4 étoiles, S

La servante écarlate

La servante écarlate de Margaret Atwood

Éditions Robert Laffont – Pavillons poche, 2015, 521 pages

Roman écrit par Margaret Atwood et publié initialement en 1985 sous le titre anglais « The Handmaid’s Tale ».

Dans un futur proche, les États-Unis d’Amérique ont éclaté dû à une crise politique et environnementale. À la suite des retombés de la pollution seul un petit groupe de femmes sont encore fertiles. Defred vit dans le nouvel état de Gilead qui a été fondé par des fanatiques religieux. La vie dans cette nation est très stricte: aucune liberté, aucune éducation, rationnement en nourriture, déportation de certaines femmes… Cette société est dirigée par les hommes et les femmes sont utilisées et catégorisées par aptitudes. Les règlements y sont très rigides, extrêmement codifiés et sont basés sur certains principes bibliques. La sélection des extraits de la Bible a évidemment été fait en fonctions des besoins des dirigeants et pour opprimer le peuple, particulièrement les femmes. L’adaptation de Defred à cette nouvelle société n’est pas facile, elle qui a connu la vie trépidante de la société d’avant. De plus, elle ne sait pas où se trouve son mari ni sa fille, cependant, elle sait que sa mère, trop vieille, a été déportée. On lui a attribué le rôle de Servante. Elle est dépêchée dans la famille d’un Commandant pour leur permettre d’avoir un enfant, car le rôle de la Servante est d’enfanter en lieu et place de la femme stérile du Commandant.

Une dystopie qui donne froid dans le dos, surtout si on est une femme. L’auteur nous présente dans ce roman les dérives possibles de la société nord-américaine actuelle. Elle a su créer une histoire plus que probable dans cet univers où un petit groupe d’hommes se servant de la religion, de l’ignorance et de la peur s’octroie tous les pouvoirs. Loin de dépeindre que cette facette du pouvoir, elle y présente aussi les failles et la résistance qui se met en place dans les castes assujetties. Ce roman bien que simple dans son style d’écriture et dans sa forme est cependant très complexe dans sa construction. De grands sujets y sont abordés tel que l’intégrisme religieux, la place de la femme et les impacts environnementales de la dérive de la surconsommation. Le déroulement très lent de l’histoire permet au lecteur d’analyser les fondements de cette société plutôt que d’être éboulis par le texte lui-même. L’auteur a créer avec le personnage de Defred, un protagoniste à qui le lecteur (surtout la lectrice) peut s’identifier. Ses réactions pourraient être celles de n’importe quel individu pris dans ce tourbillon de peur et d’ignorance. Le seul bémol est le fait que l’on découvre cet univers que par petites brides. La compréhension de ce monde avec sa hiérarchie et ses codes est donc difficile à acquérir et à maîtriser. Un roman qui nous donne à réfléchir car la situation géopolitique décrite n’est pas impossible. Une lecture troublante qui fait espérer que ce roman soit une dystopie plutôt qu’un roman d’anticipation.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 3 septembre 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Si je tourne la tête pour que les ailes blanches qui m’encadrent le visage dirigent mon regard vers lui, je le vois quand je descends l’escalier, rond, convexe, en trumeau, pareil à un œil de poisson, et moi dedans, ombre déformée, parodie de quelque chose, personnage de conte de fées en cape rouge, descendant vers un moment d’insouciance qui est identique au danger. »  Page 22
  • « Elle avait probablement envie de ma gifler. Elles peuvent nous frapper, il y a des précédents dans les Écritures. »  Page 35
  • « Sur le chemin de la rivière se trouve l’ancienne maison des étudiants, utilisée maintenant à d’autres fins, avec ses tourelles de conte de fées, peintes en blanc, or et bleu. »  Page 59
  • « Je devais remettre un devoir le lendemain. De quoi s’agissait-il? Psychologie, anglais, économie. Nous étudiions de tels sujets, dans ce temps-là. Sur le plancher de la chambre il y avait des livres ouverts la face contre terre, en désordre, à profusion. »  Page 70
  • « C’est cela : elle avait dit que nous allions donner à manger aux canards.
    Mais il y avait là des femmes qui brûlaient des livres, c’était en réalité pour celle qu’elle était venue. Pour voir ses amies ; elle m’avait menti, le samedi était censé être mon jour. »  Page 71
  • « Il y avait quelques hommes aussi, parmi les femmes, et les livres étaient des revues. Ils avaient dû verser de l’essence parce que les flammes jaillissaient haut, puis ils ont commencé à y jeter les revues empilées dans des cartons, pas trop à la fois. »  Page 71
  • « La femme m’a tendu une des revues. Sa couverture représentait une jolie femme, entièrement dévêtue, suspendue au plafond par une chaîne enroulée autour de ses mains. Je la regardais avec intérêts. Cela ne me faisait pas peur. Je croyais qu’elle se balançait, comme Tarzan à une liane, à la télé.
    Ne la laisse pas voir, à dit ma mère. Tiens, jette-la dedans, vite.
    J’ai lancé la revue dans les flammes. »  Pages 71 et 72
  • « Insouciance : j’étais insouciante, dans ces chambres; je pouvais décrocher le téléphone, et des mets apparaîtraient sur un plateau, des plats que j’aurais choisis. Des aliments qui m’étaient déconseillés, dans doute, et des boissons aussi. Il y avait des bibles dans les tiroirs des commodes, placées là par quelque société charitable, que, probablement, personne ne lisait. »  Pages 90 et 91
  • « Inutile d’essayer de travailler, Moira ne le permet pas, elle est comme un chat qui se coule sur la page que l’on essaie de lire. »  Page 98
  • « Autour des années quatre-vingt, on avait inventé des ballons pour cochons, pour les porcs qui étaient engraissés à l’étable. Ces ballons pour cochons étaient de gros ballons colorés; ils les faisaient rouler avec le groin; les éleveurs disaient que cela améliorait leur tonus musculaire, que les cochons éteint curieux, qu’ils aimaient avec une occupation.
    J’avais lu cela dans une Introduction à la Psychologie, et aussi le chapitre sur les rats en cage qui se donnaient des décharges électriques pour s’occuper. Et celui sur les pigeons, dressés à donner du bec sur un bouton, ce qui faisait apparaître un grain de blé. Ils étaient divisés en trois groupes : le premier obtenait un grain par coup de bec, le second un grain tous les deux coups, le troisième, un grain au hasard. Quand l’opérateur les a privés de grain, le premier groupe a renoncé assez vite, le second un peu plus tard. Le troisième groupe n’a jamais abandonné. Ils picoraient jusqu’à en mourir, plutôt que renoncer. Qui sait ce qui les stimulait ? »  Page 120
  • « Il introduit la clef, ouvre le coffret, en extrait la Bible, un exemplaire ordinaire, à couverture noire et pages dorées sur tranche. La Bible est conservée sous clef, à la manière dont les gens gardaient autre fois le thé sous clef, pour que les domestiques n’en volent pas. C’est un engin incendiaire, qui sait ce que nous en ferions, si jamais nous mettions la main dessus. Nous pouvons en subir la lecture à haute voix, la sienne, mais nous ne pouvons pas lire. »  Page 149
  • « Le Commandant s’assied et croise les jambes, sous notre regard. Les signets sont en place. Il ouvre le livre. Il s’éclaircit un peu la gorge, comme gêné. »  Page 149
  • « Le Commandant soupire, tire une paire de lunettes à monture en or de la poche intérieure de sa veste, les chausse. Maintenant il ressemble à un cordonnier dans un vieux livre de contes de fées. »  Page 150
  • « Le Commandant marque une pause, les yeux baissés, à examiner la page. Il prend son temps, comme inconscient de notre présence. »  Page 151
  • « Le Commandant, comme à contrecœur, commence à lire. Il ne le fait pas très bien. Peut-être que cela l’ennuie, tout simplement. C’est l’histoire habituelle, les histoires de toujours. Dieu à Adam, Dieu à Noé; Croissez et multipliez, emplissez la terre. Puis vient la vieille rengaine chancie de Rachel et Léa, qu’on nous serinait au Centre. Donne-moi des fils, ou je meurs. Est-ce Suis-je moi à la place de Dieu, lui qui n’a pas permis à ton sein de porter son fruit ma servante Bilhah. Va vers elle et qu’elle enfante sur mes genoux; d’elle, j’aurai moi aussi un fils. Etc. On nous en faisait la lecture à tous les petits déjeuners, quand nous étions assises dans la cafétéria du lycée à manger du porridge avec de la crème et du sucre roux. »  Page 152
  • « « Et Léa dit : Dieu n’a donné mes gages parce que j’ai donné ma servante à mon époux », dit le Commandant. Il laisse le livre se refermer. Celui-ci fait un bruit d’épuisement, comme une porte capitonnée qui se ferme tout seule, au loin : une bouffée d’air. Ce bruit évoque la douceur des minces pages de papier pelure, le toucher qu’elles avaient sous les doigts. »  Page 154
  • « Je ne verrais pas le tapis, qui est blanc, ni les rideaux à ramages, ni la coiffeuse juponnée avec sa parure brosse et miroir à dos d’argent; seulement le baldaquin qui réussit à évoquer à la fois, par l’inconsistance de son tissu et la lourdeur de sa panse pendante, aussi bien l’éther que la matière.
    Ou la voile d’un navire. Des voiles ventrues, dirait-on dans les poèmes. »  Page 159
  • « Sur le couvercle de mon pupitre il y a des initiales gravées dans le bois, et des dates. Les initiales sont parfois en deux groupes, réunis par le verbe aime : J. H. aime B. P. 1954. O. R. aime L. T. Elles ne font penser aux inscriptions dont parlaient mes livres, gravées sur les parois de pierre de cavernes, ou dessinées avec un mélange de suie et de graisse animale. »  Pages 190 et 191
  • « À l’intérieur du pupitre, on pouvait ranger des choses : livres, cahiers. »  Page 191
  • « Nous avançons en rangs vers la porte, sous le crachin, les Gardiens font le salut militaire. Le grand fourgon Urgo, celui avec les machines et les médecins mobiles, est garé plus loin dans l’allée circulaire. Je me demande ce qu’ils peuvent faire là-dedans, à attendre. Jouer aux cartes, très probablement, ou lire; quelque occupation masculine. »  Page 192
  • « Jadis, ils droguaient les femmes, provoquaient le travail, les ouvraient au scalpel, les recousaient. Fini, cela. Même plus d’anesthésiques. Tante Élisabeth disait que cela valait mieux pour l’enfant, mais aussi : Je multiplierai les peines de ta grossesse, tu enfanteras tes fils dans la douleur. »  Page 193
  • « Tous les Commandants n’ont pas de Servante. Certaines de leurs épouses ont des enfants. À chacun selon ses capacités, dit le slogan. À chacun selon ses besoins. Nous récitions cela, à trois repises, après le dessert. C’est tiré de la Bible, de moins l’affirmaient-ils. Saint-Paul, encore, dans les Actes des Apôtres. »  Page 198
  • « Mais tout autour des murs il y a des rayonnages. Ils sont bourrés de livres. Des livres et des livres et encore des livres, bien en vue, pas de serrure, pas de caisses. Rien d’étonnant que nous n’ayons pas le droit de venir ici. C’est une oasis de l’interdit. J’essaie de ne pas regarder avec trop d’insistance. »  Page 231
  • « D’après ce qu’ils disaient, l’homme s’était montré cruel et brutal. Sa maîtresse – ma mère m’avait expliqué maîtresse, elle était contre les mystifications, j’avais un livre avec des images en relief des organes sexuels dès l’âge de quatre ans -, sa maîtresse avait jadis été très belle. »  Page 244
  • « Le Commandant se montrait patient quand j’hésitais ou lui demandais l’orthographe exact d’un mot. Nous pouvons le chercher dans le dictionnaire, disait-il, il disait nous. »  Page 260
  • « J’ajoute : « Mais je suppose que c’est une espèce de croyance. Comme les moulins à prières tibétains »
    « Qu’est-ce que c’est » demande-t-elle.
    « Je n’en ai vu que dans des livres. C’est le vent qui les faisait tourner. Ils ont tous disparu, maintenant. » »  Page 281
  • « Je travaillais dans une bibliothèque, pas la grande avec la Mort et la Victoire, une plus petite.
    Mon travail consistait à transférer des livres sur des disques d’ordinateur, pour économiser l’espace de rangement et les coûts de remplacement, disait-on. Nous nous appelions des disqueurs. Nous appelions la bibliothèque discothèque, c’était une plaisanterie entre nous. Une fois transférés, les livres étaient censés aller à l’effilocheuse, mais quelquefois je les rapportais à la maison. J’aimais leur toucher, leur aspect. »  Page 288
  • « Cela fait bizarre, maintenant, de penser à avoir un job. Job. C’est un drôle de mot. C’est un job d’homme. Fias ton petit job, disait-on aux enfants, quand on leur apprenait à être propres. Ou, parlant d’un chien : il a fait un vilain job sur le tapis. Il fallait alors le frapper avec un journal roulé, disait ma mère. Je me souviens du temps où il y avait des journaux, mais je n’ai jamais eu de chien, seulement des chats.
    Le Livre de Job.
    Toutes ces femmes qui avaient un job; difficile à imaginer à présent, mais des milliers, des millions de femmes avaient un job. »  Page 289
  • « S’il y a du grabuge, les livres risquent d’être perdus, il y aura de la casse… »  Page 296
  • « À ce moment-là, elle travaillait pour un collectif féminin, au service des publications. Elles éditaient des livres sur la contraception, le viol, des sujets de ce genre, mais il faut reconnaître qu’ils étaient moins demandés maintenant qu’ils ne l’avaient été. »  Page 298
  • « Est-ce que cela le remplit de dégoût, ou est-ce que cela lui fait désirer davantage de ma personne, me désirer davantage? Parce qu’il n’a aucune idée de ce qui se passe réellement là-dedans, parmi les livres. Des actes de perversion, c’est tout ce qu’il sait. Le Commandant et moi, à nous enduire l’un l’autre d’encre, puis à nous débarbouiller avec la langue, ou à faire l’amour sur des piles d’imprimés interdits. Eh bien, il n’est pas tellement loin du compte. »  Page 305
  • « Quant au Commandant, il est décontracté à l’excès, ce soir. Sans veste, les coudes sur la table. Il ne lui manque qu’un cure-dents au coin de la bouche pour être une publicité pour la démocratie rurale comme sur une gravure. Marquée des souillures de mouche, dans un vieux livre brûlé. »  Page 308
  • « « Qu’aimeriez-vous lire ce soir ? » demande-t-il. Cela fait maintenant partie de la routine. Jusqu’à présent j’a parcouru un numéro de Mademoiselle, un vieux Esquire des années quatre-vingt, un Ms., revue dont je me souviens vaguement car elle traînait dans les divers appartements de ma mère quand j’étais petite, et un Reader’s Digest. Il a même des romans. J’ai lu un Raymond Chandler, et j’en suis maintenant à la moitié des Temps difficiles, de Charles Dickens. Je lis vite, avec voracité, presque en diagonale, pour essayer de m’en fourrer autant que je peux dans la tête avant la prochaine famine. »  Page 309
  • « C’est moi qui craque la première : « Eh bien, peut-être pourriez-vous m’expliquer quelque chose qui m’intrigue depuis longtemps. »
    Il manifeste de l’intérêt. « De quoi s’agit-il? »
    Je fonce vers le danger, mais je ne peux pas m’arrêter. « C’est une phrase que j’ai retenue de quelque part. (Mieux vaut ne pas dire où.) Je crois que c’est du latin, et je me disais que peut-être… » Je sais qu’il a un dictionnaire latin. Il a des dictionnaires de différentes sortes, sur l’étagère du haut, à gauche de la cheminée. »  Page 311
  • « Il se lève, va à la bibliothèque, tire un livre de son trésor, mais ce n’est pas le dictionnaire. C’est un vieux livre, un manuel scolaire, aux coins cornés et taché d’encre. Avant de me le montrer, il le feuillette, rêveur, plongé dans ses souvenir. Puis : « Voici », dit-il, en le posant ouvert sur le bureau, devant moi.
    Ce que je vois d’abord c’est une image : la Vénus de Milo, une reproduction en noir et blanc. On lui a maladroitement dessiné une moustache, un soutien-gorge noir et la toison sous les aisselles. Sur la page opposée, il y a le Colisée de Rome, une légende en anglais, et en dessous une conjugaison : sum es est, sumus estis sunt. « Voila », dit-il en me désignant un endroit, et dans la marge je vois, tracé de la même encre que celle qui a dessiné les poils de la Vénus : Nolite te salopardes exterminorum. »  Pages 313 et 314
  • « Mais on n’est pas pendu uniquement parce qu’on est juif. On est pendu si on et un Juif tapageur qui refuse de choisir. Ou si on fait semblant de se convertir. Cela aussi on l’a vu à la télé :  les rafles nocturnes, des trésors secrets d’objets juifs extirpés de sous des lits, Torahs, taleths, étoiles de David. »  Page 334
  • « J’ai du mal à accorder foi à ces chuchotements, ces révélations; et pourtant sur le moment, j’y crois toujours. Mais après coup, ils me semblent improbables, voire puérils, comme quelque chose que l’on ferait pour s’amuser, comme un club de filles, comme des secrets d’écolières. Ou comme les romans d’espionnage que je lisais, le week-end, au lieu de terminer mes devoirs, ou comme les émissions de la nuit à la télévision. »  Page 337
  • « Nous faisons la queue pour être filtrées au poste de contrôle, nos éternels deux par deux en rangs comme une école privée de filles qui, sortie en promenade, se serait attardée trop longtemps. Des années et des années de trop, si bien que tout a grandi démesurément, jambes, corps, robes, tout. Comme enchantées. Un conte de fées, j’aimerais le croire. Mais au lieu de cela, nous nous faisons contrôler, deux par deux, et continuons de marcher. »  Page 355
  • « Sont-elles assez âgées pour se souvenir du temps d’avant, d’avoir joué au base-ball, en jeans et tennis, d’être montées à bicyclette? D’avoir lu des livres, toutes seules? »  Page 365
  • « Sainte-Horreur, dit-elle. Elle me sourit largement. Tu ressembles à la Putain de Babylone. »  Page 404
  • « Je dois être rentrée à la maison avant minuit, autrement je serai transformée en citrouille, où était-ce là le sort du carrosse ? »  Page 424
  • « Je n’ai guère besoin de présenter le professeur Piexoto, car nous le connaissons tous fort bien, sinon personnellement, en tout cas par ses nombreuses publications. Ces dernières comprennent : « Les Lois Somptuaires à Travers les Âges : Analyse de Documents », et l’étude bien connue : « L’Iran et Gilead : Deux Mon théocraties De La Fin Du Vingtième Siècle, Vues À Travers Des Journaux Intimes ». Comme vous le savez également, il est coéditeur, avec le professeur Knotly Wade, qui enseigne lui aussi à Cambridge, et a joué un rôle essentiel dans la transcription, l’annotation et la publication de ce texte. »  Page 489
  • « Je me propose, comme l’indique le titre de ma petite causerie, d’examiner certains des problèmes liés au supposé manuscrit que vous connaissez maintenant tous sous le titre Le Conte de la Servante écarlate. Je dis « supposé », parce que ce que nous avons devant nous n’est pas la pièce sous sa forme originelle. À proprement parler, ce n’était nullement un manuscrit au moment de sa dé ouverte, et cela ne portait pas de titre. L’épigraphe « Le Conte de la Servante » lui a été donnée par le professeur Wade, en partie en hommage au grand Geoffrey Chaucer. »  Page 490
  • « Les besoins de ce que je pourrais appeler des services de natalité était déjà reconnu dans la période prégileadienne, durant laquelle il lui était répondu de façon inadéquate par l’insémination artificielle, les « Cliniques de Fertilité » et l’utilisation des mères porteuses qui étaient louées pour l’occasion. Gilead proscrivit les deux premières méthodes comme étant contraires à la religion, mais légitima et renforça la troisième, considérés comme ayant des précédents bibliques : la polygamie séquentielle courante dans la période prégileadeinne fut remplacée par la forme plus ancienne de polygamie simultanée pratiquée au début de l’Époque de l’Ancien Testament et dans l’ex-État d’Utha au XIXe siècle. »  Pages 498 et 499
  • « Notre auteur, donc, était une personne parmi beaucoup d’autres, et il convient de la voir dans le contexte général du moment historique dont elle a fait partie. Mais que savons-nous d’autre sur son compte, en dehors de son âge, de certaines caractéristiques physiques qui pourraient s’applique à n’importe qui, et de son lieu de résidence? Pas grand-chose. Il s’emble s’agir d’une personne cultivée, dans la mesure où l’on eut considéré qu’un diplômé de l’une quelconque des Universités de l’Amérique du Nord et l’époque fût une personne cultivée. (Rire, quelques murmures.) Mais, comme on dit, ils couraient les rues, donc cet élément ne nous aide pas. Elle ne juge pas utile de nous dévoiler son nom originel, et d’Ailleurs tout document officiel où il aurait figuré aurait été détruit lors de son entrée dans le Centre de Rééducation Rachel et Léa. »  Pages 499 et 500
  • « Judd, quant à lui, semble s’être moins intéressé aux emballages, et s’être davantage préoccupé de tactique. C’est lui qui a suggéré de faire d’Um pamphlet obscur de la C.I.A. sur la déstabilisation des gouvernements étrangers le manuel stratégique des Fils de Jacob; et c’est également lui qui a dressé la première liste noire des « Américains » éminents de l’époque. »  Page 503
  • « Pourtant, ni Judd ni Waterford n’étaient mariés à une femme connue de prées ou de loin sous le nom de « Pam », ou de « Serena Joy »; ce dernier nom semble être une invention quelque peu espiègle de notre auteur. »  Page 506
  • « L’ensemble des éléments de preuve nous fait pencher pour Waterford. Nous savons par exemple que ses jours s’achevèrent, probablement peu après les événements décrits par notre auteur, lors de l’une des premières purges; il fut accusé de tendances libérales, d’être en possession d’une collection substantielle et interdite de matériaux hérétiques pictoriaux et littéraires, et d’héberger un élément subversif. »  Page 507
  • « Si elle a bien atteint l’Angleterre, pourquoi n’a-t-elle pas publié son récit, comme beaucoup l’ont fait à leur arrivée dans le monde extérieur? »  Page 509
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3 étoiles, P, S

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose de Daniel Pennac.

Édition Folio, publié en 1997, 322 pages

Troisième volet de la saga Malaussène de Daniel Pennac paru initialement en 1990.

La saga Malaussène, tome 3, La petite marchande de prose

À la suite du départ de sa mère avec l’inspecteur Pastor, Benjamin se retrouve encore un fois responsable de ses frères et sœurs. Afin de faire vivre cette petite marmaille, il poursuit son boulot de bouc émissaire aux Éditions du Talion. Mais il en a marre de ce travail infecte. À tous les jours, il doit recevoir les auteurs qui ne sont pas retenu pour l’édition et affronter leurs désillusions et leurs colères. Lorsqu’il rencontre la reine Zabo pour démissionner, elle lui offre un nouveau travail. Il devra incarner aux yeux du public l’auteur à succès J.L.B. qui désire garder son anonymat. Aux prises avec des problèmes personnels, notamment avec sa copine Julie et avec sa sœur Clara, Benjamin n’en mène pas large et est déprimé. Par intérêt pour la fratrie, il finit par accepter l’offre de son employeur malgré les pressions de son entourage. Mais la réalité va vite le rattraper car cette décision va le mener au-devant de gros ennuis. Entant que personnificateur de J.L.B., sa route va croiser celle d’un dangereux tueur et celle du commissaire Coudrier.

Une histoire abracadabrante digne de cette saga. Dans ce tome, l’auteur nous présente un autre récit complètement absurde. Cette fois, c’est dans le milieu de la littérature et de l’édition que se passe l’action. L’intrigue est somme toute intéressante et divertissante avec l’humour particulier de Pennac. Malheureusement, ce roman a du mal à démarrer et manque cruellement de rythme et de nouveauté. Mais, c’est avec joie que l’on retrouve les Malaussène qui sont des personnages hauts en couleur et attachants. En revanche, ils laissent une vague impression qu’ils n’ont pas évolué avec le temps, étant donné qu’au fil des tomes leurs réactions et leurs schèmes de pensée n’ont pas changé. L’auteur nous présente de façon exhaustive les origines obscures du personnage de la reine Zabo. Cette présentation fait en sorte d’alourdir le texte et que Benjamin est absent une bonne partie du roman. Ce tome séduit moins que les deux précédents car l’effet de surprise est passé. Une lecture inégale, entre l’action qui nous transporte et certaines longueurs qui freinée subitement notre enthousiasme. Un roman qui se lit avec plaisir tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 26 avril 2017

La littérature dans ce roman :

  • « Puis, armé du cendrier à pied que sa demi-sphère plombée faisait gracieusement osciller depuis les années cinquante, il attaqua méthodiquement la bibliothèque d’en face. Il s’en prenait aux livres. Le pied de plomb faisait des ravages épouvantables. Ce type avait l’instinct des armes primitives. À chaque coup qu’il portait, il poussait un gémissement de gosse, un de ces cris d’impuissance qui doivent composer la musique ordinaire des crimes passionnels : j’écrase ma femme contre le mur en pleurnichant comme un marmot.
    Les livres s’envolaient et tombaient morts.
    Il n’y avait pas trente-six façons d’arrêter le massacre.
    Je me suis levé. J’ai saisi à pleines mains le plateau de café que Mâcon m’avait apporté pour amadouer mes précédents râleurs (une équipe de six imprimeurs que ma sainte patronne avait réduits au chômage parce qu’ils avaient livré six jours trop tard) et j’ai balancé le tout dans la bibliothèque vitrée où la reine Zabo expose ses plus belles reliures. »  Pages 5 et 6
  • « Et je lançai par-dessus sa tête le presse-papiers de cristal que m’avait offert Clara pour mon dernier anniversaire. Le presse-papiers, une tête de chien qui ressemblait vaguement à Julius (pardon Clara, pardon Julius), fit éclater le visage de ce vieux Talleyrand-Périgord, fondateur occulte des Éditions du Talion en un temps où, comme aujourd’hui, tout le monde avait besoin de papier pour régler ses comptes avec tout le monde. »  Page 6
  • « La porte s’est ouverte sur la secrétaire Mâcon et sur mon ami Loussa de Casamance, un Sénégalais d’un mètre soixante-huit, qui a des yeux de cocker et les jambes de Fred Astaire et qui est, de loin, le meilleur spécialiste en littérature chinoise de toute la capitale. »  Page 7
  • « J’en ai profité pour poser la question dont je connaissais la réponse :
    — On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
    — Pour la sixième fois. »  Page 8
  • « — Comment vous appelez-vous ?
    Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre “Pitié ! hoqueta-t-il à reculons”, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? » »  Page 8
  • « Total, on avait renvoyé le manuscrit sans le lire, j’avais signé le refus de mon nom, et le gars avait failli mourir de chagrin dans mes bras après avoir transformé mon bureau en terrain vague.
    — Vous ne l’avez même pas lu, n’est-ce pas ? J’avais mis les pages 36, 123 et 247 à l’envers, elles y sont toujours. »  Page 9
  • « Je ne crois en rien, bordel, je sais seulement que la machine à écrire est fatale aux enfantillages, que le papier blanc est le suaire de la connerie, et qu’il n’est pas né celui qui vendra cette camelote à la reine Zabo. C’est le scanner du manuscrit, cette femme-là, il n’y a qu’une chose au monde qui la fasse vraiment chialer : le martyre du subjonctif imparfait. »  Page 9
  • « Il a cinquante balais bien serrés, et ça fait trente ans au moins qu’il se donne tout entier à la littérature, ces gars-là sont capables de tout quand on essaie de cisailler leur plume ! »  Page 9
  • « Je me suis agenouillé devant un classeur métallique qui a baissé le rideau au premier tour de clef. Il était bourré de manuscrits jusqu’à la gueule. J’ai pris le premier qui m’est tombé sous la main et je lui ai dit :
    — Prenez ça.
    C’était intitulé Sans savoir où j’allais et c’était signé Benjamin Malaussène.
    — C’est de vous ? me demanda-t-il quand j’eus refermé le classeur.
    — Oui, tous les autres aussi. »  Pages 9 et 10
  • « Il regardait le manuscrit d’un air perplexe.
    — Je ne comprends pas.
    — C’est pourtant simple, dis-je, on m’a refusé tous ces romans beaucoup plus souvent que le vôtre. Je vous donne celui-ci parce que c’est mon dernier-né. Peut-être pourrez-vous me dire ce qui cloche là-dedans. Moi, j’adore. »  Page 10
  • « — Vous avez renvoyé à un pauvre mec un manuscrit que vous n’avez même pas lu, et c’est moi qui viens de payer la facture.
    — Oui, je sais, Mâcon m’a prévenue. Elle était toute chamboulée, la pauvre petite. Il vous a fait le coup de la page à l’envers ? »  Page 12
  • « — Virer Mâcon ? c’est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous avez déjà foutu six imprimeurs au chômage, aujourd’hui, ça ne vous suffit pas ?
    — Écoutez, Malaussène…
    La patience de celle qui estime ne pas avoir d’explication à fournir.
    — Écoutez-moi bien ; non seulement vos imprimeurs m’ont rendu l’album avec six jours de retard, mais en plus ils ont essayé de me rouler. Sentez-moi ça !
    Sans crier gare, elle m’a ouvert un bouquin sous le pif : le genre grand luxe anniversaire, Vermeer de Delft plus vrai que nature, hors de prix et jamais lu, pure bibliothèque de chirurgien-dentiste.
    — Très joli, dis-je.
    — On ne vous demande pas de regarder, Malaussène, on vous demande de sentir. Qu’est-ce que vous sentez ?
    Ça sentait bon le livre neuf, le croissant chaud de l’éditeur.
    — Ça sent la colle et l’encre fraîche.
    — Pas si fraîche que ça, justement ; quelle encre ?
    — Pardon ?
    — De quelle encre s’agit-il ?
    — Arrêtez votre cirque, Majesté, comment voulez-vous que je sache ?
    — De la Venelle 63, mon garçon. Dans sept ou huit ans, elle produira de jolis reflets roux autour des lettres et le bouquin sera foutu. Une saloperie chimiquement instable. Ils devaient avoir un vieux stock, ils ont essayé de nous refaire. Mais dites-moi, comment vous êtes-vous débarrassé de votre forcené, vous ? Parti comme il l’était, il aurait dû vous massacrer !
    Changement de sujet à vue, c’était sa méthode : affaire classée, affaire suivante.
    — Je l’ai transformé en critique littéraire. Je lui ai refilé un manuscrit non réclamé en lui disant qu’il était de moi. Je lui ai demandé son avis, des conseils… J’ai renversé la vapeur.
    (Mon truc favori, en fait. Et c’était moi qui recevais des lettres d’encouragement de la part des auteurs dont je refusais les romans : « Il y a bien de la sensibilité dans ces pages, monsieur Malaussène ! Vous y arriverez un jour, faites comme moi, persévérez, l’écriture est une longue patience… » Je répondais par retour du courrier, je disais toute ma gratitude.)  Pages 13 et 14
  • « Elle me l’avait expliqué trente-six fois : parce que j’étais, selon elle, un bouc émissaire-né, que j’avais ça dans le sang, un aimant à la place du coeur, qui attirait les flèches. Mais, ce jour-là, elle en rajouta :
    — Pas seulement, Malaussène, il y a autre chose : la compassion, mon garçon, la compassion ! Vous avez un vice rare : vous compatissez. Vous souffriez, tout à l’heure, à la place du géant infantile qui pulvérisait mon mobilier. Et vous compreniez si bien la nature de sa douleur que vous avez eu l’idée de génie de transformer la victime en bourreau, l’écrivain rejeté en critique tout-puissant. C’est exactement ce dont il avait besoin. Il n’y a que vous pour sentir des choses aussi simples. »  Page 15
  • « — Vous êtes le seul de mes employés à m’appeler ouvertement Majesté – les autres le font en coulisse – et vous voudriez que je me passe de vous ?
    — Écoutez, j’en ai marre, je m’en vais, c’est tout.
    — Et les livres, Malaussène ?
    Elle a hurlé ça en bondissant sur ses pieds.
    — Et les livres ?
    D’un vaste geste elle a désigné les quatre murs de sa cellule. Les murs étaient nus. Pas un seul bouquin. Pourtant, c’était comme si nous étions tout soudain plongés au coeur de la Bibliothèque nationale.
    — Vous avez pensé aux livres ?
    La rage rouge. Les yeux lui jaillissaient de la tête. Lèvres violettes et gros poings tout blancs. Au lieu de me dissoudre dans mon fauteuil, j’ai sauté moi aussi sur mes pieds et j’ai gueulé à mon tour :
    — Les livres, les livres, vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Citez-m’en un !
    — Quoi ?
    — Citez-moi un livre, un titre de roman, n’importe lequel, un cri du coeur, allez !
    Elle a eu quelques secondes de stupeur suffoquée, une hésitation qui lui fut fatale.
    — Vous voyez, triomphai-je, vous n’êtes même pas fichue de m’en sortir un ! Vous m’auriez dit Anna Karenine ou Bibi Fricotin, je serais resté. »  Pages 16 et 17
  • « Je n’avais pensé qu’à ça toute la journée. « Demain, Clara épouse Clarence. » Clara et Clarence… tête de la reine Zabo si elle avait trouvé ça dans un manuscrit ! Clara et Clarence ! Même la collection Harlequin n’oserait pas un cliché pareil. »  Page 19
  • « Quand ce gommeux de Deluire était venu râler parce que la mise en place de ses bouquins ne se faisait pas assez vite dans les librairies d’aéroport (c’est que les libraires n’en veulent plus, pauvre nul, t’as bouffé ton pain blanc en te pavanant à la télé au lieu d’aiguiser sagement ta plume, tu piges pas ça ?), c’est à Clara que je pensais. »  Pages 19 et 20
  • « Dehors, comme Julius et moi marchions, tout sottement gonflés de cette victoire-défaite, Loussa de Casamance, mon ami en édition, avait glissé près de nous sa camionnette rouge, pleine de bouquins chinois dont il inondait Les Herbes sauvages du nouveau Belleville, et nous avait chargés. »  Page 20
  • « — Faire à la reine Zabo le coup du livre parmi les livres, disait Loussa, ce n’est pas très loyal, si tu veux mon avis.
    Loussa était un inconditionnel paisible de la reine Zabo. Et il ne haussait jamais le ton.
    — « Citez-m’en un… un seul », une petite ruse d’avocat marron que tu as eue là, Malaussène, rien de plus.
    Il avait raison. Flanquer l’autre en état de stupeur et profiter de la paralysie pour l’estoquer, ce n’était pas très joli. »  Page 21
  • « Quant au second flic, l’inspecteur Van Thian, un Franco-Vietnamien au bord de la retraite, il a bloqué trois balles dans cette chasse à l’égorgeur et traîne une convalescence heureuse parmi nous. Tous les soirs, il raconte aux enfants un chapitre de cette aventure. C’est un conteur troublant : il a la tête d’Hô Chi Minh avec la voix de Gabin. Les enfants l’écoutent, assis dans leurs plumards superposés, les narines écarquillées par le parfum du sang et l’âme arrondie par les promesses de l’amour. Le vieux Thian a intitulé son récit La Fée Carabine. »  Page 23
  • « Autre sujet de surprise : après qu’un vieux maton, discret comme un chat de musée, nous a conduits à la cellule de Stojilkovicz, celui-ci refuse de nous recevoir. Brève vision par l’entrebâillement de sa porte : une petite piaule carrée, au sol jonché de papiers froissés, d’où émerge une table de travail croulant sous les dictionnaires. Stojilkovicz a entrepris de traduire Virgile en serbo-croate pendant sa détention, et les quelques mois qu’on lui a collés n’y suffiront pas. »  Page 23
  • « Qu’une prison ressemblât si peu à une taule chamboulait mon système de valeurs. Et je n’aurais pas été autrement étonné si le taxi diesel qui nous attendait à la sortie se fût métamorphosé en un carrosse de cristal tiré par cette race de chevaux ailés qui ne produisent jamais de crottin.
    C’est alors que le prince charmant nous apparut.
    Debout, long et droit, un livre à la main, au bout du couloir, sa tête blanche éclaboussée d’or par un rayon oblique. »  Page 24
  • « Ouais… la conviction de Saint-Hiver étant qu’un assassin est un créateur qui n’a pas trouvé son emploi (les italiques sont de lui), il a eu l’idée de cette prison, dans les années soixante-dix. Juge d’instruction d’abord, juge d’application des peines ensuite, il a mesuré les dégâts de la taule ordinaire, a imaginé le remède, l’a doucement imposé à sa hiérarchie, et voilà, ça marche… depuis près de vingt ans, ça marche… conversion de l’énergie destructrice en volonté de création (les italiques sont toujours de lui)… une soixantaine de tueurs métamorphosés en artisses (la prononciation est de mon frère Jérémy).
    — Un coin peinard où prendre ma retraite, en somme.
    Loussa rêvait.
    — Le reste de ma vie à traduire le Code civil en chinois. Qui dois-je assassiner ? »  Page 25
  • « — C’est un nom venu des îles, ça, de la Martinique, peut-être. Au fond, ajouta-t-il avec malice, je me demande si ce n’est pas ce qui te défrise le plus, que ta soeur épouse un nègre blanc…
    — J’aurais préféré qu’elle t’épouse toi, Loussa, nègre noir, avec ta littérature chinoise dans ta camionnette rouge. »  Pages 26 et 27
  • « Le vieux Thian leur a raconté un chapitre de sa Fée Carabine. Jérémy s’en est endormi la bouche ouverte, et le Petit a oublié d’ôter ses lunettes. »  Page 30
  • « — Oui…, a fait Saint-Hiver tout pensif, l’étrange étant que personne ne se soit demandé ce qu’ils désiraient tant faire reconnaître.
    — Personne avant toi, a précisé Clara en rougissant.
    Toutes les bouches ouvertes semblaient dire : « encore, encore », et Clara écoutait Clarence comme une épouse qui nourrit sa passion de femme à cette passion d’homme. Oui, dans les grands yeux de Clara, j’ai vu, ce soir-là, défiler la cohorte des épouses exemplaires, les Martha Freud, les Sofia Andreïevna Tolstoï, astiquant pour la postérité les cuivres du génial mari. »  Page 32
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit que j’ai fait une interview d’A. S. Neill, à Summerhill, dans le temps ?
    Non, elle ne m’a jamais dit ça. Elle parle peu de son boulot, Julie. Et c’est tant mieux, parce qu’elle passe tellement de temps à courir le monde pour écrire ses papiers que si elle se mettait aussi à me raconter le comment, la vie serait ailleurs.
    — Eh bien, je me rappelle aujourd’hui qu’il m’a parlé de Saint-Hiver.
    — Sans blague ? Saint-Hiver est allé voir A. S. Neill à Summerhill ?
    — Oui, un juge français qui se proposait d’appliquer aux délinquants majeurs les méthodes que lui-même utilisait avec les gosses. »  Page 42
  • « — Et qu’est-ce qu’il en pensait, A. S. Neill, du beau Clarence ?
    — Il se demandait si son projet allait réussir. Il en doutait, je crois. Pour lui, la réussite dans ce genre d’institutions tenait moins à une question de méthode qu’à la personne responsable.
    — Oui, madame, y’a pas de pédagogie, y’a que des pédagogues. »  Page 43
  • « Si je me souvenais de Chabotte… l’inventeur de la petite moto à deux poulets, celui de derrière armé d’un long bâton. La plupart des têtes cabossées qui venaient se faire soigner à la maison, dans les années 70, on les devait au bâton motorisé de Chabotte.
    — Faire avaler à un Chabotte qu’avec un peu de doigté on peut transformer Landru en Rembrandt, ça ne doit pas être évident. »  Page 43
  • « — Écoutez vous-même, Malaussène, la matinée est largement entamée. Et d’abord, ceci : chaque fois que vous vous éloignez de moi – l’année dernière pendant votre congé de maladie bidon et avant-hier soir après m’avoir filé votre prétendue démission –, vous êtes victime d’emmerdements incontrôlables, un tourbillon d’horreurs, vrai ou faux ?
    (Vu comme ça, c’est plutôt vrai, faut admettre…)
    — Le hasard, Majesté.
    — Hasard, mon oeil. En plaquant les Éditions du Talion, vous sortez de votre nid et la vie vous descend en plein vol.
    Drôle d’image, le nid, pour une maison d’édition. Un éditeur, c’est d’abord des couloirs, des angles, des niveaux, des souterrains et des soupentes, l’inextricable alambic de la création : l’auteur se pointe côté porche, tout frémissant d’idées neuves, et ressort en volumes, côté banlieue, dans un entrepôt, cathédrale dératisée. »  Page 58
  • « Est-ce qu’il continue de traduire paisiblement Virgile dans la tôle de Saint-Hiver, oncle Stojil ? M’est avis que la révolte des prisonniers et l’assassinat du patron ont dû flanquer un drôle de courant d’air dans son Gaffiot ! »  Page 59
  • « Je lui dis tout ce que j’en sais, c’est-à-dire fort peu de chose : sa rencontre avec Clara, son enthousiasme pour sa mission, sa volonté de ne pas ouvrir Champrond aux regards de la modernité, son passage à Summerhill, à l’université Stanford de Palo Alto, ses discours sur le behaviourisme, le comportementalisme, sa connaissance de l’oeuvre de Makarenko, tout ce qu’il m’a dit, en somme… »  Page 67
  • « Et s’il était vrai, après tout, qu’une maison d’édition eût quelque chose d’un nid ? Pas un nid douillet, bien sûr, becs et griffes, évidemment, et d’où l’on peut tomber (qui a jamais passé sa vie entière dans un nid ?) mais un nid tout de même, un nid de feuilles et d’écritures, inlassablement chipées à l’air du temps par des Zabo z’au long bec, un nid séculaire de phrases tressé, où piaille l’insatiable couvée des jeunes espoirs, toujours tentés d’aller nicher ailleurs, mais ouvrant grand leur bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?
    — Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis bien obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?
    La reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut-il dire dans son filet ?
    — Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
    — Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.
    — C’est un jeune écrivain bien français ; pour l’instant il n’a encore que des idées qu’il prend pour des émotions, mais je ne désespère pas de lui faire raconter une histoire. J’ai un sacré projet pour vous, Malaussène. »  Page 71
  • « Le café des Éditions du Talion est du genre café d’entreprise. Un franc vingt dans la fente et un gobelet brûlant entre les doigts, qui ne pèse plus rien quand il est vide… un gobelet-écrivain, en somme, qui a intérêt à s’épuiser lentement – la poubelle est toute proche.
    Loussa, Calignac et Gauthier nous attendent. Le jeune Gauthier blêmit à la vue de Julius le Chien qui, en effet, va lui visser son museau entre les fesses avant que j’aie pu le rappeler à l’ordre. Ça ne rate jamais. Qu’est-ce que ce normalien dévoyé dans le commerce des livres peut bien répandre comme fumet ? Calignac, le directeur des ventes, se marre à sa franche façon de rugbyman et ouvre une fenêtre pour laisser le champ libre aux senteurs juliennes. »  Page 72
  • « — Pas mal, Malaussène. Et maintenant, si je vous dis « Babel » en y ajoutant deux initiales : J.L. Babel. J.L.B., à quoi pensez-vous ?
    — J.L.B. ? Notre J.L.B. maison ? Notre machine à bestsellers ? Notre poule aux encriers d’or ? Il me fait penser à mes soeurs.
    — Pardon ?
    — À Clara et à Thérèse, deux de mes soeurs.
    Et à Louna, aussi, la troisième, l’infirmière. J.L.B. est l’auteur préféré de mes soeurs. Quand Louna a rencontré Laurent, son toubib de mari, il y a quelques années, je leur ai prêté ma chambre, ils se sont mis au pieu et n’ont émergé qu’un an et un jour plus tard. Une année d’amour à plein temps. D’amour et de lecture. Je leur montais tous les matins leur provision de bouffe et de bouquins, Clara et Thérèse redescendaient tous les soirs les assiettes sales et les livres lus. Parfois, elles tardaient. Comme elles avaient leurs devoirs à faire, je grimpais les chercher et je trouvais les deux petites couchées entre les deux grands, Louna leur servant à voix haute de larges tranches de J.L.B :
    À peine la nurse Sophia se fut-elle retirée
    avec le petit Axel-Jules, qu’en un même élan,
    Tania et Serguéi s’enroulèrent pour de
    somptueuses retrouvailles. Il était dix-huit
    heures douze. Trois minutes encore, et Serguéi
    serait majoritaire dans la National Balistic
    Company.
    C’est ça, J.L. Babel (J.L.B. pour ses lecteurs), l’écrivain beurré des deux côtés, que les amants trempent dans leur cacao du matin et sur qui Madame Bovary s’endort tous les soirs. Et c’est la plus grosse production des Éditions du Talion ; notre salaire à tous.
    — Quatorze millions de lecteurs par titre, Malaussène !
    — Qui se foutent de votre opinion…
    — Ce qui nous donne cinquante-six millions de lecteurs si on multiplie par le coefficient 4 des livres prêtés, ajoute Calignac dont toutes les lampes se sont soudain allumées.
    — Dans vingt-sept pays et quatorze langues, précise Gauthier.
    — Sans parler du marché soviétique en train de s’ouvrir, perestroïka oblige…
    — Je commence à le traduire en chinois, conclut mon pote Loussa qui ajoute, avec un certain fatalisme : Il n’y a pas que la littérature, dans la vie, petit con, yŏu shangyé, il y a le commerce.
    Un certain succès commercial, en effet. Dû en grande partie à une trouvaille de la reine Zabo : l’anonymat de l’auteur. Car personne, en dehors de Sa Majesté, ne sait, autour de cette table, qui est le véritable J.L.B. Le nom des Éditions du Talion ne figure même pas sur les grandes couvertures glacées. Trois initiales italiques et majuscules en haut de chaque livre, J.L.B., et trois petites initiales en bas, j.l.b., ce qui donne à penser, bien sûr, que J.L.B. édite J.L.B., que son génie ne doit rien à personne… un self-made-man pareil à ses héros, roi de lui-même comme des circuits de distribution, qui a construit sa propre tour, et qui, de très haut, nargue le Très-Haut. Mieux qu’un nom, plus qu’un prénom, J.L.B. s’est fait des initiales, trois lettres lisibles dans n’importe quelle langue. Et la patronne de gonfler son triple jabot sur son corps de brindille :
    — Mes enfants, le secret est le carburant du mythe. Tous ces messieurs de la finance que décrivent les romans de J.L.B. se posent la même question : qui est-il ? qui donc les connaît si bien pour les décrire si juste ? Cette émulation par la curiosité se répercute jusqu’aux couches du tout petit commerce et n’est pas pour rien dans notre chiffre de vente, croyez-moi !
    Lequel chiffre claque, comme un étendard :
    — Près de deux cents millions d’exemplaires vendus depuis 1972, Malaussène. Café ?
    — Volontiers. »  Pages 73 à 75
  • « — Malaussène, nous allons frapper un grand coup pour la sortie du prochain J.L.B.
    — Un grand coup, Majesté ?
    — Nous allons dévoiler son identité !
    Ne jamais contredire la patronne en état d’inspiration.
    — Excellente idée. Et qui est-ce, J.L.B. ?
    Un temps.
    — Buvez votre café, Malaussène, le choc va être rude.
    La vie vaudrait-elle d’être vécue sans une bonne mise en scène ? Et l’art de la mise en scène, mesdames et messieurs, n’est-ce pas ce qui, parmi quelques milliards de détails, distingue l’homme de la bête ? Je suis censé tomber sur le cul en apprenant l’identité du prolifique J.L.B. ? Soit. Composonsnous donc le visage assoiffé de l’impatience. Ne pas s’ébouillanter la glotte, néanmoins. Siroter le café. Tout doux…
    Ils attendent sagement, autour de la table. Il m’observent, et moi, je revois ma Clara, la pauvrette, il y a deux ou trois ans, lire en cachette un pavé de J.L.B. alors que je tentais de l’initier à Gogol, Clara sursautant, planquant le livre, moi tout honteux de la surprendre, tout merdeux d’avoir engueulé Laurent et Louna, d’avoir joué l’intelligent, l’esprit fort… Mais lis donc ce que tu voudras, ma Clarinette, lis ce qui te tombe sous l’oeil, ne te soucie pas du grand frère, ce n’est pas à lui de faire le tri de tes plaisirs, c’est ta vie qui triera, le tamis bien serré de tes petites envies.
    Voilà. Café bu.
    — Alors, c’est qui, J.L.B. ? »  Pages 75 et 76
  • « Le repos forcé de ces derniers mois l’a aimablement alourdie. Plus que jamais la robe qui l’enrobe est une promesse de plénitudes. Nue, les traces ocrées de ses brûlures en font une femme léopard. Vêtue, elle reste ma Julie d’il y a trois ans, celle que je me suis décernée, sans une seconde de réflexion, tellement le poids de sa crinière (comme dirait J.L.B.), l’automne pailleté de son regard, la gracieuseté de ses doigts voleurs, le feulement de sa voix, ses hanches et ses mamelles me soufflaient que s’il en existait une pour moi, c’était celle-là et pas une autre. »  Page 77
  • « Thérèse et Jérémy sont un modèle d’amour fraternel. Peuvent pas se souffrir tout en souffrant le plus souvent possible l’un pour l’autre. Le jour où Jérémy s’est retrouvé rôti comme un poulet par l’incendie de son bahut, Thérèse m’a fait son unique crise de culpabilité professionnelle : « Comment est-ce que je n’ai pas su prévoir ça, Benjamin ? » Elle s’arrachait les cheveux, au sens propre, par poignées, comme dans un roman russe. Elle balayait l’espace à grands moulinets de ses bras maigres : « À quoi ça sert, tout ça ? » Elle désignait ses bouquins, ses tarots, ses amulettes et ses grigris. »  Page 79
  • « — Je sais ce qu’il a, Jérémy.
    — Toi, ta gueule !
    En vain. À part ses propres rêves, rien n’effraye le Petit.
    — Il se demande si Thian va nous raconter La Fée Carabine, ce soir.
    Tout le monde a levé la tête et toutes les têtes se sont tournées vers Thian.
    Ne jamais sous-estimer la fiction. Surtout quand elle est sauvagement pimentée de réel, comme La Fée Carabine du vieux Thian. »  Page 80
  • « — Après La Fée Carabine, Thian aura sept gros romans à nous lire, six ou sept mille pages minimum.
    — Six ou sept mille pages !
    Enthousiasme du Petit. Suspicion de Jérémy.
    — Aussi chouettes que La Fée ?
    — Aucune comparaison. Beaucoup mieux.
    Jérémy m’a longuement regardé, un de ces regards qui cherchent à piger comment le prestidigitateur s’y est pris pour transformer le violoncelle en piano à queue.
    — Ah ouais ? Et c’est qui, l’auteur de cette merveille ?
    J’ai répondu :
    — C’est moi. »  Page 81
  • « — Bref, Malaussène, la situation de J.L.B. est florissante, mais on note tout de même un tassement des ventes à l’étranger.
    — Et nous plafonnons à trois ou quatre cent mille en France. »  Page 82
  • « — Il s’agit de frapper un grand coup pour la sortie de son prochain roman. Nous prévoyons un lancement exceptionnel, Malaussène.
    Moi, évidemment, j’en reviens à ma question première :
    — S’il vous plaît, J.L.B., qui est-ce ? Un collectif de la plume ? »  Page 82
  • « Et de m’expliquer, Loussa de Casamance, que J.L.B. est une personne qui, pour l’heure, ne tient pas à devenir quelqu’un. « La niaise manie de son nom » ne le possède pas, comme disait l’autre, tu vois ? Loussa lui-même ne sait pas qui c’est. Il n’y a que la reine Zabo, autour de cette table, pour le connaître personnellement. Un écrivain anonyme, en somme, comme un alcoolique repenti. L’idée me plaît assez. Les couloirs des Éditions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise. Alors, l’écriture anonyme de J.L.B., ma foi, et quel qu’en soit le résultat, ça me paraît honorable. Seulement voilà, le monde d’aujourd’hui est monde d’images, et toutes les études de marché disent clairement que les lecteurs de J.L.B. veulent la tête de J.L.B. Ils la veulent sur les rabats de couverture, ils la veulent sur les affiches de leur ville, dans les pages de leur hebdo et le cadre de leur télé, ils la veulent en eux, épinglée dans leur coeur. Ils veulent la tête de J.L.B., la voix de J.L.B., la signature de J.L.B., ils veulent se payer quinze heures de queue pour une dédicace de J.L.B., et qu’un petit mot tombe dans leur oreille, et qu’un sourire les conforte dans leur amour de lecteurs. Ils sont gens humbles et innombrables, Clara, Louna, Thérèse et quelques millions d’autres, non pas lecteurs précieux et avertis qui aiment à dire : « J’ai lu untel… » mais lecteurs naïvement cubiques qui donneraient leur liquette pour pouvoir dire : « Je l’ai vu. » Et s’ils ne voient pas J.L.B., s’ils ne l’entendent pas causer, si J.L.B. ne leur file pas son opinion télévisée sur la marche du monde et le destin de l’homme, alors, c’est simple, ils l’achèteront de moins en moins, et petit à petit J.L.B., pour n’avoir pas voulu devenir une image, cessera d’être une affaire, notre affaire. » Pages 83 et 84
  • « Ah ! bon ? Parce que je ne suis pas moi-même ?
    — Jamais ! pas une seconde ! tu ne l’as jamais été ! Tu n’es pas le père de tes enfants, tu n’es pas le responsable des coups que tu prends sur la gueule et tu vas jouer le rôle d’un écrivain pourri que tu n’es pas ! Ta mère t’exploite, tes patrons t’exploitent, et maintenant ce salaud… »  Page 85
  • « D’accord, Julie, d’accord, j’irai demain aux Éditions du Talion et j’enverrai la reine Zabo jouer les J.L.B. à ma place. D’ailleurs, c’est peut-être elle J.L.B. ? On comprend mieux pourquoi elle est la seule à le connaître et pourquoi le grand écrivain se refuse à l’objectif : avec sa tête de marmite sur son corps de tisonnier, elle ferait fuir un lecteur aveugle. »  Page 87
  • « — Conditions financières, d’abord. Je veux 1 % sur chaque exemplaire vendu, avec effet rétroactif sur tous les titres dont je devrai revendiquer la paternité. Je veux 5 % des droits étrangers, un chèque par interview, j’impose ma soeur Clara comme photographe exclusive, et je veux, bien entendu, conserver mon salaire maison. »  Page 89
  • « Je te vais lui constituer une dot auprès de quoi les économies de Rothschild passeront pour un viatique d’étudiant. Oh ! je sais, ça ne fera pas son bonheur mais ça lui évitera au moins de penser que l’argent fait le bonheur des autres, et puis ça lui épargnera le travail, et de croire que le travail est une vertu ! Il pourra glander toute sa vie, le petit de ma Clara, et vu le caractère cosmopolite de J.L.B., il pourra glander en dollars, en marks, en roubles, en piastres, en yens, en lires, en florins, en francs, et même en écus ! »  Page 90
  • « Il nous introduit en nous confirmant que Monsieur nous attend, ce qui n’empêche pas Monsieur de nous faire attendre – dans une bibliothèque lambrissée où le hasard alphabétique a embroché Saint-Simon, Soljénitsyne, Suétone et Han Suyin. Quand la vie cesse de surprendre, elle ressemble à ça. C’est à vous dégoûter de décrire le reste de la pièce. »  Page 91
  • « — Ne cherchez pas, jeune homme, je suis Chabotte, le ministre Chabotte, le croquemitaine de votre adolescence turbulente, l’inventeur de la moto à deux pandores, celui de derrière armé d’un long bâton pour envoyer les enfants se coucher.
    Tout cela en me secouant la main de bas en haut avec une juvénilité étourdissante, pendant que je me dis : « Chabotte, nom de Dieu, c’est pour le coup que Julie grimperait aux rideaux, si elle me voyait. » Brève évocation de mon aimée qui m’assombrit le regard, ce dont Chabotte feint de s’alarmer.
    — Rassurez-vous, jeune homme, ces temps-là sont révolus et je suis tout à fait prêt à reconnaître que cette moto n’est pas ce que j’ai imaginé de mieux. J’ai une seule passion : l’écriture. Et vous conviendrez avec moi qu’un homme qui romance ne peut pas être tout à fait mauvais. »  Page 92
  • « — Vous avez mis dans le mille, monsieur Malaussène. Vous avez parfaitement compris ce que je voulais faire. Un Concorde, c’est exactement ça. Un attaché-case volant ! J.L.B. doit ressembler à un Concorde ! Eh bien ! mon vieux, attendez-vous à être déguisé en Concorde ! M’avez-vous lu ?
    — Pardon ?
    — Avez-vous lu les romans de J.L.B. ? Mes bouquins… (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Vague mépris, même, hein ? C’est un bon point, figurez-vous. Je vous veux tout neuf. Et maintenant, laissez-moi vous exposer ma théorie. Vous êtes bien assis ? Ça va ? Un autre café ? Non ? cigarette ? Vous ne fumez pas… Bien. Ouvrez grandes vos oreilles à présent et gardez vos questions pour la fin. Titre de l’exposé :
    J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL
    « J.L.B. est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. Si je ne peux pas affirmer avoir inventé un genre littéraire, à coup sûr j’ai créé un courant. Un courant d’une originalité absolue. Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. Souriez, monsieur Malaussène, oui, le réalisme capitaliste, ou réalisme libéral pour être au goût du jour, est en effet l’exact symétrique de feu le réalisme socialiste. Là où nos cousins de l’Est racontaient dans leurs romans l’histoire de l’héroïque kolkhozienne amoureuse du tractoriste méritant, passion commune sacrifiée aux exigences du plan quinquennal, je raconte moi l’épopée des fortunes individuelles, à l’ascension desquelles rien ne résiste, ni les autres fortunes, ni les États, ni même l’amour. C’est l’homme qui gagne chez moi, toujours, l’homme d’entreprise ! Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! Balzac, m’objecterez-vous ? Balzac, c’est l’envers du héros en ce qui concerne le commerce, le virus analytique, déjà ! Je n’analyse pas, moi, monsieur Malaussène, je comptabilise ! Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers du monde savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde “au jour d’aujourd’hui”, comme aurait dit ma nourrice. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque. Ce qu’ils réclament aujourd’hui, c’est l’apparition du démiurge. À vous de jouer, monsieur Malaussène… »  Pages 94 et 95
  • « La vocation de l’argent naît très tôt. Vers quatre heures du matin, quand passent les éboueurs. Et n’importe quel fils d’éboueur peut être visité.
    À seize ans, avec la conscience qu’il n’était qu’un rebut de la société, Philippe Ahoueltène suivait son père, engoncé dans sa combinaison verte à lisérés phosphorescents, pour gagner un maigre argent de poche.
    Dans les premières lueurs de l’aube, comme il roulait place de la Concorde, accroché à l’arrière de sa benne, Philippe aperçut la marée humaine qui campait devant l’hôtel Crillon, en attendant l’improbable apparition de Michael Jackson. Et Philippe eut sa première idée : les poubelles de Jackson valaient de l’or !
    Le plan de Paris dans une main et le Bottin mondain dans l’autre, cartographe de sa première fortune, Philippe recensa et localisa les poubelles des stars.
    Après une première matinée d’investigation, il mit sous verre le dernier trognon de pomme croqué par Jane Birkin, le flacon de vernis à ongle Dior de Catherine Deneuve, la bouteille de Jack Daniels de Bohringer…
    — Putain, génial, le mec ! Et il va les revendre ? C’est une idée géniale, ça !
    — Jérémy, tais-toi !
    — Quoi, c’est pas une idée géniale, faire les poubelles des stars ?
    — Laisse oncle Thian lire la suite !
    Trois mois plus tard, Philippe se trouvait à la tête de douze fouilleurs passionnés et de trente informateurs, concierges ou fils de concierges, intéressés, tous, aux bénéfices de l’entreprise qui s’avéra très vite des plus lucratives.
    — Ça veut dire quoi « lugrative » ?
    — Lucrative, Petit, « cra », ça veut dire qui rapporte des sous.
    — Beaucoup de sous ?
    — Pas mal, oui.
    — Et « savéra », ça veut dire quoi ?
    — Quoi ?
    — « Savéra. »
    — Ah ! « s’avéra » ! Eh bien…
    — File-lui l’explication tout bas, Thérèse, qu’oncle Thian puisse continuer !
    Il venait, dans la foulée, de passer son bac C avec mention très bien et s’était acheté un loft à Ivry.
    L’année suivante, il ouvrit des succursales à Londres, Amsterdam, Barcelone, Hambourg, Lausanne et Copenhague. Son vaste bureau des Champs-Élysées lui tenait lieu de quartier général. Il intégra premier à H.E.C.
    — Ah ! dis donc, le mec !
    — Jérémy…
    — Pardon.
    Le jour de ses dix-huit ans, il quittait H.E.C. en claquant la porte. Il y reviendrait deux ans plus tard, mais comme professeur.
    Durant ces deux années, il apprit le danois, l’espagnol, le hollandais, perfectionna son allemand et son anglais, qu’il parlait avec un imperceptible accent du Yorkshire.
    Il jouait du saxo au Petit Journal et faisait une fulgurante carrière de demi d’ouverture dans l’équipe de rugby du P.U.C…
    Voilà. Ça s’appelle Le Seigneur des monnaies, c’est le dernier-né de l’ex-ministre Chabotte, alias J.L.B., c’est rapide comme la foudre, con comme la mort, mais ça passionne les mômes au point que la petite Verdun elle-même suit les lignes au fur et à mesure de la lecture de Thian. Thian, qui n’a jamais lu un roman pour son propre compte, est un prodigieux lecteur. Sa voix épaissit la fiction. C’est la voix de Gabin à un point stupéfiant. Quoi qu’il lise, ça prend comme une sauce. Si Jérémy ou le Petit osent des interruptions en début de lecture, c’est uniquement sous l’effet de l’excitation. Ils ne tardent pas à se laisser aller dans le courant, portés par la houle au-dessus de ces abîmes que la voix de Thian creuse, mot par mot, ligne à ligne, sous n’importe quel texte.
    C’est en prospectant à New York pour y installer une succursale que Philippe rencontra Tania. Leurs regards se croisèrent au cœur même de Greenwich Village.
    Venue comme lui de nulle part, la jeune femme lui apprit Goethe, Proust, Tolstoï, Thomas Mann, André Breton, la peinture architectonique et la musique sérielle. Le couple menait grand train. Madonna, Boris Becker, Platini, George Bush, Schnabel, Mathias Rust et Laurent Fignon comptaient parmi leurs amis intimes.
    Je les ai laissés, Verdun dans les bras du vieux Thian, Thérèse amidonnée dans sa chemise de nuit, Clara dans son lit (les mains croisées, déjà, sur son ventre), Jérémy et le Petit sur les lits du dessus, un avenir en or massif dans les yeux, Yasmina posée aux pieds de Clara, avec au visage une expression de gravité pieuse, comme si Thian était en train de lire une sourate pondue spécialement par le Prophète pour la mémoire de Saint-Hiver. »  Pages 96 à 99
  • « La visite avait viré de la mondanité souriante au briefing ultrasecret, façon James Bond avant le départ en mission. »  Page 100
  • « — Mange, Benjamin, mange, mon fils.
    — Je ne peux plus, Amar, merci, là, vraiment…
    — Comment ça, « là, vraiment » ?… Faudrait savoir si tu veux devenir un grand écrivain ou pas, Ben ?
    — Ta gueule, Hadouch.
    — Parce que tous les mecs qui ont laissé un nom dans votre littérature de roumis, les Dumas, les Balzac, les Claudel, ils étaient plutôt enrobés, c’est vrai.
    — Simon, ta gueule.
    — À mon avis, ils faisaient comme Ben, ils bouffaient du couscous.
    — Mo a raison, oui, au fond, dès qu’on y pense un peu, tout vient de l’Islam.
    — Je me demande si Flaubert aurait pondu la mère Bovary sans le couscous… »  Page 103
  • « Total, ils m’ont taillé trois costumes trois pièces, dans un de ces tissus extra-fins venus d’ailleurs et nettement au-dessus des moyens de Gatsby. (Benjamin Malaussène ou le cachemire cache-misère.)
    — Et portez-les, monsieur Malaussène, domestiquez votre nouvelle peau, je ne veux pas que vous donniez l’impression d’être tombé dans votre costume d’écrivain par hasard. Le bestseller, ça se porte sur soi ! »  Page 104
  • « Dès qu’on sortait de Belleville, dès qu’on passait Richard-Lenoir, Paris se couvrait d’affiches sibyllines, LE RÉALISME LIBÉRAL, en lettres grosses comme ça LE RÉALISME LIBÉRAL, sans un mot d’explication C’était censé émoustiller la curiosité publique. Une préparation d’artillerie avant ma propre offensive. « Sensibilisation au concept », « imprégnation du tissu urbain »… Il y avait des briefings bihebdomadaires sur ce sujet, aux Éditions du Talion. »  Pages 104 et 105
  • « Jérémy rentrait dare-dare du lycée et, au lieu de me présenter son cahier de textes comme c’était la coutume, il venait me chercher jusque dans les chiottes. »  Page 107
  • « J’étais sauvé par le gong : l’heure sacro-sainte de la lecture.
    * * *
    On était en janvier, dans le vol Concorde AF 516, et il sut au premier regard que ce serait elle. Assise sur le siège voisin du sien, elle lui apparut d’emblée aussi tentante et inaccessible qu’un edelweiss trônant sur un sommet de zibeline. Une chose était certaine, il ne choisirait pas d’autre mère à ses enfants.
    Son coeur, d’abord, s’était senti à l’étroit et il s’était plusieurs fois levé sans raison. Il n’était pas particulièrement grand. Ses gestes avaient gardé cette incertitude de l’adolescence qui faisait son charme et avait coûté bien des fortunes à ses ennemis. Quiconque le connaissait bien (mais ils étaient peu nombreux à le bien connaître) aurait perçu au frémissement de la fossette qui lui fendait le menton que Philippe Ahoueltène, le seul vainqueur de la bataille du Yen, le tombeur du Texan Hariett et du Japonais Toshuro, était ému.
    * * * »  Page 108
  • « Les affiches et les slogans avaient opéré leur jonction. LE RÉALISME LIBÉRAL : UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! Ma bouille en gigantesque, et mes initiales partout. Dans toutes les stations de métro. Dans les gares. Dans les aéroports. Sur le cul des bus : J.L.B. regard tendu, sourire à la page, menton conquérant et joues planétaires. Deux prothèses tout de même pour gonfler la planète. Et la sortie imminente du Seigneur des monnaies, annoncée comme la surprise des surprises ! »  Page 109
  • « Et J.L.B., enfin, dans la solitude de son bureau de marbre, mettant la dernière main à son dernier roman : Le Seigneur des monnaies. »  Page 110
  • « — Je dis bien le dernier roman, monsieur Malaussène.
    Petite phrase de Chabotte, anodine en apparence, mais qui fut le seul rayon de soleil de toute cette période.
    — Vous voulez dire que vous renoncez à écrire ?
    — À écrire, certes pas ! Mais à ces fadaises, oui, et de grand coeur !
    — Ces fadaises ?
    — Vous n’imaginez tout de même pas que je vais passer le reste de ma vie dans la littérature de drugstore ? J’ai fait fortune en imaginant ce produit, soit, j’ai inventé un genre, soit, j’ai gavé les imbéciles de stéréotypes, soit, mais, ce faisant, je me suis cantonné dans l’anonymat comme l’exigeait ma déontologie d’homme politique, or je prends ma retraite dans neuf mois, monsieur Malaussène, et avec elle, je jette aux orties ma défroque de scribouillard anonyme pour prendre la plume, la vraie, celle qui signe de son nom et taille les habits verts, celle qui a rempli les rayons de cette bibliothèque ! »  Page 110
  • « — Tout cela ! Tout cela ! Je suis de ceux qui ont écrit tout cela !
    Il me désignait les rayons qui se perdaient là-haut, dans la pénombre lambrissée du plafond. Sa bibliothèque prenait des proportions de cathédrale.
    — Et savez-vous quel sera mon prochain sujet ?
    L’oeil brillait, le blanc très blanc. Il ressemblait à un personnage de J.L.B. On aurait juré un gamin de douze ans sur le point d’avaler sa dernière bouchée du monde.
    — Mon prochain sujet, ce sera vous, monsieur Malaussène !
    (Allons bon…)
    — Enfin, l’épopée J.L.B., si vous préférez ! Je montrerai à tous ces cuistres de la critique qui n’ont pas daigné me consacrer un seul article…
    (C’est donc ça…)
    — Je leur montrerai ce que recèle la Galaxie J.L.B., quelle connaissance de notre modernité suppose une oeuvre pareille !
    La reine Zabo impassible sur sa chaise, et moi entre les griffes d’un matou amoureux d’une souris. Il ronronnait, à présent :
    — Écrire, monsieur Malaussène, « écrire », c’est avant tout prévoir. Or, j’ai tout prévu dans ce domaine, à commencer par ce que mes contemporains désiraient lire. Pourquoi les romans de J.L.B. marchent si fort, vous voulez que je vous le dise ?
    (Ma foi…)
    — Parce qu’ils sont un accouchement universel ! Je n’ai pas créé un seul stéréotype, je les ai tous extirpés de mon public ! Chacun de mes personnages est le rêve familier de chacun de mes lecteurs… voilà pourquoi mes livres se multiplient comme les petits pains de l’Évangile ! »  Page 111
  • « Rien qui ressemble à une suite du Crillon comme une autre suite du Crillon – pour qui ne fait pas collection de suites. Pourtant, à peine ai-je mis le pied dans la suite à moi réservée que j’en ai exigé une autre.
    — Pourquoi ? a demandé le Chamarré qui me tenait la porte, tout en regrettant aussitôt d’avoir posé la question.
    « Parce que c’est la consigne, bonhomme », j’ai failli répondre. (« Un écrivain de la dimension de J.L.B., c’est capricieux ou ça n’est pas, m’avait expliqué Chabotte, vous exigerez une autre suite. ») »  Page 113
  • « L’idée de Chabotte était que le bureau de J.L.B., bourré de télétypes, phones et autres scripteurs, devait paraître branché sur le monde, tandis que l’écrivain, en retrait de plusieurs siècles sur son époque, serait surpris par le photographe près de la fenêtre, écrivant debout à une écritoire. Feuilles blanches, aux grammes soigneusement pesés, qui, dirait la journaleuse légende, lui étaient spécialement envoyées par le Moulin de La Ferté – le dernier à produire des feuilles à l’unité, en chiffon de lin, selon les plus anciennes traditions de Samarcande. Sur ces feuilles, J.L.B. n’écrivait pas au Mont-Blanc, pas à la bille non plus, évidemment, moins encore au marqueur, non, il écrivait au crayon, en toute simplicité : habitude dont il n’avait jamais pu se défaire depuis ses brouillons d’écolier. Ses crayons, ordinairement destinés à la Maison royale de Suède par la très ancienne fabrique d’Östersund, lui étaient envoyés par la reine en personne. Quant aux pipes d’écume qu’il fumait en travaillant (il ne fumait qu’en travaillant) chacune avait son histoire, riche de plusieurs siècles, et ne brûlait qu’un seul tabac, le gris le plus rustique, celui-là même dont la Seita avait abandonné la commercialisation, mais dont, par dérogation spéciale, il recevait sa provision tous les mois. »  Page 114
  • « — Pas le moment de flancher, mon petit père : tu sais à combien se monte le premier tirage du Seigneur des monnaies ?
    — Trois exemplaires ?
    — Arrête de déconner, Malaussène, huit cent mille ! On a sorti huit cent mille exemplaires d’un coup. »  Page 115
  • « ELLE : Comment naissent vos personnages de roman ?
    MOI : De ma volonté de vaincre.
    ELLE : Les femmes de vos romans sont toujours belles, jeunes, intelligentes, sensuelles…
    MOI : Elles ne le doivent qu’à elles-mêmes. Une apparence, cela se conquiert, et cela devient votre vérité. »  Pages 115 et 116
  • « Elle était arrivée traqueuse, ne sachant où poser ni ses yeux ni ses fesses, son rédacteur en chef avait dû la bassiner, et elle n’avait probablement qu’une trouille : que je ne file pas la bonne réponse à sa première question : « J.L.B., vous êtes un écrivain prolixe, vous êtes traduit dans le monde entier, vos lecteurs se comptent par millions, comment se fait-il qu’on ne vous ait encore jamais interviewé, ni photographié ? »
    À son grand soulagement, je lui ai sorti la bonne réponse, la réponse n° 1 : « J’avais du travail. En vous répondant aujourd’hui, je m’accorde ma première récréation depuis dix-sept ans. »  Pages 116 et 117
  • « Deux ou trois secondes pour reprendre notre souffle, et le voilà qui ouvre la porte, et qui s’écrie, la voix fendue par les aigus :
    — Regardez !
    J’ai mis un certain temps à domestiquer la pénombre et à chercher ce qu’il y avait à voir. C’était une Piaule aux dimensions swiftiennes avec un plumard à baldaquin où Gulliver ne se serait pas senti à l’étroit. J’avais beau chercher, je ne trouvais rien à voir de Particulier. »  Page 117
  • « J’ai vu, au-dessus d’un fauteuil roulant, posée sur un amas de couvertures, une tête de femme qui nous regardait avec des yeux luisants de haine. Une tête épouvantablement vieille. J’ai cru d’abord qu’elle était morte, que Chabotte me jouait un remake hitchcockien de la marna empaillée, mais non, ce qui scintillait dans ces yeux-là, c’était de la vie, à l’état incandescent : les derniers feux d’une existence haineuse, réduite à l’impuissance. »  Page 118
  • « Ça ne prévient pas, les souvenirs, c’est traître, ça vous assaille, comme on dit justement dans les livres. »  Page 119
  • « Le pire, c’est que mes potes m’attendaient au Talion, en plein délire de victoire finale. La reine Zabo dans le rôle du maréchal Koutouzov.
    — Votre prestation au Palais Omnisports de Bercy, ça va être quelque chose, Malaussène ! Un événement unique ! Aucun écrivain, jamais, n’a lancé son roman comme une grande première du show-bise !
    (Rien du tout, Majesté, je viens de casser votre belle baraque.)
    — Derrière vous, disposés en arc de cercle, vous aurez l’éventail de vos traducteurs. Cent vingt-sept traducteurs venus des quatre coins du monde, ce sera impressionnant, croyez-moi ! Devant vous, trois à quatre cents fauteuils réservés aux journalistes français et étrangers. Et, tout autour, sur les gradins, la foule de vos lecteurs ! »  Pages 119 et 120
  • « — Suivront dix séances de signatures que nous échelonnerons sur une semaine, nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer vos lecteurs de province bredouilles, Malaussène. « Et après », comme dit Gauthier, « après » : un mois de repos complet, où vous voulez, avec qui vous voulez, toute votre famille si vous le désirez, et vos amis de Belleville qui ont participé à la campagne de pub. Un mois. Aux frais de la princesse. Vous êtes rassuré, Gauthier ?
    Gauthier était aux anges. Moi, aux enfers.
    — En attendant, il y a du pain sur la planche. Calignac vous a dit ? Nous avons tiré huit cent mille Seigneur des monnaies. Il s’agit maintenant de les mettre en place. Calignac tournera en province avec les trois quarts de nos représentants. Loussa fera Paris avec le reste. Nous sommes trop justes, Malaussène, il nous manquera des bras. Si vous pouviez donner un coup de main à l’équipe de Loussa, ce ne serait pas plus mal. »  Pages 120 et 121
  • « — Je comprendrais assez que cette douteuse comédie te sorte par les narines, tu sais, j’aimerais bien, moi aussi, retourner à ma littérature chinoise… »  Page 121
  • « La camionnette s’est arrêtée pile. Les Seigneur des monnaies nous sont tombés sur la gueule. On est allés s’en jeter un au bougnat du coin. Loussa tenait à me persuader que j’étais dans le droit fil de l’honneur historique.
    — D’accord, petit con, J.L.B. c’est de la merde, certes ! Mais c’est notre unique merde. Et les Éditions du Talion ne tiennent que par J.L.B. En portant momentanément les couleurs de cet étron, c’est en fait la gloire des Belles-Lettres que tu défends, le meilleur de notre production, digne des plus honorables librairies !
    Ce disant, il désignait La Terrasse de Gutenberg d’une main en s’envoyant un gorgeon de l’autre.
    — Allez, courage, petit con, háo bù lì jĭ, comme disent les Chinois, « l’oubli total de toi », et zhúan mén lì rén, « le dévouement aux autres »… »  Page 122
  • « Julie était absente. Le lit était froid. Les enfants étaient plongés dans le sommeil imbécile du juste. Le divisionnaire Coudrier menait peinard son enquête. Maman s’envoyait en l’air avec l’inspecteur Pastor. Stojilkovicz traduisait Virgile. Et Saint-Hiver causait réinsertion avec son pote le bon Dieu. »  Page 122
  • « Le soir, Thian a lu le chapitre 14 du Seigneur des monnaies, celui où naît le premier enfant de Philippe Ahoueltène et de sa jeune épousée suédoise. L’accouchement a lieu au coeur de l’Amazonie et dans l’oeil d’un cyclone qui envoie les arbres sur orbite. J’ai écouté presque jusqu’au bout. »  Page 124
  • « Le Livre est une fête, tous les Salons du Livre vous le diront. Le Livre peut même ressembler à une convention démocrate dans la bonne ville d’Atlanta. Le Livre peut s’offrir ses groupies, ses banderoles, ses majorettes, ses flonflons, comme n’importe quel candidat à n’importe quelle mairie de Paris. Deux motards peuvent ouvrir la voie à la Rolls du Livre, et deux rangées de gardes républicains lui présenter leur sabre. Le Livre est honorable, il est légitime qu’il soit honoré. Si, quinze jours après avoir reçu une branlée monumentale, le roi du Livre en est encore à compter ses côtes et à trembler pour ses frères et soeurs, il n’en reste pas moins le caïd de la fête ! »  Page 127
  • « Vous êtes enfoncé dans votre siège, vous levez un nez blasé sur l’extérieur, et qu’est-ce qui défile au-dessus de vos carreaux sécurit ? Vos affiches, clamant votre nom, où s’épanouit votre bouille, toute une muraille bariolée qui égrène votre pensée, expression de vos convictions, J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – J.L.B. À BERCY ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS ! »  Page 127
  • « Les mains se tendaient, elles plaquaient contre les vitres les photos de l’adoration. Jeunes filles amoureusement décoiffées, l’oeil lourd, la bouche sérieuse, adresses, numéros de téléphone, bouquins ouverts sur le pare-brise pour une dédicace, vision éclair d’une jolie poitrine (matraque), bouches bavardes courant le long de la voiture, chute, banderoles, fausse note d’un encrier qui explose sur la lunette arrière (matraque), costumes trois pièces et complicités dignes, mères et filles, pères et fils, feux rouges grillés avec bénédiction de la préfecture, deux sifflets devant, deux sifflets derrière, le petit Gauthier, mon « secrétaire » à côté de moi, qui passe par tous les états de la terreur et du ravissement, Gauthier, pour la première et la dernière fois de sa vie, sur le grand huit de la gloire, et l’armada des autobus autour de Bercy, tous venus de province, jusqu’aux 29 et aux 06, à travers la nuit et le jour, les chauffeurs eux-mêmes leur exemplaire sous le bras, Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, L’Enfant qui savait compter, la Fille du yen, Avoir, et, bien sûr, Le Seigneur des monnaies, tous les titres brandis dans l’espoir d’une improbable dédicace. »  Pages 127 et 128
  • « Question : Pourriez-vous nous préciser ce qu’il faut exactement entendre par « littérature réaliste libérale » ?
    (S’il n’y avait pas trois tortionnaires qui m’attendent au tournant dans la pénombre, je te dirais volontiers ce qu’il faut entendre par ce genre de conneries.)
    Réponse : Une littérature à la gloire des hommes d’entreprise.
    (C’est littéraire comme les cours de la Bourse, réaliste comme un rêve d’affamé et libéral comme une matraque électrique.)
    Question : Vous considérez-vous, vous-même, comme un homme d’entreprise ?
    (Je me considère comme un pauvre mec coincé dans une arnaque sans sortie de secours et qui est présentement la honte de tous les gens de plume.)
    Réponse : Mon entreprise, c’est la Littérature.
    Les questions sont posées dans toutes les langues du monde, traduites chacune par un des cent vingt-sept traducteurs dont le gigantesque éventail s’épanouit derrière moi. Et mes réponses, multitraduites à leur tour, s’en vont soulever les applaudissements jusqu’aux recoins les plus obscurs du Palais Omnisports. Une Pentecôte littéraire. »  Page 129
  • « Question : Après la conférence de presse, on projettera le film tiré de votre premier roman, Dernier baiser à Wall Street ; pouvez-vous nous rappeler les conditions dans lesquelles vous avez écrit ce roman ?
    Je peux, bien sûr, je peux, et, pendant que je vends la salade de J.L.B., j’entends la voix sucrée de Chabotte me féliciter encore pour « l’admirable interview de Play boy ». « Vous êtes un comédien-né, monsieur Malaussène, il y a dans vos réponses, pourtant convenues, un accent de sincérité bouleversant. Soyez le même au Palais Omnisports et nous aurons monté le plus gigantesque canular de l’histoire de la littérature. À côté de nous, les plus enragés des surréalistes passeront pour des premiers communiants. » Pas de doute, je suis tombé entre les griffes d’un Docteur Mabuse de la plume, et si je ne lui obéis pas au doigt et à l’oeil, il fera couper mes enfants en rondelles. »  Page 130
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans vos oeuvres. Pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    J’ai la réponse du catalogue dans la tête : « Vouloir, c’est vouloir ce qu’on veut », et je m’apprête à la recracher, en bon magnétophone que je suis devenu, quand soudain, explosant devant moi, je vois la tignasse flamboyante de Simon. »  Page 131
  • « De sa main libre, index et pouce joints en un bel arrondi, Simon m’indique que tout est dans l’ordre. Cela signifie que Hadouch et Mo ont fixé mes deux autres anges gardiens et que ma parole est aussi libre, désormais, que la plume du poète en pays de gratuité. Et ma foi, puisqu’on me demande mon opinion sur ce qu’est la volonté, c’est volontairement que je vais donner la réponse. Ô mes amis du Talion, ma trahison sera cette fois absolue, publique et sans appel, mais quand vous saurez vous me pardonnerez, parce que vous n’êtes pas des Chabotte, vous, vous ne pratiquez pas la littérature de la matraque, votre commerce à vous, Zabo, Majesté des livres, Loussa de Casamance, facétieux commis du rêve, Calignac, régisseur paisible des utopies, et Gauthier, page appliqué des pages, votre commerce à vous, c’est le commerce des étoiles !
    J’ai donc ouvert la bouche pour déboulonner tout ce cirque, balancer Chabotte et, dans la foulée, dire la Justice et la Littérature, majuscules en tête… mais je l’ai refermée. »  Page 131
  • « Alors, foin de vengeance, foin de justice, foin de littérature, je change une nouvelle fois mon fusil d’épaule : c’est d’amour qu’il va être question ! J.L.B. redevenu Benjamin Malaussène va vous improviser une de ces déclarations d’amour publiques qui va foutre le feu à vos poudres affectives ! »  Page 132
  • « C’était une balle calibre 22 à forte pénétration. Le dernier cri. D’autres, paraît-il, revoient le film instantané de leur existence. Moi, c’est cette balle que j’ai vue.
    Elle est entrée dans les trente centimètres de ma bonne vision de lecteur.
    Elle avait un corps effilé de cuivre.
    Elle tournait sur elle-même.
    « La mort est un processus rectiligne… » Où est-ce que j’ai bien pu lire ça ?
    Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence. »  Page 132
  • « Au Palais Omnisports de Bercy, l’espace s’était, là aussi, creusé autour de Julie. Dieu sait que la foule était compacte, pourtant. Mais ils avaient pris leur distance comme si elle avait surgi de la terre au milieu d’eux. Ils avaient un oeil braqué sur la scène et l’autre sur elle. Fascinés par l’écrivain qui répondait aux questions dans l’époustouflante auréole de ses traducteurs, et fascinés par cette femme qui semblait sortie toute vive d’un de ses bouquins. Comme quoi la littérature n’est pas que mensonge. »  Page 135
  • « Et voilà que dans l’enthousiasme du Palais Omnisports, éclaboussés par la lumière de la scène, subjugués par l’à-propos de l’écrivain – réponses fulgurantes, tranquillité des forts –, ils se trouvaient plus beaux eux-mêmes, plus volontaires. »  Page 135
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans votre oeuvre, pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    Julie souriait : « On dirait que ça te pose des problèmes, la volonté, Benjamin. » »  Page 136
  • « Elle décida de cuisiner Laure Kneppel. Elle la trouva rue de Verneuil, à la Maison des Écrivains, occupée à recueillir les derniers mots d’un poète subclaquant auquel le ministre de la Culture venait d’épingler in extremis les Palmes Académiques. »  Page 137
  • « Et la belle femme s’était entièrement vidée. De tout ce que ses admirateurs avaient vu ce soir-là : l’assassinat de J.L.B., le fragment de stupeur, la panique qui avait suivi, la jeune femme enceinte qui s’était arrachée aux bras de la belle femme pour se précipiter en hurlant sur la scène, les traducteurs ensanglantés qui se relevaient, le corps qu’on emportait en hâte vers l’obscurité des coulisses, le petit garçon aux lunettes rouges qui s’accrochait au corps, et l’autre garçon (quel âge pouvait-il avoir ? treize, quatorze ans ?) tourné vers la salle en hurlant : « Qui a fait ça ? », de tout ce qu’ils avaient vu, l’image qui leur resterait, alors qu’eux-mêmes se ruaient vers les sorties (on s’attendait à d’autres coups de feu, l’explosion de grenades, un attentat peut-être), ce serait cette vision fugitive de la belle femme, debout, seule, immobile dans la panique générale, et occupée à se vider entièrement, vomissant sans bouger des geysers qui éclaboussaient la foule, se répandant en cascades bouillonnantes, ses jambes admirables souillées de coulées brunes, une image qu’ils tenteraient vainement d’effacer, dont ils ne parleraient jamais à personne, alors que l’événement lui-même, ils le savaient confusément tout en jouant des coudes et des genoux vers la sortie, constituerait un fameux sujet de conversation : l’écrivain J.L.B. s’était fait descendre devant eux… »  Page 140
  • « Il fallait retenir les vagues de chagrin, les assauts de la mémoire, les réminiscences. Benjamin, par exemple, se réveillant dans ses bras, après le meurtre de Saint-Hiver, en pleine nuit, hurlant que c’était une « trahison », le mot l’avait surprise, exclamation enfantine de bande dessinée ; « trahison ! », qu’est-ce qui est une trahison, Benjamin ? et il lui avait expliqué longuement ce qu’il y a d’effroyable dans le crime : « C’est la trahison de l’espèce. Il ne doit rien y avoir de plus épouvantable que la solitude de la victime à ce moment-là… Ce n’est pas tellement qu’on meurt, Julie, mais c’est d’être tué par ce qui est aussi mortel que nous… Comme un poisson qui se noierait… tu vois ? » »  Page 141
  • « Le gouverneur pouvait tenir des heures sur le sujet des roses trémières, « le versant Mister Hyde de la rose tout court ». »  Page 142 et 143
  • « — Vous n’ignorez pas l’ampleur de la campagne publicitaire qui a précédé le lancement de mon dernier roman à Bercy. Les Éditions du Talion ont dû également vous dévoiler mes chiffres de vente… Il n’en faut pas plus pour qu’un illuminé quelconque ait cherché à frapper un grand coup en déboulonnant un mythe. Dès lors le choix est vaste : un quelconque brigadiste international s’offrant l’auteur fétiche du réalisme libéral, un admirateur trop fanatique mangeant son dieu en pleine lumière comme on a bouffé ce pauvre John Lennon, que sais-je… l’embarras du choix, je vous dis, et j’en suis désolé pour vous, mon cher…
    Tout cela sur un ton détaché, dans une bibliothèque dont les proportions et le nombre de volumes incitent en effet à une certaine sagesse.
    — Depuis quand écrivez-vous ?
    — Seize ans. Sept titrés en seize ans et deux cent vingt-cinq millions de lecteurs. Le plus étrange étant que je n’ai jamais eu la moindre intention de publier.
    — Non ?
    — Non. Je suis un commis de l’État, Coudrier, pas un saltimbanque. Je m’étais toujours dit que si j’avais à écrire un jour, je ferais plutôt dans les Mémoires, de quoi occuper une de ces retraites politiques qui ne s’avouent jamais vaincues. Mais le destin en a décidé autrement. »  Page 147
  • « — Où en étais-je ?
    — Votre mère, monsieur le Ministre.
    — Ah oui ! Elle a toujours voulu que j’écrive, figurez-vous. Les femmes… elles se font une idée de leur progéniture… passons… Bref, je me suis mis à griffonner quand elle est tombée malade. Je lui lisais mes pages tous les soirs. Dieu sait pourquoi, ça lui faisait du bien. J’ai continué malgré les progrès de la surdité… seize années de lecture dont elle n’a pas entendu un traître mot… mais son seul sourire de la journée. Pouvez-vous comprendre ce genre de choses, Coudrier ? »  Page 148
  • « — Tout à fait, monsieur le Ministre. Puis-je vous demander ce qui vous a décidé à publier ?
    — Une partie de bridge avec la directrice du Talion. Elle a voulu me lire, elle m’a lu…
    — Pourriez-vous me confier un de vos manuscrits ?
    La question, posée parmi les autres, n’a pas le même effet. Surprise, raideur, et mépris pour finir, oui, un filet de sourire on ne peut plus méprisant.
    — Manuscrit ? De quoi parlez-vous. Coudrier ? Vous débarquez ? Seriez-vous la dernière personne à écrire à la main, dans ce pays ? Suivez-moi.
    Petit voyage dans le bureau attenant.
    — Tenez, le voici, mon « manuscrit ».
    Et le ministre de tendre au commissaire une plate disquette d’ordinateur, que le commissaire empoche, avec remerciements.
    — Et puis voilà le produit final, vous le lirez à vos heures creuses.
    C’est un exemplaire tout neuf du Seigneur des monnaies. Couverture bleu roi, titre énorme. Nom de l’auteur J.L.B. capitales tout en haut, et nom de l’éditeur j.l.b. en minuscules minuscules, tout en bas.
    — Voulez-vous que je vous le dédicace ?
    Trop d’ironie dans la question pour accepter de répondre.
    — Puis-je savoir quel type de contrat vous lie aux Éditions du Talion, dont je ne vois pas le nom figurer sur la couverture ?
    — Un contrat en or, mon vieux, 70-30. 70 % de tous les droits pour moi. Mais ce que je leur laisse suffit largement à faire bouillir leur marmite collective. C’est tout ? »  Pages 148 et 149
  • « Lorsque le téléphone sonna dans le bureau du divisionnaire Coudrier, il tournait la page 320 du Seigneur des monnaies. C’était l’histoire d’un émigré de la troisième génération, Philippe Ahoueltène, sociologiquement voué au ramassage des poubelles, mais qui avait eu l’idée de collecter et de commercialiser les déchets sacrés de Paris, puis de toutes les capitales du monde. Accouplé d’abord au cul d’une benne municipale, il avait suffi à Philippe Ahoueltène de la moitié du roman pour régner sans partage sur le marché des changes, régissant implacablement le cours des monnaies – d’où le titre de l’ouvrage. Il épousait dans la foulée une Suédoise d’une beauté stellaire et d’une culture épatante (la belle était mariée, il avait impitoyablement ruiné son mari) et lui faisait un enfant qui naissait en pleine Amazonie par une nuit de typhon censée annoncer aux Indiens locaux la venue d’un demi-dieu…
    Le divisionnaire Coudrier était consterné. »  Page 158
  • « La veille, avant de se retirer, Élisabeth lui avait préparé trois thermos de café – « Merci, ma chère Élisabeth, j’en aurai bien besoin » – et le commissaire divisionnaire Coudrier, délaissant à regret sa lecture du moment (la querelle Bossuet-Fénelon suscitée par le quiétisme de Mme Guyon), s’était plongé dans Le Seigneur des monnaies avec l’enthousiasme d’un enlumineur de missel qu’on aurait envoyé repeindre les parois de La Courneuve. »  Page 158
  • « L’image de Malaussène martyr hantait les pages ineptes de J.L.B. Coudrier avait apprécié ce garçon. »  Page 159
  • « Malaussène, lui, ne faisait jamais de brouillon. D’où cette balle, entre ses deux yeux.
    Le commissaire divisionnaire Coudrier en était donc là de sa lecture du Seigneur des monnaies, quand le téléphone sonna : un brigadier du commissariat de Passy lui apprit la mort du ministre Chabotte. »  Page 159
  • « De son vivant, Gauthier avait été un bon catholique. Et Gauthier était mort en bon catholique. Une balle dans la nuque, mais en bon catholique – malgré de longues études et la fréquentation assidue des livres. »  Page 173
  • « Dans un autre ordre d’idées, le commissaire divisionnaire Coudrier était résolument hostile à l’extermination des employés du Talion. Cette maison d’édition publiait clandestinement J.L.B., certes, mais elle rééditait aussi la polémique Bossuet-Fénelon sur la question fondamentale du Pur Amour selon Mme Guyon. Un pareil éditeur ne méritait pas de disparaître. »  Page 173
  • « À quoi tenait-elle, cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? À leur amour commun des livres, peut-être, un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils aimaient les livres comme des voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aimaient à travailler pour cette illusion. C’était tout de même plus drôle que de bosser pour la certitude des balles 22 long rifle à forte pénétration… Et puis, dans les moments de déprime, on pouvait toujours se consoler en se disant que les plus belles bibliothèques trônent chez les plus beaux marchands de canons. »  Page 175
  • « Le jeune Gauthier avait commencé sa lévitation. Quatre paires de jambes avaient poussé au bois de son cercueil. Il remontait l’allée avec une dignité horizontale qui courbait les têtes sur son passage. Il entraînait les foules comme le joueur de flûte. »  Page 175
  • « Isabelle, que les employés du Talion appelaient la reine Zabo (Malaussène ouvertement) mais qui, pour Loussa, son nègre de Casamance, n’avait jamais été qu’Isabelle, cette petite marchande de prose qui, depuis les temps immémoriaux de leur enfance, envisageait le livre comme l’indispensable matelas de l’âme. Un après-midi de juin 54, peu après la chute de Diên Biên Phu (Loussa avait raconté l’anecdote à Malaussène), Isabelle l’avait appelé dans son bureau et lui avait dit : « Loussa, nous venons de perdre l’Indochine, je ne donne pas vingt ans à la diaspora chinoise pour quitter l’Asie du Sud-Est et venir s’installer ici, à Paris. Alors, tu vas m’apprendre le chinois vite fait et me faire traduire tout ce qui compte dans leur littérature. Quand ils arriveront, leurs bouquins les auront précédés, leur lit sera fait. » »  Pages 175 et 176
  • « — Coma dépassé !
    Berthold pointait l’encéphalogramme. Un horizon sans rien dessous.
    — Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! »  Page 182
  • « Tous les signes cliniques concouraient à cette évidence : lésions irréversibles. Malaussène était cuit. Prouver le contraire, c’était réveiller Lazare une seconde fois. »  Page 182
  • « Face à Thérèse, Marty se faisait l’effet de don Juan devant la statue du Commandeur. »  Page 186
  • « Loussa de Casamance n’était pas bégueule. Il ne dédaignait pas les morts. Il partageait avec Hugo (Victor) la conviction que les morts sont des interlocuteurs bien renseignés. »  Page 192
  • « La reine Zabo est une princesse de légende, « les seules vraies princesses, petit con ». Elle est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier. Ce n’est pas l’hérédité, ce sont les poubelles qui lui ont inoculé la passion du livre. Ce ne sont pas les bibliothèques, mais les chiffons qui lui ont appris à lire. Elle est le seul éditeur parisien à s’être hissé sur son trône par la matière, non par les mots qui s’y posent.
    Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. »  Page 194
  • « Loussa jouait à cela avec elle. C’étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n’en pouvait rien savoir, ni par le regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :
    — C’est bien beau, ce que tu m’as donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture… la colle : de l’Excellence-Tessier… et l’encre, si je ne m’abuse, l’encre… attends voir…
    Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru.
    Elle lâchait parfois son rire de grenaille.
    — Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque… Une peau antérieure de vingt ans. C’était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour une autre.
    Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution.
    Parfois, Loussa se contentait de faire parler les doigts d’Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait ses narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d’Isabelle caresser le papier :
    — Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingts ans, les petits-enfants des enfants que nous n’avons pas faits retrouveront ce bouquin jaune comme un coing, l’hépatite y travaille déjà. »  Pages 194 et 195
  • « Elle s’émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu’eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. »  Page 195
  • « — Comment veux-tu qu’une femme incapable de bazarder un livre de poche ait pu t’envoyer à la mort ? C’est ce qu’il faudra lui expliquer, à ta Julie. »  Page 195
  • « Il fallait replonger dans cette crise des années trente, un temps où toute l’Europe crevait de faim, mais où les rois du tissu et les maniaques du papier, les nababs de la haute couture et les princes bibliophiles nourrissaient leurs passions, comme si de rien n’était, aux deux extrémités d’une chaîne dont les maillons les moins fréquentables traversaient la nuit obscure des poubelles. »  Page 195
  • « Il pensait qu’Isabelle mangeait peu parce qu’elle lisait trop. »  Page 197
  • « Il adorait voir l’énorme tête d’Isabelle, si semblable à la sienne, penchée sur Modes et Travaux, La Femme chic, Formes et Couleurs, Silhouettes, Vogue… Isabelle deviendrait-elle modiste, une Claude Saint-Cyr, une Jeanne Blanchot ? Il fallait manger, pour cela. Même les mannequins mangeaient. Mais c’étaient des revues qu’Isabelle dévorait, du papier… Et les romans, surtout, dans les revues. Les feuilletons défilaient dans la tête d’Isabelle en convois interminables. Elle découpait les pages, elle les cousait en cahiers, elle faisait des livres. De cinq à dix ans, Isabelle avait lu tout ce qui lui était tombé sous les yeux, sans distinction. Et son assiette était restée pleine. »  Page 197
  • « Le Chauve trouva son « idée », une nuit d’embuscade dans le Faubourg Saint-Honoré. Il suivait un gros tweed d’une soixantaine insouciante. Il préparait son poing. Mais voilà que, sous les arcades des Tuileries, la concurrence lui piqua son gibier. Deux ombres jaillies de l’ombre. Contre toute attente, le tweed ne voulut pas lâcher son portefeuille. Il se fit massacrer. Un pied fit exploser son visage, ses reins craquèrent. Étouffé par la douleur, le tweed ne pouvait pas crier. Le Chauve estima qu’on gâchait le métier. Il se fit sauveteur. Il aplatit les deux gouapes l’une contre l’autre. Des jeunots légers comme des gamelles vides. Puis il aida le gros tweed à se relever. C’était une fontaine de sang. Le Chauve obtura, tamponna, mais l’autre n’avait qu’un mot à la bouche :
    — Mon Loti, mon Loti…
    Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
    — Mon Loti…
    Il pleurait d’une autre douleur :
    — Une édition originale, monsieur…
    Le Chauve n’y comprenait rien. Le tweed avait perdu ses lunettes. Il plongea sur le trottoir. Qu’est-ce que c’était que ce type qui se vautrait dans son sang ? Il tâtonnait comme un perdu :
    — Un japon impérial…
    Pur produit de la mine reconverti dans l’embuscade nocturne, le Chauve était nyctalope. Il retrouva ce que l’autre cherchait. C’était un petit bouquin qui avait valsé à quelques encablures de là.
    — Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez…
    Le tweed serrait convulsivement le petit livre contre son coeur. »  Pages 197 et 198
  • « Quand le Chauve raconta l’aventure à Isabelle, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
    — C’était un bibliophile.
    — Un bibliophile ? demanda le Chauve.
    — Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
    Le Chauve flottait.
    — Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Isabelle.
    — Même s’il n’y a rien d’écrit dessus ?
    — Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent. »  Page 198
  • « — Je viens d’avoir une idée très « Faubourg Saint-Honoré ».
    Le Chauve attendit.
    — Ce serait rigolo de faire des livres rares avec les tissus d’Hermès, de Jeanne Lafaurie, de Worth, d’O’Rossen… »  Page 199
  • « Le Chauve venait de comprendre un truc : les esthètes ne débandent jamais. Quoi qu’il arrive au monde, la haute couture coudra toujours plus haut, la gastronomie nourrira toujours les princes, les amateurs de concerts accorderont toujours leurs violons, et, dans les pires convulsions planétaires, il se trouvera toujours un petit gros en tweed pour mourir à la place d’une édition originale. »  Page 199
  • « Le Chauve alimenta les moulins les plus réputés et les meilleurs imprimeurs sortirent bientôt Barrés en Balenciaga, Paul Bourget relié Hermès, Anouilh taillé Chanel ou Le Fil de l’épée du jeune de Gaulle en pur fil de chez Worth. Quelques exemplaires nominatifs par auteur, mais dont la cotation suffisait amplement à remplir les assiettes d’Isabelle. »  Page 199
  • « Hélas, le Chauve était un expansionniste. Il s’était fait une rente dans le livre rare, il voulut devenir le pape des bibliophiles, le dieu du papier chiffon qui fait les livres immortels. »  Page 199
  • « Il ne voulait pas traiter avec les Juifs du Sentier ou du Marais. Or, là était le tissu. Et les peaux, pour les reliures. »  Pages 199 et 200
  • « Le Chauve en fit d’authentiques cauchemars. Isabelle l’entendait hurler dans son sommeil : « La nuit est juive ! » Sa terreur résonnait dans tout le Faubourg Saint-Honoré : « LA NUIT EST JUIVE ! » Des contes à ne plus jamais dormir lui remontaient de son enfance polonaise. »  Page 200
  • « — Pendant que mes frangins chinaient, souvent je me planquais, moi. Je me trouvais un coin peinard, quelque chose de confortable, près d’un réverbère, et je sortais un bouquin de ma poche. »  Page 201
  • « Quand, cette nuit-là, l’énorme visage de la petite s’était penché sur la poubelle de Loussa, Loussa avait d’abord cru à une éclipse de lune. Ou qu’on lui avait fauché son réverbère. Mais il avait entendu une voix :
    — Qu’est-ce que tu lis ?
    C’était une voix sans souffle, éraillée, de petite fille asthmatique. Loussa répondit :
    — Dostoïevski. Les Démons.
    Une main incroyablement potelée fit irruption dans sa poubelle.
    — Prête-le-moi.
    Loussa tenta de se défendre.
    — T’y comprendras rien. »  Pages 201 et 202
  • « — Eh bien, pendant que les deux grands s’envoyaient au ciel, Isabelle m’avait retrouvé dans ma poubelle favorite. Elle avait lu le Dostoïevski, elle me le rendait comme promis. « Tu y as compris quelque chose ? j’ai demandé. — Non, rien. — Tu vois… — Mais ce n’est pas parce que le livre est compliqué. — Ah bon ? — Non, c’est autre chose. » (Je te rappelle, petit con, qu’à deux rues de là nos papas s’étripaient.) « C’est quoi, alors ? — C’est Stavroguine », a répondu Isabelle. Elle avait la même tête que maintenant. Impossible de lui donner un âge. « Stavroguine ? — Oui, Stavroguine, le personnage principal, il cache quelque chose, il ne dit pas la vérité, c’est ça qui rend le livre si compliqué. »  Page 203
  • « Donc, on s’envoie le Palais des colonies, et voilà qu’on tombe sur le premier bibliobus. Deux mille cinq cents bouquins sur un moteur de dix chevaux. La culture à roulettes. Peut-être pour faire visiter la Casamance aux Trois Mousquetaires… Tu imagines notre enthousiasme !
    « On s’est fait balader dans tout Paris avec une bande de mioches, des bouquins ouverts sur les genoux.
    « Retiens bien cette date, le 9 juillet 1931, c’est la vraie date d’Isabelle. Elle a dégoté un tout petit bouquin dans les rayonnages, elle m’a dit : « Regarde. » C’était La Confession de Stavroguine, la dernière partie des Démons de Dosto, tirée à part chez Pion, je crois. Isabelle s’est mise à lire comme s’il s’agissait d’une lettre personnelle. Et tout de suite elle a pleuré. Attendrissement des bibliogirls, tu penses : « Comme c’est beau, une petite qui pleure sur un roman… » Elle a pleuré tout au long de sa lecture et ça n’avait rien de beau. Déshydratation complète. J’ai cru qu’elle allait se faner sur place, tomber morte sèche. Le bus a dû nous cracher sur son parcours. Ils ne pouvaient pas se permettre une enfant noyée dans ses larmes le jour de l’inauguration. Debout sous le lion de Denfert, Isabelle m’a regardé :
    « — Je sais pourquoi Stavroguine se conduisait comme un fou dans Les Démons.
    « Ses yeux étaient secs comme des pierres à feu, maintenant. Je n’avais qu’une idée : la remplir de flotte pour qu’elle puisse pleurer encore une fois dans sa vie.
    « — Il a violé une petite fille. »  Page 204
  • « Ce type est mort ! Cliniquement mort ! » Berthold plantait les pieux de la certitude… « Lésions irréversibles du système nerveux central ! »… « Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! » »  Page 208
  • « — Jérémy, mets ses lunettes au petit ! Clara, la langue de Julius ! Empêche-le d’avaler sa langue !
    — Où est-ce qu’il les a foutues, ses lunettes ?
    — Sur la table de la salle à manger, à côté de son livre de lecture. »  Page 212
  • « Thian s’offrit sa propre croisière intime. Certificat d’études, oui, après-guerre, c’était vrai, mais il était aussi entré dans la police pour que sa pèlerine dessinât quelqu’un autour de lui, pour que sa bicyclette traçât les frontières de son territoire. Il souffrait d’une certaine indéfinition dans sa jeunesse, mi-blanc mi-jaune, un titi du Tonkin, Hô Chi Minh avec la voix de Gabin, Louise, sa mère parisienne, dans le pinard, et Thian de Monkaï, son père annamite, dans le pavot. »  Page 220
  • « Après ce coup de feu tiré sur Benjamin, il n’avait plus été question de lire une seule ligne de J.L.B. aux enfants, bien sûr. »  Page 221
  • « COUDRIER : Du Liban à l’Afghanistan, cette fille a couvert nos pires guerres, elle a fait tomber un ministre de l’Intérieur turc pour trafic de stupéfiants, elle est sortie vivante de prisons thaïlandaises décimées par le typhus, elle s’est opérée elle-même de l’appendicite sur un rafiot, en mer de Chine, on l’a jetée l’année dernière dans la Seine avec des bracelets de plomb aux chevilles… Vous savez tout ça aussi bien que moi, Thian. Cette fille est à peu près aussi mortelle qu’un héros de bande dessinée belge.
    VAN THIAN : Belge ?
    COUDRIER : Belge. Il paraît que c’est ce qui se fait de mieux dans le genre, d’après mes petits-fils. »  Page 231
  • « COUDRIER : Les livres brûlent mal. Surtout en entrepôt. Trop compacts. »  Page 232
  • « La bonne nouvelle tenait en peu de mots : Loussa venait de traduire en chinois un des romans de J.L.B. : L’Enfant qui savait compter. (Hén hùi suàn de xiăo haízì, petit con.)
    — Je sais bien que tu t’en fous, et que celui-là, tu n’as pas pris la peine de le lire, mais n’oublie pas que tu continues à palper un pour cent là-dessus (1 %), tout comateux que tu es. Or le Talion a tiré ce roman pour les Chinois d’ici, mais aussi pour les Chinois de chez eux, qui sont passablement nombreux, comme tu sais. Tu veux que je te raconte l’histoire ? Non ? En deux mots… Allez… C’est l’histoire d’une petite marchande de soupe de Hong Kong qui compte plus vite sur son boulier que tous les enfants du monde, plus vite aussi que les grands, plus vite même que son père dont elle est la fierté, qui l’a élevée comme un garçon et baptisée Xiăo Bào (« Petit Trésor »). Tu devines la suite ? Non ? Eh bien, le père se fait assassiner dans les premières pages par des maffieux locaux qui prétendent au monopole de la soupe chinoise, la gamine fait fortune dans les cinq cents pages suivantes et venge son père dans les trente dernières après avoir pris le contrôle de toutes les multinationales installées à Hong Kong – et ce, sans jamais utiliser d’autre instrument de travail que le boulier de son enfance. Voilà. Du plus pur J.L.B., comme tu vois. Le réalisme libéral mis à la portée de la Chine qui s’éveille. »  Pages 236 et 237
  • « J’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase il y a quelques mois, je ne serais jamais entré dans la peau de J.L.B., que cette foutue balle 22 à forte pénétration aurait été se nicher dans une autre tête, j’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase, le jour, par exemple, où ce géant préhistorique détruisait mon bureau, tu te rappelles ? eh bien, Chabotte serait toujours vivant, Gauthier aussi, Calignac toujours entier, et ma Julie dans mon lit. »  Page 239
  • « Si tu étais venu me trouver au tout début du début avec tes scrupules de traducteur, qui sont parfaitement honorables, je ne discuterai pas sur ce point, si tu t’étais assis à mon bureau et m’avais demandé : « La mort est un processus rectiligne, petit con, comment traduire ça en chinois, littéralement ou en m’offrant quelques détours ? » et si tu m’avais sorti le titre du bouquin, L’Enfant qui savait compter, le pseudonyme de l’auteur, J.L.B., et le nom de Chabotte caché sous ce pseudonyme, je t’aurais répondu : « Range tes pinceaux, Loussa, remise tes idéogrammes dans les chinois alvéoles de ta cervelle et ne traduis pas ce bouquin. » Piqué au vif, comme on dit dans les livres, tu m’aurais alors demandé : « Et pourquoi, petit con ? » À quoi je t’aurais répondu : « Parce qu’en traduisant ce roman, tu te rendrais complice de l’arnaque littéraire la plus dégueulasse qu’on puisse imaginer. »  Page 239
  • « — Chabotte n’est pas J.L.B.
    — Non ?
    — Non.
    Ici, tu aurais marqué le silence d’usage, forcément.
    — Chabotte n’est pas J.L.B. ?
    Tu te serais offert un petit moment de réflexion à voix haute.
    — Tu veux dire que Chabotte n’est pas l’auteur de L’Enfant qui savait compter ?
    — Tout juste, Loussa, ni celui du Seigneur des monnaies, de Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, La Fille du yen, Avoir…
    — Chabotte n’a pas écrit un seul de ces bouquins ?
    — Pas une ligne.
    — Il a un nègre ?
    — Non.
    Alors, l’éclosion de la vérité aurait dessiné un paysage tout neuf sur ta bouille, Loussa, comme un soleil qui se lève en terre inconnue.
    — Il a fauché tous ces bouquins à quelqu’un ?
    — Oui.
    — Un mort ?
    — Non, tout ce qu’il y a de vivant.
    Et je t’aurais finalement entendu poser la question inévitable :
    — Tu connais ce type, petit con ?
    — Oui.
    — Qui est-ce ? »  Pages 240 et 241
  • « C’est le type qui m’a logé une balle entre les deux yeux, Loussa. Un grand type blond, d’une beauté rare, d’un âge indéfinissable, une sorte de Dorian Gray assez semblable à ces héros de J.L.B. que leur précocité semble conserver en éternelle jeunesse. »  Page 241
  • « Un héros de J.L.B., je te dis. Un combattant éternellement jeune, éternellement beau, du réalisme libéral. Voilà à quoi ressemble le type qui m’a assassiné. Non sans raison, le pauvre, puisqu’il était l’auteur des bouquins que je prétendais avoir écrits en me donnant des allures de coq ventripotent. Oui, Loussa, il m’a descendu à la place de Chabotte, Chabotte qui m’avait créé spécialement pour ça. Il a cru que c’était moi qui lui avais fauché son oeuvre, il a centré ma tête dans sa lunette de visée, il a appuyé sur la détente. »  Page 241
  • « Elle s’appelait Nazaré Quissapaolo, son nom de jeune fille, native d’une terre inventive, le Brésil, et fille de Paolo Pereira Quissapaolo, l’écrivain le plus authentiquement brésilien de cette terre. Les mensonges de son enfant étaient à porter au crédit des qualités les plus honorables de sa race. Petit-fils de conteur, son enfant-Chabotte n’était pas un menteur, il était un conte vivant. »  Page 247
  • « Il s’était donc assis devant elle, un énorme manuscrit posé sur ses genoux, et l’avait regardée sans rien dire, l’oeil radieux, attendant qu’elle comprit. Elle-même retenait la joie qui montait en elle. Elle ne souhaitait pas comprendre trop tôt. Elle avait laissé les secondes passer. Comme on prendrait le temps de voir éclore un oeuf. N’y tenant plus, elle murmura :
    « Tu as écrit un livre ?
    — J’ai fait mieux que ça, maman.
    — Que peut-on faire de mieux qu’écrire un livre ?
    — J’ai inventé un genre ! »
    Il avait crié cela : « J’ai inventé un genre ! » Puis il s’était lancé dans une démonstration étourdissante sur l’extraordinaire nouveauté de ce qu’il appelait son réalisme libéral ; il avait été le premier à donner au Commerce son droit de cité dans le royaume du roman, le premier à hisser le commerçant à la dignité de héros fondateur, le premier à magnifier sans faux-fuyants l’épopée commerciale… Elle l’avait interrompu, elle avait dit :
    « Lis-moi. »
    Il avait ouvert le manuscrit. Il avait lu le titre. Cela s’appelait Dernier baiser à Wall Street. Ce n’était pas un titre d’une distinction folle, mais si elle en croyait la théorie du réalisme libéral, les ambitions de son fils le plaçaient au-delà des préjugés esthétiques. Quand il s’agit de donner à lire à la moitié de la planète, on ne fait pas dans le titre arachnéen.
    « Lis-moi. »
    Elle tremblait d’impatience.
    Elle attendait cet instant depuis ce lointain hiver où un télégramme venu du Brésil apprenait à une jeune veuve enceinte le suicide de son père, Paolo Pereira Quissapaolo.
    — Il faut que je vous explique qui était mon père.
    (« Non madame, pensait Thian, je vous en prie, au fait ! au fait ! »)
    — Il était le fondateur de l’« identitarisme », ça vous dit quelque chose ?
    Rien du tout. Ça ne disait rien du tout à l’inspecteur Van Thian.
    — Évidemment.
    Elle expliqua tout de même. Une histoire prodigieusement confuse. Chamaillerie d’écrivains dans les années 1923-1928 au Brésil.
    — Pas un seul écrivain, à l’époque, qui fût authentiquement brésilien, hormis mon père, Paolo Pereira Quissapaolo !
    (« Oui, mais c’est votre fils qui m’intéresse, Chabotte, le ministre… »)
    — Littérature brésilienne, quelle sinistre plaisanterie ! Romantisme, symbolisme, parnassianisme, décadentisme, impressionnisme, surréalisme, les écrivains de chez nous s’acharnaient à fabriquer un exotique musée Grévin de la littérature française ! Peuple de singes ! Peuple de cire ! Les écrivains brésiliens n’avaient rien en propre qu’ils n’eussent volé ! Et pétrifié !
    (« Cha-botte ! Cha-botte ! » scandait intérieurement l’inspecteur Van Thian.)
    — Mon père, seul, se dressa contre cette francomanie.
    (« La digression… », pensait l’inspecteur Van Thian…)
    — Il déclara une guerre totale à cette aliénation culturelle dans laquelle il voyait son pays si furieusement avide de perdre son âme.
    (« La digression, c’est le lierre de l’interrogatoire, son inflation, son eczéma, pas moyen de lutter contre… »)
    — Et puisqu’il n’y avait alors de vie littéraire sans école, mon père fonda la sienne, l’identitarisme.
    (« L’identitarisme… », pensa l’inspecteur Van Thian.)
    — École dont il était le seul membre, non reproductible, non transplantable, non transmissible, inimitable !
    (« D’accord… »)
    — Sa poésie ne disait que lui, et son identité… son identité, c’était le Brésil !
    (« Un cinglé, quoi. Un doux dingue. Un poète fou. Bon. »)
    — Trois vers résumaient son art poétique, trois vers seulement.
    Elle les récita tout de même.
    — Era da hera a errar
    Cobra cobrando a obra…
    Mondemos este mundo !
    (« Ce qui veut dire ? »)
    — Ère de lierre en errance
    Serpent recouvrant toute oeuvre…
    Émondons ce monde !
    (« Ce qui veut dire ? » insista muettement l’inspecteur Van Thian.) »  Pages 249 à 251
  • « Bref…, résume l’inspecteur Van Thian, ce type, le poète brésilien, grand-père maternel de feu Chabotte, n’a jamais été publié. Pas le moindre mot. Ni de son vivant, ni après sa mort. Il a dépensé sa fortune en productions à compte d’auteur dont il inondait gratuitement tous ceux qui savaient lire dans son pays. Un cinglé. Illisible. La risée de son milieu et de son temps. Même sa fille se marrait. »  Page 252
  • « Le poète maudit s’est fait sauter la caisse. Elle accouche d’un fils : Chabotte. Elle relit l’oeuvre paternelle : géniale ! Elle trouve ça génial. « Unique. » « L’authenticité a toujours un siècle d’avance. » Elle jure de venger son père. »  Page 252
  • « La mère Chabotte a toujours pensé que Chabotte son fils se mettrait un jour à écrire. Elle ne l’a jamais influencé, non (« je ne suis pas ce genre de mères… »), mais elle l’a tellement voulu écrivain que, quand il se regardait dans les yeux maternels, le pauvre Chabotte devait y voir un mec en costard d’académicien. »  Page 252
  • « Et voilà qu’un soir, le fils Chabotte pénètre une fois de trop dans le mausolée qui sert de chambre à sa vieille maman. Il lui lit les premières lignes de son bouquin, son « oeuvre », tant attendue ! et la mère dit :
    — Arrête ! »  Pages 252 et 253
  • « C’est qu’elle a immédiatement pigé que le roman n’était pas de lui. Thian qui n’a jamais lu deux livres en dehors de ses manuels scolaires et de ses cours d’école de police (il compte pour du beurre ses lectures à voix haute de J.L.B.) se demande comment ces choses-là sont possibles. Apparemment, elles le sont. « Il a fait pire que tous les ennemis de mon père réunis, monsieur : il a volé une oeuvre qui n’était pas la sienne ! Mon fils était un voleur d’identité ! » »  Page 253
  • « « Le voussoiement me semble plus approprié aux sentiments arctiques que vous m’avez toujours inspirés. » Il rigolait : « Pas mal, non, sentiments arctiques, est-ce assez “écrivain” pour vous, maman, assez identitariste ? » Petites tortures. Mais elle avait choisi son arme : le silence. Seize années de silence ! Chabotte en était devenu aussi cinglé que son poète fou de grand-père. Comme tous les fous, il faisait dans l’aveu total, la vérité absolue : « Vous souvenez-vous de ce jeune directeur de prison que vous trouviez si attachant, si distingué, si authentique, Clarence de Saint-Hiver ? Eh bien, c’est un de ses pensionnaires qui écrit mon oeuvre. »  Pages 253 et 254
  • « Le prisonnier n’en sait rien, bien entendu, il travaille pour l’amour de l’art, lui, le petit-fils que Paolo Quissapaolo mon grand-père eût mérité que vous lui fissiez… » »  Page 254
  • « Ce Malaussène va jouer mon rôle sous les projecteurs. Si les choses tournent mal, il sera le seul à payer. C’est que, voyez-vous, Saint-Hiver s’est fait assassiner, le pauvre, mon auteur s’est évadé, la mort rôde, chère maman, est-ce assez palpitant ? »  Page 254
  • « Curieux, tout de même, la réputation du coma dépassé… même chez les esprits les plus ouverts… le confort, quoi, le confort moral au moins… le bon côté de la conscience… côté rêve… détachement… pied volant au noir velours de l’oubli… ce genre d’images… sous prétexte que la cervelle s’est tue… préjugés… cérébrocentrisme… comme si les soixante mille milliards de cellules restantes comptaient pour du beurre… soixante mille milliards de petites usines moléculaires, oui… constituées en un seul corps… super Babel… Babel superbe… et on voudrait que cela meure en se taisant… d’un seul coup d’un seul… mais cela meurt lentement, soixante mille milliards de cellules… un sablier qui vous laisse le temps de dresser le bilan du monde… avant de devenir un tas de cellules mortes… de cellules mortes en tas, comme une vieille oubliée au coin d’une fenêtre… c’est l’image qui flottait dans la nuit de Benjamin, à présent, cette terrible vieille, avec ce terrible regard, vissé à son sommet… Mais Benjamin revoyait la prison de Saint-Hiver, aussi, et plus particulièrement une cellule dans cette si jolie prison, une cellule haute de plafond, profonde comme le savoir d’un moine, toute capitonnée de livres… oh ! rien de glorieux dans cette bibliothèque-là, que de l’utilitaire : dictionnaires, encyclopédies, collection complète des « Que sais-je ? », du National Geographie, Larousse, Britannica, Bottin mondain Robert, Littré, Alpha, Quid, pas un seul roman, pas un seul journal, manuels élémentaires d’économie, de sociologie, d’éthologie, de biologie, histoire des religions, des sciences et techniques, pas un seul rêve, rien que le matériau du rêve… et, tout au fond de ce puits de science, le rêveur en personne, jeune et sans âge, beauté préservée, le sourire hésitant sous l’objectif de Clara-photographe, pressé de se remettre à son travail, de plonger à nouveau dans ses feuilles, de s’abandonner à cette petite écriture appliquée, si rassurante, tellement serrée, comme s’il s’agissait moins de remplir ces pages que de les couvrir de mots (recto verso, pas de marges, ratures tirées à la règle)… et la voix de Saint-Hiver resté dans l’entrebâillement de la porte : « Clara, allons, laisse donc Alexandre travailler »… et les derniers clichés de Clara pour la corbeille à papiers de l’écrivain, débordant de feuilles non froissées… et sur un des agrandissements de Clara, la phrase tant cherchée, si fuyante : « La mort est un processus rectiligne »… toute seule parmi les phrases concurrentes, soigneusement rayées, la phrase élue : « La mort est un processus rectiligne »… pendue dans le labo photo de Clara. »  Pages 257 et 258
  • « Clarence à table, parlant de ses taulards : « j’essaie juste de les rendre supportables à eux-mêmes, et cela, au moins, je pense le réussir »… Clarence… la mèche blanche de Clarence… si convaincante… tu as tué Clarence, Alexandre ?… c’était toi, le massacre de Saint-Hiver ?… et Chabotte… et Gauthier… et blessé Calignac… parce qu’ils t’avaient piqué ta prose… je comprends ça… « ils tuent, disait Saint-Hiver, ils tuent non pas, comme la plupart des criminels, pour se détruire eux-mêmes, mais au contraire pour prouver leur existence, un peu comme on abattrait un mur »… ouais… ou comme on écrirait un livre… « la plupart d’entre eux sont dotés de ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… « ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… alors, forcément, si on leur vole un mot… une ligne… une oeuvre… qu’aurait fait Dostoïevski s’il avait trouvé L’Idiot sous une couverture de Tourgueniev ?… Flaubert si sa copine Collet lui avait fauché Emma ?… ils étaient de taille à massacrer leur monde ceux-là… ils écrivaient comme des assassins…
    Ainsi filaient les cellules de Benjamin… petites opinions contestables s’effritant à ne plus être contestées… images en poudre… avec de brusques arrêts… quelque chose qui ne passe pas… comme un caillot de conscience… cette phrase de Clara par exemple : « J’ai lait une cachotterie à Clarence… — Une cachotterie, ma Clarinette ?… — Mon premier secret… j’ai prêté un roman à Alexandre… — Alexandre ?… — Tu sais, celui qui écrit tout le temps… je lui ai apporté un roman de J.L.B… » »  Pages 258 et 259
  • « Clara déposant en toute ingénuité un roman de J.L.B. sous les yeux du vrai J.L.B… »  Page 259
  • « Ainsi filaient les cellules de Benjamin Malaussène… par à-coups… un tel choc, ici, que la ligne encéphalographique elle-même s’offrit un éclair sur l’écran livide… mais un éclair sous les yeux de personne ne sera jamais un éclair pour personne… et la mort reprend son droit fil… pitié pour les écrivains, disent les cellules de Benjamin dans leur murmure de sable… pitié pour les écrivains… ne leur tendez pas de miroir… ne les changez pas en image… ne leur donnez pas de nom… ça les rend fous… »  Page 259
  • « — Attachant. Franchement, à l’époque, un gosse attachant. Dieu sait si j’en ai vu passer depuis, mais tu vois, je m’en souviens encore, c’est dire ! Un gosse un peu timide qui parlait comme un livre, subjonctifs et tout… Il m’a dit qu’il ne s’était senti lui-même pour la première fois de sa vie qu’au moment de l’arnaque. »  Page 261
  • « — Et c’est en taule qu’il a été remarqué par Saint-Hiver ?
    Oui. Krämer s’était mis à écrire. Des biographies imaginaires de surdoués de la finance. »  Page 262
  • « — Pourquoi n’a-t-il pas fait un scandale quand il s’est aperçu qu’on lui fauchait ses bouquins ? Au lieu de buter Saint-Hiver… »  Page 262
  • « — Mettez-vous à la place de ce type… Premier séjour en cabane, ses parents lui piquent son héritage… Deuxième séjour, ses frères lui fauchent sa femme… Troisième séjour, c’est la totalité de son travail littéraire qui y passe. Un travail de quinze ans ! Volé par son bienfaiteur… À qui un type comme ça peut-il se plaindre, d’après vous ? Sur qui peut-il miser, au juste ? »  Page 262
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit qu’elle a été formidable pendant la Résistance ?
    (Hòulái ! Hòulái !)
    — Moulins clandestins, imprimeries clandestines, réseaux de distribution clandestins, librairies clandestines, romans, journaux, elle a imprimé tout ce que les frisés interdisaient.
    (…)
    — Le 25 août 44, le soir même de la libération de Paris, le Grand Charles en personne lui a dit : « Madame, vous êtes l’honneur de l’Edition française »…
    (…)
    — Et tu sais ce qu’elle lui a répondu ?
    (…)
    — Elle lui a répondu : « Qu’est-ce que vous lisez, en ce moment ? »
    (…)
    — …
    (…)
    — …
    (…)
    — Je vais te dire une bonne chose : Isabelle… Isabelle, c’est l’air du temps changé en livres… transmutation magique… la pierre philosophale…
    (…)
    — C’est ça, un éditeur, petit con, un vrai ! Isabelle c’est l’Éditeur. »  Pages 264 et 265
  • « Sur quel ton il faut te le dire, Loussa ! C’est pas Julie ! C’est un grand type blond qui était prisonnier chez Saint-Hiver, c’est le vrai J.L.B., KĔKÀODE J.L.B., BORDEL DE DIEU ! Un fou de la plume qui noircissait ses pages sans laisser la moindre marge, un tueur dément qui fait porter le chapeau à Julie ! »  Page 265
  • « Le doigt boudiné de la Reine scande sa colère en pointant le manuscrit qu’elle vient de jeter sur la table, devant Krämer.
    — C’est de vous qu’il s’agit, Krämer, de votre autobiographie, pas d’un de vos personnages habituels, pas d’une existence en papier ! Vous allez me faire le plaisir de reprendre tout ça à la première personne du singulier. Vous n’êtes pas ici pour écrire du J.L.B. !
    — Je n’ai jamais écrit à la première personne.
    — Et alors ? S’il fallait avoir peur de tout ce qu’on n’a jamais fait… »  Page 267
  • « — Si j’en crois ce que je viens de lire, votre personnage, lui, sait très bien pourquoi il a tué Gauthier. Un croisé qui part en guerre contre les ruffians de l’édition, voilà le genre de type que vous avez campé. Et vous appelez ça une confession ? Dans la réalité, il n’y a pas de croisés, Krämer, il n’y a que des tueurs. Et vous en êtes un. Pourquoi avez-vous tué Gauthier ? »  Page 268
  • « — Comment ça, plus d’importance ? Vous ne l’avez pas tué parce que vous le soupçonniez d’avoir volé vos livres ?
    — Non. Et Chabotte non plus. »  Page 268
  • « — Entendons-nous bien, Alexandre, vous êtes un excellent romancier. Si les malins vous disent un jour le contraire, ne tuez pas les malins, laissez-les moquer vos stéréotypes, faites-leur ce pauvre plaisir de l’intelligence, et continuez tranquillement à écrire. Vous êtes de ces romanciers qui mettent le monde en ordre comme on range une chambre. Le réalisme n’est pas votre truc, voilà tout. Une chambre bien rangée, voilà ce que vos romans proposent à la rêverie de vos lecteurs. Qui en ont grand besoin, si j’en juge par votre succès. »  Page 268
  • « Il s’était mis à écrire seize ans plus tôt, après le triple meurtre de Caroline et des jumeaux. Rien d’autobiographique. Il – le personnage qui lui était venu le plus naturellement sous la plume, ce perpétuel gagnant du western financier international – était aux antipodes de lui-même : un étranger, tout neuf, à explorer, un parfait compagnon de cellule. »  Page 270
  • « Il écrivait avec une sorte de distraction concentrée, comme on crayonne sur le bloc du téléphone : on écoute de moins en moins et c’est le dessin qui s’impose. Ainsi écrivait Alexandre, se réfugiant dans les pleins et les déliés de cette écriture sage, de ce crayonnement appliqué. »  Page 270
  • « Alexandre écrivait.
    Sa cellule était une pièce circulaire dont il avait fait obturer la fenêtre au profit d’une lucarne qui lui donnait l’aspect d’un puits de lumière capitonné de livres.
    Seize années de bonheur.
    Jusqu’à ce matin où la toute jeune fiancée de Saint-Hiver déposa ingénument un roman de J.L.B, sur la table d’Alexandre.
    Il se passa une bonne quinzaine de jours avant que Krämer n’ouvrît le livre. Sans le rappel du mariage de Saint-Hiver qui devait avoir lieu le lendemain, il ne l’aurait probablement jamais ouvert. Alexandre ne lisait pas de romans. Alexandre ne lisait que la documentation de ses propres romans. Des « Que sais-je ? », des encyclopédies, les aliments de ses rêves.
    Il ne se reconnut pas dans les premières lignes de ce J.L.B. Il ne reconnut pas son travail. La netteté des caractères d’imprimerie, le rythme des paragraphes, la blancheur des marges, la matérialité même du livre, le contact glacé de la couverture l’égarèrent. Le titre Dernier baiser à Wall Street ne lui disait rien. (Lui-même écrivait sans souci de point final et ne titrait jamais. C’était l’équilibre du tout qui décrétait la fin d’un volume, une familiarité secrète tenant lieu de titre. Alors, il passait sans transition au commencement d’un autre récit.) Il se lisait donc sans se reconnaître, ne s’étant d’ailleurs jamais relu lui-même. On avait changé le nom de ses personnages et certains noms de lieu. On avait découpé les chapitres sans souci de sa respiration.
    Finalement, il se reconnut. »  Pages 271 et 272
  • « Cette nuit-là, quand il sortit de sa cellule pour se diriger vers les appartements de Saint-Hiver, il n’avait rien d’autre en tête qu’une liste de questions. Très précises. De quoi satisfaire sa curiosité, pas davantage. Était-ce bien lui, Saint-Hiver, qui lui avait volé ce roman ? Les autres aussi ? Mais pourquoi ? Se pouvait-il qu’on gagnât de l’argent en publiant de pareils enfantillages ? »  Page 272
  • « Pas une seconde il ne s’était imaginé dans la peau d’un romancier en exil. »  Page 272
  • « Tous, peintres, sculpteurs, musiciens, vivaient ici la même éternité qu’Alexandre. Il se trouvait même un Yougoslave, un certain Stojilkovicz, qui, occupé à traduire Virgile en serbo-croate, songeait à faire appel pour qu’on doublât sa peine. »  Page 272
  • « — D’ailleurs, on ne comprend pas très bien pourquoi vous avez tué Saint-Hiver, dit la Reine dans la maison secouée par la colère du Vercors. Vous vous dirigez vers son bureau sans la moindre intention de meurtre, vous vous métamorphosez en cours de route, et c’est un Rimbaud-Rambo qui frappe à la porte de Saint-Hiver. Comme si le il de vos autres livres venait réclamer ses droits. On n’y croit pas une seconde, Alexandre, que s’est-il passé vraiment ? »  Page 273
  • « Comme à son habitude, Alexandre avait ouvert sans frapper. Il tenait le livre à la main. »  Page 273
  • « Quand il se retourna et vit le livre dans les mains de Krämer, il devint encore autre chose. Un salopard endimanché pris la main dans le sac. »  Page 273
  • « La nuit où le pianiste avait entrepris de l’étrangler, Krämer lui avait enfoncé vingt centimètres d’acier dans la gorge. Puis s’était évadé en emportant le plus d’argent possible et les pages déjà écrites de sa confession à la troisième personne. »  Page 277
  • « Krämer se surprit à imaginer l’histoire d’un jeune publicitaire qui aurait eu l’idée de laisser les murs à la concurrence pour s’approprier le sol, tout le sol, quais, trottoirs, pistes d’atterrissage couverts de pub, le rêve à portée de semelles dans le monde entier. Il écrirait cela, oui, quand il aurait fini de raconter sa propre histoire. Or, les murs de Paris racontaient, en partie, l’histoire de Krämer. Il levait la tête, lui, il regardait les affiches. La plupart vantaient les mérites d’objets dont il n’aurait pas su se servir. Mais quelques-unes lui parlaient de lui. J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS. »  Pages 277 et 278
  • « Il retrouva le sentiment de stupeur presque amusée qu’avait éveillé en lui la découverte du livre offert par Clara. »  Page 278
  • « Il interrogea les libraires : « Comment, vous ne connaissez pas J.L.B. ? » La surprise fut unanime. D’où sortait ce type qui ne connaissait pas J.L.B. ? 225 millions d’exemplaires vendus à travers le monde depuis quinze ans ! Avait-il la moindre idée de ce que représentaient 225 millions d’exemplaires ? Pas la moindre, non. On alla jusqu’à lui calculer ses droits. On y ajouta une estimation grossière de l’argent amassé par l’exploitation cinématographique. J.L.B, était un empire. Qui l’éditait ? Toute l’astuce était là, justement : pas de nom, pas de visage, pas d’éditeur. Des bouquins tombés du siècle. Ou qui auraient pu être pondus par n’importe lequel de leurs lecteurs. Il y avait un peu de ça, d’ailleurs, dans les « motivations d’achat ». Les clients disaient souvent : « Il écrit bien, et c’est tout à fait comme je pense. » Oui, un fameux coup de marketing ! Cela dit, les ventes stagnaient un peu, d’où la décision de dévoiler le personnage de J.L.B. Le lancement public de son dernier roman. Le Seigneur des monnaies, serait une sacrée fiesta !
    Dans un couloir de métro, un gosse avait collé un chewing-gum aux commissures de J.L.B. Krämer qui passait distraitement en fut gelé sur place. »  Page 278
  • « Avant de s’endormir, il relisait quelques pages de son oeuvre. Telle qu’on la trouvait en librairie. De vrais livres. Couvertures glacées, titres énormes, les initiales de l’auteur en haut : J.L.B, majuscules énigmatiques et conquérantes, et les mêmes initiales en bas : j.l.b., italiques minuscules et modestes, discrétion d’éditeur, comme un sculpteur qui apposerait ses initiales au socle de son propre génie. C’est ainsi qu’il se découvrit écrivain. Il trouva de la puissance à ce qu’il lisait. Une force simple, élémentaire, tellurique, qui produisait des livres comme autant de blocs incontestables. Où 225 millions de lecteurs avaient trouvé leurs racines, le sens exact de leur vie.
    Rien de surprenant à cela, d’ailleurs, son nom, Krämer, en allemand, signifiait « boutiquier », et il portait un prénom de conquérant : Alexandre ! Alexandre Krämer ! Et qu’avait-il écrit d’autre, sinon l’épopée du commerce conquérant ? »  Page 279
  • « Il revint sur les pages de sa confession concernant le meurtre de Saint-Hiver. Il en écrivit une seconde version. La métamorphose avait lieu dans le couloir, Krämer devenait adulte en quelques mètres, et c’était Faust qui assassinait Saint-Hiver. Faust réglait son compte au diable.
    Il tuerait aussi ce J.L.B, qui, en lui volant son oeuvre, avait ouvert sa poitrine de crabe une fois de trop. »  Page 280
  • « Les très beaux étaient une race à part. La belle femme faisait partie de cette race. Il l’avait décrite tant de fois dans ses romans ! »  Page 282
  • « Quand il eut abattu J.L.B. et que la belle femme se fut vidée au milieu de la foule, il accueillit l’explosion de ce corps comme la plus magnifique des déclarations d’amour. Elle le croyait mort. Elle lui offrait le somptueux hommage d’un deuil volcanique. Elle ignorait qu’il ne s’agissait pas de lui, sur la scène, mais d’une caricature dérisoire de lui-même. Elle s’imaginait avoir perdu son auteur préféré, quand son auteur, tout au contraire, venait de la découvrir !
    Ce furent les phrases qu’il jeta, mot pour mot, ce soir-là, sur son carnet. »  Page 282
  • « Il changea d’hôtel et loua une chambre proche de ses fenêtres à elle. Et, cette nuit-là, il écrivit, comme toutes les autres nuits. Il en était à décrire le pianiste, le meurtre du pianiste. Il, son personnage, savait parfaitement ce qu’il faisait. « Il » allait récupérer son identité, découvrir l’éditeur, le forcer à se dévoiler, rentrer dans ses droits. »  Page 282
  • « Oui, Chabotte lui avait volé son oeuvre oui, il l’avouait, maintenant qu’il ne pouvait faire autrement. »  Page 284
  • « Il avait tué Gauthier parce qu’il figurait sur une photo de Playboy en qualité de secrétaire de J.L.B. Lorsque la belle femme (perruque brune cette fois) avait abandonné Gauthier rue Gazan, au bord du parc Montsouris, il l’avait tué très vite, sans même lui poser de question. Il exécuterait ainsi tous ceux qui, en lui volant son oeuvre, avaient détruit celle de Saint-Hiver. »  Page 285
  • « La Reine et la journaliste travaillent à la réinsertion d’un rossignol. Qu’il retrouve le territoire paisible de sa cage, qu’il s’enroule de nouveau dans le nid de son écriture. La Reine s’intéresse à toutes les écritures. »  Page 287
  • « Julie en convient. Elle a trouvé son père assez « fameux », oui.
    — Vous n’avez jamais été tentée d’écrire un livre sur lui ?
    — Il n’en est pas question.
    — Nous en reparlerons. »  Page 287
  • « Il s’était évanoui comme on s’abandonne. Il avait entraîné une petite commode dans sa chute. Les pages de sa confession à la troisième personne s’étaient répandues autour de lui. »  Page 287
  • « Assise dans un fauteuil de bureau dont le skaï éventre laissait aller des tumeurs moussues, la belle femme était occupée à lire sa confession. »  Page 288
  • « Ce type endimanché, sur la scène du Palais Omnisports, l’homme qu’elle aimait ? D’une certaine façon, la réponse de la belle femme ne faisait qu’ajouter au mystère. Krämer chercha à savoir quel genre d’homme ce pouvait être quand il ne jouait pas le rôle d’un autre dans le clinquant ridicule d’une kermesse pseudolittéraire. »  Page 288
  • « Et, quand il lui demanda pourquoi un homme si aimable avait accepté ce rôle indigne – entrer dans la peau d’un écrivain qu’il n’était pas –, elle répondit d’un trait :
    — Pour consoler sa soeur, pour constituer une dot à l’enfant de sa soeur, pour distraire sa famille et s’amuser lui-même, parce que c’est un tempérament tragique qui joue à s’amuser, ne s’amuse jamais vraiment mais se marre bien quand même… un connard qui a fini par se faire tuer à force de ne pas être un tueur !
    — Il m’a volé mon oeuvre.
    — Il ne vous a rien volé du tout. Il pensait sincèrement que Chabotte était J.L.B.
    « Une image, pensa Krämer avec détachement, cette nuit-là, j’ai tiré sur une image… »
    — Et tous les employés du Talion le pensaient aussi, y compris Gauthier ! »  Pages 288 et 289
  • « — Vous pourrez écrire sur cette table, près de la fenêtre.
    La fenêtre ouvrait sur un bois de jeunes chênes.
    — J’appellerai la directrice du Talion quand vous serez suffisamment avancé.
    C’était son projet : qu’il mît sa confession à jour. À ce point farcies de circonstances atténuantes, ces pages ne pouvaient que plaider en sa faveur. On ne retournerait pas à Paris avant que le divisionnaire Coudrier les ait lues.
    — Pourquoi faites-vous ça ?
    Au fait, pourquoi ? Il avait abattu son homme, après tout…
    — Je ne suis pas un tueur, moi, répondit-elle, je ne résous pas les problèmes en les supprimant.
    Il voulut savoir aussi pourquoi elle tenait tant à ce que sa confession fût publiée, diffusée en librairie. »  Page 289
  • « — Et vous, que pensez-vous de mes romans ? lui demanda Krämer entre deux éternités de silence.
    — Un ramassis de conneries.
    En revanche, il s’attacha à la Reine dès les premiers instants. La Reine le rudoyait, mais elle parlait la langue vraie des livres. Il travailla avec ferveur sous l’autorité absolue de la Reine. Il tordit le cou à la troisième personne du singulier pour exhumer un je qui écrivît en son nom. »  Page 290
  • « La Reine l’avait aidé à mener à bien sa confession. Au présent de l’indicatif, qui était le temps de ses meurtres, et à la première personne du singulier qui était celle de l’assassin. Une centaine de pages, pas plus, mais les premières qui fussent de lui, qui fussent lui. »  Page 292
  • « — Ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.
    — Écrivez, en attendant, Alexandre. Commencez donc l’histoire de ce publicitaire qui s’approprie le sol, c’est une bonne idée de départ.
    Mais le Vercors lui avait inspiré un autre projet : l’histoire d’un petit bûcheron de dix ans qui, ayant assisté, le 21 juillet 44, au massacre de toute sa famille par les commandos S.S. lâchés sur le plateau de Vassieux, se jure de les retrouver tous et de les châtier un à un. Ce faisant, le petit bûcheron sauvera les forêts amazoniennes tombées entre les mains de ces mêmes bourreaux, deviendra le premier producteur de pâte à papier du monde, l’ami des éditeurs et des écrivains, celui par qui le livre prend son vol. »  Page 292
  • « Mais Clara se trouvait déjà dans les bras d’un flic à blouson d’aviateur, et « par ici » disait le docteur, et la tribu des vingt-trois de suivre le Marty dans les couloirs de l’hôpital (vingt-deux pour être exact, Julie restant auprès de Benjamin), et les couloirs de défiler en cadence, jusqu’à la table sur laquelle tout commence, où Clara se réveille, où, manches retroussées, le docteur est parti à la pêche au vivant, et la tribu se referme comme la mêlée sur le ballon, un fameux pack poussant et soufflant au rythme de Clara, c’est qu’ils se sont entraînés avec elle, tous, pendant ces derniers mois, aspirant, retenant, poussant et soufflant, les arrières eux-mêmes se mêlant de la partie, les pas prévenus, les extérieurs, les dubitatifs de la vie, les pas vraiment concernés, se surprenant à aspirer tout l’air du monde, la reine Zabo (« mais qu’est-ce que je fabrique ? je suis complètement idiote… »), et poussant à s’en faire sauter sa tête de champagne, comme si c’était un livre qui allait surgir entre ces cuisses-là, aspirant, le Mossi, retenant, le Kabyle, et poussant, le divisionnaire en personne (« après tout, la quiétude est peut-être pour demain… »), Leila, Nourdine, Jérémy et le Petit tournant autour de la mêlée sans souci du hors-jeu, cherchant par où le ballon va sortir, être le premier sur le ballon, tout est là… »  Page 297
  • « En un seul pas, il bouffe toute la moquette qui le sépare de moi, penche son énorme masse par-dessus ma table de travail, saisit les accoudoirs de mon fauteuil, et nous pose tous les deux bien en face de lui, sur le bureau, moi, mon fauteuil, rallumant en effet la loupiote du souvenir : mon géant fou ! Nom de Dieu, mon géant désespéré ! Celui qui a pulvérisé mon burlingue ! Mais joyeux comme un ogre, gonflé comme un zeppelin, plus aucune trace de son squelette, un colosse pneumatique, et qui éclate d’un rire à dégringoler tous les bouquins de la Reine. »  Pages 315 et 316
  • « — Primo…
    Il ouvre l’attaché-case, en sort le manuscrit que je lui avais confié et le jette sur mes genoux.
    — J’ai lu votre prose, mon pauvre vieux, il n’y a rien à espérer de ce côté-là, abandonnez l’écriture tout de suite, vous allez vers de cruelles désillusions.
    (Bravo ! Je devrais apprendre à faire mon boulot aussi simplement.)
    — Secundo…
    Ses mains sur mes épaules, ses yeux dans les miens, un petit silence nécessaire. Puis :
    — Vous êtes-vous intéressé à l’affaire J.L.B., monsieur Malaussène ?
    (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Un peu.
    — Ce n’est pas assez. Moi, je m’y suis énormément intéressé. Avez-vous déjà lu un roman de J.L.B. ?
    (« Lu », à proprement parler, on ne peut pas dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Moi non plus, jusqu’à ces derniers événements… Trop vulgaire pour des esprits aussi distingués que les nôtres, n’est-ce pas ? »  Page 316
  • « — Quand un homme se fait abattre en présentant son dernier roman à un public innombrable, la moindre des choses est de lire le roman en question. C’est ce que j’ai fait, monsieur Malaussène. J’ai lu Le Seigneur des monnaies, et j’ai tout compris. »  Page 317
  • « Ses muscles se nouent, ses poings se ferment, ses joues prennent une teinte de tôle surcuite, et soudain je reconnais son costume, c’est le costume de J.L.B., celui-là même que je portais au Palais Omnisports, cinq ou six pointures au-dessus, et sa coiffure est celle de J.L.B., cheveux taillés, profilés et collés sur sa tête comme un gigantesque Concorde à la pointe conquérante ! Et je sais ce qu’il va me dire, et il me le dit : il fait donner les trompettes de la relève, il est le nouveau J.L.B., il a tout pigé des recettes de l’ancien, et il se promet de les appliquer jusqu’à faire exploser le jackpot du marché littéraire international, c’est comme ça et pas autrement, il prône le réalisme libéral, il conchie « le subjectivisme nombrilaire de notre littérature hexagonale » (sic), il milite pour un roman coté en Bourse et rien ne pourra l’arrêter, car « vouloir, monsieur Malaussène, c’est vouloir ce qu’on veut ! ». »  Page 317
  • « Assis dans un fauteuil, lui-même posé sur votre bureau, vous pouvez endiguer les vagues de chagrin qui déferlent sur un auteur refusé, c’est faisable, je l’ai fait. Mais l’ouragan où tourbillonne l’écrivain convaincu de son imminente fortune… planquez-vous ! »  Page 317
  • « J’ai laissé mon géant hurler à tue-tête les commandements du réalisme libéral. « Une seule qualité : entreprendre ! Un seul défaut : ne pas tout réussir ! » Honte sur ma tête, il connaissait par coeur les interviouves de J.L.B. : « J’ai perdu quelques batailles, monsieur Malaussène, mais j’en ai toujours tiré les enseignements qui mènent à la victoire finale ! » »  Page 318
  • « — Les gens qui ne lisent pas ne lisent qu’un seul auteur, monsieur Malaussène, et cet auteur, ce sera moi ! »  Page 318
  • « Loussa avait raison, Belleville devient chinois, la reine Zabo ne s’était pas trompée, les Chinois sont là et leurs livres ont tissé le nid de leurs âmes dans la librairie des Herbes sauvages. »  Page 319

 

3 étoiles, S

Le scandale Modigliani

Le scandale Modigliani de Ken Follett

Éditions Le Livre de Poche, publié en 2011, 220 pages

Roman de Ken Follett paru initialement en 1976 sous le titre « The Modigliani Scandal » et sous le pseudonyme de Zachary Stone.

Dee, une étudiante en histoire de l’art, apprend l’existence d’un Modigliani qui n’a jamais été révélé au grand public. Modigliani aurait créé cette œuvre alors qu’il était sous l’influence de drogue et aurait donné ce tableau de jeunesse à un homme d’église. Elle décide, lors de ses vacances en Europe, de partir à la recherche de cette œuvre perdue. Cette trouvaille pourra être un très bon sujet pour sa thèse de doctorat. Afin de partager sa fébrilité, elle avise son oncle qui est marchant d’art de son projet de recherche. Ce dernier convaincu que sa nièce ne voudra pas vendre l’œuvre si elle la trouve, décide d’envoyer un détective privé pour retrouver le tableau avant elle. Mais cette recherche va aussi susciter l’intérêt de plusieurs personnes peu recommandables qui veulent eux aussi retrouver l’œuvre.

Une lecture de vacances sans plus. L’histoire proposée parait pourtant intéressante et captivante : une course-poursuite à travers l’Europe ayant comme but la découverte d’un nouveau tableau de Modigliani. Malheureusement ce qui est présenté dans ce roman est trop rocambolesque pour être crédible. L’intrigue est longue à démarrer et le rythme général est lent. On suit trop de petites histoires en parallèle et les personnages deviennent trop nombreux pour que cette intrigue soit solide. De nombreux élément sont superflus dans ce texte, comme par exemple l’histoire personnelle des faussaires. Cette partie pourrait être supprimée sans affecter le dénouement de l’histoire. Un roman que Ken Follett a écrit en début de carrière et qui manque de travail. L’intérêt principal de cette lecture est l’apprentissage des jeux de coulisses du marché de l’art. Un roman sympathique et un bon petit moment de lecture tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 18 avril 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Quelle merveille de passer l’été à Paris, de n’avoir aucune obligation ! Pas d’examen à passer, pas de devoirs à rendre, pas de cours à suivre. Strictement rien à faire, sinon batifoler avec Mike et se lever à midi. Après, siroter un bon café en se gavant de pain frais, se plonger dans les livres qu’elle avait toujours eu envie de lire ou admirer des tableaux qu’elle n’avait encore jamais vus ; et, le soir, retrouver des gens passionnants et excentriques. »  Page 10
  • « – Pourtant, l’était du genre mélancolique, Dedo. L’avait toujours sur lui Les Chants de Maldoror. Il pouvait réciter par cœur des tonnes de poésies en français. Il était déjà sur la fin d’sa vie quand le cubisme est apparu. Cette forme, c’était pas son truc. Mais alors, pas du tout. C’est peut-être ça qui l’a tué »  Page 16
  • « Encore une heure avant de pouvoir s’esquiver honorablement. Son épouse avait cessé depuis longtemps d’assister aux réceptions de la galerie, prétextant qu’on s’y ennuyait ferme. Elle avait bien raison. À l’heure qu’il était, Lampeth aurait préféré être chez lui, un verre de porto dans une main, un livre dans l’autre, avachi dans son fauteuil préféré – un siège en vieux cuir et crin de cheval à l’accoudoir brûlé à l’endroit où il posait toujours sa pipe –, son épouse assise en face de lui et Siddons entrant dans la pièce pour préparer une dernière flambée dans la cheminée. »  Page 29
  • « – Anne, nomme un peintre ! ordonna Mitch.
    – Bon. Van Gogh.
    – Un nom de tableau.
    – Humm… Le Fossoyeur.
    – Maintenant, dis : à vos marques, prêt, partez !
    – À vos marques, prêt, partez !
    Les deux hommes se mirent à peindre furieusement. Peter traça la silhouette d’un homme penché sur une pelle, ajouta de l’herbe à ses pieds et entreprit d’habiller son personnage d’une combinaison. Mitch commença par le visage : un visage las et ridé de vieux paysan. Anne regardait, stupéfaite, les deux images se matérialiser sous ses yeux.
    Il leur fallut à tous deux bien plus longtemps que les vingt minutes annoncées. Ils étaient complètement absorbés par leur travail. À un moment donné, Peter alla prendre un livre sur l’étagère et l’ouvrit à une page avec une illustration en couleurs. Le fossoyeur de Mitch s’épuisait à enfoncer du pied la pelle dans la terre dure, son corps lourd et sans grâce plié en deux. Le jeune homme resta plusieurs minutes à fixer son papier, ajoutant des touches par endroits et s’arrêtant pour regarder encore, »  Page 45
  • « En fait, à l’époque où il avait rencontré Sarah, il travaillait déjà. Un livre pour enfants à illustrer que lui avait refilé un copain de classe entré dans l’édition. L’avance touchée pour ce boulot lui avait permis de se faire mousser devant Sarah, de se prétendre un peintre à succès. Le temps que la vérité éclate au grand jour, il avait embobiné sa dulcinée et le papa de celle-ci. Cette victoire s’était soldée par son mariage avec Sarah. Du coup, il avait cru que sa chance lui était revenue. Hélas, ça n’avait pas duré. »  Page 48
  • « À peine entré dans son école d’art, il avait constaté que tout le monde arborait cet air ultra cool de je m’en-foutisme hippie qui lui avait valu tant de succès pendant ses deux dernières années dans son collège huppé. Les étudiants connaissaient tous Muddy Waters et Allen Ginsberg, Kierkegaard et les amphétamines, le Viêtnam et Mao. Pire, ils avaient tous un don plus ou moins marqué pour la peinture. »  Page 49
  • « – Je croyais que tu voulais poursuivre tes études ? Anita se détourna.
    – Une idée ridicule, c’est tout. Un rêve. Je ne peux pas plus aller à l’université que marcher sur la Lune. Qu’est-ce que vous mettez aujourd’hui ? La robe blanche Gatsby ? »  Page 60
  • « La sonnette de l’entrée retentit. Elle regarda par la fenêtre. Le taxi était arrivé. Elle prit son manuscrit et descendit.
    Confortablement assise dans la voiture noire, elle feuilleta le script dont elle allait discuter avec son agent et le producteur du film. Il avait pour titre La Treizième Nuit. Pas du tout vendeur à son avis, mais ça, c’était un détail. Il s’agissait en fait d’une version revisitée de La Nuit des rois de Shakespeare, avec des dialogues originaux. Le scénario faisait ressortir les éléments homosexuels suggérés dans la pièce. Orsino tombait amoureux de Cesario avant de découvrir que celui-ci était une femme sous ses habits d’homme, et Olivia était lesbienne sans le savoir. Samantha était pressentie pour le rôle de Viola, naturellement. »  Page 63
  • « – Tu parles comme si un message était quelque chose de réservé aux pièces d’avant-garde n’ayant aucune chance d’être jouées à Broadway, répliqua-t-elle. Un film qui a quelque chose à dire peut très bien faire un tabac.
    – C’est plutôt rare.
    – Et Qui a peur de Virginia Woolf ? Dans la chaleur de la nuit ? Le Parrain ? Le Dernier Tango à Paris ?
    – Côté recettes, aucun d’eux n’a fait autant que L’Arnaque.
    Samantha s’écarta de la fenêtre en secouant la tête impatiemment.
    – Et alors, on s’en fiche ! C’étaient de bons films. Ils valaient le coup d’être faits »  Page 65
  • « Elle comprit un peu tard que Livourne se disait Leghorn en anglais, que c’était un port important de la Méditerranée et une station balnéaire. De vagues souvenirs glanés dans des livres d’histoire lui revinrent à l’esprit : ce port, modernisé par Mussolini au prix de millions de lires, avait été entièrement détruit quelques années plus tard par les bombardements alliés. Les Médicis avaient contribué à l’essor de la ville, se rappela-t-elle aussi, et au XVIIIe siècle un tremblement de terre l’avait ravagée. »  Page 73
  • « Elle tourna la poignée et pénétra à l’intérieur de la pièce. C’était un salon avec des meubles clinquants d’un mauvais goût parfait. Une radio tourne-disques de forme évasée, vestige des années 1960, ronronnait dans un coin. En revanche, pas un son ne sortait de la bouche du présentateur en gros plan sur l’écran de la télé. Une table basse de style vaguement suédois trônait au centre de la pièce, posée sur un tapis en nylon orange. S’y entassaient des cendriers, des journaux plus ou moins rassemblés en piles et un livre en édition de poche. »  Pages 74 et 75
  • « – Je voudrais voir l’endroit où est né Modigliani. Vous savez où c’est ?
    La femme du propriétaire se posta dans l’encadrement de la porte et apostropha son mari d’une longue tirade agressive. Elle avait un accent trop marqué pour que Dee comprenne de quoi il retournait. L’homme lui répondit sur un ton chagriné. L’épouse repartit.
    – Je disais : l’endroit où est né Modigliani, reprit Dee.
    – Je n’en ai pas la moindre idée. Il retira une seconde fois la cigarette d’entre ses lèvres, ce coup-ci pour la laisser tomber dans le cendrier déjà plein.
    – Mais nous avons en vente plusieurs guides de la ville. Ça pourrait vous aider.
    – Oui. Je vais en prendre un.!  Page 76
  • « De retour, le propriétaire attendit qu’elle raccroche pour lui remettre un petit livre illustré aux bords écornés. Dee régla le prix demandé, tout en se demandant combien de fois ce même exemplaire avait été revendu à un client après avoir été oublié par un autre dans sa chambre. »  Page 76
  • « Elle prit place à une petite table ronde recouverte d’une nappe à carreaux et ouvrit le guide. « Le lazaret San Leopoldo est l’un des plus beaux d’Europe », lut-elle.
    Elle tourna une page. « Aucun visiteur ne devrait manquer d’aller admirer le célèbre bronze Quattro Mori. » Elle feuilleta plus loin. « Modigliani a vécu d’abord via Roma et, plus tard, au 10 de la via Leonardo Cambini. » »  Page 77
  • « Sa mère, assise près d’elle à la vieille table, s’appliquait à tracer de belles rondes au stylo à plume sur une feuille à l’en-tête de Meunier. Quantité de livres fascinants étaient ouverts devant elle : de beaux livres sur l’art, d’épais ouvrages de référence, de petites éditions de poche. Par moments, la langue d’Anne pointait entre ses lèvres, signe de son extrême concentration. »  Page 124
  • « Le trajet lui prit toute une demi-heure en raison des nids-de-poule et de l’absence de panneaux. Enfin, il arriva en vue d’une grande bâtisse de trois étages flanquée de tours. De la même époque que l’église de Poglio. Des créneaux effrités, des fenêtres sales et d’anciennes écuries où l’on apercevait par les portes entrouvertes un très vieux break Citroën et une antique tondeuse à gazon équipée d’un gazogène. Un château sorti tout droit d’un conte de fées. »  Page 134
  • « – Tu sais ce qu’il est dit dans la Bible : « Le Seigneur répand son soleil et sa pluie sur le méchant comme sur le juste. » Ce verset a toujours été pour moi source de grande consolation.
    Il descendit un bon quart de sa chope et reprit :
    – Quant à toi, fiston, tu ne peux pas être tout à fait mauvais si tu payes à boire à un pauvre vieux comme moi.
    Tom porta son verre à ses lèvres.
    – Bonne chance ! La même que celle qui t’a permis de te payer ce costume.
    Tendant le bras par-dessus la table, il palpa le revers de son interlocuteur.
    – Savile Row, je suppose ?
    – Tu supposes bien, gamin. Tu sais ce qu’il est dit aussi dans la Bible : « Tiens-toi à l’écart de toute manifestation du mal. » C’est un excellent précepte. Mais dis-moi : quel est le flic qui voudrait arrêter un vieil adjudant à cheveux courts si bien mis ?
    – Et capable en plus de le noyer sous les citations bibliques. »  Page 168
  • « Ils quittèrent le pub et se dirigèrent vers une Citroën flambant neuve couleur moutarde, garée sous un panneau d’interdiction. Au moment où Wright en ouvrait la portière, un vieux barbu en pardessus taché apparut. Wright lui donna la pièce et monta en voiture.
    – Il surveille la pervenche, expliqua-t-il en démarrant. Tu sais ce qu’il est dit dans la Bible : « Ne muselle pas le bœuf qui mange le maïs. » Les bœufs, c’est les contractuels.
    Drôle de citation. En quoi correspondait-elle à la situation ? Tom se creusa la cervelle pendant tout le trajet. »  Page 169
3 étoiles, S

Storyteller

Storyteller de James Siegel.

Éditions Pocket no 13709, publié en 2013; 477 pages

Quatrième roman de James Siegel paru initialement en 2006 sous le titre « Deceit ».

Storyteller

Tom Valle habite à Littleton, petite ville perdue de la Californie. Il travaille pour une feuille de chou locale, mais ne couvre que les faits divers sans importances. C’est un véritable miracle qu’il puisse encore travailler dans le milieu de la presse. Ancien journaliste à succès de New York, il a vu sa carrière se brisée lorsqu’il fut découvert que ses articles étaient des histoires inventées de toutes pièces. Il a donc été banni de la profession et une réputation de menteur lui colle désormais à la peau. Présentement, tout tourne pour le mieux jusqu’au jour où il est appelé pour un banal accident de la route. Certains éléments et incohérences le troublent et lui font penser à une mise en scène. Usant de ses dons d’investigation, il va se lancer dans l’enquête. Il ne tardera pas à découvrir un complot aux nombreuses ramifications politiques, c’est le scoop du siècle. Mais qui sera prêt à croire son histoire, lui dont la voix a été discréditée par ses mensonges journalistiques ?

Thriller truffé de rebondissements et de situations plus invraisemblables les unes que les autres. De facture classique et exploitant le thème de la théorie du complot, ce roman propose aussi une réflexion sur l’utilisation de la vérité et du mensonge dans le journalisme et dans la politique. Le récit est bien conduit avec quelques retours en arrière dans la vie de Tom qui permettent de mieux cerner le personnage. On découvre qu’il est torturé et rongé par les remords. Il est particulièrement intéressant car il semble désireux de racheter les fautes de son lourd passé. Malheureusement, il est trop pathétique pour être tout à fait attachant et crédible. De plus, ce roman manque de fini et de profondeur certaines situations paraissent irréalistes et certains personnages simplistes et ridicules. L’écriture, nerveuse, s’organise en chapitres très courts ce qui en fait une lecture rapide. Un thriller classique qui manque de réalisme.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 25 janvier 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Je me fis la réflexion qu’on aurait dit des créatures de bande dessinée. Comme si un généticien peu porté sur l’esthétique avait croisé un agneau avec un chameau, puis contemplé le résultat et laissé échapper un « Oops ». Imaginez des pelotes de laine ambulantes, avec des franges de balai plantées négligemment sur la tête, couvrant leurs grands yeux mélancoliques. »  Page 53
  • « Je regardai en dessous des étagères, là où la plaque de plâtre rejoignait le sol. Une araignée marron fila se cacher sous un pot de peinture.
    Un pot rempli de capsule de bouteille.
    Un bâton de hockey fendu portant le logo à moitié effacé des San Jose Sharks.
    Une balle de baseball dont la couture était distendue.
    Quelques vieux livres. Une biographie du journaliste Edward R. Murrow. Une histoire de la guerre froide. Viêtnam de Stanley Karnow. Hiroshima de John Hersey.
    Tout cela avait probablement appartenu à Wren.
    De la poussière de plâtre recouvrait une photo de couverture où figurait un champignon atomique. En poussant de côté les livres, je découvris un trou dans le mur, large et irrégulier. »  Page 67
  • « Même si c’était un article sur la vente annuelle de livres à la bibliothèque de Littleton. Je n’avais pas intérêt à me tromper de date, d’accord ? »  Page 74
  • « Les natifs du coin aiment faire remarquer qu’il n’y a pas d’humidité dans le désert californien. C’est vrai. Mais ils oublient de préciser que la température en été dépasse les quarantes degrés – ce qui vous donne l’impression de respirer en plein sauna – et qu’il y a les Santa Ana. Ces vents sont meurtriers, mais pas de la façon dont vous pourriez l’imaginer. Ils ne vous emportent pas comme le loup qui souffle à la porte des petits cochons ; ils vous tuent en vous usant, en soufflant sans répit jusqu’à ce que vous deveniez fous. »  Page 95
  • « Je parlais comme avant, quand je débutais dans la profession et que la ferveur m’animait. Un étudiant en théologie expliquant sa foi. N’avais-je d’ailleurs pas travaillé pour ce qui était considéré comme la bible de l’industrie ? »  Page 149
  • « Je repoussai quelques livres pour pouvoir m’asseoir. Le canapé avait une légère odeur de poisson.
    Au bout d’un moment, je me mis à feuilleter quelques pages, attrapant tout ce qui se trouvait à portée de ma main. Pourquoi pas ? Je m’ennuyais. Ces livres reflétaient le même goût éclectique que dans mon sous-sol : il y avait de tout, d’une édition de poche de Lolita à une biographie d’Enrico Fermi. Les bouquins étaient remplis de marque-pages de fortune – une liste de courses, un ticket de cinéma, une lettre. »  Page 204
  • « – Peu importe, dis-je. On ne va de toute façon pas imaginer que des bonhommes de l’espace soient descendus à Littleton Flats.
    – À moins de croire aux contes de fées, dit-il. Ce n’est pas votre cas ?
    – Vous me demandez si je crois aux contes de fées ?
    – Oui.
    – Eh bien non.
    – Vous en avez lu depuis que vous êtes adulte ?
    – Pas que je me souvienne.
    – Vous devriez peut-être essayer. Même quand on cesse de croire aux lutins maléfiques, ils peuvent encore vous foutre les jetons. Surtout quand on cesse d’y croire, en fait. »  Page 211
  • « Celle qui avait trois ans lorsqu’elle avait survécu à l’inondation de l’Aurora était maintenant une femme d’âge mûr. Elle était divorcée et vivait seule. Wren avait remarqué que les étagères de son salon étaient remplies de livres sur les enlèvements par des extraterrestres. »  Page 213
  • « J’étais attachée sur une table en métal et ils m’examinaient avec des instruments à l’aspect terrifiant. Vous le savez peut-être, ou peut-être pas, mais c’est assez courant quand on se fait enlever par des extraterrestres. Vous avez déjà lu le bouquin de Whitley Schreiber ?
    Wren lui avoua que non.
    Elle lui expliqua que ce livre était considéré quasiment comme une bible par tous ceux qui avaient été victimes d’un enlèvement extraterrestre. Schreiber lui-même avait été kidnappé pas moins de trois fois.
    Wren dit qu’il ne manquerait pas de s’en procurer un exemplaire. »  Pages 216 et 217
  • « Vous croyez aux contes de fées ?
    Si c’était le cas, il me faudrait croire au reste de l’histoire de Bailey. Des extraterrestres bleus sans bouches. Des robots blancs sans visage. Des examens médicaux pratiqués dans les entrailles d’un vaisseau spatial.
    Un conte de fées digne des frères Grimm. S’ils avaient pris des champignons avant de se mettre à écrire. »  Page 220
  • « Sur scène, il était censé être l’heure du crépuscule, tant aimée de Shakespeare. Des choses magiques se produisent à la nuit tombante : les gens se transforment en ânes, des sortilèges sont jetés ou rompus, des amants se séparent ou se retrouvent. »  Page 226
  • « L’Amérique aimait Ike, mais elle commençait à en avoir un peu marre de Joe, le farouche pourfendeur de cocos qui avait juré sur une pile de bibles qu’’il y avait un rouge sous chaque lit. Ou au moins dans chaque département de l’administration américaine. »  Pages 248 et 249
  • « Les élèves de terminale présentèrent leur production de la pièce Oklahoma ! où le rôle principal était tenu par Marie Langham ; le journal du lycée qualifia sa prestation de « transcendante » et releva que le garçon qui jouait Curly était également receveur et ailier défensif dans l’équipe de football. »  Pages 250 et 251
  • « Il ne fallait surtout pas manquer de publier le moindre épisode des bandes dessinées Beetle Bailey, Li’l Abner et Peanuts. »  Page 256
  • « – Il se trouve que… ouais. Et c’était vraiment un truc cool. Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, tous ces putains de génies qui bossaient là en plein milieu du désert. Little Boy, Fat Man, la course avec Hitler pour réussir le premier gros boum. Vous savez ce qu’Oppenheimer a dit quand ils ont enfin réussi, quand ils ont testé la bombe A et qu’elle a quasiment tout pulvérisé dans un noyau de trois kilomètres ?
    – Je crois que oui. Mais vas-y toujours.
    – « Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes. » Une citation tirée du sanskrit. « Je suis devenu la mort ». C’est assez éloquent, non ? Et assez flippant aussi… »  Pages 272 et 273
  • « Qu’est-ce que tu dessines ? me demandait-elle, la jolie serveuse qui nous offrait toujours une portion supplémentaire de pancakes, à Jimmy et moi. Qui nous caressait parfois les cheveux et se penchait au-dessus de la table, appuyée sur ses deux coudes, pour que nous puissions sentir son parfum – le même que celui des fleurs séchées que ma mère pressait entre les pages des livres. »  Page 282
  • « – Un porte-parole de Saint Alban vient d’appeler. Même si on peut comprendre qu’ils ne tiennent pas à être associés avec un fanatique religieux éventuellement coupable de meurtre, il m’a juré sur une pile de bibles tout ce qu’il y a de plus presbytériennes que l’hôpital n’offrait pas de spécialisation en pédiatrie, en tout cas certainement pas durant les années que tu mentionnes. Nous sommes donc clairement face à un problème… »  Pages 285 et 286
  • « J’avais rencontré le médecin de l’armée parmi les ruines d’une autre ville détruite – celle-ci à cause d’une inondation et non des flammes, même si dans les deux cas il s’agissait de fléaux bibliques. »  Page 290
  • « Elle passa devant moi et le prit par le bras pour l’emmener à l’arrière du mobile home, comme s’il était aveugle. Comme s’il avait deux ans et qu’il fallait lui lire des histoires au lit au milieu de l’après-midi. »  Page 311
  • « – Quelqu’un l’a agressé, dis-je.
    Nous étions assis dans le salon principal : des tables, des fauteuils de bridge, deux distributeurs de boissons et friandises presque vides.
    – Sans blague, Sherlock, dit DeCola. Qui ça ? »  Page 339
  • « Racontez-moi une histoire, écrivit-il.
    – Une histoire ?
    Une histoire pour dormir.
    – Je ne connais pas d’histoires, Dennis.
    Envie dodo.
    – D’accord. Alors dormez.
    J’ai peur. Une histoire.
    – Écoutez, Dennis…
    Maman.
    – Votre maman est dans l’Iowa. Moi je suis Tom. Vous êtes à l’hôpital.
    Une histoire.
    – Je ne connais aucune histoire, Dennis.
    – Faites un effort, mon vieux, intervint le soldat, qui venait de se réveiller. Le pauvre homme a perdu la langue et il veut une histoire. Vous n’en connaissez aucune ?
    – Non.
    – Même pas Boucles d’Or ? Merde, tout le monde la connaît, celle-là. »  Page 348
  • « Certains d’entre eux venaient du Nouveau-Mexique, où ils avaient gardé un œil attentif sur les techniciens, les scientifiques et même les simples ouvriers qui travaillaient directement au contact de ce truc auquel on donnait le petit nom de Kryptonite – une allusion pas si drôle à l’élément capable de mettre à genoux Superman lui-même. Tout le monde savait qu’il fallait s’en méfier – mais à quel point ? »  Page 351
  • « Ces hommes méritaient des médailles.
    À partir de leur recherche on allait pouvoir écrire un manuel de survie postnucléaire. »  Page 356
  • « L’étagère de Benjamin était encore bien remplie.
    De vieux livres, principalement – des manuels scolaires et universitaires, des bandes dessinées, le genre de choses que les parents ont l’habitude de conserver précieusement dans une malle au grenier. »  Page 364
  • « Un à un, je me mis à prendre les livres poussiéreux sur l’ancienne étagère de Benjy. »  Page 367
  • « Je feuilletai un des manuels scolaires de Benjamin. Un voyage au fil de l’alphabet. À un moment donné, quelqu’un avait essayé de lui apprendre quelque chose. Il avait griffonné son prénom sur la couverture : Benjamin : 9 ans. »  Page 369
  • « J’ouvris le manuel scolaire. Benjamin : 9 ans,
    Chaque page était dédiée à une lettre : la page 1 à la lettre A, la page 2 à la lettre B, la page 3 à la lettre C, etc.
    Benjamin avait écrit chaque lettre dix fois en majuscule et dix fois en minuscule. Puis un mot commençant par la lettre en question. »  Page 371
  • « Vous croyez aux contes de fées ? Vous en avez lu depuis que vous êtes adulte ? Même quand on cesse de croire aux lutins maléfiques, ils peuvent encore vous foutre les jetons.
    Il y a toujours plusieurs niveaux de lecture dans les contes de fées. »  Pages 402 et 403
  • « J’étais même déjà tombé sur la réponse quand j’avais ouvert le manuel scolaire de Benjy.
    Karabolka. »  Page 414
  • « Une histoire à ne pas raconter aux enfants avant d’éteindre la lumière, sous peine de leur faire passer une nuit pleine de cauchemars.
    Une histoire qu’il peut être amusant de partager autour d’un feu de camp, au cœur d’une forêt obscure.
    Un conte particulièrement terrifiant.
    L’épilogue que le 499e bataillon avait attendu. »  Page 414
  • « Un appareil qui prenait cinquante clichés par seconde dans un ventre de métal aérodynamique. Filant au-dessus des radars, tel Icare en route vers le soleil.
    Un U-2.
    L’avion ultra secret. »  Page 421
  • « – Je vous dis la vérité.
    – Bien sûr, Pinocchio. »  Page 427
  • « Il y a toujours une part de vérité dans ce que vous racontent les gens. C’est la première règle dans les Manuel du parfait menteur. »  Page 428
  • « Le marine regarda dans ma direction, mais parut ne pas me voir. Comme si j’étais devenu transparent. Ce qui était le cas.
    Personne ne pouvait me voir.
    J’étais l’homme invisible. »  Page 430
  • « Il me fait singe de m’approcher.
    Je cours vers lui dans mon pyjama Batman, qui pour je ne sais quelle raison a changé de couleur – il est gris et terne. »  Page 433
  • « Il y avait dix pages photocopiées d’un livre chroniquant les débuts du programme nucléaire militaire américain.
    On trouvait également une biographie des Hiroshima Maidens – un groupe de jeunes survivants de la catastrophe nucléaire qui, défigurées, avaient écumé les routes avec leur spectacle de vaudeville. »  Page 438
  • « – Bien alors vous pouvez arrêter de regarder par-dessus votre épaule. Votre père. Il a parlé du passé. 1954. Il a vendu la mèche. Le barrage qui n’en était pas un. La petite explosion que les livres d’histoire oublient de mentionner. Mail il n’a rien donné à Wren ? Rien ?
  • « – Parce qu’il y a deux ans j’ai écrit un article sur un médecin qui m’aurait balancé des anagrammes. Un article que j’avais inventé. Mon réservoir de créativité devait être assez bas à ce stade-là : j’en étais déjà réduit à utiliser des clichés de roman policier. »  Page 451
  • « J’avais poussé un livre et découvert le trou dans le mur.
    Le livre avec de la poussière de plâtre sur sa jaquette.
    Hiroshima. »  Page 459
  • « J’écartai les livres.
    Je glissai me main dans le trou et doucement, lentement, délicatement, je sortis les feuilles de journal froissé. »  Page 460
  • « Le numéro était encore clairement lisible dans le coin droit.
    7513.
    Celui qui manquait dans les archives.
    Le numéro où figurait Qui est donc Eddie Bronson ? était le 7512.
    Le suivant, où l’on pouvait lire une critique du film Harry Potter à l’école des sorciers et un compte rendu de la dernière réunion de la section locale des Daughters of the American Revolution, était le 7514. »  Page 460
  • « À New York, quand j’en étais à emprunter les pires clichés des polars :
    Des anagrammes.
    Des rendez-vous clandestins au milieu des ruines de ville détruites.
    Des acteurs/arnaqueurs.
    Le jeu de l’Auto Tag.
    La totale. »  Page 466
    « Leur donner le temps d’entrer, de mettre en pratique ce qu’ils ont appris dans La lecture rapide pour les nuls et de comprendre l’essentiel. »  Page 473
4 étoiles, S, T

Secrets d’outre-tombe

Temperance Brennan, tome 05 : Secrets d’outre-tombe de Kathy Reichs.

Éditions Pocket Thriller, publié en 2008; 442 pages

Cinquième roman de Kathy Reichs paru initialement en 2002 sous le titre « Grave Secrets ».

secrets d'outre-tombe

Temperance Brennan est au Guatemala pour exhumer les restes de victimes de la guerre civile survenue vingt ans plus tôt. Elle a été mandatée par une organisation humanitaire pour retrouver et identifier les ossements des femmes et des enfants massacrés par l’armée dans le village de Chupan Ya. Malgré les tentatives d’intimidation et la pression des autorités locales, Tempe se jette corps et âme dans cette exhumation. Les recherches sont perturbées lorsque deux membres de l’équipe tombent dans une embuscade. L’enquête établi qu’il y a eu erreur sur la personne et que c’était Temperance qui était la personne visée. De plus, le sergent-détective Galiano de la police civile nationale du Guatemala demande son aide pour identifier des restes trouvés dans une fosse septique d’un hôtel délabré. Pourraient-ils être ceux de l’une des quatre jeunes femmes portées disparues dont la fille de l’ambassadeur du Canada ?

Dans ce roman, il y a beaucoup d’actions et d’intrigues. C’est une double enquête riche en surprises et en rebondissements. Il n’y a pas un instant de répit pour Brennan ni pour le lecteur. Encore une fois, l’auteur réussit à entremêler deux affaires à priori éloignées l’une de l’autre mais qui se rejoignent au final. Malheureusement, ces intrigues ne sont pas toutes bien approfondis et nous laissent sur notre faim. Les descriptions techniques de l’anthropologie judiciaire sont largement mises à contribution et les détails macabres ne sont pas épargnés. Dans ce cinquième tome, il y a un petit développement dans la vie amoureuse de Brennan avec l’entrée en scène du sergent-détective Galiano qui vient brouiller les cartes avec Ryan. Cette histoire nous initie sur l’instabilité politique du Guatemala et sur les massacres qui y ont eu lieu pendant près de 30 ans, un pan de l’histoire qui est peu connu. Malheureusement, le dénouement manque de réalisme, l’auteur a opté pour la facilité.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 29 octobre 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Le commissariat central de la police est situé dans un château exotique au croisement de la Calle 14 et de l’Avenida 6. C’est à un pâté de maisons au sud de l’Iglesia de San Francisco, célèbre pour sa sculpture du Sacré-Cœur et pour sa collection de livres à l’Index qui fut retrouvée dans la charpente où des rebelles parmi le clergé les avaient dissimulés, il y a des dizaines d’années de cela. »  Page 51
  • «La salle, d’un gris tristounet, ne devait pas avoir été repeinte depuis l’époque où les padres cachaient leurs livres. »  Page 52
  • « – Un fœtus ? a-t-il dit, ses yeux plantés dans les miens.
    J’ai fait signe que oui.
    – Son âge ?
    – Il faut que je regarde dans le Fazekas et Kósa.
    Je me référais à la Forensic Fetal Osteology, la bible des médecins légistes en matière de développement squelettique prénatal. Parue en Hongrie en 1978 et épuisée depuis des lustres. Les chanceux qui en possèdent un exemplaire ne le prêtent à personne. »  Page 111
  • « Toutes les mesures prises, je les ai comparées une par une avec celle indiquées dans les tableaux du livre d’ostéologie fœtale. »  Page 119
  • « À en croire le Fazekas et Kósa, la fille dans la fosse septique était enceinte de cinq mois. »  Oage 119
  • « — Et moi, je suis un mec sensible.
    — Vraiment ?
    — J’ai lu Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus.
    — Hmm.
    — Et aussi Sur la route de Madison.
    Il a passé le pouce sur le coin de ma bouche. J’ai détourné la tête.
    — Et j’ai pris des notes. »  Pages 207 et 208
  • « J’espérais un message de Ryan, du genre : « Bienvenue, bon retour, heureux de te savoir rentrée. » À la maison, il n’y avait rien sur mon répondeur.
    Coups de fil d’enquêteurs, d’étudiants, de journalistes. Un procureur avait appelé quatre fois. Ryan, pas une.
    Sympa ! Pourtant il savait forcément que j’étais là. Car il avait ses sources, le grand Sherlock. »  Page 230
  • «  Assise, les jambes allongées et les mains enfoncées dans les poches de son gilet en jean, la fille de l’ambassadeur gardait les yeux fixés au sol.
    — Chantal, n’est-ce pas ?
    — Non, c’te conne de Blanche-Neige !
    — Chantal ! »  Page 240
  • «  — La seconde victime n’a pas été identifiée. Nous l’avons trouvée dans une fosse septique, dans la zone 1.
    — Un quartier plutôt louche, vous trouvez pas ?
    Nous en étions maintenant à qui ferait baisser les yeux à l’autre.
    — Essayons un autre nom.
    — Bouton d’or ?
    — Patricia Eduardo. Ça vous dit quelque chose ? Combat d’yeux. Les siens ne cillaient pas. »  Page 245
  • «  — Tu n’as pas déjà un caballero, ici ?
    Vision de Ryan.
    — Pecos Bill nous la joue profil bas. »  Page 253
  • «  À peine ce nom prononcé, j’ai deviné la suite : Katy allait fredonner la comptine qu’elle avait adorée à quatre ans et chantée une année tout entière. Ça n’a pas loupé.
     — Héctor Protecteur a un habit qui gratte
    Héctor Protecteur se goinfre de dattes…
    Je lui ai coupé le sifflet :
    — Héctor Dissecteur est pendu par la rate.
    — Oh, c’est pas bien, ça.
    — C’est juste une première ébauche.
    — Eh bien, tu peux garder la seconde pour toi. Ce n’est pas parce que tu es frustrée que tu dois maltraiter la poésie.
    — Héctor Protecteur n’est quand même pas Coleridge. »  Pages 272 et 273
  • « L’armoire contenait des livres, une télé et une impressionnante collection de CD. J’ai survolé les noms des artistes. Dropkick Murphy’s, Good riddance, Buck-ONine, AFI, Dead Kennedys, Racid, Saves the Day, Face to Face, The Business, Anti-Flag, The Clash, Less than Jake, The Unseen, The Aquabats, The Vandals, NFG, Stiff Little Fingers. Pas mal de NOFX.
    Inconnus au bataillon –  de moi, en tout cas. Je me suis sentie vieille comme le monde.
    Les livres étaient en français et en anglais : Anna Karénine, de Tolstoï ; Le Retour de Merlin, de Deepak Chopra ; le Guide du Routard de la galaxie, de Douglas Adams ; Père manquant, fils manqué, de Guy Corneau ; Anne of Green Gables ; plusieurs Harry Potter.
    Ça m’a un peu remontée. »  Page 288
  • « La chambre n’était pas plus grande qu’une cellule et avait, à peu de chose près, une ambiance identique : propre, fonctionnelle et sans chichis. L’inventaire du mobilier m’a pris trois secondes : lit en fer, armoire vieillotte, commode vieillotte, table de nuit vieillotte, Bible de Gideon. Pas un objet personnel en vue, rien dans la commode ou dans l’armoire. »  Page 322
  • « Il a sorti encore quatre livres du sac. Je les connaissais tous. Guatemala : Getting Away with Murder ; Las Masacres en Rabinal ; State Violence in Guatemala : 1960-1999 ; Guatemala : Never Again. — Finalement, il faisait peut-être vraiment une enquête sur les droits de l’homme. »  Page 324
  • « — Elle devrait se remettre complètement. Avant de quitter le Guatemala, je suis allée la voir à l’hôpital, avec Mateo. Ses souvenirs étaient confus, mais elle croyait se rappeler que les attaquants avaient parlé d’un inspecteur. Mateo et moi, on s’est dit que ça pourrait bien être Specter.
    — Alors là, le poisson ferré n’est même pas une baleine, c’est carrément Moby Dick. »  Page 326
  • « — Tu as trouvé des choses sur Specter ?
    — D’après sa femme, c’est Albert Schweitzer.
    — Tu m’étonnes !
    — D’après les Affaires extérieures, c’est Nelson Mandela. Et… chasse hypergardée.
    — Galiano m’avait prévenue. Et qu’en pense Chantal ?
    — D’après elle, son vieux, c’est le marquis de Sade. (Ryan a secoué la tête.) Elle lui en veut sacrément. »  Pages 341 et 342
  • « — Que veux-tu que je fasse ? ai-je demandé à Ryan.
    — Passe en revue les livres et les papiers pendant que je continue avec les interviews.
    — Je cherche quoi ?
    — Quelque chose.
    J’ai téléphoné à Mateo. Mon retard ne lui posait aucun problème. De plus, il connaissait une Eugenia Sandoval qui travaillait au CEIHS, Centro de Investigaciones de Historia Social. Information que j’ai transmise à Ryan dès que j’ai eu raccroché.
    — Logique, m’a-t-il répondu.
    J’ai rassemblé livres et journaux et me suis installée en face de lui. Certaines publications étaient en espagnol, la plupart en anglais. J’ai commencé par faire une liste.
    The Massacre at El Mazote : A Parable of the Cold War ; Massacres in the Jungle, Ixcán, Guatemala, 19751982 ; Persécution by Proxy : The Civil Patrols in Guatemala, publié par le Robert F. Kennedy Center pour les droits de l’homme ; Harvest of violence : The Maya Indians and the Guatemala Crisis ; un numéro de l’America’s Watch Report, daté du mois d’août 1986 : Civil Patrols in Guatemala. »  Pages 369 et 370
  • « Deux heures plus tard, j’ai enfin péché un indice dans un numéro de La Lucha Maya, parmi une série de portraits et de paysages en couleurs pleine page : maisons à toit de chaume à Santa Clara, jeune garçon en train de pêcher sur le lac Atitlán, baptême à Xeputul, cortège funèbre à Chontalá.
    Au début des années 1980, sur instruction des responsables militaires de la région, des patrouilles civiles avaient exécuté vingt-sept habitants dans ce village. Dix ans plus tard, Clyde Snow avait exhumé leurs restes.
    En face de la page qui représentait ces paysans portant des cercueils jusqu’au cimetière de Chichicastenango, un portrait de groupe d’hommes en armes. Membres des patrouilles civiles à Huehuetenango, disait la légende.
    Ce système de patrouilles civiles avait été mis en place partout dans les campagnes. Participation obligatoire. Résultat, l’agriculture avait perdu des bras et des familles entières avaient sombré dans la misère. Des règles et des valeurs nouvelles, fondées sur la force et les armes, avaient remplacé les modèles d’autorité traditionnelle, ce qui avait semé la zizanie parmi les paysans mayas.
    Ryan a introduit une nouvelle cassette dans l’appareil. Voix de Nordstern, puis la mienne.
    J’ai continué à feuilleter les images. Un vieil homme forcé de quitter sa maison à Chunima, suite aux menaces de mort lancées à son encontre par des patrouilles civiles. Une femme en larmes, portant son bébé dans le dos.
    Page suivante, des patrouilles civiles à Chunima, armes dressées sur fond de montagnes dans la brume. D’après la légende, le chef du groupe avait abattu deux paysans qui refusaient de s’engager comme volontaires. J’ai étudié la photo. Ces jeunes auraient pu former une équipe de football. Une meute de scouts. Une chorale de lycée.
    Soudain, ma voix a retenti dans la pièce. Ma voix racontant à Nordstern le massacre à Chupan Ya.
    — En août 1982, des soldats et des patrouilles civiles sont entrés dans le village…
    À Chupan Ya, les patrouilles civiles avaient apporté leur soutien à l’armée. Soldats et civils avaient violé de concert les femmes et les filles avant de les tuer à l’arme à feu ou à la machette et d’incendier les habitations.
    J’ai tourné une nouvelle page de la revue.
    Xaxaxak, un quartier de Sololá. Des patrouilles civiles défilant comme après une victoire, des armes automatiques leur barrant la poitrine. Il y avait des soldats parmi les spectateurs, certains en tenue de combat, d’autres en uniforme, signe d’un grade supérieur et d’une solde plus élevée.
    Sur la légende, un nom entouré par Nordstern. Mes yeux sont tombés dessus au moment précis où, sur la bande, le journaliste disait :
    — Sous le commandement d’Alejandro Bastos.
    — Cela, je ne le sais pas.
    — Continuez.
    — Vous paraissez en connaître beaucoup plus que moi sur le sujet. (Bruits.) Il se fait tard, monsieur Nordstern. Mon travail m’attend.
    — Chupan Ya ou la fosse septique ?
    — Arrête ! Repasse ce morceau-là !
    Ryan a enclenché le rembobinage. Les derniers mots de l’entretien ont retenti à nouveau. Je lui ai passé mon livre.
    — Regarde ça. Il a étudié la photo et lu la légende.
    — Alejandro Bastos commandait la section locale de l’armée.
    — Et Nordstern l’accuse d’être à l’origine du massacre de Chupan Ya ! me suis-je écriée.
    — À ton avis, pourquoi est-ce qu’il a entouré la tête du type sournois à côté de lui ? a demandé Ryan en retournant le livre vers moi.
    J’ai regardé le visage à l’intérieur du rond.
    — Nom de Dieu ! »  Page 370 à 373
  • « Ryan a tendu le bras pour que je lui repasse le livre. »  Page 374
  • « J’étais restée encore deux ou trois heures avec Ryan à parcourir les livres et les papiers de Nordstern tout en écoutant les enregistrements avant de rentrer à l’hôtel, exténuée. »  Page 378
  • « J’ai fait un rapide inventaire des bouquins. Journaux professionnels habituels. JAMA. Fertility. Bouquins de médecine courants. Un certain nombre sur la biologie cellulaire. Plus encore sur la physiologie de la reproduction et l’embryologie. »  Page 387
  • « Je me suis revue avec Katy enfant, âgée de trois ou quatre ans peut-être, en train de regarder un livre de comptines. »  Page 407
  • « — Je connais mes lettres. C’est juste que parfois j’arrive pas à les mettre ensemble.
    — Oui, c’est dur. Alors prends tout ton temps.
    — Héctor Protecteur a un habit très court.
    Héctor Protecteur se rend à la cour.
    La reine ne l’aime pas.
    Pas plus que le roi.
    Héctor Protecteur est chassé de là-bas.
    Pourquoi ils ne l’aiment pas, Maman ?
    — Je ne sais pas.
    — Parce qu’il est méchant ?
    — Je ne crois pas.
    — Elle s’appelle comment, la reine ?
    — Arabella. Katy éclate de rire.
    — Et le roi ?
    — Charlie Oliver. Elle rit encore plus fort.
    — Tu inventes toujours de drôles de noms, Maman
    — Parce que j’aime bien te voir rire.
    — C’est quoi, le nom de famille d’Héctor Protecteur ?
    — Lucas.
    — Peut-être que ce n’est pas vraiment un protecteur.
    — Peut-être.
    — Alors, un quoi, Maman ?
    — Un amateur ? Elle rit à gorge déployée.
    — Un érecteur.
    Un électeur.
    Un éjecteur.
    Un dissecteur.
    Un inspecteur. »  Pages 407 et 409
  • « — J’ai vu trop de choses dans la vie pour avoir confiance en beaucoup de gens. Je ne crois pas vraiment aux contes de fées. (Je l’ai senti avaler sa salive.) Mais j’en suis venu à croire en toi. »  Page 431
4 étoiles, S

Les sept jours du talion

Les sept jours du talion de Patrick Senécal.

Éditions Alire; publié en 2007; 333 pages

Cinquième roman de Patrick Senécal paru initialement en 2002.

Les sept jours du Talion

La famille Hamel a tout pour être heureuse. Bruno est un chirurgien respecté, sa conjointe Sylvie travaille à temps partiel dans un refuge pour femmes battues et leur petite fille de 7 ans, Jasmine, est l’amour de leur vie. Un bel après-midi d’automne tout bascule, Jasmine disparait. Après quelques heures de recherche, les policiers découvrent son cadavre. Elle a été violée et battue. Pour Bruno Hamel, c’est l’œuvre d’un monstre qui doit payer pour ce qu’il a fait. Peu de temps après le début de l’enquête, la police arrête un suspect. Croyant que la justice est insuffisante pour lui faire payer son crime, un terrible projet germe dans l’esprit de Hamel. Il décide d’enlever l’accusé et de faire sa propre justice. Il compte torturer « Le monstre » pendant sept jours, puis le tuer avant de se rendre aux policiers pour faire face à la justice. Mais la vengeance sera-t-elle bénéfique pour Bruno ?

Un suspense d’une rare violence. Rien n’est épargné, tout est écrit, tout est ressenti. La description des sentiments est assurément le point fort de ce texte. Avec le père, l’auteur nous plonge dans les pensées et les réactions les plus sombres de l’être humain. Hamel vient chercher en nous le meilleur et le pire car on s’identifie à lui tout en le haïssant à la fois. La composition des personnages est très bien réalisée, on comprend leurs réactions suite à un tel drame. On les voit plonger dans leur propre faiblesse soit dans la rage, la peine paralysante ou la folie. Cependant, le rythme du récit est inégal, il part en flèche avec l’angoisse de la recherche et la découverte de Jasmine. Plus on avance dans l’histoire plus le rythme s’essouffle pour faire place à la violence et la cruauté. Un livre très dur et bouleversant qui fait réfléchir et que l’on referme avec gout amère sur la nature humaine. Attention, un roman à ne pas mettre dans les mains de n’importe qui, âmes sensibles s’abstenir.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 15 mai 2013

La littérature dans ce roman :

  • « Tandis qu’il marchait vers le policier, il ne cessait de se répéter que ce n’était rien, que le flic avait découvert un livre, un chapeau, quelque chose qui n’avait rien à voir avec sa fille… » Page 5
  • « — C’est quoi, cet accoutrement ? On est dans un James Bond?
    — Je vous ai dit que ça pouvait dépasser le cadre de la légalité » Page 29
  • « Sylvie filmait Jasmine qui, pour l’occasion, lisait un poème qu’elle avait écrit pour son père. » Page 36
  • « Elle tenait une feuille de papier entre ses délicates mains et se balançait d’un pied à l’autre, terminant son poème de sa voix claire, allumée, assurée :
    De tous les papas, tu es vraiment le roi !
    Bonne fête, et je t’aime, mon papa à moi ! » Page 37
  • « Il alla directement dans son bureau, petite pièce pleine de livres au centre de laquelle trônaient un ordinateur et une imprimante. » Page 44
  • « Il sortit et alla dans la pièce qui servait de bureau à Hamel. Un bureau, un classeur, encore quelques photos de famille. Beaucoup de livres, la plupart de médecine mais aussi quelques romans, parfaitement inconnus de Mercure. Et quelques bandes dessinées aussi, entre autres Astérix, Achille Talon ainsi que quelques Mafalda, que Mercure ne connaissait pas. Il prit un de ces derniers, lut quelques gags et sourit. De la bédé sociale et politique, visiblement…
  • Sur le bureau, un ordinateur récent si on se fiait au design. Une pile de livres sur l’informatique, une étagère avec des dizaines de disquettes et de CD-ROM, d’autres appareils que Mercure ne connaissait pas. » Page 108
  • « Après avoir marché dehors un bon moment, il tenta de lire un roman trouvé dans la chambre de Josh, mais sans grand succès. Il était toujours incapable de se concentrer. » Page 176
  • « Les mêmes vestiges de repas que la dernière fois, le même lit défait, le même livre ouvert au salon… Comme deux jours auparavant. » Page 235
  • « En soupirant, il ralluma la lampe et, résigné, prit un livre sur la petite table de chevet : ce n’était pas encore ce soir qu’il s’endormirait rapidement… » Page 254
  • « Sylvie gardait toujours trois ou quatre rubans à cheveux dans ses poches, car Jasmine perdait souvent les siens. Elle avait expliqué à sa fille qu’elles attacheraient des rubans à des branches d’arbre sur leur chemin. Ainsi, elles ne se perdraient pas.
    — Comme le Petit Poucet ? s’était émerveillée Jasmine.
    — Comme le Petit Poucet ! » Page 262

 

3 étoiles, S

Sorry

Sorry de Zoran Drvenkar.

Les éditions Le livre de poche no 32578 ~ Publié en 2012 ~ 497 pages 

Premier roman de Zoran Drvenkar paru initialement en 2010.

Sorry

À Berlin, quatre amis démunis décident de créer une agence du nom de Sorry pour pouvoir survivre. La fonction de l’agence est de fournir aux entreprises un service d’excuse. Les dirigeants qui éprouvent trop de honte ou de gêne pour présenter eux-mêmes leurs excuses peuvent mandater un membre de l’agence qui fera les démarches à leur place. Le concept inédit rencontre un franc succès et l’entreprise se révèle rapidement profitable. En quelques semaines, ils deviennent les spécialistes de l’excuse. Jusqu’au jour où un certain Lars Meybach leur présente une mise en scène plutôt macabre et leur demande de s’excuser auprès d’un cadavre. Voilà les quatre associés entraînés dans un jeu de massacre impitoyable. Le tueur les tient et les fait chanter. Ils vont alors se retrouver plongés en plein cauchemar, sans autre possibilité que de découvrir par eux-mêmes l’identité de l’assassin.

Ce thriller se démarque par son originalité, l’idée de l’agence d’excuse est en soi très inusité. La forme du récit est aussi très originale. Dans sa narration, l’auteur utilise la technique des points de vue multiples. À chaque chapitre, le personnage principal change ainsi que l’époque à laquelle se déroule l’histoire. En plus, la forme du texte alterne aussi à chaque chapitre entre une écriture au Je, au Tu ou au Il. Dû au style d’écriture, il faut un temps d’adaptation pour comprendre où on va et identifier les différents personnages. Cette démarche stylistique complique inutilement le texte et a pour effet de brouiller le lecteur et la trame de l’intrigue. Après cette mise en place complexe, l’histoire se révèle intéressante. Le rythme des événements augmente au fur et à mesure que l’histoire avance et la tension monte aussi rapidement. Les quatre personnages sont extrêmement crédibles et on ne peut s’empêcher de sympathiser avec eux. Une lecture difficile car l’auteur a voulu épater la galerie en utilisant trop de styles d’écriture différents.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 26 août 2012

Lecture en tant que juré pour les Éditions Le livre de poche – Polar 2012 :

La littérature dans ce roman :

  • « Vous vous asseyez au salon. De ta place, tu vois le balcon. Une table, pas de chaises. À côté de la table, une sculpture. Un jeune garçon à la tête inclinée et aux mains jointes en prière. Tu as déjà vu des sculptures de ce genre en magasin de bricolage. Certaines tiennent un livre, d’autres ont des ailes dans le dos. » Page 14
  • « Si tu pouvais examiner la chambre de Tamara, tu remarquerais que son occupante est de passage. Deux valises ouvertes d’où s’échappent des vêtements, deux rangées de livres sur les murs, pas de tableaux, pas d’affiches, pas même les babioles d’usage sur le rebord de la fenêtre. » Pages 38 et 39
  • « Elle grimpe sur son lit en mezzanine, attrape les écouteurs et le roman historique qui gît ouvert à côté de l’oreiller. Sept pages plus tard, le plafonnier se met à s’allumer et s’éteindre. Tamara ôte ses écouteurs et regarde en bas. » Page 39
  • « En se moment, Wolf est à moins de dix mètres de Fauke et de Tamara. Il a une pile de livres dans les bras et – jamais il ne l’admettrait – il serait ravi d’avoir un peu de compagnie. » Page 53
  • « En revanche, brader des livres devant l’université, voilà qui lui plaît. » Page 54
  • « Les livres, il se les procure essentiellement chez Hugendubel ou Wohltat. Aujourd’hui, c’est au supermarché Woolworth qu’il s’approvisionne. » Page 54
  • « Wolf est une de ces figures d’écrivains qui ne se risquent à écrire qu’avec prudence. Il prétend qu’il amasse de l’expérience, mais, en réalité, cela lui permet de cacher qu’il ne sait pas très bien quoi raconter. Son premier grand roman attend encore. Nouvelles et poèmes sont les ponts qu’il emprunte pour se rapprocher de ce rêve.
    Depuis son lever, Wolf a en tête un dialogue formidable. Quand il aura acheté cette pile de livres, il ira s’installer dans un café pour mettre les mots en forme. » Pages 54 et 55
  • « On se croirait en famille, pense Wolf, et il pose son sac de livres par terre. » Page 63
  • « L’amour est parfois cruel. Il ne vous lâche pas, il réclame son dû nuit et jour. Sur ce sujet, Gerd Lewin pourrait écrire un livre entier. » Page 75
  • « « S’ils ne savent pas ce que ça signifie, expliqua-t-il à Tamara, alors dis-leur que le pardon ne connaît pas de limites, ça sonne bien. »
    Beaucoup prennent cette phrase pour une citation de la Bible. » Page 89
  • « Il y a des livres sur le sujet, l’emprise du bourreau sur la victime. » Page 203
  • « Il t’a fallu des années avant de te demander sérieusement comment cela avait pu arriver. Livres. Statistiques. Tu as tout appris. » Page 206
  • « Il sait qu’en la circonstance seule l’attente paiera. L’action juste naît de la patience, la patience est attente. Celui qui n’attend pas manque de patience et passe à côté de l’action juste. Il ne se rappelle plus d’où lui vient cette citation. Il a dû la lire dans un calendrier, il y a longtemps que les livres ne l’intéressent plus. » Page 223
  • « Il était devenu un personnage de conte de fées, qui s’était plongé lui-même dans un sommeil de plusieurs années. Jusqu’au jour où elle l’avait réveillé en lui téléphonant. » Page 224
  • « Je ne le connais que depuis deux ans, mais je lis en lui comme dans un livre ouvert. » Page 240
  • « Tamara voit le ciel bleu radieux se refléter sur la laque noire du cercueil. Elle croit que, en se penchant suffisamment pour regarder ce dernier, il en irait comme dans un conte de fées. » Page 281
  • « Elle établit sa base sur le canapé et enchaîna les romans comme si le monde extérieur s’était réduit à de l’encre d’imprimerie et du papier blanc. » Pages 286 et 287
  • « Ce jour-là, Marco M. était assis sur un tabouret de bar devant le magasin de bandes dessinées. » Page 291
  • « Quand ils étaient enfants, il n’avait pas pu le protéger de Karl et de Fanni, alors ce n’était que justice d’essayer à présent de la protéger contre lui-même. Ils convinrent qu’il s’agissait d’une maladie. Sundance se mit à lire des livres sur le sujet, il voulait comprendre le psychisme de son ami. » Page 321
  • « Une des armoires contient des cartons remplis de ses vieilles affaires. Livres, bandes dessinées, cassette. » Page 345
  • « Tamara ne sait pas ce qu’elle espérait. Elle se rend à la cave et en remonte des cartons. Elle débarrasse les étagères et commence à stocker les livres de Frauke dans les cartons. » Page 351
  • « Quand il arrive au rez-de-chaussée, il n’est pas surpris en constatant que Tamara est debout depuis longtemps. Elle est couchée sur le canapé. Livre à la main, théière et tasse sur une petite table. » Page 397
  • « La chaise est disposée de telle manière que Kris a vue sur la porte d’entrée. C’est comme dans un polar. Le type rentre chez lui et son assassin est là, dans un fauteuil. » Page 425