3 étoiles, P, S

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose de Daniel Pennac.

Édition Folio, publié en 1997, 322 pages

Troisième volet de la saga Malaussène de Daniel Pennac paru initialement en 1990.

La saga Malaussène, tome 3, La petite marchande de prose

À la suite du départ de sa mère avec l’inspecteur Pastor, Benjamin se retrouve encore un fois responsable de ses frères et sœurs. Afin de faire vivre cette petite marmaille, il poursuit son boulot de bouc émissaire aux Éditions du Talion. Mais il en a marre de ce travail infecte. À tous les jours, il doit recevoir les auteurs qui ne sont pas retenu pour l’édition et affronter leurs désillusions et leurs colères. Lorsqu’il rencontre la reine Zabo pour démissionner, elle lui offre un nouveau travail. Il devra incarner aux yeux du public l’auteur à succès J.L.B. qui désire garder son anonymat. Aux prises avec des problèmes personnels, notamment avec sa copine Julie et avec sa sœur Clara, Benjamin n’en mène pas large et est déprimé. Par intérêt pour la fratrie, il finit par accepter l’offre de son employeur malgré les pressions de son entourage. Mais la réalité va vite le rattraper car cette décision va le mener au-devant de gros ennuis. Entant que personnificateur de J.L.B., sa route va croiser celle d’un dangereux tueur et celle du commissaire Coudrier.

Une histoire abracadabrante digne de cette saga. Dans ce tome, l’auteur nous présente un autre récit complètement absurde. Cette fois, c’est dans le milieu de la littérature et de l’édition que se passe l’action. L’intrigue est somme toute intéressante et divertissante avec l’humour particulier de Pennac. Malheureusement, ce roman a du mal à démarrer et manque cruellement de rythme et de nouveauté. Mais, c’est avec joie que l’on retrouve les Malaussène qui sont des personnages hauts en couleur et attachants. En revanche, ils laissent une vague impression qu’ils n’ont pas évolué avec le temps, étant donné qu’au fil des tomes leurs réactions et leurs schèmes de pensée n’ont pas changé. L’auteur nous présente de façon exhaustive les origines obscures du personnage de la reine Zabo. Cette présentation fait en sorte d’alourdir le texte et que Benjamin est absent une bonne partie du roman. Ce tome séduit moins que les deux précédents car l’effet de surprise est passé. Une lecture inégale, entre l’action qui nous transporte et certaines longueurs qui freinée subitement notre enthousiasme. Un roman qui se lit avec plaisir tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 26 avril 2017

La littérature dans ce roman :

  • « Puis, armé du cendrier à pied que sa demi-sphère plombée faisait gracieusement osciller depuis les années cinquante, il attaqua méthodiquement la bibliothèque d’en face. Il s’en prenait aux livres. Le pied de plomb faisait des ravages épouvantables. Ce type avait l’instinct des armes primitives. À chaque coup qu’il portait, il poussait un gémissement de gosse, un de ces cris d’impuissance qui doivent composer la musique ordinaire des crimes passionnels : j’écrase ma femme contre le mur en pleurnichant comme un marmot.
    Les livres s’envolaient et tombaient morts.
    Il n’y avait pas trente-six façons d’arrêter le massacre.
    Je me suis levé. J’ai saisi à pleines mains le plateau de café que Mâcon m’avait apporté pour amadouer mes précédents râleurs (une équipe de six imprimeurs que ma sainte patronne avait réduits au chômage parce qu’ils avaient livré six jours trop tard) et j’ai balancé le tout dans la bibliothèque vitrée où la reine Zabo expose ses plus belles reliures. »  Pages 5 et 6
  • « Et je lançai par-dessus sa tête le presse-papiers de cristal que m’avait offert Clara pour mon dernier anniversaire. Le presse-papiers, une tête de chien qui ressemblait vaguement à Julius (pardon Clara, pardon Julius), fit éclater le visage de ce vieux Talleyrand-Périgord, fondateur occulte des Éditions du Talion en un temps où, comme aujourd’hui, tout le monde avait besoin de papier pour régler ses comptes avec tout le monde. »  Page 6
  • « La porte s’est ouverte sur la secrétaire Mâcon et sur mon ami Loussa de Casamance, un Sénégalais d’un mètre soixante-huit, qui a des yeux de cocker et les jambes de Fred Astaire et qui est, de loin, le meilleur spécialiste en littérature chinoise de toute la capitale. »  Page 7
  • « J’en ai profité pour poser la question dont je connaissais la réponse :
    — On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
    — Pour la sixième fois. »  Page 8
  • « — Comment vous appelez-vous ?
    Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre “Pitié ! hoqueta-t-il à reculons”, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? » »  Page 8
  • « Total, on avait renvoyé le manuscrit sans le lire, j’avais signé le refus de mon nom, et le gars avait failli mourir de chagrin dans mes bras après avoir transformé mon bureau en terrain vague.
    — Vous ne l’avez même pas lu, n’est-ce pas ? J’avais mis les pages 36, 123 et 247 à l’envers, elles y sont toujours. »  Page 9
  • « Je ne crois en rien, bordel, je sais seulement que la machine à écrire est fatale aux enfantillages, que le papier blanc est le suaire de la connerie, et qu’il n’est pas né celui qui vendra cette camelote à la reine Zabo. C’est le scanner du manuscrit, cette femme-là, il n’y a qu’une chose au monde qui la fasse vraiment chialer : le martyre du subjonctif imparfait. »  Page 9
  • « Il a cinquante balais bien serrés, et ça fait trente ans au moins qu’il se donne tout entier à la littérature, ces gars-là sont capables de tout quand on essaie de cisailler leur plume ! »  Page 9
  • « Je me suis agenouillé devant un classeur métallique qui a baissé le rideau au premier tour de clef. Il était bourré de manuscrits jusqu’à la gueule. J’ai pris le premier qui m’est tombé sous la main et je lui ai dit :
    — Prenez ça.
    C’était intitulé Sans savoir où j’allais et c’était signé Benjamin Malaussène.
    — C’est de vous ? me demanda-t-il quand j’eus refermé le classeur.
    — Oui, tous les autres aussi. »  Pages 9 et 10
  • « Il regardait le manuscrit d’un air perplexe.
    — Je ne comprends pas.
    — C’est pourtant simple, dis-je, on m’a refusé tous ces romans beaucoup plus souvent que le vôtre. Je vous donne celui-ci parce que c’est mon dernier-né. Peut-être pourrez-vous me dire ce qui cloche là-dedans. Moi, j’adore. »  Page 10
  • « — Vous avez renvoyé à un pauvre mec un manuscrit que vous n’avez même pas lu, et c’est moi qui viens de payer la facture.
    — Oui, je sais, Mâcon m’a prévenue. Elle était toute chamboulée, la pauvre petite. Il vous a fait le coup de la page à l’envers ? »  Page 12
  • « — Virer Mâcon ? c’est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous avez déjà foutu six imprimeurs au chômage, aujourd’hui, ça ne vous suffit pas ?
    — Écoutez, Malaussène…
    La patience de celle qui estime ne pas avoir d’explication à fournir.
    — Écoutez-moi bien ; non seulement vos imprimeurs m’ont rendu l’album avec six jours de retard, mais en plus ils ont essayé de me rouler. Sentez-moi ça !
    Sans crier gare, elle m’a ouvert un bouquin sous le pif : le genre grand luxe anniversaire, Vermeer de Delft plus vrai que nature, hors de prix et jamais lu, pure bibliothèque de chirurgien-dentiste.
    — Très joli, dis-je.
    — On ne vous demande pas de regarder, Malaussène, on vous demande de sentir. Qu’est-ce que vous sentez ?
    Ça sentait bon le livre neuf, le croissant chaud de l’éditeur.
    — Ça sent la colle et l’encre fraîche.
    — Pas si fraîche que ça, justement ; quelle encre ?
    — Pardon ?
    — De quelle encre s’agit-il ?
    — Arrêtez votre cirque, Majesté, comment voulez-vous que je sache ?
    — De la Venelle 63, mon garçon. Dans sept ou huit ans, elle produira de jolis reflets roux autour des lettres et le bouquin sera foutu. Une saloperie chimiquement instable. Ils devaient avoir un vieux stock, ils ont essayé de nous refaire. Mais dites-moi, comment vous êtes-vous débarrassé de votre forcené, vous ? Parti comme il l’était, il aurait dû vous massacrer !
    Changement de sujet à vue, c’était sa méthode : affaire classée, affaire suivante.
    — Je l’ai transformé en critique littéraire. Je lui ai refilé un manuscrit non réclamé en lui disant qu’il était de moi. Je lui ai demandé son avis, des conseils… J’ai renversé la vapeur.
    (Mon truc favori, en fait. Et c’était moi qui recevais des lettres d’encouragement de la part des auteurs dont je refusais les romans : « Il y a bien de la sensibilité dans ces pages, monsieur Malaussène ! Vous y arriverez un jour, faites comme moi, persévérez, l’écriture est une longue patience… » Je répondais par retour du courrier, je disais toute ma gratitude.)  Pages 13 et 14
  • « Elle me l’avait expliqué trente-six fois : parce que j’étais, selon elle, un bouc émissaire-né, que j’avais ça dans le sang, un aimant à la place du coeur, qui attirait les flèches. Mais, ce jour-là, elle en rajouta :
    — Pas seulement, Malaussène, il y a autre chose : la compassion, mon garçon, la compassion ! Vous avez un vice rare : vous compatissez. Vous souffriez, tout à l’heure, à la place du géant infantile qui pulvérisait mon mobilier. Et vous compreniez si bien la nature de sa douleur que vous avez eu l’idée de génie de transformer la victime en bourreau, l’écrivain rejeté en critique tout-puissant. C’est exactement ce dont il avait besoin. Il n’y a que vous pour sentir des choses aussi simples. »  Page 15
  • « — Vous êtes le seul de mes employés à m’appeler ouvertement Majesté – les autres le font en coulisse – et vous voudriez que je me passe de vous ?
    — Écoutez, j’en ai marre, je m’en vais, c’est tout.
    — Et les livres, Malaussène ?
    Elle a hurlé ça en bondissant sur ses pieds.
    — Et les livres ?
    D’un vaste geste elle a désigné les quatre murs de sa cellule. Les murs étaient nus. Pas un seul bouquin. Pourtant, c’était comme si nous étions tout soudain plongés au coeur de la Bibliothèque nationale.
    — Vous avez pensé aux livres ?
    La rage rouge. Les yeux lui jaillissaient de la tête. Lèvres violettes et gros poings tout blancs. Au lieu de me dissoudre dans mon fauteuil, j’ai sauté moi aussi sur mes pieds et j’ai gueulé à mon tour :
    — Les livres, les livres, vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Citez-m’en un !
    — Quoi ?
    — Citez-moi un livre, un titre de roman, n’importe lequel, un cri du coeur, allez !
    Elle a eu quelques secondes de stupeur suffoquée, une hésitation qui lui fut fatale.
    — Vous voyez, triomphai-je, vous n’êtes même pas fichue de m’en sortir un ! Vous m’auriez dit Anna Karenine ou Bibi Fricotin, je serais resté. »  Pages 16 et 17
  • « Je n’avais pensé qu’à ça toute la journée. « Demain, Clara épouse Clarence. » Clara et Clarence… tête de la reine Zabo si elle avait trouvé ça dans un manuscrit ! Clara et Clarence ! Même la collection Harlequin n’oserait pas un cliché pareil. »  Page 19
  • « Quand ce gommeux de Deluire était venu râler parce que la mise en place de ses bouquins ne se faisait pas assez vite dans les librairies d’aéroport (c’est que les libraires n’en veulent plus, pauvre nul, t’as bouffé ton pain blanc en te pavanant à la télé au lieu d’aiguiser sagement ta plume, tu piges pas ça ?), c’est à Clara que je pensais. »  Pages 19 et 20
  • « Dehors, comme Julius et moi marchions, tout sottement gonflés de cette victoire-défaite, Loussa de Casamance, mon ami en édition, avait glissé près de nous sa camionnette rouge, pleine de bouquins chinois dont il inondait Les Herbes sauvages du nouveau Belleville, et nous avait chargés. »  Page 20
  • « — Faire à la reine Zabo le coup du livre parmi les livres, disait Loussa, ce n’est pas très loyal, si tu veux mon avis.
    Loussa était un inconditionnel paisible de la reine Zabo. Et il ne haussait jamais le ton.
    — « Citez-m’en un… un seul », une petite ruse d’avocat marron que tu as eue là, Malaussène, rien de plus.
    Il avait raison. Flanquer l’autre en état de stupeur et profiter de la paralysie pour l’estoquer, ce n’était pas très joli. »  Page 21
  • « Quant au second flic, l’inspecteur Van Thian, un Franco-Vietnamien au bord de la retraite, il a bloqué trois balles dans cette chasse à l’égorgeur et traîne une convalescence heureuse parmi nous. Tous les soirs, il raconte aux enfants un chapitre de cette aventure. C’est un conteur troublant : il a la tête d’Hô Chi Minh avec la voix de Gabin. Les enfants l’écoutent, assis dans leurs plumards superposés, les narines écarquillées par le parfum du sang et l’âme arrondie par les promesses de l’amour. Le vieux Thian a intitulé son récit La Fée Carabine. »  Page 23
  • « Autre sujet de surprise : après qu’un vieux maton, discret comme un chat de musée, nous a conduits à la cellule de Stojilkovicz, celui-ci refuse de nous recevoir. Brève vision par l’entrebâillement de sa porte : une petite piaule carrée, au sol jonché de papiers froissés, d’où émerge une table de travail croulant sous les dictionnaires. Stojilkovicz a entrepris de traduire Virgile en serbo-croate pendant sa détention, et les quelques mois qu’on lui a collés n’y suffiront pas. »  Page 23
  • « Qu’une prison ressemblât si peu à une taule chamboulait mon système de valeurs. Et je n’aurais pas été autrement étonné si le taxi diesel qui nous attendait à la sortie se fût métamorphosé en un carrosse de cristal tiré par cette race de chevaux ailés qui ne produisent jamais de crottin.
    C’est alors que le prince charmant nous apparut.
    Debout, long et droit, un livre à la main, au bout du couloir, sa tête blanche éclaboussée d’or par un rayon oblique. »  Page 24
  • « Ouais… la conviction de Saint-Hiver étant qu’un assassin est un créateur qui n’a pas trouvé son emploi (les italiques sont de lui), il a eu l’idée de cette prison, dans les années soixante-dix. Juge d’instruction d’abord, juge d’application des peines ensuite, il a mesuré les dégâts de la taule ordinaire, a imaginé le remède, l’a doucement imposé à sa hiérarchie, et voilà, ça marche… depuis près de vingt ans, ça marche… conversion de l’énergie destructrice en volonté de création (les italiques sont toujours de lui)… une soixantaine de tueurs métamorphosés en artisses (la prononciation est de mon frère Jérémy).
    — Un coin peinard où prendre ma retraite, en somme.
    Loussa rêvait.
    — Le reste de ma vie à traduire le Code civil en chinois. Qui dois-je assassiner ? »  Page 25
  • « — C’est un nom venu des îles, ça, de la Martinique, peut-être. Au fond, ajouta-t-il avec malice, je me demande si ce n’est pas ce qui te défrise le plus, que ta soeur épouse un nègre blanc…
    — J’aurais préféré qu’elle t’épouse toi, Loussa, nègre noir, avec ta littérature chinoise dans ta camionnette rouge. »  Pages 26 et 27
  • « Le vieux Thian leur a raconté un chapitre de sa Fée Carabine. Jérémy s’en est endormi la bouche ouverte, et le Petit a oublié d’ôter ses lunettes. »  Page 30
  • « — Oui…, a fait Saint-Hiver tout pensif, l’étrange étant que personne ne se soit demandé ce qu’ils désiraient tant faire reconnaître.
    — Personne avant toi, a précisé Clara en rougissant.
    Toutes les bouches ouvertes semblaient dire : « encore, encore », et Clara écoutait Clarence comme une épouse qui nourrit sa passion de femme à cette passion d’homme. Oui, dans les grands yeux de Clara, j’ai vu, ce soir-là, défiler la cohorte des épouses exemplaires, les Martha Freud, les Sofia Andreïevna Tolstoï, astiquant pour la postérité les cuivres du génial mari. »  Page 32
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit que j’ai fait une interview d’A. S. Neill, à Summerhill, dans le temps ?
    Non, elle ne m’a jamais dit ça. Elle parle peu de son boulot, Julie. Et c’est tant mieux, parce qu’elle passe tellement de temps à courir le monde pour écrire ses papiers que si elle se mettait aussi à me raconter le comment, la vie serait ailleurs.
    — Eh bien, je me rappelle aujourd’hui qu’il m’a parlé de Saint-Hiver.
    — Sans blague ? Saint-Hiver est allé voir A. S. Neill à Summerhill ?
    — Oui, un juge français qui se proposait d’appliquer aux délinquants majeurs les méthodes que lui-même utilisait avec les gosses. »  Page 42
  • « — Et qu’est-ce qu’il en pensait, A. S. Neill, du beau Clarence ?
    — Il se demandait si son projet allait réussir. Il en doutait, je crois. Pour lui, la réussite dans ce genre d’institutions tenait moins à une question de méthode qu’à la personne responsable.
    — Oui, madame, y’a pas de pédagogie, y’a que des pédagogues. »  Page 43
  • « Si je me souvenais de Chabotte… l’inventeur de la petite moto à deux poulets, celui de derrière armé d’un long bâton. La plupart des têtes cabossées qui venaient se faire soigner à la maison, dans les années 70, on les devait au bâton motorisé de Chabotte.
    — Faire avaler à un Chabotte qu’avec un peu de doigté on peut transformer Landru en Rembrandt, ça ne doit pas être évident. »  Page 43
  • « — Écoutez vous-même, Malaussène, la matinée est largement entamée. Et d’abord, ceci : chaque fois que vous vous éloignez de moi – l’année dernière pendant votre congé de maladie bidon et avant-hier soir après m’avoir filé votre prétendue démission –, vous êtes victime d’emmerdements incontrôlables, un tourbillon d’horreurs, vrai ou faux ?
    (Vu comme ça, c’est plutôt vrai, faut admettre…)
    — Le hasard, Majesté.
    — Hasard, mon oeil. En plaquant les Éditions du Talion, vous sortez de votre nid et la vie vous descend en plein vol.
    Drôle d’image, le nid, pour une maison d’édition. Un éditeur, c’est d’abord des couloirs, des angles, des niveaux, des souterrains et des soupentes, l’inextricable alambic de la création : l’auteur se pointe côté porche, tout frémissant d’idées neuves, et ressort en volumes, côté banlieue, dans un entrepôt, cathédrale dératisée. »  Page 58
  • « Est-ce qu’il continue de traduire paisiblement Virgile dans la tôle de Saint-Hiver, oncle Stojil ? M’est avis que la révolte des prisonniers et l’assassinat du patron ont dû flanquer un drôle de courant d’air dans son Gaffiot ! »  Page 59
  • « Je lui dis tout ce que j’en sais, c’est-à-dire fort peu de chose : sa rencontre avec Clara, son enthousiasme pour sa mission, sa volonté de ne pas ouvrir Champrond aux regards de la modernité, son passage à Summerhill, à l’université Stanford de Palo Alto, ses discours sur le behaviourisme, le comportementalisme, sa connaissance de l’oeuvre de Makarenko, tout ce qu’il m’a dit, en somme… »  Page 67
  • « Et s’il était vrai, après tout, qu’une maison d’édition eût quelque chose d’un nid ? Pas un nid douillet, bien sûr, becs et griffes, évidemment, et d’où l’on peut tomber (qui a jamais passé sa vie entière dans un nid ?) mais un nid tout de même, un nid de feuilles et d’écritures, inlassablement chipées à l’air du temps par des Zabo z’au long bec, un nid séculaire de phrases tressé, où piaille l’insatiable couvée des jeunes espoirs, toujours tentés d’aller nicher ailleurs, mais ouvrant grand leur bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?
    — Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis bien obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?
    La reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut-il dire dans son filet ?
    — Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
    — Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.
    — C’est un jeune écrivain bien français ; pour l’instant il n’a encore que des idées qu’il prend pour des émotions, mais je ne désespère pas de lui faire raconter une histoire. J’ai un sacré projet pour vous, Malaussène. »  Page 71
  • « Le café des Éditions du Talion est du genre café d’entreprise. Un franc vingt dans la fente et un gobelet brûlant entre les doigts, qui ne pèse plus rien quand il est vide… un gobelet-écrivain, en somme, qui a intérêt à s’épuiser lentement – la poubelle est toute proche.
    Loussa, Calignac et Gauthier nous attendent. Le jeune Gauthier blêmit à la vue de Julius le Chien qui, en effet, va lui visser son museau entre les fesses avant que j’aie pu le rappeler à l’ordre. Ça ne rate jamais. Qu’est-ce que ce normalien dévoyé dans le commerce des livres peut bien répandre comme fumet ? Calignac, le directeur des ventes, se marre à sa franche façon de rugbyman et ouvre une fenêtre pour laisser le champ libre aux senteurs juliennes. »  Page 72
  • « — Pas mal, Malaussène. Et maintenant, si je vous dis « Babel » en y ajoutant deux initiales : J.L. Babel. J.L.B., à quoi pensez-vous ?
    — J.L.B. ? Notre J.L.B. maison ? Notre machine à bestsellers ? Notre poule aux encriers d’or ? Il me fait penser à mes soeurs.
    — Pardon ?
    — À Clara et à Thérèse, deux de mes soeurs.
    Et à Louna, aussi, la troisième, l’infirmière. J.L.B. est l’auteur préféré de mes soeurs. Quand Louna a rencontré Laurent, son toubib de mari, il y a quelques années, je leur ai prêté ma chambre, ils se sont mis au pieu et n’ont émergé qu’un an et un jour plus tard. Une année d’amour à plein temps. D’amour et de lecture. Je leur montais tous les matins leur provision de bouffe et de bouquins, Clara et Thérèse redescendaient tous les soirs les assiettes sales et les livres lus. Parfois, elles tardaient. Comme elles avaient leurs devoirs à faire, je grimpais les chercher et je trouvais les deux petites couchées entre les deux grands, Louna leur servant à voix haute de larges tranches de J.L.B :
    À peine la nurse Sophia se fut-elle retirée
    avec le petit Axel-Jules, qu’en un même élan,
    Tania et Serguéi s’enroulèrent pour de
    somptueuses retrouvailles. Il était dix-huit
    heures douze. Trois minutes encore, et Serguéi
    serait majoritaire dans la National Balistic
    Company.
    C’est ça, J.L. Babel (J.L.B. pour ses lecteurs), l’écrivain beurré des deux côtés, que les amants trempent dans leur cacao du matin et sur qui Madame Bovary s’endort tous les soirs. Et c’est la plus grosse production des Éditions du Talion ; notre salaire à tous.
    — Quatorze millions de lecteurs par titre, Malaussène !
    — Qui se foutent de votre opinion…
    — Ce qui nous donne cinquante-six millions de lecteurs si on multiplie par le coefficient 4 des livres prêtés, ajoute Calignac dont toutes les lampes se sont soudain allumées.
    — Dans vingt-sept pays et quatorze langues, précise Gauthier.
    — Sans parler du marché soviétique en train de s’ouvrir, perestroïka oblige…
    — Je commence à le traduire en chinois, conclut mon pote Loussa qui ajoute, avec un certain fatalisme : Il n’y a pas que la littérature, dans la vie, petit con, yŏu shangyé, il y a le commerce.
    Un certain succès commercial, en effet. Dû en grande partie à une trouvaille de la reine Zabo : l’anonymat de l’auteur. Car personne, en dehors de Sa Majesté, ne sait, autour de cette table, qui est le véritable J.L.B. Le nom des Éditions du Talion ne figure même pas sur les grandes couvertures glacées. Trois initiales italiques et majuscules en haut de chaque livre, J.L.B., et trois petites initiales en bas, j.l.b., ce qui donne à penser, bien sûr, que J.L.B. édite J.L.B., que son génie ne doit rien à personne… un self-made-man pareil à ses héros, roi de lui-même comme des circuits de distribution, qui a construit sa propre tour, et qui, de très haut, nargue le Très-Haut. Mieux qu’un nom, plus qu’un prénom, J.L.B. s’est fait des initiales, trois lettres lisibles dans n’importe quelle langue. Et la patronne de gonfler son triple jabot sur son corps de brindille :
    — Mes enfants, le secret est le carburant du mythe. Tous ces messieurs de la finance que décrivent les romans de J.L.B. se posent la même question : qui est-il ? qui donc les connaît si bien pour les décrire si juste ? Cette émulation par la curiosité se répercute jusqu’aux couches du tout petit commerce et n’est pas pour rien dans notre chiffre de vente, croyez-moi !
    Lequel chiffre claque, comme un étendard :
    — Près de deux cents millions d’exemplaires vendus depuis 1972, Malaussène. Café ?
    — Volontiers. »  Pages 73 à 75
  • « — Malaussène, nous allons frapper un grand coup pour la sortie du prochain J.L.B.
    — Un grand coup, Majesté ?
    — Nous allons dévoiler son identité !
    Ne jamais contredire la patronne en état d’inspiration.
    — Excellente idée. Et qui est-ce, J.L.B. ?
    Un temps.
    — Buvez votre café, Malaussène, le choc va être rude.
    La vie vaudrait-elle d’être vécue sans une bonne mise en scène ? Et l’art de la mise en scène, mesdames et messieurs, n’est-ce pas ce qui, parmi quelques milliards de détails, distingue l’homme de la bête ? Je suis censé tomber sur le cul en apprenant l’identité du prolifique J.L.B. ? Soit. Composonsnous donc le visage assoiffé de l’impatience. Ne pas s’ébouillanter la glotte, néanmoins. Siroter le café. Tout doux…
    Ils attendent sagement, autour de la table. Il m’observent, et moi, je revois ma Clara, la pauvrette, il y a deux ou trois ans, lire en cachette un pavé de J.L.B. alors que je tentais de l’initier à Gogol, Clara sursautant, planquant le livre, moi tout honteux de la surprendre, tout merdeux d’avoir engueulé Laurent et Louna, d’avoir joué l’intelligent, l’esprit fort… Mais lis donc ce que tu voudras, ma Clarinette, lis ce qui te tombe sous l’oeil, ne te soucie pas du grand frère, ce n’est pas à lui de faire le tri de tes plaisirs, c’est ta vie qui triera, le tamis bien serré de tes petites envies.
    Voilà. Café bu.
    — Alors, c’est qui, J.L.B. ? »  Pages 75 et 76
  • « Le repos forcé de ces derniers mois l’a aimablement alourdie. Plus que jamais la robe qui l’enrobe est une promesse de plénitudes. Nue, les traces ocrées de ses brûlures en font une femme léopard. Vêtue, elle reste ma Julie d’il y a trois ans, celle que je me suis décernée, sans une seconde de réflexion, tellement le poids de sa crinière (comme dirait J.L.B.), l’automne pailleté de son regard, la gracieuseté de ses doigts voleurs, le feulement de sa voix, ses hanches et ses mamelles me soufflaient que s’il en existait une pour moi, c’était celle-là et pas une autre. »  Page 77
  • « Thérèse et Jérémy sont un modèle d’amour fraternel. Peuvent pas se souffrir tout en souffrant le plus souvent possible l’un pour l’autre. Le jour où Jérémy s’est retrouvé rôti comme un poulet par l’incendie de son bahut, Thérèse m’a fait son unique crise de culpabilité professionnelle : « Comment est-ce que je n’ai pas su prévoir ça, Benjamin ? » Elle s’arrachait les cheveux, au sens propre, par poignées, comme dans un roman russe. Elle balayait l’espace à grands moulinets de ses bras maigres : « À quoi ça sert, tout ça ? » Elle désignait ses bouquins, ses tarots, ses amulettes et ses grigris. »  Page 79
  • « — Je sais ce qu’il a, Jérémy.
    — Toi, ta gueule !
    En vain. À part ses propres rêves, rien n’effraye le Petit.
    — Il se demande si Thian va nous raconter La Fée Carabine, ce soir.
    Tout le monde a levé la tête et toutes les têtes se sont tournées vers Thian.
    Ne jamais sous-estimer la fiction. Surtout quand elle est sauvagement pimentée de réel, comme La Fée Carabine du vieux Thian. »  Page 80
  • « — Après La Fée Carabine, Thian aura sept gros romans à nous lire, six ou sept mille pages minimum.
    — Six ou sept mille pages !
    Enthousiasme du Petit. Suspicion de Jérémy.
    — Aussi chouettes que La Fée ?
    — Aucune comparaison. Beaucoup mieux.
    Jérémy m’a longuement regardé, un de ces regards qui cherchent à piger comment le prestidigitateur s’y est pris pour transformer le violoncelle en piano à queue.
    — Ah ouais ? Et c’est qui, l’auteur de cette merveille ?
    J’ai répondu :
    — C’est moi. »  Page 81
  • « — Bref, Malaussène, la situation de J.L.B. est florissante, mais on note tout de même un tassement des ventes à l’étranger.
    — Et nous plafonnons à trois ou quatre cent mille en France. »  Page 82
  • « — Il s’agit de frapper un grand coup pour la sortie de son prochain roman. Nous prévoyons un lancement exceptionnel, Malaussène.
    Moi, évidemment, j’en reviens à ma question première :
    — S’il vous plaît, J.L.B., qui est-ce ? Un collectif de la plume ? »  Page 82
  • « Et de m’expliquer, Loussa de Casamance, que J.L.B. est une personne qui, pour l’heure, ne tient pas à devenir quelqu’un. « La niaise manie de son nom » ne le possède pas, comme disait l’autre, tu vois ? Loussa lui-même ne sait pas qui c’est. Il n’y a que la reine Zabo, autour de cette table, pour le connaître personnellement. Un écrivain anonyme, en somme, comme un alcoolique repenti. L’idée me plaît assez. Les couloirs des Éditions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise. Alors, l’écriture anonyme de J.L.B., ma foi, et quel qu’en soit le résultat, ça me paraît honorable. Seulement voilà, le monde d’aujourd’hui est monde d’images, et toutes les études de marché disent clairement que les lecteurs de J.L.B. veulent la tête de J.L.B. Ils la veulent sur les rabats de couverture, ils la veulent sur les affiches de leur ville, dans les pages de leur hebdo et le cadre de leur télé, ils la veulent en eux, épinglée dans leur coeur. Ils veulent la tête de J.L.B., la voix de J.L.B., la signature de J.L.B., ils veulent se payer quinze heures de queue pour une dédicace de J.L.B., et qu’un petit mot tombe dans leur oreille, et qu’un sourire les conforte dans leur amour de lecteurs. Ils sont gens humbles et innombrables, Clara, Louna, Thérèse et quelques millions d’autres, non pas lecteurs précieux et avertis qui aiment à dire : « J’ai lu untel… » mais lecteurs naïvement cubiques qui donneraient leur liquette pour pouvoir dire : « Je l’ai vu. » Et s’ils ne voient pas J.L.B., s’ils ne l’entendent pas causer, si J.L.B. ne leur file pas son opinion télévisée sur la marche du monde et le destin de l’homme, alors, c’est simple, ils l’achèteront de moins en moins, et petit à petit J.L.B., pour n’avoir pas voulu devenir une image, cessera d’être une affaire, notre affaire. » Pages 83 et 84
  • « Ah ! bon ? Parce que je ne suis pas moi-même ?
    — Jamais ! pas une seconde ! tu ne l’as jamais été ! Tu n’es pas le père de tes enfants, tu n’es pas le responsable des coups que tu prends sur la gueule et tu vas jouer le rôle d’un écrivain pourri que tu n’es pas ! Ta mère t’exploite, tes patrons t’exploitent, et maintenant ce salaud… »  Page 85
  • « D’accord, Julie, d’accord, j’irai demain aux Éditions du Talion et j’enverrai la reine Zabo jouer les J.L.B. à ma place. D’ailleurs, c’est peut-être elle J.L.B. ? On comprend mieux pourquoi elle est la seule à le connaître et pourquoi le grand écrivain se refuse à l’objectif : avec sa tête de marmite sur son corps de tisonnier, elle ferait fuir un lecteur aveugle. »  Page 87
  • « — Conditions financières, d’abord. Je veux 1 % sur chaque exemplaire vendu, avec effet rétroactif sur tous les titres dont je devrai revendiquer la paternité. Je veux 5 % des droits étrangers, un chèque par interview, j’impose ma soeur Clara comme photographe exclusive, et je veux, bien entendu, conserver mon salaire maison. »  Page 89
  • « Je te vais lui constituer une dot auprès de quoi les économies de Rothschild passeront pour un viatique d’étudiant. Oh ! je sais, ça ne fera pas son bonheur mais ça lui évitera au moins de penser que l’argent fait le bonheur des autres, et puis ça lui épargnera le travail, et de croire que le travail est une vertu ! Il pourra glander toute sa vie, le petit de ma Clara, et vu le caractère cosmopolite de J.L.B., il pourra glander en dollars, en marks, en roubles, en piastres, en yens, en lires, en florins, en francs, et même en écus ! »  Page 90
  • « Il nous introduit en nous confirmant que Monsieur nous attend, ce qui n’empêche pas Monsieur de nous faire attendre – dans une bibliothèque lambrissée où le hasard alphabétique a embroché Saint-Simon, Soljénitsyne, Suétone et Han Suyin. Quand la vie cesse de surprendre, elle ressemble à ça. C’est à vous dégoûter de décrire le reste de la pièce. »  Page 91
  • « — Ne cherchez pas, jeune homme, je suis Chabotte, le ministre Chabotte, le croquemitaine de votre adolescence turbulente, l’inventeur de la moto à deux pandores, celui de derrière armé d’un long bâton pour envoyer les enfants se coucher.
    Tout cela en me secouant la main de bas en haut avec une juvénilité étourdissante, pendant que je me dis : « Chabotte, nom de Dieu, c’est pour le coup que Julie grimperait aux rideaux, si elle me voyait. » Brève évocation de mon aimée qui m’assombrit le regard, ce dont Chabotte feint de s’alarmer.
    — Rassurez-vous, jeune homme, ces temps-là sont révolus et je suis tout à fait prêt à reconnaître que cette moto n’est pas ce que j’ai imaginé de mieux. J’ai une seule passion : l’écriture. Et vous conviendrez avec moi qu’un homme qui romance ne peut pas être tout à fait mauvais. »  Page 92
  • « — Vous avez mis dans le mille, monsieur Malaussène. Vous avez parfaitement compris ce que je voulais faire. Un Concorde, c’est exactement ça. Un attaché-case volant ! J.L.B. doit ressembler à un Concorde ! Eh bien ! mon vieux, attendez-vous à être déguisé en Concorde ! M’avez-vous lu ?
    — Pardon ?
    — Avez-vous lu les romans de J.L.B. ? Mes bouquins… (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Vague mépris, même, hein ? C’est un bon point, figurez-vous. Je vous veux tout neuf. Et maintenant, laissez-moi vous exposer ma théorie. Vous êtes bien assis ? Ça va ? Un autre café ? Non ? cigarette ? Vous ne fumez pas… Bien. Ouvrez grandes vos oreilles à présent et gardez vos questions pour la fin. Titre de l’exposé :
    J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL
    « J.L.B. est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. Si je ne peux pas affirmer avoir inventé un genre littéraire, à coup sûr j’ai créé un courant. Un courant d’une originalité absolue. Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. Souriez, monsieur Malaussène, oui, le réalisme capitaliste, ou réalisme libéral pour être au goût du jour, est en effet l’exact symétrique de feu le réalisme socialiste. Là où nos cousins de l’Est racontaient dans leurs romans l’histoire de l’héroïque kolkhozienne amoureuse du tractoriste méritant, passion commune sacrifiée aux exigences du plan quinquennal, je raconte moi l’épopée des fortunes individuelles, à l’ascension desquelles rien ne résiste, ni les autres fortunes, ni les États, ni même l’amour. C’est l’homme qui gagne chez moi, toujours, l’homme d’entreprise ! Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! Balzac, m’objecterez-vous ? Balzac, c’est l’envers du héros en ce qui concerne le commerce, le virus analytique, déjà ! Je n’analyse pas, moi, monsieur Malaussène, je comptabilise ! Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers du monde savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde “au jour d’aujourd’hui”, comme aurait dit ma nourrice. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque. Ce qu’ils réclament aujourd’hui, c’est l’apparition du démiurge. À vous de jouer, monsieur Malaussène… »  Pages 94 et 95
  • « La vocation de l’argent naît très tôt. Vers quatre heures du matin, quand passent les éboueurs. Et n’importe quel fils d’éboueur peut être visité.
    À seize ans, avec la conscience qu’il n’était qu’un rebut de la société, Philippe Ahoueltène suivait son père, engoncé dans sa combinaison verte à lisérés phosphorescents, pour gagner un maigre argent de poche.
    Dans les premières lueurs de l’aube, comme il roulait place de la Concorde, accroché à l’arrière de sa benne, Philippe aperçut la marée humaine qui campait devant l’hôtel Crillon, en attendant l’improbable apparition de Michael Jackson. Et Philippe eut sa première idée : les poubelles de Jackson valaient de l’or !
    Le plan de Paris dans une main et le Bottin mondain dans l’autre, cartographe de sa première fortune, Philippe recensa et localisa les poubelles des stars.
    Après une première matinée d’investigation, il mit sous verre le dernier trognon de pomme croqué par Jane Birkin, le flacon de vernis à ongle Dior de Catherine Deneuve, la bouteille de Jack Daniels de Bohringer…
    — Putain, génial, le mec ! Et il va les revendre ? C’est une idée géniale, ça !
    — Jérémy, tais-toi !
    — Quoi, c’est pas une idée géniale, faire les poubelles des stars ?
    — Laisse oncle Thian lire la suite !
    Trois mois plus tard, Philippe se trouvait à la tête de douze fouilleurs passionnés et de trente informateurs, concierges ou fils de concierges, intéressés, tous, aux bénéfices de l’entreprise qui s’avéra très vite des plus lucratives.
    — Ça veut dire quoi « lugrative » ?
    — Lucrative, Petit, « cra », ça veut dire qui rapporte des sous.
    — Beaucoup de sous ?
    — Pas mal, oui.
    — Et « savéra », ça veut dire quoi ?
    — Quoi ?
    — « Savéra. »
    — Ah ! « s’avéra » ! Eh bien…
    — File-lui l’explication tout bas, Thérèse, qu’oncle Thian puisse continuer !
    Il venait, dans la foulée, de passer son bac C avec mention très bien et s’était acheté un loft à Ivry.
    L’année suivante, il ouvrit des succursales à Londres, Amsterdam, Barcelone, Hambourg, Lausanne et Copenhague. Son vaste bureau des Champs-Élysées lui tenait lieu de quartier général. Il intégra premier à H.E.C.
    — Ah ! dis donc, le mec !
    — Jérémy…
    — Pardon.
    Le jour de ses dix-huit ans, il quittait H.E.C. en claquant la porte. Il y reviendrait deux ans plus tard, mais comme professeur.
    Durant ces deux années, il apprit le danois, l’espagnol, le hollandais, perfectionna son allemand et son anglais, qu’il parlait avec un imperceptible accent du Yorkshire.
    Il jouait du saxo au Petit Journal et faisait une fulgurante carrière de demi d’ouverture dans l’équipe de rugby du P.U.C…
    Voilà. Ça s’appelle Le Seigneur des monnaies, c’est le dernier-né de l’ex-ministre Chabotte, alias J.L.B., c’est rapide comme la foudre, con comme la mort, mais ça passionne les mômes au point que la petite Verdun elle-même suit les lignes au fur et à mesure de la lecture de Thian. Thian, qui n’a jamais lu un roman pour son propre compte, est un prodigieux lecteur. Sa voix épaissit la fiction. C’est la voix de Gabin à un point stupéfiant. Quoi qu’il lise, ça prend comme une sauce. Si Jérémy ou le Petit osent des interruptions en début de lecture, c’est uniquement sous l’effet de l’excitation. Ils ne tardent pas à se laisser aller dans le courant, portés par la houle au-dessus de ces abîmes que la voix de Thian creuse, mot par mot, ligne à ligne, sous n’importe quel texte.
    C’est en prospectant à New York pour y installer une succursale que Philippe rencontra Tania. Leurs regards se croisèrent au cœur même de Greenwich Village.
    Venue comme lui de nulle part, la jeune femme lui apprit Goethe, Proust, Tolstoï, Thomas Mann, André Breton, la peinture architectonique et la musique sérielle. Le couple menait grand train. Madonna, Boris Becker, Platini, George Bush, Schnabel, Mathias Rust et Laurent Fignon comptaient parmi leurs amis intimes.
    Je les ai laissés, Verdun dans les bras du vieux Thian, Thérèse amidonnée dans sa chemise de nuit, Clara dans son lit (les mains croisées, déjà, sur son ventre), Jérémy et le Petit sur les lits du dessus, un avenir en or massif dans les yeux, Yasmina posée aux pieds de Clara, avec au visage une expression de gravité pieuse, comme si Thian était en train de lire une sourate pondue spécialement par le Prophète pour la mémoire de Saint-Hiver. »  Pages 96 à 99
  • « La visite avait viré de la mondanité souriante au briefing ultrasecret, façon James Bond avant le départ en mission. »  Page 100
  • « — Mange, Benjamin, mange, mon fils.
    — Je ne peux plus, Amar, merci, là, vraiment…
    — Comment ça, « là, vraiment » ?… Faudrait savoir si tu veux devenir un grand écrivain ou pas, Ben ?
    — Ta gueule, Hadouch.
    — Parce que tous les mecs qui ont laissé un nom dans votre littérature de roumis, les Dumas, les Balzac, les Claudel, ils étaient plutôt enrobés, c’est vrai.
    — Simon, ta gueule.
    — À mon avis, ils faisaient comme Ben, ils bouffaient du couscous.
    — Mo a raison, oui, au fond, dès qu’on y pense un peu, tout vient de l’Islam.
    — Je me demande si Flaubert aurait pondu la mère Bovary sans le couscous… »  Page 103
  • « Total, ils m’ont taillé trois costumes trois pièces, dans un de ces tissus extra-fins venus d’ailleurs et nettement au-dessus des moyens de Gatsby. (Benjamin Malaussène ou le cachemire cache-misère.)
    — Et portez-les, monsieur Malaussène, domestiquez votre nouvelle peau, je ne veux pas que vous donniez l’impression d’être tombé dans votre costume d’écrivain par hasard. Le bestseller, ça se porte sur soi ! »  Page 104
  • « Dès qu’on sortait de Belleville, dès qu’on passait Richard-Lenoir, Paris se couvrait d’affiches sibyllines, LE RÉALISME LIBÉRAL, en lettres grosses comme ça LE RÉALISME LIBÉRAL, sans un mot d’explication C’était censé émoustiller la curiosité publique. Une préparation d’artillerie avant ma propre offensive. « Sensibilisation au concept », « imprégnation du tissu urbain »… Il y avait des briefings bihebdomadaires sur ce sujet, aux Éditions du Talion. »  Pages 104 et 105
  • « Jérémy rentrait dare-dare du lycée et, au lieu de me présenter son cahier de textes comme c’était la coutume, il venait me chercher jusque dans les chiottes. »  Page 107
  • « J’étais sauvé par le gong : l’heure sacro-sainte de la lecture.
    * * *
    On était en janvier, dans le vol Concorde AF 516, et il sut au premier regard que ce serait elle. Assise sur le siège voisin du sien, elle lui apparut d’emblée aussi tentante et inaccessible qu’un edelweiss trônant sur un sommet de zibeline. Une chose était certaine, il ne choisirait pas d’autre mère à ses enfants.
    Son coeur, d’abord, s’était senti à l’étroit et il s’était plusieurs fois levé sans raison. Il n’était pas particulièrement grand. Ses gestes avaient gardé cette incertitude de l’adolescence qui faisait son charme et avait coûté bien des fortunes à ses ennemis. Quiconque le connaissait bien (mais ils étaient peu nombreux à le bien connaître) aurait perçu au frémissement de la fossette qui lui fendait le menton que Philippe Ahoueltène, le seul vainqueur de la bataille du Yen, le tombeur du Texan Hariett et du Japonais Toshuro, était ému.
    * * * »  Page 108
  • « Les affiches et les slogans avaient opéré leur jonction. LE RÉALISME LIBÉRAL : UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! Ma bouille en gigantesque, et mes initiales partout. Dans toutes les stations de métro. Dans les gares. Dans les aéroports. Sur le cul des bus : J.L.B. regard tendu, sourire à la page, menton conquérant et joues planétaires. Deux prothèses tout de même pour gonfler la planète. Et la sortie imminente du Seigneur des monnaies, annoncée comme la surprise des surprises ! »  Page 109
  • « Et J.L.B., enfin, dans la solitude de son bureau de marbre, mettant la dernière main à son dernier roman : Le Seigneur des monnaies. »  Page 110
  • « — Je dis bien le dernier roman, monsieur Malaussène.
    Petite phrase de Chabotte, anodine en apparence, mais qui fut le seul rayon de soleil de toute cette période.
    — Vous voulez dire que vous renoncez à écrire ?
    — À écrire, certes pas ! Mais à ces fadaises, oui, et de grand coeur !
    — Ces fadaises ?
    — Vous n’imaginez tout de même pas que je vais passer le reste de ma vie dans la littérature de drugstore ? J’ai fait fortune en imaginant ce produit, soit, j’ai inventé un genre, soit, j’ai gavé les imbéciles de stéréotypes, soit, mais, ce faisant, je me suis cantonné dans l’anonymat comme l’exigeait ma déontologie d’homme politique, or je prends ma retraite dans neuf mois, monsieur Malaussène, et avec elle, je jette aux orties ma défroque de scribouillard anonyme pour prendre la plume, la vraie, celle qui signe de son nom et taille les habits verts, celle qui a rempli les rayons de cette bibliothèque ! »  Page 110
  • « — Tout cela ! Tout cela ! Je suis de ceux qui ont écrit tout cela !
    Il me désignait les rayons qui se perdaient là-haut, dans la pénombre lambrissée du plafond. Sa bibliothèque prenait des proportions de cathédrale.
    — Et savez-vous quel sera mon prochain sujet ?
    L’oeil brillait, le blanc très blanc. Il ressemblait à un personnage de J.L.B. On aurait juré un gamin de douze ans sur le point d’avaler sa dernière bouchée du monde.
    — Mon prochain sujet, ce sera vous, monsieur Malaussène !
    (Allons bon…)
    — Enfin, l’épopée J.L.B., si vous préférez ! Je montrerai à tous ces cuistres de la critique qui n’ont pas daigné me consacrer un seul article…
    (C’est donc ça…)
    — Je leur montrerai ce que recèle la Galaxie J.L.B., quelle connaissance de notre modernité suppose une oeuvre pareille !
    La reine Zabo impassible sur sa chaise, et moi entre les griffes d’un matou amoureux d’une souris. Il ronronnait, à présent :
    — Écrire, monsieur Malaussène, « écrire », c’est avant tout prévoir. Or, j’ai tout prévu dans ce domaine, à commencer par ce que mes contemporains désiraient lire. Pourquoi les romans de J.L.B. marchent si fort, vous voulez que je vous le dise ?
    (Ma foi…)
    — Parce qu’ils sont un accouchement universel ! Je n’ai pas créé un seul stéréotype, je les ai tous extirpés de mon public ! Chacun de mes personnages est le rêve familier de chacun de mes lecteurs… voilà pourquoi mes livres se multiplient comme les petits pains de l’Évangile ! »  Page 111
  • « Rien qui ressemble à une suite du Crillon comme une autre suite du Crillon – pour qui ne fait pas collection de suites. Pourtant, à peine ai-je mis le pied dans la suite à moi réservée que j’en ai exigé une autre.
    — Pourquoi ? a demandé le Chamarré qui me tenait la porte, tout en regrettant aussitôt d’avoir posé la question.
    « Parce que c’est la consigne, bonhomme », j’ai failli répondre. (« Un écrivain de la dimension de J.L.B., c’est capricieux ou ça n’est pas, m’avait expliqué Chabotte, vous exigerez une autre suite. ») »  Page 113
  • « L’idée de Chabotte était que le bureau de J.L.B., bourré de télétypes, phones et autres scripteurs, devait paraître branché sur le monde, tandis que l’écrivain, en retrait de plusieurs siècles sur son époque, serait surpris par le photographe près de la fenêtre, écrivant debout à une écritoire. Feuilles blanches, aux grammes soigneusement pesés, qui, dirait la journaleuse légende, lui étaient spécialement envoyées par le Moulin de La Ferté – le dernier à produire des feuilles à l’unité, en chiffon de lin, selon les plus anciennes traditions de Samarcande. Sur ces feuilles, J.L.B. n’écrivait pas au Mont-Blanc, pas à la bille non plus, évidemment, moins encore au marqueur, non, il écrivait au crayon, en toute simplicité : habitude dont il n’avait jamais pu se défaire depuis ses brouillons d’écolier. Ses crayons, ordinairement destinés à la Maison royale de Suède par la très ancienne fabrique d’Östersund, lui étaient envoyés par la reine en personne. Quant aux pipes d’écume qu’il fumait en travaillant (il ne fumait qu’en travaillant) chacune avait son histoire, riche de plusieurs siècles, et ne brûlait qu’un seul tabac, le gris le plus rustique, celui-là même dont la Seita avait abandonné la commercialisation, mais dont, par dérogation spéciale, il recevait sa provision tous les mois. »  Page 114
  • « — Pas le moment de flancher, mon petit père : tu sais à combien se monte le premier tirage du Seigneur des monnaies ?
    — Trois exemplaires ?
    — Arrête de déconner, Malaussène, huit cent mille ! On a sorti huit cent mille exemplaires d’un coup. »  Page 115
  • « ELLE : Comment naissent vos personnages de roman ?
    MOI : De ma volonté de vaincre.
    ELLE : Les femmes de vos romans sont toujours belles, jeunes, intelligentes, sensuelles…
    MOI : Elles ne le doivent qu’à elles-mêmes. Une apparence, cela se conquiert, et cela devient votre vérité. »  Pages 115 et 116
  • « Elle était arrivée traqueuse, ne sachant où poser ni ses yeux ni ses fesses, son rédacteur en chef avait dû la bassiner, et elle n’avait probablement qu’une trouille : que je ne file pas la bonne réponse à sa première question : « J.L.B., vous êtes un écrivain prolixe, vous êtes traduit dans le monde entier, vos lecteurs se comptent par millions, comment se fait-il qu’on ne vous ait encore jamais interviewé, ni photographié ? »
    À son grand soulagement, je lui ai sorti la bonne réponse, la réponse n° 1 : « J’avais du travail. En vous répondant aujourd’hui, je m’accorde ma première récréation depuis dix-sept ans. »  Pages 116 et 117
  • « Deux ou trois secondes pour reprendre notre souffle, et le voilà qui ouvre la porte, et qui s’écrie, la voix fendue par les aigus :
    — Regardez !
    J’ai mis un certain temps à domestiquer la pénombre et à chercher ce qu’il y avait à voir. C’était une Piaule aux dimensions swiftiennes avec un plumard à baldaquin où Gulliver ne se serait pas senti à l’étroit. J’avais beau chercher, je ne trouvais rien à voir de Particulier. »  Page 117
  • « J’ai vu, au-dessus d’un fauteuil roulant, posée sur un amas de couvertures, une tête de femme qui nous regardait avec des yeux luisants de haine. Une tête épouvantablement vieille. J’ai cru d’abord qu’elle était morte, que Chabotte me jouait un remake hitchcockien de la marna empaillée, mais non, ce qui scintillait dans ces yeux-là, c’était de la vie, à l’état incandescent : les derniers feux d’une existence haineuse, réduite à l’impuissance. »  Page 118
  • « Ça ne prévient pas, les souvenirs, c’est traître, ça vous assaille, comme on dit justement dans les livres. »  Page 119
  • « Le pire, c’est que mes potes m’attendaient au Talion, en plein délire de victoire finale. La reine Zabo dans le rôle du maréchal Koutouzov.
    — Votre prestation au Palais Omnisports de Bercy, ça va être quelque chose, Malaussène ! Un événement unique ! Aucun écrivain, jamais, n’a lancé son roman comme une grande première du show-bise !
    (Rien du tout, Majesté, je viens de casser votre belle baraque.)
    — Derrière vous, disposés en arc de cercle, vous aurez l’éventail de vos traducteurs. Cent vingt-sept traducteurs venus des quatre coins du monde, ce sera impressionnant, croyez-moi ! Devant vous, trois à quatre cents fauteuils réservés aux journalistes français et étrangers. Et, tout autour, sur les gradins, la foule de vos lecteurs ! »  Pages 119 et 120
  • « — Suivront dix séances de signatures que nous échelonnerons sur une semaine, nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer vos lecteurs de province bredouilles, Malaussène. « Et après », comme dit Gauthier, « après » : un mois de repos complet, où vous voulez, avec qui vous voulez, toute votre famille si vous le désirez, et vos amis de Belleville qui ont participé à la campagne de pub. Un mois. Aux frais de la princesse. Vous êtes rassuré, Gauthier ?
    Gauthier était aux anges. Moi, aux enfers.
    — En attendant, il y a du pain sur la planche. Calignac vous a dit ? Nous avons tiré huit cent mille Seigneur des monnaies. Il s’agit maintenant de les mettre en place. Calignac tournera en province avec les trois quarts de nos représentants. Loussa fera Paris avec le reste. Nous sommes trop justes, Malaussène, il nous manquera des bras. Si vous pouviez donner un coup de main à l’équipe de Loussa, ce ne serait pas plus mal. »  Pages 120 et 121
  • « — Je comprendrais assez que cette douteuse comédie te sorte par les narines, tu sais, j’aimerais bien, moi aussi, retourner à ma littérature chinoise… »  Page 121
  • « La camionnette s’est arrêtée pile. Les Seigneur des monnaies nous sont tombés sur la gueule. On est allés s’en jeter un au bougnat du coin. Loussa tenait à me persuader que j’étais dans le droit fil de l’honneur historique.
    — D’accord, petit con, J.L.B. c’est de la merde, certes ! Mais c’est notre unique merde. Et les Éditions du Talion ne tiennent que par J.L.B. En portant momentanément les couleurs de cet étron, c’est en fait la gloire des Belles-Lettres que tu défends, le meilleur de notre production, digne des plus honorables librairies !
    Ce disant, il désignait La Terrasse de Gutenberg d’une main en s’envoyant un gorgeon de l’autre.
    — Allez, courage, petit con, háo bù lì jĭ, comme disent les Chinois, « l’oubli total de toi », et zhúan mén lì rén, « le dévouement aux autres »… »  Page 122
  • « Julie était absente. Le lit était froid. Les enfants étaient plongés dans le sommeil imbécile du juste. Le divisionnaire Coudrier menait peinard son enquête. Maman s’envoyait en l’air avec l’inspecteur Pastor. Stojilkovicz traduisait Virgile. Et Saint-Hiver causait réinsertion avec son pote le bon Dieu. »  Page 122
  • « Le soir, Thian a lu le chapitre 14 du Seigneur des monnaies, celui où naît le premier enfant de Philippe Ahoueltène et de sa jeune épousée suédoise. L’accouchement a lieu au coeur de l’Amazonie et dans l’oeil d’un cyclone qui envoie les arbres sur orbite. J’ai écouté presque jusqu’au bout. »  Page 124
  • « Le Livre est une fête, tous les Salons du Livre vous le diront. Le Livre peut même ressembler à une convention démocrate dans la bonne ville d’Atlanta. Le Livre peut s’offrir ses groupies, ses banderoles, ses majorettes, ses flonflons, comme n’importe quel candidat à n’importe quelle mairie de Paris. Deux motards peuvent ouvrir la voie à la Rolls du Livre, et deux rangées de gardes républicains lui présenter leur sabre. Le Livre est honorable, il est légitime qu’il soit honoré. Si, quinze jours après avoir reçu une branlée monumentale, le roi du Livre en est encore à compter ses côtes et à trembler pour ses frères et soeurs, il n’en reste pas moins le caïd de la fête ! »  Page 127
  • « Vous êtes enfoncé dans votre siège, vous levez un nez blasé sur l’extérieur, et qu’est-ce qui défile au-dessus de vos carreaux sécurit ? Vos affiches, clamant votre nom, où s’épanouit votre bouille, toute une muraille bariolée qui égrène votre pensée, expression de vos convictions, J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – J.L.B. À BERCY ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS ! »  Page 127
  • « Les mains se tendaient, elles plaquaient contre les vitres les photos de l’adoration. Jeunes filles amoureusement décoiffées, l’oeil lourd, la bouche sérieuse, adresses, numéros de téléphone, bouquins ouverts sur le pare-brise pour une dédicace, vision éclair d’une jolie poitrine (matraque), bouches bavardes courant le long de la voiture, chute, banderoles, fausse note d’un encrier qui explose sur la lunette arrière (matraque), costumes trois pièces et complicités dignes, mères et filles, pères et fils, feux rouges grillés avec bénédiction de la préfecture, deux sifflets devant, deux sifflets derrière, le petit Gauthier, mon « secrétaire » à côté de moi, qui passe par tous les états de la terreur et du ravissement, Gauthier, pour la première et la dernière fois de sa vie, sur le grand huit de la gloire, et l’armada des autobus autour de Bercy, tous venus de province, jusqu’aux 29 et aux 06, à travers la nuit et le jour, les chauffeurs eux-mêmes leur exemplaire sous le bras, Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, L’Enfant qui savait compter, la Fille du yen, Avoir, et, bien sûr, Le Seigneur des monnaies, tous les titres brandis dans l’espoir d’une improbable dédicace. »  Pages 127 et 128
  • « Question : Pourriez-vous nous préciser ce qu’il faut exactement entendre par « littérature réaliste libérale » ?
    (S’il n’y avait pas trois tortionnaires qui m’attendent au tournant dans la pénombre, je te dirais volontiers ce qu’il faut entendre par ce genre de conneries.)
    Réponse : Une littérature à la gloire des hommes d’entreprise.
    (C’est littéraire comme les cours de la Bourse, réaliste comme un rêve d’affamé et libéral comme une matraque électrique.)
    Question : Vous considérez-vous, vous-même, comme un homme d’entreprise ?
    (Je me considère comme un pauvre mec coincé dans une arnaque sans sortie de secours et qui est présentement la honte de tous les gens de plume.)
    Réponse : Mon entreprise, c’est la Littérature.
    Les questions sont posées dans toutes les langues du monde, traduites chacune par un des cent vingt-sept traducteurs dont le gigantesque éventail s’épanouit derrière moi. Et mes réponses, multitraduites à leur tour, s’en vont soulever les applaudissements jusqu’aux recoins les plus obscurs du Palais Omnisports. Une Pentecôte littéraire. »  Page 129
  • « Question : Après la conférence de presse, on projettera le film tiré de votre premier roman, Dernier baiser à Wall Street ; pouvez-vous nous rappeler les conditions dans lesquelles vous avez écrit ce roman ?
    Je peux, bien sûr, je peux, et, pendant que je vends la salade de J.L.B., j’entends la voix sucrée de Chabotte me féliciter encore pour « l’admirable interview de Play boy ». « Vous êtes un comédien-né, monsieur Malaussène, il y a dans vos réponses, pourtant convenues, un accent de sincérité bouleversant. Soyez le même au Palais Omnisports et nous aurons monté le plus gigantesque canular de l’histoire de la littérature. À côté de nous, les plus enragés des surréalistes passeront pour des premiers communiants. » Pas de doute, je suis tombé entre les griffes d’un Docteur Mabuse de la plume, et si je ne lui obéis pas au doigt et à l’oeil, il fera couper mes enfants en rondelles. »  Page 130
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans vos oeuvres. Pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    J’ai la réponse du catalogue dans la tête : « Vouloir, c’est vouloir ce qu’on veut », et je m’apprête à la recracher, en bon magnétophone que je suis devenu, quand soudain, explosant devant moi, je vois la tignasse flamboyante de Simon. »  Page 131
  • « De sa main libre, index et pouce joints en un bel arrondi, Simon m’indique que tout est dans l’ordre. Cela signifie que Hadouch et Mo ont fixé mes deux autres anges gardiens et que ma parole est aussi libre, désormais, que la plume du poète en pays de gratuité. Et ma foi, puisqu’on me demande mon opinion sur ce qu’est la volonté, c’est volontairement que je vais donner la réponse. Ô mes amis du Talion, ma trahison sera cette fois absolue, publique et sans appel, mais quand vous saurez vous me pardonnerez, parce que vous n’êtes pas des Chabotte, vous, vous ne pratiquez pas la littérature de la matraque, votre commerce à vous, Zabo, Majesté des livres, Loussa de Casamance, facétieux commis du rêve, Calignac, régisseur paisible des utopies, et Gauthier, page appliqué des pages, votre commerce à vous, c’est le commerce des étoiles !
    J’ai donc ouvert la bouche pour déboulonner tout ce cirque, balancer Chabotte et, dans la foulée, dire la Justice et la Littérature, majuscules en tête… mais je l’ai refermée. »  Page 131
  • « Alors, foin de vengeance, foin de justice, foin de littérature, je change une nouvelle fois mon fusil d’épaule : c’est d’amour qu’il va être question ! J.L.B. redevenu Benjamin Malaussène va vous improviser une de ces déclarations d’amour publiques qui va foutre le feu à vos poudres affectives ! »  Page 132
  • « C’était une balle calibre 22 à forte pénétration. Le dernier cri. D’autres, paraît-il, revoient le film instantané de leur existence. Moi, c’est cette balle que j’ai vue.
    Elle est entrée dans les trente centimètres de ma bonne vision de lecteur.
    Elle avait un corps effilé de cuivre.
    Elle tournait sur elle-même.
    « La mort est un processus rectiligne… » Où est-ce que j’ai bien pu lire ça ?
    Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence. »  Page 132
  • « Au Palais Omnisports de Bercy, l’espace s’était, là aussi, creusé autour de Julie. Dieu sait que la foule était compacte, pourtant. Mais ils avaient pris leur distance comme si elle avait surgi de la terre au milieu d’eux. Ils avaient un oeil braqué sur la scène et l’autre sur elle. Fascinés par l’écrivain qui répondait aux questions dans l’époustouflante auréole de ses traducteurs, et fascinés par cette femme qui semblait sortie toute vive d’un de ses bouquins. Comme quoi la littérature n’est pas que mensonge. »  Page 135
  • « Et voilà que dans l’enthousiasme du Palais Omnisports, éclaboussés par la lumière de la scène, subjugués par l’à-propos de l’écrivain – réponses fulgurantes, tranquillité des forts –, ils se trouvaient plus beaux eux-mêmes, plus volontaires. »  Page 135
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans votre oeuvre, pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    Julie souriait : « On dirait que ça te pose des problèmes, la volonté, Benjamin. » »  Page 136
  • « Elle décida de cuisiner Laure Kneppel. Elle la trouva rue de Verneuil, à la Maison des Écrivains, occupée à recueillir les derniers mots d’un poète subclaquant auquel le ministre de la Culture venait d’épingler in extremis les Palmes Académiques. »  Page 137
  • « Et la belle femme s’était entièrement vidée. De tout ce que ses admirateurs avaient vu ce soir-là : l’assassinat de J.L.B., le fragment de stupeur, la panique qui avait suivi, la jeune femme enceinte qui s’était arrachée aux bras de la belle femme pour se précipiter en hurlant sur la scène, les traducteurs ensanglantés qui se relevaient, le corps qu’on emportait en hâte vers l’obscurité des coulisses, le petit garçon aux lunettes rouges qui s’accrochait au corps, et l’autre garçon (quel âge pouvait-il avoir ? treize, quatorze ans ?) tourné vers la salle en hurlant : « Qui a fait ça ? », de tout ce qu’ils avaient vu, l’image qui leur resterait, alors qu’eux-mêmes se ruaient vers les sorties (on s’attendait à d’autres coups de feu, l’explosion de grenades, un attentat peut-être), ce serait cette vision fugitive de la belle femme, debout, seule, immobile dans la panique générale, et occupée à se vider entièrement, vomissant sans bouger des geysers qui éclaboussaient la foule, se répandant en cascades bouillonnantes, ses jambes admirables souillées de coulées brunes, une image qu’ils tenteraient vainement d’effacer, dont ils ne parleraient jamais à personne, alors que l’événement lui-même, ils le savaient confusément tout en jouant des coudes et des genoux vers la sortie, constituerait un fameux sujet de conversation : l’écrivain J.L.B. s’était fait descendre devant eux… »  Page 140
  • « Il fallait retenir les vagues de chagrin, les assauts de la mémoire, les réminiscences. Benjamin, par exemple, se réveillant dans ses bras, après le meurtre de Saint-Hiver, en pleine nuit, hurlant que c’était une « trahison », le mot l’avait surprise, exclamation enfantine de bande dessinée ; « trahison ! », qu’est-ce qui est une trahison, Benjamin ? et il lui avait expliqué longuement ce qu’il y a d’effroyable dans le crime : « C’est la trahison de l’espèce. Il ne doit rien y avoir de plus épouvantable que la solitude de la victime à ce moment-là… Ce n’est pas tellement qu’on meurt, Julie, mais c’est d’être tué par ce qui est aussi mortel que nous… Comme un poisson qui se noierait… tu vois ? » »  Page 141
  • « Le gouverneur pouvait tenir des heures sur le sujet des roses trémières, « le versant Mister Hyde de la rose tout court ». »  Page 142 et 143
  • « — Vous n’ignorez pas l’ampleur de la campagne publicitaire qui a précédé le lancement de mon dernier roman à Bercy. Les Éditions du Talion ont dû également vous dévoiler mes chiffres de vente… Il n’en faut pas plus pour qu’un illuminé quelconque ait cherché à frapper un grand coup en déboulonnant un mythe. Dès lors le choix est vaste : un quelconque brigadiste international s’offrant l’auteur fétiche du réalisme libéral, un admirateur trop fanatique mangeant son dieu en pleine lumière comme on a bouffé ce pauvre John Lennon, que sais-je… l’embarras du choix, je vous dis, et j’en suis désolé pour vous, mon cher…
    Tout cela sur un ton détaché, dans une bibliothèque dont les proportions et le nombre de volumes incitent en effet à une certaine sagesse.
    — Depuis quand écrivez-vous ?
    — Seize ans. Sept titrés en seize ans et deux cent vingt-cinq millions de lecteurs. Le plus étrange étant que je n’ai jamais eu la moindre intention de publier.
    — Non ?
    — Non. Je suis un commis de l’État, Coudrier, pas un saltimbanque. Je m’étais toujours dit que si j’avais à écrire un jour, je ferais plutôt dans les Mémoires, de quoi occuper une de ces retraites politiques qui ne s’avouent jamais vaincues. Mais le destin en a décidé autrement. »  Page 147
  • « — Où en étais-je ?
    — Votre mère, monsieur le Ministre.
    — Ah oui ! Elle a toujours voulu que j’écrive, figurez-vous. Les femmes… elles se font une idée de leur progéniture… passons… Bref, je me suis mis à griffonner quand elle est tombée malade. Je lui lisais mes pages tous les soirs. Dieu sait pourquoi, ça lui faisait du bien. J’ai continué malgré les progrès de la surdité… seize années de lecture dont elle n’a pas entendu un traître mot… mais son seul sourire de la journée. Pouvez-vous comprendre ce genre de choses, Coudrier ? »  Page 148
  • « — Tout à fait, monsieur le Ministre. Puis-je vous demander ce qui vous a décidé à publier ?
    — Une partie de bridge avec la directrice du Talion. Elle a voulu me lire, elle m’a lu…
    — Pourriez-vous me confier un de vos manuscrits ?
    La question, posée parmi les autres, n’a pas le même effet. Surprise, raideur, et mépris pour finir, oui, un filet de sourire on ne peut plus méprisant.
    — Manuscrit ? De quoi parlez-vous. Coudrier ? Vous débarquez ? Seriez-vous la dernière personne à écrire à la main, dans ce pays ? Suivez-moi.
    Petit voyage dans le bureau attenant.
    — Tenez, le voici, mon « manuscrit ».
    Et le ministre de tendre au commissaire une plate disquette d’ordinateur, que le commissaire empoche, avec remerciements.
    — Et puis voilà le produit final, vous le lirez à vos heures creuses.
    C’est un exemplaire tout neuf du Seigneur des monnaies. Couverture bleu roi, titre énorme. Nom de l’auteur J.L.B. capitales tout en haut, et nom de l’éditeur j.l.b. en minuscules minuscules, tout en bas.
    — Voulez-vous que je vous le dédicace ?
    Trop d’ironie dans la question pour accepter de répondre.
    — Puis-je savoir quel type de contrat vous lie aux Éditions du Talion, dont je ne vois pas le nom figurer sur la couverture ?
    — Un contrat en or, mon vieux, 70-30. 70 % de tous les droits pour moi. Mais ce que je leur laisse suffit largement à faire bouillir leur marmite collective. C’est tout ? »  Pages 148 et 149
  • « Lorsque le téléphone sonna dans le bureau du divisionnaire Coudrier, il tournait la page 320 du Seigneur des monnaies. C’était l’histoire d’un émigré de la troisième génération, Philippe Ahoueltène, sociologiquement voué au ramassage des poubelles, mais qui avait eu l’idée de collecter et de commercialiser les déchets sacrés de Paris, puis de toutes les capitales du monde. Accouplé d’abord au cul d’une benne municipale, il avait suffi à Philippe Ahoueltène de la moitié du roman pour régner sans partage sur le marché des changes, régissant implacablement le cours des monnaies – d’où le titre de l’ouvrage. Il épousait dans la foulée une Suédoise d’une beauté stellaire et d’une culture épatante (la belle était mariée, il avait impitoyablement ruiné son mari) et lui faisait un enfant qui naissait en pleine Amazonie par une nuit de typhon censée annoncer aux Indiens locaux la venue d’un demi-dieu…
    Le divisionnaire Coudrier était consterné. »  Page 158
  • « La veille, avant de se retirer, Élisabeth lui avait préparé trois thermos de café – « Merci, ma chère Élisabeth, j’en aurai bien besoin » – et le commissaire divisionnaire Coudrier, délaissant à regret sa lecture du moment (la querelle Bossuet-Fénelon suscitée par le quiétisme de Mme Guyon), s’était plongé dans Le Seigneur des monnaies avec l’enthousiasme d’un enlumineur de missel qu’on aurait envoyé repeindre les parois de La Courneuve. »  Page 158
  • « L’image de Malaussène martyr hantait les pages ineptes de J.L.B. Coudrier avait apprécié ce garçon. »  Page 159
  • « Malaussène, lui, ne faisait jamais de brouillon. D’où cette balle, entre ses deux yeux.
    Le commissaire divisionnaire Coudrier en était donc là de sa lecture du Seigneur des monnaies, quand le téléphone sonna : un brigadier du commissariat de Passy lui apprit la mort du ministre Chabotte. »  Page 159
  • « De son vivant, Gauthier avait été un bon catholique. Et Gauthier était mort en bon catholique. Une balle dans la nuque, mais en bon catholique – malgré de longues études et la fréquentation assidue des livres. »  Page 173
  • « Dans un autre ordre d’idées, le commissaire divisionnaire Coudrier était résolument hostile à l’extermination des employés du Talion. Cette maison d’édition publiait clandestinement J.L.B., certes, mais elle rééditait aussi la polémique Bossuet-Fénelon sur la question fondamentale du Pur Amour selon Mme Guyon. Un pareil éditeur ne méritait pas de disparaître. »  Page 173
  • « À quoi tenait-elle, cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? À leur amour commun des livres, peut-être, un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils aimaient les livres comme des voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aimaient à travailler pour cette illusion. C’était tout de même plus drôle que de bosser pour la certitude des balles 22 long rifle à forte pénétration… Et puis, dans les moments de déprime, on pouvait toujours se consoler en se disant que les plus belles bibliothèques trônent chez les plus beaux marchands de canons. »  Page 175
  • « Le jeune Gauthier avait commencé sa lévitation. Quatre paires de jambes avaient poussé au bois de son cercueil. Il remontait l’allée avec une dignité horizontale qui courbait les têtes sur son passage. Il entraînait les foules comme le joueur de flûte. »  Page 175
  • « Isabelle, que les employés du Talion appelaient la reine Zabo (Malaussène ouvertement) mais qui, pour Loussa, son nègre de Casamance, n’avait jamais été qu’Isabelle, cette petite marchande de prose qui, depuis les temps immémoriaux de leur enfance, envisageait le livre comme l’indispensable matelas de l’âme. Un après-midi de juin 54, peu après la chute de Diên Biên Phu (Loussa avait raconté l’anecdote à Malaussène), Isabelle l’avait appelé dans son bureau et lui avait dit : « Loussa, nous venons de perdre l’Indochine, je ne donne pas vingt ans à la diaspora chinoise pour quitter l’Asie du Sud-Est et venir s’installer ici, à Paris. Alors, tu vas m’apprendre le chinois vite fait et me faire traduire tout ce qui compte dans leur littérature. Quand ils arriveront, leurs bouquins les auront précédés, leur lit sera fait. » »  Pages 175 et 176
  • « — Coma dépassé !
    Berthold pointait l’encéphalogramme. Un horizon sans rien dessous.
    — Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! »  Page 182
  • « Tous les signes cliniques concouraient à cette évidence : lésions irréversibles. Malaussène était cuit. Prouver le contraire, c’était réveiller Lazare une seconde fois. »  Page 182
  • « Face à Thérèse, Marty se faisait l’effet de don Juan devant la statue du Commandeur. »  Page 186
  • « Loussa de Casamance n’était pas bégueule. Il ne dédaignait pas les morts. Il partageait avec Hugo (Victor) la conviction que les morts sont des interlocuteurs bien renseignés. »  Page 192
  • « La reine Zabo est une princesse de légende, « les seules vraies princesses, petit con ». Elle est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier. Ce n’est pas l’hérédité, ce sont les poubelles qui lui ont inoculé la passion du livre. Ce ne sont pas les bibliothèques, mais les chiffons qui lui ont appris à lire. Elle est le seul éditeur parisien à s’être hissé sur son trône par la matière, non par les mots qui s’y posent.
    Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. »  Page 194
  • « Loussa jouait à cela avec elle. C’étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n’en pouvait rien savoir, ni par le regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :
    — C’est bien beau, ce que tu m’as donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture… la colle : de l’Excellence-Tessier… et l’encre, si je ne m’abuse, l’encre… attends voir…
    Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru.
    Elle lâchait parfois son rire de grenaille.
    — Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque… Une peau antérieure de vingt ans. C’était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour une autre.
    Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution.
    Parfois, Loussa se contentait de faire parler les doigts d’Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait ses narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d’Isabelle caresser le papier :
    — Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingts ans, les petits-enfants des enfants que nous n’avons pas faits retrouveront ce bouquin jaune comme un coing, l’hépatite y travaille déjà. »  Pages 194 et 195
  • « Elle s’émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu’eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. »  Page 195
  • « — Comment veux-tu qu’une femme incapable de bazarder un livre de poche ait pu t’envoyer à la mort ? C’est ce qu’il faudra lui expliquer, à ta Julie. »  Page 195
  • « Il fallait replonger dans cette crise des années trente, un temps où toute l’Europe crevait de faim, mais où les rois du tissu et les maniaques du papier, les nababs de la haute couture et les princes bibliophiles nourrissaient leurs passions, comme si de rien n’était, aux deux extrémités d’une chaîne dont les maillons les moins fréquentables traversaient la nuit obscure des poubelles. »  Page 195
  • « Il pensait qu’Isabelle mangeait peu parce qu’elle lisait trop. »  Page 197
  • « Il adorait voir l’énorme tête d’Isabelle, si semblable à la sienne, penchée sur Modes et Travaux, La Femme chic, Formes et Couleurs, Silhouettes, Vogue… Isabelle deviendrait-elle modiste, une Claude Saint-Cyr, une Jeanne Blanchot ? Il fallait manger, pour cela. Même les mannequins mangeaient. Mais c’étaient des revues qu’Isabelle dévorait, du papier… Et les romans, surtout, dans les revues. Les feuilletons défilaient dans la tête d’Isabelle en convois interminables. Elle découpait les pages, elle les cousait en cahiers, elle faisait des livres. De cinq à dix ans, Isabelle avait lu tout ce qui lui était tombé sous les yeux, sans distinction. Et son assiette était restée pleine. »  Page 197
  • « Le Chauve trouva son « idée », une nuit d’embuscade dans le Faubourg Saint-Honoré. Il suivait un gros tweed d’une soixantaine insouciante. Il préparait son poing. Mais voilà que, sous les arcades des Tuileries, la concurrence lui piqua son gibier. Deux ombres jaillies de l’ombre. Contre toute attente, le tweed ne voulut pas lâcher son portefeuille. Il se fit massacrer. Un pied fit exploser son visage, ses reins craquèrent. Étouffé par la douleur, le tweed ne pouvait pas crier. Le Chauve estima qu’on gâchait le métier. Il se fit sauveteur. Il aplatit les deux gouapes l’une contre l’autre. Des jeunots légers comme des gamelles vides. Puis il aida le gros tweed à se relever. C’était une fontaine de sang. Le Chauve obtura, tamponna, mais l’autre n’avait qu’un mot à la bouche :
    — Mon Loti, mon Loti…
    Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
    — Mon Loti…
    Il pleurait d’une autre douleur :
    — Une édition originale, monsieur…
    Le Chauve n’y comprenait rien. Le tweed avait perdu ses lunettes. Il plongea sur le trottoir. Qu’est-ce que c’était que ce type qui se vautrait dans son sang ? Il tâtonnait comme un perdu :
    — Un japon impérial…
    Pur produit de la mine reconverti dans l’embuscade nocturne, le Chauve était nyctalope. Il retrouva ce que l’autre cherchait. C’était un petit bouquin qui avait valsé à quelques encablures de là.
    — Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez…
    Le tweed serrait convulsivement le petit livre contre son coeur. »  Pages 197 et 198
  • « Quand le Chauve raconta l’aventure à Isabelle, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
    — C’était un bibliophile.
    — Un bibliophile ? demanda le Chauve.
    — Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
    Le Chauve flottait.
    — Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Isabelle.
    — Même s’il n’y a rien d’écrit dessus ?
    — Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent. »  Page 198
  • « — Je viens d’avoir une idée très « Faubourg Saint-Honoré ».
    Le Chauve attendit.
    — Ce serait rigolo de faire des livres rares avec les tissus d’Hermès, de Jeanne Lafaurie, de Worth, d’O’Rossen… »  Page 199
  • « Le Chauve venait de comprendre un truc : les esthètes ne débandent jamais. Quoi qu’il arrive au monde, la haute couture coudra toujours plus haut, la gastronomie nourrira toujours les princes, les amateurs de concerts accorderont toujours leurs violons, et, dans les pires convulsions planétaires, il se trouvera toujours un petit gros en tweed pour mourir à la place d’une édition originale. »  Page 199
  • « Le Chauve alimenta les moulins les plus réputés et les meilleurs imprimeurs sortirent bientôt Barrés en Balenciaga, Paul Bourget relié Hermès, Anouilh taillé Chanel ou Le Fil de l’épée du jeune de Gaulle en pur fil de chez Worth. Quelques exemplaires nominatifs par auteur, mais dont la cotation suffisait amplement à remplir les assiettes d’Isabelle. »  Page 199
  • « Hélas, le Chauve était un expansionniste. Il s’était fait une rente dans le livre rare, il voulut devenir le pape des bibliophiles, le dieu du papier chiffon qui fait les livres immortels. »  Page 199
  • « Il ne voulait pas traiter avec les Juifs du Sentier ou du Marais. Or, là était le tissu. Et les peaux, pour les reliures. »  Pages 199 et 200
  • « Le Chauve en fit d’authentiques cauchemars. Isabelle l’entendait hurler dans son sommeil : « La nuit est juive ! » Sa terreur résonnait dans tout le Faubourg Saint-Honoré : « LA NUIT EST JUIVE ! » Des contes à ne plus jamais dormir lui remontaient de son enfance polonaise. »  Page 200
  • « — Pendant que mes frangins chinaient, souvent je me planquais, moi. Je me trouvais un coin peinard, quelque chose de confortable, près d’un réverbère, et je sortais un bouquin de ma poche. »  Page 201
  • « Quand, cette nuit-là, l’énorme visage de la petite s’était penché sur la poubelle de Loussa, Loussa avait d’abord cru à une éclipse de lune. Ou qu’on lui avait fauché son réverbère. Mais il avait entendu une voix :
    — Qu’est-ce que tu lis ?
    C’était une voix sans souffle, éraillée, de petite fille asthmatique. Loussa répondit :
    — Dostoïevski. Les Démons.
    Une main incroyablement potelée fit irruption dans sa poubelle.
    — Prête-le-moi.
    Loussa tenta de se défendre.
    — T’y comprendras rien. »  Pages 201 et 202
  • « — Eh bien, pendant que les deux grands s’envoyaient au ciel, Isabelle m’avait retrouvé dans ma poubelle favorite. Elle avait lu le Dostoïevski, elle me le rendait comme promis. « Tu y as compris quelque chose ? j’ai demandé. — Non, rien. — Tu vois… — Mais ce n’est pas parce que le livre est compliqué. — Ah bon ? — Non, c’est autre chose. » (Je te rappelle, petit con, qu’à deux rues de là nos papas s’étripaient.) « C’est quoi, alors ? — C’est Stavroguine », a répondu Isabelle. Elle avait la même tête que maintenant. Impossible de lui donner un âge. « Stavroguine ? — Oui, Stavroguine, le personnage principal, il cache quelque chose, il ne dit pas la vérité, c’est ça qui rend le livre si compliqué. »  Page 203
  • « Donc, on s’envoie le Palais des colonies, et voilà qu’on tombe sur le premier bibliobus. Deux mille cinq cents bouquins sur un moteur de dix chevaux. La culture à roulettes. Peut-être pour faire visiter la Casamance aux Trois Mousquetaires… Tu imagines notre enthousiasme !
    « On s’est fait balader dans tout Paris avec une bande de mioches, des bouquins ouverts sur les genoux.
    « Retiens bien cette date, le 9 juillet 1931, c’est la vraie date d’Isabelle. Elle a dégoté un tout petit bouquin dans les rayonnages, elle m’a dit : « Regarde. » C’était La Confession de Stavroguine, la dernière partie des Démons de Dosto, tirée à part chez Pion, je crois. Isabelle s’est mise à lire comme s’il s’agissait d’une lettre personnelle. Et tout de suite elle a pleuré. Attendrissement des bibliogirls, tu penses : « Comme c’est beau, une petite qui pleure sur un roman… » Elle a pleuré tout au long de sa lecture et ça n’avait rien de beau. Déshydratation complète. J’ai cru qu’elle allait se faner sur place, tomber morte sèche. Le bus a dû nous cracher sur son parcours. Ils ne pouvaient pas se permettre une enfant noyée dans ses larmes le jour de l’inauguration. Debout sous le lion de Denfert, Isabelle m’a regardé :
    « — Je sais pourquoi Stavroguine se conduisait comme un fou dans Les Démons.
    « Ses yeux étaient secs comme des pierres à feu, maintenant. Je n’avais qu’une idée : la remplir de flotte pour qu’elle puisse pleurer encore une fois dans sa vie.
    « — Il a violé une petite fille. »  Page 204
  • « Ce type est mort ! Cliniquement mort ! » Berthold plantait les pieux de la certitude… « Lésions irréversibles du système nerveux central ! »… « Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! » »  Page 208
  • « — Jérémy, mets ses lunettes au petit ! Clara, la langue de Julius ! Empêche-le d’avaler sa langue !
    — Où est-ce qu’il les a foutues, ses lunettes ?
    — Sur la table de la salle à manger, à côté de son livre de lecture. »  Page 212
  • « Thian s’offrit sa propre croisière intime. Certificat d’études, oui, après-guerre, c’était vrai, mais il était aussi entré dans la police pour que sa pèlerine dessinât quelqu’un autour de lui, pour que sa bicyclette traçât les frontières de son territoire. Il souffrait d’une certaine indéfinition dans sa jeunesse, mi-blanc mi-jaune, un titi du Tonkin, Hô Chi Minh avec la voix de Gabin, Louise, sa mère parisienne, dans le pinard, et Thian de Monkaï, son père annamite, dans le pavot. »  Page 220
  • « Après ce coup de feu tiré sur Benjamin, il n’avait plus été question de lire une seule ligne de J.L.B. aux enfants, bien sûr. »  Page 221
  • « COUDRIER : Du Liban à l’Afghanistan, cette fille a couvert nos pires guerres, elle a fait tomber un ministre de l’Intérieur turc pour trafic de stupéfiants, elle est sortie vivante de prisons thaïlandaises décimées par le typhus, elle s’est opérée elle-même de l’appendicite sur un rafiot, en mer de Chine, on l’a jetée l’année dernière dans la Seine avec des bracelets de plomb aux chevilles… Vous savez tout ça aussi bien que moi, Thian. Cette fille est à peu près aussi mortelle qu’un héros de bande dessinée belge.
    VAN THIAN : Belge ?
    COUDRIER : Belge. Il paraît que c’est ce qui se fait de mieux dans le genre, d’après mes petits-fils. »  Page 231
  • « COUDRIER : Les livres brûlent mal. Surtout en entrepôt. Trop compacts. »  Page 232
  • « La bonne nouvelle tenait en peu de mots : Loussa venait de traduire en chinois un des romans de J.L.B. : L’Enfant qui savait compter. (Hén hùi suàn de xiăo haízì, petit con.)
    — Je sais bien que tu t’en fous, et que celui-là, tu n’as pas pris la peine de le lire, mais n’oublie pas que tu continues à palper un pour cent là-dessus (1 %), tout comateux que tu es. Or le Talion a tiré ce roman pour les Chinois d’ici, mais aussi pour les Chinois de chez eux, qui sont passablement nombreux, comme tu sais. Tu veux que je te raconte l’histoire ? Non ? En deux mots… Allez… C’est l’histoire d’une petite marchande de soupe de Hong Kong qui compte plus vite sur son boulier que tous les enfants du monde, plus vite aussi que les grands, plus vite même que son père dont elle est la fierté, qui l’a élevée comme un garçon et baptisée Xiăo Bào (« Petit Trésor »). Tu devines la suite ? Non ? Eh bien, le père se fait assassiner dans les premières pages par des maffieux locaux qui prétendent au monopole de la soupe chinoise, la gamine fait fortune dans les cinq cents pages suivantes et venge son père dans les trente dernières après avoir pris le contrôle de toutes les multinationales installées à Hong Kong – et ce, sans jamais utiliser d’autre instrument de travail que le boulier de son enfance. Voilà. Du plus pur J.L.B., comme tu vois. Le réalisme libéral mis à la portée de la Chine qui s’éveille. »  Pages 236 et 237
  • « J’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase il y a quelques mois, je ne serais jamais entré dans la peau de J.L.B., que cette foutue balle 22 à forte pénétration aurait été se nicher dans une autre tête, j’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase, le jour, par exemple, où ce géant préhistorique détruisait mon bureau, tu te rappelles ? eh bien, Chabotte serait toujours vivant, Gauthier aussi, Calignac toujours entier, et ma Julie dans mon lit. »  Page 239
  • « Si tu étais venu me trouver au tout début du début avec tes scrupules de traducteur, qui sont parfaitement honorables, je ne discuterai pas sur ce point, si tu t’étais assis à mon bureau et m’avais demandé : « La mort est un processus rectiligne, petit con, comment traduire ça en chinois, littéralement ou en m’offrant quelques détours ? » et si tu m’avais sorti le titre du bouquin, L’Enfant qui savait compter, le pseudonyme de l’auteur, J.L.B., et le nom de Chabotte caché sous ce pseudonyme, je t’aurais répondu : « Range tes pinceaux, Loussa, remise tes idéogrammes dans les chinois alvéoles de ta cervelle et ne traduis pas ce bouquin. » Piqué au vif, comme on dit dans les livres, tu m’aurais alors demandé : « Et pourquoi, petit con ? » À quoi je t’aurais répondu : « Parce qu’en traduisant ce roman, tu te rendrais complice de l’arnaque littéraire la plus dégueulasse qu’on puisse imaginer. »  Page 239
  • « — Chabotte n’est pas J.L.B.
    — Non ?
    — Non.
    Ici, tu aurais marqué le silence d’usage, forcément.
    — Chabotte n’est pas J.L.B. ?
    Tu te serais offert un petit moment de réflexion à voix haute.
    — Tu veux dire que Chabotte n’est pas l’auteur de L’Enfant qui savait compter ?
    — Tout juste, Loussa, ni celui du Seigneur des monnaies, de Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, La Fille du yen, Avoir…
    — Chabotte n’a pas écrit un seul de ces bouquins ?
    — Pas une ligne.
    — Il a un nègre ?
    — Non.
    Alors, l’éclosion de la vérité aurait dessiné un paysage tout neuf sur ta bouille, Loussa, comme un soleil qui se lève en terre inconnue.
    — Il a fauché tous ces bouquins à quelqu’un ?
    — Oui.
    — Un mort ?
    — Non, tout ce qu’il y a de vivant.
    Et je t’aurais finalement entendu poser la question inévitable :
    — Tu connais ce type, petit con ?
    — Oui.
    — Qui est-ce ? »  Pages 240 et 241
  • « C’est le type qui m’a logé une balle entre les deux yeux, Loussa. Un grand type blond, d’une beauté rare, d’un âge indéfinissable, une sorte de Dorian Gray assez semblable à ces héros de J.L.B. que leur précocité semble conserver en éternelle jeunesse. »  Page 241
  • « Un héros de J.L.B., je te dis. Un combattant éternellement jeune, éternellement beau, du réalisme libéral. Voilà à quoi ressemble le type qui m’a assassiné. Non sans raison, le pauvre, puisqu’il était l’auteur des bouquins que je prétendais avoir écrits en me donnant des allures de coq ventripotent. Oui, Loussa, il m’a descendu à la place de Chabotte, Chabotte qui m’avait créé spécialement pour ça. Il a cru que c’était moi qui lui avais fauché son oeuvre, il a centré ma tête dans sa lunette de visée, il a appuyé sur la détente. »  Page 241
  • « Elle s’appelait Nazaré Quissapaolo, son nom de jeune fille, native d’une terre inventive, le Brésil, et fille de Paolo Pereira Quissapaolo, l’écrivain le plus authentiquement brésilien de cette terre. Les mensonges de son enfant étaient à porter au crédit des qualités les plus honorables de sa race. Petit-fils de conteur, son enfant-Chabotte n’était pas un menteur, il était un conte vivant. »  Page 247
  • « Il s’était donc assis devant elle, un énorme manuscrit posé sur ses genoux, et l’avait regardée sans rien dire, l’oeil radieux, attendant qu’elle comprit. Elle-même retenait la joie qui montait en elle. Elle ne souhaitait pas comprendre trop tôt. Elle avait laissé les secondes passer. Comme on prendrait le temps de voir éclore un oeuf. N’y tenant plus, elle murmura :
    « Tu as écrit un livre ?
    — J’ai fait mieux que ça, maman.
    — Que peut-on faire de mieux qu’écrire un livre ?
    — J’ai inventé un genre ! »
    Il avait crié cela : « J’ai inventé un genre ! » Puis il s’était lancé dans une démonstration étourdissante sur l’extraordinaire nouveauté de ce qu’il appelait son réalisme libéral ; il avait été le premier à donner au Commerce son droit de cité dans le royaume du roman, le premier à hisser le commerçant à la dignité de héros fondateur, le premier à magnifier sans faux-fuyants l’épopée commerciale… Elle l’avait interrompu, elle avait dit :
    « Lis-moi. »
    Il avait ouvert le manuscrit. Il avait lu le titre. Cela s’appelait Dernier baiser à Wall Street. Ce n’était pas un titre d’une distinction folle, mais si elle en croyait la théorie du réalisme libéral, les ambitions de son fils le plaçaient au-delà des préjugés esthétiques. Quand il s’agit de donner à lire à la moitié de la planète, on ne fait pas dans le titre arachnéen.
    « Lis-moi. »
    Elle tremblait d’impatience.
    Elle attendait cet instant depuis ce lointain hiver où un télégramme venu du Brésil apprenait à une jeune veuve enceinte le suicide de son père, Paolo Pereira Quissapaolo.
    — Il faut que je vous explique qui était mon père.
    (« Non madame, pensait Thian, je vous en prie, au fait ! au fait ! »)
    — Il était le fondateur de l’« identitarisme », ça vous dit quelque chose ?
    Rien du tout. Ça ne disait rien du tout à l’inspecteur Van Thian.
    — Évidemment.
    Elle expliqua tout de même. Une histoire prodigieusement confuse. Chamaillerie d’écrivains dans les années 1923-1928 au Brésil.
    — Pas un seul écrivain, à l’époque, qui fût authentiquement brésilien, hormis mon père, Paolo Pereira Quissapaolo !
    (« Oui, mais c’est votre fils qui m’intéresse, Chabotte, le ministre… »)
    — Littérature brésilienne, quelle sinistre plaisanterie ! Romantisme, symbolisme, parnassianisme, décadentisme, impressionnisme, surréalisme, les écrivains de chez nous s’acharnaient à fabriquer un exotique musée Grévin de la littérature française ! Peuple de singes ! Peuple de cire ! Les écrivains brésiliens n’avaient rien en propre qu’ils n’eussent volé ! Et pétrifié !
    (« Cha-botte ! Cha-botte ! » scandait intérieurement l’inspecteur Van Thian.)
    — Mon père, seul, se dressa contre cette francomanie.
    (« La digression… », pensait l’inspecteur Van Thian…)
    — Il déclara une guerre totale à cette aliénation culturelle dans laquelle il voyait son pays si furieusement avide de perdre son âme.
    (« La digression, c’est le lierre de l’interrogatoire, son inflation, son eczéma, pas moyen de lutter contre… »)
    — Et puisqu’il n’y avait alors de vie littéraire sans école, mon père fonda la sienne, l’identitarisme.
    (« L’identitarisme… », pensa l’inspecteur Van Thian.)
    — École dont il était le seul membre, non reproductible, non transplantable, non transmissible, inimitable !
    (« D’accord… »)
    — Sa poésie ne disait que lui, et son identité… son identité, c’était le Brésil !
    (« Un cinglé, quoi. Un doux dingue. Un poète fou. Bon. »)
    — Trois vers résumaient son art poétique, trois vers seulement.
    Elle les récita tout de même.
    — Era da hera a errar
    Cobra cobrando a obra…
    Mondemos este mundo !
    (« Ce qui veut dire ? »)
    — Ère de lierre en errance
    Serpent recouvrant toute oeuvre…
    Émondons ce monde !
    (« Ce qui veut dire ? » insista muettement l’inspecteur Van Thian.) »  Pages 249 à 251
  • « Bref…, résume l’inspecteur Van Thian, ce type, le poète brésilien, grand-père maternel de feu Chabotte, n’a jamais été publié. Pas le moindre mot. Ni de son vivant, ni après sa mort. Il a dépensé sa fortune en productions à compte d’auteur dont il inondait gratuitement tous ceux qui savaient lire dans son pays. Un cinglé. Illisible. La risée de son milieu et de son temps. Même sa fille se marrait. »  Page 252
  • « Le poète maudit s’est fait sauter la caisse. Elle accouche d’un fils : Chabotte. Elle relit l’oeuvre paternelle : géniale ! Elle trouve ça génial. « Unique. » « L’authenticité a toujours un siècle d’avance. » Elle jure de venger son père. »  Page 252
  • « La mère Chabotte a toujours pensé que Chabotte son fils se mettrait un jour à écrire. Elle ne l’a jamais influencé, non (« je ne suis pas ce genre de mères… »), mais elle l’a tellement voulu écrivain que, quand il se regardait dans les yeux maternels, le pauvre Chabotte devait y voir un mec en costard d’académicien. »  Page 252
  • « Et voilà qu’un soir, le fils Chabotte pénètre une fois de trop dans le mausolée qui sert de chambre à sa vieille maman. Il lui lit les premières lignes de son bouquin, son « oeuvre », tant attendue ! et la mère dit :
    — Arrête ! »  Pages 252 et 253
  • « C’est qu’elle a immédiatement pigé que le roman n’était pas de lui. Thian qui n’a jamais lu deux livres en dehors de ses manuels scolaires et de ses cours d’école de police (il compte pour du beurre ses lectures à voix haute de J.L.B.) se demande comment ces choses-là sont possibles. Apparemment, elles le sont. « Il a fait pire que tous les ennemis de mon père réunis, monsieur : il a volé une oeuvre qui n’était pas la sienne ! Mon fils était un voleur d’identité ! » »  Page 253
  • « « Le voussoiement me semble plus approprié aux sentiments arctiques que vous m’avez toujours inspirés. » Il rigolait : « Pas mal, non, sentiments arctiques, est-ce assez “écrivain” pour vous, maman, assez identitariste ? » Petites tortures. Mais elle avait choisi son arme : le silence. Seize années de silence ! Chabotte en était devenu aussi cinglé que son poète fou de grand-père. Comme tous les fous, il faisait dans l’aveu total, la vérité absolue : « Vous souvenez-vous de ce jeune directeur de prison que vous trouviez si attachant, si distingué, si authentique, Clarence de Saint-Hiver ? Eh bien, c’est un de ses pensionnaires qui écrit mon oeuvre. »  Pages 253 et 254
  • « Le prisonnier n’en sait rien, bien entendu, il travaille pour l’amour de l’art, lui, le petit-fils que Paolo Quissapaolo mon grand-père eût mérité que vous lui fissiez… » »  Page 254
  • « Ce Malaussène va jouer mon rôle sous les projecteurs. Si les choses tournent mal, il sera le seul à payer. C’est que, voyez-vous, Saint-Hiver s’est fait assassiner, le pauvre, mon auteur s’est évadé, la mort rôde, chère maman, est-ce assez palpitant ? »  Page 254
  • « Curieux, tout de même, la réputation du coma dépassé… même chez les esprits les plus ouverts… le confort, quoi, le confort moral au moins… le bon côté de la conscience… côté rêve… détachement… pied volant au noir velours de l’oubli… ce genre d’images… sous prétexte que la cervelle s’est tue… préjugés… cérébrocentrisme… comme si les soixante mille milliards de cellules restantes comptaient pour du beurre… soixante mille milliards de petites usines moléculaires, oui… constituées en un seul corps… super Babel… Babel superbe… et on voudrait que cela meure en se taisant… d’un seul coup d’un seul… mais cela meurt lentement, soixante mille milliards de cellules… un sablier qui vous laisse le temps de dresser le bilan du monde… avant de devenir un tas de cellules mortes… de cellules mortes en tas, comme une vieille oubliée au coin d’une fenêtre… c’est l’image qui flottait dans la nuit de Benjamin, à présent, cette terrible vieille, avec ce terrible regard, vissé à son sommet… Mais Benjamin revoyait la prison de Saint-Hiver, aussi, et plus particulièrement une cellule dans cette si jolie prison, une cellule haute de plafond, profonde comme le savoir d’un moine, toute capitonnée de livres… oh ! rien de glorieux dans cette bibliothèque-là, que de l’utilitaire : dictionnaires, encyclopédies, collection complète des « Que sais-je ? », du National Geographie, Larousse, Britannica, Bottin mondain Robert, Littré, Alpha, Quid, pas un seul roman, pas un seul journal, manuels élémentaires d’économie, de sociologie, d’éthologie, de biologie, histoire des religions, des sciences et techniques, pas un seul rêve, rien que le matériau du rêve… et, tout au fond de ce puits de science, le rêveur en personne, jeune et sans âge, beauté préservée, le sourire hésitant sous l’objectif de Clara-photographe, pressé de se remettre à son travail, de plonger à nouveau dans ses feuilles, de s’abandonner à cette petite écriture appliquée, si rassurante, tellement serrée, comme s’il s’agissait moins de remplir ces pages que de les couvrir de mots (recto verso, pas de marges, ratures tirées à la règle)… et la voix de Saint-Hiver resté dans l’entrebâillement de la porte : « Clara, allons, laisse donc Alexandre travailler »… et les derniers clichés de Clara pour la corbeille à papiers de l’écrivain, débordant de feuilles non froissées… et sur un des agrandissements de Clara, la phrase tant cherchée, si fuyante : « La mort est un processus rectiligne »… toute seule parmi les phrases concurrentes, soigneusement rayées, la phrase élue : « La mort est un processus rectiligne »… pendue dans le labo photo de Clara. »  Pages 257 et 258
  • « Clarence à table, parlant de ses taulards : « j’essaie juste de les rendre supportables à eux-mêmes, et cela, au moins, je pense le réussir »… Clarence… la mèche blanche de Clarence… si convaincante… tu as tué Clarence, Alexandre ?… c’était toi, le massacre de Saint-Hiver ?… et Chabotte… et Gauthier… et blessé Calignac… parce qu’ils t’avaient piqué ta prose… je comprends ça… « ils tuent, disait Saint-Hiver, ils tuent non pas, comme la plupart des criminels, pour se détruire eux-mêmes, mais au contraire pour prouver leur existence, un peu comme on abattrait un mur »… ouais… ou comme on écrirait un livre… « la plupart d’entre eux sont dotés de ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… « ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… alors, forcément, si on leur vole un mot… une ligne… une oeuvre… qu’aurait fait Dostoïevski s’il avait trouvé L’Idiot sous une couverture de Tourgueniev ?… Flaubert si sa copine Collet lui avait fauché Emma ?… ils étaient de taille à massacrer leur monde ceux-là… ils écrivaient comme des assassins…
    Ainsi filaient les cellules de Benjamin… petites opinions contestables s’effritant à ne plus être contestées… images en poudre… avec de brusques arrêts… quelque chose qui ne passe pas… comme un caillot de conscience… cette phrase de Clara par exemple : « J’ai lait une cachotterie à Clarence… — Une cachotterie, ma Clarinette ?… — Mon premier secret… j’ai prêté un roman à Alexandre… — Alexandre ?… — Tu sais, celui qui écrit tout le temps… je lui ai apporté un roman de J.L.B… » »  Pages 258 et 259
  • « Clara déposant en toute ingénuité un roman de J.L.B. sous les yeux du vrai J.L.B… »  Page 259
  • « Ainsi filaient les cellules de Benjamin Malaussène… par à-coups… un tel choc, ici, que la ligne encéphalographique elle-même s’offrit un éclair sur l’écran livide… mais un éclair sous les yeux de personne ne sera jamais un éclair pour personne… et la mort reprend son droit fil… pitié pour les écrivains, disent les cellules de Benjamin dans leur murmure de sable… pitié pour les écrivains… ne leur tendez pas de miroir… ne les changez pas en image… ne leur donnez pas de nom… ça les rend fous… »  Page 259
  • « — Attachant. Franchement, à l’époque, un gosse attachant. Dieu sait si j’en ai vu passer depuis, mais tu vois, je m’en souviens encore, c’est dire ! Un gosse un peu timide qui parlait comme un livre, subjonctifs et tout… Il m’a dit qu’il ne s’était senti lui-même pour la première fois de sa vie qu’au moment de l’arnaque. »  Page 261
  • « — Et c’est en taule qu’il a été remarqué par Saint-Hiver ?
    Oui. Krämer s’était mis à écrire. Des biographies imaginaires de surdoués de la finance. »  Page 262
  • « — Pourquoi n’a-t-il pas fait un scandale quand il s’est aperçu qu’on lui fauchait ses bouquins ? Au lieu de buter Saint-Hiver… »  Page 262
  • « — Mettez-vous à la place de ce type… Premier séjour en cabane, ses parents lui piquent son héritage… Deuxième séjour, ses frères lui fauchent sa femme… Troisième séjour, c’est la totalité de son travail littéraire qui y passe. Un travail de quinze ans ! Volé par son bienfaiteur… À qui un type comme ça peut-il se plaindre, d’après vous ? Sur qui peut-il miser, au juste ? »  Page 262
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit qu’elle a été formidable pendant la Résistance ?
    (Hòulái ! Hòulái !)
    — Moulins clandestins, imprimeries clandestines, réseaux de distribution clandestins, librairies clandestines, romans, journaux, elle a imprimé tout ce que les frisés interdisaient.
    (…)
    — Le 25 août 44, le soir même de la libération de Paris, le Grand Charles en personne lui a dit : « Madame, vous êtes l’honneur de l’Edition française »…
    (…)
    — Et tu sais ce qu’elle lui a répondu ?
    (…)
    — Elle lui a répondu : « Qu’est-ce que vous lisez, en ce moment ? »
    (…)
    — …
    (…)
    — …
    (…)
    — Je vais te dire une bonne chose : Isabelle… Isabelle, c’est l’air du temps changé en livres… transmutation magique… la pierre philosophale…
    (…)
    — C’est ça, un éditeur, petit con, un vrai ! Isabelle c’est l’Éditeur. »  Pages 264 et 265
  • « Sur quel ton il faut te le dire, Loussa ! C’est pas Julie ! C’est un grand type blond qui était prisonnier chez Saint-Hiver, c’est le vrai J.L.B., KĔKÀODE J.L.B., BORDEL DE DIEU ! Un fou de la plume qui noircissait ses pages sans laisser la moindre marge, un tueur dément qui fait porter le chapeau à Julie ! »  Page 265
  • « Le doigt boudiné de la Reine scande sa colère en pointant le manuscrit qu’elle vient de jeter sur la table, devant Krämer.
    — C’est de vous qu’il s’agit, Krämer, de votre autobiographie, pas d’un de vos personnages habituels, pas d’une existence en papier ! Vous allez me faire le plaisir de reprendre tout ça à la première personne du singulier. Vous n’êtes pas ici pour écrire du J.L.B. !
    — Je n’ai jamais écrit à la première personne.
    — Et alors ? S’il fallait avoir peur de tout ce qu’on n’a jamais fait… »  Page 267
  • « — Si j’en crois ce que je viens de lire, votre personnage, lui, sait très bien pourquoi il a tué Gauthier. Un croisé qui part en guerre contre les ruffians de l’édition, voilà le genre de type que vous avez campé. Et vous appelez ça une confession ? Dans la réalité, il n’y a pas de croisés, Krämer, il n’y a que des tueurs. Et vous en êtes un. Pourquoi avez-vous tué Gauthier ? »  Page 268
  • « — Comment ça, plus d’importance ? Vous ne l’avez pas tué parce que vous le soupçonniez d’avoir volé vos livres ?
    — Non. Et Chabotte non plus. »  Page 268
  • « — Entendons-nous bien, Alexandre, vous êtes un excellent romancier. Si les malins vous disent un jour le contraire, ne tuez pas les malins, laissez-les moquer vos stéréotypes, faites-leur ce pauvre plaisir de l’intelligence, et continuez tranquillement à écrire. Vous êtes de ces romanciers qui mettent le monde en ordre comme on range une chambre. Le réalisme n’est pas votre truc, voilà tout. Une chambre bien rangée, voilà ce que vos romans proposent à la rêverie de vos lecteurs. Qui en ont grand besoin, si j’en juge par votre succès. »  Page 268
  • « Il s’était mis à écrire seize ans plus tôt, après le triple meurtre de Caroline et des jumeaux. Rien d’autobiographique. Il – le personnage qui lui était venu le plus naturellement sous la plume, ce perpétuel gagnant du western financier international – était aux antipodes de lui-même : un étranger, tout neuf, à explorer, un parfait compagnon de cellule. »  Page 270
  • « Il écrivait avec une sorte de distraction concentrée, comme on crayonne sur le bloc du téléphone : on écoute de moins en moins et c’est le dessin qui s’impose. Ainsi écrivait Alexandre, se réfugiant dans les pleins et les déliés de cette écriture sage, de ce crayonnement appliqué. »  Page 270
  • « Alexandre écrivait.
    Sa cellule était une pièce circulaire dont il avait fait obturer la fenêtre au profit d’une lucarne qui lui donnait l’aspect d’un puits de lumière capitonné de livres.
    Seize années de bonheur.
    Jusqu’à ce matin où la toute jeune fiancée de Saint-Hiver déposa ingénument un roman de J.L.B, sur la table d’Alexandre.
    Il se passa une bonne quinzaine de jours avant que Krämer n’ouvrît le livre. Sans le rappel du mariage de Saint-Hiver qui devait avoir lieu le lendemain, il ne l’aurait probablement jamais ouvert. Alexandre ne lisait pas de romans. Alexandre ne lisait que la documentation de ses propres romans. Des « Que sais-je ? », des encyclopédies, les aliments de ses rêves.
    Il ne se reconnut pas dans les premières lignes de ce J.L.B. Il ne reconnut pas son travail. La netteté des caractères d’imprimerie, le rythme des paragraphes, la blancheur des marges, la matérialité même du livre, le contact glacé de la couverture l’égarèrent. Le titre Dernier baiser à Wall Street ne lui disait rien. (Lui-même écrivait sans souci de point final et ne titrait jamais. C’était l’équilibre du tout qui décrétait la fin d’un volume, une familiarité secrète tenant lieu de titre. Alors, il passait sans transition au commencement d’un autre récit.) Il se lisait donc sans se reconnaître, ne s’étant d’ailleurs jamais relu lui-même. On avait changé le nom de ses personnages et certains noms de lieu. On avait découpé les chapitres sans souci de sa respiration.
    Finalement, il se reconnut. »  Pages 271 et 272
  • « Cette nuit-là, quand il sortit de sa cellule pour se diriger vers les appartements de Saint-Hiver, il n’avait rien d’autre en tête qu’une liste de questions. Très précises. De quoi satisfaire sa curiosité, pas davantage. Était-ce bien lui, Saint-Hiver, qui lui avait volé ce roman ? Les autres aussi ? Mais pourquoi ? Se pouvait-il qu’on gagnât de l’argent en publiant de pareils enfantillages ? »  Page 272
  • « Pas une seconde il ne s’était imaginé dans la peau d’un romancier en exil. »  Page 272
  • « Tous, peintres, sculpteurs, musiciens, vivaient ici la même éternité qu’Alexandre. Il se trouvait même un Yougoslave, un certain Stojilkovicz, qui, occupé à traduire Virgile en serbo-croate, songeait à faire appel pour qu’on doublât sa peine. »  Page 272
  • « — D’ailleurs, on ne comprend pas très bien pourquoi vous avez tué Saint-Hiver, dit la Reine dans la maison secouée par la colère du Vercors. Vous vous dirigez vers son bureau sans la moindre intention de meurtre, vous vous métamorphosez en cours de route, et c’est un Rimbaud-Rambo qui frappe à la porte de Saint-Hiver. Comme si le il de vos autres livres venait réclamer ses droits. On n’y croit pas une seconde, Alexandre, que s’est-il passé vraiment ? »  Page 273
  • « Comme à son habitude, Alexandre avait ouvert sans frapper. Il tenait le livre à la main. »  Page 273
  • « Quand il se retourna et vit le livre dans les mains de Krämer, il devint encore autre chose. Un salopard endimanché pris la main dans le sac. »  Page 273
  • « La nuit où le pianiste avait entrepris de l’étrangler, Krämer lui avait enfoncé vingt centimètres d’acier dans la gorge. Puis s’était évadé en emportant le plus d’argent possible et les pages déjà écrites de sa confession à la troisième personne. »  Page 277
  • « Krämer se surprit à imaginer l’histoire d’un jeune publicitaire qui aurait eu l’idée de laisser les murs à la concurrence pour s’approprier le sol, tout le sol, quais, trottoirs, pistes d’atterrissage couverts de pub, le rêve à portée de semelles dans le monde entier. Il écrirait cela, oui, quand il aurait fini de raconter sa propre histoire. Or, les murs de Paris racontaient, en partie, l’histoire de Krämer. Il levait la tête, lui, il regardait les affiches. La plupart vantaient les mérites d’objets dont il n’aurait pas su se servir. Mais quelques-unes lui parlaient de lui. J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS. »  Pages 277 et 278
  • « Il retrouva le sentiment de stupeur presque amusée qu’avait éveillé en lui la découverte du livre offert par Clara. »  Page 278
  • « Il interrogea les libraires : « Comment, vous ne connaissez pas J.L.B. ? » La surprise fut unanime. D’où sortait ce type qui ne connaissait pas J.L.B. ? 225 millions d’exemplaires vendus à travers le monde depuis quinze ans ! Avait-il la moindre idée de ce que représentaient 225 millions d’exemplaires ? Pas la moindre, non. On alla jusqu’à lui calculer ses droits. On y ajouta une estimation grossière de l’argent amassé par l’exploitation cinématographique. J.L.B, était un empire. Qui l’éditait ? Toute l’astuce était là, justement : pas de nom, pas de visage, pas d’éditeur. Des bouquins tombés du siècle. Ou qui auraient pu être pondus par n’importe lequel de leurs lecteurs. Il y avait un peu de ça, d’ailleurs, dans les « motivations d’achat ». Les clients disaient souvent : « Il écrit bien, et c’est tout à fait comme je pense. » Oui, un fameux coup de marketing ! Cela dit, les ventes stagnaient un peu, d’où la décision de dévoiler le personnage de J.L.B. Le lancement public de son dernier roman. Le Seigneur des monnaies, serait une sacrée fiesta !
    Dans un couloir de métro, un gosse avait collé un chewing-gum aux commissures de J.L.B. Krämer qui passait distraitement en fut gelé sur place. »  Page 278
  • « Avant de s’endormir, il relisait quelques pages de son oeuvre. Telle qu’on la trouvait en librairie. De vrais livres. Couvertures glacées, titres énormes, les initiales de l’auteur en haut : J.L.B, majuscules énigmatiques et conquérantes, et les mêmes initiales en bas : j.l.b., italiques minuscules et modestes, discrétion d’éditeur, comme un sculpteur qui apposerait ses initiales au socle de son propre génie. C’est ainsi qu’il se découvrit écrivain. Il trouva de la puissance à ce qu’il lisait. Une force simple, élémentaire, tellurique, qui produisait des livres comme autant de blocs incontestables. Où 225 millions de lecteurs avaient trouvé leurs racines, le sens exact de leur vie.
    Rien de surprenant à cela, d’ailleurs, son nom, Krämer, en allemand, signifiait « boutiquier », et il portait un prénom de conquérant : Alexandre ! Alexandre Krämer ! Et qu’avait-il écrit d’autre, sinon l’épopée du commerce conquérant ? »  Page 279
  • « Il revint sur les pages de sa confession concernant le meurtre de Saint-Hiver. Il en écrivit une seconde version. La métamorphose avait lieu dans le couloir, Krämer devenait adulte en quelques mètres, et c’était Faust qui assassinait Saint-Hiver. Faust réglait son compte au diable.
    Il tuerait aussi ce J.L.B, qui, en lui volant son oeuvre, avait ouvert sa poitrine de crabe une fois de trop. »  Page 280
  • « Les très beaux étaient une race à part. La belle femme faisait partie de cette race. Il l’avait décrite tant de fois dans ses romans ! »  Page 282
  • « Quand il eut abattu J.L.B. et que la belle femme se fut vidée au milieu de la foule, il accueillit l’explosion de ce corps comme la plus magnifique des déclarations d’amour. Elle le croyait mort. Elle lui offrait le somptueux hommage d’un deuil volcanique. Elle ignorait qu’il ne s’agissait pas de lui, sur la scène, mais d’une caricature dérisoire de lui-même. Elle s’imaginait avoir perdu son auteur préféré, quand son auteur, tout au contraire, venait de la découvrir !
    Ce furent les phrases qu’il jeta, mot pour mot, ce soir-là, sur son carnet. »  Page 282
  • « Il changea d’hôtel et loua une chambre proche de ses fenêtres à elle. Et, cette nuit-là, il écrivit, comme toutes les autres nuits. Il en était à décrire le pianiste, le meurtre du pianiste. Il, son personnage, savait parfaitement ce qu’il faisait. « Il » allait récupérer son identité, découvrir l’éditeur, le forcer à se dévoiler, rentrer dans ses droits. »  Page 282
  • « Oui, Chabotte lui avait volé son oeuvre oui, il l’avouait, maintenant qu’il ne pouvait faire autrement. »  Page 284
  • « Il avait tué Gauthier parce qu’il figurait sur une photo de Playboy en qualité de secrétaire de J.L.B. Lorsque la belle femme (perruque brune cette fois) avait abandonné Gauthier rue Gazan, au bord du parc Montsouris, il l’avait tué très vite, sans même lui poser de question. Il exécuterait ainsi tous ceux qui, en lui volant son oeuvre, avaient détruit celle de Saint-Hiver. »  Page 285
  • « La Reine et la journaliste travaillent à la réinsertion d’un rossignol. Qu’il retrouve le territoire paisible de sa cage, qu’il s’enroule de nouveau dans le nid de son écriture. La Reine s’intéresse à toutes les écritures. »  Page 287
  • « Julie en convient. Elle a trouvé son père assez « fameux », oui.
    — Vous n’avez jamais été tentée d’écrire un livre sur lui ?
    — Il n’en est pas question.
    — Nous en reparlerons. »  Page 287
  • « Il s’était évanoui comme on s’abandonne. Il avait entraîné une petite commode dans sa chute. Les pages de sa confession à la troisième personne s’étaient répandues autour de lui. »  Page 287
  • « Assise dans un fauteuil de bureau dont le skaï éventre laissait aller des tumeurs moussues, la belle femme était occupée à lire sa confession. »  Page 288
  • « Ce type endimanché, sur la scène du Palais Omnisports, l’homme qu’elle aimait ? D’une certaine façon, la réponse de la belle femme ne faisait qu’ajouter au mystère. Krämer chercha à savoir quel genre d’homme ce pouvait être quand il ne jouait pas le rôle d’un autre dans le clinquant ridicule d’une kermesse pseudolittéraire. »  Page 288
  • « Et, quand il lui demanda pourquoi un homme si aimable avait accepté ce rôle indigne – entrer dans la peau d’un écrivain qu’il n’était pas –, elle répondit d’un trait :
    — Pour consoler sa soeur, pour constituer une dot à l’enfant de sa soeur, pour distraire sa famille et s’amuser lui-même, parce que c’est un tempérament tragique qui joue à s’amuser, ne s’amuse jamais vraiment mais se marre bien quand même… un connard qui a fini par se faire tuer à force de ne pas être un tueur !
    — Il m’a volé mon oeuvre.
    — Il ne vous a rien volé du tout. Il pensait sincèrement que Chabotte était J.L.B.
    « Une image, pensa Krämer avec détachement, cette nuit-là, j’ai tiré sur une image… »
    — Et tous les employés du Talion le pensaient aussi, y compris Gauthier ! »  Pages 288 et 289
  • « — Vous pourrez écrire sur cette table, près de la fenêtre.
    La fenêtre ouvrait sur un bois de jeunes chênes.
    — J’appellerai la directrice du Talion quand vous serez suffisamment avancé.
    C’était son projet : qu’il mît sa confession à jour. À ce point farcies de circonstances atténuantes, ces pages ne pouvaient que plaider en sa faveur. On ne retournerait pas à Paris avant que le divisionnaire Coudrier les ait lues.
    — Pourquoi faites-vous ça ?
    Au fait, pourquoi ? Il avait abattu son homme, après tout…
    — Je ne suis pas un tueur, moi, répondit-elle, je ne résous pas les problèmes en les supprimant.
    Il voulut savoir aussi pourquoi elle tenait tant à ce que sa confession fût publiée, diffusée en librairie. »  Page 289
  • « — Et vous, que pensez-vous de mes romans ? lui demanda Krämer entre deux éternités de silence.
    — Un ramassis de conneries.
    En revanche, il s’attacha à la Reine dès les premiers instants. La Reine le rudoyait, mais elle parlait la langue vraie des livres. Il travailla avec ferveur sous l’autorité absolue de la Reine. Il tordit le cou à la troisième personne du singulier pour exhumer un je qui écrivît en son nom. »  Page 290
  • « La Reine l’avait aidé à mener à bien sa confession. Au présent de l’indicatif, qui était le temps de ses meurtres, et à la première personne du singulier qui était celle de l’assassin. Une centaine de pages, pas plus, mais les premières qui fussent de lui, qui fussent lui. »  Page 292
  • « — Ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.
    — Écrivez, en attendant, Alexandre. Commencez donc l’histoire de ce publicitaire qui s’approprie le sol, c’est une bonne idée de départ.
    Mais le Vercors lui avait inspiré un autre projet : l’histoire d’un petit bûcheron de dix ans qui, ayant assisté, le 21 juillet 44, au massacre de toute sa famille par les commandos S.S. lâchés sur le plateau de Vassieux, se jure de les retrouver tous et de les châtier un à un. Ce faisant, le petit bûcheron sauvera les forêts amazoniennes tombées entre les mains de ces mêmes bourreaux, deviendra le premier producteur de pâte à papier du monde, l’ami des éditeurs et des écrivains, celui par qui le livre prend son vol. »  Page 292
  • « Mais Clara se trouvait déjà dans les bras d’un flic à blouson d’aviateur, et « par ici » disait le docteur, et la tribu des vingt-trois de suivre le Marty dans les couloirs de l’hôpital (vingt-deux pour être exact, Julie restant auprès de Benjamin), et les couloirs de défiler en cadence, jusqu’à la table sur laquelle tout commence, où Clara se réveille, où, manches retroussées, le docteur est parti à la pêche au vivant, et la tribu se referme comme la mêlée sur le ballon, un fameux pack poussant et soufflant au rythme de Clara, c’est qu’ils se sont entraînés avec elle, tous, pendant ces derniers mois, aspirant, retenant, poussant et soufflant, les arrières eux-mêmes se mêlant de la partie, les pas prévenus, les extérieurs, les dubitatifs de la vie, les pas vraiment concernés, se surprenant à aspirer tout l’air du monde, la reine Zabo (« mais qu’est-ce que je fabrique ? je suis complètement idiote… »), et poussant à s’en faire sauter sa tête de champagne, comme si c’était un livre qui allait surgir entre ces cuisses-là, aspirant, le Mossi, retenant, le Kabyle, et poussant, le divisionnaire en personne (« après tout, la quiétude est peut-être pour demain… »), Leila, Nourdine, Jérémy et le Petit tournant autour de la mêlée sans souci du hors-jeu, cherchant par où le ballon va sortir, être le premier sur le ballon, tout est là… »  Page 297
  • « En un seul pas, il bouffe toute la moquette qui le sépare de moi, penche son énorme masse par-dessus ma table de travail, saisit les accoudoirs de mon fauteuil, et nous pose tous les deux bien en face de lui, sur le bureau, moi, mon fauteuil, rallumant en effet la loupiote du souvenir : mon géant fou ! Nom de Dieu, mon géant désespéré ! Celui qui a pulvérisé mon burlingue ! Mais joyeux comme un ogre, gonflé comme un zeppelin, plus aucune trace de son squelette, un colosse pneumatique, et qui éclate d’un rire à dégringoler tous les bouquins de la Reine. »  Pages 315 et 316
  • « — Primo…
    Il ouvre l’attaché-case, en sort le manuscrit que je lui avais confié et le jette sur mes genoux.
    — J’ai lu votre prose, mon pauvre vieux, il n’y a rien à espérer de ce côté-là, abandonnez l’écriture tout de suite, vous allez vers de cruelles désillusions.
    (Bravo ! Je devrais apprendre à faire mon boulot aussi simplement.)
    — Secundo…
    Ses mains sur mes épaules, ses yeux dans les miens, un petit silence nécessaire. Puis :
    — Vous êtes-vous intéressé à l’affaire J.L.B., monsieur Malaussène ?
    (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Un peu.
    — Ce n’est pas assez. Moi, je m’y suis énormément intéressé. Avez-vous déjà lu un roman de J.L.B. ?
    (« Lu », à proprement parler, on ne peut pas dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Moi non plus, jusqu’à ces derniers événements… Trop vulgaire pour des esprits aussi distingués que les nôtres, n’est-ce pas ? »  Page 316
  • « — Quand un homme se fait abattre en présentant son dernier roman à un public innombrable, la moindre des choses est de lire le roman en question. C’est ce que j’ai fait, monsieur Malaussène. J’ai lu Le Seigneur des monnaies, et j’ai tout compris. »  Page 317
  • « Ses muscles se nouent, ses poings se ferment, ses joues prennent une teinte de tôle surcuite, et soudain je reconnais son costume, c’est le costume de J.L.B., celui-là même que je portais au Palais Omnisports, cinq ou six pointures au-dessus, et sa coiffure est celle de J.L.B., cheveux taillés, profilés et collés sur sa tête comme un gigantesque Concorde à la pointe conquérante ! Et je sais ce qu’il va me dire, et il me le dit : il fait donner les trompettes de la relève, il est le nouveau J.L.B., il a tout pigé des recettes de l’ancien, et il se promet de les appliquer jusqu’à faire exploser le jackpot du marché littéraire international, c’est comme ça et pas autrement, il prône le réalisme libéral, il conchie « le subjectivisme nombrilaire de notre littérature hexagonale » (sic), il milite pour un roman coté en Bourse et rien ne pourra l’arrêter, car « vouloir, monsieur Malaussène, c’est vouloir ce qu’on veut ! ». »  Page 317
  • « Assis dans un fauteuil, lui-même posé sur votre bureau, vous pouvez endiguer les vagues de chagrin qui déferlent sur un auteur refusé, c’est faisable, je l’ai fait. Mais l’ouragan où tourbillonne l’écrivain convaincu de son imminente fortune… planquez-vous ! »  Page 317
  • « J’ai laissé mon géant hurler à tue-tête les commandements du réalisme libéral. « Une seule qualité : entreprendre ! Un seul défaut : ne pas tout réussir ! » Honte sur ma tête, il connaissait par coeur les interviouves de J.L.B. : « J’ai perdu quelques batailles, monsieur Malaussène, mais j’en ai toujours tiré les enseignements qui mènent à la victoire finale ! » »  Page 318
  • « — Les gens qui ne lisent pas ne lisent qu’un seul auteur, monsieur Malaussène, et cet auteur, ce sera moi ! »  Page 318
  • « Loussa avait raison, Belleville devient chinois, la reine Zabo ne s’était pas trompée, les Chinois sont là et leurs livres ont tissé le nid de leurs âmes dans la librairie des Herbes sauvages. »  Page 319

 

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4,5 étoiles, P, R

Pendergast, tome 01: Relic

Pendergast, tome 01: Relic de Douglas Preston et Lincoln Child

Éditions J’ai lu (Thriller), publié en 2010, 456 pages

Premier tome de la série Pendergast de Douglas Preston et Lincoln Child paru initialement en 1995 sous le titre anglais « Relic ».

Septembre 1987, une équipe de scientifiques est massacrée par une bête mystérieuse en pleine jungle amazonienne. Les membres de cette équipe étaient à la recherche d’un ancien peuple, les Kothogas. Seules quelques caisses contenant des artéfacts de l’équipe seront envoyées au Muséum d’histoire naturelle de New York. Malheureusement, les caisses seront rangées et oubliées dans une salle poussiéreuse. En 1995, le muséum organise une grande exposition consacrée aux superstitions des peuples primitifs. Mais, les préparatifs sont troublés par l’assassinat de deux jeunes garçons puis d’un gardien dans les sous-sols du bâtiment. Le lieutenant d’Agosta du NYPD est chargé de l’enquête ainsi que l’agent spécial du FBI Pendergast qui est un expert en crimes rituels. Les premières observations orientent l’enquête vers un meurtrier d’un nature hors de l’ordinaire.

Un roman accrocheur qui nous fait découvrir l’agent spécial Pendergast. Dans cette première enquête, il doit rivaliser avec une créature terrifiante qui semble provenir des limites du monde occulte et tout ça au grand plaisir du lecteur. Les auteurs ont su amalgamer les caractéristiques principales de la science et de l’imaginaire afin de construire un univers crédible. Le point fort de ce texte est le réalisme des différents personnages. Celui de Pendergast est bien trempé et intéressant pas son flegme, sa distinction et ses méthodes d’enquête atypiques. Les personnages secondaires de Margo Green et de William Smithback sont eux très attachants. Le seul petit bémol c’est que le rythme de la première partie est lent dû aux nombreuses descriptions qui ralentissent la lecture. Mais la deuxième partie est très passionnante et fascinante car l’histoire va de rebondissements en rebondissements. Un très bon premier tome qui fournit un bon moment d’évasion et de mystère.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 30 octobre 2016

La littérature dans ce roman

  • « Le contenu de la caisse était enveloppé soigneusement dans les fibres tressées d’une plante locale. Whittlesey en écarta quelques-unes et découvrit les objets d’artisanat qu’elle contenait : un herbier en bois et un carnet de cuir à la couverture tachée. »  Page 4
  • « Ensuite il pourrait partir à la recherche des Kothogas et prouver qu’ils n’avaient pas disparu depuis des siècles. Une telle découverte lui assurerait la célébrité. Un peuple de l’Antiquité, survivant au cœur de l’Amazonie dans une sorte de pureté originelle, celle de l’âge de pierre, et juché sur son plateau au-dessus de la jungle comme dans Le Monde perdu de Conan Doyle. »  Page 10
  • « Smithback avait reçu une subvention pour composer un livre sur le musée, et notamment sur l’exposition Superstition qui devait ouvrir la semaine suivante. »  Page 29
  • « — Un truc pareil, ça donnerait une dimension nouvelle à mon bouquin, c’est sûr. Vous imaginez : l’histoire véridique du carnage causé par le grizzly du musée, par William Smithback Junior. Des bêtes affreuses et voraces qui hantent les couloirs déserts. À moi les gros tirages. »  Page 31
  • « Frock avait entamé sa carrière comme physio-anthropologue. Il avait aussi commencé sa vie dans un fauteuil roulant, à cause d’une polio, et ce qui ne l’avait pas empêché de jouer, sur le terrain, les pionniers de la recherche. Ses travaux se retrouvaient dans les manuels. »  Page 37
  • « Les murs de son bureau étaient couverts de vieilles étagères protégées par une vitrine. Nombre des rayonnages étaient peuplés de vestiges et de curiosités qui provenaient de ses années de terrain. Quant aux livres, ils s’empilaient le long du mur, en colonnes géantes qui chancelaient dangereusement. Deux grandes fenêtres en rotonde surplombaient l’Hudson. Des fauteuils victoriens capitonnés trônaient sur le tapis persan pâli. Sur le bureau, on remarquait plusieurs exemplaires de son dernier livre, L’Évolution fractale.
    À côté des livres, Margo repéra un morceau de grès de couleur grise. Sur sa surface plane, on trouvait une profonde dépression, qui se trouvait étirée d’un côté et qui de l’autre comportait trois larges échancrures. Il s’agissait, à en croire Frock, de l’empreinte fossile d’une créature inconnue des scientifiques à ce jour : la seule preuve tangible qui permette d’étayer sa théorie des aberrations évolutives. »  Page 39
  • « Margo avait appris que c’était Lavinia Rickman, directrice des relations publiques du musée, qui avait fait appel aux services de Smithback pour écrire un livre. Elle avait discuté âprement les avances et les pourcentages. Smithback n’était pas très content du contrat, mais l’exposition qui s’annonçait promettait d’être un tel succès que le livre pourrait se vendre par millions. Finalement l’affaire n’était pas si mauvaise pour Smithback, se dit Margo, surtout si l’on considérait que son précédent ouvrage, celui sur l’aquarium de Boston, avait fait un bide. »  Page 46
  • « — En fait, ce que veut Rickman, c’est un travail qui présente le musée sous un éclairage de conte de fées. Vous et elle ne parlez pas le même langage.
    — Elle me rend dingue, oui. Elle supprime tout ce qui n’est pas absolument carré, elle veut que je m’en remette en tout au responsable de l’expo qui est une moule et qui n’ouvre la bouche que pour exprimer la pensée de son patron, Cuthbert. »  Page 47
  • « — Pas plus tard que la semaine dernière, nous avons retrouvé l’un des deux seuls échantillons d’écriture pictographique yukaghir, là, derrière cette porte. Vous vous rendez compte ? Dès que j’aurai un moment, je vais écrire au JAA pour le leur signaler.
    Margo se mit à sourire. Il était tellement excité qu’on aurait dit qu’il venait de mettre la main sur une pièce inconnue de Shakespeare. De son côté elle était sûre que la question n’aurait pas intéressé plus d’une douzaine de lecteurs du JAA, le Journal of American Anthropology. Mais l’enthousiasme de Moriarty était sympathique. »  Page 56
  • « — La théorie lui monte à la tête, voilà. La théorie est légitime, je n’en disconviens pas, mais il faut qu’elle soit étayée par un travail sur le terrain. Et son acolyte, là, Greg Kawakita, est en train de le pousser dans la voie de l’extrapolation. Je suppose que Kawakita sait ce qu’il fait. Mais c’est triste, vraiment, de voir un esprit aussi brillant s’égarer à ce point. Prenez le dernier livre du Dr Frock, L’Évolution, fractale. Même le titre évoque davantage un jeu électronique qu’un ouvrage scientifique. »  Page 59
  • « Margo empila ses papiers et ses livres sur le canapé, elle avisa la pendule juchée sur la télé : dix heures et quart. Quelle journée dingue, affreuse ! Elle était restée au labo plusieurs heures pour un résultat médiocre : trois paragraphes supplémentaires à son mémoire, et voilà tout. Sans compter qu’elle avait promis à Moriarty de travailler sur ses légendes. Elle poussa un soupir en se disant qu’elle aurait mieux fait de se taire. »  Page 69
  • « Elle se détourna et vint s’asseoir en tailleur devant la machine à écrire, déchiffrant les notes réunies par le conservateur : le catalogue, les différents éléments confiés par Moriarty. Il fallait qu’elle s’occupe de tout cela avant après-demain. L’ennui, c’était que le prochain chapitre de son mémoire devait être remis lundi prochain. »  Page 71
  • « Elle se leva, alluma d’autres lampes. Il fallait préparer le dîner. Demain elle s’enfermerait dans son bureau pour finir ce fameux chapitre. Elle rédigerait ce texte pour les objets camerounais de Moriarty. »  Page 72
  • « Bill Smithback était assis dans un grand fauteuil et il contemplait la figure anguleuse de Lavinia Rickman derrière son bureau plaqué de bouleau. Elle était en train de lire son manuscrit tout corné. Sur le vernis du bureau, deux ongles peints de rouge vif dansaient pendant cette lecture. Smithback savait bien que le manège de ces ongles ne signifiait rien de bon. Dehors régnait la lumière désespérante d’un mardi matin maussade.
    La pièce n’avait rien d’un bureau habituel du musée. Le monceau de papiers, de coupures de journaux, de livres, qui semblait obligatoire dans ce genre d’endroit, était absent ici. »  Page 76
  • « De chaque côté du bureau, on trouvait d’autres bricoles disposées dans une symétrie parfaite comme dans un jardin à la française : un presse-papiers d’agate, un coupe-papier en os, un poignard japonais. Au centre de ce savant agencement trônait Rickman elle-même, penchée avec raideur sur le manuscrit. »  Page 76
  • « — Est-ce que vous pensez vraiment que le musée vous emploie et vous paie pour dresser le constat de ses échecs et retracer l’histoire de ses disputes ?
    — Mais ça fait partie de l’histoire de la science, et qui va lire un livre qui…
    — Beaucoup d’entreprises donnent de l’argent au musée, des compagnies qui peuvent très bien ne pas aimer ce que vous dites, l’interrompit Mme Rickman. Sans compter quelques groupes ethniques très prompts à défendre leur image devant les tribunaux. »  Page 78
  • « — Je dois vous dire, poursuivit-elle, que vous mettez plus de temps que prévu à vous couler dans le moule. Vous n’écrivez pas un livre pour un éditeur commercial en ce moment. Pour mettre les points sur les i, ce que nous souhaitons obtenir dans cette opération, c’est un texte aussi favorable que celui que vous avez livré à l’Aquarium de Boston à l’occasion d’un… contrat précédent.
    Elle se campa bientôt à côté de lui, avec raideur, appuyée sur le bord du bureau, et lui dit :
    — Il y a un certain nombre de choses que nous attendons de vous, et que nous avons le droit d’attendre de vous. Je vous les rappelle— elle compta sur ses doigts : un, pas de vagues, rien qui prête à la polémique ; deux, rien qui soit de nature à heurter la sensibilité d’un groupe ethnique ; trois, rien qui puisse entacher la réputation du musée. Dites-moi franchement, est-ce que vous ne trouvez pas que ce sont des exigences légitimes ?
    Elle avait baissé la voix. Tout en concluant ainsi elle lui serra la main ; la sienne était toute sèche.
    — Je… Si, si.
    Smithback dut résister à une irrépressible envie de lui retirer sa main.
    — Bon, alors nous sommes d’accord.
    Elle repassa derrière le bureau et glissa le manuscrit vers lui. »  Page 79
  • « — En plusieurs endroits du texte, précisa-t-elle, vous citez des propos intéressants de gens que vous dites proches de l’organisation de l’exposition. Mais vous ne dites jamais de qui il s’agit. Ça peut paraître dérisoire, évidemment, mais j’aimerais quand même que vous citiez vos sources, pour ma propre information, rien de plus.
    Elle lui adressa un sourire pour faire passer la chose, mais une sonnette d’alarme se déchaîna dans le subconscient de Smithback et il répondit :
    — Eh bien, ce serait avec plaisir, malheureusement les règles du journalisme m’interdisent de faire une chose pareille.  Il conclut en haussant les épaules :
    — Vous savez ce que c’est…
    Le sourire de Mme Rickman se figea d’un coup ; elle ouvrit la bouche, mais à cet instant, au grand soulagement de Smithback, le téléphone sonna. Il se leva pour s’en aller et rassembla les feuillets de son manuscrit. »  Page 80
  • « — Et vous dites qu’il a refermé la porte après lui ? Donc on peut supposer qu’il est sorti par là, ou qu’il marchait selon cette direction. Bon. La pluie de météorites de la nuit dernière avait été annoncée pour cette heure-là. On peut se demander si Jolley n’était pas un astronome amateur par hasard ; mais ça m’étonnerait.
    Il demeura immobile un instant, le regard aux aguets. Puis il se retourna.
    — Oui, et je vais vous dire pourquoi.
    Mon Dieu, nous voilà en présence d’un vrai petit Sherlock Holmes, se dit D’Agosta.
    — Il est descendu là pour satisfaire un besoin familier, la marijuana. Cette courette est un coin isolé doté d’une bonne ventilation. Superbe endroit pour fumer un pétard. »  Page 88
  • « Margo aurait envoyé une demande écrite de consultation. Elle n’aurait pas eu à subir cette épreuve. Mais il fallait qu’elle voie sans tarder les échantillons de plantes utilisées par les Kiribitu, pour avancer le prochain chapitre de son mémoire. »  Page 92
  • « Pendergast, occupé à contempler un livre de lithographies, était assis dans un fauteuil derrière un bureau. »  Page 98
  • « — Deux heures et demie déjà ! Pendergast, dit-il en soufflant une fumée bleue, où croyez-vous que Wright ait bien pu passer ?
    Pendergast haussa les épaules.
    — Il essaie de nous intimider.
    Puis il tourna un autre page. D’Agosta le regarda un instant.
    — Vous savez, ces pontes des grands musées, ils croient qu’ils peuvent faire attendre tout le monde.
    Il espérait visiblement une réaction. Il reprit :
    — Wright et tous ces gens sortis de la cuisse de Jupiter nous traitent comme des minables depuis hier matin.
    Pendergast tourna une autre page et murmura :
    — Je n’imaginais pas que le musée possédait la collection complète des vues du Forum de Piranèse. »  Page 98
  • « — Vous êtes Pendergast, je suppose. J’essaie de m’y retrouver.
    D’Agosta se rencogna dans son canapé pour mieux apprécier le spectacle.
    Pendant un long moment, Pendergast ne fit rien d’autre que tourner des pages en silence. Wright se redressa et lui dit, furieux :
    — Si vous êtes occupé, nous pouvons toujours revenir un autre jour.
    La figure de Pendergast disparaissait derrière la couverture de son grand livre.
    — Non, non, répondit-il enfin. On va procéder maintenant, c’est mieux.  Il tourna paresseusement une page de plus. Puis une autre encore.
    D’Agosta observait avec amusement le feu qui montait au visage du directeur.
    — Le chef de la sécurité, fit la voix derrière le grand livre, n’est pas indispensable à notre entretien.
    — M. Ippolito est pourtant impliqué dans cette enquête…
    Les yeux de l’agent du FBI l’atteignirent par-dessus la reliure :
    — L’enquête est de mon ressort, docteur Wright, répondit Pendergast avec flegme. À présent, si M. Ippolito avait l’obligeance de nous laisser…
    La figure de Pendergast disparaissait derrière la couverture de son grand livre.
    — Non, non, répondit-il enfin. On va procéder maintenant, c’est mieux.
    Il tourna paresseusement une page de plus. Puis une autre encore.
    D’Agosta observait avec amusement le feu qui montait au visage du directeur.
    — Le chef de la sécurité, fit la voix derrière le grand livre, n’est pas indispensable à notre entretien.
    — M. Ippolito est pourtant impliqué dans cette enquête…
    Les yeux de l’agent du FBI l’atteignirent par-dessus la reliure :
    — L’enquête est de mon ressort, docteur Wright, répondit Pendergast avec flegme. À présent, si M. Ippolito avait l’obligeance de nous laisser…
    Ippolito jeta un regard furieux en direction de Wright qui lui adressa un signe impuissant de la main.
    — Écoutez, monsieur Pendergast, dit Wright dès que la porte fut fermée, je m’occupe de diriger ce musée, c’est une lourde tâche et je n’ai pas tellement de temps. J’espère que nous n’en avons pas pour longtemps.
    Pendergast reposa le livré grand ouvert sur le bureau devant lui.
    — Je me suis souvent dit, commença-t-il d’une voix calme, que ces premiers travaux de Piranèse, si marqués par le classicisme, étaient les meilleurs. Vous n’êtes pas de mon avis ?
    Wright était foudroyé par la surprise.
    — J’avoue que je ne vois pas un instant, balbutia-t-il, ce que cela peut avoir à faire avec…
    — Naturellement ses travaux ultérieurs ne sont pas mal non plus, mais un peu trop fantastiques à mon goût.
    — En vérité, dit alors le directeur d’une voix professorale, j’ai toujours pensé que…
    Pendergast ferma soudain le livre en le faisant claquer. »  Pages 99 et 100
  • « Pendergast se pencha dans sa direction et, lentement, croisa les bras sur le grand livre. »  Page 101
  • « — Vous nous l’avez mis au pas, ce crétin.
    — Vous dites ? demanda Pendergast en se renfonçant dans le fauteuil et en reprenant le grand livre avec le même enthousiasme que tout à l’heure.
    — Allez, Pendergast, dit D’Agosta en adressant un regard rusé à l’agent du FBI, vous savez laisser tomber le ton pincé quand ça vous arrange, hein.
    Pendergast cligna des yeux vers lui avec innocence :
    — Désolé, lieutenant. Les bureaucrates, les gens qui ont avalé leur parapluie, m’obligent parfois à devenir assez abrupt. Je vous prie d’excuser mon comportement s’il vous a choqué.
    Il redressa le grand livre devant lui. »  Page 105
  • « — C’est un honneur pour moi, reprit ce dernier, que de rencontrer un scientifique aussi important. J’espère que j’aurai le temps de lire votre dernier ouvrage.
    Frock hocha la tête.
    — Dites-moi, reprit Pendergast, est-ce que vous appliquez le modèle d’extinction des espèces, qu’on nomme le rameau mort, à votre propre théorie de l’évolution ? Ou bien alors le schéma dit du pari perdu ? Je me suis toujours dit que ce dernier schéma venait assez bien à l’appui de vos thèses. Spécialement si l’on admet que la plupart des genres prennent naissance à côté de la famille qui les englobe.
    Frock se redressa dans son fauteuil roulant.
    — Oui ? Eh bien, il est vrai que je me proposais d’y faire référence dans mon prochain livre. »  Page 115
  • « — Mais, professeur, comment une telle créature…
    Margo s’arrêta en sentant soudain la main de Frock enserrer la sienne. La force de cette main avait quelque chose d’extraordinaire.
    — Ma chère enfant, répondit-il, comme disait Hamlet, il y a toujours à découvrir, sur la terre et dans le ciel. Nous ne sommes pas voués à la seule spéculation. De temps en temps, l’observation ne fait pas de mal. »  Page 125
  • « Mais bientôt, montrer des groupes d’animaux dans leur milieu naturel était passé de mode. Von Oster s’était retrouvé affecté aux insectes. Il avait repoussé toutes les occasions de prendre sa retraite. Désormais il présidait, avec un enthousiasme intact, aux destinées du laboratoire d’ostéologie. Les animaux morts, qu’on lui envoyait principalement des zoos, étaient transformés par ses soins en un tas d’os destinés à l’étude ou à la reconstitution. Il restait toutefois un grand spécialiste de la présentation sur site. C’est pourquoi on avait fait appel à lui pour l’exposition Superstition, où il avait reconstitué une scène de chamanisme dans tous ses détails. C’était ce travail de Romain que Smithback jugeait intéressant à décrire dans son livre. »  Page 127
  • « — Je me demandais si vous pouviez m’en dire un peu plus sur le groupe de chamans dont vous avez fait la reconstitution. Je suis en train d’écrire un livre sur l’expo Superstition, vous vous souvenez, je vous en ai parlé.
    — Ja, ja, bien sûr.
    Il alla vers un bureau et il exhiba quelques dessins. Smithback, pendant ce temps, enclenchait son magnétophone miniature.
    — D’abord, il faut peindre le fond, sur une double surface courbe, pour gommer les coins, vous voyez ? Il s’agit de donner une illusion de perspective.
    Von Oster se lança dans une explication qui rendit sa voix plus aiguë, à cause de l’excitation. Bon, très bon, se dit Smithback, ce type est le sujet rêvé pour un écrivain. »  Page 129
  • « — Il faut que je m’en aille. Merci pour l’entretien ; et ces insectes, c’est vraiment super !
    — Tout le plaisir a été pour moi, dit Von Oster. Vous parlez d’entretien là, mais c’est pour quel livre déjà ?
    Il s’avisait à peine qu’il venait d’être interviewé.
    — C’est pour le musée, répondit Smithback. C’est Rickman qui est en charge du projet. »  Page 130
  • « Margo repensait à sa conversation du matin avec Frock. Si on ne trouvait pas le tueur, les mesures de sécurité pourraient fort bien devenir draconiennes. Peut-être que la présentation de son mémoire serait retardée. »  Pages 133 et 134
  • « Quand ils furent dans la place, Moriarty et Margo durent se réfugier dans une sorte de box pour se protéger de la foule. Margo aperçut plusieurs membres du personnel, dont Bill Smithback. L’écrivain était assis au bar. Il parlait avec conviction à une fille blonde et mince. »  Page 146
  • « — Oh, vous, dans votre pigeonnier, vous n’avez rien à craindre : la Bête du musée n’aime pas les escaliers.
    — Vous êtes d’humeur expansive, ce soir, dit Margo à Smithback ; est-ce que par hasard Rickinan vous aurait sucré encore une partie de votre manuscrit ? »  Page 147
  • « — Vous avez raison, hélas. Ça pourrait offenser la communauté kothoga de New York. Non, en fait, ma vraie raison c’est que Von Oster m’a confié que Rickman devenait folle avec cette histoire. Alors je me suis dit que je pourrais peut-être creuser la question pour remuer un peu la boue qu’il y a autour. Vous comprenez, histoire de me retrouver dans une position favorable face à elle lors de notre prochain entretien. Le genre : « Si vous me sucrez ce chapitre, j’envoie l’histoire de Whittlesey au Smithsonian Magazine. » »  Page 151
  • « II remit son document dans un classeur, avec précaution, puis il se tourna vers le journaliste-écrivain :
    — Alors, comment va votre chef-d’œuvre ? Est-ce que la mère Rickman vous casse toujours les pieds ?
    Smithback se mit à rire.
    — J’ai l’impression que tout le monde est au courant de mes démêlés avec cette virago. À soi seul, ça mériterait un livre. Non, j’étais seulement venu vous parler de Margo. »  Page 170
  • « Toutes les relations avec la presse doivent passer par le bureau des relations publiques. Se garder des commentaires sur la vie du musée, officiels ou non, devant les journalistes ou tout représentant des médias. Toute déclaration, toute information fournie aux personnes préparant interviews, documentaires, articles, livres relatifs à ce musée doit passer par ce bureau. Tout manquement à cette règle sera passible, conformément aux vœux de la direction, de sanctions disciplinaires.
    Merci de votre coopération dans la période difficile que nous traversons.
    — Mon Dieu ! grommela Smithback. Regardez-moi ça, même les gens qui préparent des livres relatifs au musée !
    — Oui, c’est de vous qu’elle parle, Bill, dit Kawakita en riant, alors vous voyez, je n’ai pas beaucoup de latitude pour satisfaire votre curiosité.
    Il sortit un mouchoir de la poche arrière de son pantalon et se moucha en expliquant :
    — Je suis allergique à la poussière d’os.
    — C’est vraiment incroyable, dit Smithback en relisant la feuille.
    Kawakita vint à ses côtés et lui tapota l’épaule.
    — Mon cher Bill, je sais bien que cette affaire serait une fameuse aubaine pour un écrivain ; j’aimerais vous aider à pondre le plus scandaleux, le plus croustillant des bouquins, mais je ne peux pas. Franchement, non. J’ai une carrière à ménager ici, et— sa main se resserra sur son épaule—j’ai l’intention d’y rester un bon moment. Je ne peux pas me permettre ; de faire des vagues en ce moment. Il faudra chercher ailleurs, d’accord ? »  Pages 172 et 173
  • « À la bibliothèque, Smithback déposa ses notes devant l’un des boxes qu’il affectionnait, puis en soupirant profondément se glissa dans l’étroit espace, mit son ordinateur portable sur le bureau et alluma la petite lampe. Quelques mètres à peine le séparaient de la salle de lecture générale avec ses boiseries de chêne, ses chaises couvertes de cuir rouge, sa cheminée de marbre qui semblait n’avoir pas servi depuis un siècle. Mais Smithback préférait les boxes, si étroits fussent-ils. Il aimait surtout ceux qui étaient cachés entre les étagères, où il pouvait consulter documents et manuscrits, c’est-à-dire parfois les parcourir rapidement à l’abri des regards et dans un confort relatif.
    Les collections du musée en matière d’histoire naturelle, ouvrages neufs, anciens ou rares, n’avaient pas d’équivalent ailleurs. Au fil des années, le nombre des legs et des donations avait été tellement important que le catalogue avait toujours un train de retard sur le contenu réel des étagères. »  Page 180
  • « Ensuite il eut l’idée de chercher dans les vieux numéros des revues internes du musée. Il était toujours en quête d’éléments sur l’expédition. Rien non plus. Dans l’édition 1985 de l’annuaire des collaborateurs du musée, il trouva deux lignes de notice biographique sur Whittlesey, mais rien qu’il ne sache déjà.
    Il soupira et songea : Ce gars est plus secret que l’île au Trésor, ma parole !
    Il replaça les volumes consultés sur le chariot. Ensuite il tira leurs fiches d’un carnet de notes pour les présenter à une bibliothécaire. Il examina son visage, elle n’avait jamais eu affaire à lui, c’était ce qu’il fallait. »  Page 180 et 181
  • « — Ouais, et qu’est-ce qu’on a appris ? demanda Smithback. Que dalle. On a ouvert une seule caisse. Le journal de Whittlesey est introuvable.
    Il lui jeta un regard satisfait, puis :
    — D’un autre côté, j’ai foutu la merde, il faut bien l’avouer.
    — Vous devriez mettre ça dans votre bouquin, dit Margo en s’étirant. Peut-être que je le lirai. À supposer que je trouve un exemplaire à la bibliothèque. »  Page 190
  • « — Les êtres humains, monsieur Pendergast ! poursuivit Frock dont la voix monta. Il y a cinq mille ans, nous n’étions que dix millions sur la surface de la terre. Aujourd’hui, six milliards ! Nous représentons la forme de vie la plus évoluée que cette planète ait jamais connue.
    Il frappa de la main l’exemplaire de l’évolution fractale qui se trouvait sur son bureau et reprit :
    — Hier vous m’avez interrogé sur ce que serait mon prochain livre. Ce sera un prolongement de ma théorie sur l’effet Callisto, mais cette fois appliqué à la vie moderne : ma théorie est qu’à tout moment peut se produire une mutation génétique, une créature va apparaître dont là proie favorite sera l’espèce humaine. Je n’ai pas dit qu’elle serait identique à celle qui a tué l’espèce des dinosaures, mais une créature semblable. Regardez donc ces marques encore une fois, elles sont analogues à celles du Mbwun ! On appelle ça l’évolution convergente. Deux créatures se ressemblent non parce qu’elles sont forcément liées, mais parce qu’elles évoluent en fonction des mêmes tâches à accomplir. En l’occurrence, tuer. Il y a trop de correspondances, monsieur Pendergast. »  Page 204
  • « Margo lui raconta la découverte de Moriarty, la suppression du descriptif informatique du carnet de route de Whittlesey. Elle avait été moins précise au sujet de ce qui s’était passé dans le bureau de Frock. Mais il en fut tout réjoui quand même.  Elle l’entendait ricaner à l’autre bout.
    — Alors, j’avais raison sur Mme Rickman, hein ? Elle dissimule des choses. Maintenant je vais pouvoir réorienter le livre dans ma propre direction, ou bien elle va voir.
    — Smithback ! Surtout pas, êtes-vous fou ? dit Margo. Cette histoire n’est pas faite pour servir vos intérêts. En plus on ne sait même pas ce qui s’est passé vraiment avec ce carnet, et en ce moment on n’a pas le temps de chercher. Il faut que nous allions voir ces caisses. Nous n’aurons que quelques minutes pour le faire. »  Page 209
  • « — Bill ?
    Mme Rickman se redressa d’un coup.
    — Oui, c’est ça, dit Cuthbert en se tournant vers la directrice des relations publiques. C’est le nom du type qui écrit le livre sur mon exposition, hein ? C’est vous qui l’avez mis sur le coup, non ? Vous êtes sûre que vous le contrôlez, ce garçon ? J’ai entendu dire qu’il posait beaucoup de questions. »  Pages 217 et 218
  • « Après avoir calmement refermé la porte derrière lui, il s’arrêta un instant au secrétariat, puis, en regardant la porte, il cita ces vers :
    Adieu ! J’aurai reçu sans les avoir volés trois fois les coups de bâton que j’ai donnés.
    La secrétaire de Wright s’arrêta net de mâcher son chewing-gum.
    — Hein ? Qu’est-ce que vous dites ?
    — Rien, c’est du Shakespeare, dit Pendergast en filant vers l’ascenseur. »  Page 221
  • « Une fois seulement, Margo, qui était alors à la recherche d’un antique exemplaire de la revue Science, avait pénétré dans le bureau de Smithback. Désordre indescriptible. Elle se souvenait de tout : la table couverte de photocopies, de lettres inachevées, de menus de fast-food chinois en provenance de tout le quartier, sans parler d’une pile immense de livres et de périodiques après lesquels les différentes bibliothèques du musée devaient courir depuis des semaines. »  Page 222
  • « Dans la salle du ciel étoilé, près de l’entrée ouest où devait se tenir la réception d’ouverture de l’exposition, la rumeur était plus lointaine encore, et résonnait, à l’intérieur de la vaste coupole, comme l’écho d’un rêve qui se dissipe. Et au cœur du bâtiment, à force de laboratoires, de salles de lecture, d’entrepôts, de bureaux aux murs couverts de livres, on n’entendait plus du tout la foule des visiteurs. »  Page 233
  • « — Vous avez fait appel à moi pour écrire un livre, pas pour pondre un dossier de presse de trois cents pages. Il y a eu une série de meurtres atroces une semaine avant l’ouverture de l’une des plus grandes expositions de cette maisoç. Et vous me dites que ça ne fait pas partie du sujet ?
     — Je suis seule compétente pour décider de ce qui doit ou ne doit pas figurer dans ce livre. C’est compris ? »  Page 243
  • « — Vous commencez à me fatiguer. Ou bien vous signez cette feuille, ou bien vous êtes viré.
    — Comme vous y allez ! À l’arme lourde ?
    — Épargnez-moi ce genre de plaisanterie douteuse dans mon bureau. Vous signez là, ou j’accepte votre démission, séance tenante.
    — Parfait, répondit Smithback, je vais aller porter mon manuscrit dans une maison d’édition commerciale. En fait, ce livre, vous en avez autant besoin que moi. D’ailleurs vous savez comme moi que je pourrais obtenir une grosse somme en à-valoir sur un titre qui promet de raconter de l’intérieur l’histoire des meurtres du musée. Et croyez-moi, je la connais vraiment de l’intérieur. Je suis allé au fond des choses »  Page 244
  • « — Ça ne vous dérange pas que je pousse le verrou, juste par précaution ?
    Il alla fermer, puis, le sourire aux lèvres, il tira de la poche de sa veste un petit livre usé dont la couverture de cuir portait deux flèches entrelacées. Il le brandit comme un trophée devant elle.
    La curiosité de Margo tourna vite à l’effarement.
    — Mon Dieu ! mais… ce ne serait pas le carnet de route ?
    Smithback acquiesça avec fierté.
    — Comment avez-vous fait ? Où l’avez-vous trouvé ?
    — Dans le bureau de la mère Rickman. Mais il m’a fallu consentir, pour l’avoir, à un terrible sacrifice. J’ai signé un papier où je lui promets de ne jamais plus vous adresser la parole.
    — C’est une blague ?
    — À moitié seulement. À un moment de cette petite séance, elle a ouvert un tiroir et c’est là que j’ai vu ce livret. Ça ressemblait fort à un journal de bord. Je me suis dit que c’était bizarre qu’elle ait un truc comme ça dans son bureau. Puis je me suis souvenu que vous pensiez qu’elle avait sans doute emprunté ce fameux carnet.
    Il hocha la tête avec satisfaction.
    — Moi aussi, j’en étais sûr. Enfin bref, je le lui ai piqué en sortant.  Il ouvrit le carnet et dit ;
    — Et maintenant, Fleur de lotus, écoutez attentivement. Papa va vous lire une belle histoire.
    Margo écouta. Il commença la lecture du carnet, d’abord lentement puis un peu plus vite à mesure que son regard s’habituait à déchiffrer l’écriture et les nombreuses abréviations qu’elle contenait. »  Pages 246 et 247
  • « Le carnet fournissait une description de leur progression à travers la forêt tropicale. »  Page 247
  • « 7 sept. Depuis la nuit dernière Crocker manque à l’appel. Je crains le pire. Carlos n’en mène pas large. Je vais l’envoyer rejoindre Maxwell qui doit avoir accompli la moitié du chemin vers la rivière à présent. Je ne peux pas me permettre de perdre cet objet que je devine rarissime. De mon côté je vais continuer à chercher Crocker. J’ai remarqué des pistes à travers les bois, ce sont les Kothogas qui les ont tracées, j’en suis sûr. Comment une civilisation peut-elle vivre dans un paysage aussi hostile ? Mais peut-être que les Kothogas finiront par s’en tirer après tout.
    C’était la demière phrase du carnet de route.
    Smithback le referma en pestant. »  Page 247
  • « La liste se poursuivait ainsi sur des pages entières. Un grand nombre de ces éléments semblent être des hormones, pensa Margo, mais quel type d’hormones ?
    Elle repéra dans la pièce une encyclopédie de la biochimie qui semblait là tout exprès pour recueillir la poussière. Elle l’arracha de son étagère pour chercher le mot « Collagène glycotétraglycine » :
    Protéine commune à la plupart des vertébrés. Elle assure la liaison entre le tissu musculaire et le cartilage.
    Elle passa à « Hormone thyrotrope de Weinstein »
    Hormone du thalamus présente chez les mammifères qui accentue le taux de l’épinéphrine en provenance de la glande thyroïde.
    Elle joue un rôle dans le syndrome comportemental bien connu que l’on désigne sous le nom de « combattre ou fuir ». Le cœur accélère, la température du corps s’élève, et sans doute également le taux d’acuité mentale.
    Soudain une terrible pensée vint à Margo. Elle glissa sur la définition suivante, à savoir « Hormone supressine 1,2,3, oxytocine, 4-monoxytocine », et tomba sur ce qui suit :
    Hormone sécrétée par l’hypothalamus humain. Sa fonction n’est pas clairement établie. De récentes études ont révélé qu’elle régulait peut-être le taux de testostérone dans le flux sanguin au cours des épisodes de stress intense. (Bouchard, 1992 ; Dennison, 1991.)
    Margo se renversa sur son siège avec un tressaillement, le livre lui glissa des genoux. Il produisit un bruit sourd en tombant sur le plancher. »  Page 272
  • « — Je ne comprends pas, dit-il, pourquoi ces labos sont toujours installés au diable vauvert. Bon, Margo, alors quel est ce grand mystère et pourquoi m’avez-vous obligé à faire tout ce chemin pour l’entendre ? Les réjouissances ne vont plus tarder. Vous savez que ma présence est requise sur l’estrade. C’est un honneur purement formel, bien entendu, c’est seulement parce que mes livres se vendent bien. Ian Cuthbert ne me l’a pas caché, en m’en parlant dans mon bureau ce matin.
    Une fois de plus, sa voix eut des accents d’amertume et de résignation.
    Rapidement Margo lui expliqua comment elle venait d’analyser les fibres ayant servi à l’empaquetage. Elle lui montra le disque abîmé et la scène de récolte qui s’y trouvait représentée. Elle parla de ses découvertes : du camet de route de Whittlesey, de la lettre, de la discussion qu’elle avait eue avec Jörgensen. Et elle fit mention aussi de cet épisode dans le journal de Whittlesey, où une vieille femme visiblement hors d’elle mettait en garde les membres de l’expédition contre quelque chose qui ne pouvait pas être la figurine, alors qu’elle leur parlait bel et bien du Mbwun. »  Page 276
  • « — Lieutenant ? Ici Henley. Je suis en face des éléphants empaillés, mais je n’arrive pas à trouver la salle des animaux marins. Il me semblait que vous m’aviez dit…
    D’Agosta l’interrompit pour lui répondre, tout en observant une poignée d’ouvriers en train de tester une rampe d’éclairage, probablement la plus vaste jamais construite depuis le tournage d’Autant en emporte le vent. »  Page 284
  • « D’Agosta leva sa lampe vers le sommet de l’escalier. Il compta rapidement le groupe ; trente-huit personnes, lui et Bailey compris.
    — Bon, chuchota-t-il à l’adresse du groupe. Nous sommes au deuxième sous-sol. Je vais passer d’abord, vous me suivez quand je vous le dis.
    Il se retourna et dirigea sa lampe vers la porte. Zut alors, se dit-il, nous voilà en plein dans les Mystères de Londres ! La porte de métal sombre était renforcée par des montants horizontaux. Quand il poussa le battant, un air humide et frais se précipita dans l’escalier. D’Agosta passa le premier. Il entendit un bruit d’eau, fit un pas en arrière, puis braqua sa lampe à ses pieds. »  Pages 358 et 359
  • « — Rien, rien, rien. Ce n’est pas une citation du Roi Lear !  dit Wright. »  Page 367
  • « — Je vois, dit Pendergast.  Il ajouta aussitôt : pas très rassurant, et cita : Celui qui est préparé au combat doit combattre. Pour lui le moment est venu.
    — Ah, dit Frock en hochant la tête. C’est du poète grec Alcée.
    Pendergast fit non de la tête :  
    — C’est Anacréon, docteur. On y va ? »  Page 377
  • « Smithback avait beau être inquiet, il gardait son sang-froid. Tout à l’heure il avait connu une terreur des plus primaires à l’idée que les rumeurs qui couraient sur la fameuse bête du musée n’étaient pas une invention. Mais à présent, trempé et fatigué, plus que la mort elle-même il craignait de succomber avant d’écrire son livre. Il se demandait si c’était de l’héroïsme, de l’égoïsme ou de la stupidité ; toujours est-il qu’il savait que cette aventure équivalait pour lui à une fortune. Signatures, émissions de télé. Personne ne pouvait décrire ce qui se passait en ce moment aussi bien que lui. Personne n’était aux premières loges comme lui l’était. En plus il avait agi en héros. Lui, William Smithback Jr., avait tenu la lampe face au monstre pendant que D’Agosta tirait sur le cadenas. C’était lui, aussi, Smithback en personne, qui avait pensé à bloquer la porte avec sa lampe de poche. Il s’était comporté comme l’adjoint de D’Agosta. »  Page 378
  • « Smithback alluma et soudain devant eux ce fut le grand trou, à une centaine de mètres à peine. Le plafond du tunnel s’abaissait, il devenait une sorte de bouche en arc de cercle où l’eau s’engouffrait pour tomber quelque part là-dessous, dans un bruit de tonnerre, d’où remontait une vapeur qui s’accrochait aux mousses du bord, sous forme de gouttes noires. Smithback regardait cela les dents serrées, comme si soudain tous ses espoirs de best-seller, tous ses rêves, même sa simple volonté de vivre étaient en train de s’échapper par ce siphon. »  Page 408
  • « — Vous savez que ça peut marcher ? C’est d’une simplicité biblique, sans complications inutiles, comme une nature morte de Zurbaran, une symphonie de Bruckner. Si cette créature a dégommé toute une équipe d’intervention de la police, elle doit se dire que les hommes n’auront pas grand-chose à lui opposer. Du coup elle sera moins sur ses gardes. »  Page 411
  • « — Bon, nous avons réussi, dit D’Agosta en riant toujours. C’est fait, Smithback ! Embrassez-moi, petit con de journaliste ! Je vous adore et j’espère que vous allez pondre un best-seller là-dessus ! »  Page 432
  • « — C’est vrai, intervint Kawakita, mais d’un autre côté il faut voir une chose, c’est que vous êtes désormais le mieux placé des candidats pour la direction du musée.
    Je savais qu’il y penserait, se dit Margo.
    — Ça m’étonnerait qu’on me le propose, Gregory, répondit Frock. Une fois que les choses se seront apaisées, on reviendra à des soucis pratiques et je suis trop sujet à controverse dans ce métier. En plus, la direction ne m’intéresse pas. J’ai trop de matière désormais, il faut que je compose mon prochain livre. »  Page 444
  • « — Et vous, Margo, qu’est-ce que vous allez faire ?
    Elle le regarda en face.
    — Rester au musée le temps de finir mon mémoire. »  Page 446
  • « — Au café des Artistes, à sept heures, par exemple. Allez, laissez-vous faire, je suis un écrivain mondialement célèbre ou presque. Ce Champagne est en train de tiédir.
    Il attrapa la bouteille. Tout le monde fit cercle autour de lui, Frock apporta des verres, Smithback brandit la bouteille vers le plafond, le bouchon sauta.
    — À quoi buvons-nous ? demanda D’Agosta quand les verres furent pleins.
    — A mon livre, dit Smithback. »  Page 446

 

4,5 étoiles, A, P

L’Assassin Royal, Premier cycle, tome 04 : Le Poison de la vengeance

L’Assassin Royal, Premier cycle, tome 04 : Le Poison de la vengeance de Robin Hobb.

Éditions Baam!, publié en 2009, 342 pages

Quatrième tome en français du premier cycle de « L’assassin Royal » de Robin Hobb. Il correspond au premier tiers de « Assassin’s Quest » paru initialement en 1997.

Pour les gens de Castelcerf, FitzChevalerie est mort et enterré. Maintenant que Subtil et Fitz sont morts, que Vérité est parti à la recherche des Anciens et que Kettricken se cache dans les montagnes pour enfanter, Royal le Fourbe a maintenant le champ libre pour prendre la couronne. Il a même déplacé la cour à Gué-de-Négoce pour combler son goût du luxe. Il abandonne ainsi le royaume aux attaques des Pirates Rouges et des forgisés. Mais en réalité, le Bâtard a été ramené à la vie par Umbre et Burrich en utilisant entre autres le don du Vif de Fitz. Une longue période de réadaptation début pour lui dont l’esprit a séjourné trop longtemps avec celui d’Oeil-de-Nuit. Avant de revenir à son état normal, Fitz va passer plusieurs mois dans un état mi-homme, mi-loup. Une fois remis sur pied, Fitz se lancera à corps perdu dans son obsession de tuer Royal. Motivé par la haine et la vengeance, il prendra la direction des Duchés de l’Intérieur pour l’assassiner. Son anonymat l’aidera dans cette tâche, mais cela ne durera pas éternellement. Dans un moment de désespoir, il réussira à contacter Vérité par sa faible capacité d’Art. Affolé, Vérité lui ordonnera aussitôt de la rejoindre. Fitz prendra alors le chemin des montagnes, mais la route sera parsemée d’embûches.

Une saga toujours aussi passionnante. Ce tome part en trombe au grand plaisir du lecteur. L’intrigue est pleine de rebondissements et d’action. On y trouve des batailles, des assassinats et des vengeances plus horribles les uns que les autres. L’auteur n’a pas perdu sa capacité à captiver le lecteur grâce à son style soigné et fluide. Dans cet ouvrage, elle dévoile plus en profondeur le personnage de FitzChevalerie. On suit ses pensées lors de ses délires, dans sa fidélité envers Vérité, dans son amour pour Moly et Oeil-de-Nuit et dans son obsession de vengeance contre Royal. Il est un personnage complexe mais tellement humain et réaliste que l’on souffre avec lui. Hobb a su avec cette suite répondre aux attentes des lecteurs autant au niveau de l’histoire que dans la création de personnages forts. C’est un tome passionnant et haletant où une nouvelle vie s’offre à Fitz. Il fait honneur aux tomes précédents, en espérant que la suite soit aussi passionnante.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 2 janvier 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Chaque matin, à mon réveil, j’ai de l’encre sur les mains. Parfois je me retrouve le visage appuyé sur ma table de travail au milieu d’un fouillis de parchemins et de papiers. »  Page 5
  • « Ces premières pages constituent une tentative pour rédiger une histoire cohérente des Six-Duchés, mais j’ai du mal, je m’en suis vite aperçu, à garder l’esprit longtemps fixé sur un seul sujet, et je m’amuse donc avec d’autres traités, de moindre portée, sur mes théories de la magie, sur mes observations des structures politiques et sur les réflexions que m’ont inspirées certaines cultures étrangères. Lorsque l’inconfort atteint son apogée et que je suis incapable de trier convenablement mes idées pour les coucher sur le papier, je travaille sur des traductions ou je tente d’exécuter des copies lisibles de documents anciens. »  Page 5
  • « L’écriture joue pour moi le rôle que la cartographie jouait pour Vérité : la minutie et la concentration exigées suffisent presque à faire oublier l’aiguillon de la dépendance et les souffrances résiduelles d’une ancienne intoxication. »  Pages 5 et 6
  • « Ces esclaves apportent avec eux les coutumes et le savoir traditionnels de leur pays d’origine. Un conte m’est ainsi parvenu ; il traite d’une jeune fille qui était vecci, c’est-à-dire douée du Vif. Elle souhaitait quitter la maison de ses parents pour suivre l’homme qu’elle aimait et devenir sa femme ; ses parents le jugeaient indigne et interdirent à leur fille de se marier avec lui. Enfant trop respectueuse pour leur désobéir, elle était aussi femme trop ardente pour vivre sans son bienaimé : elle s’allongea sur son lit et mourut de chagrin. Ses parents accablés l’enterrèrent et se reprochèrent fort de ne lui avoir point permis de suivre son cœur. Mais, à leur insu, elle s’était liée à une ourse par le Vif et, quand elle mourut, l’ourse accueillit son esprit afin qu’il ne s’échappe pas du monde. Trois nuits après l’ensevelissement, la bête creusa dans la tombe et rendit l’esprit de la jeune fille à son corps. Sa résurrection fit d’elle une femme nouvelle qui ne devait plus rien à ses parents ; aussi quitta-t-elle le cercueil fracassé pour se mettre à la recherche de son bien-aimé. Le conte s’achève tristement car, ayant été ourse, elle ne fut plus jamais complètement humaine et son bien-aimé ne voulut pas d’elle. »  Page 10
  • « Il observa un moment les braises de l’âtre, et enfin, à mi-voix, il se remit à parler sans me regarder. On eût dit qu’il racontait un vieux conte à un enfant somnolent. »  Page 57
  • « « Chevalerie a congédié les hommes avec une bourse pour payer les dégâts de la taverne. Assis derrière sa table, un manuscrit inachevé devant lui, il m’a examiné de haut en bas, puis il s’est levé sans un mot et a poussé la table dans un coin. Il a ôté sa chemise et il est allé prendre une pique au râtelier ; j’ai cru qu’il comptait me rouer de coups, mais non : il m’a lancé une autre pique en disant : « Allons, montre-moi comment tu as tenu cinq hommes en respect. » »  Page 61
  • « Sans cesser de cheminer, nous passâmes l’après-midi à écouter Le Sacrifice de Feux-Croisés, long poème sur le clan de la reine Vision dont les membres avaient donné leur vie afin que leur souveraine pût remporter une bataille cruciale. Je l’avais déjà entendu plusieurs fois à Castelcerf, mais à la fin de la journée j’en avais eu les oreilles rebattues plus de quarante fois tant Josh mettait d’infinie méticulosité à ce que Fifre le chantât parfaitement. »  Pages 129 et 130
  • « Tandis que je surveillais la cuisson, Fifre, près de moi, récitait tout bas Le Sacrifice de Feux-Croisés. »  Page 131
  • « – Eh bien, eh bien ! s’exclama Josh, ravi. Avez-vous été formé au métier de Barde, Cob, quand vous étiez petit ? Vous connaissez le phrasé aussi bien que le texte – encore que vous marquiez un peu trop les pauses.
    – Moi ? Non, mais j’ai toujours eu une excellente mémoire. » J’eus du mal à me retenir de sourire devant ses éloges, mais Miel ricana en secouant la tête.
    « Seriez-vous capable de réciter le poème tout entier ? me demanda Josh d’un air de défi. »  Pages 131 et 132
  • « Peut-être avais-je l’habitude trop bien ancrée d’obéir aux vieillards, à moins que ce ne fût l’expression de Miel qui disait clairement qu’elle ne m’en croyait pas capable ; toujours est-il que je m’éclaircis la gorge et me mis à chanter à mi-voix, jusqu’à ce que Josh me fît signe de monter le ton. Tandis que j’avançais dans le poème, il hochait la tête, avec une grimace de temps en temps quand une fausse note m’échappait. J’en avais chanté la moitié lorsque Miel remarqua d’un ton sec : « Le poisson est en train de brûler. » »  Page 132
  • « Nous parlions peu, et, au bout d’un moment, Josh fit réciter Le Sacrifice de Feux-Croisés à Fifre ; quand elle se trompa, je gardai le silence. »  Page 135
  • « Tiraillai-je la conscience fatiguée de Vérité, détournai-je un instant l’attention de Patience des plantes qu’elle triait pour les mettre à sécher sur des plateaux, fis-je froncer les sourcils à Umbre tandis qu’il rangeait un manuscrit ? »  Pages 144 et 145
  • « Je ne connaissais ces créatures que par un vieux bestiaire que possédait Umbre, et j’étais incapable de me rappeler leur nom. »  Page 192
  • « Je dégageai le petit manuscrit de son attache et, en réaction, le faucon se déplaça sur mon bras pour replanter ses serres plus loin dans ma chair. »  Page 201
  • « Je jetai un coup d’œil à mes blessures superficielles mais la curiosité l’emporta et je m’intéressai au petit parchemin. Ce sont les pigeons qui portent les messages, pas les faucons.
    L’écriture, petite, en pattes d’araignée, avait un style vieillot, et l’éclat du soleil n’en facilitait pas la lecture. Je m’assis au bord de la route et, de la main, fis de l’ombre au rouleau pour mieux l’étudier. Les premiers mots me glacèrent le cœur : « Le Lignage salue le Lignage. »
    Le reste était plus difficile à déchiffrer : le parchemin était déchiré, l’orthographe fantasque, les mots aussi peu nombreux que la clarté du texte le permettait. L’avertissement venait de Fragon mais c’était probablement Rolf qui l’avait rédigé : le roi Royal chassait désormais activement le Lignage, et, aux membres qu’il attrapait, il offrait de l’argent s’ils acceptaient de coopérer pour capturer un homme et un loup qui voyageaient de conserve. Rolf et Fragon pensaient qu’il s’agissait d’Œil-de-Nuit et moi. Royal menaçait de mort ceux qui refusaient. Il n’y avait pas grand-chose d’autre dans la missive, à part une invitation à donner mon odeur à d’autres du Lignage et à leur demander toute l’aide possible. La suite du document était trop abîmée pour être lisible ; je coinçai le rouleau dans ma ceinture. »  Page 202
  • « J’approche, me dis-je. Je tombai sur une bibliothèque où étaient réunis plus d’ouvrages en vélin et de manuscrits que je n’imaginais qu’il en existât ; je m’arrêtai aussi un instant dans une salle où des oiseaux au plumage multicolore somnolaient dans des cages extravagantes ; des plaques de marbre blanc enserraient des bassins qui abritaient des poissons vifs et des nénuphars ; des bancs et des chaises garnis de coussins entouraient des tables de jeu ; d’autres tables, plus petites et en merisier, installées çà et là, supportaient des brûloirs à Fumée. »  Page 235
  • « Royal, me dis-je, était capable de se convaincre de tout ce qu’il avait envie. Enivré d’alcool, la tête couronnée de Fumée, il était sans doute déjà persuadé de la véracité de ses fables échevelées. »  Page 276
3 étoiles, C, E, P

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 678 pages

Première partie du septième tome de la série « Le Chardon et le Tartan » de Diana Gabaldon. Dans cette édition, ce tome est divisé en deux parties. Le tome 7 est paru initialement en 2009 sous le titre « Outlander, Book 7 : An Echo in the Bone ».

4 juillet 1776, c’est la signature de la déclaration d’indépendance des treize colonies sécessionnistes, la guerre contre les britanniques bat son plein. Jamie et Claire savent que les Américains finiront par l’emporter mais seulement en 1783. La plus grande crainte de Jamie est de devoir affronter son fils illégitime William, lieutenant pour l’armée britannique, sur les champs de bataille. Pour éviter cette situation, ils décident de retourner se réfugier en Écosse jusqu’à la fin de la guerre. Au XXe siècle, Brianna et Roger ont racheté le manoir de Lallybroch en Écosse. Ils suivent avec Jem et Mandy les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre. Fait intéressant, dans une des lettres il est fait mention que Jem sait où est caché l’or jacobite.

Une saga qui s’essouffle…C’est un réel plaisir de retrouver les personnages de la famille Fraser qui passent mystérieusement d’une époque à l’autre. Malheureusement, la majorité de ce tome est centré sur la vie de William et de son père Lord Grey, qui ne sont pas des personnages principaux de cette saga. Leurs rôles dans la Guerre d’indépendance des États-Unis et dans l’armée britannique sont difficiles à comprendre. Pour bien apprécier ce tome, il faut avoir une très bonne connaissance de l’histoire américaine et canadienne du 18ième siècle. On a l’impression que l’auteur a voulu démontrer son érudition sur cette période de l’histoire américaine plutôt que de nous faire vivre les évènements par ses personnages principaux. Le lecteur est laissé sur son appétit quant aux interactions des membres de la famille Fraser car ils sont moins à l’avant plan. Une lecture agréable cependant, mais moins que les premiers tomes.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Cela étant, même le membre le plus farfelu de la confrérie de l’épée était préférable à un diplomate. Il se demanda quel terme de vénerie appliquer à un groupe de diplomates. Si les écrivains formaient la confrérie de la plume et qu’on appelait une harpaille une troupe de biches et de jeunes cerfs… une saignée de diplomates, peut-être ? Les frères du stylet ? Non, c’était bien trop direct. Un dormitif de diplomates, c’était déjà plus exact. La confrérie de l’ennui ? Cependant, ceux qui n’étaient pas ennuyeux pouvaient parfois se montrer dangereux. »  Page 28
  • « La créature avait survécu à l’incendie de la Grande Maison sans une égratignure, émergeant de sa tanière sous les fondations à travers une avalanche de décombres suivie de sa dernière portée de porcelets.
    Je méditais sur cette vision tandis que j’attendais le retour de Ian. Prise d’une soudaine inspiration, je m’exclamai :
    — Moby Dick !
    Rollo se redressa avec un aboiement surpris, me lança un regard jaune puis reposa la tête entre ses pattes avec un soupir.
    Jamie s’étira en grognant, se frotta le visage et me regarda en clignant des yeux.
    — Dick qui ?
    — Non, je viens juste de comprendre à qui cette truie blanche me faisait penser. C’est une longue histoire qui parle d’une baleine. Je te la raconterai demain. »  Pages 43 et 44
  • « J’ignorais si Thomas Wolfe avait vu juste quand, dans L’Ange banni, il parlait de l’impossibilité du retour au bercail (mais d’un autre côté, pensai-je avec une pointe d’amertume, je n’avais pas de « bercail » auquel revenir)… »  Page 54
  • « Faute d’une meilleure idée, Jamie et Ian avaient étendu Mme Bug dans le garde-manger aux côtés de Grannie MacLeod. Elle était couchée sous la première étagère, sa cape rabattue sur le visage. Je voyais dépasser ses bottes usées et ses bas à rayures. J’eus une soudaine vision de la méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz et dus plaquer une main sur ma bouche pour retenir un fou rire hystérique. »  Page 58
  • « Je trouvai enfin Ian dans la grange, une forme sombre recroquevillée sur la paille aux pieds de Clarence, notre mule dont les oreilles se dressèrent en m’apercevant. Ravie de voir la compagnie s’agrandir, elle se mit à braire de joie tandis que les chèvres bêlaient de panique en me prenant pour un loup. Surpris, les chevaux hennirent et s’ébrouèrent. Rollo, roulé en boule près de son maître, manifesta son mécontentement devant un tel raffut par un aboiement sec.
    Je secouai ma cape et accrochai la lanterne à un clou près de la porte.
    — Mais c’est une vraie arche de Noé, ici ! observai-je. Il ne manque plus qu’un couple d’éléphants. Tais-toi, Clarence ! »  Page 62
  • « — « La lune qui jouait sur la neige récente donnait à chaque objet le lustre de midi… » récitai-je dans un murmure.
    Effectivement, la tempête était passée et la lune aux trois quarts pleine répandait une lueur pure et froide dans laquelle chaque arbre ployant sous la neige se détachait, austère et délicat, comme sur une estampe japonaise. »  Page 67
  • « Jamie poussa un soupir d’aise devant le spectacle et me serra un peu plus fort contre lui.
    — Ce que tu disais tout à l’heure, Sassenach… au sujet de la lune jouant sur la neige récente… c’est un poème, n’est-ce pas ?
    — Oui. Ce n’était sans doute pas très approprié vu les circonstances. C’est un poème de Noël comique intitulé « Une visite de saint Nicolas ».
    Cela le fit sourire.
    — Je ne sais pas s’il existe un texte « approprié » pour une veillée mortuaire, Sassenach. Donne à ceux qui veillent le mort suffisamment à boire et ils te chanteront « Chevaliers de la Table ronde » pendant que les petits danseront la ronde dans la cour au clair de lune.
    Je n’imaginais que trop clairement la scène. Pour ce qui était de la boisson, nous n’étions pas en reste. Il y avait un baquet de bière fraîchement brassée dans le garde-manger et Bobby était allé chercher notre fût de whisky de secours caché dans la grange. Je soulevai la main de Jamie et déposai un baiser sur ses doigts froids. L’hébétude provoquée par le drame commençait à s’estomper, peu à peu dissipée par les pulsations vitales derrière nous. La cabane était un îlot vibrant de vie flottant dans la nuit noir et blanc.
    Jamie sembla avoir lu dans mes pensées.
    — « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi », récita-t-il doucement.
    — Oui, c’est déjà nettement plus approprié, dis-je un peu cyniquement. Un peu trop, même.
    — Que veux-tu dire ?
    — « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » Je ne peux pas entendre « Aucun homme n’est une île » sans penser à la fin de la citation.
    — Mmphm. Tu connais le texte dans son intégralité ?
    Sans attendre ma réponse, il se pencha en avant, remua les braises avec une brindille et poursuivit :
    — Ce n’est pas vraiment un poème. En tout cas, son auteur ne l’entendait pas comme ça.
    — Ah bon ? Qu’a-t-il voulu écrire, alors ?
    — C’est une méditation… à mi-chemin entre un sermon et une prière. John Donne l’a écrite dans ses Méditations en temps de crise. On peut difficilement faire plus à propos, n’est-ce pas ?
    — En effet, pour ce qui est de la crise, nous nageons en plein dedans. Que dit-il d’autre dans sa méditation ?
    — Hmm…
    Il me serra contre lui et posa sa tête contre la mienne.
    — Laisse-moi essayer de me souvenir. Je ne me rappelle pas de tout mais certains passages m’ont marqué.
    Je l’entendais respirer lentement, se concentrer.
    — « Toute l’humanité n’est que d’un seul auteur et tient en un volume. Lorsqu’un homme meurt, on n’arrache pas un chapitre du livre mais on le traduit dans un langage meilleur ; et tous les chapitres doivent être ainsi traduits. » Viennent ensuite des passages dont je ne me souviens plus mais il y en a un que j’aime particulièrement : « Le glas sonne pour celui qui l’entend ainsi… et bien qu’il ne retentisse que par intermittence, dès cette minute où il a sonné pour lui, il est uni à Dieu. »
    Je m’accordai quelques instants de réflexion avant de conclure :
    — Hmm… effectivement, c’est moins poétique mais plus… chargé d’espoir ?
    Je le sentis sourire.
    — Oui, je l’ai toujours pensé ainsi.
    — D’où le tiens-tu ?
    — John Grey m’avait prêté un recueil d’écrits de Donne quand j’étais prisonnier à Helwater. Ce texte y figurait.
    — C’est un homme si cultivé. »  Pages 70 à 72
  • « — Cela a toujours été « quand », Sassenach, dit-il doucement. « Tous les chapitres doivent être ainsi traduits », pas vrai ? »  Page 74
  • « Grannie MacLeod étant morte la première, le poste de gardienne échoyait à Mme Bug. Compte tenu de sa personnalité, elle serait sans doute ravie de prendre le commandement des opérations, caquetant avec les âmes résidantes et veillant sur elles comme sur ses chères poules, chassant les mauvais esprits avec sa langue acérée et à coups de saucisse.
    Ces images me permirent de supporter la lecture d’un bref passage de la Bible, les prières, les larmes (de femmes et d’enfants dont la plupart ne savaient pas pourquoi ils pleuraient), la descente des cercueils du traîneau et la récitation plutôt cacophonique du Notre Père. »  Pages 80 et 81
  • « Claire lui avait fait observer :
    « Dans les vieux contes de fées, il est toujours question de “deux cents ans”. »
    Les vrais contes de fées, ceux racontant l’histoire de gens enlevés par des fées, « entraînés à travers les pierres sur des collines aux fées ». Ces histoires commençaient souvent par « C’était il y a deux cents ans… ». Ou alors des gens se retrouvaient au même endroit mais deux siècles plus tard. Deux siècles…
    Chaque fois que Claire, Bree et lui-même avaient franchi le cercle de pierres, ils avaient parcouru la même distance : deux cent deux ans. Ce qui correspondait plus ou moins aux deux siècles des contes anciens. »  Page 87
  • « Il n’avait pu s’empêcher d’employer un ton interrogatif, levant les yeux vers le plafond au-dessus duquel les enfants dormaient, espérait-il, paisiblement, drapés dans leur innocence et leur pyjama orné de personnages de bandes dessinées. »  Page 92
  • « — Deux par deux les animaux montaient à bord, les éléphants et les alligators…
    Roger sourit. Effectivement, la maison pouvait faire penser à l’arche de Noé, flottant sur une houle rugissante alors que tout à l’intérieur était douillet. Deux par deux… deux parents, deux enfants… peut-être plus, un jour. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. »  Page 95
  • « Il avait gravé la plupart de ses observations dans sa mémoire, ne consignant que le strict nécessaire en langage codé dans un exemplaire du Nouveau Testament offert par sa grand-mère. Ce dernier se trouvait toujours dans une poche de son manteau de civil laissé sur Staten Island. Maintenant qu’il était de retour sain et sauf dans le giron de l’armée, ne devrait-il pas coucher ses observations par écrit dans un rapport en bonne et due forme ? »  Page 105
  • « C’était un brouillard marin, lourd, froid et humide sans être oppressant. Il se clairsemait et épaississait dans un mouvement perpétuel. La visibilité était réduite et il distinguait tout juste la forme indécise de la colline que lui avait indiquée Perkins, son sommet ne cessant d’apparaître et de disparaître telle une montagne magique de conte de fées. »  Page 116
  • « — Un peu les deux, je crois. Brianna m’a parlé un jour d’un livre où il était écrit qu’une fois qu’on était parti de chez soi, on ne pouvait jamais revenir. C’est peut-être vrai, mais j’ai quand même envie d’essayer. »  Page 162
  • « Le paquet « odieusement encombrant » remplit ses promesses : un livre, une bouteille d’excellent xérès, un bocal d’olives pour l’accompagner et trois paires de bas de soie. »  Page 170
  • « William, qui avait généreusement ouvert son bocal d’olives, porta un toast à la générosité de sa tante, sans omettre de mentionner les bas de soie. Il siffla son énième verre d’un trait puis le tendit à Adam pour qu’il le remplisse en ajoutant :
    — Toutefois, je serais étonné que ce soit ta mère qui m’ait envoyé ce livre. Je me trompe ?
    Adam pouffa de rire, un litre de punch ayant fait fondre sa gravité habituelle.
     — Non. Ce n’est pas papa non plus. C’est ma propre contribution à l’avancée cutlurelle… Oups ! culutrelle… dans les colonies.
    — Un service insigne à la sensibilité de l’homme civilisé, déclara sentencieusement William, pas peu fier de sa maîtrise de l’allitération en dépit de la boisson.
    Plusieurs voix s’élevèrent à l’unisson :
    — Quel livre ? Quel livre ? Montrez-nous ce fameux livre !
    William se vit obligé d’exhiber le joyau de sa collection de présents : un exemplaire du célèbre ouvrage de M. Harris, Une liste des dames de Covent Garden, catalogue décrivant avec un grand luxe de détails les charmes, les spécialités, les tarifs et les disponibilités des meilleures putains de Londres.
    L’ouvrage fut accueilli avec des cris d’extase et il s’ensuivit une brève mêlée pour s’en emparer. William le récupéra avant qu’il ne soit mis en pièces puis se laissa convaincre d’en lire quelques passages à voix haute, son interprétation théâtrale étant ponctuée par des hululements enthousiastes et un bombardement de noyaux d’olive.
    C’est un fait avéré que la lecture à voix haute assèche le gosier et on fit monter d’autres rafraîchissements qui furent aussitôt consommés. Il n’aurait su dire qui le premier suggéra que l’assemblée se constitue en corps expéditionnaire afin de compiler une liste similaire pour New York mais la motion fut adoptée à l’unanimité et saluée avec des rasades de punch, toutes les bouteilles ayant déjà été éclusées. »  Pages 171 et 172
  • « Dans la ruelle, tous les jeunes hommes avaient disparu dans l’un ou l’autre des établissements. Aux bruits festifs et aux martèlements que l’on entendait de l’extérieur, il était clair qu’ils n’avaient rien perdu de leur entrain.
    — Tu as trouvé chaussure à ton pied ? demanda Adam en pointant le menton dans la direction d’où William était venu.
    — Euh… oui. Et toi ?
    — Bah, elle n’aurait droit qu’à un tout petit paragraphe dans le bouquin de Harris mais ce n’était pas si mal pour un trou comme New York. »  Page 173
  • « Sans hôpital, bloc opératoire ou anesthésie, mes possibilités de traiter un accouchement complexe étaient sérieusement limitées. En l’absence d’intervention chirurgicale, la sage-femme confrontée à une présentation transversale a quatre solutions : laisser mourir la mère après une longue et douloureuse agonie ; la laisser mourir après avoir pratiqué une césarienne sans anesthésie ou asepsie mais, peut-être, en sauvant l’enfant ; sauver peut-être la mère en tuant l’enfant dans son ventre puis en l’extrayant morceau par morceau (Daniel avait consacré plusieurs pages à cette solution dans son cahier, l’accompagnant d’illustrations) ; enfin, tenter manuellement de retourner l’enfant dans l’utérus jusqu’à ce qu’il se présente dans une position lui permettant de naître. »  Page 179
  • « L’homme naît pour connaître les tourments, comme l’étincelle pour s’élever vers le ciel… En prison, il avait lu ce verset de Job maintes fois sans jamais le comprendre. Les étincelles qui volaient vers le ciel ne causaient pas de tourments, à moins que les bardeaux du toit ne soient particulièrement secs ; c’étaient celles qui jaillissaient de la cheminée qui risquaient d’incendier la maison. Si l’auteur avait simplement voulu dire qu’il était dans la nature de l’homme de s’attirer des ennuis (ce qui, à en juger par sa propre expérience, était le cas), alors c’était une métaphore de l’inexorabilité basée sur le principe que les étincelles montaient toujours. Or, quiconque avait jamais observé un feu aurait pu lui dire qu’il se trompait.
    Mais qui était-il pour critiquer la logique de la Bible alors qu’il aurait dû réciter des psaumes de louange et de gratitude ? Il essaya d’en trouver un mais sa bonne humeur prit le dessus et il ne se rappela que des bribes décousues. »  Pages 198 et 199
  • « — Je vais me lever et partir à présent, récitai-je doucement. J’irai à Innisfree et j’y construirai une petite cabane de boue et de bardeaux ; j’y aurai neuf rangées de haricots, une ruche pour les abeilles, et vivrai seul dans la clairière vibrant de leurs appels.
    Je m’interrompis un instant, puis me détournai en achevant :
    — Et là-bas je trouverai un peu de paix ; car la paix vient en tombant doucement. »  Page 203
  • « Le fait était : il n’avait pas fichu grand-chose depuis des mois. Il y avait le livre, bien sûr. Il consignait par écrit toutes les chansons apprises par cœur au XVIIIe siècle, avec un commentaire. Mais on pouvait difficilement parler de « travail » et ce n’était pas ça qui les ferait vivre. »  Page 237
  • « « On ne peut pas interrompre et reprendre une carrière universitaire comme ça. D’accord, on peut prendre un congé sabbatique, voire un congé prolongé, mais il faut avoir un objectif déclaré et pouvoir présenter des recherches publiées à son retour.
    — Tu as de quoi écrire un best-seller sur la Régulation, avait observé Joe Abernathy. Ou encore sur la Révolution dans les Etats du Sud.
    — Certes, avait admis Roger, mais pas un ouvrage respectable d’universitaire. »
    Il avait souri amèrement, sentant ses doigts le démanger. Effectivement, il pourrait écrire un livre que personne d’autre ne pouvait écrire. Mais pas en tant qu’historien.
    Il avait indiqué du menton la bibliothèque de Joe. Ils se trouvaient dans le bureau de ce dernier, tenant le premier d’une longue série de conseils de guerre.
    « Pas de sources, avait-il expliqué. Un historien doit pouvoir citer les sources de toutes les informations qu’il donne et je suis sûr que rien n’a été enregistré sur la plupart des situations uniques que j’ai vécues. Je peux vous assurer que “témoignage oculaire de l’auteur” passerait très mal dans une édition universitaire. Il faudrait que j’en fasse un roman. »
    Cette idée n’était pas sans attrait mais n’impressionnerait guère les collèges d’Oxford. »  Pages 241 et 242
  • « — Je connais les régulations afférentes aux centrales hydroélectriques sur le bout des doigts, l’interrompit-elle fermement.
    Elle ouvrit son sac et sortit le manuel de régulations, très écorné, publié par l’Agence du développement des Highlands et îles d’Ecosse. »  Page 245
  • « — C’est Roger. Dites à madame que je dois aller à Oxford faire une recherche. Je ne rentrerai pas ce soir.
    Elle aurait aimé frapper Roger sur la tête avec un objet contondant. Comme une bouteille de champagne, par exemple.
    — Il est allé où ?
    Elle avait pourtant parfaitement entendu. La jeune fille haussa les épaules, lui signifiant qu’elle comprenait la nature purement rhétorique de sa question.
    — A Oxford. En Angleterre.
    Le ton d’Annie reflétait sa désapprobation devant le comportement scandaleux de Roger. Il ne s’était pas contenté d’aller farfouiller dans un vieux livre, ce qui était déjà étrange en soi (bien qu’il soit universitaire et qu’avec ces gens-là il faille s’attendre à tout), mais il avait abandonné femme et enfants sans prévenir pour fuir dans un pays étranger ! »  Pages 247 et 248
  • « Elle entendait les enfants dans la chambre de Jem à l’étage. Il lisait une histoire à Mandy. Ce devait être L’Homme de pain d’épice. Elle n’entendait pas les mots mais en reconnaissait le rythme, ponctué par les petits cris d’excitation de Mandy. »  Page 250
  • « En outre, elle trouvait que c’était une pièce masculine avec son vieux parquet éraflé et sa bibliothèque joliment délabrée.
    Roger avait déniché un des anciens registres de Lallybroch, datant de 1776. Il se trouvait sur l’étagère supérieure, sa reliure en tissu élimé abritant les détails minutieusement consignés de la vie quotidienne dans une ferme des Highlands. Un quart de livre de graines de sapin argenté ; un bouc ; six lapins ; trente onces de pommes de terre de semence… Etait-ce l’écriture de son oncle ? »  Page 250
  • « Elle lança un regard vers le coffret en bois placé en haut de la bibliothèque près du registre, derrière le petit serpent en cerisier. Elle descendit ce dernier, caressa la courbe lisse de son corps. Il avait une expression comique, regardant par-dessus son épaule inexistante. Elle sourit malgré elle. »  Page 251
  • « Avec La Gazette de Wilmington, L’Oignon est le seul journal à paraître régulièrement dans la colonie et Fergus ne chôme donc pas. Si l’on ajoute à ça l’impression et la vente de livres et de pamphlets, on peut dire que son entreprise est florissante. »  Page 253
  • « L’Oignon, lui, est plutôt impartial, publiant des dénonciations virulentes signées par des loyalistes et des moins loyalistes, ainsi que des poèmes satiriques de notre vieil ami « Anonymus » raillant les deux camps du conflit politique. J’ai rarement vu Fergus aussi radieux. »  Page 253
  • « A travers la vitrine, je vis Joanie enlever les livres présentés sur l’étal devant la boutique et Félicité hisser Henri-Christian sur cette scène improvisée. »  Page 273
  • « — Mon père y a un parent, Andrew Bell. Je crois qu’il est très connu. C’est un imprimeur et…
    Le visage de Jamie s’illumina.
    — Le petit Andy Bell ? Celui qui a imprimé la grande encyclopédie ?
    — Lui-même, répondit Mme Bell, surprise. Ne me dites pas que vous le connaissez, monsieur Fraser ? »  Page 291
  • « — Et si… le baron Amandine était de ta famille ?
    Cette idée semblait sortie tout droit d’un roman, mais Jamie ne voyait aucune raison logique pour laquelle un aristocrate français traquerait à travers deux continents un gamin né dans un bordel. »  Page 299
  • « Le quartier général de La Gazette de Wilmington était facile à trouver. Les décombres avaient refroidi mais une forte odeur de brûlé, hélas familière, flottait encore dans l’air. Un homme portant une veste informe et un chapeau mou fouillait les gravats sans grande conviction. En entendant Jamie l’appeler, il sortit des ruines, levant haut les pieds.
    Jamie lui tendit la main pour l’aider à franchir une haute pile de livres à demi calcinés.
    — Vous êtes le propriétaire du journal, monsieur ? Dans ce cas, toutes mes condoléances. »  Page 300
  • « — Vous avez pourtant l’air prospère. En tout cas, on voit bien que vous ne dormez pas dans le caniveau et ne vous nourrissez pas de têtes de poisson. J’ignorais que rédiger des pamphlets était aussi lucratif.
    Il parut agacé.
    — Ça ne l’est pas, rétorqua-t-il. J’ai des élèves. Et… je prêche le dimanche.
    — Je ne peux imaginer quelqu’un de mieux adapté à cette tâche, dis-je, amusée. Vous avez toujours eu l’art d’expliquer aux autres ce qui clochait chez eux en termes bibliques. Vous êtes donc entré dans les ordres? »  Page 313
  • « — Et qu’aviez-vous demandé dans vos prières ?
    Il fut pris de court.
    — Je… je… Vous êtes vraiment une femme impossible !
    — Vous n’êtes pas le premier à le penser, l’assurai-je. Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis seulement intriguée.
    Je le sentais tiraillé entre l’envie de partir et le besoin de raconter ce qu’il avait vécu. C’était un homme têtu, il ne bougea pas.
    — Je lui ai demandé… pourquoi, répondit-il enfin. C’est tout.
    — Ça a marché pour Job, observai-je.
    Il sursauta, manquant de me faire rire. Il était toujours stupéfait que quelqu’un d’autre que lui ait lu la Bible. »  Page 314
  • « A la campagne, tu as beau te démener comme un diable, ton travail n’est jamais terminé. J’ai parfois l’impression que l’endroit va m’engloutir comme Jonas par la baleine. »  Page 349
  • « Elle s’accroupit près de lui. Effectivement, les fourmis isolées qui tombaient dans l’eau se dirigeaient vers le centre de la tasse où leurs consœurs, s’accrochant les unes aux autres, formaient une masse flottante effleurant à peine la surface. Les fourmis de ce radeau improvisé bougeaient lentement de façon à changer de place constamment tandis qu’une ou deux d’entre elles, en périphérie, restaient immobiles. Ces dernières étaient peut-être mortes mais les autres ne couraient pas de danger immédiat, soutenues par le corps de leurs congénères. Le radeau se déplaçait progressivement vers le bord de la tasse, propulsé par les mouvements des individus qui le composaient.
    — Incroyable ! s’émerveilla-t-elle.
    Elle resta assise un moment près de son fils à regarder les fourmis jusqu’à ce que, faisant acte de clémence, ils décident qu’elles en avaient fait assez. Jem les repêcha sur une feuille et les déposa sur le sol où elles reprirent aussitôt leur travail.
    — Tu penses qu’elles se regroupent ainsi consciemment ou qu’elles s’accrochent simplement à la première chose qui flotte ? demanda Brianna.
    — Je ne sais pas. Faudra que je regarde dans mon livre sur les fourmis. »  Page351
  • « — Mandy ! Ne frappe pas ton frère. De qui parles-tu, Jem ?
    L’enfant se mordit la lèvre.
    — De lui, lâcha-t-il. Le Nuckelavee.
    La créature vivait au fond des mers mais s’aventurait sur terre pour dévorer des humains. Le Nuckelavee chevauchait alors un cheval dont le corps se fondait dans le sien. Sa tête était dix fois plus grosse que celle d’un homme et sa bouche énorme et large pointait en avant comme le groin d’un porc. Le monstre n’avait pas de peau et ses veines jaunes, ses muscles et ses tendons étaient clairement visibles, juste recouverts d’une pellicule rouge et gluante. Il était armé de son haleine vénéneuse et de sa force colossale. Il avait toutefois une faiblesse : une aversion pour l’eau douce. Sa monture est décrite comme possédant un gros œil rouge, une gueule de la taille de celle d’une baleine et des nageoires autour de ses pattes antérieures.
    — Beurk ! fit Brianna.
    Elle reposa le livre de folklore écossais de Roger et se tourna vers son fils. »  Page 356
  • « Jem savait ce qu’était un Nuckelavee ; il avait lu la plupart des contes les plus sensationnels de la collection d’ouvrages de son père. »  Page 357
  • « — Dis-moi, Jem. Pourquoi êtes-vous remontés là-haut, aujourd’hui ? Tu n’as pas eu peur qu’il soit toujours là ?
    Il releva des yeux surpris.
    — Non. L’autre jour, j’ai décampé, mais ensuite je me suis caché pour l’observer. Il est parti vers l’est. C’est là-bas qu’il habite.
    — Il te l’a dit ?
    Il lui indiqua le livre.
    — Non, mais ces monstres vivent tous à l’est. Et quand ils partent là-bas, ils ne reviennent pas. Et puis, je ne l’ai plus jamais revu. Pourtant, je l’ai guetté.
    Si Brianna n’avait pas été aussi inquiète, elle aurait ri. Effectivement, bon nombre de contes de fées des Highlands se terminaient avec une créature surnaturelle partant vers l’est, ou retournant dans les rochers ou les eaux d’où elle était sortie. Naturellement, elle ne revenait pas puisque l’histoire était finie. »  Pages 357 et 358
  • « l ne perdit pas de temps en questions inutiles. Il l’étreignit fougueusement et l’embrassa avec une passion qui indiquait clairement que la querelle était terminée. Les excuses réciproques pouvaient attendre. L’espace d’un instant, elle s’abandonna totalement, comme en apesanteur, humant les effluves d’essence, de poussière et de bibliothèques remplies de vieux livres qui recouvraient son odeur naturelle, l’indéfinissable parfum de musc d’une peau mâle chauffée au soleil, même s’il n’avait pas été au soleil.
    Revenant sur terre à contrecœur, elle déclara :
    — On dit que les femmes ne peuvent pas reconnaître leur mari à leur odeur. C’est faux. Je pourrais te repérer les yeux fermés dans la foule du métro à King’s Cross à l’heure de pointe.
    — Je me suis pourtant douché ce matin.
    — Oui, et tu as pris une chambre à l’université. Je reconnais cet horrible savon industriel qu’ils distribuent là-bas. D’ailleurs, je m’étonne que ta peau ne parte pas avec. Et tu as mangé du boudin noir au petit déjeuner. Avec des tomates frites.
    — Exact, Lassie, répondit-il avec un sourire. Ou peut-être devrais-je t’appeler Rintintin ? As-tu sauvé des petits enfants ou traqué des voleurs jusque dans leur repaire aujourd’hui ? »  Page 358
  • « — Je vais poser un nouveau moraillon et un cadenas sur cette porte mais je doute qu’il revienne. Sans doute ne faisait-il que passer.
    Elle était rassurée mais un pli inquiet lui barrait le front.
    — Il venait peut-être des Orcades. Tu n’as pas dit que c’était de là-bas que venaient les histoires de Nuckelavee ?
    — C’est possible. Le Nuckelavee n’est pas aussi connu ici que les soyeux et les fées mais n’importe qui peut en avoir lu une description dans un livre. »  Pages 360 et 361
  • « — Il y a un tas de livres sur le sujet mais l’idée de base est que le salut ne résulte pas uniquement de tes choix… Dieu agit en premier. Puis il nous tend la main, si l’on peut dire, et nous donne une chance de réagir. Mais nous avons toujours notre libre arbitre. Au fond, la seule condition qui ne soit pas facultative pour être presbytérien, c’est de croire en Jésus-Christ. Ça, je ne l’ai pas perdu.
    — Tant mieux. Mais pour être pasteur ?
    — Tiens… Lis ça.
    Il fouilla dans sa poche et en sortit une photocopie pliée. S’efforçant à parler d’un ton badin, il déclara :
    — J’ai jugé préférable de ne pas voler le bouquin. Au cas où je décide de devenir pasteur, ce serait un mauvais exemple pour mes ouailles.
    Elle lut la page puis redressa la tête, arquant un sourcil.
    — C’est…
    Elle relut le feuillet, son front s’assombrissant progressivement. Puis elle le regarda à nouveau, toute pâle.
    — Ce n’est pas la même date.
    Il sentit la tension qui l’oppressait depuis les dernières vingt-quatre heures se relâcher légèrement. Il n’était donc pas devenu fou. Il tendit la main et elle lui rendit la copie de la coupure de La Gazette de Wilmington ; le faire-part de décès des Fraser de Fraser’s Ridge.
    — Il n’y a que la date qui ait changé, reprit-il. Le texte me semble le même. Il est tel que tu t’en souviens ?
    Des années plus tôt, elle avait découvert la même information alors qu’elle effectuait des recherches sur le passé de sa famille. C’était sans doute ce qui l’avait incitée à traverser les pierres, et lui à la suivre. Ce petit bout de papier a tout changé, pensa-t-elle. Merci, Robert Frost.
    Elle se serra contre lui et ils le relurent ensemble. Une fois, deux fois, une troisième pour faire bonne mesure. Puis elle hocha la tête.
    — Oui, il n’y a que la date qui n’est plus la même, dit-elle, le souffle court.
    — Quand j’ai commencé à me poser des questions… Il fallait d’abord que je vérifie avant de t’en parler. Je devais le voir de mes propres yeux parce que la coupure de presse que j’avais lue dans un livre… ce ne pouvait être vrai. »  Pages 365 et 366
  • « — On ne connaît aucun lien entre Beauchamp et Vergennes, l’informa-t-il en citant le nom du ministre des Affaires étrangères français. En revanche, on l’a souvent vu en compagnie de Beaumarchais…
    Cela provoqua une nouvelle quinte de toux.
    — Tu m’étonnes ! lança Hal une fois remis. Ce doit être en raison d’un intérêt mutuel pour le petit gibier, sans doute ?
    Cette dernière pique était une référence à l’aversion de Percy pour les sports sanguinaires et au titre de « lieutenant général des chasses » conféré à Beaumarchais par feu Louis XV.
    Grey poursuivit :
    — … et d’un certain Silas Deane.
    — Qui est-ce ?
    — Un marchand venu des colonies. Il a été envoyé à Paris par le congrès américain. Il rôde autour de Beaumarchais. Lui, en revanche, il a été vu en compagnie de Vergennes.
    — Ah, lui ? Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
    — As-tu également entendu parler d’une compagnie nommée Rodrigue Hortalez et Cie ?
    — Non. Ça sonne espagnol, non ?
    — Ou portugais. Mon informateur n’avait que ce nom mais il m’a fait part d’une rumeur selon laquelle Beaumarchais aurait des intérêts dans cette affaire.
    — Beaumarchais a des intérêts partout. Il fait même de l’horlogerie, comme si écrire des pièces n’était pas suffisamment indigne ! Beauchamp est-il lié lui aussi à cette compagnie ? »  Pages 395 et 396
  • « — Il nous faudra des jours avant d’atteindre le Connecticut, puis des mois pour arriver en Ecosse. Rien qu’en écrivant une phrase par jour, tu aurais le temps de recopier l’intégralité du Livre des psaumes ! »  Page 412
  • « Toutes nos expériences à ce jour suggèrent qu’on ne peut pas changer ce qui doit arriver. En examinant la situation objectivement, je ne vois pas comment… et pourtant. Et pourtant !
    Et pourtant, j’ai côtoyé tant de gens dont les actions ont eu un effet notable, qu’ils aient fini dans les livres d’histoire ou pas. Comment pourrait-il en être autrement ? dit ton père. Les actions de chacun d’entre nous influent sur l’avenir. Il a raison, naturellement. Néanmoins, de se retrouver en présence d’un homme tel que Benedict Arnold vous en fiche un coup, comme aime à le dire le capitaine Roberts.
    Fin de la digression. J’en reviens au sujet originel de cette lettre, le mystérieux M. Beauchamp. Si tu as du temps et que tu possèdes encore les cartons de paperasse et de livres qui se trouvaient dans le bureau de ton père (je veux parler de Frank), tu y retrouveras peut-être une grande enveloppe en papier kraft. Un écusson y a été dessiné avec des crayons de couleur. Je crois me souvenir qu’il est bleu et or, avec des martinets. Avec un peu de chance, il contient encore la généalogie des Beauchamp qu’oncle Lamb avait reconstituée pour moi. Il y a de cela belle lurette ! »  Pages 413 et 414
  • « Laissant sa fille et Annie travailler joyeusement dans le garde-manger, sous la supervision d’une batterie de poupées miteuses et de peluches crasseuses, il retourna dans son bureau et sortit le cahier dans lequel il recopiait les chansons laborieusement apprises par cœur. »  Page 418
  • « Roger gémit, chassa toutes ces pensées et se plongea avec ténacité dans son cahier.
    Certains des poèmes et des chants qu’il avait recopiés étaient connus ; une sélection de chansons traditionnelles qu’il avait chantées dans son ancienne vie. Bon nombre des textes plus rares, il les avait appris, au XVIIIe siècle, d’immigrants écossais, de voyageurs, de colporteurs et de marins. D’autres encore, il les avait exhumés des caisses que le révérend avait laissées derrière lui.
     Le garage du vieux presbytère en avait été rempli. Brianna et lui n’en avaient encore examiné qu’une infime partie. C’était un pur miracle qu’ils soient tombés si vite sur le coffret contenant les lettres.
    Il leva les yeux vers ce dernier, tenté. Il ne pouvait les lire sans Bree, ce n’aurait pas été correct. Mais les deux livres ? Ils les avaient feuilletés rapidement après les avoir découverts mais ils avaient été plus intéressés par les lettres afin de savoir ce qui était arrivé à Claire et Jamie. Avec l’impression d’être Jem s’éclipsant avec un paquet de biscuits au chocolat, il descendit la boîte de son étagère. Elle était très lourde. Il la posa sur le bureau, il l’ouvrit et écarta précautionneusement les lettres.
    Les livres étaient petits. Le plus grand était ce qu’on appelait un in-octavo couronne, d’environ treize centimètres sur dix-huit. C’était un format courant à une époque où le papier était cher et rare. Le plus petit était un in-seize, de dix centimètres sur treize. Roger sourit en songeant à Ian Murray. Brianna lui avait raconté la réaction scandalisée de son cousin quand elle lui avait décrit le papier hygiénique. Que l’on puisse se torcher avec lui avait paru être le comble du gaspillage.
    Le petit livre était soigneusement relié en vachette bleue ; la tranche en était dorée. C’était un bel objet, cher. Il s’intitulait Principes sanitaires de poche, par C. E. B. F. Fraser. Une édition limitée imprimée par A. Bell, Edimbourg.
    Un petit frisson le parcourut. Ils étaient donc bien arrivés en Ecosse, grâce aux bons soins du capitaine Trustworthy Roberts. Néanmoins, l’universitaire en lui le mit en garde : ce n’était pas une preuve. Le manuscrit avait pu atterrir en Ecosse sans que son auteur l’apporte en personne.
     Etaient-ils venus à Lallybroch ? Il regarda autour de lui les murs défraîchis et les meubles patinés par le temps. Il imaginait sans peine Jamie assis derrière le grand bureau près de la fenêtre, examinant les registres de la ferme avec son beau-frère. Si la cuisine était le cœur de la maison, cette pièce était son cerveau.
    Il ouvrit le livre et manqua de s’étrangler. Le frontispice était orné d’une gravure représentant l’auteur. Un homme de science, portant un collet, une veste noire et une haute cravate au-dessus de laquelle le regardait sereinement le visage de sa belle-mère.
    Il rit si fort qu’Annie Mac sortit de la cuisine et vint jeter un œil, inquiète à l’idée qu’il se trouve mal. Il lui fit signe que tout allait bien puis ferma la porte de son bureau.
    C’était bien elle. Les yeux écartés sous des sourcils bruns, les courbes gracieuses et fermes des pommettes, des tempes et de la mâchoire. L’auteur de la gravure n’avait pas su rendre sa bouche. C’était aussi bien. Aucun homme n’avait des lèvres comme les siennes.
    Quel âge ? Il vérifia la date d’impression : MDCCLXXVIII. 1778. Pas tellement plus âgée que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle paraissait toujours bien plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.
    Y avait-il un portrait de Jamie dans l’autre… ? Il saisit le premier livre et l’ouvrit. Effectivement, il comportait une autre gravure, quoique d’une facture moins raffinée. Son beau-père était assis dans une bergère, un plaid drapé sur le dossier, ses cheveux retenus dans la nuque, un livre ouvert sur un genou. Il faisait la lecture à un petit enfant assis sur l’autre genou. C’était une fillette aux cheveux noirs et bouclés. Elle tournait le dos, absorbée par le récit. Naturellement, le graveur ne pouvait pas savoir à quoi Mandy ressemblerait.
    L’ouvrage s’intitulait Contes de grand-père et portait le sous-titre « Histoires des Highlands et de l’arrière-pays de la Caroline du Nord », par James Alexander Malcom MacKenzie Fraser. Il avait également été imprimé par A. Bell, Edimbourg la même année. La dédicace disait simplement A mes petits-enfants.
    Le portrait de Claire l’avait fait rire, celui-ci l’émut presque aux larmes. Il referma doucement le livre.
    Quelle foi avait dû les animer pour créer, amasser, transmettre ces documents fragiles à travers les ans, dans le seul espoir qu’ils résisteraient au passage du temps et atteindraient un jour ceux à qui ils étaient adressés ! La conviction que Mandy les lirait un jour. Il en eut la gorge serrée. »  Pages 421 à 423
  • « Il reposa le livre et sortit par l’arrière de la maison, juste à temps pour apercevoir son fils, vêtu de son coupe-vent et d’un jean (il n’avait pas le droit d’en porter à l’école), traverser le champ fauché. »  Page 423
  • « Il y avait intérêt à ce qu’il y ait une autre porte au bout de ce tunnel car pour rien au monde elle ne ferait demi-tour.
    Il y en avait bien une. Une simple porte industrielle en métal, tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Avec un cadenas non fermé pendant à un moraillon. Une forte odeur de graisse en émanait. Quelqu’un avait huilé les gonds récemment. Elle appuya sur la poignée qui céda sans difficulté. Elle se sentit soudain comme Alice après être tombée dans le trou du lapin blanc. Une Alice complètement folle. »  Page 440
  • « Puis il tourna les talons et descendit de la colline avec, toujours, cette étrange sensation d’être accompagné.
    La Bible disait : Cherche et tu trouveras. Il demanda à voix haute au paysage autour de lui :
    — Mais elle n’offre aucune garantie sur ce qu’on trouvera, n’est-ce pas ? »  Page 446
  • « — Je vais vous raccompagner, je dois fermer à clef. Jem viendra bien en classe lundi matin, donc ?
    — Il sera là, avec ou sans menottes.
    Ce fut au tour du directeur de rire.
    — Il n’a pas à s’inquiéter de l’accueil qui lui sera fait. Les enfants parlant gaélique ayant effectivement traduit ses paroles à leurs amis et Jem ayant enduré sa correction sans broncher, toute sa classe le considère maintenant comme Robin des Bois ou Billy Jack. »  Page 452
  • « Il repartit néanmoins vers l’escalier, s’arrêtant en chemin pour vomir par-dessus bord, et réapparut quelques minutes plus tard, resplendissant… du moins vu de loin. Stebbings étant petit et bedonnant, sa veste lui serrait les épaules et pendait mollement autour de sa taille ; les manches lui arrivaient au milieu des avant-bras. Pour ne pas perdre la culotte qui lui arrivait au-dessus du genou, Jamie l’avait retenue avec sa ceinture. Je constatai qu’outre son coutelas il portait l’épée du capitaine, plus deux pistolets chargés.
    Ian écarquilla les yeux en voyant son oncle ainsi attifé mais, au regard noir que lui lança ce dernier, se garda de tout commentaire.
    — Ce n’est pas si mal, dit M. Smith, encourageant. De toute façon, on n’a rien à perdre.
    — Mmphm…
    — Le garçon se tenait sur le pont en flammes, d’où tous sauf lui s’étaient sauvés, récitai-je à voix basse. »  Page 489
  • « Nous nous enfonçâmes dans le navire, guidés par notre nouvelle connaissance qui me dit se nommer Abram Zenn (« Mon père, qui lisait beaucoup, aimait particulièrement le dictionnaire de M. Johnson. Ça l’amusait de m’appeler A à Z »). »  Page 498
  • « La révélation de la véritable identité de M. Smith avait provoqué des remous considérables parmi l’équipage disparate de l’Asp. Au point qu’il avait été à deux doigts d’être balancé par-dessus bord ou abandonné dans un canot. Après un débat houleux, Jamie avait suggéré que M. Marsden change de profession pour devenir soldat. En effet, un certain nombre d’hommes à bord de l’Asp s’étaient proposés de rallier les forces continentales à Ticonderoga, transportant les provisions et les armes de l’autre côté du lac Champlain puis restant au fort en tant que miliciens volontaires.
    Son idée reçut l’approbation générale, même si quelques mécontents marmonnèrent qu’un Judas restait un Judas, qu’il soit marin ou pas. »  Page 529
  • « Je suis allé en France à la fin de l’année où j’ai rendu visite au baron Amandine. Je suis resté chez lui plusieurs jours et ai eu amplement l’occasion de m’entretenir avec lui en privé. J’ai de bonnes raisons de croire que Beauchamp est bel et bien impliqué dans l’affaire dont nous avons discuté et qu’il s’est attaché à Beaumarchais, également compromis. Amandine ne m’a pas paru préoccupé outre mesure par le fait que Beauchamp se serve de son nom comme couverture.
    J’ai demandé une audience auprès de Beaumarchais qui m’a été refusée. Comme, en temps ordinaire, il m’aurait reçu, je pense avoir mis le doigt sur quelque chose. Il serait utile de surveiller ces eaux-là. »  Page 537
  • « Surpris et sur ses gardes, Grey lui donna la brève explication qu’il avait préparée. Le baron lui répondit que, hélas, M. Beauchamp était parti chasser le loup en Alsace en compagnie de M. Beaumarchais. (Voilà déjà un soupçon de confirmé !) Mais milord lui ferait-il l’honneur d’accepter l’hospitalité des Trois Flèches, ne serait-ce que pour une nuit ?
    Il accepta l’invitation en se confondant en remerciements puis, ayant retiré sa cape et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles criardes de Dottie (Amandine cligna des yeux ahuris avant de les louer exagérément), il fut conduit dans un long couloir bordé de portraits.
    — Nous prendrons un rafraîchissement dans la bibliothèque, lui annonça Amandine. Vous devez mourir de froid et d’inanition. Mais avant cela, permettez-moi de vous présenter un autre de mes hôtes. Nous l’inviterons à se joindre à nous.
    Grey acquiesça vaguement, distrait par la légère pression qu’exerçait la main du baron dans son dos, un soupçon plus bas que ne le demandait la bienséance.
    — Le docteur Franklin est un Américain, poursuivit Amandine.
    Il prononça ce mot avec une note d’amusement. Il avait une voix singulière : douce, chaude et vaporeuse, comme une tasse de thé Oolong avec beaucoup de sucre.
    — Il aime passer un moment chaque jour dans le solarium. Il affirme que cela entretient sa santé.
    Parvenu au bout du couloir, il poussa une porte et s’effaça pour laisser passer Grey. Ce dernier l’avait regardé poliment pendant qu’il parlait et se tourna pour découvrir l’hôte américain, confortablement allongé sur une chaise longue matelassée, baignant dans un flot de lumière naturelle, nu comme un ver.
    Au cours de la conversation qui suivit, menée par les trois hommes avec un aplomb irréprochable, Grey apprit que le docteur Franklin mettait un point d’honneur à prendre des bains de soleil chaque fois qu’il le pouvait. La peau, expliqua-t-il, respirait autant que les poumons, absorbant l’oxygène et libérant des impuretés. La capacité du corps à se défendre des infections était considérablement diminuée quand la peau était en permanence étouffée par des vêtements insalubres. »  Page 547
  • « Il avait passé deux doigts sur le bourrelet irrégulier en travers de sa gorge sans se départir de son sourire.
    « Je n’ai pas chronométré mais je dirais environ trente secondes. “S’il vous plaît, m’sieur MacKenzie, qu’est-ce que vous avez au cou ? Vous avez été pendu ?”
    — Et que leur as-tu répondu ?
    — Que j’ai été pendu en Amérique mais que j’ai survécu, par la grâce de Dieu ! Quelques-uns d’entre eux ont des frères plus âgés qui ont vu L’Homme des hautes plaines et le leur ont raconté, ce qui a considérablement fait grimper ma cote. Maintenant que mon secret a été découvert, ils s’attendent à ce que je vienne à la prochaine répétition avec mon six-coups. »
    Là-dessus, il l’avait fait pleurer de rire avec sa meilleure imitation du regard ténébreux de Clint Eastwood.
    Elle en riait encore en se remémorant la scène quand Roger passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demanda :
    — A ton avis, combien y a-t-il de versions musicales du psaume 23 ?
    — Vingt-trois ? répondit-elle au hasard.
    — Uniquement six dans le livre des cantiques presbytériens mais il en existe des versifications en anglais remontant jusqu’à 1546. J’en ai trouvé une dans le Bay Psalm Book, une autre dans le vieux Scottish Psalter, ainsi que quelques-unes ici et là. J’ai également consulté la version en hébreu mais il est sans doute préférable de l’épargner à la congrégation de Saint Stephen. Les catholiques ont-ils une mise en musique ?
    — Les catholiques ont une mise en musique pour tout et n’importe quoi mais, chez nous, les psaumes sont généralement psalmodiés.
    Elle huma l’air, cherchant à sentir une odeur de cuisine, avant d’ajouter fièrement :
    — Je connais quatre formes de chants grégoriens, même s’il en existe beaucoup plus.
    — Ah oui ? Chante pour moi, tu veux.
    Il se planta au milieu du couloir tandis qu’elle essayait de se rappeler les paroles du psaume 23. La forme la plus simple lui revint machinalement ; elle l’avait psalmodiée tant de fois quand elle était enfant qu’elle était ancrée dans sa chair. »  Pages 553 et 554
  • « — Il convient de chanter le psaume sans le morceler verset par verset, récita-t-il. Cette pratique fut introduite en des temps d’ignorance, quand bon nombre de fidèles ne savaient pas lire. Il est donc recommandé de ne plus l’utiliser. C’est extrait de la Constitution de l’Eglise presbytérienne américaine.
    Elle nota mentalement au passage qu’il avait donc bel et bien envisagé d’être ordonné pendant qu’ils étaient à Boston.
    — « Des temps d’ignorance », répéta-t-elle. Je me demande ce qu’en penserait Hiram Crombie.
    Cela le fit rire. Puis il reprit :
    — Cela dit, il est vrai que la plupart des gens à Fraser’s Ridge ne savaient pas lire. Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’on chantait les psaumes de cette façon uniquement à cause de l’illettrisme ou de l’absence de livres. Chanter tous ensemble, c’est formidable, j’en conviens, mais je pense que ce système de répons entre le prêtre et la congrégation rapproche les gens, les implique davantage dans ce qu’ils chantent, dans ce qui est en train de se passer. Ne serait-ce que parce qu’ils doivent se concentrer pour se souvenir de chaque verset. »  Page 556
  • « Elle regardait la bibliothèque.
    — Ceux-là sont nouveaux, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant l’une des étagères.
    — Oui. Je les ai commandés à Boston. Ils sont arrivés il y a quelques jours.
    Les tranches étaient neuves et brillantes. Des livres d’histoire traitant de la Révolution américaine. Encyclopedia of the American Revolution de Mark M. Boatner III. A Narrative of a Revolutionary Soldier, de Joseph Plumb Martin.
    — Tu veux savoir ? lui demanda-t-il.
    Il pointa le menton vers le coffret ouvert sur la table devant eux. Il restait une épaisse liasse de lettres non ouvertes posée sur les livres. Il n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Brianna qu’il avait regardé les deux petits ouvrages. »  Page 568
  • « Roger remit la lettre en place, regarda l’étagère puis Brianna. Elle était nerveuse, hésitante. Puis elle prit sa décision et se dirigea vers la bibliothèque d’un pas ferme.
    — Lequel de ces livres nous dira à quelle date le fort de Ticonderoga est tombé ? »  Page 569
  • « Quand il était sur la route, c’était surtout aux femmes qu’il pensait. Il toucha la poche intérieure de sa veste et palpa le petit livre qu’il avait emporté pour le voyage. Il avait dû choisir entre le Nouveau Testament offert par sa grand-mère et son précieux exemplaire de Une liste des dames de Covent Garden. Il n’avait pas hésité longtemps.
    A seize ans, il avait été surpris par son père en train de compulser avec un ami le célèbre annuaire de M. Harris qui dressait l’inventaire des charmes des femmes de petite vertu de Londres. Lord John avait lentement feuilleté l’ouvrage, s’arrêtant parfois sur une page en écarquillant les yeux, et l’avait refermé avec un soupir. Puis, après avoir brièvement sermonné les deux adolescents sur le respect dû au beau sexe, il leur avait ordonné d’aller chercher leurs chapeaux. »  Page 582
  • « Avec les premières gouttes, une puissante odeur s’éleva de la terre, riche, verte et féconde… comme si le marais s’étirait après un long sommeil, ouvrant voluptueusement son corps au ciel telle une putain de luxe déployant sa chevelure parfumée.
    William porta machinalement la main à sa poche, voulant consigner cette image poétique dans la marge de son livre puis se reprit en se sermonnant. »  Page 584
  • « Il était perdu. Dans un marécage connu pour avoir englouti bon nombre de personnes, tant des Indiens que des Blancs. A pied, sans nourriture, sans feu, sans autre abri que la mince toile de son sac de couchage militaire : une simple grande poche qu’il était censé bourrer de paille ou d’herbes sèches, deux matériaux introuvables dans les parages. Il ne possédait que le contenu de ses poches : un couteau pliant, un crayon, un morceau de pain détrempé et un autre de fromage, un mouchoir crasseux, quelques pièces, sa montre et son livre, ce dernier sans doute également trempé. Il plongea une main dans sa poche et découvrit que la montre s’était arrêtée et que le livre avait disparu. »  Page 586
  • « Il entendait les grenouilles autour de lui, coassant gaiement et indifférentes au brouillard.
    — Brekekekex coax coax ! Brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux…
    Les grenouilles ne semblèrent guère impressionnées par sa citation d’Aristophane. »  Pages 589 et 590
  • « Tout en parlant, William se rappela avec horreur qu’il avait perdu son livre. Désemparé par l’enchaînement de ses mésaventures, il n’avait pas encore mesuré la véritable portée de cette perte.
    Outre sa valeur purement récréative et son utilité en tant que recueil pour ses méditations, le livre était vital à sa mission. Il contenait plusieurs passages codés lui indiquant le nom des différentes personnes qu’il devait contacter, où les trouver et, plus important encore, ce qu’il devait leur dire. Il se souvenait de la plupart des noms mais, pour le reste…
    Sa consternation était telle qu’il en oublia sa douleur et se leva abruptement, saisi de l’envie de se précipiter dans le marais et de le passer au peigne fin jusqu’à retrouver l’ouvrage. »  Page 604
  • « Il se tut, concentré sur sa tâche pendant que William essayait de se détendre dans l’espoir de dormir un peu. Il était épuisé mais des images du marais défilaient derrière ses paupières closes, des visions qu’il ne pouvait ignorer ni repousser.
    Des racines aux boucles ressemblant à des collets, de la boue, des amas de déjections de cochons, si semblables à des excréments humains… des feuilles mortes déchiquetées…
    Des feuilles mortes flottant sur l’eau tels des éclats de verre brun, des reflets qui se dissipent autour de ses tibias… des mots dans l’eau, les pages de son livre, s’effaçant, le narguant en s’enfonçant sous la surface. »  Page 606
  • « Mais si le capitaine Richardson ne s’est pas trompé… cela signifie qu’il voulait t’entraîner dans un piège… droit à la mort ou à la prison.
    L’énormité de cette hypothèse lui laissa la gorge sèche. Il saisit l’infusion que Mlle Hunter lui avait apportée et la but. Elle était infecte mais il le remarqua à peine, serrant la tasse contre lui comme un talisman qui l’aurait protégé des perspectives qu’il entrevoyait.
    Non, c’était inconcevable. Son père connaissait Richardson. S’il avait été un traître…
    — Non, répéta-t-il à voix haute. Impossible, ou très improbable. C’est le rasoir d’Occam.
    Cette idée le calma un peu. Il avait appris les principes de base de la logique très tôt et Guillaume d’Occam lui avait toujours semblé un bon guide. Quelle était l’hypothèse la plus plausible : que Richardson soit un traître infiltré qui l’avait délibérément mis en danger, que le capitaine ait été mal informé ou qu’il ait simplement commis une erreur ? »  Page 626
  • « Il lui vint également à l’esprit que si Denzell Hunter rejoignait l’armée continentale, il pourrait peut-être approcher suffisamment des forces de Washington pour glaner des informations utiles, ce qui compenserait largement la perte de son livre de contacts. »  Page 643
  • « — C’est extraordinaire ! Oui, ce doit être lui. Surtout si tu mentionnes des vols de cadavres.
    Il toussota dans son poing, un peu gêné.
    — C’était une activité… très riche d’enseignement, bien que parfois troublante.
    Il lança un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que sa sœur ne les entendait pas mais elle était loin derrière, somnolente sur la selle de sa mule. Il reprit en baissant la voix :
    — Tu comprendras, Ami William, que pour maîtriser l’art de la chirurgie il est indispensable d’apprendre comment le corps humain est fait et comment il fonctionne. Il y a des limites à ce que les textes peuvent nous enseigner et les manuels d’anatomie sur lesquels se reposent la plupart des hommes de médecine sont, disons-le sans ambages, erronés.
    — Vraiment ?
    William ne l’écoutait que d’une oreille, l’autre moitié de son cerveau étant occupée, à parts égales, par l’évaluation de l’état de la route, l’espoir qu’ils atteindraient un lieu habité à temps pour dîner convenablement et l’appréciation du cou gracieux de Rachel Hunter en ces rares occasions où elle chevauchait devant eux. Il avait envie de se retourner pour la regarder à nouveau mais c’était trop tôt, c’eût été inconvenant. Dans quelques minutes…
    — … Galien et Esculape. Depuis très longtemps, on prend pour acquis que les Grecs de l’Antiquité ont écrit tout ce qu’il y a à savoir sur le corps humain, qu’il n’y a aucune raison de douter de ces textes ni de créer du mystère là où il n’y en a pas.
    — Vous devriez entendre mon oncle déblatérer sur les anciens traités militaires ! grommela William. Il adore Jules César, qu’il considère comme un excellent général, mais affirme qu’Hérodote n’a probablement jamais mis les pieds sur un champ de bataille.
    Hunter lui adressa un regard surpris.
    — C’est exactement ce que disait John Hunter, en des termes différents, sur Avicenne ! « Cet homme n’a jamais vu un utérus gravide de sa vie. » »  Pages 655 et 656
3 étoiles, P

Le poison dans l’eau

Le poison dans l’eau de Chrystine Brouillet.

Éditions Denoël (Sueurs froides), publié en 1987; 145 pages

Premier tome de la Série policière Maud Graham de Chrystine Brouillet paru initialement en 1987.

Le poison dans l'eau

Que s’est-il réellement passé dans le cas Julie-Anne de Beaumont ? Ce dossier a été classé sous la rubrique « Accidents ». L’enquête a démontré qu’il y a eu mort par noyade. Un an après les évènements, Maud Graham reçois de la sœur de la victime, une correspondance incriminante : des lettres échangées entre Mathieu, le mari de Julie-Anne et sa demi-sœur Emma. Dans cet échange, les deux se disputent la responsabilité du meurtre de Julie-Anne. Emma s’accuse du meurtre et il lui répond qu’il sait bien qu’elle fabule puisque c’est lui qui a tué sa femme. Durant son enquête, Graham découvre une famille peu commune où la haine prend le dessus sur l’amour. Qui a réellement tué Julie-Anne ? Et comment ?

Polar psychologique au rythme tranquille mais soutenu. Le début du récit est lent, l’auteur prend le temps de nous mettre en situation et nous présenter les personnages. Elle nous introduit à la famille Lambert qui semble être une bonne famille. Plus on avance dans le récit, plus on découvre leurs secrètes familiaux qui nous tiennent en haleine. L’univers malsain et sordide de cette famille est très bien amené. Le texte passe sans cesse d’un point du vue de l’un à l’autre, nous révélant ainsi différentes facettes des protagonistes. L’auteur parvient à dépeindre des personnages forts et crédibles. Comme il s’agit d’un dossier classé, l’intrigue n’est pas basée sur une course poursuite mais sur la psychologie. L’inspecteur doit démêler les motivations possibles de chacun des membres de la famille. C’est dans ce tome que Maud Graham fait sa première apparition. Sa présence est cependant discrète. On n’a droit qu’à quelques détails de sa personnalité et de sa vie. C’est un bon petit roman qui est quand même dense au niveau de l’histoire.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 27 janvier 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Pour ses quinze ans, elle ne reçut pas les escarpins en cuir vernis rouge dont elle rêvait mais un livre d’histoire ancienne qui traitait des coutumes égyptiennes, crétoises, grecques, romaines, mésopotamiennes. » Page 25
  •  « Il lut Madame Bovary parce que l’héroïne de Flaubert se prénommait Emma et il souhaita un avenir différent à sa demi-sœur ; qu’elle n’épouse pas un pauvre imbécile. » Page 42
  •  « Elle aurait perdu au bluff : son visage était un livre ouvert, on pouvait presque y distinguer les trèfles des carreaux. » Page 59
  •  « Il la rassurait, lui expliquait que les vampires existent vraiment mais qu’ils ne ressemblent guère au comte Dracula. » Page 73
  •  « La pelouse était un peu jaunie à cet endroit, et, à bien y penser, ce n’était pas de la pelouse mais un foin maigre tissé de vieux pissenlits. Il restait quelques têtes d’étoiles grises et ternes. Celles que les enfants aiment souffler et qui ornaient l’édition du Larousse des années 20. Flore avait cru longtemps que le dictionnaire était un livre de botanique. Puis elle l’avait ouvert et avait constaté qu’il y avait des fleurs mais aussi des automobiles, des animaux, des clous, des insectes, des potiches, des cadrans solaires, des squelettes, des hommes et des femmes dont on cachait le sexe, des châteaux forts, des ponts-levis, des radios, des plumes, des igloos, des statues pudiques, des violons, des pyramides, des bicyclettes et des cirques vides, sans lion, sans dompteur, sans trapèze, sans spectateur. » Page 85
  •  « Glenfiddish, whisky. Très populaires ces alcools dans les romans noirs américains même si on ne précise jamais s’il s’agit de bourbon ou de whisky. » Page 101
  •  « Ce n’est pas si important ; l’essentiel étant que le détective privé ouvre le tiroir gauche de son bureau encombré de paperasses et qu’il y trouve la bouteille de Chivas. On boit souvent du Chivas dans les romans mais il paraît que la qualité de l’alcool a baissé. Le privé enlève le bouchon, avale une bonne rasade à même la bouteille, en grimaçant ou non, selon qu’il est seul ou avec sa secrétaire. » Pages 101 et 102
  •  « Emma fait entrer l’inspectrice en la félicitant de sa chance : si elle avait appelé deux heures plus tard, elle aurait trouvé le nid vide. C’est ainsi qu’on dit dans les romans policiers quand les criminels se sont échappés ? » Page 103
  •  « Il y a un grand canapé beige, une télévision encastrée dans le mur, un énorme Lazy-Boy en cuir brun, deux chaises en chêne ; une bibliothèque où il y a quelques livres mais surtout des médailles et des trophées ; le père d’Emma joue au golf ; Graham enlève son imper pour bien faire comprendre à Emma qu’elle aussi pratique l’ironie mais elle attend que la jeune femme l’invite à s’asseoir. » Page 103
  •  « Graham se souvient d’une phrase de Guitry : « Être privé de quoi que ce soit quel supplice, être privé de tout, quel débarras ! » L’inspectrice adore Guitry mais, jeune, ils étaient plutôt privés de tout chez elle, et elle ne trouvait pas que c’était un tel soulagement. » Page 108
    « Graham roule lentement en rentrant chez elle ; elle essaie de se souvenir du titre d’un roman qu’elle avait étudié au couvent. L’histoire d’une famille qui se haïssait. Elle devrait dire « les membres d’une famille » se haïssaient mais parler « d’une » famille accentue l’effet de violence sourde et de pourriture. Graham se demande si l’auteur a tout inventé ou s’il s’est inspiré de personnages réels. » Page 125
  • « Plus maintenant ; Julie-Anne est morte et Mathieu a jeté les fleurs qu’elle s’entêtait à faire sécher. Les fleurs, les vêtements, les livres de Julie-Anne. » Page 126
4 étoiles, P

Le pianiste

Le Pianiste de Wladyslaw Szpilman.

Éditions Pocket, publié en 2002; 315 pages

Autobiographie de Wladyslaw Szpilman paru initialement en 1998 sous le titre « The pianist ».

Le pianiste

Wladyslaw Szpilman est un jeune pianiste juif qui vit à Varsovie avec sa famille. Il travaille pour la Radio nationale polonaise. Lorsque les allemands attaquent la ville, à la Radio nationale Wladyslaw interprète la Nocturne en ut dièse mineur de Chopin. Pendant plusieurs années, la ville sera bombardée, occupée et contrôlé par les allemands. Il devra survivre aux rafles perpétrées contre les Juifs et aux déportations massives en trains vers les camps d’extermination. Il verra les membres de sa famille embarquer dans ces fameux trains. Il subira la création du ghetto où il devra se trouver un toit et de quoi se nourrir. Les conditions de vie y seront effroyables. Une survie au milieu des bombes, des cadavres, des ruines et des incendies. Wladyslaw, malgré la souffrance, la faim et le froid, tentera de préserver ses mains, son gagne-pain, dans l’espoir d’une vie après la guerre.

Un livre très dur, bouleversant et touchant. Ce récit nous plonge dans l’une des périodes la plus sombre de l’histoire, la seconde guerre mondiale. C’est un très grand témoignage sur l’horreur qu’a connu l’auteur pendant cette guerre. Il nous fait réaliser ce qu’a été pour les juifs cette descente aux enfers. Ils ont vu l’entrée en guerre de leur pays sans en comprendre pleinement le sens, puis ils ont perdu leur famille montée dans des trains pour ne plus jamais les revoir. Pour ceux qui sont resté dans le ghetto, c’est la dure réalité de la survie au quotidien sous les représailles allemandes. La progression du récit est simple et légère, sans tomber dans l’apitoiement. L’écriture est terriblement touchante, l’émotion qui s’en dégage nous fait partager les sentiments ressentis par Szpilman. Il nous fait découvrir comment l’être humain peut s’adapter aux conditions les plus extrêmes et les plus infâmes. Un témoignage historique plus captivant et absorbant qu’un livre d’histoire conventionnel.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 7 octobre 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Les explosions se produisaient en série, assez assourdies à vrai dire, et certainement lointaines ; non dans la ville même, en tout cas. Sans doute des exercices militaires, ai-je conclu. Il y en avait eu si souvent au cours des derniers jours que nous nous y étions habitués. Après quelques minutes, les grondements se sont tus et j’ai été tenté de me rendormir mais il faisait trop clair, le soleil pointait, et j’ai donc choisi de prendre un livre en attendant le moment du petit déjeuner.
    Il devait être au moins huit heures quand la porte de ma chambre s’est ouverte. Ma mère est apparue, vêtue comme si elle s’apprêtait déjà à sortir. Plus pâle que d’habitude, elle n’a pu dissimuler une certaine réprobation en me découvrant encore au lit, plongé dans ma lecture. »  Page 13
  • « Le premier jour du chantier, un vieux Juif en caftan et chapeau orthodoxe pelletait la terre à côté de moi. Il s’activait avec une ferveur toute biblique, se battait avec son outil comme s’il s’était agi d’un ennemi mortel, l’écume aux lèvres, ses traits pâles ruisselant de sueur, son maigre corps secoué de frissons, tous les muscles douloureusement contractés. »  Page 29
  • « Mes parents étaient convenus d’une date avec les médecins, une chambre avait été retenue pour moi à l’hôpital. Dans l’espoir de me rendre l’attente moins pénible, ils s’étaient ingéniés à transformer la semaine qui me séparait de l’opération en une succession de sorties, de cadeaux, de distractions. Nous allions manger des glaces tous les jours, puis c’était le cinéma, ou le théâtre. Ils me couvraient de livres, de jouets, de tout ce que je pouvais convoiter dans mon cœur. »  Page 73
  • « Au retour, je suivais un itinéraire immuable : Karmelicka, Leszno et Zelazna. En chemin, je passais rapidement chez des amis afin de leur rapporter de vive voix les nouvelles que j’avais glanées chez Zyskind. Puis je rejoignais Henryk rue Nowolipki et je l’aidais à rapporter son panier de livres à la maison. »  Page 83
  • « Nombre d’amis qui appréciaient ses qualités et sa culture l’encourageaient à suivre l’exemple de tant de jeunes intellectuels en intégrant la police juive du ghetto. Tu serais en sécurité, lui remontraient-ils, et avec un peu de débrouillardise tu gagnerais bien ta vie… Henryk ne voulait même pas entendre parler de cette éventualité. Dès qu’il entendait ces arguments, il se froissait, s’estimant insulté : fidèle à sa rigueur coutumière, et au risque de heurter nos amis, il répliquait qu’il n’était pas prêt à côtoyer des brigands. Et donc il a entrepris de se rendre chaque matin rue Nowolipki avec un panier bourré de livres qu’il vendait sur le trottoir, noyé de sueur l’été, frissonnant dans le vent glacé de l’hiver, inflexible, obstinément attaché à ses convictions les plus chères. »  Page 84
  • « Janusz Korczak, autre assidu du café de la rue Sienna, était l’un des êtres les plus exceptionnels qu’il m’ait été donné de connaître, un homme de lettres qui avait l’estime des principales figures du mouvement Jeune Pologne.  Ce qu’il racontait de ces artistes était en tout point fascinant. Il portait sur eux un regard marqué à la fois par une grande simplicité et par une passion contagieuse. S’il n’était pas tenu pour un auteur de premier plan, c’était sans doute parce que ses talents littéraires s’exerçaient dans un registre très spécifique, celui des contes pour enfants. Ses textes, qui s’adressaient aux petits et les prenaient pour personnages, révélaient une rare sensibilité à la mentalité enfantine. Ils n’étaient pas inspirés par quelque ambition stylistique mais sortaient tout droit du cœur d’un pédagogue-né, d’un sincère philanthrope. Plus que ses écrits eux-mêmes, c’était l’engagement à vivre ce qu’il écrivait qui donnait toute sa valeur à l’homme. »  Page 95
  • « Pour ma part, je me produisais souvent en duo avec Andrzej Goldfeder, obtenant un franc succès avec ma Paraphrase sur la « Valse de Casanova » de Ludomir Rozycki, dont le texte était dû à Wladyslaw Szengel. Ce dernier, un poète connu, intervenait chaque jour en compagnie de Leonid Fokczanski, du chanteur Andrzej Wlast, de l’humoriste Wacus l’Esthète et de Pola Braunowna dans un spectacle intitulé Le Journal vivant, une chronique acerbe de l’existence dans le ghetto qui foisonnait de piques audacieuses lancées aux occupants allemands. »  Page 96
  • « Son intelligence, son charme et son élégance innée avaient fait de lui un des jeunes hommes les plus prisés de la capitale au temps où la paix régnait encore. Ensuite, il a réussi à s’évader du ghetto et à passer deux années caché chez l’écrivain Gabriel Karski. Et puis il a été abattu par les Allemands dans une petite ville proche de Varsovie en ruine, une semaine seulement avant l’entrée de l’armée Rouge en Pologne. »  Page 119
  • « Lorsque je les ai croisés rue Gesia, les bambins ravis chantaient tous en chœur, accompagnés par le petit violoniste. Korczak portait deux des plus jeunes orphelins, lesquels rayonnaient aussi tandis qu’il leur racontait quelque conte merveilleux, »  Pages 136 et 137
  • « Convaincu que c’était sa stupide intransigeance qui les avait conduits à échouer là, je l’ai assailli de questions et de reproches avant de lui laisser le temps de s’expliquer. Il n’aurait pas daigné me répondre, de toute façon. Sans un mot, il a haussé les épaules, a sorti de sa poche une petite édition oxfordienne de Shakespeare, s’est installé un peu en retrait de nous et s’est plongé dans sa lecture. »  Pages 144 et 145
  • « La garçonnière en question était en fait un appartement confortable et meublé avec goût – une entrée avec des toilettes d’un côté et un grand placard muni d’un réchaud à gaz de l’autre, puis la chambre avec un divan moelleux, une penderie, une petite bibliothèque, une table et quelques bonnes chaises. En découvrant que les étagères recelaient de multiples partitions, des cahiers de musique et plusieurs ouvrages érudits, je me suis cru au paradis. »  Page 189
  • « Il n’y avait rien d’autre à faire que de passer la journée enfermé dans le cabinet de toilette, verrou bouclé de l’intérieur de même que dans le cagibi du studio d’artiste auparavant ; au cas où les Allemands s’introduiraient dans l’appartement, avons-nous estimé, il était peu probable qu’ils remarquent cette petite porte, ou bien ils croiraient qu’il s’agissait d’un placard condamné.
    Tôt le matin, donc, j’ai suivi scrupuleusement ce plan, non sans emporter une pile de livres avec moi. »  Page 190
  • « Toujours dans l’obscurité, j’ai tâtonné dans la pièce à la recherche de ce qui pourrait faire office de corde. Il m’a fallu un long moment pour découvrir un bout d’épais cordon dissimulé derrière les livres d’une étagère. »  Page196
  • « Je tenais absolument à mener une vie aussi régulière que possible : le matin, de neuf à onze heures, je travaillais mon anglais puis je lisais deux heures ; ensuite, je me préparais à déjeuner et de nouveau c’était l’apprentissage de la langue de Shakespeare et la lecture jusqu’à la tombée de la nuit. »  Pages 207 et 208
  • « Prenant un livre au hasard, je me suis installé sur le canapé et me suis efforcé de me plonger dans la lecture. Comme je n’arrivais pas à en retenir un seul mot, toutefois, j’ai reposé le livre et j’ai fermé les yeux, résigné à patienter jusqu’à ce que mes oreilles surprennent une voix humaine dans les parages. »  Page 222
  • « Ensuite, de midi au crépuscule, je concentrais mon esprit sur les livres que j’avais lus, je répétais en moi-même des listes de vocabulaire anglais, je me dispensais des cours muets en cette langue, me posant des questions et essayant d’y répondre sans faute. »  Page 237
  • « Au début, j’avais un foyer, des parents, des sœurs et un frère. Ensuite, nous avions perdu notre maison mais nous étions restés ensemble, au moins. Puis je m’étais retrouvé seul, quoique au sein d’un groupe. Et maintenant j’étais devenu sans doute l’être le plus esseulé au monde. Même le héros de Defœ, Robinson Crusoé, cet archétype de la solitude humaine, avait gardé l’espoir qu’un de ses semblables apparaisse, il s’était consolé en se répétant que cela finirait par se produire et c’était ce qui l’avait maintenu en vie. Alors que moi, il me suffisait de surprendre des pas pour être pris d’une terreur mortelle et pour aller me cacher au plus vite. L’isolement absolu était la condition de ma survie. »  Page 258
  • « Nous connaissons tous le récit du Déluge dans les Écritures saintes. Pourquoi la première race d’hommes a-t-elle connu une fin aussi tragique ? Parce qu’ils s’étaient détournés de Dieu. Ils devaient mourir, coupables comme innocents. Ils étaient les seuls responsables de leur châtiment. Et il en va de même aujourd’hui. »  Page 284
2,5 étoiles, P

La poursuite du bonheur

 

La poursuite de bonheur de Douglas Kennedy.

Éditions Belfond; publié en 2001; 773 pages

Quatrième roman de Douglas Kennedy paru initialement en 2001 sous le titre « The Pursuit of Happiness ».

La poursuite du bonheur

À la fin des années 1990, Kate Malone a 44 ans. Elle vit à New York, elle est divorcée et s’occupe de son fils de 7 ans. Lors de l’enterrement de sa mère, une mystérieuse vieille dame attire son attention. Personne ne semble la connaître. Peu de temps après, celle-ci la contacte, elle lui dit s’appeler Sara et qu’elle la connaît depuis son enfance. Elle a fréquenté ses parents à une certaine époque mais Kate n’en a aucun souvenir. Pour lui raconter sa vie, Sara lui remet un manuscrit qui lui apprendra aussi une incroyable histoire sur ses parents. La lecture de Kate la propulsera dans le Manhattan des années 1940 et 50. C’est à cette époque que Sara a rencontré Jack Malone, le père de Kate, la veille de son départ pour la guerre. Cette aventure d’une nuit a été marquante. Le lendemain matin, Jack s’est éclipsé de la vie de Sara mais pas de son cœur. Cette fameuse rencontre a fait basculer leur vie.

Roman au début accrocheur. L’histoire commence avec la vie de Kate. On s’attache rapidement à elle, mais finalement elle a peu de place dans le livre, car l’héroïne principale est Sara. Lorsque l’histoire bascule sur le destin de Sara, on est déstabilisé car la vie de Kate commençait à être intéressante. Celle de Sara par contre manque de réalisme, elle est une suite de tragédies qui s’accumulent les unes après les autres. Une décente aux enfers magistrale dans une merveilleuse[JS1]  reconstitution de New York des années 40 et 50. Une époque qui est peu connu, mais qui a fait bien des ravages. L’auteur nous fait vivre cette période trouble où il valait mieux cacher ses idées et avoir un mode de vie rangé car la chasse aux communistes était bien présente. Malheureusement, l’histoire fini par traîner en longueur, il y a trop de péripéties pour la vie d’une seule femme. De plus, on aurait bien aimé en savoir plus sur Kate.

La note :2,5 étoiles

Lecture terminée le 4 août 2013

Lecture de mon Baby Challenge 2013Contemporain

Baby challenge contemporainLa littérature dans ce roman :

 

  • « Sa voix de garçonnet de sept ans couvrait celle du pasteur épiscopalien qui, en face de la bière, récitait avec solennité un passage de l’Apocalypse :
    Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux,
    Et la mort ne sera plus, ni deuil,
    Ni pleurs, ni souffrance ne seront plus
    Car ce qui est passé s’en est allé. »  Page 14
  • « Entre-temps, le pasteur était passé à ce vieux classique des enterrements, le Psaume XXIII : « Tu dresses la table devant moi, à la face de mes ennemis ; tu parfumes d’huile ma tête, ma coupe est pleine à déborder. » »  Page 15
  • « Crois-moi : il reste le vieux et triste con qu’il a toujours été, Charlie.
    — Meg !
    J’ai montré mon fils du menton. Il était installé à côté de moi, plongé dans une bédé. »  Page 18
  • « — Bravo, mon grand, a approuvé Meg en lui ébouriffant les cheveux.
    — Lis ton livre, chéri. »  Page 18
  •  « — Pas autant qu’à moi de voir cette tête de nœud se mettre à pleurnicher.
    Après avoir vérifié qu’Ethan restait captivé par son livre, j’ai levé les yeux au ciel.
    — Meg !
    — Pardon. Ça m’a échappé, quoi.
    — Je sais aussi ce que ça veut dire, « tête de nœud », a commenté Ethan sans interrompre sa lecture. »  Page 19
  • « Pendant une fraction de seconde, je me suis retrouvée dans l’appartement familial de la 84e Rue, entre Broadway et Amsterdam. Six ans, retour de l’école, avec Annette, Frankie et tous les Mousquetaires sur notre vieille télé Zénith noir et blanc avec son écran en hublot, et ses antennes qui pointaient comme des oreilles de lapin, et ses portes en imitation acajou. »  Page 24 et 25
  • « Je me replonge dans la contemplation des Mousquetaires. »  Page 25
  • « — Ouais, d’accord. Mais la Princesse aurait fini par te convaincre, elle.
    — N’appelle pas Holly comme ça.
    — Et pourquoi pas ? C’est bien Lady Macbeth, dans cette histoire ! »  Page 37
  • « — Heureuse de l’entendre. Je commençais à me demander si tu n’allais pas te transformer en personnage de Tennessee Williams, le genre cinglée du Sud, tu vois ? Qui essaie la robe de mariée de maman, qui picole du bourbon sec et qui sort des machins dans le style : « Il s’appelait Beauregard et c’est le garçon qui a brisé mon cœur »… »  Page 72
  • « « Il s’appelait Beauregard et c’est le garçon qui a brisé mon cœur. » Son nom, c’était Peter, en fait. Peter Harrison. Celui avec qui j’étais avant de rencontrer Matt. Il se trouve qu’il était aussi mon patron. Et qu’il était marié, comme dans les livres… »  Page 73
  • « Le pire, c’était que je m’étais pourtant solennellement juré de ne jamais perdre la tête pour un homme et que j’avais jusqu’alors manifesté très peu de sympathie, pour ne pas dire un mépris affiché, à mes amies ou connaissances qui transformaient une simple rupture en épopée tragique, se jouant un Tristan et Iseut version Manhattan à chaque peine de cœur. »  Page 81
  • « Je me suis particulièrement maudite lorsque j’ai fondu en larmes au beau milieu d’un brunch dominical au restaurant avec ma mère. Barricadée dans les toilettes dames jusqu’à ce que je me tire de ce mélo à la Joan Crawford, j’ai fini par regagner la table. »  Page 81
  • « Au cours des six premiers mois de son existence, il refusait de capoter plus de deux heures d’affilée, ce qui nous a rapidement conduits au bord de l’épuisement complet. Et, à moins d’avoir la vocation d’une Mary Poppins, la fatigue nourrit l’irritabilité qui, dans notre cas, a vite pris les proportions d’une guerre ouverte. »  Page 87
  • « Assise à la table, j’ai ouvert le colis. Une carte, en papier bleu-gris désormais familier. Et voilà, c’était reparti… « Chère Kate, je crois vraiment que vous devriez m’appeler, non ? Sara. » J’ai retiré ensuite un grand livre rectangulaire. Un album-photo, sans doute. Oui. »  Pages 101 et 102
  • « Je l’ai suivie dans une petite entrée dont l’un des murs était entièrement couvert de rayonnages chargés de livres. »  Page 105
  • « La pièce était de taille modeste mais lumineuse avec ses murs blancs, son parquet en bois décoloré, une vaste fenêtre donnant au sud sur une petite cour intérieure. Encore des livres partout, une discothèque de CD classiques bien garnie et une alcôve astucieusement aménagée en coin bureau avec une tablette en pin sur laquelle s’alignaient un ordinateur, un fax et des dossiers. »  Page 106
  • « Moi, je n’avais cessé de lui dire qu’il jugeait beaucoup trop durement son fils, qu’en réalité Eric était plutôt un progressiste à l’ancienne manière doublé d’un romantique désarmant : un admirateur éperdu d’Eugene Debs qui était abonné à The Nation depuis ses seize ans et rêvait de devenir un second Clifford Odets. Parce qu’il écrivait des pièces de théâtre, lui aussi. Sorti de Columbia en 37, il avait été assistant-metteur en scène d’Orson Welles au Mercury Theater, et deux de ses œuvres avaient été montées par des ateliers d’art dramatique à New York. Oui, c’était le temps où le New Deal de Roosevelt subventionnait le théâtre expérimental en Amérique, si bien que les « prolétaires du spectacle », comme Eric aimait se nommer, ne manquaient pas de travail, et puis maintes petites compagnies ne demandaient qu’à donner leur chance à de jeunes auteurs tels que mon frère. Aucune de ses pièces n’avait été un grand succès mais il ne lorgnait pas sur Broadway et ses lumières, de toute façon, répétant que son œuvre voulait « répondre aux attentes et aux besoins de la classe ouvrière ». »  Page : 114
  • « En tant que dramaturge, il avait cependant d’énormes potentiels, mais dans ce genre « engagé » qui apparaissait, hélas, condamné au début des années quarante. Orson Welles est allé à Hollywood, Clifford Odets également. » » Page 115
  • « Enfin, la soirée se déroulait chez Eric. Un appartement-couloir de Sullivan qui pour moi représentait le summum du chic bohème, tout comme son locataire. La baignoire dans la cuisine, des bouteilles de chianti reconverties en pieds de lampe, de vieux coussins fatigués éparpillés sur le sol du salon, et des livres partout, partout. »  Page 115
  • « Nous sommes nés tous les deux à Hartford, dans le Connecticut. Comme Eric aimait à le rappeler, ce coin perdu n’a jamais abrité que deux êtres d’exception : Mark Twain, qui a perdu un tas d’argent dans une maison d’édition locale, et Wallace Stevens, qui fuyait l’ennui d’une vie de courtier d’assurances en écrivant des poèmes d’une modernité rare. »  Page 116
  • « J’avais douze ans quand il m’a déclaré qu’« à part Twain et Stevens personne de notable n’a vécu ici, et puis il y a eu nous deux » »  Page 117
  • « Leurs affrontements étaient homériques. Par exemple quand il avait découvert les Dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed sous le lit de son fils, ou quand Eric lui avait offert un disque de Paul Robeson pour sa fête… »  Page 118
  • « Encore plus maigre qu’avant, il laissait ses cheveux très bruns pousser en tignasse qui, complétée par des lorgnons en acier, son manteau militaire et sa vieille veste en tweed, lui donnait l’allure de Trotski. »  Page 119
  • « À la place, il est allé s’installer Sullivan Street, balayer les planchers pour le compte d’Orson Welles à vingt dollars par semaine et caresser l’ambition d’écrire des œuvres « qui durent » »  Page 119
  • « — Ton « destin » ? a-t-il repris avec une cinglante ironie. Parce que tu crois avoir un « destin », aussi ? Quels romans à l’eau de rose t’ont-ils fait lire, à l’université ? »  Page 122
  • « Dans un court message à notre père, j’ai indiqué que j’acceptais ses desiderata et que la famille pourrait être fière de moi une fois que je serais à New York, une façon discrète de lui certifier que j’allais rester une « fille bien » même dans le Sodome et Gomorrhe qu’était à ses yeux Manhattan. »  Page 131
  • « Une conversation décousue à propos de notre travail, des rumeurs qui commençaient à circuler au sujet de camps de la mort montés par les nazis en Europe de l’Est, des chances que Roosevelt garde Henry Wallace pour second lors de la campagne présidentielle de l’année suivante, de Watch on the Rhine, la pièce de Lillian Hellman qu’Eric, toujours très exigeant, jugeait épouvantable… »  Page 134
  • « Son fantastique anonymat, d’abord : ici, on pouvait devenir invisible, et surtout ne jamais sentir le regard désapprobateur de quiconque dans son dos, un des passe-temps favoris des bonnes gens d’Hartford. On pouvait passer la nuit debout, ou se perdre tout un samedi après-midi dans les kilomètres de livres de ses librairies, ou entendre Ezio Pinza chanter Don Giovanni au Met pour la somme dérisoire de cinquante cents – à condition de faire la queue, évidemment –, ou dîner à trois heures du matin chez Lindy, ou encore se lever à l’aube un dimanche, aller en flânant jusqu’au Lower East Side, acheter des oignons marinés tout droit sortis des tonneaux Delancey Street et s’installer chez Katz devant l’un de ces sandwichs au pastrami dont la dégustation vous conduisait au bord de l’extase mystique. »  Page 140
  • « À la faveur de toutes ces promenades, j’ai appris à voir New York comme un gigantesque roman victorien qui vous oblige à cheminer au sein de sa vaste intrigue et de ses foisonnantes digressions. »  Page 140
  • « Et moi, en lectrice avide, je me laissais chaque fois prendre par son récit, et j’avais hâte de connaître la suite. »  Page 140
  • « Si mes parents trouvaient que c’était un magnifique parti, j’avais mes réserves, moi, tout en lui reconnaissant ses mérites, notamment l’éloquence avec laquelle il parlait des romans d’Henry James et des tableaux de John Singer Sargent, son romancier et son peintre de prédilection. »  Page 143
  • « Eric a aussitôt quitté son travail à la Guilde du théâtre et s’est mis en route pour le Mexique et l’Amérique du Sud, avec sa Remington portable car il comptait passer l’année suivante à écrire une pièce ambitieuse et peut-être l’ébauche d’un journal de voyage sur le subcontinent. Il m’a incitée à l’accompagner mais je n’étais pas du tout prête à abandonner mon poste à Life au bout de sept mois seulement.
  • — Si tu venais avec moi, tu pourrais te concentrer entièrement sur un roman, a-t-il objecté. » Page 145
  • « Bien à contrecœur, il s’était aussi résigné à changer d’allure pour être engagé dans l’équipe de Joe E. Brown. Il s’était coupé les cheveux et avait renoncé à son accoutrement à la Trotski, tristement conscient de la nécessité d’accepter les très strictes normes vestimentaires de l’époque s’il voulait gagner sa vie. »  Page 153
  • « — Quand on commence par se voir comme le nouveau Bertolt Brecht et qu’on finit en écrivant des calembours à la chaîne pour un programme de variétés, on peut légitimement se considérer comme un raté.
    — Tu écriras d’autres pièces importantes.
    Il avait eu un sourire amer.
    — Je n’en ai jamais écrit et tu le sais, S. Même une pièce « passable », je n’en ai pas une seule dans mes cartons. Tu sais ça, aussi. » Page : 153
  •  « — Ah, on est chez vous, ici ? s’est exclamé Jack sans un soupçon d’embarras.
    — Fine déduction, docteur Watson. Vous ne m’en voudrez pas si je vous demande comment vous avez échoué ici ? »  Page 158
  • « — Bien, et maintenant tu dois me parler un peu de toi. À ton tour !
    — Comme quoi ? Ma couleur préférée ? Mon signe astral ? Si je préfère Fitzgerald ou Hemingway ?
    — Qui, alors ?
    — Fitzgerald, de très loin. »  Page 168
  • « — Et peut-on savoir où est passé ton don Juan en uniforme ? »  Page : 186
  • « — Cette idée m’a effleurée, certes… Mais je me demande également comment je vais arriver à travailler toute seule, livrée à moi-même.
    — Tu dis depuis longtemps que tu voudrais t’essayer à un roman. C’est l’occasion rêvée, non ? »  Page 199
  • « — Très drôle. Et puis je ne suis pas seulement un écrivain raté. D’après Leland McGuire, je manque aussi d’esprit d’équipe. »  Page 200
  • « — Si vous voulez mon modeste avis, à votre place je ne ferais ni ne dirais rien. Contentez-vous d’empocher l’argent de Mr Luce pendant les six mois qui viennent et mettez-vous à écrire le roman du siècle, puisque je crois savoir que vous êtes une littéraire. »  Page 204
  • « J’ai jeté de vieux habits et plein de livres dans une malle, et malgré les protestations d’Eric j’ai tenu à emporter ma machine à écrire dans ma bucolique retraite. »  Page 217
  • « Je ne faisais rien, ou presque. Je passais la matinée au lit avec un bon roman, ou bien je me lovais dans le gros fauteuil fatigué devant l’âtre en feuilletant des revues vieilles d’une décade que j’avais découvertes dans le coffre en bois qui servait de table basse. Le soir, j’écoutais la radio, surtout s’il y avait un concert de l’orchestre de la NBC dirigé par Toscanini, et je lisais tard dans la nuit. »  Page  217
  • « Le mercredi 25 avril 1946, il était 16 h 02 à ma montre lorsque cette course s’est arrêtée. Je suis restée un moment les yeux sur la feuille à moitié couverte avant de comprendre ce qui m’arrivait : je venais de terminer ma première nouvelle. »  Page 226
  • « Le lendemain matin, j’ai relu d’une traite ces vingt-quatre pages. Intitulée À quai, la nouvelle était une version romancée de ma rencontre avec Jack, à la différence qu’elle se déroulait en 41 et que la narratrice était une éditrice d’une trentaine d’années, Hannah, une femme seule qui n’avait jamais eu de chance avec les hommes et commençait à croire que l’amour ne croiserait jamais son chemin. Entre en scène Richard Ryan, un lieutenant de vaisseau en permission d’un soir à Manhattan avant de s’embarquer pour le Pacifique. Ils font connaissance dans une soirée, l’attirance est réciproque, ils partent déambuler dans la ville, échangent leur premier baiser, prennent une chambre d’hôtel miteuse et se séparent « courageusement » devant les docks de la Navy à Brooklyn. Il lui a juré sa flamme mais Hannah sait qu’elle ne le reverra plus. Ce n’était pas leur heure, tout simplement. Il s’en va à la guerre, il oubliera vite cette nuit. Reste à la jeune femme la certitude d’avoir trouvé sa destinée par hasard et de l’avoir aussitôt perdue. » Page 226
  • « Dans ma nouvelle, Hannah se sent dépouillée à l’issue de sa fulgurante expérience mais elle a également appris qu’elle pouvait éprouver de l’amour. »  Page 228
  • « — J’attends un exemplaire de votre livre quand il va être publié, Sara. »  Page 228
  • « Une autre enveloppe a immédiatement attiré mon regard parce qu’elle venait du Saturday Night/Sunday Morning, un hebdomadaire avec lequel je n’avais jamais été en contact. Intriguée, je me suis hâtée de l’ouvrir. Nathaniel Hunter, chef de la section littéraire, m’indiquait que ma nouvelle, À quai, avait été retenue pour publication et qu’il l’avait programmée au premier numéro du mois de septembre 1946, avec un versement de droits d’auteur qu’il établissait à cent vingt-cinq dollars. »  Page 229
  • « — De rien. Elle se défend toute seule, ta nouvelle ! Tu es capable d’écrire. »  Page 231
  • « — Vous êtes jeune, libre, sans responsabilités familiales. C’est le moment idéal pour vous mettre sérieusement à un roman. » Page 234
  • « Il n’a pas non plus cherché à apprendre si ma nouvelle comportait des éléments autobiographiques. Non, il s’est contenté de la juger très bonne, et il a eu l’air surpris quand je lui ai avoué que c’était ma première incursion sur le terrain de la fiction.
    — Il y a dix ans, j’étais exactement au même stade que vous, m’a-t-il déclaré. Le New Yorker venait de me prendre une nouvelle et j’avais déjà la moitié d’un roman dont j’étais certain qu’il allait faire de moi le John Marquand de ma génération.
    — Et qui l’a publié, finalement ?
    — Personne. Je ne l’ai jamais terminé, ce damné bouquin ! Et pourquoi ? Parce que je me suis bêtement laissé absorber par des choix tels que d’avoir des enfants, et d’entrer comme éditeur chez Harper pour avoir un salaire qui me permette de les faire vivre, et de passer ensuite à un poste encore mieux payé pour avoir de quoi les envoyer en école privée, prendre un appartement plus grand, louer une maison d’été sur la côte… »  Page 235
  • « — Oui, mais la carte du Casanova n’a pas un peu précipité ta décision ? »  Page 238
  • « Les écrivains réputés se taillaient donc la part du lion, et, certes, l’hebdomadaire pouvait se targuer de publier les plus grands noms littéraires du moment, Hemingway, O’Hara, Steinbeck, Somerset Maugham, Evelyn Waugh, Pearl Buck… »  Page 240
  • « Les soirs où je ne me sentais pas entièrement vidée de mon énergie, je finissais toujours par trouver d’autres occupations, une double séance Howard Hawks dans un cinéma de la 14e, un roman à suspense de William Irish, ou encore le nettoyage de ma salle de bains qui soudain me paraissait indispensable… »  Page 242
  • « — Peut-être, mais c’est vrai. J’ai tout gâché à Life, je n’aurais jamais dû entrer à Saturday/Sunday et maintenant je n’arrive plus à écrire quoi que ce soit. Une petite nouvelle publiée quand j’avais vingt-quatre ans, voilà toute la trace que je laisserai en littérature. »  Page 243
  • « Ainsi qu’Eric l’avait pressenti, Jack Malone n’avait été qu’un poseur, un Casanova en uniforme. »  Page 245
  • « Mais renoncer à ses responsabilités conjugales et paternelles, c’était une conduite antiaméricaine, carrément. Et dans son cas précis aussi immorale qu’incompréhensible, puisque son démon de midi avait choisi une femme qui me rappelait furieusement le personnage de Mrs Danvers dans Rebecca !
    Pendant des mois, j’ai repensé à ce qu’il m’avait dit lors de notre dernière conversation. Cette décision radicale, l’avait-il prise lui aussi « dans l’urgence, guidé par l’instinct et sous l’emprise de la peur » ? La peur de vieillir, peut-être, et de rester en cage, et de ne jamais écrire ce grand roman qu’il s’était juré de donner dans sa jeunesse ?
    Autant que je sache, cependant, celui-ci n’a jamais été publié, retraite bucolique avec Jane Yates ou pas. J’ai entendu dire qu’il avait fini professeur de littérature anglaise dans une obscure école privée près de Franconia, et ce jusqu’à sa mort en 1960, que j’ai apprise par un bref avis de décès dans le New York Times. Il n’avait que cinquante et un ans. »  Page 250
  • « Il se montrait aussi plein de compréhension, notamment sur le terrain de mes débuts d’écrivain restés sans lendemain. »  Page 254
  • « — Attendez ! Le plus chanceux de tous, c’est encore moi. Épouser l’un des écrivains les plus talentueux d’Amérique…
    — Oh, je t’en prie…
    J’étais devenue rouge comme une tomate.
    — Je n’ai été publiée qu’une seule fois. Et rien qu’une nouvelle.
    — Mais quelle nouvelle ! Vous ne pensez pas, Emily ?
    — Et comment ! Au journal, tout le monde trouve qu’elle est parmi les trois ou quatre meilleurs textes que nous avons publiés l’an dernier. Quand on sait que les autres sont de Faulkner, d’Hemingway et de J.T. Farrell… »  Page 256
  • « — Mais quel talent, voyons ? Pour une simple nouvelle, alors qu’il n’y en aura sans doute pas d’autre ? »  Page 257
  • « — Il t’arrive de t’écouter, Sara ? Enfin, tu es un auteur publié, tu es fiancée à un homme qui reconnaît sincèrement ton talent, qui s’engage à tout faire pour que tu puisses t’absorber dans ton art et qui pense que tu es la femme la plus extraordinaire de la planète. Et toi, tout ce que tu trouves à dire, c’est que tu as peur d’être tellement adorée ? Redescends sur terre, je t’en prie ! »  Page 258
  • « — Je parie qu’elle réfléchissait à son roman, a-t-il glissé à Emily. »  Page 260
  • « — Donnez-moi des comptes d’entreprise à vérifier et je peux me plonger dedans quatre heures de suite, aussi captivé que si j’avais un bon livre d’aventures entre les mains. Mais devant une symphonie de Mozart, je suis perdu. Je ne sais pas ce qu’il faut écouter, vraiment. »  Page 260
  • « J’appréciais la lucidité ironique avec laquelle il se considérait. Et j’aimais son empressement à me couvrir de livres, de disques, de soirées au théâtre ou aux concerts du Philharmonic quand bien même je savais qu’un programme Prokofiev était pour lui l’équivalent musical de deux heures sur le fauteuil d’un dentiste. »  Page 261
  •  « Il lisait énormément, lui aussi, mais surtout de gros essais, des tomes et des tomes de témoignages ou de relations factuelles. Je pense que je n’ai connu personne d’autre qui soit vraiment allé jusqu’au bout de La Crise mondiale, la somme de Churchill. Les œuvres romanesques ne l’emballaient guère, ainsi qu’il me l’avait avoué en proposant aussitôt que je lui « apprenne » à en lire, et je lui avais donc offert L’Adieu aux armes. Dès le lendemain, il m’avait appelée au journal.
    — Eh bien, quel livre !
    — Quoi, tu l’as déjà terminé ?
    — Un peu ! Ce type sait raconter une histoire, tu ne crois pas ?
    — Oui. On peut dire que Mr Hemingway a cette capacité.
    — Et tout ce qu’il raconte sur la guerre… Triste.
    — Et la passion de Frederic et Catherine ? Tu n’as pas été bouleversé ?
    — Ah ! Pendant la dernière scène, à l’hôpital, j’ai pleuré comme une fontaine.
    — Très bien, mon amour.
    — Mais quand je l’ai refermé, sais-tu ce que je me suis dit ?
    — Non.
    — Que si elle avait eu un bon médecin américain pour s’occuper d’elle, elle s’en serait sans doute sortie.
    — Euh… Je n’y avais jamais pensé, mais oui, tu as certainement raison.
    — Ce n’est pas pour débiner les toubibs suisses, attention !
    — Je ne crois pas qu’Hemingway ait eu cette intention, lui non plus.
    — Mais bon, maintenant que je l’ai lu, l’idée que tu accouches en Suisse ne me plairait pas du tout. Pas du tout. »  Pages 261 et 262
  • « Et il y était en effet parvenu pendant cette heure passée avec Eric, tout comme il avait réussi à parler avec une étonnante pertinence de ce qui se donnait alors à Broadway et de l’expérience révolue du théâtre subventionné, amenant ainsi mon frère à évoquer quelques-uns de ses souvenirs avec Orson Welles. »  Page 264
  • « J’ai attendu cinq minutes, je me suis levée, j’ai traversé le corridor sur la pointe des pieds et je suis entrée chez lui sans frapper. Il était déjà au lit, avec un livre. »  Page : 272
  • « Aux questions qu’il m’avait posées sur le compte de Jack et sur ce qu’il y avait d’autobiographique dans ma nouvelle j’avais compris qu’il se doutait que je n’étais plus vierge. »  Page 273
  • « — Je comprends que vous ayez décidé d’être écrivain, maintenant. Vous avez l’œil et l’oreille pour tout.
    — Je ne suis pas écrivain.
    — Plaît-il ? Et cette nouvelle que vous avez publiée, alors ?
    — Un texte publié dans une revue ne suffit pas à faire un écrivain.
    — Quelle modestie ! Surtout vu l’immodestie de l’histoire. L’avez-vous réellement aimé, ce marin ?
    — Il s’agit d’une fiction, Mrs Grey, non de souvenirs personnels.
    — Mais oui, ma chère. Les jeunes femmes qui écrivent à vingt-quatre ans s’inventent toujours des contes sur le grand amour de leur vie. »  Page 276
  • « — Eh bien d’accord. Laisse le petit Georgie et ses parents te mener par le bout du nez. Et quand ils en auront fini avec toi, tu seras dans le même état qu’une héroïne d’Ibsen. »  Page 283
  • « Les maisons de Park Avenue étaient résolument Nouvelle-Angleterre, hommages au néogothique à la Edgar Poe avec leurs bardeaux blancs et leurs briques rouges unionistes. »  Page 297
  • « J’avais loué l’appartement meublé, il ne me restait donc qu’à empaqueter mes livres, mon pick-up et mes disques, quelques photos de famille, trois valises de vêtements et ma machine à écrire. »  Page 298
  • « Mis à part ce bref moment que j’ai été la seule à surprendre, il avait été un modèle de tact et de diplomatie depuis le début mais malgré cela, et malgré sa très correcte allure, les parents de George n’avaient cessé de l’observer avec un mélange de dédain et d’inquiétude, comme s’ils s’attendaient à le voir grimper sur la table pour nous lire des extraits du Capital. »  Page 300
  • « — Quel philtre as-tu versé dans leur verre ? Raconte !
    — Aucun. Je leur disais juste à quel point ils me font penser à La Splendeur des Amberson. »  Page 301
  • « — D’après moi, c’est Toulouse-Lautrec, ce Français très petit de taille mais non d’esprit, qui a eu la meilleure réflexion à propos du mariage : « Un repas sans saveur qui commence par le dessert. » Je suis persuadé qu’il n’en sera pas ainsi avec George et Sara. » Page 302
  • « Il a plu pendant trois des cinq jours où nous avons été là mais nous avons réussi à faire quelques promenades sur la plage ; autrement, nous restions au salon, chacun avec un livre. »  Page 304
  • « La cinquantaine, ai-je jugé à sa voix qui était fortement teintée d’accent du Sud et se nuançait d’une déférence qui m’a rappelé le personnage de la nounou noire dans Autant en emporte le vent. »  Page 311
  • « — Quel pervers tu fais, Eric !
    — C’est seulement maintenant que tu t’en aperçois ?
    — Non… Mais peut-être qu’au temps où j’évoluais dans le Sodome et Gomorrhe de Manhattan ton indépendance d’esprit ne me paraissait pas aussi radicale.
    — Tandis que là, en plein territoire cul-bénit… »  Pages 321 et 322
  • « D’ailleurs, il empestait l’anglophile à trois lieues, Dudley Thomson. Une sorte de T.S. Eliot guetté par l’obésité, sinon qu’il n’était pas un poète sous les atours d’un banquier britannique, lui, mais un avocat spécialisé en divorces de chez Potholm, Grey et Connell, le cabinet de Wall Street dont Edwin Grey était l’un des plus influents associés. »  Page 346
  • « Avec sa tolérance coutumière, et son immense patience, celui-ci n’avait pas exprimé la moindre réserve devant cet accès de solipsisme. Alors je me contentais de passer mes journées en puisant dans une réserve de romans policiers et en explorant l’impressionnante discothèque de mon frère. »  Page 347
  • « — Je vais te confier une chose : tout ce que je regrette d’Old Greenwich, c’est la sensation d’avoir un espace ouvert, de ne pas être confinée. Voilà pourquoi je suis sûre de me plaire ici. Je suis à une minute de Riverside Park, j’ai les berges de l’Hudson, j’ai mon jardin, j’ai…
    — Arrête, ou je vais penser que tu es devenue une émule de Thoreau ! »  Page 359
  • « — Ohé, tu es toujours là ? a plaisanté Eric en me tendant un verre du vin pétillant avec lequel nous fêtions mon installation.
    — Je suis un peu abasourdie, c’est tout.
    — De quoi ? D’être la maîtresse de tout ce sur quoi se porte ton regard, pour paraphraser William Cowper ? »  Page 362
  • « — Oui, affreusement impressionnant… Bien, dites-moi, maintenant : quand est-ce que vous allez nous écrire quelque chose ? J’ai retrouvé la première nouvelle que vous avez publiée chez nous. Vraiment bonne, je pense. Et la prochaine, où est-elle ? » Page 366
  • « — Sans problème. Depuis que cette fichue guerre est finie, on dirait que tout le monde s’est mis en tête de devenir écrivain, dans ce pays. Nous sommes submergés de manuscrits ni faits ni à faire. Ce sera un plaisir de vous en repasser une vingtaine par semaine. Trois dollars la note de lecture. »  Page 367
  • « En quatre jours, j’avais essayé des douzaines d’entrées en matière qui toutes m’avaient arraché des cris de désespoir. Je me maudissais de m’être prêtée à cette sinistre farce, moi que l’on disait écrivain quand j’avais été fortuitement visitée par une muse en une seule occasion, puis laissée en tête à tête avec ma nullité ! Le pire, et je le savais parfaitement, c’était que l’inspiration ne comptait que pour moitié environ dans les ingrédients nécessaires à un bon texte : savoir-faire, application et pure volonté faisaient le reste, toutes qualités dont je manquais si clairement. Je n’étais pas assez obstinée ni confiante en moi pour aligner cinq malheureux feuillets à propos de la remise à neuf d’un appartement new-yorkais, alors comment avais-je pu imaginer une seule seconde pouvoir gagner ma vie en écrivant ? »  Page 369
  • « Bien entendu, mes derniers espoirs de tenir son délai de remise étaient partis en fumée dimanche à dix heures du soir, alors que le sol autour de mon bureau faisait penser à un champ de neige artificielle avec toutes ces feuilles rageusement froissées en boule qui s’étaient peu à peu accumulées. Mon esprit était plus que bloqué : congelé, barricadé. En quatre jours, j’avais essayé des douzaines d’entrées en matière qui toutes m’avaient arraché des cris de désespoir. Je me maudissais de m’être prêtée à cette sinistre farce, moi que l’on disait écrivain quand j’avais été fortuitement visitée par une muse en une seule occasion, puis laissée en tête à tête avec ma nullité ! Le pire, et je le savais parfaitement, c’était que l’inspiration ne comptait que pour moitié environ dans les ingrédients nécessaires à un bon texte : savoir-faire, application et pure volonté faisaient le reste, toutes qualités dont je manquais si clairement. Je n’étais pas assez obstinée ni confiante en moi pour aligner cinq malheureux feuillets à propos de la remise à neuf d’un appartement new-yorkais, alors comment avais-je pu imaginer une seule seconde pouvoir gagner ma vie en écrivant ? Je n’avais ni le talent, ni la rigueur, ni le toupet suffisants pour aborder le métier de l’écriture. »  Page 369
  • « Et surtout, j’étais à nouveau capable d’écrire, un constat qui ne laissait pas de me stupéfier et de m’enchanter. Ce n’était pas un roman, ce n’était pas du « grand art », mais j’étais contente de la densité de mes textes et je les trouvais relativement spirituels. »  Page 375
  • « Je ne l’avais rencontré qu’à une occasion, lorsqu’il m’avait invitée à déjeuner en compagnie de miss Woods quelques mois après le lancement de ma nouvelle rubrique. Grand, corpulent, son physique me rappelait beaucoup celui de Charles Laughton. »  Page 377
  • « — Rien ne presse. Mais, quand même, comme Machiavel, tu te poses un peu là ! Tu arrives toujours aussi bien à jouer sur les deux tableaux ? » Page 386
  • « Et, de fait, il semblait transfiguré par son succès, sa réputation professionnelle et sa soudaine prospérité. En l’espace d’un mois, il s’est dépouillé de la dégaine d’écrivain raté qu’il s’était imposée. »  Page 387
  • « Un garçon d’origine cubaine qui avait grandi dans le Bronx, n’avait jamais terminé ses études, avait appris la musique tout seul et trouvait encore le temps de dévorer les livres. Il accompagnait des vedettes telles que Mel Torme ou Rosemary Clooney mais il était aussi capable de parler avec érudition – et avec son accent faubourien – de la poésie d’Eliot. »  Page 388
  • « — Oui, Dorothy. Très Magicien d’Oz, comme nom. Je présume que tu l’as rencontrée dans le Kansas et qu’elle avait Toto le petit chien avec elle, et… Je ferais mieux de m’en aller tout de suite. »  Page 406
  • « Elle m’a raconté plus tard qu’elle s’était imaginée en héroïne d’un livre d’Hemingway, infirmière dans un hôpital volant, et qu’elle s’était retrouvée à faire la secrétaire pour les bureaucrates de l’armée. »  Page 407
  • « Claquemurée dans ma chambre de l’hôtel Ambassador, j’ai consacré ces longues heures à prendre de l’avance dans mes rubriques, à lire et à entretenir ma conviction d’avoir bien agi en envoyant ce télégramme. J’avais l’impression d’avoir échoué dans un mauvais roman russe plutôt que dans le Midwest américain. »  Page 420
  • « J’ai donc passé la nuit dans la voiture-bar, à boire du café noir et à essayer de m’intéresser à la peu crédible crise spirituelle que traversait un banquier bostonien dans le tout dernier roman de J.P. Marquand. »  Page 420
  • « — Quoi ? Quelle histoire ?
    — La nouvelle que tu as écrite sur notre rencontre.
    — Comment es-tu au courant ?
    — Par Dorothy. Elle te l’a dit l’autre jour, c’est une inconditionnelle de ta prose. Et elle achète ton magazine depuis des années. Alors, quand nous sommes ressortis du parc, elle m’a raconté que le premier texte qu’elle avait lu de toi était une nouvelle que tu avais écrite pour Saturday/Sunday. C’était à quel moment ? »  Page 429
  • « — Tu penses vraiment que j’embrasse comme un mioche de quatorze ans ?
    — Non. Mais le garçon de la nouvelle, si.
    — C’est notre histoire !
    — Oui. Et aussi une simple histoire.
    — Superbement écrite, en tout cas.
    — Tu es trop gentil.
    — Non, je ne le dirais pas si je ne le croyais pas. Bon, et les suivantes ?
    — Tu as ici la totalité de mon œuvre littéraire à ce jour. »  Page 430
  • « — La gloire est une abeille. Elle bourdonne. Elle pique. Ah, et elle s’envole, aussi.
    — C’est d’Emily Dickinson, non ? »  Page 431
  • « — Oh, un « arrangement » ? Je vois. Un « cinq à sept », comme disent ces coquins de Parisiens ? Tu connais la littérature française aussi bien que moi, Jack, alors dis-moi : je suis censée être qui ? Une nouvelle Emma Bovary ? »  Page 436
  • « — Ah, tu le reconnais ! Son régime est abominable. Et même si je n’ai que du mépris pour Staline et ses marionnettes nord-coréennes, est-ce que l’Amérique doit vraiment encourager et soutenir des dictatures ?
    — Écoutez-la ! On dirait ces libéraux à la sauce Adlai Stevenson ! »  Page 457
  • « Il a continué son inspection, levant les sourcils devant des pantoufles d’homme près de mon lit ou les livres de poche qui s’empilaient sur la table basse du living.
    — Je ne savais pas que tu aimais ce gros dur de Mike Hammer, a-t-il persiflé en soulevant un roman de Mickey Spillane. »  Page 459
  • « — Désolé, docteur Watson, mais pour moi tout établit la présence d’un individu de sexe masculin ici. Une présence « régulière », je dirais même. »  Page 460
  • « On aurait cru qu’Eric venait de recevoir une gifle. Moi, j’aurais aimé rentrer sous terre. Finalement, il a surmonté sa stupéfaction pour se risquer à une imitation de Scarlett O’Hara :
    — Oh, très cher, mon petit doigt me dit que quelqu’un s’est montré un peu trop volubile quant à mon pittoresque passé. Ce ne serait pas toi, sœurette ? »  Page 466
  • « — Parce que mon cher frère est le pire catholique irlandais qui soit. Il croit vraiment au péché originel, vous savez ! L’exil du paradis, les feux de l’enfer, toutes ces gâteries que nous a données l’Ancien Testament, il y tient dur comme fer. Moi, je lui répète que tout ce moralisme n’est que de la foutaise, que l’important, c’est d’être relativement correct avec les autres. D’après ce que je sais, il l’a plutôt été, avec Dorothy. »  Page 477
  • « Là encore, je me suis retenu de lui répondre que c’était probablement parce que son frérot devait être un brave plouc du Midwest et non un rat de bibliothèque de la côte Est qui avait été assez bête pour lire Marx et croire un instant à ses élucubrations prolétariennes. »  Page 487
  • « Cela prendrait des années, pendant lesquelles vous seriez devenu inemployable, ainsi que l’a indiqué Mr Ross.” Kafka au Rockefeller Center ! J’ai préféré gagner du temps, annoncer que j’allais réfléchir. »  Page 489
  • « — Quel genre d’ami ?”… Oh, tu aurais dû voir son air outragé ! Comme s’il avait à la fois Sodome et Gomorrhe devant lui. »  Page 489
  • « — Ils veulent des noms dans quarante-huit heures. Si vous ne les leur donnez pas, le rouleau compresseur se mettra en marche. Vous n’aurez plus de travail, vous serez convoqué devant la Commission, et à partir de cet instant le Département d’État refusera toute demande de passeport tant que vous n’aurez pas témoigné. Ils l’ont fait à Paul Robeson, donc ils ne vont pas se gêner avec vous. »  Page 499
  • «  “Qu’est-ce que ça signifie ?” Moi : “Vous vouliez des noms, je vous en ai donné ! — Des noms ? Vous appelez ça des noms ?” Il s’est mis à lire à haute voix, enragé : “Dormeur, Grincheux, Timide, Atchoum, Joyeux, Prof, Simplet, et… BN, c’est qui, ça ? — Mais Blanche Neige, voyons…” Ross s’est approché pour regarder la feuille et il m’a dit : “C’est votre hara-kiri professionnel. »  Page 515
  • « Je le dévisageais, éperdue d’étonnement.
    — Tu leur as donné… les Sept Nains ?
    — Eh bien oui, ce sont les premiers communistes qui me soient venus à l’esprit. Parce que, regarde, ils vivaient en collectivité, ils mettaient en commun leurs ressources, ils partageaient même… »  Page 515
  • « — Oh, quelle modestie ! a remarqué Ronnie. Et après avoir balancé les Sept Nains, où tu étais passé, sans indiscrétion ? »  Page 516
  • « — Je n’y penserais même pas, à votre place. Vous avez affaire à plus fort que vous, Sara. Si vous choisissez la confrontation, ils vous mettront à la porte et vous aurez tout perdu. Tandis que là vous gardez la face, et des revenus corrects. Tenez, dites-vous que c’est un congé sabbatique offert par la revue. Partez en Europe. Écrivez un roman. Tout ce que le patron vous demande, c’est… »  Page 525
  • « Je ne demandais qu’à partager son optimisme mais je n’étais pas pour autant prête à me résigner à ce qui était à mes yeux un pacte de Faust, un peu d’argent facile contre leur tranquillité d’esprit. »  Page 531
  • « — Un fou et son argent ne font jamais bon ménage.
    — Attends que je devine de qui c’est. Bud Abbott ? Ou Lou Costello, peut-être ? Ou Abbott et Costello ensemble, dans leur show ? En tout cas ce n’est pas de l’Oscar Wilde.
    — Non, je ne crois pas. Encore que je me sente de plus en plus d’affinités avec ce monsieur. Surtout que j’écrirai moi aussi mes Mémoires de prison, bientôt. Dès que la digne Commission d’enquête m’aura convaincu d’obstruction à la justice. »  Page 532
  • « — Rappelle-toi ce que Nietzsche a dit : il faut vivre dangereusement.
    — Et tu sais ce qu’il lui est arrivé, à Nietzsche ?
    — Quoi ?
    — Il est mort. »  Page 539
  •  « Nous menions une existence de reclus qui nous convenait parfaitement. Nous avons dévoré la pile de romans policiers que quelqu’un avait laissés dans le bungalow. »  Page 553
  • « Mon ministère voudrait sans doute que j’invoque une parole de la Bible pour conclure ces propos. Mais j’appartiens à l’Église unitarienne et de ce fait je peux aussi convoquer la poésie, en l’occurrence ces vers de Swinburne : “Dors/Et si la vie t’a été amère, pardonne/Si elle t’a été douce, rends grâce/Car tu n’as plus à vivre/Et il est bon de rendre grâce comme de pardonner.” »  Page 573
  • « — Je ne m’offusquerais pas pour si peu, a répondu Webb en souriant. Et vous avez raison, en plus. C’est un idéal chrétien, oui, et comme tous les idéaux – surtout les chrétiens, d’ailleurs – il est très difficile à réaliser. Cependant, nous devons essayer.
    — Même quand on est face à la lâcheté la plus totale ? Vous m’excuserez, mais je crois qu’il y a une relation de cause à effet pour chacun de nos actes. Si vous prenez le risque de faire telle chose, appelons-la petit a, telle autre, petit b, se produira forcément. Le problème, c’est que la plupart des gens pensent qu’ils pourront esquiver les conséquences de petit b. Mais ils ne peuvent pas. On est toujours rattrapé au tournant.
    — C’est plutôt Ancien Testament, comme morale. Vous ne trouvez pas ?
    — Mais oui ! Je suis juif, moi ! Sur ce genre de question, je suis totalement dans la ligne de l’Ancien Testament. On fait un choix, on prend une décision, on assume la suite. »  Pages 575 et 576
  • « Ainsi que nous en étions convenus, Roger Webb n’a pas prononcé d’ultime prière ni de bénédiction, se bornant à réciter un passage de l’Apocalypse :
    Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux,
     Et la mort ne sera plus, ni deuil,
    Ni pleurs, ni souffrance ne seront plus
    Car ce qui est passé s’en est allé. »  Pages 576 et 577
  • « Durant ses années au Village, la petite place avait été son bureau en plein air. Il s’asseyait sur un banc avec un livre, ou bien engageait d’interminables parties avec les joueurs d’échecs qui campaient à droite de l’arche. »  Page 579
  • « Et ils publient aussi deux lettres d’information avec des titres tout aussi incroyables, Contre-Attaque et Lignes rouges. Ces torchons n’ont qu’une seule raison d’être : tenir à jour la liste de ceux que la Commission accuse d’être communistes, à huis clos théoriquement ! C’est la bible de la chasse aux sorcières, dans laquelle les patrons puisent leur soi-disant information. »  Page 587
  • « — D’après Marty, il a un cadavre dans le placard, lui aussi. Oh, pas gros, mais par les temps qui courent ils se contentent de ronger quelques os. Juste avant la guerre, Mr Malone a signé un appel d’un certain Comité de soutien aux réfugiés antifascistes. Une de ces organisations qui aidaient les gens ayant fui l’Allemagne nazie, l’Italie, les Balkans… Pour les émules de McCarthy, en tout cas, ça signifiait qu’il était à la solde de Moscou ! Il a juré sur la Bible qu’il n’a jamais appartenu au Parti, qu’il n’avait participé qu’à une ou deux réunions de ce Comité, avec deux amis de Brooklyn qui l’avaient entraîné là-dedans. »  Page 588
  • « — Si, il y en a ! Les Dix d’Hollywood ont préféré aller en prison. Et Arthur Miller : il a refusé de témoigner et il a été poursuivi. Et mon frère aussi, il a eu le choix… et il en est mort ! »  Page 594
  • « — Alors bonne route, où que vous alliez. Je vais encore garder un œil sur le don Juan, juste pour être sûr qu’il ne vous court pas après. »  Page 601
  • « Tolérant ma misanthropie, elle ramassait les listes de courses, ou de livres à prendre à la librairie locale, que je lui laissais sur la table en les accompagnant de quelques phrases d’excuses pour mes manières de sauvage. »  Page : 605
  • « Le lendemain, à mon retour de promenade, j’ai trouvé les emplettes demandées ainsi que trois épais volumes dont j’avais toujours retardé la lecture : La Montagne magique de Thomas Mann, Les Ailes de la colombe d’Henry James et, friandise après cette sérieuse et monumentale littérature, le récit de guerre merveilleusement drolatique de Thomas Heggen, Mister Roberts. »  Page : 606
  • « J’ai eu même de quoi m’acheter une radio, un phonographe et une substantielle provision de livres et de disques. »  Page 616
  • « — Tout dépend de la vie que vous menez, du nombre de gens que vous fréquentez et de ce que vous leur dites. Si vous laissez entendre que vous êtes celle qui écrivait dans Saturday/Sunday, tous les profs de littérature de la région voudront faire votre connaissance. Ici, les nouvelles têtes sont rares, et quand elles sont célèbres, en plus…
    — N’exagérons rien. Je ne suis pas Walter Lippmann, moi. J’écris de petites choses à propos de petites choses. »  Page 618
  • « Avec cinquante dollars par mois, je payais mon loyer et je menais la grande vie. Je traînais des journées entières au Balzar avec un livre… C’est une superbe brasserie, tout près de là où j’habitais. »  Page 634
  • « — Voilà, je finis ce verre et c’est terminé pour ce soir. Autrement vous allez vous croire en pleines Confessions d’un enfant du siècle. »  Page 635
  • « — La morphine me manque.
    — Tiens donc. C’est justement pour cette raison que vous n’en aurez plus. Je n’ai pas envie que vous repartiez d’ici en vous prenant pour une version moderne de Thomas De Quince.
    — Je croyais que c’était l’opium, lui.
    — Attendez ! Je suis médecin, moi, pas critique littéraire. Mais je sais que la morphine provoque une accoutumance. »  Page 650
  • « Tous les livres et disques que j’avais achetés pendant mon séjour dans le Maine sont allés à la bibliothèque municipale. »  Page 665
  • « Je sortais presque tous les soirs, je côtoyais dans les bars des Irwin Shaw, des James Baldwin, des Richard Wright et autres écrivains américains venus vivre à Paris. J’allais écouter Boris Vian chanter dans quelque cave de Saint-Germain-des-Prés et j’ai même eu le privilège d’assister à une lecture donnée par Albert Camus dans une librairie. Beaucoup de jazz, de longs déjeuners entre amis au Balzar, ma brasserie préférée. »  Page : 676
  • « J’avais même participé à une protestation d’ordre vaguement politique, une première pour moi, en l’espèce d’une veillée de deuil devant notre ambassade en France, manifestation à laquelle s’étaient joints trois mille Parisiens à l’appel de célébrités telles que Sartre et Beauvoir. »  Page : 677
  • « Chère Meg,
    Si je ne m’abuse, c’est George Orwell qui a dit que les expressions toutes faites reflètent toujours une vérité première. »  Page 679
  • « Dès qu’un amant s’avisait de prétendre transformer ma vie, me changer, en s’étonnant par exemple que je continue à habiter mon petit atelier ou que je préfère aux toilettes plus féminines les tailleurs-pantalons à la Colette, je lui montrais poliment la porte. »  Page 681
  • « Ce paradoxe n’a pas quitté mon esprit au cours des mois suivants, alors que j’avais laissé un bassiste de jazz danois s’amouracher de moi, que je continuais mon travail au journal, que je passais des après-midi entiers à la Cinémathèque, que chaque matin je m’installais avec un livre pendant une heure au Luxembourg si le temps me le permettait. »  Page 683
  • « Un petit appartement fonctionnel, sans effort de décoration, où livres, magazines et cendriers pleins à ras bord se taillaient la part belle. »  Page 710
  • « Comme toujours, le sol était jonché de livres et de magazines. »  Page 727
  • « — Sacré bouquin, ai-je remarqué en montrant le manuscrit. Je suppose que tu l’as lu ?
    — En effet.
    — Elle t’a demandé d’être son éditrice ?
    — Je l’ai lu en tant qu’amie. »  Page 728
  • « — Une promesse, c’est une promesse. Ta mère m’a fait quasiment jurer sur la Bible de sa chambre d’hôpital que je ne te dirais pas un mot. Je savais que tu n’allais pas me porter dans ton cœur quand Sara aurait réussi à te rencontrer mais… Si mon éducation catholique m’a appris au moins une chose de bien, c’est de savoir garder un secret. »  Page : 732
  • « — Écoute, je pourrais écrire des volumes sur chaque déception à la noix, sur chaque échec que j’ai eu à subir dans ma fichue existence ! Et puis ? Tout le monde a des coups durs. C’est aussi basique que la vie. Mais ce qui l’est tout autant, c’est que tu n’as pas le choix : tu dois continuer. Est-ce que je suis heureuse, moi ? Non, pas spécialement. Et je ne suis pas malheureuse non plus. »  Page 734
  • « Pendant que je renfilais mon manteau, elle a pris le carton du manuscrit.
    — N’oublie pas ton livre.
    — Ce n’est pas « mon » livre. Et si tu le lui rendais, toi ?
    — Oh non ! s’est-elle exclamée en me jetant la boîte dans les bras. Je ne vais pas jouer les coursiers pour toi. »  Page 735
  • « — J’aurais préféré ne pas l’avoir lu, votre livre.
    — Je comprends.
    — Non, vous ne comprenez pas, ai-je répliqué à voix basse. Vous n’imaginez même pas.
    Encore un silence.
    — Le Jack Malone qui est dans ce manuscrit… ce n’est pas le père dont maman me parlait parfois. Pas cet exemple moral, pas l’Irlandais au grand cœur. »  Page 736
  • « — Exactement. Mon passé. Mes choix. Et voulez-vous que je vous dise quelque chose d’assez amusant, en fin de compte ? À ma mort, tout ce passé va disparaître avec moi. C’est la découverte la plus étonnante que l’on fait, en vieillissant : se rendre compte que toutes les souffrances et les joies, tout ce… drame, sont tellement éphémères. Vous les portez en vous et puis vous disparaissez, et plus personne ne se souvient du roman qu’a été votre vie.
    — À moins de l’avoir raconté à quelqu’un. Ou de l’avoir écrit. »  Page 738
  • « Et puis cela avait aussi été ma première sortie du territoire américain en 1976, lors d’une escapade supposément romantique à Québec avec un petit ami de l’époque, Brad Bingham. Avec un nom pareil, je ne pouvais que l’avoir rencontré à Amherst, où il était rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire du campus, vouait un culte à Thomas Pynchon et rêvait de s’enfuir au Mexique pour y écrire un gros roman fumeux. »  Page 754
  • « J’ai chipoté quelques feuilles de laitue, vidé le bordeaux, essayé en vain de me plonger dans un roman d’Anne Tyler que j’avais pris avec moi mais les lignes se brouillaient sous mes yeux, alors je me suis contentée de regarder la neige tomber derrière la vitre. »  Page 758
  • « Comme j’avais donné sa tenue d’école à nettoyer à l’hôtel, et qu’il avait ses livres et ses cahiers dans la malle arrière, nous n’avions pas besoin de repasser par chez moi. »  Page 767