5 étoiles, R

Rien ne s’oppose à la nuit

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Éditions Le livre de poche, 2013, 400 pages

Roman de Delphine de Vigan paru initialement en 2011.

Un matin de janvier, Delphine de Vigan découvre le corps sans vie de sa mère, Lucile. Tout semble indiquer qu’elle se soit suicidée il y a quelques jours. Mais, pourquoi s’est-elle donné la mort ? Cette question hante Delphine pendant plusieurs semaines. Pour y répondre, elle doit découvrir qui était sa mère. Elle mène alors une véritable investigation : fouille d’archives et entretiens avec les personnes de l’entourage de sa mère. Un exercice pénible pour elle mais aussi pour tous les membres de la famille et les amis. Elle constate que pour certaines personnes, il n’est pas toujours bon de déterrer le passé. À la lumière des confidences qu’elle a pu recueillir et des documents récupérés, elle reconstituera le parcours de vie de Lucile et le cheminement qu’elle a fait pour en arriver à mettre fin à ses jours. Pour atteindre son but, Delphine devra aussi surmonter ses propres angoisses et ses craintes. Elle va essayer de comprendre cette belle femme émancipée, de ressentir sa douleur et sa détresse car Lucile souffrait de bipolarité, une maladie qui a été diagnostiquée que tardivement. Cet exercice aidera aussi l’auteur à mieux comprendre sa propre histoire.

Magnifique texte à mi-chemin entre le roman et l’autobiographie. Delphine de Vigan par ce beau roman nous fait découvrir sa mère, mais aussi les difficultés de l’écrivain face à la rédaction d’une biographie qui invariablement mettra à nu des secrets de famille. C’est une histoire saisissante et criante de vérité avec une grande part d’ombre. Elle a su fait un hommage bouleversant à sa mère qui est ponctué de reproches mais aussi d’amour. C’est magnifiquement bien écrit. On sent que cet exercice d’écriture a été une forme de thérapie pour l’auteur afin de faire son deuil. Son ton intimiste permet au lecteur de sentir ses angoisses, ses rancœurs et ses peines entant que fille mais aussi en tant qu’auteur. Les personnages centraux sont incontestablement Lucile et Delphine, mais les membres de cette grande famille y sont présents. Tous ces personnages sont décrits de façon attachante mais surtout de façon très respectueuse. Un roman touchant et bouleversant, où alternent tendresse, drôlerie, souffrance, maladie et mort comme dans la majorité des familles. Une formidable lecture dont on ne sort pas indemne.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 26 juillet 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Quatre ou cinq semaines plus tard, dans un état d’hébétude d’une rare opacité, je recevais le prix des Libraires pour un roman dont l’un des personnages était une mère murée et retirée de tout qui, après des années de silence, retrouvait l’usage des mots. À la mienne j’avais donné le livre avant sa parution, fière sans doute d’être venue à bout d’un nouveau roman, consciente cependant, même à travers la fiction, d’agiter le couteau dans la plaie. »  Pages 13 et 14
  • « Dans les mois qui ont suivi j’ai écrit un autre livre sur lequel je prenais des notes depuis plusieurs mois. »  Page 15
  • « J’ai écrit chaque jour, et je suis seule à savoir combien ce livre qui n’a rien à voir avec ma mère est empreint pourtant de sa mort et de l’humeur dans laquelle elle m’a laissée. Et puis le livre a paru, sans ma mère pour confier à mon répondeur les messages les plus comiques qui fussent au sujet de mes prestations télévisées. »  Page 15
  • « Le lendemain je leur ai annoncé la mort de leur grand-mère, je crois que j’ai dit quelque chose comme « Grand-mère est morte » et, en réponse aux questions qu’ils me posaient : « Elle a choisi de s’endormir » (pourtant j’ai lu Françoise Dolto). »  Page 16
  • « Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance, le plus longtemps possible, dressant la liste des innombrables auteurs qui avaient écrit sur la leur, des plus anciens aux plus récents, histoire de me prouver combien le terrain était miné et le sujet galvaudé, j’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de débuts de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier. »  Pages 16 et 17
  • « J’ai pensé que ma mère avait dégusté une poule au pot avec Claude Monet et Emmanuel Kant, lors d’une même soirée dans une banlieue lointaine dont elle était rentrée par le RER, et s’était vue privée de chéquier pendant des années pour avoir distribué son argent dans la rue. »  Page 18
  • « Je ne sais plus à quel moment j’ai capitulé, peut-être le jour où j’ai compris combien l’écriture, mon écriture, était liée à elle, à ses fictions, ces moments de délire où la vie lui était devenue si lourde qu’il lui avait fallu s’en échapper, où sa douleur n’avait pu s’exprimer que par la fable. »  Page 18
  • « Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma mère. »  Page 18
  • « Aurait-il un sac, une valise, ou bien un baluchon accroché au bout d’un bâton, comme dans les contes d’Andersen ? »  Page 36
  • « C’était un enfant martyr. Le mot avait circulé dans la fratrie aux heures de la nuit, martyr comme Jésus-Christ, martyr comme Oliver Twist, martyr comme saint Étienne, saint Laurent et saint Paul. »  Page 36
  • « D’ailleurs il n’arborait ni plâtre, ni pansements, ni béquille, ne boitait pas, ne saignait pas du nez. Et s’il n’était qu’un imposteur ? Un voyou que l’on croisait dans les livres ou le long des chemins de campagne, la mine grise et maculée de terre, qui cherchait refuge dans les familles pour mieux les déposséder de leurs biens ? »  Page 37
  • « Pourtant l’obsession était là, continuait de me réveiller la nuit, comme chaque fois que je commence un livre, de telle sorte que mentalement, pendant plusieurs mois, j’écris tout le temps, sous la douche, dans le métro, dans la rue, j’avais déjà vécu cela, cet état d’occupation. Mais pour la première fois, au moment de noter ou de taper sur le clavier, il n’y avait rien d’autre qu’une immense fatigue ou un incommensurable découragement. »  Page 39
  • « Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. Quoi que j’écrive, je serais dans la fable. »  Page 42
  • « Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. »  Page 44
  • « Il fallait être gentil avec lui, l’aider à faire ses devoirs, lui montrer comment nouer ses lacets, se tenir à table, et lui apprendre les prières de la messe. Il fallait lui prêter les jouets et les livres, lui parler gentiment. »  Page 50
  • « Le jour venu, Liane et Georges accompagnèrent leurs baisers de recommandations personnalisées. À Barthélémy, il fut demandé d’obéir à sa sœur et de ne franchir aucune fenêtre. À Lucile, on suggéra de quitter ses livres et de participer aux tâches ménagères, aux petits d’être sages et de jouer sans bruit. »  Pages 66 et 67
  • « Lucile ferma les yeux pour se libérer de l’escalade catastrophique dans laquelle son imagination se laissait entraîner. Et s’ils restaient seuls, tous les sept, comme le petit Poucet, abandonné en pleine forêt avec ses frères et sœurs ? »  Page 67
  • « Lisbeth racontait sa journée, ses amis, ses professeurs, tandis que Lucile ne racontait rien mais consentait parfois à montrer à sa sœur les lettres d’amour qu’elle recevait, la dernière émanant d’une jeune fille de sa classe, dont la tenue littéraire et le style poétique avaient retenu son attention. »  Page 71
  • « À la librairie de la rue de Maubeuge, Lucile passait des heures devant le rayon destiné aux petites filles. Elle finissait par choisir un livre qu’elle glissait sous son bras, refermait son manteau, saluait la dame avec un large sourire après lui avoir déclaré qu’hélas, rien ne la tentait. Des années plus tard, Lucile comprendrait que cette femme au regard tendre avait été la complice silencieuse de son initiation à la lecture. »  Pages 73 et 74
  • « Un après-midi, le docteur Baramian, que le bruit n’avait pas encore chassé, avait invité Lucile et Lisbeth dans son cabinet pour leur montrer son magnétophone. Elles ignoraient l’une et l’autre qu’un tel engin existât. Devant le micro, le docteur Baramian leur avait fait réciter une poésie au milieu de laquelle elles s’étaient trompées. L’espace de quelques secondes, elles avaient bafouillé, cherchant à reprendre en chœur le même vers, avaient fini par s’accorder. »  Page 74
  • « C’est ainsi en tout cas que j’ai interprété sa question, posée avec une certaine prudence : avais-je besoin d’écrire ça ? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille !
    Ainsi en avait-il toujours été de mes livres, qui au fond s’imposaient d’eux-mêmes, pour des raisons obscures qu’il m’est arrivé de découvrir longtemps après que le texte eut été terminé. »  Page 77
  • « Linge sale, torchons usagers et cahiers d’écolier jonchaient le sol, l’appartement était sens dessus dessous. »  Page 87
  • « Liane se désolait de voir sa fille si peu sportive : toujours la dernière à courir, à sauter dans l’eau, à accepter une partie de ping-pong. La dernière à se lever de son lit, tout simplement, comme si la vie entière était contenue dans les pages des livres, comme s’il suffisait de rester là, à l’abri, à contempler la vie de loin. »  Page 90
  • « La position de Georges pendant la guerre pouvait-elle entrer en compte dans la souffrance de Lucile ? L’hypothèse m’est venue parce que les cassettes manquaient (Lucile a toujours eu un sens de la disparition symbolique ainsi que de la mise en scène de messages codés, plus ou moins compréhensibles par autrui), mais aussi sous l’influence du livre L’Intranquille publié par Gérard Garouste. Lucile partage avec Garouste un certain nombre de points communs, à commencer par la maladie dont ils ont souffert tous les deux, longtemps appelée psychose maniaco-dépressive et qu’on appelle aujourd’hui bipolarité. La lecture de ce texte il y a quelques mois, au moment où je tournais, sans vouloir m’y résoudre, autour de l’idée d’écrire sur ma mère, m’a bouleversée. Dans ce livre, le peintre évoque la figure de son père, d’un antisémitisme viscéral et pathologique, lequel a fait fortune dans la spoliation des biens juifs. L’horreur trouble et la honte que son père inspire à Garouste ont largement participé de sa souffrance et semblent l’avoir longtemps hanté »  Pages 103 et 104
  • « Georges vit au-dessus de ses moyens, tandis que Liane tient les comptes avec application (j’ai pu voir chez Violette les cahiers d’écolier, retrouvés dans la maison de Pierremont, sur lesquels elle notait la moindre de ses dépenses), guette avec anxiété le préposé aux allocations familiales et appelle Marie-Noëlle lorsqu’elle doit acheter d’urgence une paire de souliers à l’un de ses enfants. »  Page 107
  • « Pour la première fois, Lucile disposait d’un territoire propre, auquel nul autre n’avait accès. Elle y installa son désordre, vêtements et livres dans un enchevêtrement qu’elle seule maîtrisait, et referma la porte derrière elle. »  Page 111
  • « Lucile était allongée, la tête appuyée sur une main, le corps décalé vers le bord du lit, au plus près de sa lampe de chevet dont la lumière jaune projetait un cercle aux contours nets sur les pages qu’elle tournait depuis plusieurs heures, inconsciente du temps et indifférente aux cris venus de l’escalier.
    Soudain, la voix de sa mère se fit plus aiguë.
    — Lucile, les invités sont arrivés !
    Lucile sursauta et laissa tomber le livre. »  Page 113
  • « Lucile tardait à répondre lorsque l’un des invités commenta dans un aparté feint : en tout cas, elle n’aurait pas de mal à trouver un mari ! Lucile ne releva pas, pas plus que Georges qui la taquina néanmoins sur l’état de sa chambre, dont il décrivait déjà avec force détails les tas de linge sale posés à même le sol, les empilements de paperasseries inutiles et de cahiers devenus inaccessibles, sans parler des zones desquelles personne ne pouvait approcher, où l’on découvrirait sans doute, si l’on osait s’y pencher, moult emballages de bonbons et une ou deux lectures féminines. »  Page 114
  • « Georges enchaîna par une diatribe sur l’évolution de l’enseignement en France, diatribe qu’il maîtrisait parfaitement pour l’avoir maintes fois répétée et à laquelle il apportait quelques variantes ou précisions en fonction de son auditoire. L’un des convives, un client de l’agence venu de Suède dans l’espoir de commercialiser des ustensiles de réfrigération, en profita pour se plaindre des difficultés de la langue de Descartes. »  Page 114
  • « Depuis longtemps, Georges avait décrété que Proust était un écrivain mineur, un pisseur de pages, un grouillot incontinent. Le style ? De la broderie bon marché pour vieilles filles presbytes. Autant prendre un somnifère. Georges provoquait le rire, on n’osait le contredire. Mais un jour, dans l’une de ces soirées au cours desquelles il ne renonçait jamais au premier rôle, Georges était tombé sur un spécialiste de Proust, capable de répondre à ses attaques et de défendre la prose de l’écrivain, dont il connaissait des pages entières par cœur. Lucile avait écouté la joute verbale qui s’était engagée entre les deux hommes, n’en avait pas perdu un mot. Ainsi, son père pouvait avoir tort et même se ridiculiser. Barthélémy, qui assistait comme elle à la discussion, avait pris le parti du contradicteur. Georges lui avait ordonné de se taire. Le lendemain, Lucile avait volé dans le porte-monnaie de Liane de quoi acheter le premier tome de La Recherche et l’avait enfoui au cœur de son fameux fouillis. »  Pages 116 et 117
  • « Le soir, après que Solange fut partie, Justine frappa à la porte de Milo, entra sans attendre de réponse. Milo était allongé sur son lit, plongé dans la lecture d’une revue illustrée. Justine s’assit à côté de lui. Milo lui adressa un sourire, puis reprit sa lecture. »  Page 127
  • « Au commencement, lorsque j’ai fini par accepter l’idée d’écrire ce livre, après une longue et silencieuse négociation avec moi-même, je pensais que je n’aurais aucun mal à y introduire de la fiction, ni aucun scrupule à combler les manques. »  Page 138
  • « Lors des entretiens que j’ai menés pour écrire ce livre, Lisbeth m’a raconté que, quelques semaines avant sa mort, elle avait surgi sans prévenir dans sa chambre pour récupérer une culotte qu’il lui avait volée, et l’avait surpris, un foulard enroulé autour du sexe, en train d’y planter des épingles. »  Page 141
  • « Georges ne supportait pas les cheveux de Barthélémy, ni cette façon que son fils avait maintenant de le contredire en public, ses manières de prince, ses invitations dans les rallyes, ses succès auprès de la gent féminine gloussante et caquetante, ses amis au regard vide qui se prétendaient épris de la littérature. »  Pages 145 et 146
  • « À l’heure où Lucile quitte sa famille, il me semble qu’il manque une dimension à cette composition étrange sur laquelle je travaille depuis maintenant plusieurs mois, qui deviendra peut-être un livre. Je me suis trompée de couleurs, de décor, j’ai tout mélangé, confondu le rouge et le noir et perdu le fil en route. Mais au fond rien de ce que j’aurais pu écrire ne m’eût satisfait davantage, rien ne m’eût semblé assez proche d’elle, d’eux. »  Page 155
  • « Lorsque j’ai obtenu les mots de passe qui m’ont permis de visionner ce film pour la première fois, il m’a fallu plusieurs jours pour le regarder. Je voulais être seule face à mon ordinateur. Ces images donnent à voir quelque chose que Lucile a perdu quelques années plus tard, que la vie a brisé en mille morceaux, comme dans les contes où les sorcières aux doigts crochus s’acharnent avec rage sur les princesses trop jolies. »  Pages 160 et 161
  • « Ma mère et mon père ont vécu presque sept années ensemble, pour l’essentiel dans un appartement de la rue Auguste-Lançon, dans une partie du 13e arrondissement que je connais mal. Je n’y suis jamais retournée. Lorsque j’ai commencé l’écriture de ce livre, à l’endroit de ces sept années, je pensais laisser dans la continuité une dizaine de pages blanches, numérotées comme les autres mais dépourvues de texte. »  Page 171
  • « Je ne peux pas écrire sur le temps que Lucile a passé avec mon père.
    C’est une donnée de départ, une contrainte formelle, un chapitre en creux, dérobé à l’écriture. Je le savais avant même de commencer ce livre et cela fait partie des raisons qui m’ont longtemps empêchée de m’y atteler. »  Page 172
  • « Je n’ai pas interrogé mon père sur Lucile, je me suis contentée de lui demander les documents qui étaient en sa possession (le rapport de police établi quelques années après leur séparation, lors du premier internement de Lucile et celui de l’enquête sociale qui s’ensuivit, j’y reviendrai), documents qu’il m’a fait parvenir dès le lendemain par courrier, sans aucune difficulté. Alors que je prétends écrire un livre autour de la femme qu’il a peut-être le plus aimée, et haïe, mon père s’étonne que je ne fasse pas appel à ses souvenirs, que je ne veuille pas l’écouter. »  Page 172
  • « Il y a quelques mois, un journaliste qui me soutient depuis longtemps et dont j’apprécie la délicatesse m’a contactée pour savoir si j’acceptais de participer à la série sur les lieux des écrivains qu’il préparait pour la radio. Avais-je un lieu phare ? Station balnéaire, maison de famille, cabane d’écriture perdue au milieu des bois, falaise battue par les flots ? J’ai aussitôt pensé à Yerres, a priori moins en accord avec sa grille d’été. Il a accepté. Yerres fut pour moi une forme d’âge d’or, cela m’appartient, cela d’ailleurs n’appartient qu’à moi. Je ne suis pas sûre que Lucile, ni Manon, l’évoqueraient de cette façon. »  Pages 181 et 182
  • « J’écoutais les conversations des adultes, les noms qui y circulaient, Freud, Foucault, Wilhelm Reich, tentais de retenir des sigles que je ne comprenais pas. »  Page 183
  • « Parfois je rêve que je reviens à la fiction, je me roule dedans, j’invente, j’élucubre, j’imagine, j’opte pour le plus romanesque, le moins vraisemblable, j’ajoute quelques péripéties, m’offre des digressions, je suis mes chemins de traverse, je m’affranchis du passé et de son impossible vérité.
    Parfois je rêve au livre que j’écrirai après, délivrée de celui-ci. »  Page 189
  • « Au fond d’un carton que je trimballe de cave en cave, j’ai retrouvé le journal intime que j’ai commencé à l’âge de douze ans. Concernant cette époque et pour les dix années qui suivent, il est mon plus précieux matériau.
    Au commencement de ces pages, d’une écriture hésitante, je parle de Lucile, de la distance qui se crée entre elle et moi, de ma peur grandissante de la trouver par terre le soir, en rentrant du collège. »  Page 205
  • « Alain, qui était son cousin et l’un de ses meilleurs amis, m’a raconté quelques souvenirs qu’il avait de lui, la manière dont Niels avait évoqué devant lui sa relation avec Lucile, et m’a confié la photocopie du journal que ce dernier avait tenu sur un cahier d’écolier, durant les deux semaines qui ont précédé sa mort. »  Page 207
  • « Liane, ma grand-mère, avait rassemblé pour chacun de ses fils disparus quelques objets fétiches. Pour Antonin, une minuscule valise en carton, un cahier d’écolier, une carte écrite avec application, à l’occasion de la fête des mères. Pour Jean-Marc, un cahier, une médaille de natation et une croix scout en bois sculpté. Pour Milo, réunis dans le sac en plastique transparent qui a probablement servi à les lui restituer, sa carte orange, un briquet, et l’agenda sur lequel il avait écrit ces mots, à la date exacte de son passage à l’acte… »  Page 210
  • « Plus tard dans la conversation que j’écoute encore, pour en saisir le moindre souffle, ne rien perdre du cadeau qu’elle m’a fait, comme les autres, en acceptant de se prêter au jeu, Violette me dit qu’elle a hâte de lire le livre. »  Page 211
  • « À Bagneux, Lucile m’offrit En attendant Godot, parce que Manon me surnommait Didi et que je l’appelais Gogo. Didi et Gogo, c’est ainsi que se nomment les deux personnages de la pièce de Samuel Beckett, deux vagabonds qui attendent comme le messie un troisième larron qui n’arrivera jamais. À douze ans je découvris ce texte, auquel je ne compris sans doute pas grand-chose mais qui m’inspira cette question : qu’attendions-nous, Manon et moi, quel messager, quel sauveur, quel protagoniste miraculeux susceptible de nous sortir de là, d’interrompre la spirale morbide dans laquelle Lucile était happée et de nous ramener aux temps d’avant, quand la douleur de Lucile n’était pas si envahissante, ne se voyait pas à l’œil nu ? »  Page 213
  • « Lucile imaginait qu’il se passait des choses entre Robert et moi, c’est avec ces mots que je l’écrivis dans mon journal, suffoquée d’indignation. »  Page 214
  • « Pendant quelques jours, Lucile rentra de son travail plus pâle encore, et toujours plus fatiguée. Elle ne parvenait plus à trouver le sommeil. Elle écrivait un texte, m’expliqua-t-elle, quelque chose de très important.
    Un soir après le dîner, Lucile resta allongée dans sa chambre, je me réfugiai dans la mienne où je relus pour la centième fois L’Évasion des Dalton ou Le Naufragé du A. »  Page 216
  • « Lucile avait échappé de peu à la folie et au suicide. Ce furent ses paroles et c’est ainsi que je les notai, mot pour mot, dans mon journal. »  Page 216
  • « J’achète beaucoup de cigarettes, j’ai aimé des hommes, ma bouche est amère. Je suis éblouie des Petits poèmes en prose, à croire que je ne les avais jamais lus. »  Page 218
  • « Un jour que je déjeune avec ma sœur, je lui raconte la terreur dans laquelle m’a plongée la lecture du très beau livre de Lionel Duroy, Le Chagrin, qui revient sur son enfance et raconte la manière radicale et sans appel dont ses frères et sœurs se sont éloignés de lui après la parution d’un autre roman, écrit quinze ans plus tôt, où l’écrivain mettait déjà en scène ses parents et la fratrie dont il était issu. Aujourd’hui encore, aucun d’entre eux ne lui adresse la parole : il est le traître, le paria. »  Pages 220 et 221
  • « L’homme que j’aime (et dont j’ai fini par croire qu’il m’aime aussi) s’inquiète de me voir perdre le sommeil à mesure que j’avance dans l’écriture. J’essaie de lui expliquer que c’est un phénomène normal (rien à voir avec le fait que je me sois égarée dans un exercice d’un genre nouveau, rien à voir avec le matériau que je manipule, cela m’est arrivé pour d’autres livres, de pure fiction, etc.). »  Page 221
  • « Un autre jour, toujours en préparation de ce livre, j’ai vu Camille. Camille est la plus jeune sœur de Gabriel, elle était l’une des meilleures amies de ma mère quand elles avaient une vingtaine d’années. »  Page 225
  • « Dans les écrits que nous avons retrouvés chez elle (écrits qu’elle n’a pas non plus jugé utile de jeter, qu’elle a donc laissés à notre connaissance), j’ai retrouvé l’un des brouillons de ce texte, écrit au crayon de papier sur un cahier d’écolier. »  Page 231
  • « Je relis ces mots de L’Inceste, où Christine Angot révèle comment son père a abusé de l’ascendant qu’il avait sur elle : « Je suis désolée de vous parler de tout ça, j’aimerais tellement pouvoir vous parler d’autre chose. Mais comment je suis devenue folle, c’est ça. J’en suis sûre, c’est à cause de ça que je suis devenue folle. » »  Pages 232 et 233
  • « Loin de Tadrina et de notre complicité enfantine, l’adolescence m’apparaissait comme un véritable chemin de croix : je portais un appareil dentaire que mes cousins appelaient la centrale nucléaire, j’avais des cheveux frisés impossibles à discipliner, des seins minuscules et des cuisses de mouche, je rougissais dès que l’on m’adressait la parole et ne dormais pas de la nuit à l’idée de devoir réciter une poésie ou présenter un exposé devant la classe. »  Page 236
  • « Le 4 janvier 1980, Barbara, la sœur de ma grand-mère, et son mari Claude Yelnick, qui était à l’époque Directeur de l’information de France-Soir, furent invités sur le plateau d’Apostrophes pour un livre qu’ils avaient écrit ensemble, intitulé Deux et la folie. Le livre racontait à deux voix la maladie de Barbara, caractérisée par l’alternance de périodes d’excitation, voire de délire, et de périodes de dépression profonde. »  Page 238
  • « Avant de commencer l’écriture de ce livre, dans cette période singulière et précieuse où le texte se pense, se fantasme, sans qu’aucun mot, aucune musique ne soient encore posés sur le clavier, je prévoyais d’écrire les dérives de Lucile à la troisième personne, comme je l’ai fait pour certaines scènes de son enfance, à travers un elle réinventé, recommencé, qui m’eût ouvert le champ de l’inconnu. »  Page 251
  • « Ma mère a écrit, plusieurs années après qu’elle a eu lieu, un texte qui raconte sa première crise de délire, ainsi que le vide immense qui s’en est suivi. Nous avons retrouvé ces pages chez Lucile, parmi les autres, en vrac : pensées vagabondes, morbides, amoureuses, fragments plus ou moins lisibles griffonnés au crayon de papier, poèmes en vers ou en prose, jetés sur des cahiers, feuilles volantes sans dates, sans années. »  Page 251
  • « De la journée du 31 janvier, Lucile garde un souvenir précis : mon refus de rester à la maison, mon départ matinal pour le collège, les croissants aux amandes achetés par Manon pour le petit déjeuner, le titre des chapitres du Maître et Marguerite qu’elle lui lit à voix haute, la menace que représente d’un seul coup la couverture du livre de poche, la fresque qu’elle peint depuis plusieurs semaines sur le mur du salon, soudain jugée maléfique (il lui semble que les lignes entrelacées dessinent une croix gammée) et qu’il lui faut effacer sur-le-champ. »  Pages 253 et 254
  • « J’ai parlé plus tôt du livre de Gérard Garouste, combien celui-ci m’avait touchée. J’aurais aimé que Lucile vive assez longtemps pour le lire. D’abord parce qu’elle aimait la peinture, ensuite parce que je suis certaine qu’à la lecture de ce texte, elle se serait sentie moins seule. Lucile a beaucoup dessiné, parfois peint, a laissé derrière elle un certain nombre d’écrits et une collection impressionnante de reproductions d’autoportraits de toutes les époques et de tous les pays, parmi lesquels figure celui de Garouste. Elle est née la même année que lui et habitait en face du Palace dont il peignit les décors avant d’y passer quelques-unes de ses nuits. Dans L’Intranquille, Garouste raconte en détail son premier épisode délirant. Lui aussi se souvient de tout : la manière dont il s’enfuit de la maison où il est en vacances avec sa femme, le trajet effectué en stop et par le train, son alliance donnée à un inconnu, sa carte d’identité jetée par la fenêtre d’un taxi, l’argent volé chez ses parents, les billets de cinq cents francs qu’il donne à des gamins dans la rue, la manière dont il gifle une femme sans raison, le curé de Bourg-la-Reine qu’il veut voir à tout prix, ses accès de violence.
    « Certains délires sont indélébiles, confesse-t-il, d’autres non. » »  Pages 254 et 255
  • « Je n’avais jamais mis en mots le 31 janvier, ni dans le journal intime que je tenais à l’époque (je n’en ai pas eu le temps ou pas le courage), ni dans les lettres écrites à mes amies dans les jours qui ont suivi, ni, plus tard, dans mon premier roman. »  Pages 255 et 256
  • « Je n’avais pas lu leur livre. Je l’ai commandé sur Internet où l’on peut encore le trouver d’occasion. »  Page 258
  • « Dans Deux et la folie, Barbara évoque la mort de leurs deux frères, à un an d’intervalle, tous les deux à peine âgés de vingt ans : l’un des suites d’une blessure de guerre en Indochine, qui s’avéra mal soignée, l’autre d’une pneumonie, après un bain dans une rivière glacée. »  Page 259
  • « Au cours des conversations que j’ai eues en préparation de ce livre, j’ai appris que certaines sœurs de ma grand-mère avaient selon toute vraisemblance été victimes d’abus sexuels de la part de leur père quand elles étaient jeunes filles. »  Page 259
  • « Dans le texte qu’elle écrivit plus tard, Lucile se souvient des motifs de ses fantasmes : la peinture, la philocalie, la mythologie (Aphrodite et Apollon), l’architecture de Viollet-le-Duc, Les Très Riches Heures du duc de Berry.
    (Une autre phrase lue dans le livre de Gérard Garouste, prononcée par son médecin : « On a les délires de sa culture. ») »  Page 264
  • « J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre. »  Pages 274 et 275
  • « Manon m’a raconté beaucoup d’autres choses qui nourrissent ce livre et que j’espère ne pas trahir.
    Manon m’a fait promettre de détruire l’enregistrement de la longue conversation que nous avions eue (ce que j’ai fait), elle m’a envoyé dans les jours qui ont suivi deux textes qu’elle avait écrits, l’un après notre rencontre, l’autre au moment de la mort de Lucile. »  Page 276
  • « Le 2 décembre 1981, Lucile reçoit un courrier du cabinet d’avocat qui suit son dossier. Je le reproduis ici pour le post-scriptum qui le clôt : une incongruité au cœur même de la machine judiciaire, qui résume Lucile peut-être mieux qu’un livre tout entier. »  Page 278
  • « Je ne peux ignorer combien le livre que je suis en train d’écrire me perturbe. L’agitation de mon sommeil en est la preuve tangible. »  Page 279
  • « Je voudrais savoir décrire cette maison que j’ai tant aimée, les dizaines de photos de nous tous, à tous âges et à toutes époques, mélangées en vrac et collées à même le mur de la cage d’escalier, le poster de Tom aux côtés de Patrice Martin, exhibant la coupe de champion de ski nautique Handisport qu’il venait de recevoir, le poster de Liane en monoski à l’âge de soixante-quinze ans, une gerbe d’eau saluant son slalom, sa collection de Barbara Cartland réservée à ses (nombreuses) insomnies, la collection de cloches de Georges, entreposée dans l’entrée, la pléthorique batterie de cuisine de ma grand-mère, qui posséda et conserva tout ce qui fut inventé en matière d’ustensiles et de robots ménagers dans les cinquante dernières années. »  Pages 286 et 287
  • « Lorsque nous étions réunis en famille, l’évocation de Dallas devant Lucile devint une plaisanterie récurrente, un gag à répétition. Car pour faire sourire Lucile – exactement comme on eût déclenché chez un animal un comportement conditionné par je ne sais quel réflexe pavlovien – il suffisait de lui chanter la chanson du générique. Et tout le monde, mes cousins, mes tantes, Georges lui-même, de reprendre en cœur : Dallas, ton univers impitoyable, glorifie la loi du plus fort, Dallas, et sous ton soleil implacable, tu ne redoutes que la mort.
    Alors Lucile, qui avait lu Maurice Blanchot et Georges Bataille, Lucile dont le sourire était si rare, souriait de toutes ses dents, se marrait même, et me déchirait le cœur »  Pages 292 et 293
  • « Au cours de cette période, elle abandonna sa boutique de la rue Francis-de-Pressensé (dans laquelle personne, à part quelques amis et deux ou trois curieux, ne s’aventurait jamais) et trouva un travail comme secrétaire chez un éditeur de livres scolaires. Il me semble, mais je n’en suis pas sûre, qu’elle fut présentée chez Armand Colin par une jeune femme qu’elle avait rencontrée dans ce quartier. »  Page 294
  • « Je l’attendis jusque tard dans la nuit, elle finit par surgir avec ce regard qui venait de si loin, me raconta une folle soirée passée chez Emmanuel Kant, et sa première rencontre avec Claude Monet qui ne serait pas la dernière, elle en était sûre, car ce dernier était charmant et ils avaient beaucoup sympathisé. »  Page 295
  • « Lors des visites que je fus bientôt autorisée à lui rendre, en marge de la cité et pourtant en son sein même (car Sainte-Anne est une véritable ville dans la ville), je découvris une forme de misère et d’abandon dont j’ignorais l’existence. Au détour d’une lecture, je m’étais interrogée sur le sens exact du mot déréliction, l’avais cherché dans le dictionnaire. »  Page 296
  • « Elle a ce soir le plaisir de recevoir Jeanne Champion, un écrivain traduit dans le monde entier et dont le treizième livre, Les Frères Montaurian, est un best-seller. J’apparais à l’écran, tout aussi fardée, les lèvres peintes et les yeux charbonneux, tandis que Marie-Anne résume le roman qui évoque ma cruelle jeunesse, marquée par les internements successifs de ma mère, l’alcoolisme de mon père, bref, ces années de chagrin dont je me suis, semble-t-il, libérée par l’écriture. « Il y a des passages qui sont très durs », ajoute-t-elle en guise d’avertissement. Je réponds à quelques questions, précise que le roman vient d’être traduit aux États-Unis par Orson Welles (c’est le premier nom américain qui me vient sans doute à l’esprit, nous évitons de peu le fou rire). Un peu plus tard, Manon chante une chanson qu’elle improvise en direct (dont les paroles sont hilarantes) tandis que je fais mine de lire à voix haute un extrait du roman, que j’invente au fur et à mesure malgré le rire qui me gagne. »  Pages 301 et 302
  • « (Prise d’un doute, je viens de vérifier sur Internet et de constater que Jeanne Champion existe. La vraie Jeanne Champion peint, a écrit six romans et bel et bien publié en 1979 un livre intitulé Les Frères Montaurian.) »  Page 302
  • « Manon m’a dit l’autre jour que plusieurs personnes (notamment notre père et notre frère) lui avaient demandé si cela ne lui posait pas de problème que j’écrive sur Lucile, si cela ne l’inquiétait pas, ne la dérangeait pas, ne la perturbait pas, que sais-je encore. Manon a répondu que le livre serait ma vision des choses, cela me regardait donc, m’appartenait, tout comme Violette m’avait dit qu’elle serait heureuse de lire ma Lucile. »  Page 303
  • « En 2001, j’ai publié un roman qui raconte l’hospitalisation d’une jeune femme anorexique. Le froid qui l’envahit, la renutrition par sonde entérale, la rencontre avec d’autres patients, le retour progressif des sensations, des sentiments, la guérison. Jours sans faim est un roman en partie autobiographique, pour lequel je souhaitais maintenir, à l’exception de quelques incursions dans le passé, une unité de temps, de lieu et d’action. La construction l’a emporté sur le reste, aucun des personnages secondaires n’a vraiment existé, le roman comporte une part de fiction et j’espère, de poésie. »  Pages 303 et 304
  • « Aussi abasourdies l’une que l’autre, nous sommes sorties de son cabinet et nous avons marché côte à côte sur l’un de ces boulevards du 18e arrondissement dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas raconté cette scène dans mon premier roman, pour une raison que j’ai également oubliée, peut-être parce qu’à l’époque, elle était encore trop violente pour moi. Dans ce livre écrit à la troisième personne, où le personnage de Laure est un double de moi-même, j’ai raconté en revanche comment sa mère était venue la voir à l’hôpital plusieurs fois par semaine, avait cherché les mots et retrouvé peu à peu l’usage de la parole. Comment la mère de Laure, replacée avec violence dans son rôle, s’était arrachée des profondeurs pour retrouver un semblant de vie. »  Pages 306 et 307
  • « Un autre jour où nous avons déjeuné ensemble, Manon est revenue sur la conversation que nous avions eue à propos de Lionel Duroy et de la manière dont ce dernier avait été rejeté par ses frères et sœurs après la parution de son roman. Manon approuvait mon projet, réaffirmait son soutien mais, à la réflexion, elle avait peur. Peur que je donne de Lucile une image trop dure, trop négative. De sa part, il ne s’agissait pas de déni mais de pudeur. Par exemple, m’a-t-elle avoué, la scène de Jours sans faim, où la mère qui a bu trop de bière, incapable de se lever de la chaise sur laquelle elle se tient, urine sous elle, lui avait semblé d’une grande violence.
    J’ai rappelé à Manon que cela était arrivé (comme si elle pouvait l’avoir oublié) »  Page 307
  • « Nous apprîmes par une amie à laquelle elle avait envisagé de s’associer, que Lucile prévoyait de cambrioler le Musée de la vie romantique afin de s’emparer des bijoux de George Sand. »  Page 312
  • « Pour écrire ces pages, j’ai relu dans leur continuité quelques cahiers du journal que j’ai longtemps tenu, sidérée par la précision avec laquelle j’ai consigné, presque chaque jour et pendant plusieurs années, les événements les plus marquants, mais aussi les anecdotes, les soirées, les films, les dîners, les conversations, les questionnements, les plus infimes détails, comme s’il me fallait garder trace de tout cela, comme si je refusais que les choses m’échappent.
    Le fait est que j’ai oublié une bonne partie de ce qui est contenu dans ces lignes, dont ma mémoire n’a gardé que le plus saillant et quelques scènes plus ou moins intactes, tandis que le reste a été, depuis longtemps, englouti par l’oubli. À la lecture de ces récits, c’est cela d’abord qui me frappe, cette élimination naturelle ordonnée par nos organismes, cette capacité que nous avons de recouvrir, effacer, synthétiser, cette aptitude au tri sélectif, qui sans doute permet de libérer de l’espace comme sur un disque dur, de faire place nette, d’avancer. À la lecture de ces pages, au-delà de Lucile, j’ai retrouvé ma vie d’étudiante, mes préoccupations de jeune fille, mes émotions amoureuses, mes amis, ceux qui sont toujours là et ceux que je n’ai pas su garder, les fulgurances de leur conversation, leurs élans festifs, l’admiration sans limite que j’éprouvais pour eux, la joie et la reconnaissance de les avoir près de moi.
    Glissées dans les pages de ces cahiers, j’ai retrouvé quelques lettres que Manon m’avait écrites à l’époque où Lucile l’a obligée à partir de chez elle et dans les quelques semaines qui ont suivi. Manon avait dix-sept ans. À la lecture de son désespoir, j’ai pleuré comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. »  Pages 320 et 321
  • « En attendant je pèse chaque mot, je ne cesse de revenir en arrière, je corrige, je précise, je nuance, je jette. C’est ce que j’appelle la voiture balai, elle m’a servi pour tous mes livres et m’est une précieuse alliée. Mais cette fois, je me demande si elle n’a pas perdu son axe. Je la regarde tourner en cercles concentriques et vains, la nuit, le doute m’assaille, je me réveille en sursaut à quatre heures du matin, je décide de renoncer, freine des deux pieds, ou bien au contraire je me demande si je ne dois pas accélérer le mouvement, boire beaucoup de vin et fumer des tonnes de cigarettes, si ce livre ne doit pas s’écrire dans l’urgence, l’inconscience et le déni. »  Pages 321 et 322
  • « (Lors des conversations que j’aurais avec elle autour de ce livre, Lisbeth, qui n’est pas à une provocation près, et avec cet humour au douzième degré qu’elle manie à la perfection, me déclarerait à propos du suicide de Lucile : « Elle m’a coupé l’herbe sous le pied, elle m’a toujours coupé l’herbe sous le pied. ») »  Page336
  • « Un samedi midi, je reçus un appel de ma mère qui venait de rejoindre une amie à République et de se rendre compte qu’elle avait laissé chez elle de l’eau à bouillir sur le gaz. Pouvais-je me précipiter dans sa cuisine toute affaire cessante ? Épuisée par une semaine harassée, j’entrai dans une rage terrible : « Mais tu me fais chier, je vais te dire, tu me gonfles, tu m’emmerdes, comme si j’avais que ça à foutre ! » (relaté in extenso dans mon journal). »  Page 337
  • « Mais en fouillant dans le carton que m’a confié Manon, j’ai trouvé quantité de notes et de papiers en vrac, avec ou sans indication de dates, ainsi qu’un certain nombre de cahiers intimes, toujours interrompus, dont seulement quelques pages sont utilisées. »  Page 348
  • « Par exemple, alors qu’elle retrouve le goût de plaire et commence à fantasmer sur le pharmacien de son quartier, Lucile entreprend la rédaction d’un ouvrage qu’elle intitule de manière pragmatique : Journal d’une entreprise de séduction sur la personne d’un pharmacien du 15e arrondissement. Elle y relate de manière précise et circonstanciée les différents achats effectués dans l’officine (dentifrice, Doliprane, brosse à dents, bonbons sans sucre) et les prétextes plus ou moins plausibles qui lui permettent d’entrer en contact avec ledit pharmacien. Un coricide liquide (Le Diable enlève les corps) lui vaut une longue explication sur la manière dont il doit être utilisé et conservé au réfrigérateur. Lucile conclut : Cinq minutes de bonheur pour 11,30 F.
    Mais au fil de ses visites, Lucile découvre que la jeune femme présente dans la boutique, qu’elle avait prise pour une simple préparatrice, est, selon toute vraisemblance, l’épouse du propriétaire. Découverte qui lui inspire cette réflexion : Détourner un pharmacien juif du droit chemin sous l’œil de sa femme, il ne faut pas que je me cache que cela va être difficile.
    Lucile s’amuse encore un peu, relate quelques épisodes peu concluants, puis capitule.
    Parmi les fragments laissés par Lucile sur lesquels je me suis arrêtée : un texte sur mon fils encore bébé, né trois ans après ma fille, dont la peau neuve et le babil l’émeuvent, un conte humoristique écrit à l’intention de ma fille, un paragraphe abasourdi sur le suicide de Pierre Bérégovoy, un texte inspiré sur les mains d’Edgar, l’aquarelliste, quelques poèmes d’une grande beauté. »  Pages 348 et 349
  • « Je n’avais jamais pris conscience à quel point l’écriture avait été présente dans la vie de Lucile, et encore moins combien l’avait occupée le désir de publier.
    Je l’ai compris en découvrant les pages déchirées d’un cahier qui date de 1993, dans lesquelles Lucile énonce clairement ce projet et fait référence à de précédents échecs.
    Fragments d’autobiographie. Je pense que c’est un titre déjà utilisé, mais qui conviendrait bien pour mes textes. Je vais les présenter de nouveau à quelques éditeurs pas encore déterminés en y ajoutant Recherche esthétique. Je n’arrive pas à me replonger dans une optique littéraire, rien ne me tente comme sujet. »  Page 350
  • « Dans les pages d’un cahier, j’ai trouvé une lettre de refus provenant des Éditions de Minuit. »  Page 350
  • « Quelques années plus tard, lorsque Lucile a écrit un texte sur Nébo, elle me l’a soumis pour relecture avant de l’envoyer, sous le pseudonyme de Lucile Poirier (Lucile, en quelque sorte, a donc choisi elle-même son nom de personnage) à un nombre restreint d’éditeurs. J’espérais pour elle que ce texte serait publié. Comme les autres, il procède par fragments et souvenirs, auxquels s’ajoutent des poèmes, des lettres, des pensées. De tous ceux qu’elle a laissés, Nébo me semble le plus abouti. J’ignorais qu’il n’était pas sa première tentative de publication. Lucile reçut, dans les semaines qui suivirent, autant de lettres de refus. »  Pages 350 et 351
  • « Lorsque j’ai su que Jours sans faim allait paraître, je lui ai donné à lire le manuscrit. Un samedi soir où elle devait venir chez nous pour garder nos enfants, Lucile est arrivée ivre, le regard dilué. Elle avait passé l’après-midi à lire le roman, elle l’avait trouvé beau mais injuste. Elle a répété : c’est injuste. Je me suis isolée avec elle, j’ai tenté de lui dire que je comprenais que cela puisse être douloureux, que j’en étais désolée, mais il me semblait que le livre révélait aussi, si besoin en était, l’amour que j’éprouvais pour elle. »  Page 351
  • « Par la suite, je lui fus reconnaissante d’accepter l’existence de ce livre et de suivre avec intérêt l’accueil qu’il reçut. Quelques années plus tard, elle m’a dit un jour qu’elle l’avait relu et qu’elle avait été impressionnée par sa maîtrise.
    Lucile n’a jamais voulu venir à aucune de mes lectures ou rencontres en librairie, fussent-elles à deux pas de chez elle, par pudeur ou par timidité. Même plus tard, pour mes autres livres. Je crois qu’elle avait peur d’être jugée, comme si le monde entier avait lu mon premier roman, ne pouvait manquer de la reconnaître et de la montrer du doigt.
    Sur chacun de mes livres, Lucile s’est montrée circonspecte et bienveillante comme elle l’a été sur tout ce qui, à ses yeux, concernait ma vie intime. »  Pages 351 et 352
  • « L’écriture de Lucile est infiniment plus obscure, plus trouble et subversive que la mienne. J’admire son courage et les fulgurances de sa poésie. »  Page 352
  • « Il m’est parfois venu à l’idée que si Lucile n’avait pas été malade, elle aurait écrit davantage, et peut-être publié ses textes.
    Je me souviens d’une interview de Gérard Garouste, diffusée sur France Inter, qui m’avait beaucoup frappée. Le peintre s’inscrivait à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle un bon artiste se doit d’être fou. À titre d’exemple, il évoquait Van Gogh, dont on a l’habitude de dire que le génie est indissociable du délire. Selon Garouste, s’il avait pu bénéficier des médicaments dont la psychiatrie dispose aujourd’hui, Van Gogh aurait laissé une œuvre encore plus complète. »  Pages 352 et 353
  • « Lorsque j’écris sa renaissance, c’est mon rêve d’enfant qui ressurgit, ma Mère Courage érigée en héroïne : « Lucile laissa derrière elle ses heures parmi les ombres. Lucile, qui n’avait jamais pu monter à la corde, se hissa hors des profondeurs, sans que l’on sût véritablement comment, en vertu de quel élan, de quelle énergie, de quel ultime instinct de survie. » »  Page 353
  • « Nous aimions la musique de sa voix et celle de son rire, la poésie de sa langue, son vouvoiement affectueux, tout droit sorti de la Comtesse de Ségur. »  Page 357
  • « L’appartement était sens dessus dessous, une vingtaine de bouteilles vides jonchaient le sol, Lucile avait coupé les fils du téléphone, au sens propre, avec une paire de ciseaux, et annoté un certain nombre d’objets, de livres, de reproductions de peinture à l’aide de post-it ou de petits papiers, sur lesquels on pouvait lire, de son écriture tremblante, les élucubrations plus ou moins compréhensibles de son délire. »  Page 364
  • « Lucile avait arrêté de fumer, son avenir s’énonçait en termes de cures, de cycles, de rayons, de cathéter, elle essaya néanmoins de parler d’autre chose, me posa quelques questions sur la sortie de mon livre et sur la manière dont les choses évoluaient dans mon entreprise, où je traversais une période difficile. »  Page 372
  • « J’étais prise par diverses rencontres autour de mon livre, j’effectuais les dernières semaines de mon préavis de licenciement (lequel avait été motivé par mon refus revendiqué d’adhérer aux orientations stratégiques de l’entreprise), j’avais entrepris le rangement de mon bureau et la transmission de mes dossiers. »  Page 381
  • « Le lundi je ne l’ai pas appelée non plus, j’ai travaillé sur le roman que je réécrivais pour quelqu’un d’autre. »  Page 383
  • « Lucile avait laissé dans son appartement un certain nombre d’indications concernant des dons ou des restitutions. La Pléiade de Rimbaud était destinée à Antoine, le mari de Manon.
    Sur l’exemplaire poche des Petits poèmes en prose, « L’Invitation au voyage » était marquée d’un post-it. Je crois que Lucile aimait la poésie de Baudelaire au-delà de tout.
    J’ai lu devant une cinquantaine de visages bouleversés ce texte qui lui ressemble tant :
    Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille, honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir ! »  Pages 390 et 391
  • « Les photos, les lettres, les dessins, les dents de lait, les cadeaux de fête des mères, les livres, les vêtements, les babioles, les gadgets, les papiers, les journaux, les cahiers, les textes dactylographiés, Lucile avait tout gardé. »  Page 396
  • « Il y a quelques mois, alors que j’avais commencé l’écriture de ce livre, mon fils, comme souvent, s’est installé dans le salon pour faire ses devoirs. Il devait répondre à des questions de compréhension sur « L’Arlésienne », une nouvelle d’Alphonse Daudet, tirée des Lettres de mon moulin.
    À la page quatre-vingt-dix-neuf du livre de français Lettres vives, classe de 5e, la question suivante lui était posée : « Quels détails prouvent que la mère de Jan se doutait que son fils n’était pas guéri de son amour ? Peut-elle cependant empêcher le suicide de s’accomplir ? Pourquoi ? »
    Mon fils réfléchit un instant, note avec application la première partie de sa réponse sur son cahier. Puis, à voix haute, sur un ton péremptoire et parfaitement détaché, comme si tout cela n’avait rien à voir avec nous, ne nous concernait en rien, mon fils répond lentement, à mesure qu’il note : « Non. Personne ne peut empêcher un suicide. »
    Me fallait-il écrire un livre, empreint d’amour et de culpabilité, pour parvenir à la même conclusion ? »  Pages 399 et 400
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4,5 étoiles, P, R

Pendergast, tome 01: Relic

Pendergast, tome 01: Relic de Douglas Preston et Lincoln Child

Éditions J’ai lu (Thriller), publié en 2010, 456 pages

Premier tome de la série Pendergast de Douglas Preston et Lincoln Child paru initialement en 1995 sous le titre anglais « Relic ».

Septembre 1987, une équipe de scientifiques est massacrée par une bête mystérieuse en pleine jungle amazonienne. Les membres de cette équipe étaient à la recherche d’un ancien peuple, les Kothogas. Seules quelques caisses contenant des artéfacts de l’équipe seront envoyées au Muséum d’histoire naturelle de New York. Malheureusement, les caisses seront rangées et oubliées dans une salle poussiéreuse. En 1995, le muséum organise une grande exposition consacrée aux superstitions des peuples primitifs. Mais, les préparatifs sont troublés par l’assassinat de deux jeunes garçons puis d’un gardien dans les sous-sols du bâtiment. Le lieutenant d’Agosta du NYPD est chargé de l’enquête ainsi que l’agent spécial du FBI Pendergast qui est un expert en crimes rituels. Les premières observations orientent l’enquête vers un meurtrier d’un nature hors de l’ordinaire.

Un roman accrocheur qui nous fait découvrir l’agent spécial Pendergast. Dans cette première enquête, il doit rivaliser avec une créature terrifiante qui semble provenir des limites du monde occulte et tout ça au grand plaisir du lecteur. Les auteurs ont su amalgamer les caractéristiques principales de la science et de l’imaginaire afin de construire un univers crédible. Le point fort de ce texte est le réalisme des différents personnages. Celui de Pendergast est bien trempé et intéressant pas son flegme, sa distinction et ses méthodes d’enquête atypiques. Les personnages secondaires de Margo Green et de William Smithback sont eux très attachants. Le seul petit bémol c’est que le rythme de la première partie est lent dû aux nombreuses descriptions qui ralentissent la lecture. Mais la deuxième partie est très passionnante et fascinante car l’histoire va de rebondissements en rebondissements. Un très bon premier tome qui fournit un bon moment d’évasion et de mystère.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 30 octobre 2016

La littérature dans ce roman

  • « Le contenu de la caisse était enveloppé soigneusement dans les fibres tressées d’une plante locale. Whittlesey en écarta quelques-unes et découvrit les objets d’artisanat qu’elle contenait : un herbier en bois et un carnet de cuir à la couverture tachée. »  Page 4
  • « Ensuite il pourrait partir à la recherche des Kothogas et prouver qu’ils n’avaient pas disparu depuis des siècles. Une telle découverte lui assurerait la célébrité. Un peuple de l’Antiquité, survivant au cœur de l’Amazonie dans une sorte de pureté originelle, celle de l’âge de pierre, et juché sur son plateau au-dessus de la jungle comme dans Le Monde perdu de Conan Doyle. »  Page 10
  • « Smithback avait reçu une subvention pour composer un livre sur le musée, et notamment sur l’exposition Superstition qui devait ouvrir la semaine suivante. »  Page 29
  • « — Un truc pareil, ça donnerait une dimension nouvelle à mon bouquin, c’est sûr. Vous imaginez : l’histoire véridique du carnage causé par le grizzly du musée, par William Smithback Junior. Des bêtes affreuses et voraces qui hantent les couloirs déserts. À moi les gros tirages. »  Page 31
  • « Frock avait entamé sa carrière comme physio-anthropologue. Il avait aussi commencé sa vie dans un fauteuil roulant, à cause d’une polio, et ce qui ne l’avait pas empêché de jouer, sur le terrain, les pionniers de la recherche. Ses travaux se retrouvaient dans les manuels. »  Page 37
  • « Les murs de son bureau étaient couverts de vieilles étagères protégées par une vitrine. Nombre des rayonnages étaient peuplés de vestiges et de curiosités qui provenaient de ses années de terrain. Quant aux livres, ils s’empilaient le long du mur, en colonnes géantes qui chancelaient dangereusement. Deux grandes fenêtres en rotonde surplombaient l’Hudson. Des fauteuils victoriens capitonnés trônaient sur le tapis persan pâli. Sur le bureau, on remarquait plusieurs exemplaires de son dernier livre, L’Évolution fractale.
    À côté des livres, Margo repéra un morceau de grès de couleur grise. Sur sa surface plane, on trouvait une profonde dépression, qui se trouvait étirée d’un côté et qui de l’autre comportait trois larges échancrures. Il s’agissait, à en croire Frock, de l’empreinte fossile d’une créature inconnue des scientifiques à ce jour : la seule preuve tangible qui permette d’étayer sa théorie des aberrations évolutives. »  Page 39
  • « Margo avait appris que c’était Lavinia Rickman, directrice des relations publiques du musée, qui avait fait appel aux services de Smithback pour écrire un livre. Elle avait discuté âprement les avances et les pourcentages. Smithback n’était pas très content du contrat, mais l’exposition qui s’annonçait promettait d’être un tel succès que le livre pourrait se vendre par millions. Finalement l’affaire n’était pas si mauvaise pour Smithback, se dit Margo, surtout si l’on considérait que son précédent ouvrage, celui sur l’aquarium de Boston, avait fait un bide. »  Page 46
  • « — En fait, ce que veut Rickman, c’est un travail qui présente le musée sous un éclairage de conte de fées. Vous et elle ne parlez pas le même langage.
    — Elle me rend dingue, oui. Elle supprime tout ce qui n’est pas absolument carré, elle veut que je m’en remette en tout au responsable de l’expo qui est une moule et qui n’ouvre la bouche que pour exprimer la pensée de son patron, Cuthbert. »  Page 47
  • « — Pas plus tard que la semaine dernière, nous avons retrouvé l’un des deux seuls échantillons d’écriture pictographique yukaghir, là, derrière cette porte. Vous vous rendez compte ? Dès que j’aurai un moment, je vais écrire au JAA pour le leur signaler.
    Margo se mit à sourire. Il était tellement excité qu’on aurait dit qu’il venait de mettre la main sur une pièce inconnue de Shakespeare. De son côté elle était sûre que la question n’aurait pas intéressé plus d’une douzaine de lecteurs du JAA, le Journal of American Anthropology. Mais l’enthousiasme de Moriarty était sympathique. »  Page 56
  • « — La théorie lui monte à la tête, voilà. La théorie est légitime, je n’en disconviens pas, mais il faut qu’elle soit étayée par un travail sur le terrain. Et son acolyte, là, Greg Kawakita, est en train de le pousser dans la voie de l’extrapolation. Je suppose que Kawakita sait ce qu’il fait. Mais c’est triste, vraiment, de voir un esprit aussi brillant s’égarer à ce point. Prenez le dernier livre du Dr Frock, L’Évolution, fractale. Même le titre évoque davantage un jeu électronique qu’un ouvrage scientifique. »  Page 59
  • « Margo empila ses papiers et ses livres sur le canapé, elle avisa la pendule juchée sur la télé : dix heures et quart. Quelle journée dingue, affreuse ! Elle était restée au labo plusieurs heures pour un résultat médiocre : trois paragraphes supplémentaires à son mémoire, et voilà tout. Sans compter qu’elle avait promis à Moriarty de travailler sur ses légendes. Elle poussa un soupir en se disant qu’elle aurait mieux fait de se taire. »  Page 69
  • « Elle se détourna et vint s’asseoir en tailleur devant la machine à écrire, déchiffrant les notes réunies par le conservateur : le catalogue, les différents éléments confiés par Moriarty. Il fallait qu’elle s’occupe de tout cela avant après-demain. L’ennui, c’était que le prochain chapitre de son mémoire devait être remis lundi prochain. »  Page 71
  • « Elle se leva, alluma d’autres lampes. Il fallait préparer le dîner. Demain elle s’enfermerait dans son bureau pour finir ce fameux chapitre. Elle rédigerait ce texte pour les objets camerounais de Moriarty. »  Page 72
  • « Bill Smithback était assis dans un grand fauteuil et il contemplait la figure anguleuse de Lavinia Rickman derrière son bureau plaqué de bouleau. Elle était en train de lire son manuscrit tout corné. Sur le vernis du bureau, deux ongles peints de rouge vif dansaient pendant cette lecture. Smithback savait bien que le manège de ces ongles ne signifiait rien de bon. Dehors régnait la lumière désespérante d’un mardi matin maussade.
    La pièce n’avait rien d’un bureau habituel du musée. Le monceau de papiers, de coupures de journaux, de livres, qui semblait obligatoire dans ce genre d’endroit, était absent ici. »  Page 76
  • « De chaque côté du bureau, on trouvait d’autres bricoles disposées dans une symétrie parfaite comme dans un jardin à la française : un presse-papiers d’agate, un coupe-papier en os, un poignard japonais. Au centre de ce savant agencement trônait Rickman elle-même, penchée avec raideur sur le manuscrit. »  Page 76
  • « — Est-ce que vous pensez vraiment que le musée vous emploie et vous paie pour dresser le constat de ses échecs et retracer l’histoire de ses disputes ?
    — Mais ça fait partie de l’histoire de la science, et qui va lire un livre qui…
    — Beaucoup d’entreprises donnent de l’argent au musée, des compagnies qui peuvent très bien ne pas aimer ce que vous dites, l’interrompit Mme Rickman. Sans compter quelques groupes ethniques très prompts à défendre leur image devant les tribunaux. »  Page 78
  • « — Je dois vous dire, poursuivit-elle, que vous mettez plus de temps que prévu à vous couler dans le moule. Vous n’écrivez pas un livre pour un éditeur commercial en ce moment. Pour mettre les points sur les i, ce que nous souhaitons obtenir dans cette opération, c’est un texte aussi favorable que celui que vous avez livré à l’Aquarium de Boston à l’occasion d’un… contrat précédent.
    Elle se campa bientôt à côté de lui, avec raideur, appuyée sur le bord du bureau, et lui dit :
    — Il y a un certain nombre de choses que nous attendons de vous, et que nous avons le droit d’attendre de vous. Je vous les rappelle— elle compta sur ses doigts : un, pas de vagues, rien qui prête à la polémique ; deux, rien qui soit de nature à heurter la sensibilité d’un groupe ethnique ; trois, rien qui puisse entacher la réputation du musée. Dites-moi franchement, est-ce que vous ne trouvez pas que ce sont des exigences légitimes ?
    Elle avait baissé la voix. Tout en concluant ainsi elle lui serra la main ; la sienne était toute sèche.
    — Je… Si, si.
    Smithback dut résister à une irrépressible envie de lui retirer sa main.
    — Bon, alors nous sommes d’accord.
    Elle repassa derrière le bureau et glissa le manuscrit vers lui. »  Page 79
  • « — En plusieurs endroits du texte, précisa-t-elle, vous citez des propos intéressants de gens que vous dites proches de l’organisation de l’exposition. Mais vous ne dites jamais de qui il s’agit. Ça peut paraître dérisoire, évidemment, mais j’aimerais quand même que vous citiez vos sources, pour ma propre information, rien de plus.
    Elle lui adressa un sourire pour faire passer la chose, mais une sonnette d’alarme se déchaîna dans le subconscient de Smithback et il répondit :
    — Eh bien, ce serait avec plaisir, malheureusement les règles du journalisme m’interdisent de faire une chose pareille.  Il conclut en haussant les épaules :
    — Vous savez ce que c’est…
    Le sourire de Mme Rickman se figea d’un coup ; elle ouvrit la bouche, mais à cet instant, au grand soulagement de Smithback, le téléphone sonna. Il se leva pour s’en aller et rassembla les feuillets de son manuscrit. »  Page 80
  • « — Et vous dites qu’il a refermé la porte après lui ? Donc on peut supposer qu’il est sorti par là, ou qu’il marchait selon cette direction. Bon. La pluie de météorites de la nuit dernière avait été annoncée pour cette heure-là. On peut se demander si Jolley n’était pas un astronome amateur par hasard ; mais ça m’étonnerait.
    Il demeura immobile un instant, le regard aux aguets. Puis il se retourna.
    — Oui, et je vais vous dire pourquoi.
    Mon Dieu, nous voilà en présence d’un vrai petit Sherlock Holmes, se dit D’Agosta.
    — Il est descendu là pour satisfaire un besoin familier, la marijuana. Cette courette est un coin isolé doté d’une bonne ventilation. Superbe endroit pour fumer un pétard. »  Page 88
  • « Margo aurait envoyé une demande écrite de consultation. Elle n’aurait pas eu à subir cette épreuve. Mais il fallait qu’elle voie sans tarder les échantillons de plantes utilisées par les Kiribitu, pour avancer le prochain chapitre de son mémoire. »  Page 92
  • « Pendergast, occupé à contempler un livre de lithographies, était assis dans un fauteuil derrière un bureau. »  Page 98
  • « — Deux heures et demie déjà ! Pendergast, dit-il en soufflant une fumée bleue, où croyez-vous que Wright ait bien pu passer ?
    Pendergast haussa les épaules.
    — Il essaie de nous intimider.
    Puis il tourna un autre page. D’Agosta le regarda un instant.
    — Vous savez, ces pontes des grands musées, ils croient qu’ils peuvent faire attendre tout le monde.
    Il espérait visiblement une réaction. Il reprit :
    — Wright et tous ces gens sortis de la cuisse de Jupiter nous traitent comme des minables depuis hier matin.
    Pendergast tourna une autre page et murmura :
    — Je n’imaginais pas que le musée possédait la collection complète des vues du Forum de Piranèse. »  Page 98
  • « — Vous êtes Pendergast, je suppose. J’essaie de m’y retrouver.
    D’Agosta se rencogna dans son canapé pour mieux apprécier le spectacle.
    Pendant un long moment, Pendergast ne fit rien d’autre que tourner des pages en silence. Wright se redressa et lui dit, furieux :
    — Si vous êtes occupé, nous pouvons toujours revenir un autre jour.
    La figure de Pendergast disparaissait derrière la couverture de son grand livre.
    — Non, non, répondit-il enfin. On va procéder maintenant, c’est mieux.  Il tourna paresseusement une page de plus. Puis une autre encore.
    D’Agosta observait avec amusement le feu qui montait au visage du directeur.
    — Le chef de la sécurité, fit la voix derrière le grand livre, n’est pas indispensable à notre entretien.
    — M. Ippolito est pourtant impliqué dans cette enquête…
    Les yeux de l’agent du FBI l’atteignirent par-dessus la reliure :
    — L’enquête est de mon ressort, docteur Wright, répondit Pendergast avec flegme. À présent, si M. Ippolito avait l’obligeance de nous laisser…
    La figure de Pendergast disparaissait derrière la couverture de son grand livre.
    — Non, non, répondit-il enfin. On va procéder maintenant, c’est mieux.
    Il tourna paresseusement une page de plus. Puis une autre encore.
    D’Agosta observait avec amusement le feu qui montait au visage du directeur.
    — Le chef de la sécurité, fit la voix derrière le grand livre, n’est pas indispensable à notre entretien.
    — M. Ippolito est pourtant impliqué dans cette enquête…
    Les yeux de l’agent du FBI l’atteignirent par-dessus la reliure :
    — L’enquête est de mon ressort, docteur Wright, répondit Pendergast avec flegme. À présent, si M. Ippolito avait l’obligeance de nous laisser…
    Ippolito jeta un regard furieux en direction de Wright qui lui adressa un signe impuissant de la main.
    — Écoutez, monsieur Pendergast, dit Wright dès que la porte fut fermée, je m’occupe de diriger ce musée, c’est une lourde tâche et je n’ai pas tellement de temps. J’espère que nous n’en avons pas pour longtemps.
    Pendergast reposa le livré grand ouvert sur le bureau devant lui.
    — Je me suis souvent dit, commença-t-il d’une voix calme, que ces premiers travaux de Piranèse, si marqués par le classicisme, étaient les meilleurs. Vous n’êtes pas de mon avis ?
    Wright était foudroyé par la surprise.
    — J’avoue que je ne vois pas un instant, balbutia-t-il, ce que cela peut avoir à faire avec…
    — Naturellement ses travaux ultérieurs ne sont pas mal non plus, mais un peu trop fantastiques à mon goût.
    — En vérité, dit alors le directeur d’une voix professorale, j’ai toujours pensé que…
    Pendergast ferma soudain le livre en le faisant claquer. »  Pages 99 et 100
  • « Pendergast se pencha dans sa direction et, lentement, croisa les bras sur le grand livre. »  Page 101
  • « — Vous nous l’avez mis au pas, ce crétin.
    — Vous dites ? demanda Pendergast en se renfonçant dans le fauteuil et en reprenant le grand livre avec le même enthousiasme que tout à l’heure.
    — Allez, Pendergast, dit D’Agosta en adressant un regard rusé à l’agent du FBI, vous savez laisser tomber le ton pincé quand ça vous arrange, hein.
    Pendergast cligna des yeux vers lui avec innocence :
    — Désolé, lieutenant. Les bureaucrates, les gens qui ont avalé leur parapluie, m’obligent parfois à devenir assez abrupt. Je vous prie d’excuser mon comportement s’il vous a choqué.
    Il redressa le grand livre devant lui. »  Page 105
  • « — C’est un honneur pour moi, reprit ce dernier, que de rencontrer un scientifique aussi important. J’espère que j’aurai le temps de lire votre dernier ouvrage.
    Frock hocha la tête.
    — Dites-moi, reprit Pendergast, est-ce que vous appliquez le modèle d’extinction des espèces, qu’on nomme le rameau mort, à votre propre théorie de l’évolution ? Ou bien alors le schéma dit du pari perdu ? Je me suis toujours dit que ce dernier schéma venait assez bien à l’appui de vos thèses. Spécialement si l’on admet que la plupart des genres prennent naissance à côté de la famille qui les englobe.
    Frock se redressa dans son fauteuil roulant.
    — Oui ? Eh bien, il est vrai que je me proposais d’y faire référence dans mon prochain livre. »  Page 115
  • « — Mais, professeur, comment une telle créature…
    Margo s’arrêta en sentant soudain la main de Frock enserrer la sienne. La force de cette main avait quelque chose d’extraordinaire.
    — Ma chère enfant, répondit-il, comme disait Hamlet, il y a toujours à découvrir, sur la terre et dans le ciel. Nous ne sommes pas voués à la seule spéculation. De temps en temps, l’observation ne fait pas de mal. »  Page 125
  • « Mais bientôt, montrer des groupes d’animaux dans leur milieu naturel était passé de mode. Von Oster s’était retrouvé affecté aux insectes. Il avait repoussé toutes les occasions de prendre sa retraite. Désormais il présidait, avec un enthousiasme intact, aux destinées du laboratoire d’ostéologie. Les animaux morts, qu’on lui envoyait principalement des zoos, étaient transformés par ses soins en un tas d’os destinés à l’étude ou à la reconstitution. Il restait toutefois un grand spécialiste de la présentation sur site. C’est pourquoi on avait fait appel à lui pour l’exposition Superstition, où il avait reconstitué une scène de chamanisme dans tous ses détails. C’était ce travail de Romain que Smithback jugeait intéressant à décrire dans son livre. »  Page 127
  • « — Je me demandais si vous pouviez m’en dire un peu plus sur le groupe de chamans dont vous avez fait la reconstitution. Je suis en train d’écrire un livre sur l’expo Superstition, vous vous souvenez, je vous en ai parlé.
    — Ja, ja, bien sûr.
    Il alla vers un bureau et il exhiba quelques dessins. Smithback, pendant ce temps, enclenchait son magnétophone miniature.
    — D’abord, il faut peindre le fond, sur une double surface courbe, pour gommer les coins, vous voyez ? Il s’agit de donner une illusion de perspective.
    Von Oster se lança dans une explication qui rendit sa voix plus aiguë, à cause de l’excitation. Bon, très bon, se dit Smithback, ce type est le sujet rêvé pour un écrivain. »  Page 129
  • « — Il faut que je m’en aille. Merci pour l’entretien ; et ces insectes, c’est vraiment super !
    — Tout le plaisir a été pour moi, dit Von Oster. Vous parlez d’entretien là, mais c’est pour quel livre déjà ?
    Il s’avisait à peine qu’il venait d’être interviewé.
    — C’est pour le musée, répondit Smithback. C’est Rickman qui est en charge du projet. »  Page 130
  • « Margo repensait à sa conversation du matin avec Frock. Si on ne trouvait pas le tueur, les mesures de sécurité pourraient fort bien devenir draconiennes. Peut-être que la présentation de son mémoire serait retardée. »  Pages 133 et 134
  • « Quand ils furent dans la place, Moriarty et Margo durent se réfugier dans une sorte de box pour se protéger de la foule. Margo aperçut plusieurs membres du personnel, dont Bill Smithback. L’écrivain était assis au bar. Il parlait avec conviction à une fille blonde et mince. »  Page 146
  • « — Oh, vous, dans votre pigeonnier, vous n’avez rien à craindre : la Bête du musée n’aime pas les escaliers.
    — Vous êtes d’humeur expansive, ce soir, dit Margo à Smithback ; est-ce que par hasard Rickinan vous aurait sucré encore une partie de votre manuscrit ? »  Page 147
  • « — Vous avez raison, hélas. Ça pourrait offenser la communauté kothoga de New York. Non, en fait, ma vraie raison c’est que Von Oster m’a confié que Rickman devenait folle avec cette histoire. Alors je me suis dit que je pourrais peut-être creuser la question pour remuer un peu la boue qu’il y a autour. Vous comprenez, histoire de me retrouver dans une position favorable face à elle lors de notre prochain entretien. Le genre : « Si vous me sucrez ce chapitre, j’envoie l’histoire de Whittlesey au Smithsonian Magazine. » »  Page 151
  • « II remit son document dans un classeur, avec précaution, puis il se tourna vers le journaliste-écrivain :
    — Alors, comment va votre chef-d’œuvre ? Est-ce que la mère Rickman vous casse toujours les pieds ?
    Smithback se mit à rire.
    — J’ai l’impression que tout le monde est au courant de mes démêlés avec cette virago. À soi seul, ça mériterait un livre. Non, j’étais seulement venu vous parler de Margo. »  Page 170
  • « Toutes les relations avec la presse doivent passer par le bureau des relations publiques. Se garder des commentaires sur la vie du musée, officiels ou non, devant les journalistes ou tout représentant des médias. Toute déclaration, toute information fournie aux personnes préparant interviews, documentaires, articles, livres relatifs à ce musée doit passer par ce bureau. Tout manquement à cette règle sera passible, conformément aux vœux de la direction, de sanctions disciplinaires.
    Merci de votre coopération dans la période difficile que nous traversons.
    — Mon Dieu ! grommela Smithback. Regardez-moi ça, même les gens qui préparent des livres relatifs au musée !
    — Oui, c’est de vous qu’elle parle, Bill, dit Kawakita en riant, alors vous voyez, je n’ai pas beaucoup de latitude pour satisfaire votre curiosité.
    Il sortit un mouchoir de la poche arrière de son pantalon et se moucha en expliquant :
    — Je suis allergique à la poussière d’os.
    — C’est vraiment incroyable, dit Smithback en relisant la feuille.
    Kawakita vint à ses côtés et lui tapota l’épaule.
    — Mon cher Bill, je sais bien que cette affaire serait une fameuse aubaine pour un écrivain ; j’aimerais vous aider à pondre le plus scandaleux, le plus croustillant des bouquins, mais je ne peux pas. Franchement, non. J’ai une carrière à ménager ici, et— sa main se resserra sur son épaule—j’ai l’intention d’y rester un bon moment. Je ne peux pas me permettre ; de faire des vagues en ce moment. Il faudra chercher ailleurs, d’accord ? »  Pages 172 et 173
  • « À la bibliothèque, Smithback déposa ses notes devant l’un des boxes qu’il affectionnait, puis en soupirant profondément se glissa dans l’étroit espace, mit son ordinateur portable sur le bureau et alluma la petite lampe. Quelques mètres à peine le séparaient de la salle de lecture générale avec ses boiseries de chêne, ses chaises couvertes de cuir rouge, sa cheminée de marbre qui semblait n’avoir pas servi depuis un siècle. Mais Smithback préférait les boxes, si étroits fussent-ils. Il aimait surtout ceux qui étaient cachés entre les étagères, où il pouvait consulter documents et manuscrits, c’est-à-dire parfois les parcourir rapidement à l’abri des regards et dans un confort relatif.
    Les collections du musée en matière d’histoire naturelle, ouvrages neufs, anciens ou rares, n’avaient pas d’équivalent ailleurs. Au fil des années, le nombre des legs et des donations avait été tellement important que le catalogue avait toujours un train de retard sur le contenu réel des étagères. »  Page 180
  • « Ensuite il eut l’idée de chercher dans les vieux numéros des revues internes du musée. Il était toujours en quête d’éléments sur l’expédition. Rien non plus. Dans l’édition 1985 de l’annuaire des collaborateurs du musée, il trouva deux lignes de notice biographique sur Whittlesey, mais rien qu’il ne sache déjà.
    Il soupira et songea : Ce gars est plus secret que l’île au Trésor, ma parole !
    Il replaça les volumes consultés sur le chariot. Ensuite il tira leurs fiches d’un carnet de notes pour les présenter à une bibliothécaire. Il examina son visage, elle n’avait jamais eu affaire à lui, c’était ce qu’il fallait. »  Page 180 et 181
  • « — Ouais, et qu’est-ce qu’on a appris ? demanda Smithback. Que dalle. On a ouvert une seule caisse. Le journal de Whittlesey est introuvable.
    Il lui jeta un regard satisfait, puis :
    — D’un autre côté, j’ai foutu la merde, il faut bien l’avouer.
    — Vous devriez mettre ça dans votre bouquin, dit Margo en s’étirant. Peut-être que je le lirai. À supposer que je trouve un exemplaire à la bibliothèque. »  Page 190
  • « — Les êtres humains, monsieur Pendergast ! poursuivit Frock dont la voix monta. Il y a cinq mille ans, nous n’étions que dix millions sur la surface de la terre. Aujourd’hui, six milliards ! Nous représentons la forme de vie la plus évoluée que cette planète ait jamais connue.
    Il frappa de la main l’exemplaire de l’évolution fractale qui se trouvait sur son bureau et reprit :
    — Hier vous m’avez interrogé sur ce que serait mon prochain livre. Ce sera un prolongement de ma théorie sur l’effet Callisto, mais cette fois appliqué à la vie moderne : ma théorie est qu’à tout moment peut se produire une mutation génétique, une créature va apparaître dont là proie favorite sera l’espèce humaine. Je n’ai pas dit qu’elle serait identique à celle qui a tué l’espèce des dinosaures, mais une créature semblable. Regardez donc ces marques encore une fois, elles sont analogues à celles du Mbwun ! On appelle ça l’évolution convergente. Deux créatures se ressemblent non parce qu’elles sont forcément liées, mais parce qu’elles évoluent en fonction des mêmes tâches à accomplir. En l’occurrence, tuer. Il y a trop de correspondances, monsieur Pendergast. »  Page 204
  • « Margo lui raconta la découverte de Moriarty, la suppression du descriptif informatique du carnet de route de Whittlesey. Elle avait été moins précise au sujet de ce qui s’était passé dans le bureau de Frock. Mais il en fut tout réjoui quand même.  Elle l’entendait ricaner à l’autre bout.
    — Alors, j’avais raison sur Mme Rickman, hein ? Elle dissimule des choses. Maintenant je vais pouvoir réorienter le livre dans ma propre direction, ou bien elle va voir.
    — Smithback ! Surtout pas, êtes-vous fou ? dit Margo. Cette histoire n’est pas faite pour servir vos intérêts. En plus on ne sait même pas ce qui s’est passé vraiment avec ce carnet, et en ce moment on n’a pas le temps de chercher. Il faut que nous allions voir ces caisses. Nous n’aurons que quelques minutes pour le faire. »  Page 209
  • « — Bill ?
    Mme Rickman se redressa d’un coup.
    — Oui, c’est ça, dit Cuthbert en se tournant vers la directrice des relations publiques. C’est le nom du type qui écrit le livre sur mon exposition, hein ? C’est vous qui l’avez mis sur le coup, non ? Vous êtes sûre que vous le contrôlez, ce garçon ? J’ai entendu dire qu’il posait beaucoup de questions. »  Pages 217 et 218
  • « Après avoir calmement refermé la porte derrière lui, il s’arrêta un instant au secrétariat, puis, en regardant la porte, il cita ces vers :
    Adieu ! J’aurai reçu sans les avoir volés trois fois les coups de bâton que j’ai donnés.
    La secrétaire de Wright s’arrêta net de mâcher son chewing-gum.
    — Hein ? Qu’est-ce que vous dites ?
    — Rien, c’est du Shakespeare, dit Pendergast en filant vers l’ascenseur. »  Page 221
  • « Une fois seulement, Margo, qui était alors à la recherche d’un antique exemplaire de la revue Science, avait pénétré dans le bureau de Smithback. Désordre indescriptible. Elle se souvenait de tout : la table couverte de photocopies, de lettres inachevées, de menus de fast-food chinois en provenance de tout le quartier, sans parler d’une pile immense de livres et de périodiques après lesquels les différentes bibliothèques du musée devaient courir depuis des semaines. »  Page 222
  • « Dans la salle du ciel étoilé, près de l’entrée ouest où devait se tenir la réception d’ouverture de l’exposition, la rumeur était plus lointaine encore, et résonnait, à l’intérieur de la vaste coupole, comme l’écho d’un rêve qui se dissipe. Et au cœur du bâtiment, à force de laboratoires, de salles de lecture, d’entrepôts, de bureaux aux murs couverts de livres, on n’entendait plus du tout la foule des visiteurs. »  Page 233
  • « — Vous avez fait appel à moi pour écrire un livre, pas pour pondre un dossier de presse de trois cents pages. Il y a eu une série de meurtres atroces une semaine avant l’ouverture de l’une des plus grandes expositions de cette maisoç. Et vous me dites que ça ne fait pas partie du sujet ?
     — Je suis seule compétente pour décider de ce qui doit ou ne doit pas figurer dans ce livre. C’est compris ? »  Page 243
  • « — Vous commencez à me fatiguer. Ou bien vous signez cette feuille, ou bien vous êtes viré.
    — Comme vous y allez ! À l’arme lourde ?
    — Épargnez-moi ce genre de plaisanterie douteuse dans mon bureau. Vous signez là, ou j’accepte votre démission, séance tenante.
    — Parfait, répondit Smithback, je vais aller porter mon manuscrit dans une maison d’édition commerciale. En fait, ce livre, vous en avez autant besoin que moi. D’ailleurs vous savez comme moi que je pourrais obtenir une grosse somme en à-valoir sur un titre qui promet de raconter de l’intérieur l’histoire des meurtres du musée. Et croyez-moi, je la connais vraiment de l’intérieur. Je suis allé au fond des choses »  Page 244
  • « — Ça ne vous dérange pas que je pousse le verrou, juste par précaution ?
    Il alla fermer, puis, le sourire aux lèvres, il tira de la poche de sa veste un petit livre usé dont la couverture de cuir portait deux flèches entrelacées. Il le brandit comme un trophée devant elle.
    La curiosité de Margo tourna vite à l’effarement.
    — Mon Dieu ! mais… ce ne serait pas le carnet de route ?
    Smithback acquiesça avec fierté.
    — Comment avez-vous fait ? Où l’avez-vous trouvé ?
    — Dans le bureau de la mère Rickman. Mais il m’a fallu consentir, pour l’avoir, à un terrible sacrifice. J’ai signé un papier où je lui promets de ne jamais plus vous adresser la parole.
    — C’est une blague ?
    — À moitié seulement. À un moment de cette petite séance, elle a ouvert un tiroir et c’est là que j’ai vu ce livret. Ça ressemblait fort à un journal de bord. Je me suis dit que c’était bizarre qu’elle ait un truc comme ça dans son bureau. Puis je me suis souvenu que vous pensiez qu’elle avait sans doute emprunté ce fameux carnet.
    Il hocha la tête avec satisfaction.
    — Moi aussi, j’en étais sûr. Enfin bref, je le lui ai piqué en sortant.  Il ouvrit le carnet et dit ;
    — Et maintenant, Fleur de lotus, écoutez attentivement. Papa va vous lire une belle histoire.
    Margo écouta. Il commença la lecture du carnet, d’abord lentement puis un peu plus vite à mesure que son regard s’habituait à déchiffrer l’écriture et les nombreuses abréviations qu’elle contenait. »  Pages 246 et 247
  • « Le carnet fournissait une description de leur progression à travers la forêt tropicale. »  Page 247
  • « 7 sept. Depuis la nuit dernière Crocker manque à l’appel. Je crains le pire. Carlos n’en mène pas large. Je vais l’envoyer rejoindre Maxwell qui doit avoir accompli la moitié du chemin vers la rivière à présent. Je ne peux pas me permettre de perdre cet objet que je devine rarissime. De mon côté je vais continuer à chercher Crocker. J’ai remarqué des pistes à travers les bois, ce sont les Kothogas qui les ont tracées, j’en suis sûr. Comment une civilisation peut-elle vivre dans un paysage aussi hostile ? Mais peut-être que les Kothogas finiront par s’en tirer après tout.
    C’était la demière phrase du carnet de route.
    Smithback le referma en pestant. »  Page 247
  • « La liste se poursuivait ainsi sur des pages entières. Un grand nombre de ces éléments semblent être des hormones, pensa Margo, mais quel type d’hormones ?
    Elle repéra dans la pièce une encyclopédie de la biochimie qui semblait là tout exprès pour recueillir la poussière. Elle l’arracha de son étagère pour chercher le mot « Collagène glycotétraglycine » :
    Protéine commune à la plupart des vertébrés. Elle assure la liaison entre le tissu musculaire et le cartilage.
    Elle passa à « Hormone thyrotrope de Weinstein »
    Hormone du thalamus présente chez les mammifères qui accentue le taux de l’épinéphrine en provenance de la glande thyroïde.
    Elle joue un rôle dans le syndrome comportemental bien connu que l’on désigne sous le nom de « combattre ou fuir ». Le cœur accélère, la température du corps s’élève, et sans doute également le taux d’acuité mentale.
    Soudain une terrible pensée vint à Margo. Elle glissa sur la définition suivante, à savoir « Hormone supressine 1,2,3, oxytocine, 4-monoxytocine », et tomba sur ce qui suit :
    Hormone sécrétée par l’hypothalamus humain. Sa fonction n’est pas clairement établie. De récentes études ont révélé qu’elle régulait peut-être le taux de testostérone dans le flux sanguin au cours des épisodes de stress intense. (Bouchard, 1992 ; Dennison, 1991.)
    Margo se renversa sur son siège avec un tressaillement, le livre lui glissa des genoux. Il produisit un bruit sourd en tombant sur le plancher. »  Page 272
  • « — Je ne comprends pas, dit-il, pourquoi ces labos sont toujours installés au diable vauvert. Bon, Margo, alors quel est ce grand mystère et pourquoi m’avez-vous obligé à faire tout ce chemin pour l’entendre ? Les réjouissances ne vont plus tarder. Vous savez que ma présence est requise sur l’estrade. C’est un honneur purement formel, bien entendu, c’est seulement parce que mes livres se vendent bien. Ian Cuthbert ne me l’a pas caché, en m’en parlant dans mon bureau ce matin.
    Une fois de plus, sa voix eut des accents d’amertume et de résignation.
    Rapidement Margo lui expliqua comment elle venait d’analyser les fibres ayant servi à l’empaquetage. Elle lui montra le disque abîmé et la scène de récolte qui s’y trouvait représentée. Elle parla de ses découvertes : du camet de route de Whittlesey, de la lettre, de la discussion qu’elle avait eue avec Jörgensen. Et elle fit mention aussi de cet épisode dans le journal de Whittlesey, où une vieille femme visiblement hors d’elle mettait en garde les membres de l’expédition contre quelque chose qui ne pouvait pas être la figurine, alors qu’elle leur parlait bel et bien du Mbwun. »  Page 276
  • « — Lieutenant ? Ici Henley. Je suis en face des éléphants empaillés, mais je n’arrive pas à trouver la salle des animaux marins. Il me semblait que vous m’aviez dit…
    D’Agosta l’interrompit pour lui répondre, tout en observant une poignée d’ouvriers en train de tester une rampe d’éclairage, probablement la plus vaste jamais construite depuis le tournage d’Autant en emporte le vent. »  Page 284
  • « D’Agosta leva sa lampe vers le sommet de l’escalier. Il compta rapidement le groupe ; trente-huit personnes, lui et Bailey compris.
    — Bon, chuchota-t-il à l’adresse du groupe. Nous sommes au deuxième sous-sol. Je vais passer d’abord, vous me suivez quand je vous le dis.
    Il se retourna et dirigea sa lampe vers la porte. Zut alors, se dit-il, nous voilà en plein dans les Mystères de Londres ! La porte de métal sombre était renforcée par des montants horizontaux. Quand il poussa le battant, un air humide et frais se précipita dans l’escalier. D’Agosta passa le premier. Il entendit un bruit d’eau, fit un pas en arrière, puis braqua sa lampe à ses pieds. »  Pages 358 et 359
  • « — Rien, rien, rien. Ce n’est pas une citation du Roi Lear !  dit Wright. »  Page 367
  • « — Je vois, dit Pendergast.  Il ajouta aussitôt : pas très rassurant, et cita : Celui qui est préparé au combat doit combattre. Pour lui le moment est venu.
    — Ah, dit Frock en hochant la tête. C’est du poète grec Alcée.
    Pendergast fit non de la tête :  
    — C’est Anacréon, docteur. On y va ? »  Page 377
  • « Smithback avait beau être inquiet, il gardait son sang-froid. Tout à l’heure il avait connu une terreur des plus primaires à l’idée que les rumeurs qui couraient sur la fameuse bête du musée n’étaient pas une invention. Mais à présent, trempé et fatigué, plus que la mort elle-même il craignait de succomber avant d’écrire son livre. Il se demandait si c’était de l’héroïsme, de l’égoïsme ou de la stupidité ; toujours est-il qu’il savait que cette aventure équivalait pour lui à une fortune. Signatures, émissions de télé. Personne ne pouvait décrire ce qui se passait en ce moment aussi bien que lui. Personne n’était aux premières loges comme lui l’était. En plus il avait agi en héros. Lui, William Smithback Jr., avait tenu la lampe face au monstre pendant que D’Agosta tirait sur le cadenas. C’était lui, aussi, Smithback en personne, qui avait pensé à bloquer la porte avec sa lampe de poche. Il s’était comporté comme l’adjoint de D’Agosta. »  Page 378
  • « Smithback alluma et soudain devant eux ce fut le grand trou, à une centaine de mètres à peine. Le plafond du tunnel s’abaissait, il devenait une sorte de bouche en arc de cercle où l’eau s’engouffrait pour tomber quelque part là-dessous, dans un bruit de tonnerre, d’où remontait une vapeur qui s’accrochait aux mousses du bord, sous forme de gouttes noires. Smithback regardait cela les dents serrées, comme si soudain tous ses espoirs de best-seller, tous ses rêves, même sa simple volonté de vivre étaient en train de s’échapper par ce siphon. »  Page 408
  • « — Vous savez que ça peut marcher ? C’est d’une simplicité biblique, sans complications inutiles, comme une nature morte de Zurbaran, une symphonie de Bruckner. Si cette créature a dégommé toute une équipe d’intervention de la police, elle doit se dire que les hommes n’auront pas grand-chose à lui opposer. Du coup elle sera moins sur ses gardes. »  Page 411
  • « — Bon, nous avons réussi, dit D’Agosta en riant toujours. C’est fait, Smithback ! Embrassez-moi, petit con de journaliste ! Je vous adore et j’espère que vous allez pondre un best-seller là-dessus ! »  Page 432
  • « — C’est vrai, intervint Kawakita, mais d’un autre côté il faut voir une chose, c’est que vous êtes désormais le mieux placé des candidats pour la direction du musée.
    Je savais qu’il y penserait, se dit Margo.
    — Ça m’étonnerait qu’on me le propose, Gregory, répondit Frock. Une fois que les choses se seront apaisées, on reviendra à des soucis pratiques et je suis trop sujet à controverse dans ce métier. En plus, la direction ne m’intéresse pas. J’ai trop de matière désormais, il faut que je compose mon prochain livre. »  Page 444
  • « — Et vous, Margo, qu’est-ce que vous allez faire ?
    Elle le regarda en face.
    — Rester au musée le temps de finir mon mémoire. »  Page 446
  • « — Au café des Artistes, à sept heures, par exemple. Allez, laissez-vous faire, je suis un écrivain mondialement célèbre ou presque. Ce Champagne est en train de tiédir.
    Il attrapa la bouteille. Tout le monde fit cercle autour de lui, Frock apporta des verres, Smithback brandit la bouteille vers le plafond, le bouchon sauta.
    — À quoi buvons-nous ? demanda D’Agosta quand les verres furent pleins.
    — A mon livre, dit Smithback. »  Page 446

 

2,5 étoiles, C, R

Chroniques des vampires, tome 03 : La reine des damnés

Chroniques des vampires, tome 03 : La reine des damnés d’Anne Rice

Éditions Fleuve (Noir – Thriller fantastique), publié en 2004, 574 pages

Troisième tome de la série Chroniques des vampires d’Anne Rice paru initialement en 1988 sous le titre anglais « Queen of the Damned ».

Lestat, vampire impétueux et rebelle, poursuit sa quête : découvrir l’origine des immortels. Comme il n’a pas de réponse et qu’aucun vampire ne veut lui répondre franchement. Il va provoquer les choses. Pour ce faire, il va enfreindre les règles qui gouvernent le monde des noctambules. Il va dévoiler à l’humanité sa condition de mort vivant en publiant des livres et en devenant chanteur rock. Dans ses chansons, il dévoile aux humains les secrets liés à l’existence des vampires. Les mortels lui font un triomphe, sans concevoir qu’il leur dit la stricte vérité. Ses activités finiront par irriter les membres de la communauté vampirique et il s’attirera les foudres de ses semblables. Ses actions auront même pour effet de réveiller Enkil et Akasha, les premiers vampires. Malheureusement, à son réveil Akasha échafaudera un projet très ambitieux mais surtout très sanglant.

Un roman intéressant mais qui manque de concision pour être efficace. Heureusement, l’intrigue de ce troisième opus est somme toute bien menée. Elle porte surtout sur la vie et les découvertes de Lestat ainsi que sur l’apprentissage de la légende des deux jumelles. Lestat est toujours aussi crédible, il est provocateur à souhait et l’on ressent son désarroi et sa sensibilité. C’est aussi avec plaisir que le lecteur retrouve d’autres personnages comme Louis et Akasha et en découvre de nouveaux comme Jesse et Maharet. Malheureusement, les nombreuses digressions et le style baroque de l’auteur alourdissent le texte et rendent la lecture laborieuse. De plus, les différentes histoires des nombreux personnages font perdre le fil de l’intrigue. Le texte manque aussi cruellement d’émotion. Les deux premiers tomes de cette série sont beaucoup plus passionnants que celui-ci. Une lecture empreinte de redondance.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 20 septembre 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Trop de choses inexplicables nous environnent – atrocités, menaces, mystères qui nous attirent, puis inévitablement nous laissent désenchantés. On se réfugie dans la routine et le prévisible. Le prince charmant ne viendra pas, tout le monde le sait, et peut-être la Belle au bois dormant est-elle morte. »  Page 13
  • « Aujourd’hui, les albums ont disparu des magasins et jamais plus je n’écouterai ces chansons. Il reste mon livre, ainsi qu’Entretien avec un Vampire – prudemment travestis en fiction, ce qui est peut-être mieux. »  Page 13
  • « Au cœur de ma solitude, je rêve maintenant de rencontrer une jeune et douce créature dans une chambre éclairée par la lune – une de ces tendres adolescentes qui aurait lu mon livre et écouté mes disques, une de ces belles filles romantiques qui, pendant ma courte et funeste période de gloire, m’écrivaient des missives enflammées sur du papier à lettres parfumé, parlant de poésie et du pouvoir de l’illusion, et de leur désir que je sois vraiment vampire ; je rêve de m’introduire dans sa chambre obscure, où peut-être mon livre repose sur sa table de chevet avec un joli signet de velours pour marquer la page, de toucher son épaule et de sourire quand nos yeux se rencontreront. « Lestat ! J’ai toujours cru en toi. J’ai toujours su que tu viendrais ! » »  Pages 13 et 14
  • « Si vous avez lu mon autobiographie, vous vous demandez certainement de quoi je parle. Quel est ce désastre auquel je fais allusion ?
    Bon, d’accord, reprenons ! Comme je le disais, j’ai écrit le livre et enregistré l’album parce que je désirais être reconnu, être vu tel que je suis, même si ce n’est qu’en termes symboliques. »  Page 15
  • « Nous allons donc nous évader des frontières étroites et lyriques de la première personne du singulier ; nous sauterons, comme des milliers d’écrivains mortels l’ont fait, dans les pensées et l’âme de nombreux personnages. »  Page 17
  • « Pour paraphraser David Copperfield, je ne sais pas si je suis le héros ou la victime de ce conte. »  Page 17
  • « Hélas, ma destinée de Casanova des vampires n’est pas le point essentiel. A plus tard le récit de mes bonnes fortunes. Je tiens à ce que vous sachiez ce qui nous est vraiment arrivé, même si vous ne deviez pas le croire. »  Page 17
  • « Fils des Ténèbres,
    Prenez connaissance de ce qui suit :
    Le Livre I – Entretien avec un Vampire, publié en 1976, relate des faits réels. N’importe qui d’entre nous aurait pu écrire ce récit sur la façon dont nous acquérons nos pouvoirs, sur la détresse et la quête qui sont notre lot. »  Page 21
  • « Louis n’a pas encore renoncé à trouver les voies du salut, bien qu’Armand lui-même, le plus ancien immortel qu’il lui ait été donné de rencontrer, n’ait pu lui fournir aucun renseignement concernant les raisons de notre présence sur cette terre ou le secret de nos origines. Pas très étonnant, hein, les amis ? Après tout, personne n’a jamais rédigé de catéchisme à l’usage des vampires. 
    Ou plutôt, personne ne l’avait fait jusqu’à la publication du :
    Livre II, Lestat le Vampire, sorti cette semaine, avec en sous-titre : « sa jeunesse et ses aventures ». Vous n’y croyez pas ? Allez vérifier chez votre libraire mortel le plus proche. »  Pages 21 et 22
  • « Que nous apprennent ses chansons ? C’est écrit noir sur blanc dans son livre. Outre un catéchisme, il nous a donné une bible. »  Page 22
  • « Un confident bien peu digne de confiance que le vampire Lestat. Dans quel but, tout ce battage – ce livre, cet album, ces clips, ce concert ? »  Page 23
  • « Presque aussitôt, il le vit qui entrait dans un salon vide. Le jeune homme venait d’émerger de l’escalier menant à la cave où il avait dormi toute la journée au fond d’un caveau creusé dans le mur. Il n’avait pas conscience d’être épié. Il traversa à longues enjambées souples la pièce poussiéreuse et s’arrêta devant la fenêtre, contemplant à travers la vitre sale le flot des voitures. La même vieille maison de la rue Divisadero. En fait, peu de changements chez cet être racé et sensuel dont l’histoire dans Entretien avec un Vampire avait suscité quelque émoi. »  Page 30
  • « C’était si bon de se retrouver dans ce décor familier. Les canapés en cuir souple étaient disposés comme à l’ordinaire sur l’épaisse moquette bordeaux. La cheminée était garnie de bûches. Les livres alignés le long des murs. »  Page 36
  • « Elle l’observa qui tripotait maladroitement un livre. Ses mains étaient ses ennemies désormais, répétait-il. A quatre-vingt-onze ans, il avait du mal à tenir un crayon ou tourner une page. »  Page 49
  • « Tous les gens qu’il avait connus étaient morts. Il avait survécu à ses confrères. A ses frères et sœurs. Et même à deux de ses enfants. Plus tragique encore, il avait survécu aux jumelles, puisque plus personne ne lisait son livre. Plus personne ne se souciait de la « légende des jumelles ». »  Page 49
  • « Elle prit le carnet d’adresses et le feuilleta lentement. Tous ces gens avaient disparu depuis longtemps. Les hommes qui avaient travaillé avec son père au cours de ses nombreuses expéditions, le directeur de collection et les photographes qui avaient collaboré à la publication de son ouvrage. »  Page 50
  • « Mais alors qu’elle quittait la pièce, il la rappela d’un de ces gémissements subits qui l’effrayaient tant. Du vestibule illuminé, elle le vit qui désignait du doigt les rayonnages sur le mur du fond. 
    — Apporte-le-moi, dit-il en s’efforçant de s’asseoir.
    — Le livre, papa ? 
    — Les jumelles, les peintures… 
    Elle descendit le vieux bouquin, et le lui posa sur les genoux. »  Pages 50 et 51
  • « Avant de se plonger dans sa lecture, il saisit le crayon, prêt à annoter l’ouvrage comme à son habitude, mais il le laissa tomber, et elle le rattrapa et le plaça sur la table. »  Page 51
  • « Très doucement, elle ouvrit le livre pour lui et s’arrêta sur la première double page ornée de planches en couleurs. 
    Elle connaissait ces peintures par cœur. Elle se rappelait, petite fille, avoir gravi avec son père les pentes du mont Carmel jusqu’à la grotte où il l’avait guidée dans l’obscurité sèche et poussiéreuse, balayant les murs de sa lanterne pour lui montrer les figures taillées dans le rocher. 
    « Là, les deux personnages, tu les vois, ces femmes rousses ? » »  Page 51
  • « Ces dernières années, il n’avait donné que de rares conférences. Il ne parvenait plus à intéresser les étudiants à cette énigme, même en leur montrant le papyrus, le vase, les tablettes. »  Page 54
  • « Elle l’embrassa et le laissa à son livre. »  Page 54
  • « Il mourut pendant la nuit. Quand sa fille entra dans la chambre, son corps était déjà froid. L’infirmière attendait ses directives. Il avait le regard vitreux et à demi voilé des morts. Son crayon était posé sur le dessus-de-lit et sa main droite crispée sur un morceau de papier chiffonné – la page de garde de son livre. »  Page 55
  • « — N’empêche qu’ils ont toutes ces règles, avait ajouté le Tueur, et je vais te dire quelque chose, Bébé Jenks, ils racontent partout qu’ils vont faire la peau au vampire Lestat la nuit de son concert, mais tu sais quoi : ils lisent son livre comme si c’était la Bible. Ils utilisent le même charabia, ils parlent du Don Obscur, de la Transfiguration Obscure, c’est le truc le plus stupide que j’aie jamais vu, ils vont brûler ce type sur un bûcher et ensuite se servir de son bouquin comme si c’était Emily Post ou Miss Bonnes Manières. »  Page 63
  • « Bébé Jenks ne comprenait pas tout dans cette affaire. Elle ignorait qui étaient Emily Post et Miss Bonnes Manières. »  Page 63
  • « Elle avait essayé de lire son livre – toute l’histoire des macchabs depuis la nuit des temps –, mais il y avait trop de mots compliqués et boum, chaque fois, elle piquait du nez. 
    Le Tueur et Davis lui disaient qu’il lui suffisait, de s’y mettre, et elle s’apercevait qu’elle pouvait le lire à toute allure. Ils avaient toujours sur eux un exemplaire du livre de Lestat, et du premier aussi, celui avec le titre dont elle ne parvenait jamais à se souvenir, un truc du genre Le Vampire m’a dit… ou Tout en causant avec le vampire ou Mon rencard avec le vampire. De temps à autre, Davis en lisait des passages à haute voix, mais Bébé Jenks n’y entravait pas grand-chose. C’était super rasoir ! Le type mort, Louis, ou un nom comme ça, avait été transformé en macchab à La Nouvelle-Orléans, et le bouquin était plein de grandes phrases sur les feuilles de bananier, les rampes en fer forgé et la mousse d’Espagne. »  Pages 63 et 64
  • « Cette histoire de bouquins mise à part, Bébé Jenks adorait la musique du vampire Lestat, elle ne se lassait pas d’écouter ses chansons : surtout celle sur Ceux Qu’il Faut Garder – le Roi et la Reine d’Égypte – quoique, pour être franche, tout ça était du chinois pour elle jusqu’à ce que le Tueur lui explique. »  Page 64
  • « Il y avait une foule tout autour, des gens vêtus de longues tuniques, à la façon des personnages dans la Bible. »  Page 68
  • « Il n’avait pas un sou en poche, seulement le vieux chèque tout chiffonné de ses droits d’auteur sur le livre Entretien avec un Vampire, « écrit » sous un pseudonyme, il y avait plus de douze ans. »  Page 94
  • « Lestat avait une bonne formule dans son autobiographie pour décrire les types de son espèce : « L’un de ces mortels assommants qui ont vu des esprits…» C’est moi tout craché !
    Où avait-il fourré ce bouquin, Lestat, le Vampire ? Ah oui, on le lui avait volé cet après-midi sur le banc dans le parc, pendant qu’il dormait. Bah, qu’ils le gardent. Lui-même l’avait fauché, et il l’avait déjà lu trois fois. »  Page 94
  • « Il s’était replongé dans l’autobiographie de Lestat, tout en jetant un coup d’œil de temps à autre sur les clips qui défilaient sur l’écran de la télé en noir et blanc qu’on vous fourguait dans ce genre de piaule. »  Page 96
  • « Mais il connaissait bien Armand, pour ça oui, il avait observé chaque centimètre de son corps et de son visage d’éphèbe. Ah, quel plaisir de découvrir que Lestat parlait de lui dans son bouquin. »  Page 96
  • « Médusé, Daniel avait regardé ce clip où Armand était dépeint comme le grand maître des vampires, officiant sous les cimetières de Paris et présidant aux cérémonies démoniaques jusqu’à ce que Lestat, l’iconoclaste du XVIIIe siècle, eût bousculé les Rites Anciens.
    Armand avait dû détester ce déballage, sa vie privée étalée en une succession d’images indécentes, tellement plus frustes que le portrait relativement circonspect du livre. »  Page 96
  • « Et tout ce ramdam à l’adresse des foules – comme la publication en édition de poche du rapport d’un anthropologue, initié aux pratiques les plus occultes, qui vend les secrets de la tribu pour être cité sur la liste des bestsellers.
    Laissons donc les dieux démoniaques guerroyer entre eux. Ce mortel est grimpé au sommet de la montagne où ils croisent le fer. Et il a été renvoyé.
    Mais Daniel, assis dans son lit, le livre sur ses genoux, avait oublié ce conseil de prudence aussitôt ses yeux fermés. »  Pages 96 et 97
  • « Il se raidit, traversa au feu rouge avec le flot des passants et s’arrêta devant la devanture de la librairie où se trouvait exposé Lestat le Vampire.
    Armand l’avait sûrement lu, de cette façon mystérieuse et inquiétante qu’il avait de dévorer les livres, tournant les pages à toute allure jusqu’à ce que le bouquin soit terminé et qu’il le jette au loin. »  Pages 101 et 102
  • « — Tu mens, ordure. Avoue que tu voulais que je revienne. Tu me harcèleras jusqu’à la fin de mes jours, hein, et ensuite tu me regarderas mourir, et tu trouveras ça intéressant, pas vrai ? Louis avait raison. Tu observes l’agonie de tes esclaves mortels, ils ne comptent pas pour toi. Tu observeras mon visage changer de couleur quand je rendrai mon dernier soupir.
    — Ce sont les phrases de Louis, répondait patiemment Armand. Je t’en prie, ne me récite pas ce livre. Je préférerais mourir moi-même que de te voir mourir, Daniel. »  Page 104
  • « Fiévreux, parfois pris de délire, il avait été incapable de parcourir plus de cent cinquante kilomètres par jour. Dans les motels bon marché où il s’arrêtait au bord de la route, se forçant à avaler un peu de nourriture, il avait repiqué une à une les bandes de l’interview et en avait envoyé les copies à un éditeur new-yorkais, si bien que le livre était en cours de fabrication avant même qu’il ne débarque devant la grille de la maison de Lestat.
    Mais cette publication n’avait qu’une importance secondaire – un simple épisode rattaché aux valeurs d’un monde désormais lointain et estompé. »  105
  • « Il n’avait sur lui qu’une petite lampe de poche. Mais la lune brillait haut dans le ciel et versait sa blanche clarté entre les branches du chêne. Il avait vu distinctement les rangées de livres empilés qui dissimulaient entièrement les murs de chacune des pièces. Jamais un humain n’aurait pu ni voulu procéder à un rangement aussi maniaque et méthodique. »  Page 105
  • « Il parlait posément, sans colère.
    — Va-t’en et emporte tes cassettes. Elles sont à côté de toi. Je suis au courant pour ton livre. Personne n’en croira un mot. Maintenant, va-t’en et débarrasse-moi de ça. »  Page 108
  • « — Vois toutes les inventions foudroyantes qui deviennent inutiles et tombent dans l’oubli en quelques décennies – le bateau à vapeur, le chemin de fer, par exemple ; et néanmoins tu te rends compte de ce qu’elles signifiaient après six mille ans à s’échiner sur les rames d’une galère et à dos de cheval ? Et maintenant les filles dans les dancings achètent des produits chimiques pour détruire la semence de leurs amants, et elles vivent jusqu’à soixante-quinze ans dans des pièces pleines de gadgets qui refroidissent l’air et dévorent la poussière. Pourtant, malgré tous les films en costumes d’époque et les livres d’histoire à grand tirage qu’on nous vend dans les drugstores, plus personne ne se souvient de rien avec précision ; chaque problème social est étudié en fonction de « normes » qui en fait n’ont jamais existé, les gens s’imaginent « privés » d’un luxe, d’une paix et d’une tranquillité qui en réalité n’ont jamais été l’apanage d’aucune civilisation. »  Pages 113 et 114
  • « Ils suivaient des cours du soir de littérature, philosophie, histoire de l’art et sciences politiques. Ils étudiaient la biologie, achetaient des microscopes, accumulaient les préparations sur lamelle. Ils potassaient des bouquins d’astronomie et montaient des télescopes géants sur les toits des immeubles où ils élisaient successivement domicile pour quelques jours, un mois au maximum. »  Page 119
  • « On pouvait acheter n’importe quoi dans l’île de Nuit – des diamants, un Coca-Cola, des livres, un piano, des perroquets, des vêtements haute couture, des poupées de porcelaine. »  Page 125
  • « Des tableaux de la Renaissance et des tapis persans décoraient les appartements de Daniel. Les artistes les plus célèbres de l’école vénitienne veillaient sur Armand dans son cabinet de travail moquetté de blanc et truffé d’ordinateurs, d’interphones et d’écrans de contrôle. Livres, revues et journaux leur parvenaient du monde entier. »  Page 125
  • « Armand le redressa doucement et le serra contre lui. La voiture avançait en tanguant délicieusement. C’était si bon de pouvoir enfin se reposer dans les bras d’Armand. Mais il avait tant de choses à lui raconter, à propos du rêve, du livre. »  Page 131
  • « Tous les objets étaient faits de matière synthétique, durs et polis comme les os d’une créature préhistorique. Le cercle se refermait-il ? La technologie avait recréé la chambre de Jonas dans le ventre de la baleine.

    Et le ronronnement des moteurs faisait comme un immense silence, le souffle de la baleine quand elle fend l’océan.

    Armand était assis à une petite table, près du hublot, la paupière en plastique blanc tirée sur l’œil de la baleine. »  Page 134
  • « De la tête à la pointe de ses chaussures vernies, il était aussi impeccable qu’un cadavre préparé pour la mise en bière. Un spectacle sinistre. Quelqu’un allait se mettre à lire le psaume XXIII.  Par pitié, qu’il troque cet accoutrement contre ses habits blancs.
    — Tu vas mourir, annonça doucement Armand.
    — « Dans la vallée de l’ombre, je ne crains pas la mort car je suis avec toi », et caetera, murmura Daniel. »  Page 134
  • « Ce n’était pas seulement le ronronnement des moteurs, mais aussi le curieux mouvement de l’avion, comme si l’appareil suivait dans les airs un chemin accidenté, cahotant sur des bosses, franchissant des écueils, montant et descendant, telle la baleine filant son chemin de baleine, comme chantait Beowulf. »  Page 135
  • « — Nous sommes une aberration de la nature, tu sais ça, continua Armand. Pas besoin de lire le bouquin de Lestat pour le comprendre. N’importe lequel d’entre nous aurait pu te dire que ce fut une abomination, une fusion démoniaque…
    — Alors c’est vrai ce qu’a écrit Lestat.
    Un démon prenant possession des souverains égyptiens. Un esprit, en tout cas. Ils l’appelaient démon dans ce temps-là.
    — Peu importe que ce soit vrai ou non. Le commencement n’a plus d’intérêt. Ce qui compte, c’est que la fin est peut-être toute proche. »  Page 136
  • « Armand revint vers lui et lui prit le bras. L’odeur de la terre fraîchement retournée montait des parterres. Ah, comme j’aimerais mourir ici !
    — Oui, dit Armand. Et c’est ici que tu mourras. Ce que je vais faire, je ne l’ai jamais fait auparavant. Je n’ai cessé de te le répéter, mais tu ne voulais pas me croire. Pourtant, Lestat l’a écrit dans son livre. Je ne l’ai jamais fait. Tu me crois ? »  Page 140
  • « Il aimait les bibliothèques où il trouvait des reproductions photographiques de monuments anciens dans de grands livres aux couvertures patinées et odorantes. Il prenait lui-même des photos des cités modernes qu’il traversait et parfois des images du passé se juxtaposaient à celles imprimées sur le papier. »  Page 149
  • « Il appréciait tant l’intelligence des gens de cette époque. Leur savoir était immense. Qu’un chef d’État soit assassiné en Inde, et dans l’heure qui suivait, le monde entier pleurait sa disparition. Catastrophes, inventions, miracles médicaux venaient alourdir la somme de connaissances du commun des mortels. La réalité côtoyait la fiction. Des serveuses écrivaient la nuit des romans à succès. »  Page 154
  • « Ah, comme il aurait aimé être humain. Mais qu’était-il donc ? Et les autres, à quoi ressemblaient-ils ? – ceux dont il faisait taire les voix. Ils n’étaient pas du Premier Sang, de ça il était sûr. Ceux du Premier Sang ne pouvaient pas communiquer entre eux par la pensée. Mais que diable signifiait ce terme ? Il n’arrivait pas à se le rappeler ! Il fut pris de panique. « Ne pense pas à ces choses. » Il écrivait des poèmes dans un cahier – des poèmes qu’on disait modernes et dépouillés, mais dont le style, il le savait, lui était depuis toujours familier. »  Pages 154 et 155
  • « A Paris ; il était allé voir des films de vampires, et il se demandait quelle était la part de la vérité et celle de l’imagination. Certains détails lui semblaient familiers, mais l’ensemble était plutôt niais. Lestat le vampire s’était d’ailleurs inspiré, pour sa tenue, de ces vieux films en noir et blanc. La plupart des « créatures de la nuit » portaient le même costume : cape noire, chemise blanche empesée, habit queue-de-pie.
    Idiotie que tout ça, mais combien rassurante. Après tout, c’étaient bien des buveurs de sang, des êtres qui parlaient courtoisement, aimaient la poésie et qui pourtant n’arrêtaient pas de tuer des mortels.
    Il acheta des bandes dessinées de vampires et y découpa de beaux princes buveurs de sang comme Lestat. Peut-être devrait-il adopter ce si joli costume. Ce serait une nouvelle source de réconfort, il aurait l’impression d’appartenir à une communauté, même si cette communauté n’était qu’imaginaire. »  Page 156
  • « Les mortels qu’il invitait dans son appartement trouvaient le décor génial ! Il leur servait du vin rouge sang dans des verres en cristal, leur récitait La ballade du vieux marin ou chantait des chansons dans des langues étranges qu’ils adoraient. Quelquefois il leur lisait ses poèmes. »  Page 158
  • « Je comprends la fascination que ce Lestat exerce sur toi. Même à Rio, on joue sa musique. J’ai déjà lu les livres que tu m’as envoyés. »  Page 172
  • « Maharet et elle, dans la bibliothèque, au coin du feu. Et les innombrables volumes de l’histoire de la famille qui la fascinaient, l’émerveillaient. La lignée de « la Grande Famille », comme disait Maharet, « le fil auquel nous nous accrochons dans le labyrinthe de la vie ». Avec quelle ferveur elle avait descendu les livres pour Jesse, sorti les vieux parchemins des coffrets où ils étaient enfermés. »  Page 175
  • « Elle aimait se promener dans la forêt, pousser jusqu’au bourg pour acheter des journaux ou des romans. »  Page 189
  • « Bien sûr, le plus formidable pour elle avait été de découvrir ses origines – l’histoire de toutes les branches de la Grande Famille retracée depuis des siècles dans d’innombrables volumes reliés en cuir. Avec émotion, elle avait feuilleté des centaines d’albums de photos, fouillé dans des malles pleines de portraits, de miniatures ovales, de toiles poussiéreuses. »  Page 189
  • « Mael lisait merveilleusement la poésie. Maharet jouait parfois du piano, très lentement, absorbée dans ses rêveries. »  Page 193
  • « Elle logeait dans une vieille maison de Chelsea, non loin de celle où avait vécu Oscar Wilde. James McNeill Whistler avait habité dans les parages, de même que Bram Stoker, l’auteur de Dracula. »  Page 199
  • « Mais ce furent les bibliothèques qui la subjuguèrent, la ramenant à cet été tragique où un lieu semblable et les trésors qu’il contenait lui avaient été interdits. Ici, d’innombrables volumes consignaient procès en sorcellerie, apparitions, manifestations de spiritisme, cas de possession, de télékinésie, de réincarnation et autres. »  Page 202
  • « Jesse avait lu les œuvres des grands investigateurs du surnaturel, des médiums et des aliénistes. Elle étudiait tout ce qui se rapportait aux sciences occultes. »  Page 209
  • « L’organisation proposait à Jesse une mission d’un genre tout nouveau. Il lui tendit un livre intitulé Entretien avec un Vampire en la priant de le lire.
    — Mais je l’ai déjà lu, rétorqua Jesse, surprise. Il y a deux ans, je crois. En quoi ce roman peut-il nous intéresser ?
    Jesse se souvenait avoir choisi au hasard un livre de poche dans un aéroport et l’avoir dévoré au cours d’un long vol transcontinental. L’histoire, censément racontée par un vampire à un jeune journaliste dans le San Francisco d’aujourd’hui, lui avait laissé une impression cauchemardesque. Elle n’était pas sûre de l’avoir aimé. De fait, elle avait jeté le bouquin à l’arrivée, plutôt que de le laisser sur une banquette, de crainte qu’un voyageur non prévenu ne l’ouvre.
    Les héros de ce récit – des immortels plutôt séduisants, ; à dire vrai – avaient formé une petite famille diabolique dans La Nouvelle-Orléans d’avant la guerre de Sécession, où pendant plus de cinquante ans ils avaient fait des lavages dans la population. Lestat, l’âme damnée de la bande, conduisait les opérations. Louis, son sous-fifre angoissé, narrait l’aventure. Claudia, leur délicieuse « fille » vampire, qui vieillissait d’année en année tout en conservant un corps d’enfant, était tragiquement dépeinte. Les remords stériles de Louis constituaient manifestement le thème central du livre, mais la haine de Claudia pour ces deux êtres qui l’avait faite vampire, et son anéantissement final, avaient autrement bouleversé Jesse.
    — Ce livre n’est pas une fiction, se contenta d’expliquer David. Cependant, nous ne savons pas exactement dans quel but il a été écrit. Et sa publication, même sous le couvert d’un roman, n’est pas sans nous alarmer.
    — Pas une fiction ? s’exclama Jesse. Je ne comprends pas.
    — Le nom de l’auteur est un pseudonyme, et les droits vont à un jeune homme vagabond qui élude toute rencontre avec nous. Il a cependant été journaliste, un peu comme le garçon qui conduit l’interview dans le roman. Mais là n’est pas le propos, pour le moment. Votre travail consisterait à vous rendre à La Nouvelle-Orléans pour vous documenter sur les événements qui se déroulent dans le roman avant la guerre de Sécession.
    — Une seconde. Vous êtes en train de me dire que les vampires existent ? Que ces personnages – Louis, Lestat et la petite Claudia – sont réels !
    — Exactement, répondit David. Sans compter Armand, le mentor du Théâtre des Vampires à Paris. Vous vous souvenez de ce personnage ?
    Elle ne se souvenait que trop bien d’Armand et du théâtre. Armand, le plus ancien des immortels dans le livre, possédait un visage et un corps d’adolescent. Quant au théâtre, c’était un lieu d’épouvante où l’on massacrait sur scène des êtres humains devant des spectateurs qui croyaient à une mise en scène grand-guignolesque.
    La répulsion qu’elle avait ressentie à la lecture du livre lui remontait à la mémoire. Les épisodes où apparaissait Claudia l’avaient surtout horrifiée. L’enfant était morte dans ce théâtre. Le phalanstère, sous les ordres d’Armand, l’avait éliminée.
    — David, si je comprends bien vos paroles, vous affirmez que ces créatures existent pour de bon ?
    — Absolument, répondit David. Nous les observons depuis la fondation de Talamasca. À dire vrai, c’est même la raison pour laquelle cette organisation a été créée, mais ceci est une autre histoire. Selon toute probabilité, aucun de ces personnages n’est imaginaire, et vous auriez pour tâche de rechercher des documents prouvant l’existence de chacun des membres de ce phalanstère – Claudia, Louis, Lestat. »  Pages 211 et 212
  • « Elle avait rarement, si ce n’est jamais, entendu prononcer le mot « dangereux » à Talamasca. Elle ne l’avait vu écrit que dans les dossiers sur les familles sorcières. »  Page 213
  • « Alors qu’elle descendait en compagnie de David l’escalier qui menait aux caves, elle retrouva subitement l’atmosphère de Sonoma. Même le long couloir avec ses rares ampoules lui rappelait ses expéditions dans les sous-sols de Maharet. Elle n’en était que plus fébrile.
    À la suite de David, elle traversa en silence une enfilade de salles. Elle aperçut des livres, un crâne sur une étagère, un monceau de ce qui lui parut être de vieux vêtements entassés sur le sol, des meubles, des tableaux, des malles, des coffres-forts et beaucoup de poussière. »  Page 213
  • « — L’ordre l’a achetée il y a plusieurs siècles. Notre émissaire à Venise l’a récupérée dans les ruines calcinées d’un palais sur le Grand Canal. Au fait, ces vampires sont continuellement mêlés à des histoires d’incendie. C’est l’une des armes dont ils disposent les uns contre les autres. Les brasiers se multiplient autour d’eux. Il y a plusieurs incendies dans Entretien avec un Vampire, si vous vous rappelez. Louis met le feu à une maison à La Nouvelle-Orléans quand il essaye d’éliminer Lestat, son créateur et mentor. Et il fait de même avec le Théâtre des Vampires, après la mort de Claudia. »  Page 215
  • « — L’article parle de lui et de son Théâtre des Vampires. Voici également une revue anglaise datée de l’année 1789, c’est-à-dire antérieure d’au moins huit décennies, j’imagine. Vous y trouverez cependant une description minutieuse de l’établissement et de notre jeune homme.  — Le Théâtre des Vampires… (Jesse fixa de nouveau le garçon auburn agenouillé dans le tableau : ) Mais alors, c’est Armand, le personnage du roman !
    — Exactement. Il paraît affectionner ce nom. Il s’appelait peut-être Amadeo du temps où il hantait l’Italie, mais il a troqué ce prénom contre Armand aux alentours du XVIIIe siècle et s’y est tenu depuis.
    — Pas si vite, je vous en prie, l’interrompit Jesse. Le Théâtre des Vampires aurait donc été surveillé par nos services ?
    — Avec la plus grande attention. Le dossier est énorme. D’innombrables rapports retracent l’histoire du théâtre. Nous possédons en outre les titres de propriété. Ce qui nous amène à une autre corrélation entre nos investigations et ce petit roman. L’homme qui acheta le théâtre en 1789 s’appelait Lestat de Lioncourt. Et l’immeuble qui l’a remplacé depuis appartient aujourd’hui à un individu du même nom. »  Pages 216 et 217
  • « — Toutes les pièces sont dans le dossier. Les photocopies des actes anciens et récents. Vous pouvez examiner la signature de Lestat, si vous voulez. Il a la folie des grandeurs. Les jambages de sa signature majestueuse couvrent la moitié de la page. Nous en avons de multiples exemplaires. Nous voulons que vous emportiez ces documents avec vous à La Nouvelle-Orléans. Il y a, entre autres, un article sur l’incendie qui détruisit le théâtre, en tous points identique au récit qu’en fait Louis. La date correspond également. Vous devez étudier à fond ce dossier, bien sûr. Et par la même occasion, relire attentivement le roman. »  Page 217
  • « Avant la fin de la semaine, Jesse prenait l’avion pour La Nouvelle-Orléans. Après avoir annoté le livre et en avoir souligné les passages clés, elle devait se mettre en quête de tous éléments – titres de propriété, actes de cession, journaux et revues de l’époque – susceptibles de corroborer la réalité des personnages et des faits.
    Elle n’en continuait pas moins à être sceptique. Sans aucun doute, il y avait anguille sous roche, mais ce mystère ne relevait-il pas plutôt de la mystification ? Selon toute probabilité, un romancier futé était tombé sur des archives intéressantes à partir desquelles il avait bâti une histoire fictive. Après tout, des billets de théâtre, des actes notariés et autres découvertes de la même eau, ne prouvaient en rien l’existence de suceurs de sang immortels.  Quant aux règles à respecter, elles étaient proprement grotesques. »  Page 217
  • « — Si vous doutez réellement de ce que je dis, pourquoi voulez-vous enquêter sur ce livre ?
    Elle avait réfléchi un moment.
    — Ce roman a un côté malsain. La vie de ces créatures y est dépeinte sous un jour séduisant. On ne s’en rend pas compte tout de suite. D’abord, c’est comme un cauchemar auquel on ne peut échapper. Puis, tout à coup, on s’y sent à l’aise, et on ne le lâche plus. Même l’histoire atroce de Claudia ne détruit pas vraiment le sortilège.
    — Et alors ?
    — Je veux prouver que ces personnages sont inventés de toutes pièces.
    Le mobile était suffisant pour Talamasca, surtout venant d’une enquêtrice confirmée.
    Mais durant le long vol jusqu’à New York, Jesse comprit qu’il y avait autre chose, quelque chose qu’elle ne pouvait pas confier à David. Elle-même n’en avait conscience que maintenant. Entretien avec un Vampire, elle ne savait trop pourquoi, lui « rappelait » cet été lointain avec Maharet. Perdue dans ses pensées, elle interrompait sans cesse sa lecture. Une foule de détails lui remontaient à la mémoire. Au point qu’elle se laissait aller de nouveau à rêver de cette parenthèse dans son existence. Pure coïncidence, essayait-elle de se convaincre. Pourtant, il existait un lien – une correspondance dans le climat du roman, le caractère des personnages, même leur comportement – et la façon dont certains événements vous apparaissaient pour finalement se révéler tout autres. Jesse n’arrivait pas à analyser cette impression. Curieusement, sa raison, de même que sa mémoire, se refusait à fonctionner. »  Pages 218 et 219
  • « Elle appréciait le luxe divin de son hôtel gratte-ciel de Bâton Rouge. Mais elle ne pouvait se détacher de la douceur nonchalante de La Nouvelle-Orléans. Chaque matin, elle se réveillait vaguement consciente d’avoir rêvé des personnages du roman. »  Page 219
  • « Puis, le quatrième jour, une série de découvertes la fit se précipiter sur le téléphone. Un certain Lestat avait manifestement figuré sur le rôle d’impôt de la Louisiane. En fait, il avait acheté en 1862 un hôtel particulier de la rue Royale à Louis de Pointe du Lac, son associé. Ce Pointe du Lac possédait à l’époque sept domaines en Louisiane, dont la plantation décrite dans Entretien avec un Vampire. Jesse était tout à la fois sidérée et ravie.
    Mais là n’était pas son unique trouvaille. Quelqu’un dénommé Lestat de Lioncourt était aujourd’hui propriétaire de plusieurs immeubles dans la ville. Et sa signature, qui apparaissait sur des titres datant de 1895 et de 1910, était identique à celles du XVIIIe siècle. »  Pages 219 et 220
  • « Bien sûr, Jesse ne se départissait pas de son scepticisme, mais les personnages du livre devenaient étrangement réels. »  Page 221
  • « Elle leva sa torche électrique. Un placard garni de cèdre : Et il y avait des choses dedans. Un petit livre relié de cuir blanc ! Un rosaire, lui sembla-t-il, et une poupée, une très vieille poupée de porcelaine. »  Page 222
  • « Les épisodes dramatiques d’Entretien avec un Vampire revinrent. »  Page 224
  • « Elle saisit le livre.
    Un carnet intime ! Les pages étaient abîmées, piquées de taches de moisissure. Mais la calligraphie désuète à l’encre sépia était encore lisible, surtout à présent que toutes les lampes à huile étaient allumées et que la chambre avait un air coquet, presque confortable. Jesse lut sans effort le texte français. Le journal commençait le 21 septembre 1836 :
    Louis m’a offert ce carnet pour mon anniversaire. J’en ferai ce que je veux, m’a-t-il dit. Mais peut-être aimerais-je y recopier les poèmes qui me plaisent, et les lui lire de temps à autre ?
    Je ne sais pas trop ce qu’on entend par anniversaire. Suis-je née un 21 septembre, ou est-ce à cette date que j’ai quitté le monde des humains pour devenir ce que je suis ?
    Messieurs mes parents sont peu disposés à m’éclairer sur ce point. A croire qu’il est de mauvais goût d’aborder pareil sujet. Louis prend un air étonné, puis pitoyable, avant de se replonger dans son journal. Quant à Lestat, il me joue quelques mesures de Mozart, puis répond avec un haussement d’épaules : « C’est le jour où tu es née pour nous. » »  Page 224
  • « Il était hors de lui. J’ai pensé qu’il allait me repousser, éclater de rire, me servir ses discours habituels. Au lieu de quoi, il est tombé à mes genoux et m’a saisi les mains. Il m’a embrassée brutalement sur la bouche.
    « Je t’aime », a-t-il soufflé. « Oui, je t’aime ! »
    Puis il m’a récité ce poème, cette strophe ancienne :   
    Recouvrez son visage
    Mes yeux sont aveuglés
    Elle est morte jeune.   
    C’est de Marlowe, je crois. L’un de ces drames dont raffole Lestat. Je me demande si Louis apprécierait ce petit poème. Pourquoi pas ? Il n’a que trois vers, mais il est ravissant.
    Jesse referma lentement le journal. »  Page 226
  • « Il ne fallait pas qu’elle s’évanouisse ici. Il fallait qu’elle se lève. Qu’elle prenne le livre, la poupée, le rosaire, et qu’elle s’en aille. »  Page 226
  • « D’autres fois, elle croyait apercevoir dans les rues de la ville des êtres insolites au visage blême qui ressemblaient aux héros d’Entretien avec un Vampire. »  Page 232
  • « Deux semaines après son arrivée à New York, elle aperçut dans la devanture d’un libraire Lestat, le Vampire. Un instant, elle crut s’être trompée. C’était impossible. Mais le livre était bien là. Le vendeur lui parla de l’album de disques du même nom, et du concert prochain à San Francisco. Jesse acheta un billet en même temps que l’album chez un disquaire.
    Toute la journée, elle resta étendue sur son lit à lire le roman. C’était comme si le cauchemar d’Entretien avec un Vampire recommençait et qu’elle ne pouvait s’en échapper. Pourtant, elle ne parvenait pas à s’arracher à sa lecture. Oui, vous êtes bien réels, j’en suis sûre. Le récit s’enchevêtrait et rebondissait, remontant dans le temps jusqu’au phalanstère romain de Santino, à l’île où Marius avait trouvé refuge, à la forêt celte de Mael. Et enfin à Ceux Qu’il Faut Garder toujours en vie sous leur blanche enveloppe marmoréenne. »  Pages 232 et 233
  • « Ses yeux se fermèrent de sommeil et Maharet lui apparut sur la terrasse de Sonoma. La lune brillait haut dans le ciel au-dessus de la cime des séquoias. Inexplicablement, la nuit semblait pleine de promesses et de menaces. Éric et Mael étaient là. Ainsi que d’autres dont elle ne connaissait l’existence qu’à travers les pages de Lestat. Tous du même clan ; les yeux incandescents, les cheveux flamboyants, la peau lisse, comme phosphorescente. Des milliers de fois elle avait suivi du doigt sur son bracelet en argent les symboles séculaires figurant les divinités celtes que les druides imploraient dans des forêts semblables à celle où Marius avait été jadis emprisonné. Combien d’indices lui fallait-il donc pour établir le lien entre ces romans et l’été inoubliable ? »  Page 233
  • « New York. Elle était allongée sur son lit, le livre à la main. »  Page 234
  • « Le matin, elle avait envoyé à Maharet une lettre par exprès, accompagnée des deux romans. Elle lui expliquait qu’elle avait quitté Talamasca, qu’elle partait assister au concert du vampire Lestat et qu’elle désirait s’arrêter en chemin à Sonoma. »  Page 235
  • « Et en effet, les gamines en jeans avaient surgi d’une petite porte, hypnotisées, comme les enfants de Hamelin, par le joueur de flûte. »  Page 242
  • « C’était si répugnant de manipuler ces cadavres. Une seconde, il s’était demandé qui étaient leurs victimes. Deux épaves. Plus maintenant, elles avaient touché la rive. Et la petite fugueuse de la nuit dernière ? Quelqu’un la recherchait-il ? Il s’était soudain remis à pleurer. Il avait entendu son sanglot, puis touché les larmes qui lui coulaient sur les joues.
    — Que t’imaginais-tu ? Vivre un petit roman à sensation ? avait persiflé Armand en l’obligeant à l’aider. Si tu veux te nourrir, tu dois être capable de brouiller les pistes. »  Page 243
  • « Khayman se faufila jusque tout en haut de la salle. Jusqu’au siège en bois qu’il avait précédemment occupé. Il s’installa confortablement, écartant du pied les deux livres de vampires qui se trouvaient toujours là.
    Quelques heures plus tôt, il avait dévoré ces récits. Le testament de Louis (« voyage dans le néant »). Et l’histoire de Lestat (« bavardages et ragots que tout cela »). Cette lecture avait clarifié bien des points. Et ses pressentiments quant aux intentions de Lestat en avaient été confirmés. Mais du mystère des jumelles, il n’était pas question, bien évidemment. »  Page 249
  • « Khayman, quant à lui, avait été frappé par ce nom, l’associant immédiatement au Mael du livre de Lestat. C’était sans aucun doute le même personnage – le druide qui avait attiré Marius dans la forêt sacrée où le dieu du sang l’avait métamorphosé en l’un des leurs et envoyé en Égypte à la recherche de la Mère et du Père. »  Page 254
  • « Armand séduisit immédiatement Khayman. Il était sûrement le complice que Louis et Lestat décrivaient dans leurs récits – l’immortel à jamais adolescent. »  Page 255
  • « Khayman avait le sentiment de comprendre et d’aimer Armand. Quand leurs yeux se rencontrèrent une seconde fois, il eut l’impression que tout ce qu’il avait lu sur cette créature dans les deux livres se trouvait confirmé en même temps que justifié par la simplicité foncière du jeune garçon. »  Page 255
  • « Daniel avait fini par s’écarter d’Armand. Après tout, nul ne pouvait lui faire de mal. Pas même le personnage de pierre qu’il avait vu luire dans la pénombre, celui si vieux et dur qu’il ressemblait au Golem de la légende. Quelle vision de cauchemar, cette statue de pierre penchée sur la mortelle qui gisait, les vertèbres cervicales broyées, la rousse qui lui rappelait les jumelles du rêve.
     Un humain avait dû commettre cet acte stupide, lui briser la nuque. Et le vampire blond, vêtu de peau de daim, qui les avait bousculés en se précipitant vers la pauvre forme disloquée, lui aussi était terrifiant, avec ses veines qui saillaient comme des cordes. Armand avait regardé les hommes emporter la femme rousse, une expression inhabituelle sur son visage, comme s’il hésitait à intervenir ; à moins que ce ne fût ce Golem qui éveillait sa méfiance. »  Pages 278 et 279
  • « Des milliers de feuilles volaient dans la tempête – des pages de parchemins, de vieux livres. À présent, la neige tombait à légers flocons dans le salon dévasté. »  Page 303
  • « — Tout était écrit, finit-elle par répondre. Ces interminables années passées à affermir mes pouvoirs. A me forger une puissance telle que personne… personne ne puisse m’égaler. (Une seconde, son assurance parut vaciller, mais elle se ressaisit : ) Il n’était plus qu’une masse inerte, mon pauvre époux bien-aimé, mon compagnon de supplice. Son esprit avait cessé de fonctionner. Je ne l’ai pas détruit, pas vraiment. J’ai pris en moi ce qui restait de lui. Il m’est arrivé parfois d’être aussi vide que lui, aussi silencieuse, incapable même de rêver. Seulement lui était pétrifié à jamais. Plus aucune image ne pénétrait son cerveau. Il était désormais inutile. Sa mort a été celle d’un dieu, et elle m’a rendue plus forte. Tout était écrit, mon prince. Écrit du début jusqu’à la fin.
    — Mais comment ? Par qui ?
    — Par qui ? (Elle sourit encore une fois : ) Tu ne comprends toujours pas ? Tu n’as plus à chercher qui est à l’origine de quoi. J’étais le livre, désormais je suis aussi la plume… Personne ni rien ne peut plus m’arrêter. (Son visage se durcit ; l’hésitation réapparut : ) Les vieilles malédictions n’ont plus aucun sens. Dans mon isolement, je me suis élevée à une telle puissance que plus aucune force au monde ne peut m’atteindre. Même Ceux du Premier Sang en sont incapables bien qu’ils complotent contre moi. Il était écrit que ces millénaires devaient s’écouler avant que tu ne paraisses. »  Page 312
  • « Un petit rire salua cette résolution. Un rire amical, étouffé, un peu exalté cependant, le rire d’un gamin écervelé. Il sourit en retour, lançant un coup d’œil à l’impertinent, à Daniel. Daniel, l’auteur anonyme d’Entretien avec un Vampire. »  Page 329
  • « Quant aux esprits eux-mêmes, je sais que vous êtes curieux de leur nature et de leurs attributs, et que beaucoup d’entre vous n’ont pas cru ce que Lestat raconte dans son livre sur la métamorphose de la Mère et du Père. Je ne suis pas sûre que Marius lui-même n’ait pas été sceptique quand on lui a relaté cette histoire ancienne, et même quand il l’a transmise à Lestat. »  Pages 365 et 366
  • « La lenteur avec laquelle ce genre de progrès pénètre une civilisation est étonnante. Il se peut que l’on ait, des générations durant, tenu les archives des impôts avant que quiconque consigne sur une tablette d’argile les mots d’un poème. »  Page 375
  • « Akasha m’avait expliqué comment son esprit pouvait se dégager de son enveloppe charnelle. Et les mortels avaient de tout temps vécu ce genre d’expériences, du moins le prétendaient-ils, à en juger par les tonnes de récits qu’ils avaient écrits sur ces périples invisibles. »  Page 431
  • « Un instant, je songeai même que ce serait une bénédiction si elle pouvait vraiment croire à cette fable. »  Page 483
  • « Vous avez lu dans le livre de Lestat – dans ces pages où Marius lui relate le récit tel qu’il lui fut conté – comment les dieux du sang créés par la Mère et le Père sacrifiaient les condamnés dans des sanctuaires dissimulés sur les pentes des collines d’Égypte. »  Page 492
  • « Cette légende fut même transcrite à une époque ultérieure par les scribes égyptiens. »  Page 492
  • « Et elle m’enseignait les rythmes et les passions de chaque ère ; elle m’entraînait dans des contrées où je ne me serais peut-être jamais aventurée seule ; elle m’ouvrait à des domaines artistiques que je n’aurais sans doute pas osé aborder autrement. Elle était mon mentor à travers le temps et l’espace. Mon professeur, le livre de l’existence. »  Page 503
  • « — Et toi, mon prince, qui as pénétré dans la salle du trône comme si j’étais la Belle au bois dormant, qui m’as réveillée par ton baiser passionné. Ne reviendras-tu pas sur ta décision ? Par amour pour moi ! (Elle avait de nouveau les larmes aux yeux : ) Dois-tu te joindre à eux contre moi ? (Elle se pencha et me prit le visage entre ses mains : ) Comment peux-tu trahir un tel rêve ? Les autres sont paresseux, fourbes, malfaisants. Mais ton cœur était pur. Ton courage plus fort que la réalité. Tu forgeais des rêves, toi aussi ! »  Page 529
  • « Vraisemblablement, les gens ne croiraient pas plus à Talamasca qu’en notre existence. A moins que David Talbot ou Aaron Lightner ne les contactent comme ils l’avaient fait pour elle.
    Quant à la Grande Famille, il était peu probable que quiconque la considère autrement qu’imaginaire, avec ici et là un élément de vérité, à condition bien sûr de tomber sur le livre.
    C’était ce que tout le monde avait pensé d’Entretien avec un Vampire et de mon autobiographie, et il en irait de même pour La Reine des Damnés. »  Page 543
  • « Avant de quitter Sonoma, Maharet m’avait surpris par une petite phrase : « Tâche d’être fidèle quand tu raconteras la Légende des Jumelles. »
    Était-ce une autorisation, ou seulement une marque de sa superbe indifférence ? Je n’en sais fichtre rien. Je n’avais parlé à personne du livre. J’en avais seulement rêvé durant ces longues heures atroces où j’étais incapable de le concevoir autrement qu’en termes généraux – comme une succession de chapitres, une carte du mystère, une chronique de la séduction et de la douleur. »  Page 543
  • « Ils avaient fixé les règles de cette communauté naissante. Personne ne devait engendrer d’autres vampires. Personne non plus ne devait écrire de nouveaux livres – et ce en dépit du fait, ils en étaient conscients, que je m’y employais en glanant silencieusement le maximum de renseignements, et nonobstant ma tenace mauvaise volonté à me plier à une quelconque discipline. »  Page 549
  • « — J’aimerais que tu abandonnes ton bouquin et que tu nous rejoignes un moment, dit-il. Tu es claquemuré dans cette pièce depuis plus d’un mois.
    — Il m’arrive d’en sortir.  Ses yeux bleu fluorescent me fascinaient.
    — Ce livre, reprit-il, dans quel but l’écris-tu ? Tu pourrais au moins me l’expliquer.  Je ne répondis pas. Il insista, avec tact toutefois.
    — Les chansons et l’autobiographie ne t’ont pas suffi ?  Je tentai de déterminer ce qui lui donnait un air aussi aimable. Peut-être les minuscules rides qui se dessinaient encore au coin de ses paupières, les petits plis qui apparaissaient et disparaissaient sur son visage quand il parlait.
    Ses yeux, semblables par leur grandeur à ceux de Khayman, étaient également saisissants.
    Je me retournai vers l’écran de mon ordinateur. L’image électronique du langage. Le livre était presque achevé. Et ils étaient tous au courant, ils l’avaient été depuis le début. C’est pourquoi ils m’avaient fourni tant de renseignements, tapant à ma porte, entrant, bavardant un instant avant de se retirer.
    — Alors pourquoi en parler ? dis-je. Je veux consigner ce qui est arrivé. Tu le savais quand tu m’as raconté comment ça c’était passé pour toi.
    — En effet, mais à qui est destiné ce récit ? »  Pages 550 et 551
  • « — Même s’ils ne t’ont jamais cru ? demanda-t-il. Ils te tenaient seulement pour un homme de scène et un parolier génial, comme ils disent ?
    — Ils connaissaient mon nom ! C’était ma voix qu’ils entendaient ! C’était moi qu’ils voyaient sous les feux de la rampe !  Il hocha la tête.
    — Et tu persistes avec ta Reine des Damnés, conclut-il.
    Silence.
    — Viens dans le salon, insista-t-il. Accepte notre compagnie. Parle-nous de ce qui s’est passé. »  Page 553
  • « — Écoute, dis-je, laisse-moi à mes regrets quelque temps encore. Laisse-moi forger mes sombres images, vivre en compagnie des mots. Plus tard, je me joindrai à vous. Peut-être me plierai-je à vos règles. Du moins certaines d’entre elles, qui sait ? A propos, que ferez-vous si je ne m’y soumets pas ?
    Il resta interloqué.
    — Tu es la plus maudite des créatures, souffla-t-il. Tu me fais penser à Alexandre le Grand qui, raconte-t-on, aurait pleuré quand il n’a plus eu d’empires à conquérir. Pleureras-tu, toi aussi, quand tu n’auras plus de règles à enfreindre ?
    — Oh, mais il y en a toujours.
    Il rit en sourdine.
    — Brûle ce livre.
    — Non. »  Page 554
  • « Claudia. Un visage fait pour un médaillon. Ou un petit portrait ovale peint sur porcelaine et conservé avec une boucle de cheveux dorés au fond d’un tiroir. Comme elle aurait détesté cette image, cette image cruelle.
    Claudia qui avait plongé un couteau dans mon cœur et l’avait tourné dans la plaie en regardant le sang couler sur ma chemise. Mourez, Père. J’enfermerai à jamais votre corps dans un cercueil.  Je te tuerai le premier, mon prince.
    L’enfant mortelle m’apparut, allongée au milieu de couvertures souillées, dans l’odeur de la maladie. Puis la Reine aux yeux noirs, immobile sur son trône. Et je les avais toutes deux embrassées, mes Belles au bois dormant ! »  Pages 559 et 560
  • « — Nous pouvons rentrer à la maison maintenant, murmura-t-il.
    La maison. Je souris et touchai les tombes voisines. Puis j’observai le reflet moiré des lumières contre les nuages turbulents.
    — Tu ne vas pas nous quitter ? dit-il tout à coup d’une voix où perçait la panique.
    — Non. (J’aurais tant souhaité pouvoir parler de toutes ces choses que j’avais écrites dans mon livre.) Tu sais, nous nous aimions, elle et moi, comme une femme et un homme mortels. »  Page 563
  • « Une faible lumière venait de l’énorme manoir au milieu du parc. Les étroites et profondes fenêtres à petits carreaux paraissaient construites pour la retenir. Confortable ce lieu, engageant, avec tous ces murs tapissés de livres et les flammes qui dansaient dans les innombrables âtres. »  Page 566
  • « — Une seconde. Tu n’as pas l’intention de t’introduire dans cette maison ?
    — Tu crois ? Ils ont le journal de Claudia et le tableau de Marius dans leurs caves. Tu es au courant, non ? Jesse t’en a parlé ? »  Pages 566 et 567
  • « — Tu vois cette fenêtre, là-haut ? (Je lui encerclai la taille de manière à le maintenir prisonnier : ) David Talbot est dans cette pièce à écrire dans son journal depuis environ une heure. Il est très inquiet. Il ignore ce qui nous est arrivé. Il se doute de quelque chose, sans parvenir à déterminer l’exacte vérité. Bon, nous allons pénétrer dans la chambre voisine par la lucarne à gauche. »  Page 568
  • « Une seconde plus tard, nous atterrissions dans une petite chambre de style élisabéthain, avec des boiseries sombres, de beaux meubles d’époque et un grand feu dans la cheminée.
    Louis était ivre de rage. Il me foudroya du regard, tout en remettant rapidement de l’ordre dans sa tenue. J’aimais cette pièce. Les livres de David Talbot. Son lit. »  Page 568
  • « Nous nous mesurâmes du regard, puis je lui décochai un autre sourire et me levai pour prendre congé. Je jetai un dernier coup d’œil sur la table.
    — Pourquoi n’ai-je pas mon propre dossier ? m’enquis-je.
    Il devint blanc comme un linge, puis se reprit, miraculeusement encore.
    — Vous avez votre livre, répondit-il en désignant Le Vampire Lestat placé sur une étagère.  — En effet, merci de me le rappeler. (J’hésitai une seconde.) N’empêche que vous devriez me faire un dossier, je crois. »  Page 573
2 étoiles, H, R

Ravenloft, book 4 : Heart of Midnight

Ravenloft, book 4 : Heart of Midnight de J. Robert King

Editions TSR (Ravenloft), publié en 1992, 313 pages

Quatrième tome de la série de contes d’horreur gothique Ravenloft écrit par J. Robert King et paru initialement en 1992.

En Kartakass la musique dirige tout, même le choix des souverains des cités que l’on nomme les Meistersingers. À Harmonia, le jeune Casimir a tout pour réussir, il est beau et doué d’une voix envoûtante qui devrait lui garantir son avenir. Malheureusement, sur le plan personnel, il est obsédé par la vengeance. Sa mère a été assassinée lorsqu’il était enfant et il vit depuis dans un orphelinat miteux. Le plus révoltant pour lui c’est que sa mère a été assassinée par le Meistersinger local et qu’il n’a jamais payé pour ce méfait. Casimir a ourdi son plan de vengeance pendant dix ans et il est maintenant temps de l’exécuter. Il cherche une vengeance glorieuse et pour ce faire, il est prêt à faire appel aux forces obscures et aux malédictions les plus puissantes.

Roman divertissant, sans plus. L’histoire est intéressante surtout dû au monde qui y est présenté, un monde surnaturel axé sur la musique. Par contre, le début est très précipité, les évènements se succèdent trop rapidement, sans explication, et le lecteur n’a pas vraiment le temps de bien comprendre les problématiques soulevées ou d’apprivoiser les personnages. De plus, le texte est alourdi par les paroles de chansons ce qui gêne le lecteur en le faisant décroché de la trame principale. Les personnages manquent cruellement de profondeur et ils ne sont pas ou peu développés. Malheureusement, une lecture monotone et très prévisible.

La note : 2 étoiles

Lecture terminée le 3 janvier 2015

La littérature dans ce roman :

  • « For what is life but fleeting years
    Marked clearly by the scars and tears
    Of time? I peer across my frame,
    So marked and yellowed like a book
    That I can call each hurt by name. »  Page 5
  • « Passing through the doorway, they left the nave and entered a small chapel that seemed to be of later design. The air within smelled of old books and oiled wood rather than musty decay. »  Page 102
  • « Gustav slept amongst a sprawl of books, a flute clutched in his hand. »  Page 117
  • « Julianna shook her head and swallowed. “I thought werewolves were mere fictions… the stuff of huntsmen’s tales.” »  Page 127
  • « He blustered importantly into book-lined study where the jurisconsults were waiting. »  Page 132
  • « ”I’ll need to consult many dark, tattered volumes to remember what I must do,” Gustav observed to no one in particular. “Even so, my powers are meaningless unless you’ve indeed brought back Milil.” He cast a dubious glance toward the pipe organ, then turned again toward Casimir. “Come… let’s go to the temple library and my books. »  Page 163
  • « Thoris and Casimir sat quietly at a table in the temple library, the cool air soaking like a salve into their angry wounds. As they watched, Gustav moved among his countless books, pulling down broad tomes and stacking them in his feeble arms. At last Gustav set his stack on a table and began poring over the cryptic texts. “How long have you been… afflicted?”
    Startled after the long silence, Casimir replied, “As long as I can remember.”
    Gustav looked up. “Then you have killed before?”
    “Yes.” The answer rang cold on the stone.
    Gustav sighed heavily, closing the thick tome. »  Page 163
  • « Gustav rose, holding the book under his arm and moving toward the library’s door. »  Page 164
  • « As they arrived, Gustav began paging through the book. His eyes roved over the symbol-laden page, then found the passage hi sought. »  Page 164
  • « Gustav finally closed the book, setting its dusty bulk on a stand beside the altar. »  Page 165
  • « ”The choirmaster will sing for you, and the organist will play. I’ll deliver your homilies,” Casimir said simply. “You need only learn to pray and perhaps to read so that you’ll know the tales of Milil.” »  Page 185
  • « As he passed the library doors, a sudden chill swept over him. He halted, turning back toward the library. Cautiously cracking the doors, he peered inside. Five robed elders of Milil sat within, two reading books and the other three glancing nervously about the room. »  Page 220
  • « Julianna bit her lip, and Thoris paled. He asked, “But tales say Harkon Lukas doesn’t have a home – he just drifts. How’re you going to find him?” »  Page 231
  • « The clerk was a young and colorless thing. He raised his squinting eyes toward Casimir – eyes visibly thickened by long hours of labor with books. »  Page 234
  • « ”What about sitting in the dining hall ?” Casimir asked.
    I’m sorry, sir,” the clerk said, turning back to his books. “Dining hall’s only for dinner and supper.” »  Page 234
  • « But the sable-haired child had no interest in conversation; her job was to endure that nothing was stolen. The vardo contained all manner of valuable items – jewels, chains of gold, exotic feathers, piles of books. »  Page 302
  • « Gustav’s grave lay along the cliff’s edge, marking the spot where Casimir had jumped off almost two years ago. The statue of Gustav proved a perfect stepping-stone. Thoris’s twisted limbs slowly climbed to the rail as the stone Gustav patiently watched. The statue held a flute in one hand and a book of song in the other. »  Page 311
3 étoiles, R

Roméo et Juliette

Roméo et Juliette de William Shakespeare.

Éditions Folio (Classique), publié en 2001, 71 pages

Pièce de théâtre écrite par William Shakespeare et paru initialement en 1597 sous le titre « Romeo and Juliet ».

Roméo et Juliette

Les Capulet et les Montague sont deux familles de Vérone qui se haïssent depuis des générations ; on ne semble même plus se rappeler pourquoi d’ailleurs. Ces deux familles sont alimentées par d’anciennes et nouvelles rancunes. Les altercations entre les deux clans sont devenues une tradition dans la ville. Leur rivalité ensanglante toute la cité, au grand désespoir du prince Escalus. Dans ce tumulte construit d’affrontements, où les épées clinquent nuit et jour, deux jeunes laissent parler leurs cœurs. Roméo Montague et Juliette Capulet, tous deux adolescents, succombent au coup de foudre. Que se passera-t-il pour les deux amoureux lorsque les familles découvriront leur terrible secret ? Que feront les deux familles pour faire face à la situation ? Leur union réconciliera-t-il les familles ennemies ou au contraire alimentera-t-il leurs haines mutuelles ?

Une histoire d’amour universelle et intemporelle, probablement l’histoire d’amour la plus connue de la littérature. C’est aussi une histoire sur la bêtise humaine et des gens qui par leur égoïsme gâchent la vie des autres. La tragédie entourant les aventures des deux amants est très bien amenée. Dans ce texte, on mesure le talent de Shakespeare à mettre en scène des personnages accablés et au destin tragique. Malheureusement, le style de Shakespeare n’est pas parfait et le développement des personnages est très mince. Ils ne sont pas assez approfondis pour bien les cerner. On ne connaît pas leur passé, leurs raisons de se détester et on ne comprend pas entièrement les retournements brutaux dans leur caractère. Les tirades d’amour des deux amants sont d’un lyrisme déconcertant. Reste que Roméo et Juliette est une histoire culte tout simplement et une très belle histoire d’amour.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 29 mars 2014

La littérature dans ce roman :

  • « LE VALET. – Dieu vous donne le bonsoir !… Dites-moi, monsieur savez-vous lire ?
    ROMÉO. – Oui, ma propre fortune dans ma misère.
    LE VALET. – Peut-être avez-vous appris ça sans livre (mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu ? »  Page 10
  • « LADY CAPULET. – qu’en dites-vous ? pourriez-vous aimer ce gentilhomme ? Ce soir vous le verrez à notre fête ; lisez alors sur le visage du jeune Pâris, et observez toutes les grâces qu’il a tracées la plume de la beauté ; examinez ces traits si bien mariés, et voyez quel charme chacun prête à l’autre ; si quelque chose reste obscur en cette belle page, vous le trouverez éclairci sur la marge de ses yeux. Ce précieux livre d’amour, cet amant jusqu’ici détaché, pour être parfait, n’a besoin que d’être relié !… Le poisson brille sous la vague, et c’est la splendeur suprême pour le beau extérieur de receler le beau intérieur ; aux yeux de beaucoup, il n’en est que plus magnifique, le livre qui d’un fermoir d’or étreint la légende d’or ! »  Page 13
  • « JULIETTE. – ô coeur reptile caché sous la beauté en fleur ! Jamais dragon occupa-t-il une caverne si splendide ! Gracieux amant ! démon angélique ! corbeau aux plumes de colombe ! agneau ravisseur de loups ! méprisable substance d’une forme divine ! Juste l’opposé de ce que tu sembles être justement, saint damné, noble misérable ! ô nature, à quoi réservais-tu l’enfer quand tu reléguas l’esprit d’un démon dans le paradis mortel d’un corps si exquis ? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié ? Oh ! que la perfidie habite un si magnifique palais ! »  Page 42
  • « Il me contait, je crois, que Pâris devait épouser Juliette. M’a-t-il dit cela, ou l’ai-je rêvé ? Ou, en l’entendant parler de Juliette, ai-je eu la folie de m’imaginer cela ? (Prenant le cadavre par le bras.) Oh ! donne-moi ta main, toi que l’âpre adversité a inscrit comme moi sur son livre ! »  Page : 66
3 étoiles, H, R

Hunger Games, tome 3 : La révolte

Hunger Games 3 : La révolte de Suzanne Collins.

Éditions Pocket (Jeunesse), publié en 2012, 417 pages

Troisième tome de la trilogie Hunger Games écrit par Suzanne Collins et paru initialement en 2010 sous le titre « Hunger Games : Mockingjay ».

Hunger Games, tome 3

Les 75ièmes Hunger Games se sont terminé par le sauvetage de Katniss par les rebelles. Réfugiée dans le District 13, on lui demande de devenir l’emblème de la rébellion. En échange, elle exige de la Présidente du District, Alma Coin, l’immunité pour tous les vainqueurs des Hunger Games, y compris Peeta. Elle reçoit également le droit de tuer le Président Snow, le chef du Capitole et de Panem lors du soulèvement. Les rebelles devront mettre sur pied un plan pour secourir Peeta ainsi que d’autres tributs capturés par le Capitole. Au prix de grands efforts, ils finiront par les libérer mais le jeune homme a été conditionné afin de voir Katniss comme une ennemie. Tout sera mis en œuvre pour le soigner afin qu’il redevienne lui-même. La souffrance de Katniss est grande durant cette période. Elle assiste à la détresse de Peeta, elle voit des gens mourir pour cette quête et elle en prend toute la responsabilité. Mais les rebelles auront-ils la force et le nombre pour vaincre le Capitole ? Que leur coutera cette guerre en effectif ? Leurs efforts seront-ils suffisants pour faire changer les choses ?

L’intérêt principal de ce troisième tome est les réponses qu’il apporte au lecteur. De plus, il est le tome le plus réaliste des trois. Les affrontements ne sont font plus dans un milieu contrôlé mais dans la population, ce qui est très bien exploité. L’horreur de la guerre est omniprésente incluant les massacres sanglants qui font partie de ce type de confrontation. On ressent la dureté de ce monde. Le personnage de Katniss est beaucoup moins fort que dans les deux premiers tomes et perd de son intérêt. Le point faible de ce tome est l’isolement de Katniss par rapport aux stratégies mises en place pour combattre le Capitole. Comme l’auteur est resté obstinément accroché à la vision unique de Katniss, le lecteur est ainsi brimé d’une compréhension globale des enjeux. Les états d’âme et les incertitudes de Katniss sont répétitifs et sans grand intérêt. L’auteur aurait pu pousser la réflexion plus loin sur plusieurs sujets reliés à une révolution, malheureusement ces filons n’ont pas été exploités. En lieu et place on se retrouve avec la vision d’une adolescente instable qui se morfond sur des sujets futiles considérant la guerre qui fait rage. De plus, cette trilogie finie sans grande surprise, ni sans grand intérêt.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 17 février 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Je franchis le seuil à pas de loup, je rechigne à faire du bruit. Je ramasse quelques souvenirs : une photo de mes parents le jour de leur mariage, un ruban bleu de Prim, le livre familial des plantes médicinales et comestibles. Il m’échappe des mains et s’ouvre sur une page ornée de fleurs jaunes ; je le referme aussitôt. C’est Peeta qui a peint ces fleurs. »  Page 18
  • « Ma mère presse sa photo de mariage contre sa poitrine puis la dépose, avec le livre de plantes, sur notre commode réglementaire. »  Page 27
  • « Il tend la main. Fulvia lui remet un grand cahier de croquis relié en cuir noir.
    — Tu as déjà une idée générale de ce que nous attendons de toi, Katniss. Je sais que tu participes à contrecœur. J’espère que ceci nous aidera à te convaincre.
    Plutarch fait glisser le cahier dans ma direction. Je l’observe d’abord avec méfiance. Puis ma curiosité l’emporte. Je soulève la couverture et je découvre un dessin de moi, solidement campée dans un uniforme noir. Je ne connais qu’une seule personne qui ait pu concevoir cette tenue, purement fonctionnelle au premier regard, et qui recèle pourtant toute la finesse d’une œuvre d’art. La courbure du casque, la découpe du plastron, les manches légèrement bouffantes qui dévoilent des plis blancs sous les bras.  Son crayon m’a transformée en geai moqueur une fois de plus.
    — Cinna, dis-je dans un souffle.
    — Oui. Il m’avait fait promettre de ne pas te montrer ce cahier avant que tu aies pris ta décision. J’ai été tenté, crois-moi, dit Plutarch. Vas-y. Jette un coup d’œil au reste.
    Je tourne les pages une à une, en découvrant chaque détail de l’uniforme. Les couches de rembourrage soigneusement coupées, les armes dissimulées dans les bottes et le ceinturon, la plaque de blindage au niveau du cœur. En dernière page, sous un croquis de ma broche, Cinna a griffonné : Je continue à miser sur toi. »  Page 52
  • « Je croise les bras sur le cahier de croquis et me laisse aller à espérer. C’est sûrement la bonne décision. Puisque Cinna le voulait. »  Page 54
  • « De la porte 3908 s’échappe un bruit léger. Une sorte de gémissement. Comme celui qu’un chien craintif pousserait pour, échapper à une correction, sauf qu’il me paraît un peu trop humain et familier. Gale et moi échangeons un bref regard. Nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps pour ne pas avoir besoin de plus. Je laisse le cahier de Cinna tomber bruyamment aux pieds du gardien. À l’instant où il se baisse pour le ramasser, Gale se penche à son tour et ils se cognent malencontreusement la tête. »  Pages 55 et 56
  • « — Et si nous gagnons, intervient Gale, qui sera à la tête du gouvernement ?
    — Tout le monde, lui répond Plutarch. Nous constituerons une république, dans laquelle les habitants de chaque district et du Capitole éliront leurs propres représentants pour parler en leur nom dans un gouvernement centralisé. Ne prenez pas cet air méfiant ; ça a déjà fonctionné par le passé.
    — Oui, dans les livres, grommelle Haymitch.
    — Dans les livres d’histoire, précise Plutarch. Et si nos ancêtres ont pu le faire, il n’y a pas de raison que nous en soyons incapables. »  Page 94
  • « Je m’accroupis dos à la paroi pour regarder ce que Gale a pu sauver dans ma besace. Mon livre sur les plantes, le blouson de mon père, la photo de mariage de mes parents et les affaires personnelles que je rangeais dans mon tiroir. »  Page 158
  • « — Vous allez loin, dis-je. Il n’y a vraiment aucune limite pour vous ? (Ils me fixent tous les deux – Beetee avec scepticisme, Gale d’un air hostile.) Je suppose qu’il n’existe pas de manuel qui stipule ce qui est acceptable ou non en temps de guerre.
    — Bien sûr que si. Beetee et moi suivons le même manuel que le président Snow quand il a ordonné le lavage de cerveau de Peeta, rétorque Gale. »  Page 200
  • « Je m’assieds sur mon lit et tente de me fourrer dans la tête les instructions de mon manuel de tactique militaire, sans trop me laisser distraire par le souvenir de mes nuits dans le train avec Peeta. Au bout de vingt minutes environ, Johanna me rejoint et se laisse tomber en travers de mon lit. »  Page 261
  • « Dans le bureau où j’avais pris le thé en compagnie du président Snow, je trouve un carton contenant le vieux blouson de mon père, notre ouvrage sur les plantes, la photo de mariage de mes parents, le bec de collecte que m’avait envoyé Haymitch, et le médaillon que m’avait offert Peeta dans l’arène en horloge. »  Page 406
  • « Peu à peu, au fil des jours, je reviens à la vie. J’essaie de suivre les conseils du Dr Aurelius, de faire les gestes du quotidien sans réfléchir, surprise chaque fois que je redécouvre qu’ils ont un sens. Je lui parle de mon projet de livre, et un grand carton de feuilles parcheminées m’arrive du Capitole par le prochain train.
    J’ai eu cette idée en regardant notre livre familial sur les plantes. Un ouvrage dans lequel consigner tout ce qu’on ne peut pas confier aveuglément à la mémoire. Chaque page débute par le portrait d’une personne. Une photo, quand on peut en dénicher une. Sinon, un dessin ou une peinture de Peeta. Puis je rédige, de ma plus belle écriture, tous les détails qu’il serait criminel d’oublier. Lady en train de lécher la joue de Prim. Le rire de mon père. Le père de Peeta avec ses cookies. La couleur des yeux de Finnick. Ce que Cinna parvenait à sortir d’un simple rouleau de soie. Boggs reprogrammant l’holo pour moi. Rue dressée sur ses orteils, les bras légèrement écartés, comme un oiseau sur le point de s’envoler. Et ainsi de suite. On colle les pages à l’eau salée et on se promet de mener une belle vie afin que leurs morts ne soient pas inutiles. Haymitch se décide à collaborer, en nous parlant des vingt-trois couples de tributs qu’il a dû assister. Les ajouts se font plus modestes. Un vieux souvenir qui ressurgit. Une primevère mise à sécher entre les pages. D’étranges bribes de bonheur, comme cette photo du fils nouveau-né de Finnick et d’Annie. »  Pages 412 et 413
    « Peeta dit que tout ira bien. Nous sommes ensemble. Et nous avons le livre. Nous saurons leur expliquer d’une manière qui les rendra plus courageux. »  Page 416
3,5 étoiles, R

Le retour de Jack l’Éventreur

Le retour de Jack l’Éventreur de J. B. Livingstone.

Éditions du Rocher, publié en 1989; 231 pages

Douzième roman de la série « Les dossiers de Scotland Yard » de J. B. Livingstone paru initialement en 1989.

Le retour de Jack L'Éventreur

Un homicide est commis dans le quartier de Whitechapel, plus de cinquante ans après les horribles meurtres non résolus de 1888. Ce qui est perturbant, c’est qu’il est en tout point identique au premier meurtre attribué à Jack L’Éventreur. Le superintendant Scott Marlow est chargé du dossier. Vu la complexité et la nature de l’enquête, il demande à l’ex-inspecteur-chef Higgins de sortir de sa retraite pour l’aider. Quelques semaines plus tard un deuxième meurtre est commis et encore un fois le modus operandi est identique à celui de Jack l’Éventreur. Les similitudes des meurtres sont-ils le fruit du hasard ou sont-ils le résultat d’un imitateur ? Pour commencer leur enquête, Higgins et Marlow établissent une liste des personnes présentes dans le quartier lors des deux meurtres. À leur grande surprise, les huit suspects identifiés apparaissent comme d’inquiétantes réincarnations de ceux de 1888. Mais, cette fois-ci arriveront-ils à identifier le tueur ?

Ce roman est basé sur le cas le plus mystérieux de l’histoire criminelle anglaise : L’affaire Jack L’Éventreur. À partir de 1888, un tueur en série a assassiné une dizaine de femmes de petite vertu dans le quartier de Whitechapel à Londres sans jamais être formellement identifié. Dès le début du roman, on est immergé dans l’ambiance glauque de Whitechapel par la magie de l’écriture de Livingstone. Les personnages d’Higgins et de Marlow sont réalistes, bien que peu approfondis. Mais ce duo finit par devenir ennuyeux avec leurs manies. Malheureusement, ce roman n’est en fait qu’un résumé du cas de 1888 sans vraiment de réel intrigue. La conclusion est basée sur des indices négligeables auxquels on n’attache pas d’importance, heureusement qu’à la fin on nous explique le raisonnement. Si vous vous qualifiez de ripperologue, ce roman n’est pas d’intérêt pour vous. Par contre, si du cas de Jack l’Éventreur vous ne connaissez que le nom, ce roman est une très bonne introduction à l’affaire.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 11 décembre 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Vérifiant qu’il n’avait pas été suivi et que personne ne l’observait, Higgins fit pivoter un panneau de bibliothèque où figuraient des éditions reliées des œuvres de William Shakespeare. »  Page 14
  • « – La nature humaine est compliquée et dissimulatrice, mademoiselle. Connaissez-vous les vers délicieux de la poétesse Harriett J. B. Harrenlittlewoodrof : « Quand le mouton se transforme en tigre, il est plus cruel que le chacal »?
    Annabella n’avait même pas lu Shakespeare. »  Page 45
  • « – C’est insensé, Higgins ! Nous croulons sous des centaines de lettres écrites par des déments ! Ils ont tous vu Jack L’Éventreur, de Liverpool à Glasgow en passant par Canterbury ! Quant aux appels téléphoniques, je préfère ne pas en parler. Le standard est saturé en permanence. Il y a même un membre de la Chambre des lords à qui j’ai été obligé d’accorder rendez-vous et qui m’a déclaré, avec le plus grand sérieux, que Jack l’Éventreur était un vampire n’agissant qu’à la pleine lune. Pour preuve de ses dires, il m’a montré un grimoire rempli de formules de sorcellerie ! »  Page 54
  • « Il alluma néanmoins une ampoule électrique dont la clarté fut suffisante pour qu’Higgins examinât les lieux : un étal de boucher, des quartiers de viande accrochés à des esses, un volume du Talmud, des couteaux de tailles diverses. »  Page 60
  • « Watson B. Petticott, relation obligée du Premier ministre et des personnages les plus influents du Royaume0Uni, ressemblait à Sherlock Holmes. »  Page 64
  • « Rarement capharnaüm avait atteint ce point de chaos. Des piles de livres de médecine, effondrées les unes sur les autres, s’entremêlaient avec des dossiers. »  Page 74
  • « L’ex-inspecteur-chef passa une bonne heure dans une librairie de Coptic Streer spécialisée dans les religions anciennes. Il consulta plusieurs gros ouvrages consacrés à la foi hébraïque et aux rites juifs. »  Page 79
  • « – En ce qui concerne les femmes de mauvaise vie… quelle est votre opinion ?
    – Celle du Talmud, bien entendu : il faut mettre à mort les prostituées comme le boucher abat ses bêtes pour le sacrifice. »  Page 80
  • « Au-dessus des bouteilles trônait un sous-verre montrant un paysage portugais surmonté d’un texte d’Albert Thibaudet à la gloire du vin : « Cet or du commerce, il me semblait le connaître, devenu liquide, ambré, savant et chat comme la période de Chateaubriand, dans le porto somptueux des universités britanniques, qui a la densité de ces gazons, la vieillesse de ces collèges de la Renaissance et en qui l’on boit à la fois la tradition anglaise et, puisqu’il est d’outre-mer, la tradition communale. » Higgins jugea la péroraison un peu alambiquée mais loua le ciel de n’être point tombé chez un amateur de thé. »  Page 85
  • « En se dirigeant vers le lounge, la partie aristocratique du pub séparée du public bar où l’on vidait force pintes de Whitebread Pale Ale, plate et tiède, Higgins songea à Samuel Pepys, le fameux écrivain anglais du XVIIe siècle dont le Journal, où il décrivait de manière étonnante la peste et l’incendie de Londres, avait été rédigé en caractère secrets qui n’avaient été déchiffrés qu’au XIXe siècle. Pepys venait souvent à l’Angel Pub, en compagnie d’une accorte servante qu’il honorait de ses faveurs empressées. Sur ce point aussi, il était demeuré très secret, en raison de ses hautes fonctions, secrétaire de l’Amirauté et président de la Royal Society. Mais lui, au moins, n’avait pas été soupçonné d’être Jack l’Éventreur ! »  Page 122
  • « N’était-ce pas sous le porche de Saint Paul que, dans le Pygmalion de Bernard Shaw, Eliza Doolittle avait rencontré le professeur Higgins ? »  Page 135
  • « Cinq minutes plus tard, un autre domestique s’inclina devant l’ex-inspecteur-chef et le guida jusqu’à une vaste pièce où le duc, debout devant une bibliothèque en acajou, consultait un annuaire de la noblesse. »  Page 153
  • « – Là-bas l’eau, ici la terre, dit le duc, rêveur.
    – « La terre mère des créatures », cita Higgins, « est aussi leur tombe. Leur sépulcre est sa matrice même. »
    – Vous aimez Shakespeare… vous avez raison. Dînons, voulez-vous ? »  Page 154
  • « – Mon couteau… vous m’avez rapporté mon couteau ?
    – C’est bien lui, approuva l’ex-inspecteur-chef. Si je vous le rends, à quel usage le destinerez-vous ?
    – Mais… à égorger les bêtes pour le sacrifice !
    – Le Talmud ne donne-t-il pas d’autre prescription ? Ne demande-t-il pas de mettre à mort les prostituées ?
    – Rendez-moi mon couteau, implora le rabbin. Avec lui, je me sentirai moins menacé.
    Higgins se fit sévère.
    – Je vous interdis bien de vous en servir ailleurs que dans votre boucherie.
    Le rabbin baissa la tête, comme un gamin pris en faute.
    – C’est juré, inspecteur. Juré sur le Talmud. »  Page 180
    « À l’issue de cette enquête, Higgins ne jouissait pourtant d’aucun soulagement. Il éprouvait l’insupportable sensation de ne pas avoir atteint la vérité. « Quand les nuages se montrent, avait écrit Shakespeare, les hommes sages mettent leur manteau. Quand les feuilles tombent, c’est que l’hiver approche. Quand le soleil se couche, qui ne s’attend à la nuit ? ». »  Page 225