livre et lui en lisait des passages pendant qu’elle ramait. Il avait dû voir une scène semblable dans un film, et en avait déduit que ça se faisait. Il ne lui lisait pas de poésie ni rien de romantique, mais des nouvelles de science-fiction, des récits d’aventure, ou bien il lui montrait des bandes dessinées… »  Page 279
  • « – Vous avez lu les livres de Julian ?
    – Évidemment.
    – Il s’y passe de drôle de choses.
    – Des choses horribles, renchérit-elle en se touchant la gorge. Même les illustrations sont terrifiantes.
    – Mais ses récits ne se bornent pas à cela, n’est-ce pas ? Oui, ses personnages luttent, ils souffrent, ils sont aux prises avec le mal et la violence. Mais ce sont aussi des éclopés de la vie qui trouvent une façon de dépasser ce qui les a abîmés. Ses livres parlent de choses sombres, mais également de lumière, d’espoir, de sacrifice, d’amour, de confiance, d’un combat pour mieux vivre et devenir meilleur. L’histoire peut être terrible et tourmentée, pourtant ses personnages trouvent des issues, des portes qui leur permettent de traverser ces épreuves et de les dépasser. Ils se débrouillent tant bien que mal pour continuer à avancer…
    Michael chercha ses mots un moment.
    – On peut voir dans ses livres la vie que Julian a choisie, conclut-il.
    – Impuissance et maltraitance ?
    – Non.
    – Fragilité ?
    Sa fragilité à elle suintait par tous les pores de sa peau, et Michael comprit. Julian souffrirait toujours, et ce serait toujours un spectacle pénible à regarder. Mais ce n’est pas ce que lui voyait dans l’œuvre de son frère.
    – Non, ses livres ne finissent pas bien. Ses personnages vivent un enfer et sont bien près d’être anéantis, mais il y a du bon en eux. Une sorte de force les habite quand des choix s’offrent à eux, malgré la peur de la haine qui les entourent, malgré le doute et leur manque de confiance en eux-mêmes. Les personnages qu’il crée sont des êtres blesses, tourmentés, mais c’est cela qui est magique dans son œuvre. C’est justement ce qui en fait l’intérêt.
    – Magique ?
    – Oui. Si les récits de Julian sont si sombres, c’est parce que la lumière qu’il espère transmettre est tellement faible qu’elle n’apparaît que quand tout est noir alentour. Vous l’avez lu : personnages noirs, sombres intrigues, douleur, combat, trahison. Mais la lumière est toujours là. Elle est dans les gens qu’il choisit comme héros de ses histoires, et dans leurs dénouements. Ses livres sont subtils, c’est pourquoi tant d’enseignants et de parents leur jettent l’anathème. Ils voient dans leur impiété l’absence de Dieu, mais la vérité n’est pas là. Chez lui, Dieu est dans les petites choses, dans une dernière lueur d’espoir, un geste de tendresse quand le monde est en cendres. Julian fait surgir la beauté de mondes en ruine en grattant la poussière et la saleté qui la recouvrent, et il le fait d’une façon que les enfants comprennent. Il les emmène au-delà des apparences, leur montre comment, sous la laideur et l’horreur, il existe un chemin difficile, qui permet de survivre si l’on choisit de le prendre. J’ai toujours puisé du réconfort dans les livres de Julian, j’ai toujours cru que lui aussi prenait cette même voie. »  Pages 312 à 314
  • « – Vous croyez que Julian a tué Hennessey ?
    – Peu m’importe au fond, mais oui. Je pense que c’est possible. Surtout, je suis contente que vous voyiez ses livres de cette façon. Je la partage. »  Page 315
  • « – Il fut construit juste après la guerre de Sécession, expliqua Abigail. De nombreux patients étaient d’anciens soldats souffrant de névrose post-traumatique. Évidemment à l’époque, cette maladie n’avait pas de nom. Les gens voulaient traiter les soldats avec bienveillance, mais ils voulaient aussi oublier. La guerre avait durement éprouvé cette État, en engendrant beaucoup de souffrances. L’asile Iron Mountain fut conçu au départ pour accueillir cinq cents patients, mais il fut vite débordé et en abrita quatre fois plus. Puis six fois plus. Des soldats blessés souffrant de graves troubles mentaux, Mais aussi d’affreux criminels, qui avaient profité des ravages de la guerre. Il existe des livres sur cet endroit si vous voulez vous documenter. Des histoires. Des photos… Des choses abominables, conclut-elle en secouant la tête. »  Pages 348 et 349
  • « Il contourna lentement le bâtiment. À l’arrière, il trouva une vieille voiture et des fenêtres obscures. La lumière venait d’une pièce située près de l’entrée. Par les rideaux mal tirés, il eut encore quelques aperçus de l’intérieur. À côté d’un poêle à charbon, une bergère à la tapisserie déchirée, deux livres sur le dessus de cheminée et, sur le plancher, un tapis usé jusqu’à la trame. »  Pages 364 et 365
  • « – Qu’est-ce qui vous a fait croire que j’étais Julian Vane ?
    – J’ai ses livres. Tous. Regardez, continua-t-il en avançant d’un pas vers l’étagère où des livres étaient rangés. Il y a sa photo au dos…
    Quand Michael l’arrêta, il n’était plus qu’à soixante centimètres des livres.
    – Ça suffit.
    Flint avança encore d’un pas, tendit la main, et Michael arma le .45.
    – Rien ne me dit que vous n’avez pas caché une arme derrière ces bouquins. »  Page 367
  • «Par terre, à côté du fauteuil, il vit une bible usée reliée en cuire, remarqua que les ongles de Flint étaient rongés jusqu’au sang, et ses mains veinées couvertes de taches brunes, aussi calleuses que de la peau de crocodile. »  Page 367
  • « – Julian a-t-il de l’argent ?
    – Que voulez-vous dire ?
    – Peut-il disposer de beaucoup d’argent liquide ?
    – Oh, Michael, répondit-elle en riant presque. Avez-vous une idée du nombre de livres que vend votre frère ?
    – Beaucoup, je suppose.
    – Des millions et des millions. Pourquoi me demandez-vous ça ? »  Page 401
  • « – Es-tu obligé de te montrer si infantile ? C’est une artiste. Elle sculpte des os. Un art que sa grand-mère lui a appris. Elle est particulièrement douée, apparemment.
    – Parce que Julian veut la baiser ?
    – Parce que malgré tous ses défauts, Julian est un homme de goût, repartit Abigail d’un ton mordant. S’il décrète qu’elle a du talent, c’est qu’elle en a. Julian a envoyé certaines de ses œuvres à New York. Et il lui a décroché une expo dans l’une des meilleures galeries. Son éditeur veut en faire un livre.
    – Un livre sur des os ?
    – Sur un art en voie de disparition. Sur un enfant illettrée qui réalise ces œuvres exceptionnelles.
    – Artistes. Écrivains… Qu’ai-je fait au bon Dieu pour en arriver là ? se plaignit le sénateur en se levant. Si tu as besoin de moi, je serai avec mes avocats. Ce sont de vrais requins, mais eux au moins, je les comprends »  Pages 444 et 445
  • « Michael ouvrit le coffre et sortit le Hemingway de son sac de marin. Il passa la main sur la couverture, sourit.
    – C’était le livre préféré d’Otto, expliqua-t-il. Il l’a lu tant de fois qu’il pouvait en citer des passages entiers. Vers la fin, comme il était trop faible, je lui en lisais. Encore une chose que nous avions en commun, lui et moi. Un amour pour les classiques.
    Michael ouvrit le livre et lui montra la dédicace écrite en pattes de mouche, de la main d’un moribond.
    Pour Michael, qui me ressemble plus qu’aucun autre…
    Pour Michael, qui est mon fils…
    En souvenir d’un vieil homme…
    Fais-toi une bonne vie…
    – Il a écrit ça huit jours avant de mourir. Le jour où je lui ai dit que je voulais changer de vie.
    – Je ne comprends pas.
    Michael ouvrit le livre par le milieu et feuilleta les pages. Des numéros défilèrent. Des pages et des pages portant des chiffres écrits de la même écriture fine, maladroite.
    – Vingt-neuf comptes off-shore. Dans divers pays. Des banques différentes. Il n’avait jamais écrit les numéros, avant ça. Il les gardait tous en mémoire dans sa tête.
    – Un homme généreux.
    – Je l’aimais
    Michael referma le livre, le porta à son front, puis le posa dans la voiture. Abigail resta un long moment silencieuse. »  Pages 453 et 454
  • « Il regarda une fois encore l’espace à découvert, puis prit le livre qui était posé sur le tableau de bord et avança vers la porte de la grange. »  Page 466
  • « – Et le livre ?
    – C’est celui d’Otto, dit Michael en le brandissant. »  Page 469
  • « Michael observa Jimmy, devinant ce qui lui tournait dans la tête. Il avait envie de prendre le livre, de vérifier les chiffres, mais il avait les mains pleines, au sens littéral du terme. »  Page 469
  • « – C’était dans le coffre, dit-elle, puis elle étala les pistolets de Michael, le .38 de Jessup.
    Elle rapporta en suite le sac bourré de billets, qui contenait aussi le livre d’Hemingway. »  Page 477
  • « Il tira sur le cordon pour éteindre la lumière, puis quitta la salle de bains et entra dans le petit salon qui était depuis vingt ans son lieu de vie et qu’il connaissait dans les moindres détails : l’âtre, les murs tapissés de livres, le coin où il aimait appuyer les cannes qu’Abigail lui avait offertes au fil des ans, et où il s’était déchaussé après sa promenade. »  Page 511
  • « – Ton nom est connu dans quarante pays, remarqua Abigail. Tu as vendu des millions de livres. Je t’ai vu parler devant des milliers d’auditeurs… »  Page 598
  • « – Flint avait tout tes livres, ajouta Michael. Je pense qu’il les lisait à Billy.
    – Ce n’est pas pour ça que je les ai écrits.
    – Je sais bien.
    – Je les ai écrits pour instruire les enfants sur le mal, pas pour que de méchants garçons les lisent. »  Page 610
    « Michael nota quelque chose dans les marges d’un gros livre écorné. »  Page 619