4,5 étoiles, A, P

L’Assassin Royal, Premier cycle, tome 04 : Le Poison de la vengeance

L’Assassin Royal, Premier cycle, tome 04 : Le Poison de la vengeance de Robin Hobb.

Éditions Baam!, publié en 2009, 342 pages

Quatrième tome en français du premier cycle de « L’assassin Royal » de Robin Hobb. Il correspond au premier tiers de « Assassin’s Quest » paru initialement en 1997.

Pour les gens de Castelcerf, FitzChevalerie est mort et enterré. Maintenant que Subtil et Fitz sont morts, que Vérité est parti à la recherche des Anciens et que Kettricken se cache dans les montagnes pour enfanter, Royal le Fourbe a maintenant le champ libre pour prendre la couronne. Il a même déplacé la cour à Gué-de-Négoce pour combler son goût du luxe. Il abandonne ainsi le royaume aux attaques des Pirates Rouges et des forgisés. Mais en réalité, le Bâtard a été ramené à la vie par Umbre et Burrich en utilisant entre autres le don du Vif de Fitz. Une longue période de réadaptation début pour lui dont l’esprit a séjourné trop longtemps avec celui d’Oeil-de-Nuit. Avant de revenir à son état normal, Fitz va passer plusieurs mois dans un état mi-homme, mi-loup. Une fois remis sur pied, Fitz se lancera à corps perdu dans son obsession de tuer Royal. Motivé par la haine et la vengeance, il prendra la direction des Duchés de l’Intérieur pour l’assassiner. Son anonymat l’aidera dans cette tâche, mais cela ne durera pas éternellement. Dans un moment de désespoir, il réussira à contacter Vérité par sa faible capacité d’Art. Affolé, Vérité lui ordonnera aussitôt de la rejoindre. Fitz prendra alors le chemin des montagnes, mais la route sera parsemée d’embûches.

Une saga toujours aussi passionnante. Ce tome part en trombe au grand plaisir du lecteur. L’intrigue est pleine de rebondissements et d’action. On y trouve des batailles, des assassinats et des vengeances plus horribles les uns que les autres. L’auteur n’a pas perdu sa capacité à captiver le lecteur grâce à son style soigné et fluide. Dans cet ouvrage, elle dévoile plus en profondeur le personnage de FitzChevalerie. On suit ses pensées lors de ses délires, dans sa fidélité envers Vérité, dans son amour pour Moly et Oeil-de-Nuit et dans son obsession de vengeance contre Royal. Il est un personnage complexe mais tellement humain et réaliste que l’on souffre avec lui. Hobb a su avec cette suite répondre aux attentes des lecteurs autant au niveau de l’histoire que dans la création de personnages forts. C’est un tome passionnant et haletant où une nouvelle vie s’offre à Fitz. Il fait honneur aux tomes précédents, en espérant que la suite soit aussi passionnante.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 2 janvier 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Chaque matin, à mon réveil, j’ai de l’encre sur les mains. Parfois je me retrouve le visage appuyé sur ma table de travail au milieu d’un fouillis de parchemins et de papiers. »  Page 5
  • « Ces premières pages constituent une tentative pour rédiger une histoire cohérente des Six-Duchés, mais j’ai du mal, je m’en suis vite aperçu, à garder l’esprit longtemps fixé sur un seul sujet, et je m’amuse donc avec d’autres traités, de moindre portée, sur mes théories de la magie, sur mes observations des structures politiques et sur les réflexions que m’ont inspirées certaines cultures étrangères. Lorsque l’inconfort atteint son apogée et que je suis incapable de trier convenablement mes idées pour les coucher sur le papier, je travaille sur des traductions ou je tente d’exécuter des copies lisibles de documents anciens. »  Page 5
  • « L’écriture joue pour moi le rôle que la cartographie jouait pour Vérité : la minutie et la concentration exigées suffisent presque à faire oublier l’aiguillon de la dépendance et les souffrances résiduelles d’une ancienne intoxication. »  Pages 5 et 6
  • « Ces esclaves apportent avec eux les coutumes et le savoir traditionnels de leur pays d’origine. Un conte m’est ainsi parvenu ; il traite d’une jeune fille qui était vecci, c’est-à-dire douée du Vif. Elle souhaitait quitter la maison de ses parents pour suivre l’homme qu’elle aimait et devenir sa femme ; ses parents le jugeaient indigne et interdirent à leur fille de se marier avec lui. Enfant trop respectueuse pour leur désobéir, elle était aussi femme trop ardente pour vivre sans son bienaimé : elle s’allongea sur son lit et mourut de chagrin. Ses parents accablés l’enterrèrent et se reprochèrent fort de ne lui avoir point permis de suivre son cœur. Mais, à leur insu, elle s’était liée à une ourse par le Vif et, quand elle mourut, l’ourse accueillit son esprit afin qu’il ne s’échappe pas du monde. Trois nuits après l’ensevelissement, la bête creusa dans la tombe et rendit l’esprit de la jeune fille à son corps. Sa résurrection fit d’elle une femme nouvelle qui ne devait plus rien à ses parents ; aussi quitta-t-elle le cercueil fracassé pour se mettre à la recherche de son bien-aimé. Le conte s’achève tristement car, ayant été ourse, elle ne fut plus jamais complètement humaine et son bien-aimé ne voulut pas d’elle. »  Page 10
  • « Il observa un moment les braises de l’âtre, et enfin, à mi-voix, il se remit à parler sans me regarder. On eût dit qu’il racontait un vieux conte à un enfant somnolent. »  Page 57
  • « « Chevalerie a congédié les hommes avec une bourse pour payer les dégâts de la taverne. Assis derrière sa table, un manuscrit inachevé devant lui, il m’a examiné de haut en bas, puis il s’est levé sans un mot et a poussé la table dans un coin. Il a ôté sa chemise et il est allé prendre une pique au râtelier ; j’ai cru qu’il comptait me rouer de coups, mais non : il m’a lancé une autre pique en disant : « Allons, montre-moi comment tu as tenu cinq hommes en respect. » »  Page 61
  • « Sans cesser de cheminer, nous passâmes l’après-midi à écouter Le Sacrifice de Feux-Croisés, long poème sur le clan de la reine Vision dont les membres avaient donné leur vie afin que leur souveraine pût remporter une bataille cruciale. Je l’avais déjà entendu plusieurs fois à Castelcerf, mais à la fin de la journée j’en avais eu les oreilles rebattues plus de quarante fois tant Josh mettait d’infinie méticulosité à ce que Fifre le chantât parfaitement. »  Pages 129 et 130
  • « Tandis que je surveillais la cuisson, Fifre, près de moi, récitait tout bas Le Sacrifice de Feux-Croisés. »  Page 131
  • « – Eh bien, eh bien ! s’exclama Josh, ravi. Avez-vous été formé au métier de Barde, Cob, quand vous étiez petit ? Vous connaissez le phrasé aussi bien que le texte – encore que vous marquiez un peu trop les pauses.
    – Moi ? Non, mais j’ai toujours eu une excellente mémoire. » J’eus du mal à me retenir de sourire devant ses éloges, mais Miel ricana en secouant la tête.
    « Seriez-vous capable de réciter le poème tout entier ? me demanda Josh d’un air de défi. »  Pages 131 et 132
  • « Peut-être avais-je l’habitude trop bien ancrée d’obéir aux vieillards, à moins que ce ne fût l’expression de Miel qui disait clairement qu’elle ne m’en croyait pas capable ; toujours est-il que je m’éclaircis la gorge et me mis à chanter à mi-voix, jusqu’à ce que Josh me fît signe de monter le ton. Tandis que j’avançais dans le poème, il hochait la tête, avec une grimace de temps en temps quand une fausse note m’échappait. J’en avais chanté la moitié lorsque Miel remarqua d’un ton sec : « Le poisson est en train de brûler. » »  Page 132
  • « Nous parlions peu, et, au bout d’un moment, Josh fit réciter Le Sacrifice de Feux-Croisés à Fifre ; quand elle se trompa, je gardai le silence. »  Page 135
  • « Tiraillai-je la conscience fatiguée de Vérité, détournai-je un instant l’attention de Patience des plantes qu’elle triait pour les mettre à sécher sur des plateaux, fis-je froncer les sourcils à Umbre tandis qu’il rangeait un manuscrit ? »  Pages 144 et 145
  • « Je ne connaissais ces créatures que par un vieux bestiaire que possédait Umbre, et j’étais incapable de me rappeler leur nom. »  Page 192
  • « Je dégageai le petit manuscrit de son attache et, en réaction, le faucon se déplaça sur mon bras pour replanter ses serres plus loin dans ma chair. »  Page 201
  • « Je jetai un coup d’œil à mes blessures superficielles mais la curiosité l’emporta et je m’intéressai au petit parchemin. Ce sont les pigeons qui portent les messages, pas les faucons.
    L’écriture, petite, en pattes d’araignée, avait un style vieillot, et l’éclat du soleil n’en facilitait pas la lecture. Je m’assis au bord de la route et, de la main, fis de l’ombre au rouleau pour mieux l’étudier. Les premiers mots me glacèrent le cœur : « Le Lignage salue le Lignage. »
    Le reste était plus difficile à déchiffrer : le parchemin était déchiré, l’orthographe fantasque, les mots aussi peu nombreux que la clarté du texte le permettait. L’avertissement venait de Fragon mais c’était probablement Rolf qui l’avait rédigé : le roi Royal chassait désormais activement le Lignage, et, aux membres qu’il attrapait, il offrait de l’argent s’ils acceptaient de coopérer pour capturer un homme et un loup qui voyageaient de conserve. Rolf et Fragon pensaient qu’il s’agissait d’Œil-de-Nuit et moi. Royal menaçait de mort ceux qui refusaient. Il n’y avait pas grand-chose d’autre dans la missive, à part une invitation à donner mon odeur à d’autres du Lignage et à leur demander toute l’aide possible. La suite du document était trop abîmée pour être lisible ; je coinçai le rouleau dans ma ceinture. »  Page 202
  • « J’approche, me dis-je. Je tombai sur une bibliothèque où étaient réunis plus d’ouvrages en vélin et de manuscrits que je n’imaginais qu’il en existât ; je m’arrêtai aussi un instant dans une salle où des oiseaux au plumage multicolore somnolaient dans des cages extravagantes ; des plaques de marbre blanc enserraient des bassins qui abritaient des poissons vifs et des nénuphars ; des bancs et des chaises garnis de coussins entouraient des tables de jeu ; d’autres tables, plus petites et en merisier, installées çà et là, supportaient des brûloirs à Fumée. »  Page 235
  • « Royal, me dis-je, était capable de se convaincre de tout ce qu’il avait envie. Enivré d’alcool, la tête couronnée de Fumée, il était sans doute déjà persuadé de la véracité de ses fables échevelées. »  Page 276
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3 étoiles, C, E, P

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 678 pages

Première partie du septième tome de la série « Le Chardon et le Tartan » de Diana Gabaldon. Dans cette édition, ce tome est divisé en deux parties. Le tome 7 est paru initialement en 2009 sous le titre « Outlander, Book 7 : An Echo in the Bone ».

4 juillet 1776, c’est la signature de la déclaration d’indépendance des treize colonies sécessionnistes, la guerre contre les britanniques bat son plein. Jamie et Claire savent que les Américains finiront par l’emporter mais seulement en 1783. La plus grande crainte de Jamie est de devoir affronter son fils illégitime William, lieutenant pour l’armée britannique, sur les champs de bataille. Pour éviter cette situation, ils décident de retourner se réfugier en Écosse jusqu’à la fin de la guerre. Au XXe siècle, Brianna et Roger ont racheté le manoir de Lallybroch en Écosse. Ils suivent avec Jem et Mandy les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre. Fait intéressant, dans une des lettres il est fait mention que Jem sait où est caché l’or jacobite.

Une saga qui s’essouffle…C’est un réel plaisir de retrouver les personnages de la famille Fraser qui passent mystérieusement d’une époque à l’autre. Malheureusement, la majorité de ce tome est centré sur la vie de William et de son père Lord Grey, qui ne sont pas des personnages principaux de cette saga. Leurs rôles dans la Guerre d’indépendance des États-Unis et dans l’armée britannique sont difficiles à comprendre. Pour bien apprécier ce tome, il faut avoir une très bonne connaissance de l’histoire américaine et canadienne du 18ième siècle. On a l’impression que l’auteur a voulu démontrer son érudition sur cette période de l’histoire américaine plutôt que de nous faire vivre les évènements par ses personnages principaux. Le lecteur est laissé sur son appétit quant aux interactions des membres de la famille Fraser car ils sont moins à l’avant plan. Une lecture agréable cependant, mais moins que les premiers tomes.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Cela étant, même le membre le plus farfelu de la confrérie de l’épée était préférable à un diplomate. Il se demanda quel terme de vénerie appliquer à un groupe de diplomates. Si les écrivains formaient la confrérie de la plume et qu’on appelait une harpaille une troupe de biches et de jeunes cerfs… une saignée de diplomates, peut-être ? Les frères du stylet ? Non, c’était bien trop direct. Un dormitif de diplomates, c’était déjà plus exact. La confrérie de l’ennui ? Cependant, ceux qui n’étaient pas ennuyeux pouvaient parfois se montrer dangereux. »  Page 28
  • « La créature avait survécu à l’incendie de la Grande Maison sans une égratignure, émergeant de sa tanière sous les fondations à travers une avalanche de décombres suivie de sa dernière portée de porcelets.
    Je méditais sur cette vision tandis que j’attendais le retour de Ian. Prise d’une soudaine inspiration, je m’exclamai :
    — Moby Dick !
    Rollo se redressa avec un aboiement surpris, me lança un regard jaune puis reposa la tête entre ses pattes avec un soupir.
    Jamie s’étira en grognant, se frotta le visage et me regarda en clignant des yeux.
    — Dick qui ?
    — Non, je viens juste de comprendre à qui cette truie blanche me faisait penser. C’est une longue histoire qui parle d’une baleine. Je te la raconterai demain. »  Pages 43 et 44
  • « J’ignorais si Thomas Wolfe avait vu juste quand, dans L’Ange banni, il parlait de l’impossibilité du retour au bercail (mais d’un autre côté, pensai-je avec une pointe d’amertume, je n’avais pas de « bercail » auquel revenir)… »  Page 54
  • « Faute d’une meilleure idée, Jamie et Ian avaient étendu Mme Bug dans le garde-manger aux côtés de Grannie MacLeod. Elle était couchée sous la première étagère, sa cape rabattue sur le visage. Je voyais dépasser ses bottes usées et ses bas à rayures. J’eus une soudaine vision de la méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz et dus plaquer une main sur ma bouche pour retenir un fou rire hystérique. »  Page 58
  • « Je trouvai enfin Ian dans la grange, une forme sombre recroquevillée sur la paille aux pieds de Clarence, notre mule dont les oreilles se dressèrent en m’apercevant. Ravie de voir la compagnie s’agrandir, elle se mit à braire de joie tandis que les chèvres bêlaient de panique en me prenant pour un loup. Surpris, les chevaux hennirent et s’ébrouèrent. Rollo, roulé en boule près de son maître, manifesta son mécontentement devant un tel raffut par un aboiement sec.
    Je secouai ma cape et accrochai la lanterne à un clou près de la porte.
    — Mais c’est une vraie arche de Noé, ici ! observai-je. Il ne manque plus qu’un couple d’éléphants. Tais-toi, Clarence ! »  Page 62
  • « — « La lune qui jouait sur la neige récente donnait à chaque objet le lustre de midi… » récitai-je dans un murmure.
    Effectivement, la tempête était passée et la lune aux trois quarts pleine répandait une lueur pure et froide dans laquelle chaque arbre ployant sous la neige se détachait, austère et délicat, comme sur une estampe japonaise. »  Page 67
  • « Jamie poussa un soupir d’aise devant le spectacle et me serra un peu plus fort contre lui.
    — Ce que tu disais tout à l’heure, Sassenach… au sujet de la lune jouant sur la neige récente… c’est un poème, n’est-ce pas ?
    — Oui. Ce n’était sans doute pas très approprié vu les circonstances. C’est un poème de Noël comique intitulé « Une visite de saint Nicolas ».
    Cela le fit sourire.
    — Je ne sais pas s’il existe un texte « approprié » pour une veillée mortuaire, Sassenach. Donne à ceux qui veillent le mort suffisamment à boire et ils te chanteront « Chevaliers de la Table ronde » pendant que les petits danseront la ronde dans la cour au clair de lune.
    Je n’imaginais que trop clairement la scène. Pour ce qui était de la boisson, nous n’étions pas en reste. Il y avait un baquet de bière fraîchement brassée dans le garde-manger et Bobby était allé chercher notre fût de whisky de secours caché dans la grange. Je soulevai la main de Jamie et déposai un baiser sur ses doigts froids. L’hébétude provoquée par le drame commençait à s’estomper, peu à peu dissipée par les pulsations vitales derrière nous. La cabane était un îlot vibrant de vie flottant dans la nuit noir et blanc.
    Jamie sembla avoir lu dans mes pensées.
    — « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi », récita-t-il doucement.
    — Oui, c’est déjà nettement plus approprié, dis-je un peu cyniquement. Un peu trop, même.
    — Que veux-tu dire ?
    — « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » Je ne peux pas entendre « Aucun homme n’est une île » sans penser à la fin de la citation.
    — Mmphm. Tu connais le texte dans son intégralité ?
    Sans attendre ma réponse, il se pencha en avant, remua les braises avec une brindille et poursuivit :
    — Ce n’est pas vraiment un poème. En tout cas, son auteur ne l’entendait pas comme ça.
    — Ah bon ? Qu’a-t-il voulu écrire, alors ?
    — C’est une méditation… à mi-chemin entre un sermon et une prière. John Donne l’a écrite dans ses Méditations en temps de crise. On peut difficilement faire plus à propos, n’est-ce pas ?
    — En effet, pour ce qui est de la crise, nous nageons en plein dedans. Que dit-il d’autre dans sa méditation ?
    — Hmm…
    Il me serra contre lui et posa sa tête contre la mienne.
    — Laisse-moi essayer de me souvenir. Je ne me rappelle pas de tout mais certains passages m’ont marqué.
    Je l’entendais respirer lentement, se concentrer.
    — « Toute l’humanité n’est que d’un seul auteur et tient en un volume. Lorsqu’un homme meurt, on n’arrache pas un chapitre du livre mais on le traduit dans un langage meilleur ; et tous les chapitres doivent être ainsi traduits. » Viennent ensuite des passages dont je ne me souviens plus mais il y en a un que j’aime particulièrement : « Le glas sonne pour celui qui l’entend ainsi… et bien qu’il ne retentisse que par intermittence, dès cette minute où il a sonné pour lui, il est uni à Dieu. »
    Je m’accordai quelques instants de réflexion avant de conclure :
    — Hmm… effectivement, c’est moins poétique mais plus… chargé d’espoir ?
    Je le sentis sourire.
    — Oui, je l’ai toujours pensé ainsi.
    — D’où le tiens-tu ?
    — John Grey m’avait prêté un recueil d’écrits de Donne quand j’étais prisonnier à Helwater. Ce texte y figurait.
    — C’est un homme si cultivé. »  Pages 70 à 72
  • « — Cela a toujours été « quand », Sassenach, dit-il doucement. « Tous les chapitres doivent être ainsi traduits », pas vrai ? »  Page 74
  • « Grannie MacLeod étant morte la première, le poste de gardienne échoyait à Mme Bug. Compte tenu de sa personnalité, elle serait sans doute ravie de prendre le commandement des opérations, caquetant avec les âmes résidantes et veillant sur elles comme sur ses chères poules, chassant les mauvais esprits avec sa langue acérée et à coups de saucisse.
    Ces images me permirent de supporter la lecture d’un bref passage de la Bible, les prières, les larmes (de femmes et d’enfants dont la plupart ne savaient pas pourquoi ils pleuraient), la descente des cercueils du traîneau et la récitation plutôt cacophonique du Notre Père. »  Pages 80 et 81
  • « Claire lui avait fait observer :
    « Dans les vieux contes de fées, il est toujours question de “deux cents ans”. »
    Les vrais contes de fées, ceux racontant l’histoire de gens enlevés par des fées, « entraînés à travers les pierres sur des collines aux fées ». Ces histoires commençaient souvent par « C’était il y a deux cents ans… ». Ou alors des gens se retrouvaient au même endroit mais deux siècles plus tard. Deux siècles…
    Chaque fois que Claire, Bree et lui-même avaient franchi le cercle de pierres, ils avaient parcouru la même distance : deux cent deux ans. Ce qui correspondait plus ou moins aux deux siècles des contes anciens. »  Page 87
  • « Il n’avait pu s’empêcher d’employer un ton interrogatif, levant les yeux vers le plafond au-dessus duquel les enfants dormaient, espérait-il, paisiblement, drapés dans leur innocence et leur pyjama orné de personnages de bandes dessinées. »  Page 92
  • « — Deux par deux les animaux montaient à bord, les éléphants et les alligators…
    Roger sourit. Effectivement, la maison pouvait faire penser à l’arche de Noé, flottant sur une houle rugissante alors que tout à l’intérieur était douillet. Deux par deux… deux parents, deux enfants… peut-être plus, un jour. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. »  Page 95
  • « Il avait gravé la plupart de ses observations dans sa mémoire, ne consignant que le strict nécessaire en langage codé dans un exemplaire du Nouveau Testament offert par sa grand-mère. Ce dernier se trouvait toujours dans une poche de son manteau de civil laissé sur Staten Island. Maintenant qu’il était de retour sain et sauf dans le giron de l’armée, ne devrait-il pas coucher ses observations par écrit dans un rapport en bonne et due forme ? »  Page 105
  • « C’était un brouillard marin, lourd, froid et humide sans être oppressant. Il se clairsemait et épaississait dans un mouvement perpétuel. La visibilité était réduite et il distinguait tout juste la forme indécise de la colline que lui avait indiquée Perkins, son sommet ne cessant d’apparaître et de disparaître telle une montagne magique de conte de fées. »  Page 116
  • « — Un peu les deux, je crois. Brianna m’a parlé un jour d’un livre où il était écrit qu’une fois qu’on était parti de chez soi, on ne pouvait jamais revenir. C’est peut-être vrai, mais j’ai quand même envie d’essayer. »  Page 162
  • « Le paquet « odieusement encombrant » remplit ses promesses : un livre, une bouteille d’excellent xérès, un bocal d’olives pour l’accompagner et trois paires de bas de soie. »  Page 170
  • « William, qui avait généreusement ouvert son bocal d’olives, porta un toast à la générosité de sa tante, sans omettre de mentionner les bas de soie. Il siffla son énième verre d’un trait puis le tendit à Adam pour qu’il le remplisse en ajoutant :
    — Toutefois, je serais étonné que ce soit ta mère qui m’ait envoyé ce livre. Je me trompe ?
    Adam pouffa de rire, un litre de punch ayant fait fondre sa gravité habituelle.
     — Non. Ce n’est pas papa non plus. C’est ma propre contribution à l’avancée cutlurelle… Oups ! culutrelle… dans les colonies.
    — Un service insigne à la sensibilité de l’homme civilisé, déclara sentencieusement William, pas peu fier de sa maîtrise de l’allitération en dépit de la boisson.
    Plusieurs voix s’élevèrent à l’unisson :
    — Quel livre ? Quel livre ? Montrez-nous ce fameux livre !
    William se vit obligé d’exhiber le joyau de sa collection de présents : un exemplaire du célèbre ouvrage de M. Harris, Une liste des dames de Covent Garden, catalogue décrivant avec un grand luxe de détails les charmes, les spécialités, les tarifs et les disponibilités des meilleures putains de Londres.
    L’ouvrage fut accueilli avec des cris d’extase et il s’ensuivit une brève mêlée pour s’en emparer. William le récupéra avant qu’il ne soit mis en pièces puis se laissa convaincre d’en lire quelques passages à voix haute, son interprétation théâtrale étant ponctuée par des hululements enthousiastes et un bombardement de noyaux d’olive.
    C’est un fait avéré que la lecture à voix haute assèche le gosier et on fit monter d’autres rafraîchissements qui furent aussitôt consommés. Il n’aurait su dire qui le premier suggéra que l’assemblée se constitue en corps expéditionnaire afin de compiler une liste similaire pour New York mais la motion fut adoptée à l’unanimité et saluée avec des rasades de punch, toutes les bouteilles ayant déjà été éclusées. »  Pages 171 et 172
  • « Dans la ruelle, tous les jeunes hommes avaient disparu dans l’un ou l’autre des établissements. Aux bruits festifs et aux martèlements que l’on entendait de l’extérieur, il était clair qu’ils n’avaient rien perdu de leur entrain.
    — Tu as trouvé chaussure à ton pied ? demanda Adam en pointant le menton dans la direction d’où William était venu.
    — Euh… oui. Et toi ?
    — Bah, elle n’aurait droit qu’à un tout petit paragraphe dans le bouquin de Harris mais ce n’était pas si mal pour un trou comme New York. »  Page 173
  • « Sans hôpital, bloc opératoire ou anesthésie, mes possibilités de traiter un accouchement complexe étaient sérieusement limitées. En l’absence d’intervention chirurgicale, la sage-femme confrontée à une présentation transversale a quatre solutions : laisser mourir la mère après une longue et douloureuse agonie ; la laisser mourir après avoir pratiqué une césarienne sans anesthésie ou asepsie mais, peut-être, en sauvant l’enfant ; sauver peut-être la mère en tuant l’enfant dans son ventre puis en l’extrayant morceau par morceau (Daniel avait consacré plusieurs pages à cette solution dans son cahier, l’accompagnant d’illustrations) ; enfin, tenter manuellement de retourner l’enfant dans l’utérus jusqu’à ce qu’il se présente dans une position lui permettant de naître. »  Page 179
  • « L’homme naît pour connaître les tourments, comme l’étincelle pour s’élever vers le ciel… En prison, il avait lu ce verset de Job maintes fois sans jamais le comprendre. Les étincelles qui volaient vers le ciel ne causaient pas de tourments, à moins que les bardeaux du toit ne soient particulièrement secs ; c’étaient celles qui jaillissaient de la cheminée qui risquaient d’incendier la maison. Si l’auteur avait simplement voulu dire qu’il était dans la nature de l’homme de s’attirer des ennuis (ce qui, à en juger par sa propre expérience, était le cas), alors c’était une métaphore de l’inexorabilité basée sur le principe que les étincelles montaient toujours. Or, quiconque avait jamais observé un feu aurait pu lui dire qu’il se trompait.
    Mais qui était-il pour critiquer la logique de la Bible alors qu’il aurait dû réciter des psaumes de louange et de gratitude ? Il essaya d’en trouver un mais sa bonne humeur prit le dessus et il ne se rappela que des bribes décousues. »  Pages 198 et 199
  • « — Je vais me lever et partir à présent, récitai-je doucement. J’irai à Innisfree et j’y construirai une petite cabane de boue et de bardeaux ; j’y aurai neuf rangées de haricots, une ruche pour les abeilles, et vivrai seul dans la clairière vibrant de leurs appels.
    Je m’interrompis un instant, puis me détournai en achevant :
    — Et là-bas je trouverai un peu de paix ; car la paix vient en tombant doucement. »  Page 203
  • « Le fait était : il n’avait pas fichu grand-chose depuis des mois. Il y avait le livre, bien sûr. Il consignait par écrit toutes les chansons apprises par cœur au XVIIIe siècle, avec un commentaire. Mais on pouvait difficilement parler de « travail » et ce n’était pas ça qui les ferait vivre. »  Page 237
  • « « On ne peut pas interrompre et reprendre une carrière universitaire comme ça. D’accord, on peut prendre un congé sabbatique, voire un congé prolongé, mais il faut avoir un objectif déclaré et pouvoir présenter des recherches publiées à son retour.
    — Tu as de quoi écrire un best-seller sur la Régulation, avait observé Joe Abernathy. Ou encore sur la Révolution dans les Etats du Sud.
    — Certes, avait admis Roger, mais pas un ouvrage respectable d’universitaire. »
    Il avait souri amèrement, sentant ses doigts le démanger. Effectivement, il pourrait écrire un livre que personne d’autre ne pouvait écrire. Mais pas en tant qu’historien.
    Il avait indiqué du menton la bibliothèque de Joe. Ils se trouvaient dans le bureau de ce dernier, tenant le premier d’une longue série de conseils de guerre.
    « Pas de sources, avait-il expliqué. Un historien doit pouvoir citer les sources de toutes les informations qu’il donne et je suis sûr que rien n’a été enregistré sur la plupart des situations uniques que j’ai vécues. Je peux vous assurer que “témoignage oculaire de l’auteur” passerait très mal dans une édition universitaire. Il faudrait que j’en fasse un roman. »
    Cette idée n’était pas sans attrait mais n’impressionnerait guère les collèges d’Oxford. »  Pages 241 et 242
  • « — Je connais les régulations afférentes aux centrales hydroélectriques sur le bout des doigts, l’interrompit-elle fermement.
    Elle ouvrit son sac et sortit le manuel de régulations, très écorné, publié par l’Agence du développement des Highlands et îles d’Ecosse. »  Page 245
  • « — C’est Roger. Dites à madame que je dois aller à Oxford faire une recherche. Je ne rentrerai pas ce soir.
    Elle aurait aimé frapper Roger sur la tête avec un objet contondant. Comme une bouteille de champagne, par exemple.
    — Il est allé où ?
    Elle avait pourtant parfaitement entendu. La jeune fille haussa les épaules, lui signifiant qu’elle comprenait la nature purement rhétorique de sa question.
    — A Oxford. En Angleterre.
    Le ton d’Annie reflétait sa désapprobation devant le comportement scandaleux de Roger. Il ne s’était pas contenté d’aller farfouiller dans un vieux livre, ce qui était déjà étrange en soi (bien qu’il soit universitaire et qu’avec ces gens-là il faille s’attendre à tout), mais il avait abandonné femme et enfants sans prévenir pour fuir dans un pays étranger ! »  Pages 247 et 248
  • « Elle entendait les enfants dans la chambre de Jem à l’étage. Il lisait une histoire à Mandy. Ce devait être L’Homme de pain d’épice. Elle n’entendait pas les mots mais en reconnaissait le rythme, ponctué par les petits cris d’excitation de Mandy. »  Page 250
  • « En outre, elle trouvait que c’était une pièce masculine avec son vieux parquet éraflé et sa bibliothèque joliment délabrée.
    Roger avait déniché un des anciens registres de Lallybroch, datant de 1776. Il se trouvait sur l’étagère supérieure, sa reliure en tissu élimé abritant les détails minutieusement consignés de la vie quotidienne dans une ferme des Highlands. Un quart de livre de graines de sapin argenté ; un bouc ; six lapins ; trente onces de pommes de terre de semence… Etait-ce l’écriture de son oncle ? »  Page 250
  • « Elle lança un regard vers le coffret en bois placé en haut de la bibliothèque près du registre, derrière le petit serpent en cerisier. Elle descendit ce dernier, caressa la courbe lisse de son corps. Il avait une expression comique, regardant par-dessus son épaule inexistante. Elle sourit malgré elle. »  Page 251
  • « Avec La Gazette de Wilmington, L’Oignon est le seul journal à paraître régulièrement dans la colonie et Fergus ne chôme donc pas. Si l’on ajoute à ça l’impression et la vente de livres et de pamphlets, on peut dire que son entreprise est florissante. »  Page 253
  • « L’Oignon, lui, est plutôt impartial, publiant des dénonciations virulentes signées par des loyalistes et des moins loyalistes, ainsi que des poèmes satiriques de notre vieil ami « Anonymus » raillant les deux camps du conflit politique. J’ai rarement vu Fergus aussi radieux. »  Page 253
  • « A travers la vitrine, je vis Joanie enlever les livres présentés sur l’étal devant la boutique et Félicité hisser Henri-Christian sur cette scène improvisée. »  Page 273
  • « — Mon père y a un parent, Andrew Bell. Je crois qu’il est très connu. C’est un imprimeur et…
    Le visage de Jamie s’illumina.
    — Le petit Andy Bell ? Celui qui a imprimé la grande encyclopédie ?
    — Lui-même, répondit Mme Bell, surprise. Ne me dites pas que vous le connaissez, monsieur Fraser ? »  Page 291
  • « — Et si… le baron Amandine était de ta famille ?
    Cette idée semblait sortie tout droit d’un roman, mais Jamie ne voyait aucune raison logique pour laquelle un aristocrate français traquerait à travers deux continents un gamin né dans un bordel. »  Page 299
  • « Le quartier général de La Gazette de Wilmington était facile à trouver. Les décombres avaient refroidi mais une forte odeur de brûlé, hélas familière, flottait encore dans l’air. Un homme portant une veste informe et un chapeau mou fouillait les gravats sans grande conviction. En entendant Jamie l’appeler, il sortit des ruines, levant haut les pieds.
    Jamie lui tendit la main pour l’aider à franchir une haute pile de livres à demi calcinés.
    — Vous êtes le propriétaire du journal, monsieur ? Dans ce cas, toutes mes condoléances. »  Page 300
  • « — Vous avez pourtant l’air prospère. En tout cas, on voit bien que vous ne dormez pas dans le caniveau et ne vous nourrissez pas de têtes de poisson. J’ignorais que rédiger des pamphlets était aussi lucratif.
    Il parut agacé.
    — Ça ne l’est pas, rétorqua-t-il. J’ai des élèves. Et… je prêche le dimanche.
    — Je ne peux imaginer quelqu’un de mieux adapté à cette tâche, dis-je, amusée. Vous avez toujours eu l’art d’expliquer aux autres ce qui clochait chez eux en termes bibliques. Vous êtes donc entré dans les ordres? »  Page 313
  • « — Et qu’aviez-vous demandé dans vos prières ?
    Il fut pris de court.
    — Je… je… Vous êtes vraiment une femme impossible !
    — Vous n’êtes pas le premier à le penser, l’assurai-je. Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis seulement intriguée.
    Je le sentais tiraillé entre l’envie de partir et le besoin de raconter ce qu’il avait vécu. C’était un homme têtu, il ne bougea pas.
    — Je lui ai demandé… pourquoi, répondit-il enfin. C’est tout.
    — Ça a marché pour Job, observai-je.
    Il sursauta, manquant de me faire rire. Il était toujours stupéfait que quelqu’un d’autre que lui ait lu la Bible. »  Page 314
  • « A la campagne, tu as beau te démener comme un diable, ton travail n’est jamais terminé. J’ai parfois l’impression que l’endroit va m’engloutir comme Jonas par la baleine. »  Page 349
  • « Elle s’accroupit près de lui. Effectivement, les fourmis isolées qui tombaient dans l’eau se dirigeaient vers le centre de la tasse où leurs consœurs, s’accrochant les unes aux autres, formaient une masse flottante effleurant à peine la surface. Les fourmis de ce radeau improvisé bougeaient lentement de façon à changer de place constamment tandis qu’une ou deux d’entre elles, en périphérie, restaient immobiles. Ces dernières étaient peut-être mortes mais les autres ne couraient pas de danger immédiat, soutenues par le corps de leurs congénères. Le radeau se déplaçait progressivement vers le bord de la tasse, propulsé par les mouvements des individus qui le composaient.
    — Incroyable ! s’émerveilla-t-elle.
    Elle resta assise un moment près de son fils à regarder les fourmis jusqu’à ce que, faisant acte de clémence, ils décident qu’elles en avaient fait assez. Jem les repêcha sur une feuille et les déposa sur le sol où elles reprirent aussitôt leur travail.
    — Tu penses qu’elles se regroupent ainsi consciemment ou qu’elles s’accrochent simplement à la première chose qui flotte ? demanda Brianna.
    — Je ne sais pas. Faudra que je regarde dans mon livre sur les fourmis. »  Page351
  • « — Mandy ! Ne frappe pas ton frère. De qui parles-tu, Jem ?
    L’enfant se mordit la lèvre.
    — De lui, lâcha-t-il. Le Nuckelavee.
    La créature vivait au fond des mers mais s’aventurait sur terre pour dévorer des humains. Le Nuckelavee chevauchait alors un cheval dont le corps se fondait dans le sien. Sa tête était dix fois plus grosse que celle d’un homme et sa bouche énorme et large pointait en avant comme le groin d’un porc. Le monstre n’avait pas de peau et ses veines jaunes, ses muscles et ses tendons étaient clairement visibles, juste recouverts d’une pellicule rouge et gluante. Il était armé de son haleine vénéneuse et de sa force colossale. Il avait toutefois une faiblesse : une aversion pour l’eau douce. Sa monture est décrite comme possédant un gros œil rouge, une gueule de la taille de celle d’une baleine et des nageoires autour de ses pattes antérieures.
    — Beurk ! fit Brianna.
    Elle reposa le livre de folklore écossais de Roger et se tourna vers son fils. »  Page 356
  • « Jem savait ce qu’était un Nuckelavee ; il avait lu la plupart des contes les plus sensationnels de la collection d’ouvrages de son père. »  Page 357
  • « — Dis-moi, Jem. Pourquoi êtes-vous remontés là-haut, aujourd’hui ? Tu n’as pas eu peur qu’il soit toujours là ?
    Il releva des yeux surpris.
    — Non. L’autre jour, j’ai décampé, mais ensuite je me suis caché pour l’observer. Il est parti vers l’est. C’est là-bas qu’il habite.
    — Il te l’a dit ?
    Il lui indiqua le livre.
    — Non, mais ces monstres vivent tous à l’est. Et quand ils partent là-bas, ils ne reviennent pas. Et puis, je ne l’ai plus jamais revu. Pourtant, je l’ai guetté.
    Si Brianna n’avait pas été aussi inquiète, elle aurait ri. Effectivement, bon nombre de contes de fées des Highlands se terminaient avec une créature surnaturelle partant vers l’est, ou retournant dans les rochers ou les eaux d’où elle était sortie. Naturellement, elle ne revenait pas puisque l’histoire était finie. »  Pages 357 et 358
  • « l ne perdit pas de temps en questions inutiles. Il l’étreignit fougueusement et l’embrassa avec une passion qui indiquait clairement que la querelle était terminée. Les excuses réciproques pouvaient attendre. L’espace d’un instant, elle s’abandonna totalement, comme en apesanteur, humant les effluves d’essence, de poussière et de bibliothèques remplies de vieux livres qui recouvraient son odeur naturelle, l’indéfinissable parfum de musc d’une peau mâle chauffée au soleil, même s’il n’avait pas été au soleil.
    Revenant sur terre à contrecœur, elle déclara :
    — On dit que les femmes ne peuvent pas reconnaître leur mari à leur odeur. C’est faux. Je pourrais te repérer les yeux fermés dans la foule du métro à King’s Cross à l’heure de pointe.
    — Je me suis pourtant douché ce matin.
    — Oui, et tu as pris une chambre à l’université. Je reconnais cet horrible savon industriel qu’ils distribuent là-bas. D’ailleurs, je m’étonne que ta peau ne parte pas avec. Et tu as mangé du boudin noir au petit déjeuner. Avec des tomates frites.
    — Exact, Lassie, répondit-il avec un sourire. Ou peut-être devrais-je t’appeler Rintintin ? As-tu sauvé des petits enfants ou traqué des voleurs jusque dans leur repaire aujourd’hui ? »  Page 358
  • « — Je vais poser un nouveau moraillon et un cadenas sur cette porte mais je doute qu’il revienne. Sans doute ne faisait-il que passer.
    Elle était rassurée mais un pli inquiet lui barrait le front.
    — Il venait peut-être des Orcades. Tu n’as pas dit que c’était de là-bas que venaient les histoires de Nuckelavee ?
    — C’est possible. Le Nuckelavee n’est pas aussi connu ici que les soyeux et les fées mais n’importe qui peut en avoir lu une description dans un livre. »  Pages 360 et 361
  • « — Il y a un tas de livres sur le sujet mais l’idée de base est que le salut ne résulte pas uniquement de tes choix… Dieu agit en premier. Puis il nous tend la main, si l’on peut dire, et nous donne une chance de réagir. Mais nous avons toujours notre libre arbitre. Au fond, la seule condition qui ne soit pas facultative pour être presbytérien, c’est de croire en Jésus-Christ. Ça, je ne l’ai pas perdu.
    — Tant mieux. Mais pour être pasteur ?
    — Tiens… Lis ça.
    Il fouilla dans sa poche et en sortit une photocopie pliée. S’efforçant à parler d’un ton badin, il déclara :
    — J’ai jugé préférable de ne pas voler le bouquin. Au cas où je décide de devenir pasteur, ce serait un mauvais exemple pour mes ouailles.
    Elle lut la page puis redressa la tête, arquant un sourcil.
    — C’est…
    Elle relut le feuillet, son front s’assombrissant progressivement. Puis elle le regarda à nouveau, toute pâle.
    — Ce n’est pas la même date.
    Il sentit la tension qui l’oppressait depuis les dernières vingt-quatre heures se relâcher légèrement. Il n’était donc pas devenu fou. Il tendit la main et elle lui rendit la copie de la coupure de La Gazette de Wilmington ; le faire-part de décès des Fraser de Fraser’s Ridge.
    — Il n’y a que la date qui ait changé, reprit-il. Le texte me semble le même. Il est tel que tu t’en souviens ?
    Des années plus tôt, elle avait découvert la même information alors qu’elle effectuait des recherches sur le passé de sa famille. C’était sans doute ce qui l’avait incitée à traverser les pierres, et lui à la suivre. Ce petit bout de papier a tout changé, pensa-t-elle. Merci, Robert Frost.
    Elle se serra contre lui et ils le relurent ensemble. Une fois, deux fois, une troisième pour faire bonne mesure. Puis elle hocha la tête.
    — Oui, il n’y a que la date qui n’est plus la même, dit-elle, le souffle court.
    — Quand j’ai commencé à me poser des questions… Il fallait d’abord que je vérifie avant de t’en parler. Je devais le voir de mes propres yeux parce que la coupure de presse que j’avais lue dans un livre… ce ne pouvait être vrai. »  Pages 365 et 366
  • « — On ne connaît aucun lien entre Beauchamp et Vergennes, l’informa-t-il en citant le nom du ministre des Affaires étrangères français. En revanche, on l’a souvent vu en compagnie de Beaumarchais…
    Cela provoqua une nouvelle quinte de toux.
    — Tu m’étonnes ! lança Hal une fois remis. Ce doit être en raison d’un intérêt mutuel pour le petit gibier, sans doute ?
    Cette dernière pique était une référence à l’aversion de Percy pour les sports sanguinaires et au titre de « lieutenant général des chasses » conféré à Beaumarchais par feu Louis XV.
    Grey poursuivit :
    — … et d’un certain Silas Deane.
    — Qui est-ce ?
    — Un marchand venu des colonies. Il a été envoyé à Paris par le congrès américain. Il rôde autour de Beaumarchais. Lui, en revanche, il a été vu en compagnie de Vergennes.
    — Ah, lui ? Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
    — As-tu également entendu parler d’une compagnie nommée Rodrigue Hortalez et Cie ?
    — Non. Ça sonne espagnol, non ?
    — Ou portugais. Mon informateur n’avait que ce nom mais il m’a fait part d’une rumeur selon laquelle Beaumarchais aurait des intérêts dans cette affaire.
    — Beaumarchais a des intérêts partout. Il fait même de l’horlogerie, comme si écrire des pièces n’était pas suffisamment indigne ! Beauchamp est-il lié lui aussi à cette compagnie ? »  Pages 395 et 396
  • « — Il nous faudra des jours avant d’atteindre le Connecticut, puis des mois pour arriver en Ecosse. Rien qu’en écrivant une phrase par jour, tu aurais le temps de recopier l’intégralité du Livre des psaumes ! »  Page 412
  • « Toutes nos expériences à ce jour suggèrent qu’on ne peut pas changer ce qui doit arriver. En examinant la situation objectivement, je ne vois pas comment… et pourtant. Et pourtant !
    Et pourtant, j’ai côtoyé tant de gens dont les actions ont eu un effet notable, qu’ils aient fini dans les livres d’histoire ou pas. Comment pourrait-il en être autrement ? dit ton père. Les actions de chacun d’entre nous influent sur l’avenir. Il a raison, naturellement. Néanmoins, de se retrouver en présence d’un homme tel que Benedict Arnold vous en fiche un coup, comme aime à le dire le capitaine Roberts.
    Fin de la digression. J’en reviens au sujet originel de cette lettre, le mystérieux M. Beauchamp. Si tu as du temps et que tu possèdes encore les cartons de paperasse et de livres qui se trouvaient dans le bureau de ton père (je veux parler de Frank), tu y retrouveras peut-être une grande enveloppe en papier kraft. Un écusson y a été dessiné avec des crayons de couleur. Je crois me souvenir qu’il est bleu et or, avec des martinets. Avec un peu de chance, il contient encore la généalogie des Beauchamp qu’oncle Lamb avait reconstituée pour moi. Il y a de cela belle lurette ! »  Pages 413 et 414
  • « Laissant sa fille et Annie travailler joyeusement dans le garde-manger, sous la supervision d’une batterie de poupées miteuses et de peluches crasseuses, il retourna dans son bureau et sortit le cahier dans lequel il recopiait les chansons laborieusement apprises par cœur. »  Page 418
  • « Roger gémit, chassa toutes ces pensées et se plongea avec ténacité dans son cahier.
    Certains des poèmes et des chants qu’il avait recopiés étaient connus ; une sélection de chansons traditionnelles qu’il avait chantées dans son ancienne vie. Bon nombre des textes plus rares, il les avait appris, au XVIIIe siècle, d’immigrants écossais, de voyageurs, de colporteurs et de marins. D’autres encore, il les avait exhumés des caisses que le révérend avait laissées derrière lui.
     Le garage du vieux presbytère en avait été rempli. Brianna et lui n’en avaient encore examiné qu’une infime partie. C’était un pur miracle qu’ils soient tombés si vite sur le coffret contenant les lettres.
    Il leva les yeux vers ce dernier, tenté. Il ne pouvait les lire sans Bree, ce n’aurait pas été correct. Mais les deux livres ? Ils les avaient feuilletés rapidement après les avoir découverts mais ils avaient été plus intéressés par les lettres afin de savoir ce qui était arrivé à Claire et Jamie. Avec l’impression d’être Jem s’éclipsant avec un paquet de biscuits au chocolat, il descendit la boîte de son étagère. Elle était très lourde. Il la posa sur le bureau, il l’ouvrit et écarta précautionneusement les lettres.
    Les livres étaient petits. Le plus grand était ce qu’on appelait un in-octavo couronne, d’environ treize centimètres sur dix-huit. C’était un format courant à une époque où le papier était cher et rare. Le plus petit était un in-seize, de dix centimètres sur treize. Roger sourit en songeant à Ian Murray. Brianna lui avait raconté la réaction scandalisée de son cousin quand elle lui avait décrit le papier hygiénique. Que l’on puisse se torcher avec lui avait paru être le comble du gaspillage.
    Le petit livre était soigneusement relié en vachette bleue ; la tranche en était dorée. C’était un bel objet, cher. Il s’intitulait Principes sanitaires de poche, par C. E. B. F. Fraser. Une édition limitée imprimée par A. Bell, Edimbourg.
    Un petit frisson le parcourut. Ils étaient donc bien arrivés en Ecosse, grâce aux bons soins du capitaine Trustworthy Roberts. Néanmoins, l’universitaire en lui le mit en garde : ce n’était pas une preuve. Le manuscrit avait pu atterrir en Ecosse sans que son auteur l’apporte en personne.
     Etaient-ils venus à Lallybroch ? Il regarda autour de lui les murs défraîchis et les meubles patinés par le temps. Il imaginait sans peine Jamie assis derrière le grand bureau près de la fenêtre, examinant les registres de la ferme avec son beau-frère. Si la cuisine était le cœur de la maison, cette pièce était son cerveau.
    Il ouvrit le livre et manqua de s’étrangler. Le frontispice était orné d’une gravure représentant l’auteur. Un homme de science, portant un collet, une veste noire et une haute cravate au-dessus de laquelle le regardait sereinement le visage de sa belle-mère.
    Il rit si fort qu’Annie Mac sortit de la cuisine et vint jeter un œil, inquiète à l’idée qu’il se trouve mal. Il lui fit signe que tout allait bien puis ferma la porte de son bureau.
    C’était bien elle. Les yeux écartés sous des sourcils bruns, les courbes gracieuses et fermes des pommettes, des tempes et de la mâchoire. L’auteur de la gravure n’avait pas su rendre sa bouche. C’était aussi bien. Aucun homme n’avait des lèvres comme les siennes.
    Quel âge ? Il vérifia la date d’impression : MDCCLXXVIII. 1778. Pas tellement plus âgée que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle paraissait toujours bien plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.
    Y avait-il un portrait de Jamie dans l’autre… ? Il saisit le premier livre et l’ouvrit. Effectivement, il comportait une autre gravure, quoique d’une facture moins raffinée. Son beau-père était assis dans une bergère, un plaid drapé sur le dossier, ses cheveux retenus dans la nuque, un livre ouvert sur un genou. Il faisait la lecture à un petit enfant assis sur l’autre genou. C’était une fillette aux cheveux noirs et bouclés. Elle tournait le dos, absorbée par le récit. Naturellement, le graveur ne pouvait pas savoir à quoi Mandy ressemblerait.
    L’ouvrage s’intitulait Contes de grand-père et portait le sous-titre « Histoires des Highlands et de l’arrière-pays de la Caroline du Nord », par James Alexander Malcom MacKenzie Fraser. Il avait également été imprimé par A. Bell, Edimbourg la même année. La dédicace disait simplement A mes petits-enfants.
    Le portrait de Claire l’avait fait rire, celui-ci l’émut presque aux larmes. Il referma doucement le livre.
    Quelle foi avait dû les animer pour créer, amasser, transmettre ces documents fragiles à travers les ans, dans le seul espoir qu’ils résisteraient au passage du temps et atteindraient un jour ceux à qui ils étaient adressés ! La conviction que Mandy les lirait un jour. Il en eut la gorge serrée. »  Pages 421 à 423
  • « Il reposa le livre et sortit par l’arrière de la maison, juste à temps pour apercevoir son fils, vêtu de son coupe-vent et d’un jean (il n’avait pas le droit d’en porter à l’école), traverser le champ fauché. »  Page 423
  • « Il y avait intérêt à ce qu’il y ait une autre porte au bout de ce tunnel car pour rien au monde elle ne ferait demi-tour.
    Il y en avait bien une. Une simple porte industrielle en métal, tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Avec un cadenas non fermé pendant à un moraillon. Une forte odeur de graisse en émanait. Quelqu’un avait huilé les gonds récemment. Elle appuya sur la poignée qui céda sans difficulté. Elle se sentit soudain comme Alice après être tombée dans le trou du lapin blanc. Une Alice complètement folle. »  Page 440
  • « Puis il tourna les talons et descendit de la colline avec, toujours, cette étrange sensation d’être accompagné.
    La Bible disait : Cherche et tu trouveras. Il demanda à voix haute au paysage autour de lui :
    — Mais elle n’offre aucune garantie sur ce qu’on trouvera, n’est-ce pas ? »  Page 446
  • « — Je vais vous raccompagner, je dois fermer à clef. Jem viendra bien en classe lundi matin, donc ?
    — Il sera là, avec ou sans menottes.
    Ce fut au tour du directeur de rire.
    — Il n’a pas à s’inquiéter de l’accueil qui lui sera fait. Les enfants parlant gaélique ayant effectivement traduit ses paroles à leurs amis et Jem ayant enduré sa correction sans broncher, toute sa classe le considère maintenant comme Robin des Bois ou Billy Jack. »  Page 452
  • « Il repartit néanmoins vers l’escalier, s’arrêtant en chemin pour vomir par-dessus bord, et réapparut quelques minutes plus tard, resplendissant… du moins vu de loin. Stebbings étant petit et bedonnant, sa veste lui serrait les épaules et pendait mollement autour de sa taille ; les manches lui arrivaient au milieu des avant-bras. Pour ne pas perdre la culotte qui lui arrivait au-dessus du genou, Jamie l’avait retenue avec sa ceinture. Je constatai qu’outre son coutelas il portait l’épée du capitaine, plus deux pistolets chargés.
    Ian écarquilla les yeux en voyant son oncle ainsi attifé mais, au regard noir que lui lança ce dernier, se garda de tout commentaire.
    — Ce n’est pas si mal, dit M. Smith, encourageant. De toute façon, on n’a rien à perdre.
    — Mmphm…
    — Le garçon se tenait sur le pont en flammes, d’où tous sauf lui s’étaient sauvés, récitai-je à voix basse. »  Page 489
  • « Nous nous enfonçâmes dans le navire, guidés par notre nouvelle connaissance qui me dit se nommer Abram Zenn (« Mon père, qui lisait beaucoup, aimait particulièrement le dictionnaire de M. Johnson. Ça l’amusait de m’appeler A à Z »). »  Page 498
  • « La révélation de la véritable identité de M. Smith avait provoqué des remous considérables parmi l’équipage disparate de l’Asp. Au point qu’il avait été à deux doigts d’être balancé par-dessus bord ou abandonné dans un canot. Après un débat houleux, Jamie avait suggéré que M. Marsden change de profession pour devenir soldat. En effet, un certain nombre d’hommes à bord de l’Asp s’étaient proposés de rallier les forces continentales à Ticonderoga, transportant les provisions et les armes de l’autre côté du lac Champlain puis restant au fort en tant que miliciens volontaires.
    Son idée reçut l’approbation générale, même si quelques mécontents marmonnèrent qu’un Judas restait un Judas, qu’il soit marin ou pas. »  Page 529
  • « Je suis allé en France à la fin de l’année où j’ai rendu visite au baron Amandine. Je suis resté chez lui plusieurs jours et ai eu amplement l’occasion de m’entretenir avec lui en privé. J’ai de bonnes raisons de croire que Beauchamp est bel et bien impliqué dans l’affaire dont nous avons discuté et qu’il s’est attaché à Beaumarchais, également compromis. Amandine ne m’a pas paru préoccupé outre mesure par le fait que Beauchamp se serve de son nom comme couverture.
    J’ai demandé une audience auprès de Beaumarchais qui m’a été refusée. Comme, en temps ordinaire, il m’aurait reçu, je pense avoir mis le doigt sur quelque chose. Il serait utile de surveiller ces eaux-là. »  Page 537
  • « Surpris et sur ses gardes, Grey lui donna la brève explication qu’il avait préparée. Le baron lui répondit que, hélas, M. Beauchamp était parti chasser le loup en Alsace en compagnie de M. Beaumarchais. (Voilà déjà un soupçon de confirmé !) Mais milord lui ferait-il l’honneur d’accepter l’hospitalité des Trois Flèches, ne serait-ce que pour une nuit ?
    Il accepta l’invitation en se confondant en remerciements puis, ayant retiré sa cape et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles criardes de Dottie (Amandine cligna des yeux ahuris avant de les louer exagérément), il fut conduit dans un long couloir bordé de portraits.
    — Nous prendrons un rafraîchissement dans la bibliothèque, lui annonça Amandine. Vous devez mourir de froid et d’inanition. Mais avant cela, permettez-moi de vous présenter un autre de mes hôtes. Nous l’inviterons à se joindre à nous.
    Grey acquiesça vaguement, distrait par la légère pression qu’exerçait la main du baron dans son dos, un soupçon plus bas que ne le demandait la bienséance.
    — Le docteur Franklin est un Américain, poursuivit Amandine.
    Il prononça ce mot avec une note d’amusement. Il avait une voix singulière : douce, chaude et vaporeuse, comme une tasse de thé Oolong avec beaucoup de sucre.
    — Il aime passer un moment chaque jour dans le solarium. Il affirme que cela entretient sa santé.
    Parvenu au bout du couloir, il poussa une porte et s’effaça pour laisser passer Grey. Ce dernier l’avait regardé poliment pendant qu’il parlait et se tourna pour découvrir l’hôte américain, confortablement allongé sur une chaise longue matelassée, baignant dans un flot de lumière naturelle, nu comme un ver.
    Au cours de la conversation qui suivit, menée par les trois hommes avec un aplomb irréprochable, Grey apprit que le docteur Franklin mettait un point d’honneur à prendre des bains de soleil chaque fois qu’il le pouvait. La peau, expliqua-t-il, respirait autant que les poumons, absorbant l’oxygène et libérant des impuretés. La capacité du corps à se défendre des infections était considérablement diminuée quand la peau était en permanence étouffée par des vêtements insalubres. »  Page 547
  • « Il avait passé deux doigts sur le bourrelet irrégulier en travers de sa gorge sans se départir de son sourire.
    « Je n’ai pas chronométré mais je dirais environ trente secondes. “S’il vous plaît, m’sieur MacKenzie, qu’est-ce que vous avez au cou ? Vous avez été pendu ?”
    — Et que leur as-tu répondu ?
    — Que j’ai été pendu en Amérique mais que j’ai survécu, par la grâce de Dieu ! Quelques-uns d’entre eux ont des frères plus âgés qui ont vu L’Homme des hautes plaines et le leur ont raconté, ce qui a considérablement fait grimper ma cote. Maintenant que mon secret a été découvert, ils s’attendent à ce que je vienne à la prochaine répétition avec mon six-coups. »
    Là-dessus, il l’avait fait pleurer de rire avec sa meilleure imitation du regard ténébreux de Clint Eastwood.
    Elle en riait encore en se remémorant la scène quand Roger passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demanda :
    — A ton avis, combien y a-t-il de versions musicales du psaume 23 ?
    — Vingt-trois ? répondit-elle au hasard.
    — Uniquement six dans le livre des cantiques presbytériens mais il en existe des versifications en anglais remontant jusqu’à 1546. J’en ai trouvé une dans le Bay Psalm Book, une autre dans le vieux Scottish Psalter, ainsi que quelques-unes ici et là. J’ai également consulté la version en hébreu mais il est sans doute préférable de l’épargner à la congrégation de Saint Stephen. Les catholiques ont-ils une mise en musique ?
    — Les catholiques ont une mise en musique pour tout et n’importe quoi mais, chez nous, les psaumes sont généralement psalmodiés.
    Elle huma l’air, cherchant à sentir une odeur de cuisine, avant d’ajouter fièrement :
    — Je connais quatre formes de chants grégoriens, même s’il en existe beaucoup plus.
    — Ah oui ? Chante pour moi, tu veux.
    Il se planta au milieu du couloir tandis qu’elle essayait de se rappeler les paroles du psaume 23. La forme la plus simple lui revint machinalement ; elle l’avait psalmodiée tant de fois quand elle était enfant qu’elle était ancrée dans sa chair. »  Pages 553 et 554
  • « — Il convient de chanter le psaume sans le morceler verset par verset, récita-t-il. Cette pratique fut introduite en des temps d’ignorance, quand bon nombre de fidèles ne savaient pas lire. Il est donc recommandé de ne plus l’utiliser. C’est extrait de la Constitution de l’Eglise presbytérienne américaine.
    Elle nota mentalement au passage qu’il avait donc bel et bien envisagé d’être ordonné pendant qu’ils étaient à Boston.
    — « Des temps d’ignorance », répéta-t-elle. Je me demande ce qu’en penserait Hiram Crombie.
    Cela le fit rire. Puis il reprit :
    — Cela dit, il est vrai que la plupart des gens à Fraser’s Ridge ne savaient pas lire. Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’on chantait les psaumes de cette façon uniquement à cause de l’illettrisme ou de l’absence de livres. Chanter tous ensemble, c’est formidable, j’en conviens, mais je pense que ce système de répons entre le prêtre et la congrégation rapproche les gens, les implique davantage dans ce qu’ils chantent, dans ce qui est en train de se passer. Ne serait-ce que parce qu’ils doivent se concentrer pour se souvenir de chaque verset. »  Page 556
  • « Elle regardait la bibliothèque.
    — Ceux-là sont nouveaux, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant l’une des étagères.
    — Oui. Je les ai commandés à Boston. Ils sont arrivés il y a quelques jours.
    Les tranches étaient neuves et brillantes. Des livres d’histoire traitant de la Révolution américaine. Encyclopedia of the American Revolution de Mark M. Boatner III. A Narrative of a Revolutionary Soldier, de Joseph Plumb Martin.
    — Tu veux savoir ? lui demanda-t-il.
    Il pointa le menton vers le coffret ouvert sur la table devant eux. Il restait une épaisse liasse de lettres non ouvertes posée sur les livres. Il n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Brianna qu’il avait regardé les deux petits ouvrages. »  Page 568
  • « Roger remit la lettre en place, regarda l’étagère puis Brianna. Elle était nerveuse, hésitante. Puis elle prit sa décision et se dirigea vers la bibliothèque d’un pas ferme.
    — Lequel de ces livres nous dira à quelle date le fort de Ticonderoga est tombé ? »  Page 569
  • « Quand il était sur la route, c’était surtout aux femmes qu’il pensait. Il toucha la poche intérieure de sa veste et palpa le petit livre qu’il avait emporté pour le voyage. Il avait dû choisir entre le Nouveau Testament offert par sa grand-mère et son précieux exemplaire de Une liste des dames de Covent Garden. Il n’avait pas hésité longtemps.
    A seize ans, il avait été surpris par son père en train de compulser avec un ami le célèbre annuaire de M. Harris qui dressait l’inventaire des charmes des femmes de petite vertu de Londres. Lord John avait lentement feuilleté l’ouvrage, s’arrêtant parfois sur une page en écarquillant les yeux, et l’avait refermé avec un soupir. Puis, après avoir brièvement sermonné les deux adolescents sur le respect dû au beau sexe, il leur avait ordonné d’aller chercher leurs chapeaux. »  Page 582
  • « Avec les premières gouttes, une puissante odeur s’éleva de la terre, riche, verte et féconde… comme si le marais s’étirait après un long sommeil, ouvrant voluptueusement son corps au ciel telle une putain de luxe déployant sa chevelure parfumée.
    William porta machinalement la main à sa poche, voulant consigner cette image poétique dans la marge de son livre puis se reprit en se sermonnant. »  Page 584
  • « Il était perdu. Dans un marécage connu pour avoir englouti bon nombre de personnes, tant des Indiens que des Blancs. A pied, sans nourriture, sans feu, sans autre abri que la mince toile de son sac de couchage militaire : une simple grande poche qu’il était censé bourrer de paille ou d’herbes sèches, deux matériaux introuvables dans les parages. Il ne possédait que le contenu de ses poches : un couteau pliant, un crayon, un morceau de pain détrempé et un autre de fromage, un mouchoir crasseux, quelques pièces, sa montre et son livre, ce dernier sans doute également trempé. Il plongea une main dans sa poche et découvrit que la montre s’était arrêtée et que le livre avait disparu. »  Page 586
  • « Il entendait les grenouilles autour de lui, coassant gaiement et indifférentes au brouillard.
    — Brekekekex coax coax ! Brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux…
    Les grenouilles ne semblèrent guère impressionnées par sa citation d’Aristophane. »  Pages 589 et 590
  • « Tout en parlant, William se rappela avec horreur qu’il avait perdu son livre. Désemparé par l’enchaînement de ses mésaventures, il n’avait pas encore mesuré la véritable portée de cette perte.
    Outre sa valeur purement récréative et son utilité en tant que recueil pour ses méditations, le livre était vital à sa mission. Il contenait plusieurs passages codés lui indiquant le nom des différentes personnes qu’il devait contacter, où les trouver et, plus important encore, ce qu’il devait leur dire. Il se souvenait de la plupart des noms mais, pour le reste…
    Sa consternation était telle qu’il en oublia sa douleur et se leva abruptement, saisi de l’envie de se précipiter dans le marais et de le passer au peigne fin jusqu’à retrouver l’ouvrage. »  Page 604
  • « Il se tut, concentré sur sa tâche pendant que William essayait de se détendre dans l’espoir de dormir un peu. Il était épuisé mais des images du marais défilaient derrière ses paupières closes, des visions qu’il ne pouvait ignorer ni repousser.
    Des racines aux boucles ressemblant à des collets, de la boue, des amas de déjections de cochons, si semblables à des excréments humains… des feuilles mortes déchiquetées…
    Des feuilles mortes flottant sur l’eau tels des éclats de verre brun, des reflets qui se dissipent autour de ses tibias… des mots dans l’eau, les pages de son livre, s’effaçant, le narguant en s’enfonçant sous la surface. »  Page 606
  • « Mais si le capitaine Richardson ne s’est pas trompé… cela signifie qu’il voulait t’entraîner dans un piège… droit à la mort ou à la prison.
    L’énormité de cette hypothèse lui laissa la gorge sèche. Il saisit l’infusion que Mlle Hunter lui avait apportée et la but. Elle était infecte mais il le remarqua à peine, serrant la tasse contre lui comme un talisman qui l’aurait protégé des perspectives qu’il entrevoyait.
    Non, c’était inconcevable. Son père connaissait Richardson. S’il avait été un traître…
    — Non, répéta-t-il à voix haute. Impossible, ou très improbable. C’est le rasoir d’Occam.
    Cette idée le calma un peu. Il avait appris les principes de base de la logique très tôt et Guillaume d’Occam lui avait toujours semblé un bon guide. Quelle était l’hypothèse la plus plausible : que Richardson soit un traître infiltré qui l’avait délibérément mis en danger, que le capitaine ait été mal informé ou qu’il ait simplement commis une erreur ? »  Page 626
  • « Il lui vint également à l’esprit que si Denzell Hunter rejoignait l’armée continentale, il pourrait peut-être approcher suffisamment des forces de Washington pour glaner des informations utiles, ce qui compenserait largement la perte de son livre de contacts. »  Page 643
  • « — C’est extraordinaire ! Oui, ce doit être lui. Surtout si tu mentionnes des vols de cadavres.
    Il toussota dans son poing, un peu gêné.
    — C’était une activité… très riche d’enseignement, bien que parfois troublante.
    Il lança un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que sa sœur ne les entendait pas mais elle était loin derrière, somnolente sur la selle de sa mule. Il reprit en baissant la voix :
    — Tu comprendras, Ami William, que pour maîtriser l’art de la chirurgie il est indispensable d’apprendre comment le corps humain est fait et comment il fonctionne. Il y a des limites à ce que les textes peuvent nous enseigner et les manuels d’anatomie sur lesquels se reposent la plupart des hommes de médecine sont, disons-le sans ambages, erronés.
    — Vraiment ?
    William ne l’écoutait que d’une oreille, l’autre moitié de son cerveau étant occupée, à parts égales, par l’évaluation de l’état de la route, l’espoir qu’ils atteindraient un lieu habité à temps pour dîner convenablement et l’appréciation du cou gracieux de Rachel Hunter en ces rares occasions où elle chevauchait devant eux. Il avait envie de se retourner pour la regarder à nouveau mais c’était trop tôt, c’eût été inconvenant. Dans quelques minutes…
    — … Galien et Esculape. Depuis très longtemps, on prend pour acquis que les Grecs de l’Antiquité ont écrit tout ce qu’il y a à savoir sur le corps humain, qu’il n’y a aucune raison de douter de ces textes ni de créer du mystère là où il n’y en a pas.
    — Vous devriez entendre mon oncle déblatérer sur les anciens traités militaires ! grommela William. Il adore Jules César, qu’il considère comme un excellent général, mais affirme qu’Hérodote n’a probablement jamais mis les pieds sur un champ de bataille.
    Hunter lui adressa un regard surpris.
    — C’est exactement ce que disait John Hunter, en des termes différents, sur Avicenne ! « Cet homme n’a jamais vu un utérus gravide de sa vie. » »  Pages 655 et 656
3 étoiles, P

Le poison dans l’eau

Le poison dans l’eau de Chrystine Brouillet.

Éditions Denoël (Sueurs froides), publié en 1987; 145 pages

Premier tome de la Série policière Maud Graham de Chrystine Brouillet paru initialement en 1987.

Le poison dans l'eau

Que s’est-il réellement passé dans le cas Julie-Anne de Beaumont ? Ce dossier a été classé sous la rubrique « Accidents ». L’enquête a démontré qu’il y a eu mort par noyade. Un an après les évènements, Maud Graham reçois de la sœur de la victime, une correspondance incriminante : des lettres échangées entre Mathieu, le mari de Julie-Anne et sa demi-sœur Emma. Dans cet échange, les deux se disputent la responsabilité du meurtre de Julie-Anne. Emma s’accuse du meurtre et il lui répond qu’il sait bien qu’elle fabule puisque c’est lui qui a tué sa femme. Durant son enquête, Graham découvre une famille peu commune où la haine prend le dessus sur l’amour. Qui a réellement tué Julie-Anne ? Et comment ?

Polar psychologique au rythme tranquille mais soutenu. Le début du récit est lent, l’auteur prend le temps de nous mettre en situation et nous présenter les personnages. Elle nous introduit à la famille Lambert qui semble être une bonne famille. Plus on avance dans le récit, plus on découvre leurs secrètes familiaux qui nous tiennent en haleine. L’univers malsain et sordide de cette famille est très bien amené. Le texte passe sans cesse d’un point du vue de l’un à l’autre, nous révélant ainsi différentes facettes des protagonistes. L’auteur parvient à dépeindre des personnages forts et crédibles. Comme il s’agit d’un dossier classé, l’intrigue n’est pas basée sur une course poursuite mais sur la psychologie. L’inspecteur doit démêler les motivations possibles de chacun des membres de la famille. C’est dans ce tome que Maud Graham fait sa première apparition. Sa présence est cependant discrète. On n’a droit qu’à quelques détails de sa personnalité et de sa vie. C’est un bon petit roman qui est quand même dense au niveau de l’histoire.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 27 janvier 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Pour ses quinze ans, elle ne reçut pas les escarpins en cuir vernis rouge dont elle rêvait mais un livre d’histoire ancienne qui traitait des coutumes égyptiennes, crétoises, grecques, romaines, mésopotamiennes. » Page 25
  •  « Il lut Madame Bovary parce que l’héroïne de Flaubert se prénommait Emma et il souhaita un avenir différent à sa demi-sœur ; qu’elle n’épouse pas un pauvre imbécile. » Page 42
  •  « Elle aurait perdu au bluff : son visage était un livre ouvert, on pouvait presque y distinguer les trèfles des carreaux. » Page 59
  •  « Il la rassurait, lui expliquait que les vampires existent vraiment mais qu’ils ne ressemblent guère au comte Dracula. » Page 73
  •  « La pelouse était un peu jaunie à cet endroit, et, à bien y penser, ce n’était pas de la pelouse mais un foin maigre tissé de vieux pissenlits. Il restait quelques têtes d’étoiles grises et ternes. Celles que les enfants aiment souffler et qui ornaient l’édition du Larousse des années 20. Flore avait cru longtemps que le dictionnaire était un livre de botanique. Puis elle l’avait ouvert et avait constaté qu’il y avait des fleurs mais aussi des automobiles, des animaux, des clous, des insectes, des potiches, des cadrans solaires, des squelettes, des hommes et des femmes dont on cachait le sexe, des châteaux forts, des ponts-levis, des radios, des plumes, des igloos, des statues pudiques, des violons, des pyramides, des bicyclettes et des cirques vides, sans lion, sans dompteur, sans trapèze, sans spectateur. » Page 85
  •  « Glenfiddish, whisky. Très populaires ces alcools dans les romans noirs américains même si on ne précise jamais s’il s’agit de bourbon ou de whisky. » Page 101
  •  « Ce n’est pas si important ; l’essentiel étant que le détective privé ouvre le tiroir gauche de son bureau encombré de paperasses et qu’il y trouve la bouteille de Chivas. On boit souvent du Chivas dans les romans mais il paraît que la qualité de l’alcool a baissé. Le privé enlève le bouchon, avale une bonne rasade à même la bouteille, en grimaçant ou non, selon qu’il est seul ou avec sa secrétaire. » Pages 101 et 102
  •  « Emma fait entrer l’inspectrice en la félicitant de sa chance : si elle avait appelé deux heures plus tard, elle aurait trouvé le nid vide. C’est ainsi qu’on dit dans les romans policiers quand les criminels se sont échappés ? » Page 103
  •  « Il y a un grand canapé beige, une télévision encastrée dans le mur, un énorme Lazy-Boy en cuir brun, deux chaises en chêne ; une bibliothèque où il y a quelques livres mais surtout des médailles et des trophées ; le père d’Emma joue au golf ; Graham enlève son imper pour bien faire comprendre à Emma qu’elle aussi pratique l’ironie mais elle attend que la jeune femme l’invite à s’asseoir. » Page 103
  •  « Graham se souvient d’une phrase de Guitry : « Être privé de quoi que ce soit quel supplice, être privé de tout, quel débarras ! » L’inspectrice adore Guitry mais, jeune, ils étaient plutôt privés de tout chez elle, et elle ne trouvait pas que c’était un tel soulagement. » Page 108
    « Graham roule lentement en rentrant chez elle ; elle essaie de se souvenir du titre d’un roman qu’elle avait étudié au couvent. L’histoire d’une famille qui se haïssait. Elle devrait dire « les membres d’une famille » se haïssaient mais parler « d’une » famille accentue l’effet de violence sourde et de pourriture. Graham se demande si l’auteur a tout inventé ou s’il s’est inspiré de personnages réels. » Page 125
  • « Plus maintenant ; Julie-Anne est morte et Mathieu a jeté les fleurs qu’elle s’entêtait à faire sécher. Les fleurs, les vêtements, les livres de Julie-Anne. » Page 126
4 étoiles, P

Le pianiste

Le Pianiste de Wladyslaw Szpilman.

Éditions Pocket, publié en 2002; 315 pages

Autobiographie de Wladyslaw Szpilman paru initialement en 1998 sous le titre « The pianist ».

Le pianiste

Wladyslaw Szpilman est un jeune pianiste juif qui vit à Varsovie avec sa famille. Il travaille pour la Radio nationale polonaise. Lorsque les allemands attaquent la ville, à la Radio nationale Wladyslaw interprète la Nocturne en ut dièse mineur de Chopin. Pendant plusieurs années, la ville sera bombardée, occupée et contrôlé par les allemands. Il devra survivre aux rafles perpétrées contre les Juifs et aux déportations massives en trains vers les camps d’extermination. Il verra les membres de sa famille embarquer dans ces fameux trains. Il subira la création du ghetto où il devra se trouver un toit et de quoi se nourrir. Les conditions de vie y seront effroyables. Une survie au milieu des bombes, des cadavres, des ruines et des incendies. Wladyslaw, malgré la souffrance, la faim et le froid, tentera de préserver ses mains, son gagne-pain, dans l’espoir d’une vie après la guerre.

Un livre très dur, bouleversant et touchant. Ce récit nous plonge dans l’une des périodes la plus sombre de l’histoire, la seconde guerre mondiale. C’est un très grand témoignage sur l’horreur qu’a connu l’auteur pendant cette guerre. Il nous fait réaliser ce qu’a été pour les juifs cette descente aux enfers. Ils ont vu l’entrée en guerre de leur pays sans en comprendre pleinement le sens, puis ils ont perdu leur famille montée dans des trains pour ne plus jamais les revoir. Pour ceux qui sont resté dans le ghetto, c’est la dure réalité de la survie au quotidien sous les représailles allemandes. La progression du récit est simple et légère, sans tomber dans l’apitoiement. L’écriture est terriblement touchante, l’émotion qui s’en dégage nous fait partager les sentiments ressentis par Szpilman. Il nous fait découvrir comment l’être humain peut s’adapter aux conditions les plus extrêmes et les plus infâmes. Un témoignage historique plus captivant et absorbant qu’un livre d’histoire conventionnel.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 7 octobre 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Les explosions se produisaient en série, assez assourdies à vrai dire, et certainement lointaines ; non dans la ville même, en tout cas. Sans doute des exercices militaires, ai-je conclu. Il y en avait eu si souvent au cours des derniers jours que nous nous y étions habitués. Après quelques minutes, les grondements se sont tus et j’ai été tenté de me rendormir mais il faisait trop clair, le soleil pointait, et j’ai donc choisi de prendre un livre en attendant le moment du petit déjeuner.
    Il devait être au moins huit heures quand la porte de ma chambre s’est ouverte. Ma mère est apparue, vêtue comme si elle s’apprêtait déjà à sortir. Plus pâle que d’habitude, elle n’a pu dissimuler une certaine réprobation en me découvrant encore au lit, plongé dans ma lecture. »  Page 13
  • « Le premier jour du chantier, un vieux Juif en caftan et chapeau orthodoxe pelletait la terre à côté de moi. Il s’activait avec une ferveur toute biblique, se battait avec son outil comme s’il s’était agi d’un ennemi mortel, l’écume aux lèvres, ses traits pâles ruisselant de sueur, son maigre corps secoué de frissons, tous les muscles douloureusement contractés. »  Page 29
  • « Mes parents étaient convenus d’une date avec les médecins, une chambre avait été retenue pour moi à l’hôpital. Dans l’espoir de me rendre l’attente moins pénible, ils s’étaient ingéniés à transformer la semaine qui me séparait de l’opération en une succession de sorties, de cadeaux, de distractions. Nous allions manger des glaces tous les jours, puis c’était le cinéma, ou le théâtre. Ils me couvraient de livres, de jouets, de tout ce que je pouvais convoiter dans mon cœur. »  Page 73
  • « Au retour, je suivais un itinéraire immuable : Karmelicka, Leszno et Zelazna. En chemin, je passais rapidement chez des amis afin de leur rapporter de vive voix les nouvelles que j’avais glanées chez Zyskind. Puis je rejoignais Henryk rue Nowolipki et je l’aidais à rapporter son panier de livres à la maison. »  Page 83
  • « Nombre d’amis qui appréciaient ses qualités et sa culture l’encourageaient à suivre l’exemple de tant de jeunes intellectuels en intégrant la police juive du ghetto. Tu serais en sécurité, lui remontraient-ils, et avec un peu de débrouillardise tu gagnerais bien ta vie… Henryk ne voulait même pas entendre parler de cette éventualité. Dès qu’il entendait ces arguments, il se froissait, s’estimant insulté : fidèle à sa rigueur coutumière, et au risque de heurter nos amis, il répliquait qu’il n’était pas prêt à côtoyer des brigands. Et donc il a entrepris de se rendre chaque matin rue Nowolipki avec un panier bourré de livres qu’il vendait sur le trottoir, noyé de sueur l’été, frissonnant dans le vent glacé de l’hiver, inflexible, obstinément attaché à ses convictions les plus chères. »  Page 84
  • « Janusz Korczak, autre assidu du café de la rue Sienna, était l’un des êtres les plus exceptionnels qu’il m’ait été donné de connaître, un homme de lettres qui avait l’estime des principales figures du mouvement Jeune Pologne.  Ce qu’il racontait de ces artistes était en tout point fascinant. Il portait sur eux un regard marqué à la fois par une grande simplicité et par une passion contagieuse. S’il n’était pas tenu pour un auteur de premier plan, c’était sans doute parce que ses talents littéraires s’exerçaient dans un registre très spécifique, celui des contes pour enfants. Ses textes, qui s’adressaient aux petits et les prenaient pour personnages, révélaient une rare sensibilité à la mentalité enfantine. Ils n’étaient pas inspirés par quelque ambition stylistique mais sortaient tout droit du cœur d’un pédagogue-né, d’un sincère philanthrope. Plus que ses écrits eux-mêmes, c’était l’engagement à vivre ce qu’il écrivait qui donnait toute sa valeur à l’homme. »  Page 95
  • « Pour ma part, je me produisais souvent en duo avec Andrzej Goldfeder, obtenant un franc succès avec ma Paraphrase sur la « Valse de Casanova » de Ludomir Rozycki, dont le texte était dû à Wladyslaw Szengel. Ce dernier, un poète connu, intervenait chaque jour en compagnie de Leonid Fokczanski, du chanteur Andrzej Wlast, de l’humoriste Wacus l’Esthète et de Pola Braunowna dans un spectacle intitulé Le Journal vivant, une chronique acerbe de l’existence dans le ghetto qui foisonnait de piques audacieuses lancées aux occupants allemands. »  Page 96
  • « Son intelligence, son charme et son élégance innée avaient fait de lui un des jeunes hommes les plus prisés de la capitale au temps où la paix régnait encore. Ensuite, il a réussi à s’évader du ghetto et à passer deux années caché chez l’écrivain Gabriel Karski. Et puis il a été abattu par les Allemands dans une petite ville proche de Varsovie en ruine, une semaine seulement avant l’entrée de l’armée Rouge en Pologne. »  Page 119
  • « Lorsque je les ai croisés rue Gesia, les bambins ravis chantaient tous en chœur, accompagnés par le petit violoniste. Korczak portait deux des plus jeunes orphelins, lesquels rayonnaient aussi tandis qu’il leur racontait quelque conte merveilleux, »  Pages 136 et 137
  • « Convaincu que c’était sa stupide intransigeance qui les avait conduits à échouer là, je l’ai assailli de questions et de reproches avant de lui laisser le temps de s’expliquer. Il n’aurait pas daigné me répondre, de toute façon. Sans un mot, il a haussé les épaules, a sorti de sa poche une petite édition oxfordienne de Shakespeare, s’est installé un peu en retrait de nous et s’est plongé dans sa lecture. »  Pages 144 et 145
  • « La garçonnière en question était en fait un appartement confortable et meublé avec goût – une entrée avec des toilettes d’un côté et un grand placard muni d’un réchaud à gaz de l’autre, puis la chambre avec un divan moelleux, une penderie, une petite bibliothèque, une table et quelques bonnes chaises. En découvrant que les étagères recelaient de multiples partitions, des cahiers de musique et plusieurs ouvrages érudits, je me suis cru au paradis. »  Page 189
  • « Il n’y avait rien d’autre à faire que de passer la journée enfermé dans le cabinet de toilette, verrou bouclé de l’intérieur de même que dans le cagibi du studio d’artiste auparavant ; au cas où les Allemands s’introduiraient dans l’appartement, avons-nous estimé, il était peu probable qu’ils remarquent cette petite porte, ou bien ils croiraient qu’il s’agissait d’un placard condamné.
    Tôt le matin, donc, j’ai suivi scrupuleusement ce plan, non sans emporter une pile de livres avec moi. »  Page 190
  • « Toujours dans l’obscurité, j’ai tâtonné dans la pièce à la recherche de ce qui pourrait faire office de corde. Il m’a fallu un long moment pour découvrir un bout d’épais cordon dissimulé derrière les livres d’une étagère. »  Page196
  • « Je tenais absolument à mener une vie aussi régulière que possible : le matin, de neuf à onze heures, je travaillais mon anglais puis je lisais deux heures ; ensuite, je me préparais à déjeuner et de nouveau c’était l’apprentissage de la langue de Shakespeare et la lecture jusqu’à la tombée de la nuit. »  Pages 207 et 208
  • « Prenant un livre au hasard, je me suis installé sur le canapé et me suis efforcé de me plonger dans la lecture. Comme je n’arrivais pas à en retenir un seul mot, toutefois, j’ai reposé le livre et j’ai fermé les yeux, résigné à patienter jusqu’à ce que mes oreilles surprennent une voix humaine dans les parages. »  Page 222
  • « Ensuite, de midi au crépuscule, je concentrais mon esprit sur les livres que j’avais lus, je répétais en moi-même des listes de vocabulaire anglais, je me dispensais des cours muets en cette langue, me posant des questions et essayant d’y répondre sans faute. »  Page 237
  • « Au début, j’avais un foyer, des parents, des sœurs et un frère. Ensuite, nous avions perdu notre maison mais nous étions restés ensemble, au moins. Puis je m’étais retrouvé seul, quoique au sein d’un groupe. Et maintenant j’étais devenu sans doute l’être le plus esseulé au monde. Même le héros de Defœ, Robinson Crusoé, cet archétype de la solitude humaine, avait gardé l’espoir qu’un de ses semblables apparaisse, il s’était consolé en se répétant que cela finirait par se produire et c’était ce qui l’avait maintenu en vie. Alors que moi, il me suffisait de surprendre des pas pour être pris d’une terreur mortelle et pour aller me cacher au plus vite. L’isolement absolu était la condition de ma survie. »  Page 258
  • « Nous connaissons tous le récit du Déluge dans les Écritures saintes. Pourquoi la première race d’hommes a-t-elle connu une fin aussi tragique ? Parce qu’ils s’étaient détournés de Dieu. Ils devaient mourir, coupables comme innocents. Ils étaient les seuls responsables de leur châtiment. Et il en va de même aujourd’hui. »  Page 284
2,5 étoiles, P

La poursuite du bonheur

 

La poursuite de bonheur de Douglas Kennedy.

Éditions Belfond; publié en 2001; 773 pages

Quatrième roman de Douglas Kennedy paru initialement en 2001 sous le titre « The Pursuit of Happiness ».

La poursuite du bonheur

À la fin des années 1990, Kate Malone a 44 ans. Elle vit à New York, elle est divorcée et s’occupe de son fils de 7 ans. Lors de l’enterrement de sa mère, une mystérieuse vieille dame attire son attention. Personne ne semble la connaître. Peu de temps après, celle-ci la contacte, elle lui dit s’appeler Sara et qu’elle la connaît depuis son enfance. Elle a fréquenté ses parents à une certaine époque mais Kate n’en a aucun souvenir. Pour lui raconter sa vie, Sara lui remet un manuscrit qui lui apprendra aussi une incroyable histoire sur ses parents. La lecture de Kate la propulsera dans le Manhattan des années 1940 et 50. C’est à cette époque que Sara a rencontré Jack Malone, le père de Kate, la veille de son départ pour la guerre. Cette aventure d’une nuit a été marquante. Le lendemain matin, Jack s’est éclipsé de la vie de Sara mais pas de son cœur. Cette fameuse rencontre a fait basculer leur vie.

Roman au début accrocheur. L’histoire commence avec la vie de Kate. On s’attache rapidement à elle, mais finalement elle a peu de place dans le livre, car l’héroïne principale est Sara. Lorsque l’histoire bascule sur le destin de Sara, on est déstabilisé car la vie de Kate commençait à être intéressante. Celle de Sara par contre manque de réalisme, elle est une suite de tragédies qui s’accumulent les unes après les autres. Une décente aux enfers magistrale dans une merveilleuse[JS1]  reconstitution de New York des années 40 et 50. Une époque qui est peu connu, mais qui a fait bien des ravages. L’auteur nous fait vivre cette période trouble où il valait mieux cacher ses idées et avoir un mode de vie rangé car la chasse aux communistes était bien présente. Malheureusement, l’histoire fini par traîner en longueur, il y a trop de péripéties pour la vie d’une seule femme. De plus, on aurait bien aimé en savoir plus sur Kate.

La note :2,5 étoiles

Lecture terminée le 4 août 2013

Lecture de mon Baby Challenge 2013Contemporain

Baby challenge contemporainLa littérature dans ce roman :

 

  • « Sa voix de garçonnet de sept ans couvrait celle du pasteur épiscopalien qui, en face de la bière, récitait avec solennité un passage de l’Apocalypse :
    Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux,
    Et la mort ne sera plus, ni deuil,
    Ni pleurs, ni souffrance ne seront plus
    Car ce qui est passé s’en est allé. »  Page 14
  • « Entre-temps, le pasteur était passé à ce vieux classique des enterrements, le Psaume XXIII : « Tu dresses la table devant moi, à la face de mes ennemis ; tu parfumes d’huile ma tête, ma coupe est pleine à déborder. » »  Page 15
  • « Crois-moi : il reste le vieux et triste con qu’il a toujours été, Charlie.
    — Meg !
    J’ai montré mon fils du menton. Il était installé à côté de moi, plongé dans une bédé. »  Page 18
  • « — Bravo, mon grand, a approuvé Meg en lui ébouriffant les cheveux.
    — Lis ton livre, chéri. »  Page 18
  •  « — Pas autant qu’à moi de voir cette tête de nœud se mettre à pleurnicher.
    Après avoir vérifié qu’Ethan restait captivé par son livre, j’ai levé les yeux au ciel.
    — Meg !
    — Pardon. Ça m’a échappé, quoi.
    — Je sais aussi ce que ça veut dire, « tête de nœud », a commenté Ethan sans interrompre sa lecture. »  Page 19
  • « Pendant une fraction de seconde, je me suis retrouvée dans l’appartement familial de la 84e Rue, entre Broadway et Amsterdam. Six ans, retour de l’école, avec Annette, Frankie et tous les Mousquetaires sur notre vieille télé Zénith noir et blanc avec son écran en hublot, et ses antennes qui pointaient comme des oreilles de lapin, et ses portes en imitation acajou. »  Page 24 et 25
  • « Je me replonge dans la contemplation des Mousquetaires. »  Page 25
  • « — Ouais, d’accord. Mais la Princesse aurait fini par te convaincre, elle.
    — N’appelle pas Holly comme ça.
    — Et pourquoi pas ? C’est bien Lady Macbeth, dans cette histoire ! »  Page 37
  • « — Heureuse de l’entendre. Je commençais à me demander si tu n’allais pas te transformer en personnage de Tennessee Williams, le genre cinglée du Sud, tu vois ? Qui essaie la robe de mariée de maman, qui picole du bourbon sec et qui sort des machins dans le style : « Il s’appelait Beauregard et c’est le garçon qui a brisé mon cœur »… »  Page 72
  • « « Il s’appelait Beauregard et c’est le garçon qui a brisé mon cœur. » Son nom, c’était Peter, en fait. Peter Harrison. Celui avec qui j’étais avant de rencontrer Matt. Il se trouve qu’il était aussi mon patron. Et qu’il était marié, comme dans les livres… »  Page 73
  • « Le pire, c’était que je m’étais pourtant solennellement juré de ne jamais perdre la tête pour un homme et que j’avais jusqu’alors manifesté très peu de sympathie, pour ne pas dire un mépris affiché, à mes amies ou connaissances qui transformaient une simple rupture en épopée tragique, se jouant un Tristan et Iseut version Manhattan à chaque peine de cœur. »  Page 81
  • « Je me suis particulièrement maudite lorsque j’ai fondu en larmes au beau milieu d’un brunch dominical au restaurant avec ma mère. Barricadée dans les toilettes dames jusqu’à ce que je me tire de ce mélo à la Joan Crawford, j’ai fini par regagner la table. »  Page 81
  • « Au cours des six premiers mois de son existence, il refusait de capoter plus de deux heures d’affilée, ce qui nous a rapidement conduits au bord de l’épuisement complet. Et, à moins d’avoir la vocation d’une Mary Poppins, la fatigue nourrit l’irritabilité qui, dans notre cas, a vite pris les proportions d’une guerre ouverte. »  Page 87
  • « Assise à la table, j’ai ouvert le colis. Une carte, en papier bleu-gris désormais familier. Et voilà, c’était reparti… « Chère Kate, je crois vraiment que vous devriez m’appeler, non ? Sara. » J’ai retiré ensuite un grand livre rectangulaire. Un album-photo, sans doute. Oui. »  Pages 101 et 102
  • « Je l’ai suivie dans une petite entrée dont l’un des murs était entièrement couvert de rayonnages chargés de livres. »  Page 105
  • « La pièce était de taille modeste mais lumineuse avec ses murs blancs, son parquet en bois décoloré, une vaste fenêtre donnant au sud sur une petite cour intérieure. Encore des livres partout, une discothèque de CD classiques bien garnie et une alcôve astucieusement aménagée en coin bureau avec une tablette en pin sur laquelle s’alignaient un ordinateur, un fax et des dossiers. »  Page 106
  • « Moi, je n’avais cessé de lui dire qu’il jugeait beaucoup trop durement son fils, qu’en réalité Eric était plutôt un progressiste à l’ancienne manière doublé d’un romantique désarmant : un admirateur éperdu d’Eugene Debs qui était abonné à The Nation depuis ses seize ans et rêvait de devenir un second Clifford Odets. Parce qu’il écrivait des pièces de théâtre, lui aussi. Sorti de Columbia en 37, il avait été assistant-metteur en scène d’Orson Welles au Mercury Theater, et deux de ses œuvres avaient été montées par des ateliers d’art dramatique à New York. Oui, c’était le temps où le New Deal de Roosevelt subventionnait le théâtre expérimental en Amérique, si bien que les « prolétaires du spectacle », comme Eric aimait se nommer, ne manquaient pas de travail, et puis maintes petites compagnies ne demandaient qu’à donner leur chance à de jeunes auteurs tels que mon frère. Aucune de ses pièces n’avait été un grand succès mais il ne lorgnait pas sur Broadway et ses lumières, de toute façon, répétant que son œuvre voulait « répondre aux attentes et aux besoins de la classe ouvrière ». »  Page : 114
  • « En tant que dramaturge, il avait cependant d’énormes potentiels, mais dans ce genre « engagé » qui apparaissait, hélas, condamné au début des années quarante. Orson Welles est allé à Hollywood, Clifford Odets également. » » Page 115
  • « Enfin, la soirée se déroulait chez Eric. Un appartement-couloir de Sullivan qui pour moi représentait le summum du chic bohème, tout comme son locataire. La baignoire dans la cuisine, des bouteilles de chianti reconverties en pieds de lampe, de vieux coussins fatigués éparpillés sur le sol du salon, et des livres partout, partout. »  Page 115
  • « Nous sommes nés tous les deux à Hartford, dans le Connecticut. Comme Eric aimait à le rappeler, ce coin perdu n’a jamais abrité que deux êtres d’exception : Mark Twain, qui a perdu un tas d’argent dans une maison d’édition locale, et Wallace Stevens, qui fuyait l’ennui d’une vie de courtier d’assurances en écrivant des poèmes d’une modernité rare. »  Page 116
  • « J’avais douze ans quand il m’a déclaré qu’« à part Twain et Stevens personne de notable n’a vécu ici, et puis il y a eu nous deux » »  Page 117
  • « Leurs affrontements étaient homériques. Par exemple quand il avait découvert les Dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed sous le lit de son fils, ou quand Eric lui avait offert un disque de Paul Robeson pour sa fête… »  Page 118
  • « Encore plus maigre qu’avant, il laissait ses cheveux très bruns pousser en tignasse qui, complétée par des lorgnons en acier, son manteau militaire et sa vieille veste en tweed, lui donnait l’allure de Trotski. »  Page 119
  • « À la place, il est allé s’installer Sullivan Street, balayer les planchers pour le compte d’Orson Welles à vingt dollars par semaine et caresser l’ambition d’écrire des œuvres « qui durent » »  Page 119
  • « — Ton « destin » ? a-t-il repris avec une cinglante ironie. Parce que tu crois avoir un « destin », aussi ? Quels romans à l’eau de rose t’ont-ils fait lire, à l’université ? »  Page 122
  • « Dans un court message à notre père, j’ai indiqué que j’acceptais ses desiderata et que la famille pourrait être fière de moi une fois que je serais à New York, une façon discrète de lui certifier que j’allais rester une « fille bien » même dans le Sodome et Gomorrhe qu’était à ses yeux Manhattan. »  Page 131
  • « Une conversation décousue à propos de notre travail, des rumeurs qui commençaient à circuler au sujet de camps de la mort montés par les nazis en Europe de l’Est, des chances que Roosevelt garde Henry Wallace pour second lors de la campagne présidentielle de l’année suivante, de Watch on the Rhine, la pièce de Lillian Hellman qu’Eric, toujours très exigeant, jugeait épouvantable… »  Page 134
  • « Son fantastique anonymat, d’abord : ici, on pouvait devenir invisible, et surtout ne jamais sentir le regard désapprobateur de quiconque dans son dos, un des passe-temps favoris des bonnes gens d’Hartford. On pouvait passer la nuit debout, ou se perdre tout un samedi après-midi dans les kilomètres de livres de ses librairies, ou entendre Ezio Pinza chanter Don Giovanni au Met pour la somme dérisoire de cinquante cents – à condition de faire la queue, évidemment –, ou dîner à trois heures du matin chez Lindy, ou encore se lever à l’aube un dimanche, aller en flânant jusqu’au Lower East Side, acheter des oignons marinés tout droit sortis des tonneaux Delancey Street et s’installer chez Katz devant l’un de ces sandwichs au pastrami dont la dégustation vous conduisait au bord de l’extase mystique. »  Page 140
  • « À la faveur de toutes ces promenades, j’ai appris à voir New York comme un gigantesque roman victorien qui vous oblige à cheminer au sein de sa vaste intrigue et de ses foisonnantes digressions. »  Page 140
  • « Et moi, en lectrice avide, je me laissais chaque fois prendre par son récit, et j’avais hâte de connaître la suite. »  Page 140
  • « Si mes parents trouvaient que c’était un magnifique parti, j’avais mes réserves, moi, tout en lui reconnaissant ses mérites, notamment l’éloquence avec laquelle il parlait des romans d’Henry James et des tableaux de John Singer Sargent, son romancier et son peintre de prédilection. »  Page 143
  • « Eric a aussitôt quitté son travail à la Guilde du théâtre et s’est mis en route pour le Mexique et l’Amérique du Sud, avec sa Remington portable car il comptait passer l’année suivante à écrire une pièce ambitieuse et peut-être l’ébauche d’un journal de voyage sur le subcontinent. Il m’a incitée à l’accompagner mais je n’étais pas du tout prête à abandonner mon poste à Life au bout de sept mois seulement.
  • — Si tu venais avec moi, tu pourrais te concentrer entièrement sur un roman, a-t-il objecté. » Page 145
  • « Bien à contrecœur, il s’était aussi résigné à changer d’allure pour être engagé dans l’équipe de Joe E. Brown. Il s’était coupé les cheveux et avait renoncé à son accoutrement à la Trotski, tristement conscient de la nécessité d’accepter les très strictes normes vestimentaires de l’époque s’il voulait gagner sa vie. »  Page 153
  • « — Quand on commence par se voir comme le nouveau Bertolt Brecht et qu’on finit en écrivant des calembours à la chaîne pour un programme de variétés, on peut légitimement se considérer comme un raté.
    — Tu écriras d’autres pièces importantes.
    Il avait eu un sourire amer.
    — Je n’en ai jamais écrit et tu le sais, S. Même une pièce « passable », je n’en ai pas une seule dans mes cartons. Tu sais ça, aussi. » Page : 153
  •  « — Ah, on est chez vous, ici ? s’est exclamé Jack sans un soupçon d’embarras.
    — Fine déduction, docteur Watson. Vous ne m’en voudrez pas si je vous demande comment vous avez échoué ici ? »  Page 158
  • « — Bien, et maintenant tu dois me parler un peu de toi. À ton tour !
    — Comme quoi ? Ma couleur préférée ? Mon signe astral ? Si je préfère Fitzgerald ou Hemingway ?
    — Qui, alors ?
    — Fitzgerald, de très loin. »  Page 168
  • « — Et peut-on savoir où est passé ton don Juan en uniforme ? »  Page : 186
  • « — Cette idée m’a effleurée, certes… Mais je me demande également comment je vais arriver à travailler toute seule, livrée à moi-même.
    — Tu dis depuis longtemps que tu voudrais t’essayer à un roman. C’est l’occasion rêvée, non ? »  Page 199
  • « — Très drôle. Et puis je ne suis pas seulement un écrivain raté. D’après Leland McGuire, je manque aussi d’esprit d’équipe. »  Page 200
  • « — Si vous voulez mon modeste avis, à votre place je ne ferais ni ne dirais rien. Contentez-vous d’empocher l’argent de Mr Luce pendant les six mois qui viennent et mettez-vous à écrire le roman du siècle, puisque je crois savoir que vous êtes une littéraire. »  Page 204
  • « J’ai jeté de vieux habits et plein de livres dans une malle, et malgré les protestations d’Eric j’ai tenu à emporter ma machine à écrire dans ma bucolique retraite. »  Page 217
  • « Je ne faisais rien, ou presque. Je passais la matinée au lit avec un bon roman, ou bien je me lovais dans le gros fauteuil fatigué devant l’âtre en feuilletant des revues vieilles d’une décade que j’avais découvertes dans le coffre en bois qui servait de table basse. Le soir, j’écoutais la radio, surtout s’il y avait un concert de l’orchestre de la NBC dirigé par Toscanini, et je lisais tard dans la nuit. »  Page  217
  • « Le mercredi 25 avril 1946, il était 16 h 02 à ma montre lorsque cette course s’est arrêtée. Je suis restée un moment les yeux sur la feuille à moitié couverte avant de comprendre ce qui m’arrivait : je venais de terminer ma première nouvelle. »  Page 226
  • « Le lendemain matin, j’ai relu d’une traite ces vingt-quatre pages. Intitulée À quai, la nouvelle était une version romancée de ma rencontre avec Jack, à la différence qu’elle se déroulait en 41 et que la narratrice était une éditrice d’une trentaine d’années, Hannah, une femme seule qui n’avait jamais eu de chance avec les hommes et commençait à croire que l’amour ne croiserait jamais son chemin. Entre en scène Richard Ryan, un lieutenant de vaisseau en permission d’un soir à Manhattan avant de s’embarquer pour le Pacifique. Ils font connaissance dans une soirée, l’attirance est réciproque, ils partent déambuler dans la ville, échangent leur premier baiser, prennent une chambre d’hôtel miteuse et se séparent « courageusement » devant les docks de la Navy à Brooklyn. Il lui a juré sa flamme mais Hannah sait qu’elle ne le reverra plus. Ce n’était pas leur heure, tout simplement. Il s’en va à la guerre, il oubliera vite cette nuit. Reste à la jeune femme la certitude d’avoir trouvé sa destinée par hasard et de l’avoir aussitôt perdue. » Page 226
  • « Dans ma nouvelle, Hannah se sent dépouillée à l’issue de sa fulgurante expérience mais elle a également appris qu’elle pouvait éprouver de l’amour. »  Page 228
  • « — J’attends un exemplaire de votre livre quand il va être publié, Sara. »  Page 228
  • « Une autre enveloppe a immédiatement attiré mon regard parce qu’elle venait du Saturday Night/Sunday Morning, un hebdomadaire avec lequel je n’avais jamais été en contact. Intriguée, je me suis hâtée de l’ouvrir. Nathaniel Hunter, chef de la section littéraire, m’indiquait que ma nouvelle, À quai, avait été retenue pour publication et qu’il l’avait programmée au premier numéro du mois de septembre 1946, avec un versement de droits d’auteur qu’il établissait à cent vingt-cinq dollars. »  Page 229
  • « — De rien. Elle se défend toute seule, ta nouvelle ! Tu es capable d’écrire. »  Page 231
  • « — Vous êtes jeune, libre, sans responsabilités familiales. C’est le moment idéal pour vous mettre sérieusement à un roman. » Page 234
  • « Il n’a pas non plus cherché à apprendre si ma nouvelle comportait des éléments autobiographiques. Non, il s’est contenté de la juger très bonne, et il a eu l’air surpris quand je lui ai avoué que c’était ma première incursion sur le terrain de la fiction.
    — Il y a dix ans, j’étais exactement au même stade que vous, m’a-t-il déclaré. Le New Yorker venait de me prendre une nouvelle et j’avais déjà la moitié d’un roman dont j’étais certain qu’il allait faire de moi le John Marquand de ma génération.
    — Et qui l’a publié, finalement ?
    — Personne. Je ne l’ai jamais terminé, ce damné bouquin ! Et pourquoi ? Parce que je me suis bêtement laissé absorber par des choix tels que d’avoir des enfants, et d’entrer comme éditeur chez Harper pour avoir un salaire qui me permette de les faire vivre, et de passer ensuite à un poste encore mieux payé pour avoir de quoi les envoyer en école privée, prendre un appartement plus grand, louer une maison d’été sur la côte… »  Page 235
  • « — Oui, mais la carte du Casanova n’a pas un peu précipité ta décision ? »  Page 238
  • « Les écrivains réputés se taillaient donc la part du lion, et, certes, l’hebdomadaire pouvait se targuer de publier les plus grands noms littéraires du moment, Hemingway, O’Hara, Steinbeck, Somerset Maugham, Evelyn Waugh, Pearl Buck… »  Page 240
  • « Les soirs où je ne me sentais pas entièrement vidée de mon énergie, je finissais toujours par trouver d’autres occupations, une double séance Howard Hawks dans un cinéma de la 14e, un roman à suspense de William Irish, ou encore le nettoyage de ma salle de bains qui soudain me paraissait indispensable… »  Page 242
  • « — Peut-être, mais c’est vrai. J’ai tout gâché à Life, je n’aurais jamais dû entrer à Saturday/Sunday et maintenant je n’arrive plus à écrire quoi que ce soit. Une petite nouvelle publiée quand j’avais vingt-quatre ans, voilà toute la trace que je laisserai en littérature. »  Page 243
  • « Ainsi qu’Eric l’avait pressenti, Jack Malone n’avait été qu’un poseur, un Casanova en uniforme. »  Page 245
  • « Mais renoncer à ses responsabilités conjugales et paternelles, c’était une conduite antiaméricaine, carrément. Et dans son cas précis aussi immorale qu’incompréhensible, puisque son démon de midi avait choisi une femme qui me rappelait furieusement le personnage de Mrs Danvers dans Rebecca !
    Pendant des mois, j’ai repensé à ce qu’il m’avait dit lors de notre dernière conversation. Cette décision radicale, l’avait-il prise lui aussi « dans l’urgence, guidé par l’instinct et sous l’emprise de la peur » ? La peur de vieillir, peut-être, et de rester en cage, et de ne jamais écrire ce grand roman qu’il s’était juré de donner dans sa jeunesse ?
    Autant que je sache, cependant, celui-ci n’a jamais été publié, retraite bucolique avec Jane Yates ou pas. J’ai entendu dire qu’il avait fini professeur de littérature anglaise dans une obscure école privée près de Franconia, et ce jusqu’à sa mort en 1960, que j’ai apprise par un bref avis de décès dans le New York Times. Il n’avait que cinquante et un ans. »  Page 250
  • « Il se montrait aussi plein de compréhension, notamment sur le terrain de mes débuts d’écrivain restés sans lendemain. »  Page 254
  • « — Attendez ! Le plus chanceux de tous, c’est encore moi. Épouser l’un des écrivains les plus talentueux d’Amérique…
    — Oh, je t’en prie…
    J’étais devenue rouge comme une tomate.
    — Je n’ai été publiée qu’une seule fois. Et rien qu’une nouvelle.
    — Mais quelle nouvelle ! Vous ne pensez pas, Emily ?
    — Et comment ! Au journal, tout le monde trouve qu’elle est parmi les trois ou quatre meilleurs textes que nous avons publiés l’an dernier. Quand on sait que les autres sont de Faulkner, d’Hemingway et de J.T. Farrell… »  Page 256
  • « — Mais quel talent, voyons ? Pour une simple nouvelle, alors qu’il n’y en aura sans doute pas d’autre ? »  Page 257
  • « — Il t’arrive de t’écouter, Sara ? Enfin, tu es un auteur publié, tu es fiancée à un homme qui reconnaît sincèrement ton talent, qui s’engage à tout faire pour que tu puisses t’absorber dans ton art et qui pense que tu es la femme la plus extraordinaire de la planète. Et toi, tout ce que tu trouves à dire, c’est que tu as peur d’être tellement adorée ? Redescends sur terre, je t’en prie ! »  Page 258
  • « — Je parie qu’elle réfléchissait à son roman, a-t-il glissé à Emily. »  Page 260
  • « — Donnez-moi des comptes d’entreprise à vérifier et je peux me plonger dedans quatre heures de suite, aussi captivé que si j’avais un bon livre d’aventures entre les mains. Mais devant une symphonie de Mozart, je suis perdu. Je ne sais pas ce qu’il faut écouter, vraiment. »  Page 260
  • « J’appréciais la lucidité ironique avec laquelle il se considérait. Et j’aimais son empressement à me couvrir de livres, de disques, de soirées au théâtre ou aux concerts du Philharmonic quand bien même je savais qu’un programme Prokofiev était pour lui l’équivalent musical de deux heures sur le fauteuil d’un dentiste. »  Page 261
  •  « Il lisait énormément, lui aussi, mais surtout de gros essais, des tomes et des tomes de témoignages ou de relations factuelles. Je pense que je n’ai connu personne d’autre qui soit vraiment allé jusqu’au bout de La Crise mondiale, la somme de Churchill. Les œuvres romanesques ne l’emballaient guère, ainsi qu’il me l’avait avoué en proposant aussitôt que je lui « apprenne » à en lire, et je lui avais donc offert L’Adieu aux armes. Dès le lendemain, il m’avait appelée au journal.
    — Eh bien, quel livre !
    — Quoi, tu l’as déjà terminé ?
    — Un peu ! Ce type sait raconter une histoire, tu ne crois pas ?
    — Oui. On peut dire que Mr Hemingway a cette capacité.
    — Et tout ce qu’il raconte sur la guerre… Triste.
    — Et la passion de Frederic et Catherine ? Tu n’as pas été bouleversé ?
    — Ah ! Pendant la dernière scène, à l’hôpital, j’ai pleuré comme une fontaine.
    — Très bien, mon amour.
    — Mais quand je l’ai refermé, sais-tu ce que je me suis dit ?
    — Non.
    — Que si elle avait eu un bon médecin américain pour s’occuper d’elle, elle s’en serait sans doute sortie.
    — Euh… Je n’y avais jamais pensé, mais oui, tu as certainement raison.
    — Ce n’est pas pour débiner les toubibs suisses, attention !
    — Je ne crois pas qu’Hemingway ait eu cette intention, lui non plus.
    — Mais bon, maintenant que je l’ai lu, l’idée que tu accouches en Suisse ne me plairait pas du tout. Pas du tout. »  Pages 261 et 262
  • « Et il y était en effet parvenu pendant cette heure passée avec Eric, tout comme il avait réussi à parler avec une étonnante pertinence de ce qui se donnait alors à Broadway et de l’expérience révolue du théâtre subventionné, amenant ainsi mon frère à évoquer quelques-uns de ses souvenirs avec Orson Welles. »  Page 264
  • « J’ai attendu cinq minutes, je me suis levée, j’ai traversé le corridor sur la pointe des pieds et je suis entrée chez lui sans frapper. Il était déjà au lit, avec un livre. »  Page : 272
  • « Aux questions qu’il m’avait posées sur le compte de Jack et sur ce qu’il y avait d’autobiographique dans ma nouvelle j’avais compris qu’il se doutait que je n’étais plus vierge. »  Page 273
  • « — Je comprends que vous ayez décidé d’être écrivain, maintenant. Vous avez l’œil et l’oreille pour tout.
    — Je ne suis pas écrivain.
    — Plaît-il ? Et cette nouvelle que vous avez publiée, alors ?
    — Un texte publié dans une revue ne suffit pas à faire un écrivain.
    — Quelle modestie ! Surtout vu l’immodestie de l’histoire. L’avez-vous réellement aimé, ce marin ?
    — Il s’agit d’une fiction, Mrs Grey, non de souvenirs personnels.
    — Mais oui, ma chère. Les jeunes femmes qui écrivent à vingt-quatre ans s’inventent toujours des contes sur le grand amour de leur vie. »  Page 276
  • « — Eh bien d’accord. Laisse le petit Georgie et ses parents te mener par le bout du nez. Et quand ils en auront fini avec toi, tu seras dans le même état qu’une héroïne d’Ibsen. »  Page 283
  • « Les maisons de Park Avenue étaient résolument Nouvelle-Angleterre, hommages au néogothique à la Edgar Poe avec leurs bardeaux blancs et leurs briques rouges unionistes. »  Page 297
  • « J’avais loué l’appartement meublé, il ne me restait donc qu’à empaqueter mes livres, mon pick-up et mes disques, quelques photos de famille, trois valises de vêtements et ma machine à écrire. »  Page 298
  • « Mis à part ce bref moment que j’ai été la seule à surprendre, il avait été un modèle de tact et de diplomatie depuis le début mais malgré cela, et malgré sa très correcte allure, les parents de George n’avaient cessé de l’observer avec un mélange de dédain et d’inquiétude, comme s’ils s’attendaient à le voir grimper sur la table pour nous lire des extraits du Capital. »  Page 300
  • « — Quel philtre as-tu versé dans leur verre ? Raconte !
    — Aucun. Je leur disais juste à quel point ils me font penser à La Splendeur des Amberson. »  Page 301
  • « — D’après moi, c’est Toulouse-Lautrec, ce Français très petit de taille mais non d’esprit, qui a eu la meilleure réflexion à propos du mariage : « Un repas sans saveur qui commence par le dessert. » Je suis persuadé qu’il n’en sera pas ainsi avec George et Sara. » Page 302
  • « Il a plu pendant trois des cinq jours où nous avons été là mais nous avons réussi à faire quelques promenades sur la plage ; autrement, nous restions au salon, chacun avec un livre. »  Page 304
  • « La cinquantaine, ai-je jugé à sa voix qui était fortement teintée d’accent du Sud et se nuançait d’une déférence qui m’a rappelé le personnage de la nounou noire dans Autant en emporte le vent. »  Page 311
  • « — Quel pervers tu fais, Eric !
    — C’est seulement maintenant que tu t’en aperçois ?
    — Non… Mais peut-être qu’au temps où j’évoluais dans le Sodome et Gomorrhe de Manhattan ton indépendance d’esprit ne me paraissait pas aussi radicale.
    — Tandis que là, en plein territoire cul-bénit… »  Pages 321 et 322
  • « D’ailleurs, il empestait l’anglophile à trois lieues, Dudley Thomson. Une sorte de T.S. Eliot guetté par l’obésité, sinon qu’il n’était pas un poète sous les atours d’un banquier britannique, lui, mais un avocat spécialisé en divorces de chez Potholm, Grey et Connell, le cabinet de Wall Street dont Edwin Grey était l’un des plus influents associés. »  Page 346
  • « Avec sa tolérance coutumière, et son immense patience, celui-ci n’avait pas exprimé la moindre réserve devant cet accès de solipsisme. Alors je me contentais de passer mes journées en puisant dans une réserve de romans policiers et en explorant l’impressionnante discothèque de mon frère. »  Page 347
  • « — Je vais te confier une chose : tout ce que je regrette d’Old Greenwich, c’est la sensation d’avoir un espace ouvert, de ne pas être confinée. Voilà pourquoi je suis sûre de me plaire ici. Je suis à une minute de Riverside Park, j’ai les berges de l’Hudson, j’ai mon jardin, j’ai…
    — Arrête, ou je vais penser que tu es devenue une émule de Thoreau ! »  Page 359
  • « — Ohé, tu es toujours là ? a plaisanté Eric en me tendant un verre du vin pétillant avec lequel nous fêtions mon installation.
    — Je suis un peu abasourdie, c’est tout.
    — De quoi ? D’être la maîtresse de tout ce sur quoi se porte ton regard, pour paraphraser William Cowper ? »  Page 362
  • « — Oui, affreusement impressionnant… Bien, dites-moi, maintenant : quand est-ce que vous allez nous écrire quelque chose ? J’ai retrouvé la première nouvelle que vous avez publiée chez nous. Vraiment bonne, je pense. Et la prochaine, où est-elle ? » Page 366
  • « — Sans problème. Depuis que cette fichue guerre est finie, on dirait que tout le monde s’est mis en tête de devenir écrivain, dans ce pays. Nous sommes submergés de manuscrits ni faits ni à faire. Ce sera un plaisir de vous en repasser une vingtaine par semaine. Trois dollars la note de lecture. »  Page 367
  • « En quatre jours, j’avais essayé des douzaines d’entrées en matière qui toutes m’avaient arraché des cris de désespoir. Je me maudissais de m’être prêtée à cette sinistre farce, moi que l’on disait écrivain quand j’avais été fortuitement visitée par une muse en une seule occasion, puis laissée en tête à tête avec ma nullité ! Le pire, et je le savais parfaitement, c’était que l’inspiration ne comptait que pour moitié environ dans les ingrédients nécessaires à un bon texte : savoir-faire, application et pure volonté faisaient le reste, toutes qualités dont je manquais si clairement. Je n’étais pas assez obstinée ni confiante en moi pour aligner cinq malheureux feuillets à propos de la remise à neuf d’un appartement new-yorkais, alors comment avais-je pu imaginer une seule seconde pouvoir gagner ma vie en écrivant ? »  Page 369
  • « Bien entendu, mes derniers espoirs de tenir son délai de remise étaient partis en fumée dimanche à dix heures du soir, alors que le sol autour de mon bureau faisait penser à un champ de neige artificielle avec toutes ces feuilles rageusement froissées en boule qui s’étaient peu à peu accumulées. Mon esprit était plus que bloqué : congelé, barricadé. En quatre jours, j’avais essayé des douzaines d’entrées en matière qui toutes m’avaient arraché des cris de désespoir. Je me maudissais de m’être prêtée à cette sinistre farce, moi que l’on disait écrivain quand j’avais été fortuitement visitée par une muse en une seule occasion, puis laissée en tête à tête avec ma nullité ! Le pire, et je le savais parfaitement, c’était que l’inspiration ne comptait que pour moitié environ dans les ingrédients nécessaires à un bon texte : savoir-faire, application et pure volonté faisaient le reste, toutes qualités dont je manquais si clairement. Je n’étais pas assez obstinée ni confiante en moi pour aligner cinq malheureux feuillets à propos de la remise à neuf d’un appartement new-yorkais, alors comment avais-je pu imaginer une seule seconde pouvoir gagner ma vie en écrivant ? Je n’avais ni le talent, ni la rigueur, ni le toupet suffisants pour aborder le métier de l’écriture. »  Page 369
  • « Et surtout, j’étais à nouveau capable d’écrire, un constat qui ne laissait pas de me stupéfier et de m’enchanter. Ce n’était pas un roman, ce n’était pas du « grand art », mais j’étais contente de la densité de mes textes et je les trouvais relativement spirituels. »  Page 375
  • « Je ne l’avais rencontré qu’à une occasion, lorsqu’il m’avait invitée à déjeuner en compagnie de miss Woods quelques mois après le lancement de ma nouvelle rubrique. Grand, corpulent, son physique me rappelait beaucoup celui de Charles Laughton. »  Page 377
  • « — Rien ne presse. Mais, quand même, comme Machiavel, tu te poses un peu là ! Tu arrives toujours aussi bien à jouer sur les deux tableaux ? » Page 386
  • « Et, de fait, il semblait transfiguré par son succès, sa réputation professionnelle et sa soudaine prospérité. En l’espace d’un mois, il s’est dépouillé de la dégaine d’écrivain raté qu’il s’était imposée. »  Page 387
  • « Un garçon d’origine cubaine qui avait grandi dans le Bronx, n’avait jamais terminé ses études, avait appris la musique tout seul et trouvait encore le temps de dévorer les livres. Il accompagnait des vedettes telles que Mel Torme ou Rosemary Clooney mais il était aussi capable de parler avec érudition – et avec son accent faubourien – de la poésie d’Eliot. »  Page 388
  • « — Oui, Dorothy. Très Magicien d’Oz, comme nom. Je présume que tu l’as rencontrée dans le Kansas et qu’elle avait Toto le petit chien avec elle, et… Je ferais mieux de m’en aller tout de suite. »  Page 406
  • « Elle m’a raconté plus tard qu’elle s’était imaginée en héroïne d’un livre d’Hemingway, infirmière dans un hôpital volant, et qu’elle s’était retrouvée à faire la secrétaire pour les bureaucrates de l’armée. »  Page 407
  • « Claquemurée dans ma chambre de l’hôtel Ambassador, j’ai consacré ces longues heures à prendre de l’avance dans mes rubriques, à lire et à entretenir ma conviction d’avoir bien agi en envoyant ce télégramme. J’avais l’impression d’avoir échoué dans un mauvais roman russe plutôt que dans le Midwest américain. »  Page 420
  • « J’ai donc passé la nuit dans la voiture-bar, à boire du café noir et à essayer de m’intéresser à la peu crédible crise spirituelle que traversait un banquier bostonien dans le tout dernier roman de J.P. Marquand. »  Page 420
  • « — Quoi ? Quelle histoire ?
    — La nouvelle que tu as écrite sur notre rencontre.
    — Comment es-tu au courant ?
    — Par Dorothy. Elle te l’a dit l’autre jour, c’est une inconditionnelle de ta prose. Et elle achète ton magazine depuis des années. Alors, quand nous sommes ressortis du parc, elle m’a raconté que le premier texte qu’elle avait lu de toi était une nouvelle que tu avais écrite pour Saturday/Sunday. C’était à quel moment ? »  Page 429
  • « — Tu penses vraiment que j’embrasse comme un mioche de quatorze ans ?
    — Non. Mais le garçon de la nouvelle, si.
    — C’est notre histoire !
    — Oui. Et aussi une simple histoire.
    — Superbement écrite, en tout cas.
    — Tu es trop gentil.
    — Non, je ne le dirais pas si je ne le croyais pas. Bon, et les suivantes ?
    — Tu as ici la totalité de mon œuvre littéraire à ce jour. »  Page 430
  • « — La gloire est une abeille. Elle bourdonne. Elle pique. Ah, et elle s’envole, aussi.
    — C’est d’Emily Dickinson, non ? »  Page 431
  • « — Oh, un « arrangement » ? Je vois. Un « cinq à sept », comme disent ces coquins de Parisiens ? Tu connais la littérature française aussi bien que moi, Jack, alors dis-moi : je suis censée être qui ? Une nouvelle Emma Bovary ? »  Page 436
  • « — Ah, tu le reconnais ! Son régime est abominable. Et même si je n’ai que du mépris pour Staline et ses marionnettes nord-coréennes, est-ce que l’Amérique doit vraiment encourager et soutenir des dictatures ?
    — Écoutez-la ! On dirait ces libéraux à la sauce Adlai Stevenson ! »  Page 457
  • « Il a continué son inspection, levant les sourcils devant des pantoufles d’homme près de mon lit ou les livres de poche qui s’empilaient sur la table basse du living.
    — Je ne savais pas que tu aimais ce gros dur de Mike Hammer, a-t-il persiflé en soulevant un roman de Mickey Spillane. »  Page 459
  • « — Désolé, docteur Watson, mais pour moi tout établit la présence d’un individu de sexe masculin ici. Une présence « régulière », je dirais même. »  Page 460
  • « On aurait cru qu’Eric venait de recevoir une gifle. Moi, j’aurais aimé rentrer sous terre. Finalement, il a surmonté sa stupéfaction pour se risquer à une imitation de Scarlett O’Hara :
    — Oh, très cher, mon petit doigt me dit que quelqu’un s’est montré un peu trop volubile quant à mon pittoresque passé. Ce ne serait pas toi, sœurette ? »  Page 466
  • « — Parce que mon cher frère est le pire catholique irlandais qui soit. Il croit vraiment au péché originel, vous savez ! L’exil du paradis, les feux de l’enfer, toutes ces gâteries que nous a données l’Ancien Testament, il y tient dur comme fer. Moi, je lui répète que tout ce moralisme n’est que de la foutaise, que l’important, c’est d’être relativement correct avec les autres. D’après ce que je sais, il l’a plutôt été, avec Dorothy. »  Page 477
  • « Là encore, je me suis retenu de lui répondre que c’était probablement parce que son frérot devait être un brave plouc du Midwest et non un rat de bibliothèque de la côte Est qui avait été assez bête pour lire Marx et croire un instant à ses élucubrations prolétariennes. »  Page 487
  • « Cela prendrait des années, pendant lesquelles vous seriez devenu inemployable, ainsi que l’a indiqué Mr Ross.” Kafka au Rockefeller Center ! J’ai préféré gagner du temps, annoncer que j’allais réfléchir. »  Page 489
  • « — Quel genre d’ami ?”… Oh, tu aurais dû voir son air outragé ! Comme s’il avait à la fois Sodome et Gomorrhe devant lui. »  Page 489
  • « — Ils veulent des noms dans quarante-huit heures. Si vous ne les leur donnez pas, le rouleau compresseur se mettra en marche. Vous n’aurez plus de travail, vous serez convoqué devant la Commission, et à partir de cet instant le Département d’État refusera toute demande de passeport tant que vous n’aurez pas témoigné. Ils l’ont fait à Paul Robeson, donc ils ne vont pas se gêner avec vous. »  Page 499
  • «  “Qu’est-ce que ça signifie ?” Moi : “Vous vouliez des noms, je vous en ai donné ! — Des noms ? Vous appelez ça des noms ?” Il s’est mis à lire à haute voix, enragé : “Dormeur, Grincheux, Timide, Atchoum, Joyeux, Prof, Simplet, et… BN, c’est qui, ça ? — Mais Blanche Neige, voyons…” Ross s’est approché pour regarder la feuille et il m’a dit : “C’est votre hara-kiri professionnel. »  Page 515
  • « Je le dévisageais, éperdue d’étonnement.
    — Tu leur as donné… les Sept Nains ?
    — Eh bien oui, ce sont les premiers communistes qui me soient venus à l’esprit. Parce que, regarde, ils vivaient en collectivité, ils mettaient en commun leurs ressources, ils partageaient même… »  Page 515
  • « — Oh, quelle modestie ! a remarqué Ronnie. Et après avoir balancé les Sept Nains, où tu étais passé, sans indiscrétion ? »  Page 516
  • « — Je n’y penserais même pas, à votre place. Vous avez affaire à plus fort que vous, Sara. Si vous choisissez la confrontation, ils vous mettront à la porte et vous aurez tout perdu. Tandis que là vous gardez la face, et des revenus corrects. Tenez, dites-vous que c’est un congé sabbatique offert par la revue. Partez en Europe. Écrivez un roman. Tout ce que le patron vous demande, c’est… »  Page 525
  • « Je ne demandais qu’à partager son optimisme mais je n’étais pas pour autant prête à me résigner à ce qui était à mes yeux un pacte de Faust, un peu d’argent facile contre leur tranquillité d’esprit. »  Page 531
  • « — Un fou et son argent ne font jamais bon ménage.
    — Attends que je devine de qui c’est. Bud Abbott ? Ou Lou Costello, peut-être ? Ou Abbott et Costello ensemble, dans leur show ? En tout cas ce n’est pas de l’Oscar Wilde.
    — Non, je ne crois pas. Encore que je me sente de plus en plus d’affinités avec ce monsieur. Surtout que j’écrirai moi aussi mes Mémoires de prison, bientôt. Dès que la digne Commission d’enquête m’aura convaincu d’obstruction à la justice. »  Page 532
  • « — Rappelle-toi ce que Nietzsche a dit : il faut vivre dangereusement.
    — Et tu sais ce qu’il lui est arrivé, à Nietzsche ?
    — Quoi ?
    — Il est mort. »  Page 539
  •  « Nous menions une existence de reclus qui nous convenait parfaitement. Nous avons dévoré la pile de romans policiers que quelqu’un avait laissés dans le bungalow. »  Page 553
  • « Mon ministère voudrait sans doute que j’invoque une parole de la Bible pour conclure ces propos. Mais j’appartiens à l’Église unitarienne et de ce fait je peux aussi convoquer la poésie, en l’occurrence ces vers de Swinburne : “Dors/Et si la vie t’a été amère, pardonne/Si elle t’a été douce, rends grâce/Car tu n’as plus à vivre/Et il est bon de rendre grâce comme de pardonner.” »  Page 573
  • « — Je ne m’offusquerais pas pour si peu, a répondu Webb en souriant. Et vous avez raison, en plus. C’est un idéal chrétien, oui, et comme tous les idéaux – surtout les chrétiens, d’ailleurs – il est très difficile à réaliser. Cependant, nous devons essayer.
    — Même quand on est face à la lâcheté la plus totale ? Vous m’excuserez, mais je crois qu’il y a une relation de cause à effet pour chacun de nos actes. Si vous prenez le risque de faire telle chose, appelons-la petit a, telle autre, petit b, se produira forcément. Le problème, c’est que la plupart des gens pensent qu’ils pourront esquiver les conséquences de petit b. Mais ils ne peuvent pas. On est toujours rattrapé au tournant.
    — C’est plutôt Ancien Testament, comme morale. Vous ne trouvez pas ?
    — Mais oui ! Je suis juif, moi ! Sur ce genre de question, je suis totalement dans la ligne de l’Ancien Testament. On fait un choix, on prend une décision, on assume la suite. »  Pages 575 et 576
  • « Ainsi que nous en étions convenus, Roger Webb n’a pas prononcé d’ultime prière ni de bénédiction, se bornant à réciter un passage de l’Apocalypse :
    Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux,
     Et la mort ne sera plus, ni deuil,
    Ni pleurs, ni souffrance ne seront plus
    Car ce qui est passé s’en est allé. »  Pages 576 et 577
  • « Durant ses années au Village, la petite place avait été son bureau en plein air. Il s’asseyait sur un banc avec un livre, ou bien engageait d’interminables parties avec les joueurs d’échecs qui campaient à droite de l’arche. »  Page 579
  • « Et ils publient aussi deux lettres d’information avec des titres tout aussi incroyables, Contre-Attaque et Lignes rouges. Ces torchons n’ont qu’une seule raison d’être : tenir à jour la liste de ceux que la Commission accuse d’être communistes, à huis clos théoriquement ! C’est la bible de la chasse aux sorcières, dans laquelle les patrons puisent leur soi-disant information. »  Page 587
  • « — D’après Marty, il a un cadavre dans le placard, lui aussi. Oh, pas gros, mais par les temps qui courent ils se contentent de ronger quelques os. Juste avant la guerre, Mr Malone a signé un appel d’un certain Comité de soutien aux réfugiés antifascistes. Une de ces organisations qui aidaient les gens ayant fui l’Allemagne nazie, l’Italie, les Balkans… Pour les émules de McCarthy, en tout cas, ça signifiait qu’il était à la solde de Moscou ! Il a juré sur la Bible qu’il n’a jamais appartenu au Parti, qu’il n’avait participé qu’à une ou deux réunions de ce Comité, avec deux amis de Brooklyn qui l’avaient entraîné là-dedans. »  Page 588
  • « — Si, il y en a ! Les Dix d’Hollywood ont préféré aller en prison. Et Arthur Miller : il a refusé de témoigner et il a été poursuivi. Et mon frère aussi, il a eu le choix… et il en est mort ! »  Page 594
  • « — Alors bonne route, où que vous alliez. Je vais encore garder un œil sur le don Juan, juste pour être sûr qu’il ne vous court pas après. »  Page 601
  • « Tolérant ma misanthropie, elle ramassait les listes de courses, ou de livres à prendre à la librairie locale, que je lui laissais sur la table en les accompagnant de quelques phrases d’excuses pour mes manières de sauvage. »  Page : 605
  • « Le lendemain, à mon retour de promenade, j’ai trouvé les emplettes demandées ainsi que trois épais volumes dont j’avais toujours retardé la lecture : La Montagne magique de Thomas Mann, Les Ailes de la colombe d’Henry James et, friandise après cette sérieuse et monumentale littérature, le récit de guerre merveilleusement drolatique de Thomas Heggen, Mister Roberts. »  Page : 606
  • « J’ai eu même de quoi m’acheter une radio, un phonographe et une substantielle provision de livres et de disques. »  Page 616
  • « — Tout dépend de la vie que vous menez, du nombre de gens que vous fréquentez et de ce que vous leur dites. Si vous laissez entendre que vous êtes celle qui écrivait dans Saturday/Sunday, tous les profs de littérature de la région voudront faire votre connaissance. Ici, les nouvelles têtes sont rares, et quand elles sont célèbres, en plus…
    — N’exagérons rien. Je ne suis pas Walter Lippmann, moi. J’écris de petites choses à propos de petites choses. »  Page 618
  • « Avec cinquante dollars par mois, je payais mon loyer et je menais la grande vie. Je traînais des journées entières au Balzar avec un livre… C’est une superbe brasserie, tout près de là où j’habitais. »  Page 634
  • « — Voilà, je finis ce verre et c’est terminé pour ce soir. Autrement vous allez vous croire en pleines Confessions d’un enfant du siècle. »  Page 635
  • « — La morphine me manque.
    — Tiens donc. C’est justement pour cette raison que vous n’en aurez plus. Je n’ai pas envie que vous repartiez d’ici en vous prenant pour une version moderne de Thomas De Quince.
    — Je croyais que c’était l’opium, lui.
    — Attendez ! Je suis médecin, moi, pas critique littéraire. Mais je sais que la morphine provoque une accoutumance. »  Page 650
  • « Tous les livres et disques que j’avais achetés pendant mon séjour dans le Maine sont allés à la bibliothèque municipale. »  Page 665
  • « Je sortais presque tous les soirs, je côtoyais dans les bars des Irwin Shaw, des James Baldwin, des Richard Wright et autres écrivains américains venus vivre à Paris. J’allais écouter Boris Vian chanter dans quelque cave de Saint-Germain-des-Prés et j’ai même eu le privilège d’assister à une lecture donnée par Albert Camus dans une librairie. Beaucoup de jazz, de longs déjeuners entre amis au Balzar, ma brasserie préférée. »  Page : 676
  • « J’avais même participé à une protestation d’ordre vaguement politique, une première pour moi, en l’espèce d’une veillée de deuil devant notre ambassade en France, manifestation à laquelle s’étaient joints trois mille Parisiens à l’appel de célébrités telles que Sartre et Beauvoir. »  Page : 677
  • « Chère Meg,
    Si je ne m’abuse, c’est George Orwell qui a dit que les expressions toutes faites reflètent toujours une vérité première. »  Page 679
  • « Dès qu’un amant s’avisait de prétendre transformer ma vie, me changer, en s’étonnant par exemple que je continue à habiter mon petit atelier ou que je préfère aux toilettes plus féminines les tailleurs-pantalons à la Colette, je lui montrais poliment la porte. »  Page 681
  • « Ce paradoxe n’a pas quitté mon esprit au cours des mois suivants, alors que j’avais laissé un bassiste de jazz danois s’amouracher de moi, que je continuais mon travail au journal, que je passais des après-midi entiers à la Cinémathèque, que chaque matin je m’installais avec un livre pendant une heure au Luxembourg si le temps me le permettait. »  Page 683
  • « Un petit appartement fonctionnel, sans effort de décoration, où livres, magazines et cendriers pleins à ras bord se taillaient la part belle. »  Page 710
  • « Comme toujours, le sol était jonché de livres et de magazines. »  Page 727
  • « — Sacré bouquin, ai-je remarqué en montrant le manuscrit. Je suppose que tu l’as lu ?
    — En effet.
    — Elle t’a demandé d’être son éditrice ?
    — Je l’ai lu en tant qu’amie. »  Page 728
  • « — Une promesse, c’est une promesse. Ta mère m’a fait quasiment jurer sur la Bible de sa chambre d’hôpital que je ne te dirais pas un mot. Je savais que tu n’allais pas me porter dans ton cœur quand Sara aurait réussi à te rencontrer mais… Si mon éducation catholique m’a appris au moins une chose de bien, c’est de savoir garder un secret. »  Page : 732
  • « — Écoute, je pourrais écrire des volumes sur chaque déception à la noix, sur chaque échec que j’ai eu à subir dans ma fichue existence ! Et puis ? Tout le monde a des coups durs. C’est aussi basique que la vie. Mais ce qui l’est tout autant, c’est que tu n’as pas le choix : tu dois continuer. Est-ce que je suis heureuse, moi ? Non, pas spécialement. Et je ne suis pas malheureuse non plus. »  Page 734
  • « Pendant que je renfilais mon manteau, elle a pris le carton du manuscrit.
    — N’oublie pas ton livre.
    — Ce n’est pas « mon » livre. Et si tu le lui rendais, toi ?
    — Oh non ! s’est-elle exclamée en me jetant la boîte dans les bras. Je ne vais pas jouer les coursiers pour toi. »  Page 735
  • « — J’aurais préféré ne pas l’avoir lu, votre livre.
    — Je comprends.
    — Non, vous ne comprenez pas, ai-je répliqué à voix basse. Vous n’imaginez même pas.
    Encore un silence.
    — Le Jack Malone qui est dans ce manuscrit… ce n’est pas le père dont maman me parlait parfois. Pas cet exemple moral, pas l’Irlandais au grand cœur. »  Page 736
  • « — Exactement. Mon passé. Mes choix. Et voulez-vous que je vous dise quelque chose d’assez amusant, en fin de compte ? À ma mort, tout ce passé va disparaître avec moi. C’est la découverte la plus étonnante que l’on fait, en vieillissant : se rendre compte que toutes les souffrances et les joies, tout ce… drame, sont tellement éphémères. Vous les portez en vous et puis vous disparaissez, et plus personne ne se souvient du roman qu’a été votre vie.
    — À moins de l’avoir raconté à quelqu’un. Ou de l’avoir écrit. »  Page 738
  • « Et puis cela avait aussi été ma première sortie du territoire américain en 1976, lors d’une escapade supposément romantique à Québec avec un petit ami de l’époque, Brad Bingham. Avec un nom pareil, je ne pouvais que l’avoir rencontré à Amherst, où il était rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire du campus, vouait un culte à Thomas Pynchon et rêvait de s’enfuir au Mexique pour y écrire un gros roman fumeux. »  Page 754
  • « J’ai chipoté quelques feuilles de laitue, vidé le bordeaux, essayé en vain de me plonger dans un roman d’Anne Tyler que j’avais pris avec moi mais les lignes se brouillaient sous mes yeux, alors je me suis contentée de regarder la neige tomber derrière la vitre. »  Page 758
  • « Comme j’avais donné sa tenue d’école à nettoyer à l’hôtel, et qu’il avait ses livres et ses cahiers dans la malle arrière, nous n’avions pas besoin de repasser par chez moi. »  Page 767
3,5 étoiles, P

People or not people

People or not people de Lauren Weisberger

Éditions Pocket; publié en 2006; 491 pages

Deuxième roman de Lauren Weisberger paru initialement en 2005 sous le titre « Everyone Worth Knowing ».

people or not people

Beth a vingt-six ans, elle est accro au boulot comme beaucoup de gens à New York. Elle travaille quatre-vingts heures par semaine pour un patron odieux. Sa vie privée n’est guère mieux, elle vit seule avec son chien hypoallergénique et allergique, depuis que Cameron l’a plaqué pour un mannequin. Sa sortie de la semaine est le brunch du dimanche chez son oncle Will. N’en pouvant plus de cette vie et surtout de son travail, elle décide de tout plaquer et de se trouver un nouveau job. Tout le monde de son entourage a son opinion sur quel type d’emploi elle devrait chercher. Mais Beth en décide autrement, elle passe ses journées vautrée sur son canapé à dévorer des tablettes de chocolat et des romans à l’eau de rose. Après quelques mois de chômage, son oncle lui trouve un job dans une boîte de relations publiques organisant des soirées branchées à New York. Tout se passe à merveille, boulot la journée et soirée arrosée la nuit, enfin, jusqu’au jour où elle apprend ses bêtises de la veille en page people des journaux.

J‘ai passé un bon moment de détente avec ce roman qui faut le dire est très léger. Pour son deuxième roman, Lauren Weisberger nous plonge dans le milieu méconnu des vedettes de New York. On y découvre le monde des noctambules riches et célèbres. On comprend rapidement qu’ils ne sont pas si sympathiques qu’ils ne le laissent paraître avec leurs caprices et leurs exigences futiles. Le personnage de Beth est très attachant et bien rendu. Par contre, les autres personnages sont un peu trop clichés pour être réalistes surtout les parents de Beth et Sammy le videur du bar. L’humour est bien choisi, ce qui sauve le roman à mes yeux. Malheureusement par moment on a l’impression de lire un magasin mode avec du placement de produit abusif. La fin de l’histoire m’est apparu bâclée ce qui en fait un roman insignifiant.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 28 avril 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Il n’y avait plus personne sur le trottoir, à l’exception du videur qui m’avait retenue si longtemps au purgatoire. J’étais en train de concocte, quelques remarques narquoises au cas où il m’aurait adressé la parole, mais il s’est contenté de me sourire et de se replonger dans la lecture de son bouquin de poche tout écorné, qui dans ses grandes pattes avait l’air d’une pochette d’allumettes. Quelle misère qu’il soit si mignon – mais les cons sont toujours mignons. » Page 37
  • « Enfin, j’ai mis un point d’honneur à ignorer ostensiblement le videur décérébré – qui, soit dit en passant, lisait L’Amant de Lady Chatterley (un obsédé sexuel, en plus !) – et j’ai levé haut le bras pour héler un taxi. » Page 38
  • « – D’accord, ai-je soupiré, mais je ne pourrai pas rester jusqu’à la fin. J’ai club de lecture, ce soir.
    – Vraiment ? Voilà qui confine à une activité mondaine ! Que lis-tu ?
    J’ai réfléchi à toute berzingue et j’ai bafouillé le premier titre socialement acceptable qui me venait à l’esprit.
    – Moby Dick.
    Simon s’est retourné et m’a dévisagée.
    – Tu lis Moby Dick ? Tu es sérieuse ?
    Will, lui, s’est marré.
    – Tu parles ! Elle lit sinon Passion et souffrance en Pennsylvanie, ou quelque chose du même tonneau. Tu as du mal à te défaire de cette habitude, pas vrai, ma chérie ?
    – Tu ne comprends pas, Will. (Je me suis tournée vers Simon.) Je le lui ai expliqué je ne sais pas combien de fois, mais il refuse de comprendre.
    – Comprendre quoi, au juste? Comment mon adorable nièce, une fille très intelligente et diplômée de littérature, non seulement lit mais fait une fixation sur les romans de gare ? Tu as raison, ma chérie, ça me dépasse.
    J’ai fixé mes pieds, en feignant une insondable honte.
    – Gentleman et Mauvais Garçon vient tout juste de sortir… et était très attendu. Ce qui montre que je ne suis pas vraiment seule – c’est l’un des bouquina pour lequel il y a le plus de pré-commandes sur Amazon, et le délai de livraison est de trois semaines !» Pages 63 et 64
  • « Tout avait commencé de manière assez innocente lors d’un vol Poughkeepsie-Washington D.C., avec la découverte, dans la pochette de mon siège, d’un exemplaire de L’Envoûtée. J’avais treize ans, et assez de jugeote pour sentir qu’il valait mieux le lire en cachette de mes parents – ce que j’ai fait. Seulement voilà ça tellement plu qu’arrivée à l’hôtel, j’ai prétexté un mal de gorge pour sécher la manif en faveur du droit à l’avortement à laquelle nous devions tous assister, et pouvoir terminer le roman. J’ai vite appris à identifier un roman sentimental au premier coup d’œil, à les localiser en quelques secondes dans un drugstore, afin de les déloger du présentoir et les payer discrètement avec mon modeste argent de poche à la caisse de la pharmacie pendant que ma mère réglait ses achats aux caisses principales. J’en dévorais deux ou trois par semaine et comme j’étais vaguement consciente qu’ils s’apparentaient à un produit de contrebande, je les planquais dans un vide sanitaire, sous le plancher de mon placard. Je ne les lisais qu’après l’extinction des feux, et n’oubliais jamais de les ranger dans leur cachette avant de m’endormir.
    Au début, j’étais embarrassée par les évidentes suggestions érotiques des couvertures – et, bien entendu, par les descriptions explicites dans les scènes de sexe. Comme toute adolescente, je ne voulais pas que mes parents découvrent que je savais des choses sur le sujet, et je veillais à ne pas me faire prendre en pleine lecture. Mais à dix-sept ans, alors que j’étais en dernière année au lycée, j’ai fait mon coming-out. Un jour où j’avais accompagné mon père à la librairie, au moment du passage en caisse, j’ai glissé un exemplaire d’Un ténébreux garde du corps sur le comptoir, en murmurant avec détachement :
    – J’ai oublié mon porte-monnaie. Tu peux m’avancer l’argent ? Je te rembourse en rentrant à la maison.
    Mon père a soulevé le bouquin, avec autant de réticences qu’il l’aurait fait d’une charogne écrasée sur la route, et avec une expression tout aussi dégoûtée. Puis il a éclaté de rire.
    – Allons, Bettina, va remettre cette ânerie où tu l’as trouvée et choisis-toi un livre digne de ce nom. J’ai promis à ta mère d’être rentré dans vingt minutes – on n’a pas le temps de plaisanter.
    Mais j’ai insisté et il a fini par céder, ne serait-ce que pour pouvoir filer plus vite. Ce soir-là, à table, quand il a évoqué l’incident, il semblait totalement perplexe.
    – Tu ne lis pas ça pour de vrai, n’est-ce pas ? a-t-il demandé, en grimaçant comme s’il essayait de comprendre l’incompréhensible.
    – Ben, si, ai-je répondu simplement, d’une voix qui ne trahissait rien de mon embarras.
    Ma mère a lâché bruyamment sa fourchette dans l’assiette.
    – Non, ce n’est pas vrai ! (On aurait dit qu’elle espérait que son désir deviendrait réalité si elle l’affirmait avec suffisamment de force.) Tu ne peux-pas lire ça. C’est impossible.
    – Oh que si ! ai-je chantonné – une tentative timide pour alléger l’ambiance. Tout comme cinquante millions de gens, maman. Ces romans sont relaxants et intéressants. Ça parle de souffrance, d’extase et le dénouement est toujours heureux – que demander de plus ?
    Je connaissais les chiffres et ils étaient incontestablement impressionnants. Les deux mille romans sentimentaux publiés chaque année génèrent un chiffre d’affaires d’un milliard et demi de dollars. Deux cinquièmes des Américaines achètent au moins un roman sentimental par an, et le genre représente plus d’un tiers des ventes annuelles de la production de fiction. Un universitaire spécialiste de Shakespeare (professeur à Columbia de surcroît) venait de reconnaître être l’auteur de dizaines de romans sentimentaux. Pourquoi aurais-je dû avoir honte ?
    Ce que je m’étais bien gardée de dire à mes parents à l’époque – et que je n’ai pas d’avantage expliqué à Will et Simon ce soir-là – c’est combien ces romans me passionnaient. Ils m’apportaient une part d’évasion, naturellement, mais ma vie n’était pas malheureuse au point de vouloir me réfugier dans un monde imaginaire. Non c’était tout simplement stimulant de découvrir l’histoire d’un homme et d’une femme sublimes, qui triomphent de tous les obstacles à la force de leur amour. Les scènes érotiques constituaient un bonus, mais le plus important résidait dans ce dénouement toujours heureux qui délivrait une magistrale leçon d’optimisme, m’incitait à me plonger dans un nouveau roman sitôt le précédent refermé. C’était plus fort que moi. Ils étaient fiables, relaxants et distrayants, mais surtout et ça, je ne pouvais pas le nier, quelle que soit la quantité d’arguments que mes parents m’opposent en matière de féminisme ou de responsabilisation des femmes) ils dépeignaient le type d’histoire d’amour que je désirais vivre plus que tout au monde. J’étais conditionnée pour comparer chaque petit ami potentiel à l’Homme Idéal. Je voulais vivre un Conte de Fées et rencontrer le Prince Charmant. Termes qui – faut-il le préciser ? – auraient échoué à qualifier Cameron, ou la plupart des relations entre hommes et femmes à New York. Mais je n’avais pas perdu espoir – pas encore.
    Allais-je expliquer cela à mon oncle et à Simon ? Sûrement pas. Voilà pourquoi chaque fois que quelqu’un me demandait pourquoi je lisais ce genre de livres, je m’en tirais par une pirouette, en riant et en m’autodénigrant d’une remarque telle que « Les romans sérieux me tombent des mains. »
    – Bah, peu importe ! ai-je répondu en évitant de croiser leur regard. C’est une habitude sans conséquence que j’ai contractée gamine et dont j’ai du mal à me défaire.
    Will a jugé mon euphémisme particulièrement hystérique.
    -« Une habitude sans conséquence » ? a-t-il mugi. Et tu fais partie d’un club de lecture dont l’unique mission consiste à disséquer tes fictions d’élection pour mieux les apprécier ?
    À cela, il n’y avait pas grand-chose à opposer. Avant de rallier ce club, personne dans mon entourage n’avait jamais compris. Ni mes parents, ni mon oncle, ni mes camarades de lycée ou de fac. Penelope secouait simplement la tête chaque fois qu’elle tombait sur un de ces romans dans mon appart (ce qui n’était pas bien ardu puisqu’il y en avait plus de quatre cents entassés dans des placards, des boîtes de rangement sous le lit et aussi – pour ceux dont la couverture n’était que moyennement embarrassante – sur des étagères). Je savais bien qu’il existait des légions de lectrices de romans sentimentaux, mais ce n’était que deux ans auparavant que j’avais rencontré Courtney, dans un Barnes & Noble midtown, un soir en sortant du boulot. J’examinais les titres proposés sur le présentoir métallique quand j’ai entendu une voix féminine, dans mon dos, chuchoter :
    – Vous n’êtes pas toute seule, vous savez.
    J’ai fait volte-face et je me suis trouvée nez à nez avec une jolie nana, qui devait avoir mon âge. Elle avait un visage en forme de coeur et des lèvres naturellement roses. Avec ses anglaises blondes, elle me faisait penser à Nelly, dans La Petite Maison dans la prairie, et ses traits étaient si délicats qu’on aurait dit que son visage risquait de se fissurer à tout moment. J’ai précipitamment planqué mon exemplaire de Frissons dans la nuit sous un dictionnaire grec-anglais surdimensionné qui traînait à proximité.
    – Excusez-moi ? C’est à moi que vous parlez ?
    Elle a hoché la tête et s’est rapprochée.
    – Je disais juste que vous n’avez plus à vous sentir gênée. Vous n’êtes pas seule.
    – Qui a dit que j étais gênée ? me suis-je défendue.
    Elle a coulé un regard furtif en direction du bouquin qui dépassait de sous son bouclier, et a haussé un sourcil.
    – Je m’appelle Courtney, et moi aussi je suis accro aux romans sentimentaux. J’ai une licence, un vrai travail, et je n’ai plus peur de reconnaître que j’adore lire c’est satanés romans. Nous sommes tout un groupe de fille dans le même cas. Nous nous retrouvons deux fois par mois pour parler des titres qu’on a lus, boire quelques verres et nous convaincre que ce n’est pas un délit de lire ces romans. Disons que c’est entre le club de lecture et la thérapie de groupe. (Elle a extrait de sa besace un reçu bancaire tout froissé, a dévissé des dents le capuchon d’un Monblanc et a griffonné une adresse à SoHo, ainsi qu’une adresse mail.
    – Notre prochaine réunion a lieu ce lundi soir. Venez. Je vous ai indiqué mon mail, au cas où vous auriez des questions, mais il n’y a pas grand-chose à savoir. En ce moment, on lit ça… (Discrètement, elle m’a montré un exemplaire de Sur un coup de tête.)… et on adorerait que vous veniez. » Pages 64 à 69
  • « Toutes les autres filles étaient intelligentes, sympas, intéressantes chacune à leur façon, et toute adoraient les romans sentimentaux. » Page 69
  • « Les moqueries qu’elle avait alors endurées avaient changé le cours de sa vie partant du principe que jamais un homme réellement amoureux d’elle (sous-entendu comme le serait le héros d’un roman sentimental) ne se moquerait aussi impitoyablement de quelque chose qui lui donnait du plaisir, elle avait rompu. » Pages 69 et 70
  • « J’ai emboîté le pas à Will et à Simon pour traverser ce restaurant qui ne payait pas de mine mais était légendaire. Le moindre centimètre carré de mur était couvert de livres, et là où il n’y avait pas de livres, il y avait des portraits dédicacés et encadrés – un vrai panthéon de tous les écrivains publiés dans le courant du xxe siècle. » Page 70
  • « Nous avions été chez Elaine, ce soir-là et également pour fêter la sortie d’un livre, et j’avais demandé à Simon :
    – C’est bizarre qu’on nous photographie en train de dîner, non ?
    Simon avait gloussé.
    – Bien sûr que non, ma cocotte, c’est précisément ce pour quoi nous sommes là. Sans photos demain dans les journaux, ce dîner aurait-il vraiment eu lieu ? On ne peut pas acheter le genre de publicité dont cet auteur et son livre bénéficieront grâce à ce dîner. Ce photographe travaille pour le magazine New York, si je me souviens bien, et dès qu’il sera parti, un autre lui succédera. Enfin, c’est du moins ce que tout le monde espère. » Page 73
  • « Quand je me suis excusée, avec sincérité, pour mon rôle dans l’incident (qui se résumait à m’être trouvée là), la maladroite a fait volte-face et s’est mise à hurler, le visage défiguré par une grimace diabolique.
    – « EXUSEZ-MOI » ? ÇA NE SERAIT PEUT-ÊTRE PAS ARRIVÉ SI VOUS AVIEZ MARCHÉ DU BON CÔTÉ DU TROTTOIR !
    Sur quoi elle s’est éloignée en marmottant des insanités. En voilà une qui ça ne ferait pas de mal de se plonger quelques heures dans Gentleman et Mauvais Garçon, ne suis-je dit. » Pages 73 et 74
  • « Alex était l’artiste type d’East Village, vêtue de noir de la tête aux pieds, changeant de couleur de cheveux tous les quatre matins et arborant un piercing tantôt à la narine, tantôt au sourcil. Mais une artiste d’East Village qui vouait une passion au roman sentimental et qui manifestement, avait beaucoup à perdre (en termes de crédibilité, en quelque sorte) si jamais ses paires le découvraient. Nous étions donc convenues de dire à ses voisins, si jamais ils posaient des questions, que nous nous réunissions dans le cadre des Nymphomanes Anonymes.
    – Tu préfères leur dire que tu es nympho plutôt que lectrice de romans à l’eau de rose ? m’étais-je étonnée en apprenant la consigne. » Page 74
  • « Avec son pantalon en cuire de rockeuse et son vieux T-shirt défraîchi de CBGB, Alex avait l’air encore plus punk que d’habitude. Elle m’a tendu un rhum-Coca, et je me suis assise sur son lit pour la regarder appliquer six couche sinon plus de mascara en attendant les autres filles. Janie et Jill, les jumelles, sont arrivées peu après. Elles avaient une petite trentaine ; Jill était encore étudiante (elle passait un diplôme très spécialisé d’architecture) et Janie bossait dans une agence de pub. Elles étaient tombées raides dingues des Harlequin dès l’enfance, quand elles piquaient en douce ceux de leur mère pour les dévorer le soir sous les couvertures. Ont suivi Courtney, grâce à qui j’avais rallié ce club (elle était rédactrice à Teen People et loin de se contenter de lire tous les romans sentimentaux jamais écrits, elle se plaisait à en écrire elle-même) et Vika, une importation mi-suédoise, mi-française à l’accent adorable qui, à titre de couverture professionnelle, enseignait dans une maternelle privée de l’Upper East Side. » Page 74 et 75
  • « Alex est revenue de sa micro-cuisine avec un plateau de petits verres, tous remplis à ras bord.
    – Pourquoi parler de notre Mauvais Garçon quand nous avons ici même une vilaine fille rien qu’à nous ? a-t-elle lancé en distribuant les verres.
    C’est parti – et à tout berzingue. » Page 78
  • « Le Juste prix, Millington, un plein appartement de bouquins dépourvus d’enjeu littéraire et quatre sachets par jour de chips au piment me tenaient compagnie pendant que je surfais mollement sur des sites spécialisés dans la recherche d’emploi ; à l’occasion, j’imprimais une annonce, et de temps à autre – quoique plus rarement encore – j’y répondais. » Page 80
  • « Me souvenant des conseils de la demi-douzaine de manuels de dressage que l’éleveur m’avait donnés « juste au cas où », j’ai mi un point d’honneur à l’ignorer pendant que je me débarrassais de mon sac et de mon manteau. Sitôt que j’ai été assise sur le canapé, elle a bondi sur mes genoux, s’est dressée sur ses pattes arrières et s’est étirée vers mon visage pour une rituelle séance de léchage, du front au menton – avec même quelques tentatives infructueuses dirigées vers l’intérieur de ma bouche. » Page 81
  • « Il était indéniablement mignon, avec son look bècebège, et savait comment jouer de son charme dès qu’il voulait obtenir quelque chose, mais je me souviens surtout que c’était de ma part un choix de facilité nous avions les mêmes amis, la même propension à fumer une cigarette après l’autre, nous adorions l’un et l’autre nous plaindre, et nous possédions chacun un pantalon rose saumon. Notre relation aurait-elle pu inspirer un bon roman sentimental ? Non, je ne crois pas. » Page 84
  • « Ce soir-là, je me suis couchée tard et j’ai passé la journée du lendemain à atermoyer. J’ai joué avec les chiots de l’animalerie en bas de chez moi, j’ai fait un arrêt chez Dylan’s Candy Bar pour faire le plein de confiseries, et j’ai classé par ordre alphabétique tous les livres de poche en exposition sur mes étagères.. » Page 90
  • « J’ai assisté à une réunion où tout le monde, éparpillé avec décontraction aux quatre coints du loft, buvait du Coca Light et des eaux minérales aromatisées en discutant de l’organisation de la soirée pour le lancement du nouveau roman de Candace Bushnell, Skye pointait les éléments d’une liste tandis que chacun lui indiquait les dernières infos concernant le lieu, les invitations ou le menu, ou encore les sponsors, le placement des photographes ou les badges d’accès pour la presse. » Page 98
  • « Chaque noms suscitait un hochement de tête, un soupir, un sourire, un marmonnement, un mouvement réprobateur ou un roulement d’yeux. Je ne reconnaissais que. très peu de noms. Nicole Richie. Karenna Gore. Natalie Portman. Gisele Bundchen. Kate et Andy Spade. Bret Easton Ellis. Rande Gerber – le mari.de Cindy Crawford. » Page 98
  • « Elisa m’a immédiatement précisé que les gens plus ou moins cool faisaient une fixation sur les tables situées près de l’entrée, mais que les gens vraiment cool exigeaient celles du fond. L’équipe qui avait bossé sur la soirée de lancement du dernier roman de Candance Bushnell, la veille au soir, était constituée de Skye, Davide et Leo, et j’étais soulagée qu’Elisa et Davide soient le seul couple présent. » Page 110
  • « L’équipe avait été chargée par l’éditeur.de Candance Bushnell d’organiser une fête pour la sortie de son quatrième roman, et apparemment, c’avait été le bordel. N’ayant pas travaillé à l’organisation de cet événement dès le départ, la veille, j’avais assisté pour ma part à un dîner en l’honneur d’un nouveau client. » Page 113
  • « – Tu n’as rien loupé, tu sais, Penelope, a ajouté Elisa, comme pour la rassurer. (Ça crevait pourtant les yeux que Penelope n’avait pas la moindre idée du sujet qui les agitait.) C’est là tout le problème des lancements de livres, ceci dit. Les éditeurs sont en général tellement à côté de la plaque, ils sont infichus de savoir si leur soirée attirera les bonnes personnes, ou les mauvaises. » Page 113
  • « Son apparition m’a tellement sidérée que j’en ai carrément oublié que j’allais être malade. Avec son T-shirt blanc ultramoulant, son pantalon blanc et ses dents (les plus droites et les plus blanches jamais vues dans la bouche d’un sujet de Sa Majesté), il m’a paru encore plus bronzé que dans mes souvenirs. Il ressemblait à Enrique, le héros de La Vierge et le Nabab, et tout dans son apparence ne demandait qu’à figurer sur une couverture de roman sentimental. » Pages 130 et 131
  • « Ceci dit, ce pourrait être aussi cette ex-rédactrice de mode – comment s’appelle-t-elle, déjà ? Celle qui s’occupe comme elle peut en écrivant des critiques de livres au vitriol ? Je la verrai bien pondre ce genre de conneries. » Page 192
  • « – Il est mignon, n’est-ce pas ? ai-je dit.
    – Hum, ouais. Je dirais même qu’on ne peut pas imaginer plus parfaite incarnation dans la vrai vie d’un héros d’Harlequin, a soupiré Courtney. Je crois que je vais m’inspirer de lui pour le héros de mon prochain roman.
    – De Philip ? me suis-je étonnée.
    J’avais du mal à me représenter un héros de roman sentimental se mettre en pétard pour cause de mauvais traitement infligé à ses draps, mais peut-être le genre avait-il besoin d’être remis au goût du jour pour le nouveau millénaire ? Courtney a agité un exemplaire de Passion sauvage, où trônait en couverture un bel homme baraqué ceint d’un pagne. » Page 196
  • « Pour qui se serait donné la peine d’établir le parallèle, j’étais exactement dans le même état que Lucinda avant son premier tête-à-tête avec Marcello, le héros de La Tendre Caresse de Magnat. Pour la toute première fois de mon existence, je ressentais des fourmillements de nervosité et d’impatience – exactement comme les héroïnes de mes romans. » Page 208
  • « Avant de pousser la porte avec une énergie furieuse, je me suis tout de même retournée, et j’ai vu Sammy qui m’observait en secouant la tête. Ce n’est pas exactement ainsi que la scène se serait passée dans La Tendre Caresse du Magnat, ai-je songé avec un léger remords. Pour me remonter un peu le moral, j’ai rationalisé toute nouvelle relation – même dans un roman – devait, à ses débuts, surmonter des obstacles. » Page 216
  • « J’ai soulevé le bouquet et déverrouillé la porte dans un tel état de ravissement que j’ai à peine prêté attention à Millington, qui venait s’enrouler autour de mes chevilles. Les fleurs étaient un accessoire clé des romans sentimentaux, et le fait que celui-ci soit de premier ordre ajoutait au merveilleux de la surprise. Le bouquet se composait de trois douzaines de roses pourpres, rose vif et blanches, serrées dans un petit vase rond rempli de minuscules galets en verre scintillant, et il était entièrement dépourvu d’accessoires décoratifs – rubans, nœuds ou affreuses verdures de remplissage. » Page 219
  • « J’ai immédiatement éprouvé la sensation d’avoir – comme on dit dans mes chers romans – des papillons qui s’envolaient dans l’estomac. » Page 232
  • « Le stress avait commencé avec le choix du restaurant mes parents insistaient pour essayer un restaurant bio, célèbre pour ses nombreux livres de recettes, qui ne servait que des aliments crus ; ceux de Penelope voulaient absolument aller, comme chaque fois qu’ils venaient rendre visite à leur fille, au Ruth’s Chris Steak House. » Page 246
  • « J’ai trouvé Sammy plongé dans la lecture du Déclin de l’Empire Withing. » Page 296
  • « Une fois à la maison, je me suis roulée sous la couette avec un Harlequin flambant neuf. Jamais soirée n’avait été plus parfaite. » Page 302
  • « Bon, ma chérie, essaie de ne pas trop t’en faire pour moi – pauvre malheureux qui va se la couler douce au bord de la piscine, avec un daiquiri et un bon roman. » Page 305
  • « Ma mère a lâché son bouquin (La Technique du batik) et s’est précipitée à notre rencontre avant même que je coupe le contact. » Page 313
  • « Mes parents ne gobaient plus depuis bien longtemps les pitoyables excuses que Will forgeait de toutes pièces et se rappeler tous les contes à dormir debout qu’il avait pu inventer était devenu un passe-temps familial. » Page 316
  • « Quand j’étais au lycée, j’y allais tout seul, tu n’imagines pas à quel point c’était humiliant. Je m’asseyais toujours avec un livre ou un magazine et un café.
    Le Starlight avait été l’épicentre de notre vie sociale du temps du lycée. » Page 321
  • « Comme il n’avait pas l’air spécialement pressé de descendre de voiture, j’ai fini par me dire qu’il allait peut-être m’embrasser. Dans n’importe quel roman Harlequin, on n’aurait pas manqué de souligner l’électricité qui crépitait entre nous. » Page 323
  • « Mais il m’a fait taire en prenant mon visage entre ses mains – ce geste dont rêvent toutes les filles et qu’aucun garçon ne fait jamais. Si ma mémoire était bonne, c’était exactement la scène qui illustrait la couverture d’Au bord de l’abîme, et qui avait symbolisé pour moi le summum du romantisme. » Page 324
  • « – Il parle sans arrêt de sa capacité à tenir l’alcool mieux que n’importe quelle autre fille qu’il connaît.
    – Waou, un vrai Don Juan. Ce garçon pourrait écrire un traité de séduction. » Page 347
  • « – J’ai décidé de faire honneur au thème latino de la soirée, ai-je annoncé une fois que tout le monde a été installé. (Nous lisions Esclave d’un Latin Lover, et l’illustration de la couverture montrait un grand type en smoking qui enlaçait une femme en robe du soir sur le pont d’un yacht.) Il y a un pichet de sangria et un autre de margarita. » Page 351
  • « Quand Vika a sorti son exemplaire tout corné de sa sacoche, on était déjà assez bien parties.
    – Je lis le résumé que j’ai trouvé sur le site Internet. Vous êtes prêtes ? Je commence « Sitôt qu’il pose les yeux sur Rosalind, Cesar Montarez, le millionnaire espagnol, sait qu’il la veut. Jamais aucune femme n’a à ce point électrisé son désir. Mais Cesar n’a guère de respect pour les femmes vénales – maîtresses ou épouses décoratives. Rosalind est déterminée à ne devenir ni l’une ni l’autre, mais lorsque Cesar découvrira qu’elle a des dettes cachées, il comprendra qu’il peut l’acheter et… Rosalind n’aura d’autre choix que d’accepter son prix… » Waou. Çà a l’air chaud. Ça vous inspire quoi ? » Pages 352 et 353
  • « – Beth, on débarrasse le plancher. Allez, les filles, on y va, on laisse Beth et Philip euh… en tête à tête. Je suis sûre qu’elle nous racontera tout par le menu la prochaine fois. À ce propos, qu’a-t-on au programme ?
    Alex a brandi un exemplaire d’Un beau démon apprivoisé, incliné de telle sorte que nous seules étions en mesure de voir le titre.
    – J’ai sélectionné celui-Ià. » Page 354
  • « J’ai réussi à m’éclipser discrètement au bout d’une heure pour aller trainer au Grand Bazar, à quelques pâtés de maisons de l’hôtel, où je projetais de regarder bouche bée tout et tout le monde. J’ai franchi la porte Nuruosmaniye aux cris de « Miss, miss, j’ai ce que vous cherchez ! », et j’ai erré sans but dans cette caverne d’Ali Baba, en flânant entre les étals qui regorgeaient de perles, d’objets en argent, de tapis, d’épices, de hookahs, sous l’oeil des marchands qui passaient leur temps à siroter du thé et à fumer. » Page 377
  • « – On va boire un café ? Ça fait des heures qu’on est en Turquie et je n’ai toujours pas bu de café turc. Qu’en dis-tu ?
    – Avec plaisir. D’après mon guide, le meilleur endroit pour en boire se trouve à quelques salles d’ici.
    – Ton guide ?
    – Lonely Planet. Tu peux aller quelque part sans un Lonely Planet, toi ?
    – Quelle bête tu fais ! s’est-il exclamé en tirant sur l’extrémité de mon pashmina. On est au Four Seasons, on se fait balader en bagnole par des chauffeurs privés, on a des frais illimités et toi tu fais suivre ton Lonely Planet ? Incroyable.
    – Pourquoi incroyable ? J’ai peut-être envie de voir des trucs qui ne sont pas dans le circuit des spa-restaurant-bars réservés aux membres d’un club.
    Tout en secouant la tête, il a ouvert son sac à dos.
    – Voilà pourquoi c’est incroyable, a-t-il dit en sortant du sac un exemplaire du même bouquin. Allez, viens, trouvons cette échoppe. » Pages 378 et 379
  • « J’étais submergée de sensations – le poids de son corps, le parfum de son déodorant, les duvets sur mes bras et mes reins qui se dressaient chaque fois qu’il me passait la main dans le dos. Je vivais une scène érotique droit sortie d’un roman Harlequin – en mieux peut-être. » Pages 400 et 401
  • « D’autant qu’il m’avait appelée trois fois en sept jours, m’avait dit plusieurs fois qu’il avait passé un moment de rêve en Turquie avec moi, et qu’il lui tardait que les choses se calment un peu, afin qu’on puisse enfin sortir tous les deux, en amoureux. J’avais lu assez de romans sentimentaux pour savoir que la pire des attitudes serait d’insister, d’être en demande. » Page 419
  • « À compter de là, nous serions ensemble dans toutes les acceptions du mot – à la fois meilleurs amis, amants, âmes sœurs – et nous traverserions côte à côte les obstacles qui ne manqueraient pas de surgir. J’avais si souvent lu cette histoire dans mes romans, que j’avais peine à croire que j’allais enfin la vivre pour de vrai. » Page 424
  • « – Je voudrais te demander d’être patiente.
    Voilà typiquement le genre de phrase qui équivaut à un coup de freins avec grands crissements de pneus. Patiente ? Sans vouloir être catégorique, ce n’était pas le type de phrase qui préludait à une conversation où il était question d’engagement. Du moins pas dans un roman sentimental qui se respecte. » Page 425
  • « Ce n’étaient pas les mots que j’espérais entendre, c’était certain, mais comme toutes les héroïnes de mes romans, je me battrais pour avoir ce que je voulais. » Page 426
  • « À ce moment-là, un héros de romand sentimental aurait rétorqué, « Toi aussi tu es la chance de ma vie, voilà pourquoi je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que ça marche entre nous. » Mais Sammy n’a rien dit de tel. » Page 465
  • « Je me déplaçais sans aucun effort dans mes sandales D&G d’emprunt et je me sentais jolie et féminine avec ma jupe dont l’ourlet m’effleurait les genoux, et mon cardigan en cachemire très fin qui révélait juste ce qu’il fallait de décolleté. La scène était digne d’un roman Harlequin on ne s’était pas revus depuis des mois, mais on aurait cru qu’on s’était quittés la veille. » Page 481
  • « C’était la faute de ces maudits Harlequin – c’étaient eux le problème ! Je me suis aussi juré de renoncer à jamais à en lire. Ils ne savaient qu’entretenir des attentes déraisonnables. Franchement, est-ce que Dominick ou Enrique déclaraient « J’ai quelque chose à te dire » avant de demander sa main à la femme de leur vie ? » Page 482
  • « – Oh, Dieu du ciel, s’il te plaît, ne me dis pas que tu veux couvrir les mariages pour la section Style. S’il te plaît !
    – Pire, ai-je répondu, plus pour l’effet que par conviction. Je veux écrire un roman sentimental. En fait, j’ai déjà la trame, et je pense qu’elle tient la route. » Page 489
  • « Écrire un roman sentimental – c’était vraiment ce que j’avais en tête. Depuis le séjour en Turquie, et après avoir découvert l’univers du luxe en travaillant chez Kelly & Co., j’avais imaginé un-couple de personnage que tout opposait mais que les événements amèneraient à se rencontrer. » Page 490
  • « Mais j’ai regardé-par le hublot de la porte et j’ai vu Sammy, dans la salle, qui plaçait un énorme gâteau au centre de la table – un gâteau rectangulaire, recouvert de crème fouettée et de glaçage coloré, et en y regardant de plus près, j’ai reconnu une reproduction parfaite de la couverture d’Un grand brun cajun. Toute la tablée était en train de s’esclaffer et de demander où j’étais Passée. » Page 491 
3 étoiles, P

La prophétie des Andes

La prophétie des Andes de James Redfield

Édition du Club Québec loisirs; Publié en 1995; 267 pages

Premier roman de James Redfield paru initialement en 1993 sous le titre « The Celestine Prophecy ».

La prophétie des andes

Le héros rencontre une amie qu’il n’a pas vue depuis six ans. Elle part pour le Pérou à la recherche d’un manuscrit rédigé six cents ans avant J.-C. Celui-ci annoncerait sous forme de neuf prophéties, une élévation spirituelle et philosophique de l’Humanité. Intrigué et après plusieurs jours d’introspection, le héros décide à son tour de partir pour le Pérou à la recherche du mystérieux grimoire. Commence alors une dangereuse aventure initiatique. Sa quête, en neuf étapes, le mènera du sommet des Andes au cœur de la forêt amazonienne sur la voie des révélations de la vie. Son chemin sera fait de découvertes surprenantes sur une nouvelle forme d’énergie qui coordonne les choses bien au-delà du visible. Cette quête le mènera aussi à se poser de nombreuses questions sur lui-même.

Ce roman se veut une quête spirituelle divertissante. L’auteur nous présente sa vision sur l’élévation de la conscience humaine et sur notre perception du monde sous forme d’aventure. Selon lui, si nous restons attentifs aux mystères de l’existence, nous nous apercevrons que nous avons été placés à l’endroit adéquat pour changer le cours des choses. Sur le plan spirituel, j’ai eu l’impression que l’on me présentait encore les principes (éculés !) de coïncidences extraordinaires et du destin unique. Il est vrai que l’on peut se prendre au jeu du questionnement mais cela reste très léger. J’aurais aimé que ce roman soit plus enrichissant et plus étoffé. Malgré quelques moments palpitants, l’action devient vite répétitive, monotone et peu crédible. On tourne en rond et on se lasse très vite de ces neuf révélations dont on est assommé tout au long de la lecture. Le fait que le personnage principal n’a pas de nom est dérangeant. J’avais l’impression de lire un Indiana Jones de piètre qualité. Pour ma part le style n’a pas fonctionné et je fus très déçu de cette lecture.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 22 novembre 2012

La littérature dans ce roman :

  • Aucune citation autre que celles reliées au manuscrit des prophéties.