3 étoiles, V

Le Vicomte de Bragelonne

Le Vicomte de Bragelonne d’Alexandre Dumas

Tome 1 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 560 pages
Tome 2 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 569 pages
Tome 3 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 576 pages
Tome 4 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 575 pages
Tome 5 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 573 pages

Dernier volet de la trilogie des Mousquetaires écrit par Alexandre Dumas et publié initialement entre 1847 et 1850 dans le journal Le Siècle.

À la suite de la mort du Cardinal de Mazarin, la France assiste à l’ascension du roi Louis XIV. Le jeune roi est enfin libéré de la tutelle malsaine que le Cardinal et la reine mère Anne d’Autriche exerçaient sur le trône. Il peut désormais prendre les décisions sur son avenir et sur celui de la France. Mais saura-t-il faire bon usage de ce pouvoir avec son manque d’expérience ? Beaucoup de choses seront bousculées par ce roi qui entend obtenir ce qu’il veut. Pour ce faire, il compte sur les services de son garde du corps personnel et capitaine des mousquetaires, D’Artagnan. Le dernier des fameux Mousquetaires, encore en service. Athos s’étant retiré pour élever son fils Raoul, le vicomte de Bragelonne. Aramis ayant été nommé évêque de Vannes. Porthos ayant reçu son titre de baron, occupe ses journées à la chasse et à la bombance sur ses terres. À la cour, D’Artagnan croisera avec joie le chemin de Raoul qui est amoureux de Louise de La Vallière, une demoiselle d’honneur de la Reine. Mais D’Artagnan qui a maintenant la cinquantaine, perd peu à peu ses marques dans cette nouvelle cour où coquetteries, chantages et manipulations font désormais partie de la dynamique royale en lieu et place de l’honneur et du respect. Est-il trop vieux pour servir ce jeu roi ? Chose certaine Aramis semble s’être le mieux adapté à cette nouvelle époque d’intrigues.

Une finale quelque peu décevante des aventures de nos chers mousquetaires. Dumas dans cette ultime aventure des Mousquetaires dépeint la cour du jeune Louis XIV plutôt que la vie trépidante d’Athos, de Porthos, d’Aramis et de D’Artagnan. Ce qui fait un texte très descriptif avec très peu d’action et qu’il en dégage une certaine lenteur suffisante pour faire décrocher le lecteur. L’histoire est basée sur les intrigues amoureuses de la cour plutôt que sur les intrigues politiques, preuve que les temps changent à la cour de France avec l’arrivé d’un nouveau roi. Heureusement, la plume de Dumas est toujours fidèle à l’époque qu’il dépeint et est pleine de finesse avec quelques insertions de poèmes. Dumas a relégué les personnages des quatre mousquetaires ainsi que celui du Vicomte de Bragelonne au second plan, ils sont à la limite accessoires à l’histoire. Cependant, ils sont toujours aussi attachants et réalistes. Il est cependant dommage que le lecteur ne puisse mieux connaître le personnage de Raoul car l’auteur lui a fait très peu de place dans l’histoire. Une lecture pleine de mélancolie car on entrevoit la fin des aventures et de l’existence des mousquetaires. Mélancolie aussi car ils ne sont pas assez présents dans l’histoire et ils ne se rencontrent que très rarement et jamais les quatre à la fois comme à leur début. Une très belle insertion dans l’histoire de la France qui fait en sorte que le lecteur en apprend beaucoup sur celle-ci. À lire si vous voulez découvrir la cour de Louis XIV, pas si vous voulez poursuivre votre aventure avec les Mousquetaires.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée : Tome 01 le 4 avril 2018; Tome 02 le 16 mai 2018; Tome 03 le 29 juin 2018; Tome 4 le 30 juillet 2018 et Tome 05 le 15 août 2018

La littérature dans ce roman:

Note : les auteurs suivants sont des protagonistes dans cette histoire.  Aucune citation ne sera relevée ici pour ces individus : Jean de La Fontaine; Paul Pellisson; Jean Loret; Philippe de Courcillon de Dangeau; Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

Tome 1

  • « – Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait épouser à Sa Majesté l’infante Marie-Thérèse.
    Montalais regarda en face Raoul et lui dit :
    – Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens ? Allons, nous sommes plus forts que vous à Blois. »  Page 35
  • « Lorsqu’il s’approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs ; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l’eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l’oreille de l’enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent splass, les poètes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase : le bruit de l’eau tombant dans l’eau. »  Page 41
  • « Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de livres : c’était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d’autrefois, mais le temps avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et plus distinct. »  Page 43
  • « Il s’occupait alors de corriger les pages d’un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. »  Page 44
  • « Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui. »  Page 47
  • « L’enseigne eut par la ville un succès fou. Ce qui prouve bien que la poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. »  Page 54
  • « – Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal parle politique devant moi. Il y a plus : autrefois je me faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne saurait rien. »  Page 92
  • « Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée dans les branches d’un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal, qu’il porte encore. Mes aventures du comté de Strafford, d’où je sortis menant en croupe la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et fourniront le sujet d’une ballade. Un jour j’écrirai tout cela, Sire, pour l’instruction des rois mes frères. »  Page 94
  • « Sire, à mon tour, je voudrais me mêler à cette partie, où l’enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs, pour m’en faire un allié, ou deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple. »  Page 96
  • « Demander de l’argent à Mazarin, c’est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme un démon ; c’est plus que d’aller conquérir un monde ! »  Page 99
  • « – Sire, ne vous fâchez pas ; je traite à découvert les affaires de Votre Majesté, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont à jour. »  Page 108
  • « – Il ne reviendra pas aujourd’hui ?
    – Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un voyage.
    – Un voyage ! dit d’Artagnan, c’est une fable que tu me contes. »  Page 170
  • « Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d’une couronne de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d’une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu’il entendit d’Artagnan. Ce n’est pas se leva qu’il aurait fallu dire, c’est bondit. Bazin bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. »  Page 174
  • « – Diable ! diable ! j’ai bien fait de quitter le service du roi. Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il de mousquetaires ?
    – Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule. »  Page 178
  • « – Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi ?
    – Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur le chevalier : nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur ; nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un mois à peine. »  Page 186
  • « Planchet se réjouit fort d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. »  Page 216
  • « Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet. »  Page 218
  • « – Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant le Quos ego…
    À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. »  Page 224
  • « Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange, n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. »  Page 230
  • « La rade de Scheveningen forme un vaste croissant ; elle est peu profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile. »  Page 289
  • « – Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme décidé ; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit Pilate. »  Page 301
  • « Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon, émaillé de fleurs comme une prairie printanière ; il va puiser à pleines mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui, naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de lingots d’or. »  Page 323
  • « – Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les ladreries de Henri IV ? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens, que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de race ! »  Page 335
  • « Or, d’Artagnan, lorsqu’il partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. »  Page 366
  • « – Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche ; je vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord ; de l’autre, des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. »  Page 386
  • « – C’est là un premier péché, mon révérend ; car enfin, j’ai souffert qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique de Haolander… De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh ! mon révérend, Mazarini peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez ! »  Page 431
  • « – On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux Espagnols.
    – Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter les pamphlétaires ? »  Page434
  • « Mazarin se laissa retomber sur l’oreiller comme Pantalon, c’est-à-dire avec tout le désespoir de l’homme qui s’abandonne au naufrage, mais il conserva encore assez de force et de présence d’esprit pour jeter à Colbert un de ces regards qui valent bien dix sonnets, c’est-à-dire dix longs poèmes. »  Page 459
  • « – Ah ! Sire, s’écria Mazarin, ah ! Sire, serez-vous béni ! Mon Dieu ! serez-vous aimé par toute ma famille !… Per bacco ! si jamais un mécontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les sourcils et je sors de mon tombeau.
    Cette pantalonnade ne produisit pas tout l’effet sur lequel avait compté Mazarin. »  Page 464
  • « Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revînt sur sa première décision, il se mit, pour entraîner les esprits sur une autre voie, à crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans cette sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa reprocher à Molière.
    Cependant, peu à peu les cris se calmèrent, et quand Anne d’Autriche fut sortie de la chambre, ils s’éteignirent même tout à fait. »  Page 465
  • « La pauvreté de d’Artagnan était proverbiale. Gascon, il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de France et de Navarre ; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et d’Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. »  Pages 495 et 496
  • « Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre. Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à son tour ; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage, repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que jamais :
    – Oh ! oh ! dit-il, d’où vient cette fougue ? Qu’est-il arrivé, et quelle est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience ? Voyons. »  Pages 527 et 528
  • « Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse : Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. »  Page 554
  • « Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny ; l’abbé, intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes disparut complétement. »  Page 555
  • « L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait suivre les deux causeurs : il intervint. »  Page 556

Tome 2

  • « Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre silhouette du donjon de Vincennes ; comme, disons-nous, le surintendant souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée. »  Page 9
  • « Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets ; quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes ; d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait être la préférable de toutes.
    – Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu au jardin ? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort.
    – Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous décorer du nom d’épicurien ; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine du philosophe de Gargette.
    – Bah ! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis ? »  Page 10
  • « – Oui, sans doute ; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure ? »  Page 10
  • « – Eh bien ? Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher pour moi à mon cabaret favori ; pas une ineptie dans tout un souper d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes. »  Page 11
  • « – Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses disciples de pain, de légumes et d’eau claire.
    – Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.
    – Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais ami des dieux et des magistrats.
    – Oh ! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua LaFontaine, Épicure comme M. Fouquet. »  Page 11
  • « – J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, Conrart, voici la morale d’Épicure… lequel, d’ailleurs, je considère, s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont là pour me donner raison : Zeus, c’est zèn, vivre ; Alcide, c’est alcé, vigueur. Eh bien ! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est la protection ; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les individus que M. Fouquet ? »  Pages 11 et 12
  • « D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin eût pu le faire ; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea vers la porte d’un bon pas. »  Page 66
  • « Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait Calchas ou Apollon Pythien. »  Pages 75 et 76
  • « M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme fort aimé des femmes ; un galant homme fort aimé des poètes ; un homme d’esprit très exécré des faquins.
    « Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin ; je n’aime donc ni ne hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes : il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture. »  Page 76
  • « – Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres, et qui s’appelle, je crois : beaucoup de bruit pour rien. »  Page 77
  • « Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps un peu rêveur.
    Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron, traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune. »  Page 78
  • « Chapitre LXVII – Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés »  Page 85
  • « – C’est que vous êtes un savant.
    – Ma foi, monsieur…
    – Hein ?
    – Presque.
    – Allons donc !
    – Je suis un auteur.
    – Là ! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne m’étais pas trompé ! C’est du miracle…
    – Monsieur…
    – Eh quoi ! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être ? »  Pages 89 et 90
  • « – Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été forcé de vous deviner.
    – Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.
    – Beau nom ! fit d’Artagnan ; beau nom, sur ma parole, et je ne sais pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.
    – Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.
    – Eh ! voilà ! on me les aura fait lire.
    – Une tragédie.
    – Je l’aurai vu jouer.
    Le poète rougit encore.
    – Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.
    – Eh bien ! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre nom.
    – Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.
    D’Artagnan se mordit les lèvres.
    – Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.
    – Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. »  Pages 90 et 91
  • « Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce et demi.
    Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre dans sa poche. D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.
    Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.
    – Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il ; peut-on voir ?
    – Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un premier mouvement, certainement qu’on peut voir ; mais vous avez beau regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à quoi cela sert, vous ne le saurez pas.
    D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement l’avait porté à sortir de sa poche.
    Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.
    C’était un caractère d’imprimerie.
    – Devinez-vous ce que c’est ? continua le poète. »  Pages 91 et 92
  • « – À la vôtre, mordioux, à la vôtre ! Mais un instant, pas avec ce cidre. C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à l’Hippocrène : n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à vous autres poètes ? »  Page 94
  • « – Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je dois profiter de la marée pour prendre le bateau. »  Page 94
  • « – Bah ! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en débouchant la bouteille ; le bateau ne part que dans une heure.
    – Mais qui m’avertira ? fit le poète.
    – Votre voisin, répliqua l’hôte. »  Page 94
  • « – Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez jamais vu imprimer ? »  Page 95
  • « M. Jupenet sourit en homme qui a réponse à tout ; puis il tira, de sa poche toujours, une petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre, sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous son pouce gauche.
    – Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer ? dit d’Artagnan ; car enfin tout cela doit avoir un nom.
    – Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette règle que l’on forme les lignes.
    – Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit ; vous avez une presse dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si lourde, que le poète fut complètement sa dupe.
    – Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée. »  Pages 95 et 96
  • « D’Artagnan suivit Jupenet jusqu’au port ; il embarqua sa voiture et son cheval sur le bateau. »  Page 96
  • « Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un achat probable de quelques salines. »  Page 97
  • « Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme des ossements dans un vaste cimetière. »  Pages 101 et 102
  • « Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque en débarquant à Salente. »  Page 109
  • « L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens, et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il souleva le rocher à un pied de terre. »  Page 113
  • « – Ah ! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme un vaincu qui rend son épée ; ah ! mon ami, vous n’êtes pas seulement un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première trempe. »  Page 126
  • « – Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M. Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet ?
    – Oh ! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une espèce de poète.
    – Qui vient s’établir ici ?
    – Je crois que oui.
    – Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas : Scudéry, Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité, Porthos, ce poète-là vous déshonore.
    – Eh ! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète.
    – Comment donc y est-il ?
    – Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui dire, à ce cuistre.
    – Dites.
    Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan et ne se souciait pas d’approcher ; ce qui amena tout naturellement un second signe de Porthos. »  Pages 126 et 127
  • « – Ça ! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des vôtres.
    – Comment cela, monsieur le baron ? demanda Jupenet tout tremblant.
    – Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous m’avez empêché de dormir, corne de bœuf !
    – Monsieur… objecta timidement Jupenet.
    – Vous n’avez rien encore à imprimer ; donc vous ne devez pas encore faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit ?
    – Monsieur, une poésie légère de ma composition. »  Page 127
  • « Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en arrivant. »  Page 127
  • « Sa parfaite ignorance, au reste, eût passé près de tout autre pour une savante dissimulation. Mais d’Artagnan connaissait trop bien tous les plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un secret s’il y était, comme ces vieux garçons rangés et minutieux savent trouver, les yeux fermés, tel livre sur les rayons de la bibliothèque, telle pièce de linge dans un tiroir de leur commode. »  Pages 129 et 130
  • « Porthos mangea comme feu Pélops. »  Page 152
  • « Aramis dormait ou feignait de dormir.
    Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit ; la bougie brûlait encore au-dessus de son plateau d’argent. »  Page 159
  • « Les jambes et les pieds herculéens de Porthos avaient, en se gonflant, fait craquer ses bottes de cuir ; toute la force de son énorme corps s’était convertie en une rigidité de pierre. »  Page 178
  • « – Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d’attirer à lui l’argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d’une partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu’enfin les fainéants appellent la poésie, et les politiques la corruption ; je pense qu’en soudoyant les sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les faibles et les obscurs. »  Pages 180 et 181
  • « – Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être surintendant général.
    – Eh bien ?
    – Et que par conséquent, par cette charge, il n’ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l’armée par ses largesses, toute la littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents. »  Page 182
  • « Montalais prit un livre et l’ouvrit.
    Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son pourpoint noir.
    Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l’œil. »  Page 207
  • « – Voulez-vous aussi être demoiselle d’honneur ? demanda Malicorne à Mme de Saint-Remy. Pendant que j’y suis, autant que je fasse nommer tout le monde.
    Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme dirait Tallemant des Réaux. »  Page 220
  • « Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés ; mais la plus grande de toutes, c’était Mlle de Montalais elle-même.
    Capricieuse, variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d’un seul coup de ses doigts blancs ou d’un seul souffle de ses lèvres riantes, l’édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à établir.
    Amour à part, Malicorne était heureux ; mais cet amour, qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuadé qu’au moindre relâchement de ces liens, dont il avait garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait de lui. »  Page 226
  • « – Pour l’amour de Dieu ! dit-il à Manicamp, fais en sorte que ce projet du duc de Buckingham n’arrive pas à des oreilles françaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des épées qui n’ont pas peur de la trempe anglaise.
    – Après tout, dit Manicamp, cet amour ne m’est point prouvé à moi, et n’est peut-être qu’un conte. »  Page 265
  • « Buckingham en fut tellement étourdi, qu’il se laissa tomber sur un banc, enfonça sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il était dans une torpeur telle, que s’il n’eût pas rencontré sur le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme maréchal des logis, il n’eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison qui lui était destinée, il s’y enferma comme Achille dans sa tente. »  Page 282
  • « – Oh ! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j’ai bien lu sa peine dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin.
    – Tu es poète, mon cher comte, et partout tu vois de la poésie.
    – Je vois surtout l’amour.
    – Où il n’est pas.
    – Où il est. »  Page 294
  • « – Allons, trêve d’enfantillage, reprit à demi-voix le mauvais génie du comte ; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire ; tu vois bien, d’ailleurs, que le regard de la princesse s’adoucit en te parlant ; tu comprends au son de sa voix qu’elle se plaît à entendre la tienne ; tu sens qu’elle entend les vers que tu lui récites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te dise qu’elle a mal dormi ? »  Page 304
  • « – Mais vous ne voulez pas vous battre ! s’écria M. de Wardes.
    – Non, pas pour le moment ; mais voilà ce que je vous promets aussitôt notre arrivée à Paris : je vous mènerai à M. d’Artagnan, auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d’Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un coup d’épée, le roi la lui accordera, et, le coup d’épée reçu, eh bien ! mon cher monsieur de Wardes, vous considérerez d’un œil plus calme les préceptes de l’Évangile qui commandent l’oubli des injures. »  Page 310
  • « – Madame a-t-elle donc un chevalier attitré ?
    – Dame ! il me semble que vous le voyez comme moi ; regardez-les seulement rire, et folâtrer, et faire du Cyrus tous les deux. »  Page 316
  • « Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. »  Page 340
  • « – C’est à moi que l’offense a été faite, et une fois la permission obtenue de Sa Majesté, c’est moi que la vengeance regarde.
    – Son nom, monsieur ?
    – Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.
    – Me prenez-vous pour un don Diegue ? Son nom ? »  Page 346
  • « Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût appelée une bonne comédie. »  Pages 346 et 347
  • « De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait ; puis enfin, n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré jaloux. »  Page 348
  • « – Voici : tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu’il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s’il rencontre de Wardes, la bombe éclatera.
    – Nous empêcherons l’éclat, cher ami.
    – Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d’aujourd’hui. J’ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m’ennuie à Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m’en retourner à Blois. »  Pages 404 et 405
  • « Les yeux de Madame lançaient des éclairs. La gaieté s’échappait de ses lèvres de pourpre comme la persuasion des lèvres du vieux Grec Nestor. »  Page 417
  • « Aramis, nous l’avons dit, n’était point couché. À l’aise dans une robe de chambre de velours, il écrivait lettres sur lettres, de cette écriture si fine et si pressée dont une page tient un quart de volume. »  Pages 422 et 423
  • « – Monseigneur, il y a des temps où un gouverneur de la Bastille est une fort belle connaissance.
    – J’ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d’Herblay.
    – Monseigneur, nous avons nos poètes, notre ingénieur, notre architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres ; il nous fallait notre gouverneur de la Bastille. »  Page 428
  • « Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.
    Aramis le suivait ardemment des yeux.
    Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s’arrêta à la lettre M.
    – Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.
    – Quoi ?
    – « Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc. » Vous comprenez que ce n’est qu’un prétexte : on n’était pas embastillé pour des mazarinades ; le compère allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, monsieur ? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres.
    – À trois livres ! le malheureux !
    – Oui, monseigneur ; le poète est au dernier degré, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d’huissier ; mais, je vous le disais, c’est justement à ceux-là que je fais des surprises.
    Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il lisait. »  Pages 443 et 444
  • « – Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce malheureux distique…
    – Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure ; je lisais Martial quand l’idée m’en est venue. Oh ! monsieur, qu’on me punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je travaillerai de l’autre ; mais qu’on me rende ma mère. »  Pages 457 et 458
  • « – Oh ! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver.
    – Ah ! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.
    – A-t-il des livres ?
    – Jamais ; défense absolue de lui en donner.
    – Absolue ?
    – De la main même de M. Mazarin. »  Page 465
  • « En causant ainsi, ils étaient rentrés ; Baisemeaux tira de l’armoire un registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis, mais fermé par une serrure.
    La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.
    Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra à Aramis cette note à la colonne des observations :
    « Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés, pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications.
    « Instruments de musique ; toute licence pour le bien-être ; quinze livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui suffisent pas. »
    – Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe : je réclamerai.
    Aramis referma le livre »  Pages 466 et 467
  • « – Comment ! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas ?
    – D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que médisance ; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d’airain. »  Page 471
  • « – Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé.
    – Ah ! ah ! fit Marguerite en riant, tu cherches cela ? »  Page 471
  • « – C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, n’est ce pas ?
    – C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie d’or.
    – Mon amant alors… celui que tu me donnes… »  Page 472
  • « – Les écus ne meurent pas, Marguerite ; ils sont cachés, on les cherche, on les achète et on les trouve.
    – Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier. »  Page 477
  • « Les atomes crochus de Descartes triomphaient ; à l’homme sans entrailles s’était unie la femme sans cœur. »  Page 480
  • « – Ah ! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n’est plus présentable ; seulement, elle pèse.
    – Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle ?
    – Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent : soit dix mille livres les deux.
    – Cent trente ! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres, monsieur Faucheux ?
    – Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser.
    – Les quantités sont écrites sur mes livres »  Page 483
  • « Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était attendue.
    Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les vases du Japon. »  Page 489
  • « Le roi s’agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame.
    Elle, avec un sourire qu’un peintre ne rendrait point et qu’un poète ne pourrait qu’imaginer, lui donna ses deux mains dans lesquelles il cacha son front brûlant. »  Page 552
  • « – Madame sera resplendissante, dit-il ; elle essaie aujourd’hui son costume de Pomone. »  Page 563
  • « – Ce sera admirable, dit de Guiche, et voilà une raison meilleure que toutes celles que vous m’avez données pour rester ; c’est que, comme c’est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame, je ne puis m’en aller sans un ordre du roi, attendu que mon départ désorganiserait le ballet.
    – Et moi, dit le chevalier, je fais un simple égypan ; il est vrai que je suis mauvais danseur, et que j’ai la jambe mal faite. Messieurs, au revoir. N’oubliez pas la corbeille de fruits que vous devez offrir à Pomone, comte. »  Page 563

Tome 3

  • « Il s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout sylvain, toute dryade ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le costume revenait à trois cents livres. »  Page 9
  • « À Valvins, sous des voûtes impénétrables d’osiers fleuris, de saules qui, inclinant leurs têtes vertes, trempaient les extrémités de leur feuillage dans l’onde bleue, une barque, longue et plate, avec des échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de l’eau vingt Actéons empanachés qui galopaient, ardents et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfumé de la rivière.
    Mais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue chlamyde, était moins chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la déesse. »  Page 17
  • « Lorsqu’elle remonta l’escalier, les poètes présents, et tous étaient poètes quand il s’agissait de Madame, les vingt poètes galopants s’arrêtèrent, et, d’une voix commune, s’écrièrent que ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais bien des perles qui tombaient du corps de Madame et s’allaient perdre dans l’heureuse rivière.
    Le roi, centre de ces poésies et de ces hommages, imposa silence aux amplificateurs dont la verve n’eût pas tari, et tourna bride, de peur d’offenser, même sous les rideaux de soie, la modestie de la femme et la dignité de la princesse. »  Pages 17 et 18
  • « – Eh bien ! soit, dit-il, je ruminerai mon plan d’attaque ; les généraux, mon cousin de Condé, par exemple, pâlissent sur leurs cartes stratégiques avant de faire mouvoir un seul de ces pions qu’on appelle des corps d’armée ; moi, je veux dresser tout un plan d’attaque. Vous savez que le Tendre est subdivisé en toutes sortes de circonscriptions. Eh bien ! je m’arrêterai au village de Petits-Soins, au hameau de Billets-Doux, avant de prendre la route de Visible-Amour ; le chemin est tout tracé, vous le savez, et cette pauvre Mlle de Scudéry ne me pardonnerait point de brûler ainsi les étapes. »  Page 41
  • « À l’instant même, et comme par enchantement, tout ce qui savait tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint d’avec un haut-de-chausses, comme dit Molière, fut convoqué pour servir d’auxiliaire aux élégants et aux dames. »  Page 46
  • « Le théâtre représentait un bocage ; quelques faunes levant leurs pieds fourchus sautillaient çà et là ; une dryade, apparaissant, les excitait à la poursuite ; d’autres se joignaient à elle pour la défendre, et l’on se querellait en dansant.
    Soudain devaient paraître, pour ramener l’ordre et la paix, le Printemps et toute sa cour.
    Les éléments, les puissances subalternes et la mythologie avec leurs attributs, se précipitaient sur les traces de leur gracieux souverain. »  Page 47
  • « VI – Les nymphes du parc de Fontainebleau »  Page 52
  • « Deux de ses demoiselles d’honneur, vêtues en hamadryades, voyant de Guiche s’approcher, se reculèrent par respect. »  Pages 53 et 54
  • « Madame achevait son pas.
    Elle le vit, mais ne le regarda point ; et lui, irrité, furieux, lui tourna le dos à son tour lorsqu’elle passa escortée de ses nymphes et suivie de cent flatteurs. »  Page 56
  • « – Oh ! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre pourquoi.
    Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente, accoururent.
    Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient trouver leur compagne. »  Page 59
  • « – Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé.
    – Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente. »  Page 59
  • « De sorte que cette fête de toute la cour était aussi la fête des hôtes mystérieux des bois ; car assurément la biche écoutait dans sa fougère, le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.
    On devinait la vie de toute cette population nocturne et invisible, aux brusques mouvements qui s’opéraient tout à coup dans les feuilles.
    Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri ; puis, rassurées à l’instant même, riaient et reprenaient leur marche. »  Page 64
  • « – Raison de plus pour que nous demeurions cachés, Saint-Aignan. Le soleil ne se montre pas la nuit.
    – Par ma foi ! Sire, Votre Majesté n’est pas curieuse. À sa place, moi, je voudrais connaître quelles sont les deux nymphes, les deux dryades, les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous.
    – Oh ! je les reconnaîtrai bien sans courir après elles, je t’en réponds. »  Page 80
  • « En effet, Colbert s’avançait escorté de tout ce qui restait de courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l’ordonnance de la fête, des compliments dont il s’enflait à éclater.
    – Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle occasion pour lui de réciter la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf.
    Colbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière ; Fouquet l’attendit impassible et légèrement railleur. »  Page 132
  • « C’est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût dit La Fontaine, s’en allait avec l’intention bien arrêtée de faire parler de Guiche, c’est-à-dire de le troubler dans son bonheur qu’au reste de Saint Aignan ignorait. »  Page 149
  • « – Ah ! s’écria-t-il lourdement, je vous cherchais.
    – Moi ? dit de Guiche tressaillant.
    – Oui, et je vous trouve rêvant à la lune. Seriez-vous atteint, par hasard, du mal de poésie, mon cher comte, et feriez-vous des vers ? »  Page 150
  • « – Vous me cherchiez ?
    – Oui, et je vous y prends.
    – À quoi, je vous prie ?
    – Mais à chanter Philis.
    – C’est vrai, je n’en disconviens pas, dit de Guiche en riant ; oui, mon cher comte, je chante Philis. »  Page 150
  • « – Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l’air près de vous d’un homme si mal renseigné que je parais. Il est certain que vous avez fourni la maison de la princesse de dames d’honneur. On a même fait une chanson sur cette fourniture.
    – Vous savez, mon cher ami, que l’on fait des chansons sur tout.
    – Vous la connaissez ?
    – Non ; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance.
    – Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me rappelle comment elle finit.
    – Bon ! c’est déjà quelque chose.
    Des demoiselles d’honneur,
    Guiche est nommé fournisseur.
    – L’idée est faible et la rime pauvre.
    – Ah ! que voulez-vous, mon cher, ce n’est ni de Racine ni de Molière, c’est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas rimer comme un croquant. »  Pages 153 et 154
  • « – Je ne vous chasse point, très cher… J’achève mes vers à Philis.
    – Et ces vers ?…
    – Sont un quatrain. Vous comprenez, n’est-ce pas ? un quatrain, c’est sacré.
    – Ma foi ! oui.
    – Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se composer, il me reste encore trois vers et un hémistiche à faire, j’ai besoin de toute ma tête.
    – Cela se comprend. Adieu, comte !
    – Adieu !
    – À propos…
    – Quoi ?
    – Avez-vous de la facilité ?
    – Énormément.
    – Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin ?
    – Je l’espère. »  Page 156
  • « La conversation avait entraîné de Guiche et Saint-Aignan assez loin du château.
    Tout mathématicien, tout poète et tout rêveur a ses distractions ; Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux limites du quinconce, à l’endroit où les communes commencent et où, derrière de grands bouquets d’acacias et de marronniers croisant leurs grappes sous des monceaux de clématite et de vigne vierge, s’élève le mur de séparation entre les bois et la cour des communs. »  Page 157
  • « Saint-Aignan marchait sous une impénétrable voûte de sorbiers, de lilas et d’aubépines gigantesques, les pieds sur un sable mou, enfoui dans l’ombre.
    Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile à prendre, tout déferré, comme eût dit Tallemant des Réaux, de n’en avoir pas appris davantage sur La Vallière, malgré l’ingénieuse tactique qu’il avait employée pour arriver jusqu’à elle. »  Page 157
  • « Quant à Montalais, rien ne lui manquait pour qu’on pût la prendre pour une dryade accomplie. »  Page 170
  • « – Et c’est pour les songe-creux que je parle ; ne prends donc de mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie devait, grammaticalement, s’écrire mélancholie, avec un h, attendu que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que l’empereur… ma foi ! n’importe lequel, s’en allait l’adorant ; tandis que le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas, tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce pas, La Vallière ?
    – Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte ; oui, certainement je ris.
    – Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le conte, comme tu voudras, m’a plu ; voilà pourquoi je l’ai retenu et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait dans ta cervelle, par exemple, une mélancholie, avec un h, de cette espèce-là ? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose ; car, si la chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue de cette vérité : aujourd’hui c’est un leurre ; demain, ce sera une risée ; après-demain, ce sera la mort. »  Pages 227 et 228
  • « – Il faut aller du côté de cette maison, dit Manicamp.
    – Bon. Mais cette maison est habitée par un mari jaloux.
    – Est-il plus jaloux que le chien Cerberus ?
    – Non, pas plus, mais autant.
    – A-t-il trois gueules, comme ce désespérant gardien des enfers ? Oh ! ne haussez pas les épaules, mon cher comte ; je fais cette question avec une raison parfaite, attendu que les poètes prétendent que, pour fléchir mon Cerberus, il faut que le voyageur apporte un gâteau. Or, moi qui vois la chose du côté de la prose, c’est-à-dire du côté de la réalité, je dis : Un gâteau, c’est bien peu pour trois gueules. Si votre jaloux a trois gueules, comte, demandez trois gâteaux. »  Page 238
  • « – Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez Madame ; tu dîneras avec moi et je te conduirai chez elle.
    – Oh ! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me permettrez de résister.
    – Encore ! mais c’est de la rébellion.
    – Madame m’a trop mal reçu hier devant tout le monde.
    – Vraiment ! dit le prince en riant.
    – À ce point qu’elle ne m’a pas même répondu quand je lui ai parlé ; il peut être bon de n’avoir pas d’amour-propre, mais trop peu, c’est trop peu, comme on dit.
    – Comte, après le dîner, tu iras t’habiller chez toi et tu viendras me reprendre, je t’attendrai.
    – Puisque Votre Altesse le commande absolument…
    – Absolument.
    – Il n’en démordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses sont celles qui tiennent le plus obstinément à la tête des maris. Ah ! pourquoi donc M. Molière n’a-t-il pas entendu celui-là, il l’aurait mis en vers. »  Pages 253 et 254
  • « XXII – Histoire d’une naïade et d’une dryade »  Page 258
  • « Au reste, poètes, hommes d’esprit, femmes belles, elle accueillait tout en maîtresse supérieure à ses esclaves. Assez rêveuse au milieu de toutes ses espiègleries pour faire rêver les poètes ; assez forte de ses charmes pour briller même au milieu des plus jolies ; assez spirituelle pour que les plus remarquables l’écoutassent avec plaisir.
    On conçoit ce que des réunions pareilles à celles qui se tenaient chez Madame devaient attirer de monde : la jeunesse y affluait. »  Pages 259 et 260
  • « Louis demanda à Monsieur des nouvelles du bain ; il raconta, tout en regardant les dames, que des poètes s’occupaient de mettre en vers ce galant divertissement des bains de Vulaines, et que l’un d’eux, surtout, M. Loret, semblait avoir reçu les confidences d’une nymphe des eaux, tant il avait dit de vérités dans ses rimes. »  Page 265
  • « Madame voulait des compliments ; elle se résolut à en arracher à tout prix, et, s’adressant au roi :
    – Sire, dit-elle, Votre Majesté, qui sait tout ce qui se passe en son royaume, doit savoir d’avance les vers contés à M. Loret par cette nymphe ; Votre Majesté veut-elle bien nous en faire part ?
    – Madame, répliqua le roi avec une grâce parfaite, je n’ose… Il est certain que, pour vous personnellement, il y aurait de la confusion à écouter certains détails… Mais de Saint-Aignan conte assez bien et retient parfaitement les vers ; s’il ne les retient pas, il en improvise. Je vous le certifie poète renforcé. »  Page 266
  • « – Sire, dit-il, Votre Majesté me pardonnera sans doute d’avoir trop peu retenu les vers dictés à Loret par la nymphe ; mais où le roi n’a rien retenu, qu’eussé-je fait, moi chétif ?
    Madame accueillit avec peu de faveur cette défaite de courtisans.
    – Ah ! madame, ajouta de Saint-Aignan, c’est qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de ce que disent les nymphes d’eau douce. En vérité, on serait tenté de croire qu’il ne se fait plus rien d’intéressant dans les royaumes liquides. C’est sur terre, madame, que les grands événements arrivent. Ah ! sur terre, madame, que de récits pleins de…
    – Bon ! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre ?
    – C’est aux dryades qu’il faut le demander, répliqua le comte ; les dryades habitent les bois, comme Votre Altesse Royale le sait.– Je sais même qu’elles sont naturellement bavardes, monsieur de Saint Aignan.
    – C’est vrai, madame ; mais, quand elles ne rapportent que de jolies choses, on aurait mauvaise grâce à les accuser de bavardage.
    – Elles rapportent donc de jolies choses ? demanda nonchalamment la princesse. En vérité, monsieur de Saint-Aignan, vous piquez ma curiosité, et, si j’étais le roi, je vous sommerais sur-le-champ de nous raconter les jolies choses que disent Mmes les dryades, puisque vous seul ici semblez connaître leur langage.
    – Oh ! pour cela, madame, je suis bien aux ordres de Sa Majesté, répliqua vivement le comte.
    – Il comprend le langage des dryades ? dit Monsieur. Est-il heureux, ce Saint-Aignan !
    – Comme le français, monseigneur.
    – Contez alors, dit Madame »  Pages 267 et 268
  • « – Madame, le roi permet que je m’adresse d’abord à Votre Altesse Royale, puisqu’elle se proclame la plus curieuse de son cercle ; j’aurai donc l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que la dryade habite plus particulièrement le creux des chênes et, comme les dryades sont de belles créatures mythologiques, elles habitent de très beaux arbres, c’est-à-dire les plus gros qu’elles puissent trouver. »  Page 269
  • « – Il doit y avoir des dryades à Fontainebleau, dit Madame d’un ton parfaitement calme, car jamais de ma vie je n’ai vu de plus beaux chênes que dans le parc royal.
    Et, en disant ces mots, elle envoya droit à l’adresse de de Guiche un regard dont celui-ci n’eut pas à se plaindre comme du précédent, qui, nous l’avons dit, avait conservé certaine nuance de vague bien pénible pour un cœur aussi aimant.
    – Précisément, madame, c’est de Fontainebleau que j’allais parler à Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le récit nous occupe habite le parc du château de Sa Majesté. »  Page 269
  • « Chacun comprend que ce portrait allégorique du roi n’était pas le pire exorde que le conteur eût pu choisir. Aussi ne manqua-t-il son effet ni sur les assistants, qui, par devoir et par plaisir, y applaudirent à tout rompre ; ni sur le roi lui-même, à qui la louange plaisait fort lorsqu’elle était délicate, et ne déplaisait pas toujours lors même qu’elle était un peu outrée. De Saint Aignan poursuivit :
    – Ce n’est pas seulement, mesdames, aux jeux de gloire que le berger Tircis a acquis cette renommée qui en a fait le roi des bergers.
    – Des bergers de Fontainebleau, dit le roi en souriant à Madame.
    – Oh ! s’écria Madame, Fontainebleau est pris arbitrairement par le poète ; moi, je dis : des bergers du monde entier. »  Pages 270 et 271
  • « Mais la modestie et l’adresse de l’allusion avaient produit un bon effet ; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements ; la tête de Tircis lui-même en donna le signal par un consentement plein de bienveillance.
    – Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient un soir dans la forêt en causant de leurs chagrins amoureux. Notez que c’est déjà le récit de la dryade, mesdames ; autrement eût-on pu savoir ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus discrets de tous les bergers de la terre ? Ils gagnaient donc l’endroit le plus touffu de la forêt pour s’isoler et se confier plus librement leurs peines, lorsque tout à coup leurs oreilles furent frappées d’un bruit de voix. »  Page 273
  • « – La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergères étaient trois, et que toutes trois étaient jeunes et belles. »  Page 274
  • « – Sans doute. Vous avez appelé vos bergers Tircis et Amyntas : appelez vos bergères d’une façon quelconque.
    – Oh ! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvère, comme on disait autrefois ; je raconte sous la dictée de la dryade.
    – Comment votre dryade nommait-elle ces bergères ? En vérité, voilà une mémoire bien rebelle. Cette dryade-là était donc brouillée avec la déesse Mnémosyne ?
    – Madame, ces bergères… Faites bien attention que révéler des noms de femmes est un crime !
    – Dont une femme vous absout, comte, à la condition que vous nous révélerez le nom des bergères.
    – Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galatée. »  Page 274
  • « Il pensait d’ailleurs que de Saint-Aignan, dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser quelques traits délicats dont feraient leur profit les oreilles que Sa Majesté avait intérêt à charmer. C’est dans cet espoir, c’est avec cette crainte, que Louis autorisa de Saint-Aignan à tracer le portrait des bergères Philis, Amaryllis et Galatée. »  Page 275 
  • « Chapitre XXIII – Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade »  Page 275
  • « – Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d’œil provocateur à Montalais, à peu près comme fait dans un assaut un maître d’armes qui invite un rival digne de lui à se mettre en garde, Philis n’est ni brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni exaltée ; elle est, toute bergère qu’elle est, spirituelle comme une princesse et coquette comme un démon. »  Page 275
  • « – C’est l’espoir de tous les bergers en général, dit de Saint-Aignan.
    – Et celui du berger Amyntas en particulier, n’est-ce pas ? dit Madame.– Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de l’air le plus modeste qu’il put prendre, que, s’il a cet espoir, nul n’en a jamais rien su, car il le cache au plus profond de son cœur.
    Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi du narrateur à propos du berger.
    – Et Galatée ? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main aussi habile reprendre le portrait où Virgile l’a laissé, et l’achever à nos yeux.
    – Madame, dit de Saint-Aignan, près du grand poète Virgilius Maro, votre humble serviteur n’est qu’un bien pauvre poète ; cependant, encouragé par votre ordre, je ferai de mon mieux.
    – Nous écoutons, dit Madame.Saint-Aignan allongea le pied, la main et les lèvres.
    – Blanche comme le lait, dit-il, dorée comme les épis, elle secoue dans l’air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se demande si ce n’est point cette belle Europe qui donna de l’amour à Jupiter, lorsqu’elle se jouait avec ses compagnes dans les prés en fleurs. »  Page 277
  • « De Saint-Aignan, qui avait épuisé sa rhétorique et ses pinceaux à nuancer le portrait de Galatée, et qui pensait, d’après la faveur qui avait accueilli les autres morceaux, entendre des trépignements pour le dernier, de Saint Aignan fut encore plus glacé que le roi et toute la compagnie. »  Page 278
  • « Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se compromettre.
    – Mais Amaryllis est belle, dit-il, à mon avis.
    – Moi, j’aime mieux Philis, dit Monsieur ; c’est une bonne fille, ou plutôt un bon garçon de nymphe. »  Page 279
  • « – Madame, dit-il, ces bergères s’avouaient réciproquement leurs petits penchants.
    – Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous êtes un fleuve de poésie pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui réconforta un peu le narrateur.
    – Elles se dirent que l’amour est un danger, mais que l’absence de l’amour est la mort du cœur.
    – De sorte qu’elles conclurent ?… demanda Madame.
    – De sorte qu’elles conclurent qu’on devait aimer.
    – Très bien ! Y mettaient-elles des conditions ?
    – La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois même ajouter, c’est la dryade qui parle, qu’une des bergères, Amaryllis, je crois, s’opposait complètement à ce qu’on aimât, et cependant elle ne se défendait pas trop d’avoir laissé pénétrer jusqu’à son cœur l’image de certain berger.
    – Amyntas ou Tircis ?
    – Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitôt Galatée, la douce Galatée aux yeux purs, répondit que ni Amyntas, ni Alphésibée, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de la contrée ne pourraient être comparés à Tircis, que Tircis effaçait tous les hommes, de même que le chêne efface en grandeur tous les arbres, le lis en majesté toutes les fleurs. Elle fit même de Tircis un tel portrait que Tircis, qui l’écoutait, dut véritablement être flatté malgré sa grandeur. Ainsi Tircis et Amyntas avaient été distingués par Amaryllis et Galatée. Ainsi le secret des deux cœurs avait été révélé sous l’ombre de la nuit et dans le secret des bois.
    « Voilà, madame, ce que la dryade m’a raconté, elle qui sait tout ce qui se passe dans le creux des chênes et dans les touffes de l’herbe ; elle qui connaît les amours des oiseaux, qui sait ce que veulent dire leurs chants ; elle qui comprend enfin le langage du vent dans les branches et le bourdonnement des insectes d’or ou d’émeraude dans la corolle des fleurs sauvages ; elle me l’a redit, je le répète. »  Pages 279 et 280
  • « – J’ai fini, oui, madame, répondit de Saint-Aignan ; heureux si j’ai pu distraire Votre Altesse pendant quelques instants.
    – Instants trop courts, répondit la princesse, car vous avez parfaitement raconté tout ce que vous saviez ; mais, mon cher monsieur de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous renseigner qu’à une seule dryade, n’est-ce pas ?
    – Oui, madame, à une seule, je l’avoue.
    – Il en résulte que vous êtes passé près d’une petite naïade qui n’avait l’air de rien, et qui en savait autrement long que votre dryade, mon cher comte.
    – Une naïade ? répétèrent plusieurs voix qui commençaient à se douter que l’histoire allait avoir une suite. »  Page 279 et 280
  • « – Eh bien ! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des cailloux, au milieu des myosotis et des pâquerettes.
    – Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et suspendu aux lèvres de sa belle-sœur.
    – Oh ! il y en a une, c’est moi qui vous en réponds, dit Madame ; et la preuve, c’est que la naïade qui règne sur cette source m’a arrêtée au passage, moi qui vous parle. »  Page 281
  • « – Je n’aurai pas la poésie du comte et son talent pour faire ressortir tous les détails.
    – Vous ne serez pas écoutée avec moins d’intérêt, dit le roi, qui sentait d’avance quelque chose d’hostile dans le récit de sa belle-sœur.
    – Je parle d’ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre petite naïade, qui est bien la plus charmante demi-déesse que j’aie jamais rencontrée. Or, elle riait tant pendant le récit qu’elle m’a fait, qu’en vertu de cet axiome médical : « Le rire est contagieux », je vous demande la permission de rire un peu moi-même quand je me rappelle ses paroles. »  Page 282
  • « – Donc, je passais par-là, dit-elle, et, comme je trouvais sous mes pas beaucoup de fleurs fraîches écloses, nul doute que Philis, Amaryllis, Galatée, et toutes vos bergères, n’eussent passé sur le chemin avant moi.
    Le roi se mordit les lèvres. Le récit devenait de plus en plus menaçant.
    – Ma petite naïade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson sur le lit de son ruisselet ; comme je vis qu’elle m’accostait en touchant le bas de ma robe, je ne songeai pas à lui faire un mauvais accueil, et cela d’autant mieux, après tout, qu’une divinité, fût-elle de second ordre, vaut toujours mieux qu’une princesse mortelle. Donc, j’abordai la naïade, et voici ce qu’elle me dit en éclatant de rire :
    « – Figurez-vous, princesse…
    « Vous comprenez, Sire, c’est la naïade qui parle.
    Le roi fit un signe d’assentiment ; Madame reprit :
    « – Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau viennent d’être témoins d’un spectacle des plus amusants. Deux bergers, curieux jusqu’à l’indiscrétion, se sont fait mystifier d’une façon réjouissante par trois nymphes ou trois bergères… » Je vous demande pardon, mais je ne me rappelle plus si c’est nymphes ou bergères qu’elle a dit. Mais il importe peu, n’est-ce pas ? Passons donc. »  Pages 282 et 283
  • « – « Les deux bergers, poursuivit ma petite naïade en riant toujours, suivaient la trace des trois demoiselles… » Non, je veux dire des trois nymphes ; pardon, je me trompe, des trois bergères. »  Page 283
  • « – Mais, continua la naïade, les bergères avaient vu Tircis et Amyntas se glisser dans le bois ; et, la lune aidant, elles les avaient reconnus à travers les quinconces… » Ah ! vous riez, interrompit Madame. Attendez, attendez, vous n’êtes pas au bout. »  Pages 283 et 284
  • « – Oh ! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voilà, sur ma parole, une plaisanterie charmante assurément et, racontée par vous, madame, d’une façon non moins charmante : mais réellement, bien réellement, avez-vous compris la langue des naïades ?
    – Mais le comte prétend bien avoir compris celle des dryades, repartit vivement Madame.
    – Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la faiblesse de viser à l’Académie, de sorte qu’il a appris, dans ce but, toutes sortes de choses que bien heureusement vous ignorez, et il se serait pu que la langue de la nymphe des eaux fût au nombre des choses que vous n’avez pas étudiées.
    – Vous comprenez, Sire, répondit Madame, que pour de pareils faits on ne s’en fie pas à soi toute seule ; l’oreille d’une femme n’est pas chose infaillible, a dit saint Augustin ; aussi ai-je voulu m’éclairer d’autres opinions que la mienne, et, comme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte… n’est-ce point ainsi que cela se dit, monsieur de Saint-Aignan ?
    – Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout déferré.
    – Et, continua la princesse, comme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte, m’avait d’abord parlé en anglais, je craignis, comme vous dites, d’avoir mal entendu et fis venir Mlles de Montalais, de Tonnay-Charente et La Vallière, priant ma naïade de me refaire en langue française le récit qu’elle m’avait déjà fait en anglais.
    – Et elle le fit ? demanda le roi.
    – Oh ! c’est la plus complaisante divinité qui existe… Oui, Sire, elle le refit. De sorte qu’il n’y a aucun doute à conserver. N’est-ce pas, mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers la gauche de son armée, n’est-ce pas que la naïade a parlé absolument comme je raconte, et que je n’ai en aucune façon failli à la vérité ?… Philis ?… Pardon ! je me trompe… mademoiselle Aure de Montalais, est-ce vrai ? »  Pages 284 et 285
  • « – Excellente plaisanterie ! bien joué, mesdames les bergères !
    – Juste punition de la curiosité, dit le roi d’une voix rauque. Oh ! qui s’aviserait, après le châtiment de Tircis et d’Amyntas, qui s’aviserait de chercher à surprendre ce qui se passe dans le cœur des bergères ? Certes, ce ne sera pas moi… Et vous, messieurs ? »  Page 286
  • « – Eh ! comte, lui dit-il, tu ne dis rien ; tu ne trouves donc rien à dire ? Est-ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par hasard ?
    – Je les plains de toute mon âme, répondit de Guiche ; car, en vérité, l’amour est une si douce chimère, que le perdre, toute chimère qu’il est, c’est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux bergers ont cru être aimés, s’ils s’en sont trouvés heureux, et qu’au lieu de ce bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui égale la mort, mais une raillerie de l’amour qui vaut cent mille morts… eh bien ! je dis que Tircis et Amyntas sont les deux hommes les plus malheureux que je connaisse.
    – Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi ; car enfin, la mort, c’est bien dur pour un peu de curiosité.
    – Alors, c’est donc à dire que l’histoire de ma naïade a déplu au roi ? demanda naïvement Madame.
    – Oh ! madame, détrompez-vous, dit Louis en prenant la main de la princesse ; votre naïade m’a plu d’autant mieux qu’elle a été plus véridique, et que son récit, je dois le dire, est appuyé par d’irrécusables témoignages.
    Et ces mots tombèrent sur La Vallière avec un regard que nul, depuis Socrate jusqu’à Montaigne, n’eût pu définir parfaitement. »  Page 287
  • « Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé ; Madame n’était point un prophète ou une sibylle ; Madame ne pouvait pas plus qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements. »  Page 291
  • « Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une arme démouchetée, l’arme du ridicule. »  Page 292
  • « – Eh bien ! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio. J’appellerai cela : Naïade et Dryade ; cela fera plaisir à Madame. 
    – Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, cela me distraira. Ah ! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force surhumaine pour être dignement soutenu. »  Page 297
  • « Chapitre XXV : Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade »  Page 301
  • « – Oh ! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille : vous êtes avec Dieu dans mon cœur. 
    Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés. 
    Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là : ni naïade ni dryade n’en avaient parlé. »  Page 312
  • « Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire : Nocte placet tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste. »  Page 326
  • « Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment décisif : le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame boudait après la grande scène des dryades et des naïades. »  Page 369
  • « De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la volonté de balancer Athénaïs par Louise.
    Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
    Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne : « Que sais-je ? »
    Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais : « Peut-être ? » »  Page 375
  • « Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames ; et elles daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles étaient femmes.
    C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe, comme eût dit Molière. »  Page 376
  • « – Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il, unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne ; à moi, si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux ?
    – Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun pour soi.
    – Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un quatrain :
    Belle Iris, à mes vœux…
    Vous êtes trop rebelle.
    – Silence ! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro gagnant. »  Page 380
  • « – Planchet, tu connais M. La Fontaine ?
    – Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric ?
    – Non, le fabuliste.
    – Ah ! maître corbeau ?
    – Justement ; eh bien ! je suis comme son lièvre.
    – Il a donc un lièvre aussi ?
    – Il a toutes sortes d’animaux.
    – Eh bien ! que fait-il, son lièvre ?
    – Il songe.
    – Ah ! ah !
    – Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe. »  Page 391 et 392
  • « Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments qu’on entrevoyait derrière les arbres ; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel. »  Page 410
  • « – Je ne sais pas : je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires mystérieuses ; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite de la permission en déracinant des arbres.
    – Pour quoi faire ?
    – Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux : je trouve cela plus commode que de monter dessus.
    – Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos. »  Page 421
  • « Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre regardaient sans oser se parler.  Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses. »  Pages 432 et 433
  • « – Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète comme pour être épicier. »  Page 451
  • « Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, comme Samson devant Dalila. »  Page 457
  • « Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
    Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre prodigue. »  Page 460
  • « – Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir ?
    – De vous, oui ! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède ? »  Page 470
  • « – Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit : « On devient orateur, on naît poète. » Mais il n’a jamais dit : « On naît Porthos, et l’on devient ingénieur. » »  Page 470
  • « – Eh bien ! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire ?
    Il crut qu’elle avait deviné sa pensée ; il crut ; ceux qui aiment sont ainsi faits ; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des prophètes ; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et le sujet de ce désir. »  Page 477
  • « – J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
    Lui l’entendit.
    – Le roi ? dit-il.  Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis s’ouvrir.
    – Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né. L’amour, c’est la poésie ; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités ? »  Page 481
  • « C’est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité. »  Page 485
  • « – Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où voulez-vous en venir ? »  Page 487
  • « – Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois ?
    – Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place ; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières. »  Page 513
  • « Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers de La Vallière.
    – Comment les trouves-tu ? dit-il.
    – Sire… charmants !
    – Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus…
    – Oh ! les poètes en seraient jaloux ; mais ils ne les connaîtront pas. »  Page 530
  • « – Je crois que vous avez raison : l’étude après le repas est nuisible.
    – Le travail du poète surtout ; et puis, en ce moment, il y aurait préoccupation chez Mlle de La Vallière. »  Page 531
  • « – C’est un horrible accident ; mais, il faut le dire, c’est la faute de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des pistolets ! Il avait donc oublié la fable d’Adonis ? »  Page 546
  • « – Eh bien ! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse avec dépit ; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la première, il pourrait bien ne pas s’en contenter. »  Page 565

Tome 4

  • « – Aux Carmélites ! vos adieux ! Mais vous entrez donc en religion ? s’écria d’Artagnan.
    – Oui, monsieur.
    – Vous ! ! !
    Il y avait dans ce vous, que nous avons accompagné de trois points d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait dans ce vous tout un poème ; il rappelait à La Vallière et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau ; il lui disait : « Vous qui pourriez être heureuse avec Raoul, vous qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion, vous ! » »  Page 57
  • « – Voilà, par ma foi ! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position… Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant ; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire… Où courir ?… Ma foi ! au bout du compte, du côté de Paris ; c’est le bon côté… Seulement, courons vite… Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes… Un cheval ! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres ; ma couronne pour un cheval !… J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher que cela… Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix. »  Pages 60 et 61
  • « – Qu’est-ce que ces médailles ? demanda Louis ; car si j’en parle, il faut que je sache quoi dire.
    – Ma foi ! Sire, je ne sais trop… quelque devise outrecuidante… Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
    – Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils veulent.
    – Oh ! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.
    – Jamais ! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer. »  Page 67
  • « La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les pamphlets bataves. »  Page 67
  • « Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire : « Mettez le billet dedans. »
    Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par terre.
    De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
    Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça le mouchoir sur le fauteuil.
    Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le mouchoir avec son précieux dépôt.
    Mais Madame avait tout vu.
    Elle dit à Châtillon :
    – Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le tapis.
    Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
    – Ah ! pardon ! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
    Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui valait peut-être à lui seul un long poème. »  Pages 101 et 102
  • « Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
    « Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces beaux vers ! que votre amour est ingénieux et persévérant ! Comment ne seriez-vous pas aimé ? »
    – Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché…
    Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir, c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta :
    – J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans les plis.
    – Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un mouchoir, et le voici.
    – C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô pauvreté, que je t’envie ! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa poche les mouchoirs et les billets.
    Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait être arrivé à son adresse. »  Pages 103 et 104
  • « Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de Malicorne.
    Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait de faire des vers au clair de la lune. »  Page 110
  • « Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que le romanesque, cette espèce de conte des Mille et Une Nuits réussit parfaitement auprès de Madame. »  Page 116
  • « – Oh ! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan, c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète ; en me rapprochant d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille. »  Page 131
  • « – Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de l’accompagner ; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La Vallière. »  Page 136
  • « – Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert, et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire ? Que devenir ? »  Page 148
  • « Le peintre esquissa rapidement ; puis, sous les premiers coups du pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.
    Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup ; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au lieu d’une La Vallière.
    C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse ; il récitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.  Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait. »  Page 155
  • « Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et, tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de Roméo et Juliette :
    Il faut partir et vivre,
    Ou rester et mourir.
    Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. »  Page 190
  • « Ce n’était plus une beauté, mais c’était encore une femme ; elle n’était plus jeune ; mais elle était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule affronta en souriant. »  Pages 198 et 199
  • « – Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot ? Je ne crois pas. Le mot remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M. Fouquet.
    – La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes : les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.
    – Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet joue le rôle du colosse de Rhodes ; mais je me souviens d’avoir ouï raconter à M. Conrart… un académicien, je crois… que, le colosse de Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas… un simple marchand, monsieur Colbert… fit charger quatre cents chameaux de ses débris. Un marchand ! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances. »  Page 219
  • « – Imaginez-vous, mon cher, que le signor Mazarin, Dieu ait son âme ! fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres en litige dans la Valteline ; il les biffa sur le registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre. »  Page 283
  • « – Parbleu ! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.
    – Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans votre administration, à vous, le poète par excellence. »  Page 283
  • « – Eh ! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout ? »  Page 315
  • « – Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. »  Page 315
  • « Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son corps.
    Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations, que la jeune fille avait dû passer par là.
    Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. »  Page 328
  • « – Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre amie, monsieur ; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres ; c’est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas : plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi. »  Page 330
  • « La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le monde ; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les poètes du temps.
    M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât point ce titre.
    Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi d’abord, La Vallière ensuite.
    De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.
    Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment elle avait fait deux sonnets.
    Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon. »  Page 344
  • « En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination. Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour :
    Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours
    Ce que votre pensée à votre cœur confie ;
    Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie
    À plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours ?
    Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout le premier ; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre et se grattant la tempe, répétait-il :
    Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours…
    – Oh ! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire est le premier.
      Et il continua :
    Ce que votre pensée à votre cœur confie…
    – Ah ! voilà la pensée qui confie au cœur ! Pourquoi le cœur ne confierait-il pas aussi bien à la pensée ? Ma foi, quant à moi, je n’y vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches ? Par exemple, le troisième est bon :
    Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie…
    quoique la rime ne soit pas riche… vie et confie… Ma foi ! l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, vie et confie dans la tragédie d’Oropaste, ou le Faux Tonaxare, sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de Sophonisbe. Va donc pour vie et confie. Oui, mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière : « D’où vient que je suis ensorcelé de vous ? » Il eût mieux valu dire, je crois :
    Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie.  
    Condamnent ! Ah bien ! oui ! voilà encore une politesse ! Le roi condamné à La Vallière… Non !
    Puis il répéta :
    Mais bénis soient les dieux qui… destinent ma vie.
    Pas mal ; quoique destinent ma vie soit faible ; mais ma foi ! tout ne peut pas être fort dans un quatrain. À plus aimer vos yeux… Plus aimer qui ? quoi ? obscurité… L’obscurité n’est rien ; puisque La Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui, mais voilà le triste !… c’est le dernier hémistiche : Qui m’ont joué ces tours. Le pluriel forcé pour la rime ! et puis appeler la pudeur de La Vallière un tour ! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies des vers de grand seigneur ; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire. »  Pages 344 à 346
  • « Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait. »  Page 359
  • « – Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume. »  Page 364
  • « – Rien que cela ! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu, toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour être invité à cette fête ? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu seras du voyage.
    – Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins agréable.
    – Lequel ?
    – Celui de Styx, Sire.
    – Fi ! dit Louis XIV en riant.
    – Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié, et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y prendre pour refuser.
    – Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve poétique ; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phoebus. »  Page 366
  • « – Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi ?
    En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement répondu par ceux-ci : « Jalousie de femme ! » le roi sondait son ami jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa galanterie avec sa belle – sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas un courtisan médiocre ; il ne se risquait pas à la légère dans la découverte des secrets de famille ; il était trop ami des Muses pour ne pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet amour-propre et répondre nettement à cette question : « Pourquoi Madame est-elle contre moi avec Bragelonne ? » »  Page 372
  • « Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à répondre et nous répondons à cette question »  Pages 384 et 385
  • « – Ô cœur humain ! boussole des rois ! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuillets d’un livre ? Non, je ne suis pas un mauvais roi ; non, je ne suis pas un pauvre roi ; mais je suis encore un enfant. »  Page 428
  • « Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la même voix que s’il eût lu dans un livre :
    « Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre. » »  Page 453
  • « – Est-ce que l’Évangile ne dit pas : « Veillez, car le moment n’est connu que de Dieu. » Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne disent pas : « Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir. » Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux ? »  Page 456
  • « Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché à son dernier repas. »  Pages 460 et 461
  • « – Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV.
    – Voilà tout ?
    – Voilà à peu près tout.
    – Eh bien ! je le vois, c’est encore un calcul : comme on vous avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos intérêts. »  Page 483
  • « Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragédie de Mirame, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les parquets du Louvre.
    On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque son père mourut. »  Page 511
  • « – Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir ; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n’est-ce pas ?
    – Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je ? et qui tient son académie à Saint-Mandé ?
    – C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poètes, et nous les enrégimentons au service du roi. »  Page 525

Tome 5

  • « – J’avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.
    – J’ai lu toutes ces notes.
    – Attentivement ?
    – Je les sais par cœur. »  Pages 22 et 23
  • « – Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un autre ami à moi.
    – M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée. »  Page 26
  • « Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres ; nous l’aurons fait riche. »  Page 28
  • « Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau :
    Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
    ……………………
    Et je me sauve à peine au travers du jardin.
    Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. »  Pages 31 et 32
  • « M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans sa Clélie sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments.  Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la Clélie. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la Clélie. »  Page 32
  • « Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les portefeuilles de ses peintres ; il avait cru en vain faire penser à lui. »  Page 34
  • « Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d’artifice ; là, Molière le conduisait au théâtre ; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l’escalier. »  Page 34
  • « Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l’embrassa. »  Page 34
  • « Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l’équivalent. »  Page 44
  • « La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses réserves : il les avait souvent cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique. Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon. »  Page 46
  • « Louis n’avait pas d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il n’avait pas faim.
    M. Fouquet fit bien mieux : il s’était mis à table pour obéir à l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet excès de bonne grâce. »  Page 46
  • « – Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination : j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi.
    – Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants.
    – Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La Fontaine, etc. »  Page 50
  • « – Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis, n’est-ce pas ? beau reste !
    – Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites ! »  Page 54
  • « L’histoire nous dira ou plutôt l’histoire nous a dit les événements du lendemain, les fêtes splendides données par le surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la grande dispute qu’il y eut entre la Cascade et la Gerbe d’Eau, la lutte engagée entre la Fontaine de la Couronne et les Animaux, pour savoir à qui plairait davantage. »  Pages 64 et 65
  • « Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés de la poitrine haletante du roi, on n’entendit plus rien dans la chambre de Morphée. »  Page 81
  • « Cette fureur exaltée, qui s’était emparée du roi à la vue et à la lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu en une fatigue douloureuse.  La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à l’instant même ce qu’elle perd, la jeunesse ne connaît point ces insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Prométhée. »  Page 81
  • « Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s’endormit.
    Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si léger, qui élève le corps au-dessus de la couche, l’âme au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains ; que quelque chose brillait et s’agitait dans le dôme ; que les essaims de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert un visage d’homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans l’attitude d’une méditation contemplative. »  Page 82
  • « – Eh bien ! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez pas ?
    – Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant d’une voix de stentor, parce qu’il n’y a rien à vous répondre, sinon que vous êtes le premier fâcheux, et que M. Coquelin de Volière vous a oublié dans le nombre des siens… »  Pages 84 et 85
  • « Celui qui tenait la lampe marcha le premier ; le roi le suivit ; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diaprée d’autant d’escaliers qu’on en trouve dans les mystérieux et sombres palais d’Anne Radcliffe. »  Page 86
  • « Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire d’Enguerrand de Marigny ? »  Page 103
  • « – Eh bien ! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay ?
    – Ma foi ! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poètes, mais il n’était pas chez lui. »  Page 112
  • « – Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point :   c’est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi ! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route ! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils caressent, qu’ils me font aimer ! La pauvreté ! mais je l’accepte, je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée ; car la pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est pas la prison ! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière ? »  Page 114
  • « – Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu ! Brûler Vaux ! détruire mon palais ! Mais Vaux n’est pas à moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le Brun ; Vaux est à Le Nôtre ; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer Les Fâcheux, Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi. »  Pages 116 et 117
  • « Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel épouvanta Caïn. »  Page 123
  • « – Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je l’homme que je suis ? serais-je un ami véritable si je vous exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus redoutable encore du jeune roi ? L’avoir volé, ce n’est rien ; avoir courtisé sa maîtresse, c’est peu ; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc ! il vous arracherait plutôt le cœur de ses propres mains !
    – Vous ne lui avez rien laissé voir du secret ?
    – J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer à ne pas mourir. »  Page 142
  • « Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même, et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi détrôné. »  Page 154
  • « Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Théophraste, n’avait plus répondu ; mais sa tristesse en avait augmenté de deux nuances. »  Page 215
  • « Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui de Longus.
    Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz. »  Pages 229 et 230
  • « Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.
    Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un pillage ; il donnait tout.
    La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de fournisseurs se payaient sur les offices du duc. »  Page 236
  • « D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi ; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.
    Aussi voyait-on le premier roi du monde, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval d’une ardeur sans seconde, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux. »  Page 285
  • « – Oh ! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères en Épicure ; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais, voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous faisons en ce moment. »  Page 298
  • « À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval, entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux, d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau, rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait chemins aériens, découverte du siècle suivant ; il se rappelait Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la Crète »  Page 347
  • « Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté. »  Page 360
  • « Fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument ! »  Page 454
  • « « Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes… »
    D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
    Le procureur continua imperturbablement :
    « Ils consistent :
    « 1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant… »
    Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur.
    « 2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
    « 3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit :   le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
    « 4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
    « 5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
    « 6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
    « 7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ; »  Pages 493 et 494
  • « Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait pas, et il ne lisait pas. »  Pages 499 et 500
  • « Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne ; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline. »  Pages 513 et 514
  • « LII : Le dernier chant du poème »  Page 530
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4,5 étoiles, A, V

L’Assassin royal – Premier cycle, tome 05 – La voie magique

L’Assassin royal – Premier cycle, tome 05 – La voie magique de Robin Hobb

Éditions Baam!, 2009, 344 pages

Cinquième tome en français du premier cycle de « L’assassin Royal » de Robin Hobb. Il correspond au deuxième tiers de « Assassin’s Quest » paru initialement en 1997.

Fitz doit mettre temporairement de côté son projet de vengeance contre Royal, qui a usurpé le trône du roi en son absence. Lors d’une confrontation, son oncle Vérité a dû l’aider par le biais de sa grande capacité à « artiser ». Il lui a alors ordonné de le rejoindre. L’appel est plus fort que tout. Fitz part donc vers le Royaume des montagnes où il espère dans un premier temps y retrouver son ami le Fou et Kettrichen, la femme de Vérité. Il veut par la suite poursuivre vers le dernier lieu où a été aperçu Vérité dans sa quête des Anciens. Mais cette route vers les montagnes ne sera pas une partie de plaisir pour Fitz car les troupes de Royal sont à sa recherche. De plus, il devra faire le trajet périlleux vers les montages alors que les chemins sont à la veille d’être fermés pour l’hiver. En cours de route, il sera reconnu par deux femmes : Astérie, femme ménestrel, qui veut devenir célèbre en narrant les aventures du Bâtard au Vif et Caudron, une vieille femme mystérieuse qui en sait beaucoup sur le Vif et sur l’Art. Elles feront le chemin avec lui mais seront-elles pour Fitz un aide ou une nuisance dans son cheminement pour retrouver Vérité?

Un tome de transition un peu plus lent que les précédents. Dans ce tome, l’auteur présente avec brio et un grand réalisme le pèlerinage de Fitz sur les chemins des montages avec les difficultés du froid et de la neige. En tant que lecteur, on souffre avec lui. Ce rude voyage est loin d’être monotone car on y retrouve plusieurs rebondissements, de nouvelles connaissances sur les Anciens, l’Art et le Vif et surtout beaucoup d’émotions. Robin Hobb a conservé dans ce cinquième tome son style soigné et fluide qui tient le lecteur en haleine. Elle a aussi su inclure dans son histoire un grand dynamisme. Ce qui est intéressant dans ce tome c’est qu’il y a deux nouveaux protagonistes : Astérie et Caudron. Ces deux personnages sont très bien construits, attachants et énigmatiques à la fois. Bien que quelques longueurs ponctuent ici et là le texte, l’ensemble reste cependant très bon. L’impact d’une coupure du tome original en trois parties et que celui-ci soit le deuxième explique peut-être ces petites longueurs. En espérant que la conclusion fasse honneur à la saga et qu’elle soit aussi passionnante.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 17 août 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Astérie se laissa aller contre le dossier de sa chaise. « Mais elle en a fait un si beau conte que j’en avais les larmes aux yeux. Elle a montré au sorcier d’Art la cicatrice que votre coup de griffe lui avait laissée sur la joue, en jurant qu’elle n’a dû son salut qu’à la mort-au-loup qui poussait là où vous vous trouviez.
    — J’ai l’impression que c’est Tassin que vous devriez suivre si vous cherchez une chanson, marmonnai-je, révolté.
    — Ah, mais la fable que je leur ai servie était encore meilleure », fît-elle, puis elle s’interrompit en indiquant de la tête le garçon qui s’approchait. »  Page 28
  • « Pour les contrebandiers, elle chanta une vieille ballade sur Heft le voleur de grand chemin, sans doute de tous les brigands de Cerf celui qui avait eu le plus de panache ; même Nik sourit pendant la chanson, tandis qu’Astérie ne cessait de lui lancer de petites oeillades ; à l’intention des pèlerins, elle chanta un poème qui parlait d’une route qui ramenait les gens chez eux en suivant les méandres d’un fleuve, et elle termina par une berceuse pour les trois enfants du voyage ; mais déjà bon nombre de spectateurs s’étaient allongés sur leurs couvertures. »  Page 66
  • « Dans nombre de légendes et contes d’autrefois qui parlent du Vif, on affirme qu’un usager du Vif finit par acquérir de multiples traits de son animal de lien ; certaines histoires parmi les plus effrayantes soutiennent même qu’un tel individu devient capable, avec le temps, de prendre l’aspect de l’animal en question. »  Page 77
  • « « Savez-vous ce que je transporte dans cette carriole, Tom ? Des livres ; des manuscrits et des rouleaux de parchemins que j’amasse depuis des années ; je me les suis procurés dans de nombreux pays, j’ai appris bien des langues et bien des alphabets, et dans beaucoup de régions j’ai trouvé mention à d’innombrables reprises des Prophètes blancs. Ils apparaissent aux moments critiques de l’Histoire et ils la façonnent ; certains disent qu’ils viennent mettre l’Histoire sur la voie qui doit être la sienne. »  Page 80
  • « « Je crois que l’heure est venue pour l’apparition d’un de ces prophètes ; et mes lectures me conduisent à penser que le Prophète blanc de notre génération se lèvera dans les Montagnes. »  Page 81
  • « Je trouvai Caudron en train d’étudier un manuscrit à la lumière du feu sans prêter la moindre attention à ceux qui essayaient de cuisiner. « Que lisez-vous ? lui demandai-je.
    — Les textes de Cabal le blanc, un prophète de l’époque kimoalienne. » Je haussai les sourcils : tout cela ne m’évoquait rien.
    « Grâce à ses conseils, un traité a été signé qui mettait fin à un siècle de guerre et qui a permis à trois peuples de n’en faire plus qu’un ; le savoir a été partagé, de nombreuses plantes comestibles qui ne poussaient que dans les vallées méridionales du Kimoala sont devenues d’usage courant, tel le gingembre ou l’avoine de kim.
    — Et c’est un seul homme qui a fait tout ça ?
    — Un seul, oui. Ou deux, peut-être, si l’on compte le général qu’il a convaincu de vaincre sans détruire. Tenez, il parle de lui ici : « DarAles fut le catalyseur de son temps, l’homme qui changea les coeurs et les existences. Il vint, non pour être lui-même un héros, mais pour susciter le héros chez les autres ; il vint, non pour accomplir des prophéties, mais pour ouvrir la porte à de nouveaux avenirs. Telle est toujours la tâche du catalyseur. » Plus haut, il écrit que chacun d’entre nous peut être le catalyseur de son temps. Qu’en pensez-vous, Tom ?
    — Que je préfère être berger », répondis-je avec une sincérité non feinte. »  Page 99
  • « — Je refuse de me moquer d’elle, répondit gravement Jofron. Elle a fait un long voyage pour vous voir et elle y a tout perdu sauf la vie. Venez, saint homme, elle attend dehors. Ne voulez-vous pas lui parler, rien qu’un instant ?
    — Saint homme, répéta le fou d’un ton railleur. Vous lisez trop de vieux manuscrits, et elle aussi. Non, Jofron. » »  Page 185
  • « Le fou m’essuya le menton et s’assit par terre près de mon lit, puis s’y accouda ; il orienta son parchemin vers la lumière et reprit sa lecture. »  Page 196
  • « Le fou se remit à lire. « J’en ai assez de rester sur le ventre, dis-je.
    Tu peux toujours te retourner sur le dos », répondit le fou pour le plaisir de me faire grimacer. Puis : « Tu veux que je t’aide à te mettre sur le côté ?
     — Non. J’ai encore plus mal.
    — Préviens-moi si tu changes d’avis. » Il reporta son regard sur le manuscrit.
    « Umbre n’est pas revenu me voir. »
    Il soupira et posa son parchemin. »  Page 197
  • « « Ah, les secrets ! fit-il en soupirant. Un jour, j’écrirai un long traité philosophique sur le pouvoir des secrets, qu’on les garde ou qu’on les révèle. »  Page 198
  • « Caudron venait souvent me voir et me rendait à moitié fou en m’entretenant des manuscrits au sujet du Prophète blanc ; ses connaissances sur eux étaient grandes et ils faisaient trop fréquemment à mon goût référence à un Catalyseur. »  Page 210
  • « Umbre continua de me regarder sans répondre, mais, de son coin de l’âtre où elle se balançait, Caudron dit d’un ton empreint d’une satisfaction béate : « Les Ecrits blancs l’annoncent : « Il aura soif du sang de son propre sang et sa soif jamais ne sera étanchée. Le Catalyseur désirera en vain foyer et enfants, car ses enfants seront ceux d’un autre et celui d’un autre le sien… » 
    — Nul ne peut me forcer à réaliser ces prophéties ! braillai-je. Qui les a écrites, d’abord ? »
    Caudron se balança sans rien dire, et c’est le fou qui répondit, d’un ton mesuré, sans lever les yeux de son ouvrage. « C’est moi, dans mon enfance, à l’époque de mes rêves ; je ne te connaissais pas sauf dans mes songes. »  Page 218
  • « Je m’y assis, puis : « Vous étiez au courant. Vous étiez au courant depuis le début.
    — Au courant de quoi ? me demanda-t-il d’un ton las.
    — De toutes ces histoires de Catalyseur et de Prophète blanc. »
    Il poussa un soupir. « Je ne sais rien de tout cela. Mais c’est vrai, je n’ignorais pas qu’il existait des textes à ce sujet ; n’oublie pas que la situation des Six-Duchés-était beaucoup plus calme avant que ton père abdique ; pendant de longues années, après m’être retiré dans ma tour, je suis resté souvent plusieurs mois sans avoir à me mettre au service de mon roi, et j’avais amplement le temps de lire et de multiples sources pour me procurer des manuscrits. C’est ainsi que je suis tombé sur des récits et des documents venus de l’étranger qui traitaient d’un Catalyseur et d’un Prophète blanc. » Sa voix s’adoucit, comme s’il ne tenait plus compte de la colère qui sous-tendait ma question. « C’est seulement après que le fou est entré à Castelcerf et que j’ai découvert, par des moyens discrets, qu’il s’intéressait fort à ces textes que ma curiosité a été piquée. Toi-même, tu m’as dit une fois qu’il t’avait appelé « catalyseur » ; j’ai donc commencé à me poser des questions… Mais, à la vérité, je n’accorde que peu de foi aux prophéties en général. » »  Page 219
  • « — Qui est Caudron ? répétai-je, surpris.
    — Ça, je viens de le dire, il me semble.
    — Caudron est… » L’étrangeté d’en savoir si peu sur une personne avec qui j’avais si longtemps voyagé me frappa soudain. « Elle est née en Cerf, je crois, puis elle a bourlingué, étudié des manuscrits et des prophéties, et elle est rentrée pour chercher le Prophète blanc. » »  Page 231
  • « Sur ces territoires, nous ne disposons que des fables habituelles qu’engendrent les pays lointains : dragons et géants, anciennes cités en ruines, licornes farouches, trésors et cartes secrètes, rues empoussiérées pavées d’or, vallées où règne un éternel printemps et où l’eau sourd en fumant des entrailles de la terre, sorciers menaçants enfermés par un sortilège dans des cavernes incrustées de diamants et esprits malfaisants emprisonnés de toute éternité dans la pierre. »  Page 243
  • « « Récite-nous quelque chose, dans ce cas, intervint le fou. Ou bien chante. Fais ce qu’il faut pour te concentrer sur ce qui se passe ici. — Bonne idée », fit Astérie, et ce fut mon tour d’adresser un regard noir au fou, mais tous les yeux étaient désormais tournés vers moi. Je pris une inspiration et tâchai de trouver un poème à réciter. Tout le monde ou presque a une histoire préférée ou sait par coeur un bout de poésie –, mais la plus grande partie de l’instruction que j’avais reçue portait sur les plantes toxiques et autres domaines de l’art de l’assassinat. »  Page 300
  • « Kettricken resta silencieuse, presque morose, jusqu’au moment où le fou s’aperçut de son humeur mélancolique et se mit à évoquer Castelcerf avant qu’elle y vînt ; je tendis l’oreille et me trouvai pris dans les souvenirs de l’époque où les Pirates rouges n’étaient encore qu’un conte et où ma vie était, sinon heureuse, du moins sans risque ; peu à peu, la conversation porta sur les divers ménestrels, célèbres ou peu connus, qui avaient joué à Castelcerf, et Astérie harcela le fou de questions à leur sujet. »  Page 303
  • « J’essayai de concevoir un moyen de ne pas révéler la vérité, puis je rejetai violemment cette solution ; carrant les épaules comme si je rendais compte à Vérité en personne, je parlai d’une voix nette : « Nous sommes liés par le Vif ; ce que j’entends, ce que je comprends, il le comprend comme moi ; ce qui l’intéresse, il l’apprend. Je ne prétends pas qu’il saurait lire un manuscrit ni se rappeler une chanson mais, si une chose l’intrigue, il y pense à sa façon – celle d’un loup, la plupart du temps, mais parfois à la façon dont n’importe quel homme s’y… » J’avais du mal à énoncer clairement ce que je ne concevais pas bien moi-même. »  Pages 305 et 306
  • « « Ce n’est pourtant pas compliqué, petit prince. Qui est cette femme qui en sait si long sur ce qui te tourmente, qui tire soudain d’une poche un jeu dont je n’ai trouvé mention qu’une seule fois dans un très vieux manuscrit, qui chante Six Sages s’en sont venus à Jhaampe en y ajoutant deux couplets que je n’ai jamais entendus ? Qui, ô lumière de ma vie, est Caudron et pourquoi une femme aussi antique a-t-elle choisi de passer ses derniers jours à courir les montagnes en notre compagnie ? »  Page 308
  • « — Eh bien, que peut-on supposer sur quelqu’un qui surveille aussi étroitement sa langue ? Qui semble avoir quelques connaissances sur l’Art ? Et sur les anciens jeux de Cerf et la poésie d’autrefois ? Quel âge lui donnes-tu ? » »  Page 308
  • « Une fois la yourte installée, Kettricken se mit à regarder la route, au-dessus de nous, les sourcils froncés, puis elle sortit sa carte ; elle l’examinait à la lumière déclinante du jour quand je lui demandai ce qui n’allait pas.
    Elle tapota le manuscrit du bout de sa moufle, puis indiqua d’un mouvement du bras la pente au pied de laquelle nous nous trouvions. »  Page 314
  •  
5 étoiles, V

Vingt-quatre heures d’une femme sensible

Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm

Édition La Bibliothèque électronique du Québec, 134 pages

Roman épistolaire de Constance de Salm paru initialement en 1824.

Elle a passé une très belle soirée à l’opéra. À la sortie, elle voit son amoureux dans la foule qui quitte les lieux précipitamment avec une jeune femme. Seule, elle est confrontée à vision de la calèche de cette inconnue qui part avec son amant abord. Elle tente de calmer les émotions qui l’assaillent, d’absorber le choc. Les heures qui vont suivre seront pour elle un véritable calvaire : doutes, remises en question, jalousie, sentiment de trahison. Dans l’attente d’un signe de son amant, elle cherche à se rassurer : elle revoit la soirée à l’opéra et elle revit les premiers moments de leur amour. Follement éprise, elle est désespérée et sur le point de mourir d’amour. Comme la jalousie n’est pas une bonne conseillère, elle lui écrira une quarantaine de lettres enflammées en vingt-quatre heures. Dans celles-ci, elle rédigera son amour, ses doutes et son désespoir.

Une magnifique incursion dans le cœur d’une femme amoureuse du XIXe siècle. Dans ce court roman, l’auteur présente avec brio la multitude de sentiments qui peuvent animer la passion d’une femme. Au tourbillon d’émotions généré par la peur de l’abandon s’ajoute les contraintes qui sont imposé aux femmes par la bienséance de la société de l’époque. Au cours de la lecture des différentes lettres passionnées on découvre une héroïne très attachante malgré ses divagations. On vient à comprendre son amour et son tourment. Mme de Salm a réussi, avec sa plume élégante, à décrire dans toute sa splendeur et de façon authentique la passion amoureuse. Une lecture captivante qu’est ce roman épistolaire. Il fait réaliser que les sentiments amoureux sont intemporels et qu’ils peuvent devenir de la torture pour l’âme s’ils ne sont pas contrôlés. Cette lecture est un pur régal. Ce livre devrait se trouver dans toutes les bibliothèques pour être lu par un plus grand nombre de personne possible.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 9 mai 2017

La littérature dans ce roman

  • « J’étais seule un matin, je venais de laisser un tableau à moitié ébauché ; j’avais pris un livre dont, depuis un quart d’heure, mes yeux parcouraient la même page sans que la préoccupation de mes esprits me permît d’y rien comprendre. »  Page 48
  • « Hors de moi, ivre de joie, de crainte, d’espoir, je crus sans doute cacher une partie de mon trouble en reprenant mon livre, que ma main rencontra par hasard ; mais tout ce que l’on fait dans ces moments d’ivresse pour retarder l’aveu de son amour, semble au contraire servir à le hâter. Aussi agité que moi, t’en souvient-il ? ô Dieu ! tu feignis de vouloir regarder ce que je feignais de lire, et sous ce vain prétexte, te rapprochant de plus en plus, et penchant ta tête contre la mienne sur le livre que je tenais encore, tu achevas de porter l’orage dans mon sein. »  Page 49
  • « Je m’attendais à ses reproches, j’en avais besoin ; il ne m’en fit aucun. Que sa réserve me fit mal ! Elle me montra toute l’étendue de mon malheur ; je compris qu’il était sans remède. Je me vis tour à tour l’objet des railleries du prince de R…, des injurieuses conjectures de vos gens, la fable de tout un public avide de malignité et de scandale ; et, soit que cette simple circonstance eût en effet comblé la mesure de mes maux, ou que mon âme épuisée ne pût plus suffire à des sensations si violentes, je tombai dans un véritable accès de désespoir, et mes esprits et mes forces m’abandonnèrent à la fois. »  Pages 84 et 85
4 étoiles, V

Viral, tome 1 : Viral

Viral, tome 1 : Viral de Kathy Reichs

Une édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 410 pages

Premier tome de la série Viral de Kathy Reichs paru initialement en 2010 sous le titre « Virals ».

Victoria Brennan, surnommée Tory et nièce de l’anthropologue judiciaire Temperance Brennan, a perdu sa mère il y a 6 mois. Elle vit désormais avec son père sur une île quasi déserte. Mais vivre avec un inconnu, sur une île où seule une petite communauté de chercheurs et leur famille y habitent, n’est pas chose facile pour elle. Avec le sentiment d’être abandonné à elle-même, elle se lie d’amitié avec trois garçons qui habitent l’île. Pour passer le temps, les quatre adolescents explorent les environs avec un vieux bateau. Sur l’île de Loggerhead qui appartenant à l’université et où travaille le père de Tory, ils découvrent une vieille plaque d’identification militaire ainsi que des restes humains. Ils décident d’essayer d’identifier la victime et c’est là que les ennuis commencent. Dans leur recherche, ils entrent par effraction dans le laboratoire de l’université et enlève en chiot-louveteau atteint d’un virus mortel. Ils ont l’impression qu’il se passe des choses étranges sur cette île et dans les laboratoires de l’université. Ils sont résolus à connaître le fin mot de l’histoire.

Un livre pour adolescents qui est aussi très divertissant pour les adultes. Ce roman conjugue merveilleusement bien une histoire de science-fiction avec une enquête policière. L’histoire est construite de belle façon autour de deux enquêtes dont les éléments s’entrecroisent. On suit les quatre adolescents qui cherchent à identifier une personne assassinée et aussi à comprendre ce qui se trame dans un des laboratoires de l’université. Par contre, l’action met un temps à se mettre en place. Une fois les ossements découverts, le rythme s’accélère au grand plaisir du lecteur. La construction des personnages est très bien réussie. L’auteur a su cerner la nature des adolescents d’aujourd’hui et de le transmettre dans ce texte. Tory ressemble beaucoup à sa tant Temperance : elle est dynamique, elle n’a pas froid aux yeux, et elle est une surdouée des sciences. Elle est aussi très attachante, tout comme ses trois amis. Même si c’est un roman jeunesse, l’écriture de Kathy Reichs garde son style alerte et direct. Plusieurs éléments scientifiques sont expliqués clairement pour les non-initiés à la science et c’est plus accessible que les descriptions scientifiques des romans policiers de la série Temperance Brennan. Une lecture très agréable pour tous.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 28 mars 2016

La littérature dans ce roman :

  • « La découverte de mon lien avec Temperance m’a aidée à mieux me connaître. À comprendre pourquoi j’ai besoin de répondre aux questions et de résoudre les énigmes. Pourquoi je préfère me plonger dans des bouquins sur les dinosaures ou le réchauffement de la planète plutôt que d’aller faire du shopping. »  Page 18
  • « Le coquillage luisait devant moi sur la table. Une coquille ovale tachetée, pourpre à l’intérieur. Dix centimètres de long. Des côtes rayonnantes proéminentes allant de la charnière au bord.
    J’ai pris mon guide de la côte de Caroline du Sud pour confirmer mon intuition. Oui, c’était bien ça. Une bucarde géante. Dinocardium robustum. »  Page 18
  • « Comment m’occuper ? De la daube à la télé, comme d’hab. Aucun bouquin tentant dans ma pile. Ça roupillait sur le Net. Rien de neuf sur Facebook. »  Page 19
  • « Au loin, dans le port, Fort Sumter ressemblait au château des chevaliers de la Table ronde. En plus petit et plus déglingué. J’ai pensé au roi Arthur. À Kit. À la pauvre Guenièvre. »  Page 30
  • « Un peu plus tard, une voix a résonné au-dehors.
    — Quelqu’un a demandé un réparateur ?
    Et Shelton a fait son entrée, un manuel et une chemise en carton bourrée de papiers à la main. »  Page 30
  • « Ben et Shelton ont étalé le manuel et les papiers sur la table et ils n’ont pas tardé à se chamailler sur la nature de la panne et la façon de la réparer. »  Page 31
  • « Loggerhead, c’est le nom anglais d’une tortue marine, la caouanne, qui vient pondre sur le sable, dans la zone est. Les premiers habitants européens de cette île aux tortues ont été des pirates. Considérant que c’était un endroit génial pour échapper aux autorités coloniales, Barbe-Noire et ses potes s’y réfugiaient et y stockaient leur butin entre deux attaques de navires marchands. Ou de confrères. Ou bien ils faisaient la fête avec d’autres pirates. Je ne sais pas trop. » Page 38
  • « Shelton a fait tourner un lasso imaginaire au-dessus de sa tête.
    — Allez, en selle !
    À la queue leu leu, tels les nains de Blanche-Neige, on est sortis par le portail de derrière.
    Heigh-ho, heigh-ho ! » Page 50
  • « Shelton a donné un petit coup de coude dans les côtes de Hi.
    — Trouve le sonicateur.
    Hi s’est dirigé vers le troisième poste de travail de la seconde rangée et a ôté le plastique qui recouvrait une machine.
    — Mon trésor ! s’est-il exclamé en imitant Gollum dans Le Seigneur des anneaux. »  Page 80
  • « — On utilise les sonicateurs pour nettoyer les verres, les bijoux et les objets métalliques, genre des pièces de monnaie ou des montres, et même certaines parties de téléphones portables. Les dentistes, les médecins, le personnel hospitalier s’en servent pour leurs instruments.
    — Les scientifiques aussi.
    Shelton avait la réponse à sa question.
    Satisfait, Hi a tendu la main vers moi, paume ouverte.
    — L’anneau, Frodo.
    Toujours dans le trip Seigneur des anneaux. »  Page 81
  • « Un bloc de feuilles attachées par une pince était suspendu à un crochet près de la paroi de verre. Je l’ai arraché. Cela ressemblait à un dossier médical, en majorité incompréhensible. Mon regard est tombé sur une mention inscrite à la main : « Sujet A ne répond pas au schéma thérapeutique pour parvovirus XPB-19. Programmé pour élimination immédiate. »
    Signé « Dr Marcus E. Karsten ».
    Animée par la fureur, je me suis sentie devenir Comme l’Incroyable Hulk.
    Ce salaud de Karsten projetait de tuer Coop ! »  Page 89
  • « — Je peux vous aider, les enfants ? a demandé sans enthousiasme Face de Rat.
    Il tenait contre sa poitrine un exemplaire du roman de Ron Hubbard, Terre, champ de bataille.
    Allons-y. Passons-lui un peu de pommade.
    — Certainement, monsieur, ai-je répondu d’une voix flûtée. Nous faisons des recherches pour notre travail et le prof a dit que seuls les employés de la bibliothèque municipale étaient assez cultivés pour nous venir en aide.
    Face de Rat s’est rengorgé sous le compliment et j’ai continué dans la même veine.
    — Je sais que votre temps est précieux, mais pourriez-vous nous consacrer quelques instants ?
    Son visage s’est éclairé. Il a posé son livre. »  Pages 117 et 118
  • « — La portion pubienne est longue et l’angle inférieur, là où la droite et la gauche s’articulent, est en forme de U et non pas de V. Ce sont des caractéristiques féminines.
    Me souvenant de ce que j’avais lu dans le livre de Tante Tempe, j’ai cherché l’échancrure sciatique et sans déplacer l’os, j’ai glissé mon pouce à l’intérieur. Il avait largement la place de bouger. »  Page 147
  • « L’un après l’autre, on s’est glissés par l’ouverture. Ben a refermé la fenêtre derrière nous, puis il a allumé une lampe-torche. Nous étions dans une pièce carrée aux murs couverts de rayonnages vides. Au centre, sur une longue table, une douzaine de bouquins étaient posés, à côté d’un gobelet contenant un fond de café dans lequel baignaient des mégots. »  Page 176
  • « — Temperance Brennan est spécialiste des squelettes anciens. Vous l’idolâtrez. Vous lisez ses livres.
    Il s’est penché vers moi, si près que je pouvais sentir l’amidon sur sa blouse de laboratoire et distinguer les pores dilatés de son nez. »  Page 208
  • « Le nouveau téléphone de Hi était posé entre les pages de son bouquin. Sans baisser les yeux, il a tapé un message,
    Avec un naturel parfait, j’ai sorti le mien de mon sac et je l’ai allumé. »  Page 243
  • « Après nous avoir demandé de lire un chapitre sur la poésie du XVIIe siècle, le prof a fait le tour de son bureau. Il a scruté la salle du regard pendant quelques instants, puis il s’est assis, a incliné sa chaise en arrière et s’est attaqué à une grille de mots croisés.
    Tout était calme. Feignant de m’absorber dans la lecture de John Milton, j’ai reporté mon attention sur le cyberespace »  Page 244
  • « La salle de bal semblait sortie d’Autant en emporte le vent. Des rideaux de brocart ornaient les hautes fenêtres et de gigantesques lustres éclairaient des kilomètres de planchers de chêne impeccablement cirés. Autour de la piste de danse étaient disposées des petites tables recouvertes de lin blanc. »  Page 258
  • « Plusieurs fois, pendant le cours, Jason a coulé des regards en direction de mon bureau, mais je gardais la tête basse, les yeux rivés sur mon ordi. Je prenais tellement de notes que j’aurais pu en faire un bouquin. »  Page 271
  • « — Voici ce qui arrive quand je me moque de toi, déclara Hi. Maintenant, j’ai la trouille sans raison.
    Shelton se mit à rire.
    — Eh oui, on n’est pas Jason Bourne, que veux-tu ! »  Page 287
  • « Shelton semblait pétrifié.
    — Pour rien au monde je ne vais là-dedans !
    — C’est la seule issue, ai-je dit.
    — Mais on ne sait pas où ça aboutit ! Si même ça aboutit ! Qui nous dit que ce n’est pas bouché ?
    Devant l’entrée du bunker, la voix a repris.
    — On vous prévient, nous sommes armés. Sortez tout de suite, petits cochonous, ou on va faire comme le grand méchant loup ! »  Page 303
  • « — Ce monstre date de quand ?
    — 1876.
    Shelton avait un bouquin sur les phares de la région.
    — Il a été érigé à la place de celui qui a été détruit pendant la guerre de Sécession. Lequel remplaçait déjà un autre, bâti en 1673.
    — Est-ce que la lanterne marche encore ?
    — Non. Il a cessé de fonctionner en 1962. À l’origine, il était sur la terre ferme, mais le niveau de l’eau a monté depuis. »  Pages 331 et 332
  • « Nous sommes tous montés à la chambre de Hi.
    — Un instant.
    Hi a essayé de nous faire de la place en repoussant les piles de bouquins, les vêtements sales et les assiettes qui encombraient la pièce. »  Page 346
  • « Une vingtaine de mètres plus loin, le mur tournait et protégeait l’arrière du domaine. Un chemin étroit séparait la propriété de celle des voisins, qui avaient planté une haie de sumacs pour dissimuler le mur à leur vue.
    J’ai respiré un bon coup, regardé de tous côtés, puis j’ai emprunté le sentier. Une quinzaine de mètres encore et je suis parvenue à une petite porte de service.
    Exactement là où je m’attendais à la trouver.
    À genoux, j’ai testé les briques en dessous de cette grille. L’une d’elles avait du jeu. J’ai tiré un bon coup et elle s’est soulevée. Une clé gisait dans la poussière.
    J’ai souri. D’une oreille à l’autre, comme le chat du Cheshire. »  Page 354
  • « Une bonne dizaine de mètres plus loin, le couloir tournait à droite et débouchait sur une porte qui ne devait pas mesurer plus d’un mètre vingt de haut.
    Je l’ai entrouverte, avec l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles. Devant moi s’étendait le fameux hall d’entrée.
    Le soleil baignait le sol de marbre blanc et se reflétait dans les lustres de cristal accrochés au plafond, à six mètres de hauteur. Sur des consoles ornées de dorures étaient posées des statues, des vases et des sculptures de grande valeur. Une famille de Wookies aurait pu vivre à l’aise dans cet espace. »  Page 356
  • « J’ai jeté un coup d’œil dans le placard. Des uniformes de l’école étaient accrochés en désordre. Par terre, il y avait un amoncellement de chaussures italiennes et des luxueuses cravates en soie étaient roulées en boule sur une étagère.
    Quel flemmard, ce Chance ! Surprise, surprise !
    J’ai regardé les titres des livres. Des documents, pour la plupart.
    Je n’ai pas fouillé dans la commode. J’ai des limites, malgré tout. Et si par hasard, la porte s’ouvrait, je préférais ne pas être surprise un caleçon de Chance à la main.
    Enfin, je suis arrivée devant son bureau. Des câbles attendaient le retour de son ordinateur portable. Des livres et des papiers étaient jetés ici et là. Un scanner était installé à côté d’une imprimante, tous deux débranchés. Dans un pot, il y avait des stylos et des surligneurs. »  Page 358
  • « Hollis Claybourne était un collectionneur. Outre des livres et des photos de lui, les étagères étaient pleines de masques africains, de marionnettes indonésiennes et de sculptures, notamment Inuit. C’était une collection raffinée, l’œuvre d’un homme au jugement éclairé. »  Page 362
  • « Tory Brennan, quatorze ans. Grande. Maigrichonne. Taches de rousseur. Cheveux roux. Yeux vert émeraude.
    L’image a pris corps.
    J’ai ajouté des traits de caractère. La tête sur les épaules. Intelligente. Téméraire. Loyale.
    Là-dessus, j’ai branché des souvenirs. Séances de cinéma en mangeant du pop-corn avec ma mère. Première rencontre gênée avec Kit. Lecture des bouquins de Tante Tempe sur la plage. »  Page 392
3 étoiles, V

Voyageurs

Voyageurs de Neal Asher.

Éditions Fleuve Noir, publié en 2008, 367 pages

Roman de science-fiction de Neal Asher paru initialement en 2004 sous le titre « Cowl ».

Une guerre sans merci fait rage au sein du système solaire entre les Héliothans et les Umbrathans. Grâce au voyage dans le temps, les Umbrathans ont pu remonter dans le passé afin de faire basculer le conflit. Mais ce faisant, ils ont donné naissance à une monstrueuse créature qui tue tout ce qui la met en danger et menace ainsi de détruire l’humanité. Depuis les origines de la vie sur terre, Cowl cherche à éliminer les futurs possibles où son existence n’est pas probable. Au 22ième siècle, Polly doit faire une transaction en tant que porte-parole pour Nandru avec un super-soldat dénommé Tack. Mais, soudain pendant la rencontre un carnage a lieu perpétré par une bête monstrueuse, Polly est propulsée dans le passé avec Tack à ses trousses. Un objet étrange lui enserre le bras, une sorte d’écaille qui est responsable des bons dans le passé dont Polly est victime. Ils seront entraînés dans un voyage sanglant jusqu’aux origines de l’humanité. Ils se trouvent par le fait même mêlé à cette guerre interplanétaire du futur.

Confusion, confusion, confusion. Dès le premier chapitre, le lecteur est plongé dans l’histoire de Polly qui est très accrocheuse. Par contre, chaque chapitre commence par une introduction qui laisse le lecteur confus. Avant de réaliser que ces préambules sont en fait l’histoire de la guerre du futur, le mal est fait : le lecteur a décroché de ces petits paragraphes en italique. La compréhension pour la suite en est donc compromise. Bien que le style d’écriture de l’auteur soit parfait, il manque cependant de clarté dans le canevas de l’histoire. Heureusement, l’auteur a su rendre les personnages de Polly et de Tack attachants et intéressants malgré leur personnalité limite. Le point fort de ce roman est la description de chacune des époques traversées qui sont très bien rendues, que ce soit l’époque romaine ou l’ère préhistorique. Bien que le roman laisse le lecteur désorienté, l’action est au rendez-vous. Un bon moment de distraction si le lecteur est intéressé par les voyages dans le temps, les mutants, les missiles et les dinosaures.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 15 mars 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Polly l’avait déjà vu la semaine passée. À voir son costume, c’était un cadre de TCC, et il trimbalait en bandoulière un ordinateur portable maquillé en vieux livre. »  Page 11
  • « Il tendit la main et ramena le sac banane devant lui. Il examina le contenu du portefeuille, intéressé par les cartes à puce, les billets et pièces d’euros, l’air de plus en plus perplexe.
    Polly comprit ce qui le dérangeait – la monnaie devaient porter des dates.
    Après un moment, il dit :
    — Vos maîtres à Berlin pensent-ils vraiment que nous marcherions dans une ruse aussi simpliste ? Même sans brûler tous les livres de M. Wells, nous sommes capables de faire la différence entre les faits et la fiction.
    — Je ne comprends pas.
    — Moi aussi, j’ai lu La Machine à voyager dans le temps.
    — Je ne comprends toujours pas.
    La Machine à voyager dans le temps était un roman d’un type appelé H. G. Wells. Tu devines de quoi ça parlait, vu le contexte… Mais pour lui, ça reste de la fiction. »  Pages 67 et 68
  • « Un garçon sauvage sans nom et sans langage que Polly sauva de la noyade, et qu’Aconit identifia comme un ressortissant de l’âge terrible du neurovirus. Aconit le guérit de son affliction et augmenta son cerveau par chirurgie pour compenser les ravages de la maladie. Pendant ce temps, Polly, toujours prête à donner un nom, le baptisa Vendredi. »  Page 276
3 étoiles, V

Vingt ans après

Vingt ans après d’Alexandre Dumas.

Tome 1 : La Bibliothèque électronique du Québec, 444 pages
Tome 2 : La Bibliothèque électronique du Québec, 421 pages
Tome 3 : La Bibliothèque électronique du Québec, 414 pages
Tome 4 : La Bibliothèque électronique du Québec, 383 pages

Roman d’Alexandre Dumas paru initialement en 1845.

Il y a vingt ans, d’Artagnan vivait de belles aventures avec ses trois amis mousquetaires. Mais, aujourd’hui, il est le seul à être encore militaire. Il est désabusé et espère une promotion qui tarde à arriver. Le royaume est dirigé par Anne d’Autriche, la mère de Louis XIV qui est encore mineur. Elle est assistée dans cette tâche par le Cardinal Mazarin, qui est peu apprécié par le peuple. Avec les années Athos, Porthos, Aramis et D’Artagnan se sont perdus de vue. Ils ne défendent plus les mêmes intérêts politiques et ont même des objectifs opposés. Le Cardinal mandate d’Artagnan d’aller en Angleterre pour porter une lettre à Cromwell qui est en pleine guerre contre son roi, Charles Ier. Comme la situation est dangereuse tant en France qu’en Angleterre, pour réussir sa mission d’Artagnan a besoin de l’aide de ses amis d’autrefois. Réussira-t-il à réunir ces trois hommes pour l’aider ?

Suite intéressante et réussie du roman « Les Trois Mousquetaires ». L’intrigue est plus complexe et les environnements historique et politique sont plus approfondis dans cette suite. Par contre, l’intrigue met du temps à démarrer entre les explications de mise en contexte et l’incompréhension du froid qui s’est installé entre les quatre protagonistes. Mais le style fluide de Dumas avec ses chapitres courts et sa façon d’interpeller le lecteur dans le récit aide à faire patienter. Une fois passé les explications, l’action est rapide et captivante. Les personnages ont vieilli et le texte nous le fait bien réaliser. Ils sont plus complexes et plus matures mais ils sont toujours aussi attachants. Dumas aborde ici, de façon très intelligente, le thème de l’évolution de l’amitié à travers le temps. Bien que l’auteur prenne quelques libertés avec les faits historiques, l’atmosphère créée est très réaliste et intéressante. Tous les ingrédients pour captiver le lecteur sont présents dans ce roman : actions, humour, émotions et rebondissements. Un roman de cape et d’épée réussi et bien distrayant.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 9 juillet 2015

La littérature dans ce roman :

Tome 1

  • « Dans une chambre du Palais-Cardinal que nous connaissons déjà, près d’une table à coins de vermeil, chargée de papiers et de livres, un homme était assis la tête appuyée dans ses deux mains. »  Page5
  • « Il avait vendu douze brevets de maître des requêtes, et, comme les officiers payaient leurs charges fort cher, et que l’adjonction de ces douze nouveaux confrères devait en faire baisser le prix, les anciens s’étaient réunis, avaient juré sur les Évangiles de ne point souffrir cette augmentation et de résister à toutes les persécutions de la cour, se promettant les uns aux autres qu’au cas où l’un d’eux, par cette rébellion, perdrait sa charge, ils se cotiseraient pour lui en rembourser le prix. »  Pages 9 et 10
  • « Dix minutes après, la petite troupe sortait par la rue des Bons-Enfants, derrière la salle de spectacle qu’avait bâtie le cardinal de Richelieu pour y faire jouer Mirame, et dans laquelle le cardinal Mazarin, plus amateur de musique que de littérature, venait de faire jouer les premiers opéras qui aient été représentés en France. »  Page 25
  • « – Je ne sais pas si c’est l’hôtel de Rambouillet, reprit l’officier, mais ce que je sais, c’est que j’y ai vu entrer force gens de mauvaise mine.
    – Bah ! dit Guitaut en éclatant de rire, ce sont des poètes.
    – Eh bien, Guitaut ! dit Mazarin, veux-tu bien ne pas parler avec une pareille irrévérence de ces messieurs ! tu ne sais pas que j’ai été poète aussi dans ma jeunesse et que je faisais des vers dans le genre de ceux de M. de Benserade. »  Page 32
  • « – Mon cher monsieur de Rochefort, en vérité vous piquez ma curiosité à un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc me narrer cette histoire ?
    – Non, mais je puis vous dire un conte, un véritable conte de fée, je vous en réponds, monseigneur.
    – Oh ! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j’aime beaucoup les contes. »  Page 67
  • « Anne d’Autriche, assise dans un grand fauteuil, le coude appuyé sur une table et la tête appuyée sur sa main, regardait l’enfant royal, qui, couché sur le tapis, feuilletait un grand livre de bataille. Anne d’Autriche était une reine qui savait le mieux s’ennuyer avec majesté ; elle restait quelquefois des heures ainsi retirée dans sa chambre ou dans son oratoire, sans lire ni prier.
    Quant au livre avec lequel jouait le roi, c’était un Quinte-Curce enrichi de gravures représentant les hauts faits d’Alexandre. »  Page 75
  • « Le roi se leva alors tout à fait, prit son livre, le plia et alla le porter sur la table, près de laquelle il se tint debout pour forcer Mazarin à se tenir debout aussi. »  Page 77
  • « – Il y a, dit-il, que, selon toute probabilité, nous serons forcés de nous quitter bientôt, à moins que vous ne poussiez le dévouement pour moi jusqu’à me suivre en Italie.
    – Et pourquoi cela ? demanda la reine.
    – Parce que, comme dit l’opéra de Thisbé, reprit Mazarin :
    Le monde entier conspire à diviser nos feux.
    – Vous plaisantez, monsieur ! dit la reine en essayant de reprendre un peu de son ancienne dignité.
    – Hélas, non, madame ! dit Mazarin, je ne plaisante pas le moins du monde ; je pleurerais bien plutôt, je vous prie de le croire ; et il y a de quoi, car notez bien que j’ai dit :
    Le monde entier conspire à diviser nos feux. »  Page 80
  • « Hélas ! depuis l’époque où, dans notre roman des Trois Mousquetaires, nous avons quitté d’Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s’était passé bien des choses, et surtout bien des années. »  Page107
  • « Tant que ses amis l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie ; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui s’assimilent facilement les qualités des autres. »  Page 107
  • « Quelque temps le souvenir charmant de Mme Bonacieux avait imprimé à l’esprit du jeune lieutenant une certaine poésie ; mais comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s’était peu à peu effacé ; la vie de garnison est fatale, même aux organisations aristocratiques. »  Page 108
  • « Le garçon, l’hôtesse et toute la maison eurent pour d’Artagnan les égards que l’on aurait pour Hercule s’il revenait sur la terre pour y recommencer ses douze travaux. »  Page 118
  • « Le respect que nous avons pour la vérité nous force même à dire que la chambre était immédiatement au-dessus de la gouttière et au-dessous du toit.
    C’était là sa tente d’Achille. D’Artagnan se renfermait dans cette chambre lorsqu’il voulait, par son absence, punir la belle Madeleine. »  Page 123
  • « Voyons, si j’allais trouver le cardinal et que je lui demandasse un sauf-conduit pour entrer dans tous les couvents possibles, même dans ceux des religieuses ? Ce serait une idée et peut-être le trouverais-je là comme Achille… »  Pages 126 et 127
  • « C’était heureusement une messe basse et qui devait finir promptement. D’Artagnan, qui avait oublié ses prières et qui avait négligé de prendre un livre de messe, utilisa ses loisirs en examinant Bazin. »  Page 139
  • « Or, quand on marche au pas à cheval, par une journée d’hiver, par un temps gris, au milieu d’un paysage sans accident, on n’a guère rien de mieux à faire que ce que fait, comme dit La Fontaine, un lièvre dans son gîte à songer ; d’Artagnan songeait donc, et Planchet aussi. »  Page 155
  • « – Hum ! dit d’Artagnan ; si j’étais frondeur, je frapperais ici et serais sûr d’avoir un bon gîte ; si j’étais moine, je frapperais là-bas et serais sûr d’avoir un bon souper ; tandis qu’au contraire, il est bien possible qu’entre le château et le couvent nous couchions sur la dure, mourant de soif et de faim.
    – Oui, ajouta Planchet, comme le fameux âne de Buridan. En attendant, voulez-vous que je frappe ? »  Pages 162 et 163
  • « – Parce que vous vous croyez toujours votre simarre de bedeau sur les épaules, interrompit Aramis, et que vous passez tout votre temps à lire votre bréviaire. Mais je vous préviens que si, à force de polir toutes les affaires qui sont dans les chapelles, vous désappreniez à fourbir mon épée, j’allume un grand feu de toutes vos images bénites et je vous y fais rôtir. »  Page 179
  • « – Et avec quoi vous faites-vous ces douze mille livres ? dit d’Artagnan ; avec vos poèmes ?
    – Non, j’ai renoncé à la poésie, excepté pour faire de temps en temps quelque chanson à boire, quelque sonnet galant ou quelque épigramme innocent : je fais des sermons, mon cher. »  Page 182
  • « – Moi ! je suis gueux comme Job, et en fouillant poches et coffres, je crois que vous ne trouveriez pas ici cent pistoles.
    « Peste, cent pistoles ! se dit tout bas d’Artagnan, il appelle cela être gueux comme Job ! Si je les avais toujours devant moi, je me trouverais riche comme Crésus. »
    Puis, tout haut :
    – Êtes-vous ambitieux ?
    – Comme Encelade. »  Page 188
  • « – Eh ! mon Dieu ! sans m’en occuper personnellement, je vis dans un monde où l’on s’en occupe. Tout en cultivant la poésie, tout en faisant l’amour, je me suis lié avec M. Sarazin, qui est à M. de Conti ; avec M. Voiture qui est au coadjuteur, et avec M. de Bois-Robert, qui, depuis qu’il n’est plus à M. le cardinal de Richelieu, n’est à personne ou est à tout le monde, comme vous voudrez ; en sorte que le mouvement politique ne m’a pas tout à fait échappé. »  Page 190
  • « – Non. C’est un homme de rien, qui a été domestique du cardinal Bentivoglio, qui s’est poussé par l’intrigue ; un parvenu, un homme sans nom, qui ne fera en France qu’un chemin de partisan. Il entassera beaucoup d’écus, dilapidera fort les revenus du roi, se paiera à lui-même toutes les pensions que feu le cardinal de Richelieu payait à tout le monde, mais ne gouvernera jamais par la loi du plus fort, du plus grand ou du plus honoré. Il paraît en outre qu’il n’est pas gentilhomme de manières et de cœur, ce ministre, et que c’est une espèce de bouffon, de Pulcinella, de Pantalon. »  Page 192
  • « – Avec personne. Je suis prêtre, qu’ai-je affaire de la politique ! je ne lis aucun bréviaire ; j’ai une petite clientèle de coquins d’abbés spirituels et de femmes charmantes ; plus les affaires se troubleront, moins mes escapades feront de bruit ; tout va donc à merveille sans que je m’en mêle ; et décidément, tenez, cher ami, je ne m’en mêlerai pas. »  Page 197
  • « – Ce bon Mousqueton, il ne se connaît plus de joie, dit Porthos du ton que Don Quichotte dut mettre à encourager Sancho à seller son grison pour une dernière campagne. »  Page 246
  • « – Semant l’argent comme le ciel fait de la grêle, continua Planchet, mettant l’épée à la main avec un air royal. Vous souvient-il, monsieur, du duel avec les Anglais dans l’enclos des Carmes ? Ah ! que M. Athos était beau et magnifique ce jour-là, lorsqu’il dit à son adversaire : « Vous avez exigé que je vous dise mon nom, monsieur ; tant pis pour vous, car je vais être forcé de vous tuer ! » J’étais près de lui et je l’ai entendu. Ce sont mot à mot ses propres paroles. Et ce coup d’œil, monsieur, lorsqu’il toucha son adversaire comme il avait dit, et que son adversaire tomba, sans seulement dire ouf. Ah ! monsieur, je le répète, c’était un fier gentilhomme.
    – Oui, dit d’Artagnan, tout cela est vrai comme l’Évangile, mais il aura perdu toutes ces qualités avec un seul défaut. »  Page 252
  • « Athos avait vieilli à peine. Ses beaux yeux, dégagés de ce cercle de bistre que dessinent les veilles et l’orgie, semblaient plus grands et d’un fluide plus pur que jamais ; son visage, un peu allongé, avait gagné en majesté ce qu’il avait perdu d’agitation fébrile ; sa main, toujours admirablement belle et nerveuse, malgré la souplesse des chairs, resplendissait sous une manchette de dentelles, comme certaines mains de Titien et de Van Dick ; il était plus svelte qu’autrefois ; ses épaules, bien effacées et larges, annonçaient une vigueur peu commune ; ses longs cheveux noirs, parsemés à peine de quelques cheveux gris, tombaient élégants sur ses épaules, et ondulés comme par un pli naturel ; sa voix était toujours fraîche comme s’il n’eût eu que vingt-cinq ans, et ses dents magnifiques, qu’il avait conservées blanches et intactes, donnaient un charme inexprimable à son sourire. »  Pages 261 et 262
  • « – Mais que dites-vous de cet amour ?
    – Je ne dis rien, je ris et je me moque de Raoul ; mais ces premiers besoins du cœur sont tellement impérieux, ces épanchements de la mélancolie amoureuse chez les jeunes gens sont si doux et si amers tout ensemble, que cela paraît avoir souvent tous les caractères de la passion. Moi, je me rappelle qu’à l’âge de Raoul j’étais devenu amoureux d’une statue grecque que le bon roi Henri IV avait donnée à mon père, et que je pensai devenir fou de douleur, lorsqu’on me dit que l’histoire de Pygmalion n’était qu’une fable. »  Page 291
  • « En attendant, Mazarin redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il était pareil à l’avare de la fable, qui ne pouvait dormir près de son trésor. Bien des fois la nuit il se réveillait en sursaut, rêvant qu’on lui avait volé M. de Beaufort. »  Pages 308 et 309
  • « Comment, elle pense encore à moi après cinq ans de séparation ! Morbleu ! voilà une constance comme on n’en voit que dans L’Astrée. »  Page 351
  • « – Oh ! mon Dieu, oui ! ils ne savent que s’imaginer, ma parole d’honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de magiciens.
    – Et qu’as-tu répondu à l’illustrissime Éminence ?
    – Que si l’astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d’en acheter. »  Pages 357 et 358
  • « Le prince rentra chez lui et se coucha ; c’était ce qu’il faisait presque toute la journée depuis qu’on lui avait enlevé ses livres. »  Page 364
  • « Il y avait une grande coquetterie à une femme de l’âge de Mme de Chevreuse à rester dans un pareil boudoir, et surtout comme elle était en ce moment, c’est-à-dire couchée sur une chaise longue et la tête appuyée à la tapisserie.
    Elle tenait à la main un livre entrouvert et avait un coussin pour soutenir le bras qui tenait ce livre. »  Page 389
  • « – Si bien, continua Athos, que le cardinal résolut un beau matin de faire arrêter la pauvre Marie Michon et de la faire conduire au château de Loches. Heureusement que la chose ne put se faire si secrètement que la chose ne transpirât ; le cas était prévu : si Marie Michon était menacée de quelque danger, la reine devait lui faire parvenir un livre d’heures relié en velours vert.
    – C’est cela, monsieur ! vous êtes bien instruit.
    – Un matin le livre vert arriva apporté par le prince de Marcillac. »  Page 396
  • « On y riait tant, chez ce spirituel abbé ; on y débitait tant de nouvelles ; ces nouvelles étaient si vite commentées, déchiquetées et transformées, soit en contes, soit en épigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu’il disait et reporter ailleurs ce qu’il avait dit. »  Page 409
  • « – À propos, dit-elle comme pour chasser les idées qui l’envahissaient malgré elle, comment va ce pauvre Voiture ? Savez-vous, Scarron ?
    – Comment ! M. Voiture est malade ? demanda le seigneur qui avait parlé à Athos dans la rue Saint-Honoré, et qu’a-t-il donc encore ?
    – Il a joué sans avoir eu le soin de faire prendre par son laquais des chemises de rechange, dit le coadjuteur, de sorte qu’il a attrapé un froid et s’en va mourant.
    – Où donc cela ?
    – Eh ! mon Dieu ! chez moi. Imaginez donc que le pauvre Voiture avait fait un vœu solennel de ne plus jouer. Au bout de trois jours il n’y peut plus tenir, et s’achemine vers l’archevêché pour que je le relève de son vœu. Malheureusement, en ce moment-là, j’étais en affaires très sérieuses avec ce bon conseiller Broussel, au plus profond de mon appartement, lorsque Voiture aperçoit le marquis de Laigues à une table et attendant un joueur. Le marquis l’appelle, l’invite à se mettre à table. Voiture répond qu’il ne peut pas jouer que je ne l’aie relevé de son vœu. Laigues s’engage en mon nom, prend le péché pour son compte ; Voiture se met à table, perd quatre cents écus, prend froid en sortant et se couche pour ne plus se relever.
    – Est-il donc si mal que cela, ce cher Voiture ? demanda Aramis à moitié caché toujours derrière son rideau de fenêtre.
    – Hélas ! répondit M. Ménage, il est fort mal, et ce grand homme va peut-être nous quitter, deseret orbem.
    – Bon, dit avec aigreur Mlle Paulet, lui, mourir ! il n’a garde ! il est entouré de sultanes comme un Turc. Mme de Saintot est accourue et lui donne des bouillons. La Renaudot lui chauffe ses draps, et il n’y a pas jusqu’à notre amie, la marquise de Rambouillet, qui ne lui envoie des tisanes.
    – Vous ne l’aimez pas, ma chère Parthénie ! dit en riant Scarron.
    – Oh ! quelle injustice, mon cher malade ! Je le hais si peu que je ferais dire avec plaisir des messes pour le repos de son âme.
    – Vous n’êtes pas nommée Lionne pour rien, ma chère, dit Mme de Chevreuse de sa place, et vous mordez rudement.
    – Vous maltraitez fort un grand poète, ce me semble, madame, hasarda Raoul.
    – Un grand poète, lui ?… Allons, on voit bien, vicomte, que vous arrivez de province, comme vous me le disiez tout à l’heure, et que vous ne l’avez jamais vu. Lui ! un grand poète ? Eh ! il a à peine cinq pieds.
    – Bravo ! bravo ! dit un grand homme sec et noir avec une moustache orgueilleuse et une énorme rapière. Bravo, belle Paulet ! Il est temps enfin de remettre ce petit Voiture à sa place. Je déclare hautement que je crois me connaître en poésie, et que j’ai toujours trouvé la sienne fort détestable.
    – Quel est donc ce capitan, monsieur ? demanda Raoul à Athos.
    – Monsieur de Scudéry.
    – L’auteur de la Clélie et du Grand Cyrus ?
    – Qu’il a composés de compte à demi avec sa sœur, qui cause en ce moment avec cette jolie personne, là-bas, près de M. Scarron. »  Page 423 à 426
  • « – C’est un rondeau de M. Voiture que me débite M. l’abbé, dit Athos à haute voix, et que je trouve incomparable. Raoul demeura quelques instants près d’eux, puis il alla se confondre au groupe de Mme de Chevreuse, dont s’étaient rapprochées Mlle Paulet d’un côté et Mlle de Scudéry de l’autre.
    – Eh bien ! moi, dit le coadjuteur, je me permettrai de n’être pas tout à fait de l’avis de M. de Scudéry ; je trouve au contraire que M. de Voiture est un poète, mais un pur poète. Les idées politiques lui manquent complètement.
    – Ainsi donc ? demanda Athos.
    – C’est demain, dit précipitamment Aramis.
    – À quelle heure ?
    – À six heures.
    – Où cela ?
    – À Saint-Mandé.
    – Qui vous l’a dit ?
    – Le comte de Rochefort.
    Quelqu’un s’approchait.
    – Et les idées philosophiques ? C’étaient celles-là qui lui manquaient à ce pauvre Voiture. Moi je me range à l’avis de monsieur le coadjuteur : pur poète.
    – Oui, certainement, en poésie il était prodigieux, dit Ménage, et toutefois la postérité, tout en l’admirant, lui reprochera une chose, c’est d’avoir amené dans la facture du vers une trop grande licence ; il a tué la poésie sans le savoir.
    – Tué, c’est le mot, dit Scudéry.
    – Mais quel chef-d’œuvre que ses lettres, dit Mme de Chevreuse.
    – Oh ! sous ce rapport, dit Mlle de Scudéry, c’est un illustre complet.
    – C’est vrai, répliqua Mlle Paulet, mais tant qu’il plaisante, car dans le genre épistolaire sérieux il est pitoyable, et s’il ne dit les choses très crûment, vous conviendrez qu’il les dit fort mal.
    – Mais vous conviendrez au moins que dans la plaisanterie il est inimitable.
    – Oui, certainement, reprit Scudéry en tordant sa moustache ; je trouve seulement que son comique est forcé et sa plaisanterie est par trop familière. Voyez sa Lettre de la carpe au brochet.
    – Sans compter, reprit Ménage, que ses meilleures inspirations lui venaient de l’hôtel Rambouillet. Voyez Zélide et Alcidalis.
    – Quant à moi, dit Aramis en se rapprochant du cercle et en saluant respectueusement Mme de Chevreuse, qui lui répondit par un gracieux sourire ; quant à moi, je l’accuserai encore d’avoir été trop libre avec les grands. Il a manqué souvent à Mme la Princesse, à M. le maréchal d’Albert, à M. de Schomberg, à la reine elle-même.
    – Comment, à la reine ? demanda Scudéry en avançant la jambe droite comme pour se mettre en garde. Morbleu ! je ne savais pas cela. Et comment donc a-t-il manqué à Sa Majesté ?
    – Ne connaissez-vous donc pas sa pièce : Je pensais ?
    – Non, dit Mme de Chevreuse.
    – Non, dit Mlle de Scudéry.
    – Non, dit Mlle Paulet.
    – En effet, je crois que la reine l’a communiquée à peu de personnes ; mais moi je la tiens de mains sûres.
    – Et vous la savez ?
    – Je me la rappellerais, je crois.
    – Voyons ! voyons ! dirent toutes les voix.
    – Voici dans quelle occasion la chose a été faite, dit Aramis. M. de Voiture était dans le carrosse de la reine, qui se promenait en tête à tête avec lui dans la forêt de Fontainebleau ; il fit semblant de penser pour que la reine lui demandât à quoi il pensait, ce qui ne manqua point.
    « – À quoi pensez-vous donc, monsieur de Voiture ? demanda Sa Majesté.
    « Voiture sourit, fit semblant de réfléchir cinq secondes pour qu’on crût qu’il improvisait, et répondit :
    Je pensais que la destinée,
    Après tant d’injustes malheurs,
    Vous a justement couronnée
    De gloire, d’éclat et d’honneurs,
    Mais que vous étiez plus heureuse,
    Lorsque vous étiez autrefois,
    Je ne dirai pas amoureuse :
    La rime le veut toutefois.
    Scudéry, Ménage et Mlle Paulet haussèrent les épaules.
    – Attendez, attendez, dit Aramis, il y a trois strophes.
    – Oh ! dites trois couplets, dit Mlle de Scudéry, c’est tout au plus une chanson.
    Je pensais que ce pauvre Amour,
    Qui toujours vous prêta ses armes,
    Est banni loin de votre cour,
    Sans ses traits, son arc et ses charmes ;
    Et de quoi puis-je profiter,
    En pensant près de vous, Marie,
    Si vous pouvez si mal traiter
    Ceux qui vous ont si bien servie ? »  Pages 427 et 432
  • « – Allez, allez, dit Scarron, cela ne me regarde plus : depuis ce matin je ne suis plus son malade.
    – Et le dernier couplet ? dit Mlle de Scudéry, le dernier couplet ? Voyons.
    – Le voici, dit Aramis ; celui-ci a l’avantage de procéder par noms propres, de sorte qu’il n’y a pas à s’y tromper.
    Je pensais (nous autres poètes,
    Nous pensons extravagamment)
    Ce que, dans l’humeur où vous êtes,
    Vous feriez, si dans ce moment
    Vous avisiez en cette place
    Venir le duc de Buckingham ;
    Et lequel serait en disgrâce,
    Du duc ou du père Vincent.
    À cette dernière strophe, il n’y eut qu’un cri sur l’impertinence de Voiture.
    – Mais, dit à demi-voix la jeune fille aux yeux veloutés, mais j’ai le malheur de les trouver charmants, moi, ces vers. »  Pages 432 et 433
  • « On continuait d’abîmer Voiture, tout en le laissant.
    – Monsieur, dit Mlle d’Aubigné en s’adressant à son tour à Scarron comme pour entrer dans la conversation qu’il avait avec le jeune vicomte, n’admirez-vous pas les admirateurs du pauvre Voiture ! Mais écoutez donc comme ils le plument en le couvrant d’éloges. L’un lui ôte le bon sens, l’autre la poésie, l’autre le sérieux, l’autre l’originalité, l’autre le comique, l’autre l’indépendance, l’autre… Eh mais, bon Dieu ! que vont-ils donc lui laisser, à cet illustre complet, comme a dit Mlle de Scudéry ? »  Page 434
  • « – En vérité, mon cher Gondy, dit la duchesse, vous parlez comme l’Apocalypse. Monsieur d’Herblay, ajouta-t-elle en se retournant du côté d’Aramis, voulez-vous bien encore une fois être mon servant ce soir ? »  Page 436
  • « – Vous vous en allez déjà ? dit-il.
    – Je m’en vais une des dernières, comme vous le voyez. Si vous avez des nouvelles de M. de Voiture, et qu’elles soient bonnes surtout, faites-moi la grâce de m’en envoyer demain. »  Page 437
  • « Peu à peu les groupes s’éclaircirent. Scarron ne fit pas semblant de voir que certains de ses hôtes s’étaient parlé mystérieusement, que des lettres étaient venues pour plusieurs, et que sa soirée semblait avoir eu un but mystérieux qui s’écartait de la littérature, dont on avait cependant tant fait de bruit. »  Page 437

Tome 2

  • « Le prince, pour gagner un quart d’heure, prétexta une lecture qui l’intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée s’approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l’empêcher de se mettre à table quand le souper était servi. C’étaient les Commentaires de César, que lui-même, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours auparavant. »  Pages 26 et 27
  • « Il y avait foule dans les rues, car c’était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l’un était si frais qu’il semblait sortir d’une boîte, et l’autre si poudreux qu’on eût dit qu’il quittait un champ de bataille.
    Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques-uns disaient que c’était Sancho qui, après avoir perdu son maître, cherchait une nouvelle condition. »  Pages 48 et 49
    « En un moment la foule devint immense ; on arrêta un carrosse pour y mettre le petit conseiller ; mais un homme du peuple ayant fait observer que, dans l’état où était le blessé, le mouvement de la voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et acceptée à l’unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le souleva, menaçant et doux à la fois, et l’emporta, pareil à ce géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en berçant un nain entre ses bras. »  Page 93
  • « L’aspect des objets extérieurs est un mystérieux conducteur, qui correspond aux fibres de la mémoire et va les réveiller quelquefois malgré nous ; une fois ce fil éveillé, comme celui d’Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensées où l’on s’égare en suivant cette ombre du passé qu’on appelle le souvenir. »  Page 134
    « Louis de Bourbon, prince de Condé, que, depuis la mort de Henri de Bourbon, son père, on appelait, par abréviation et selon l’habitude du temps, Monsieur le Prince, était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans à peine, au regard d’aigle, agl’ occhi grifani, comme dit Dante, au nez recourbé, aux longs cheveux flottant par boucles, à la taille médiocre mais bien prise, ayant toutes les qualités d’un grand homme de guerre, c’est-à-dire coup d’œil, décision rapide, courage fabuleux ; ce qui ne l’empêchait pas d’être en même temps homme d’élégance et d’esprit, si bien qu’outre la révolution qu’il faisait dans la guerre par les nouveaux aperçus qu’il y portait, il avait aussi fait révolution à Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il était le chef naturel, et qu’en opposition aux élégants de l’ancienne cour, dont Bassompierre, Bellegarde et le duc d’Angoulême avaient été les modèles, on appelait les petits-maîtres. »  Page 210
  • « Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort ; il tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l’éclat attirait les yeux sur sa main, qu’il avait d’ailleurs blanche et belle. Malheureusement cette bague n’avait pas la vertu de celle de Gygès, qui rendait son maître invisible lorsqu’il faisait ce que venait de faire Mazarin. »  Pages 271 et 272
    « Un sanglot plus fort que la volonté de Mordaunt lui déchira la gorge et fit remonter le sang à son visage livide ; il crispa ses poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hérissés sur son front comme ceux d’Hamlet, il s’écria dévoré de fureur :
    – Taisez-vous, monsieur ! c’était ma mère ! »  Page 304
  • « Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte à son tour qui aperçut Raoul à son chevet. Le jeune homme était tout habillé et lisait un livre nouveau de M. Chapelain. »  Page 320
  • « – Si vous daigniez avoir de l’esprit, Athos, dit Aramis, je crois véritablement que vous en auriez plus que n’en avait ce pauvre M. de Voiture. »  Page 329
  • « – Qu’a donc notre ami ? dit Aramis, il ressemble aux damnés de Dante, à qui Satan a disloqué le cou et qui regardent leurs talons. Que diable a-t-il donc à regarder ainsi derrière lui ? »  Page 354

Tome 2

  • « Le prince, pour gagner un quart d’heure, prétexta une lecture qui l’intéressait et demanda à finir son chapitre. La Ramée s’approcha, regarda par-dessus son épaule quel était ce livre qui avait sur le prince cette influence de l’empêcher de se mettre à table quand le souper était servi. C’étaient les Commentaires de César, que lui-même, contre les ordonnances de M. de Chavigny, lui avait procurés trois jours auparavant. »  Pages 26 et 27
  • « Il y avait foule dans les rues, car c’était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l’un était si frais qu’il semblait sortir d’une boîte, et l’autre si poudreux qu’on eût dit qu’il quittait un champ de bataille.
    Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques-uns disaient que c’était Sancho qui, après avoir perdu son maître, cherchait une nouvelle condition. »  Pages 48 et 49
    « En un moment la foule devint immense ; on arrêta un carrosse pour y mettre le petit conseiller ; mais un homme du peuple ayant fait observer que, dans l’état où était le blessé, le mouvement de la voiture pouvait empirer son mal, des fanatiques proposèrent de le porter à bras, proposition qui fut accueillie avec enthousiasme et acceptée à l’unanimité. Sitôt dit, sitôt fait. Le peuple le souleva, menaçant et doux à la fois, et l’emporta, pareil à ce géant des contes fantastiques qui gronde tout en caressant et en berçant un nain entre ses bras. »  Page 93
  • « L’aspect des objets extérieurs est un mystérieux conducteur, qui correspond aux fibres de la mémoire et va les réveiller quelquefois malgré nous ; une fois ce fil éveillé, comme celui d’Ariane, il conduit dans un labyrinthe de pensées où l’on s’égare en suivant cette ombre du passé qu’on appelle le souvenir. »  Page 134
    « Louis de Bourbon, prince de Condé, que, depuis la mort de Henri de Bourbon, son père, on appelait, par abréviation et selon l’habitude du temps, Monsieur le Prince, était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans à peine, au regard d’aigle, agl’ occhi grifani, comme dit Dante, au nez recourbé, aux longs cheveux flottant par boucles, à la taille médiocre mais bien prise, ayant toutes les qualités d’un grand homme de guerre, c’est-à-dire coup d’œil, décision rapide, courage fabuleux ; ce qui ne l’empêchait pas d’être en même temps homme d’élégance et d’esprit, si bien qu’outre la révolution qu’il faisait dans la guerre par les nouveaux aperçus qu’il y portait, il avait aussi fait révolution à Paris parmi les jeunes seigneurs de la cour, dont il était le chef naturel, et qu’en opposition aux élégants de l’ancienne cour, dont Bassompierre, Bellegarde et le duc d’Angoulême avaient été les modèles, on appelait les petits-maîtres. »  Page 210
  • « Et il jeta un regard inquiet sur le panneau de son coffre-fort ; il tourna même en dedans le chaton du diamant magnifique dont l’éclat attirait les yeux sur sa main, qu’il avait d’ailleurs blanche et belle. Malheureusement cette bague n’avait pas la vertu de celle de Gygès, qui rendait son maître invisible lorsqu’il faisait ce que venait de faire Mazarin. »  Pages 271 et 272
    « Un sanglot plus fort que la volonté de Mordaunt lui déchira la gorge et fit remonter le sang à son visage livide ; il crispa ses poings, et le visage ruisselant de sueur, les cheveux hérissés sur son front comme ceux d’Hamlet, il s’écria dévoré de fureur :
    – Taisez-vous, monsieur ! c’était ma mère ! »  Page 304
  • « Le lendemain, en ouvrant les yeux, ce fut le comte à son tour qui aperçut Raoul à son chevet. Le jeune homme était tout habillé et lisait un livre nouveau de M. Chapelain. »  Page 320
  • « – Si vous daigniez avoir de l’esprit, Athos, dit Aramis, je crois véritablement que vous en auriez plus que n’en avait ce pauvre M. de Voiture. »  Page 329
  • « – Qu’a donc notre ami ? dit Aramis, il ressemble aux damnés de Dante, à qui Satan a disloqué le cou et qui regardent leurs talons. Que diable a-t-il donc à regarder ainsi derrière lui ? »  Page 354

Tome 3

  • « Le rouge monta au visage de la reine, ses beaux yeux bleus parurent prêts à lui sortir de la tête ; ses lèvres de carmin, comparées par tous les poètes du temps à des grenades en fleur, pâlirent et tremblèrent de rage : elle effraya presque Mazarin lui-même, qui pourtant était habitué aux fureurs domestiques de ce ménage tourmenté :
    – Rendre Broussel ! s’écria-t-elle enfin avec un sourire effrayant : le beau conseil, par ma foi ! On voit bien qu’il vient d’un prêtre ! »  Page 41
  • – Endormez-vous bien vite, Louis, dit la reine, car vous serez réveillé de bonne heure.
    – Je ferai de mon mieux pour vous obéir, madame, dit le jeune Louis, mais je n’ai aucune envie de dormir.
    – La Porte, dit tout bas Anne d’Autriche, cherchez quelque livre bien ennuyeux à lire à Sa Majesté, mais ne vous déshabillez pas. »  Page 111
  • « La reine l’arrêta.
    – Comment vous nommez-vous, mon ami ? lui dit-elle.
    Planchet se retourna fort étonné de la question.
    – Oui, dit la reine, je me tiens tout aussi honorée de vous avoir reçu ce soir que si vous étiez un prince, et je désire savoir votre nom.
    « Oui, pensa Planchet, pour me traiter comme un prince, merci ! »
    D’Artagnan frémit que Planchet, séduit comme le corbeau de la fable, ne dît son nom, et que la reine, sachant son nom, ne sût que Planchet lui avait appartenu. »  Page 125
  • « Cromwell resta un instant pensif, regardant ce jeune homme ; puis, avec cette profonde mélancolie que peint si bien Shakespeare :
    – Mordaunt, lui dit-il, vous êtes un terrible serviteur. »  Page 209
  • « – Notre avenir, nos ambitions ! dit d’Artagnan avec une volubilité fiévreuse ; avons-nous besoin de nous occuper de cela, puisque nous sauvons le roi ? Le roi sauvé, nous rassemblons ses amis, nous battons les puritains, nous reconquérons l’Angleterre, nous rentrons dans Londres avec lui, nous le reposons bien carrément sur son trône…
    – Et il nous fait ducs et pairs, dit Porthos, dont les yeux étincelaient de joie, même en voyant cet avenir à travers une fable. »  Page 251
  • « À son chevet, Parry était assis lisant à voix basse, et cependant assez haute pour que Charles, qui l’écoutait les yeux fermés, l’entendît, un chapitre dans une Bible catholique. »  Page 301
  • « Groslow s’avança jusqu’au seuil de la chambre du roi, remit avec affectation sur sa tête le chapeau qu’il avait tenu à la main pour recevoir ses hôtes, regarda un instant avec mépris ce tableau simple et touchant d’un vieux serviteur lisant la Bible à son roi prisonnier, s’assura que chaque homme était bien au poste qu’il lui avait assigné, et, se retournant vers d’Artagnan, il regarda triomphalement le Français comme pour mendier un éloge sur sa tactique. »  Page 301
  • « Parry, de son côté, tressaillit et interrompit la lecture.
    – À quoi songes-tu donc de t’interrompre ? dit le roi, continue, mon bon Parry ; à moins que tu ne sois fatigué, toutefois.
    – Non, sire, dit le valet de chambre. Et il reprit sa lecture. »  Page 302
  • « En ce moment Parry tourna quelques feuillets de sa Bible et lut tout haut ce verset de Jérémie :
    « Dieu dit : Écoutez les paroles des prophètes, mes serviteurs, que je vous ai envoyés avec grand soin, et que j’ai conduits vers vous. » »  Page 303
  • « – Eh bien ! mon cher Athos, vous qui parlez anglais comme John Bull lui-même, vous êtes maître Tom Low, et nous sommes, nous, vos trois compagnons ; comprenez-vous maintenant ? »  Pages 361 et 362

Tome 4

  • « L’entrepont était divisé en trois compartiments : celui dans lequel d’Artagnan descendait et qui pouvait s’étendre du troisième mâtereau à l’extrémité de la poupe, et qui par conséquent était recouvert par le plancher de la chambre dans laquelle Athos, Porthos et Aramis se préparaient à passer la nuit ; le second, qui occupait le milieu du bâtiment, et qui était destiné au logement des domestiques ; le troisième qui s’allongeait sous la proue, c’est-à-dire sous la cabine improvisée par le capitaine et dans laquelle Mordaunt se trouvait caché.
    – Oh ! oh ! dit d’Artagnan, descendant l’escalier de l’écoutille et se faisant précéder de sa lanterne, qu’il tenait étendue de toute la longueur du bras, que de tonneaux ! On dirait la caverne d’Ali-Baba.
    Les Mille et Une Nuits venaient d’être traduites pour la première fois et étaient fort à la mode à cette époque. »  Page 57
  • « Mousqueton était le contraire de la grenouille de la fable qui se croyait plus grosse qu’elle n’était1. Malheureusement, s’il était parvenu à diminuer son nom d’un tiers, il n’en était pas de même de son ventre. Il essaya de passer par l’ouverture pratiquée et vit avec douleur qu’il lui faudrait encore enlever deux ou trois planches au moins pour que l’ouverture fût à sa taille.
    Il poussa un soupir et se retira pour se remettre à l’œuvre.
    Mais Grimaud, qui avait fini ses comptes, s’était levé, et, avec un intérêt profond pour l’opération qui s’exécutait, il s’était approché de ses deux compagnons et avait vu les efforts inutiles tentés par Mousqueton pour atteindre la terre promise.
    – Moi, dit Grimaud.
    Ce mot valait à lui seul tout un sonnet, qui vaut à lui seul, comme on le sait, tout un poème. »  Pages 70 et 71
  • « – Allez, allez, comte, dit Porthos, je n’ai pas besoin de vous.
    Et en effet, d’un coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa comme le géant Adamastor1 au-dessus de la lame, et en trois élans il se trouva avoir rejoint ses compagnons. »  Page 90
  • « – Parce que, monsieur, je me rappelais que dans la bibliothèque du château de Bracieux il y a une foule de livres de voyages, et parmi ces livres de voyages ceux de Jean Mocquet, le fameux voyageur du roi Henri IV.
    – Après ?
    – Eh bien ! monsieur, dit Mousqueton, dans ces livres il est fort parlé d’aventures maritimes et d’événements semblables à celui qui nous menace en ce moment !
    – Continuez, Mouston, dit Porthos, cette analogie est pleine d’intérêt.
    – Eh bien, monsieur, en pareil cas, les voyageurs affamés, dit Jean Mocquet, ont l’habitude affreuse de se manger les uns les autres et de commencer par…
    – Par le plus gras ! s’écria d’Artagnan ne pouvant s’empêcher de rire, malgré la gravité de la situation.
    – Oui, monsieur, répondit Mousqueton, un peu abasourdi de cette hilarité, et permettez-moi de vous dire que je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de risible là-dedans.
    – C’est le dévouement personnifié que ce brave Mousqueton ! reprit Porthos. Gageons que tu te voyais déjà dépecé et mangé par ton maître ?
    – Oui, monsieur, quoique cette joie que vous devinez en moi ne soit pas, je vous l’avoue, sans quelque mélange de tristesse. Cependant je ne me regretterais pas trop, monsieur, si en mourant j’avais la certitude de vous être utile encore. »  Pages 110 et 111
  • « – Allons donc à Rueil, dit Athos.
    – C’est nous jeter dans la gueule du loup, dit Aramis.
    – Si j’eusse été l’ami de Jonas comme je suis celui de d’Artagnan, dit Athos, je l’eusse suivi jusque dans le ventre de la baleine et vous en feriez autant que moi, Aramis. »  Page 213
  • « Mazarin se sentit frissonner jusqu’au fond du cœur. Son regard si perçant se fixa en vain sur la face moqueuse du Gascon et sur le visage impassible de Porthos. Tous deux étaient cachés dans l’ombre, et la sibylle de Cumes elle-même n’aurait pas su y lire. »  Page 294
  • « Mais avant de partir, il réfléchit que, pour un garçon d’esprit et d’expérience, c’était une singulière position que de marcher à l’incertain en laissant le certain derrière soi.
    « En effet, se dit-il au moment de monter à cheval pour remplir sa dangereuse mission, Athos est un héros de roman pour la générosité ; Porthos, une nature excellente, mais facile à influencer ; Aramis, un visage hiéroglyphique, c’est-à-dire toujours illisible. Que produiront ces trois éléments quand je ne serai plus là pour les relier entre eux ?… la délivrance du cardinal peut-être. Or, la délivrance du cardinal, c’est la ruine de nos espérances, et nos espérances sont jusqu’à présent l’unique récompense de vingt ans de travaux près desquels ceux d’Hercule sont des œuvres de pygmée. » »  Pages 324 et 325
2,5 étoiles, V

Le vieux qui lisait des romans d’amour

Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda

Éditions Points, publié en 1995, 120 pages

Roman de Luis Sepúlveda paru initialement en espagnol en 1992 sous le titre « Un viejo que leía novelas de amor ».

Le  vieux qui lisait des romans d'amour

Antonio José Bolivar est un vieil homme qui vit seul dans un petit hameau au fond de la jungle amazonienne. Les circonstances de la vie et le vaste plan de colonisation l’ont conduit dans cette région inhospitalière et il en est tombé éperdument amoureux. Depuis qu’il a redécouvert qu’il sait lire, il se procure des romans d’amour qui lui donnent matière à réflexion et à émotion. Comme il n’est jamais sorti de la jungle, il voyage grâce à la lecture. Malheureusement, sa quiétude sera perturbée par un groupe de chasseurs américains. Ils ont abattu une famille de jaguars mais ils ont laissé la femelle en vie. Celle-ci rode et est devenu très agressive, mettant en danger les gens du village. Le maire se tourne vers le vieil homme pour débusquer la bête. Antonio connait la jungle comme sa poche au point de se confondre avec elle. Il sera contraint par le maire et partira avec des hommes du village, pour tuer le félin. Mais, les hommes seront-ils rattrapés par la brutalité de la nature ?

Joli petit roman sans prétention sur la nature de l’homme. Sepúlveda nous entraine par son écriture simple aux confins de la civilisation et nous fait vivre une belle aventure. Il a su, en peu de pages, créer des personnages riches et une histoire intéressante. Il nous fait réfléchir sur la nature humaine, la place de l’homme dans la nature et le sort qu’il lui réserve. L’Amazonie y est décrite avec une telle précision qu’au fil de la lecture on croit sentir les odeurs, la chaleur et l’humidité de la jungle. Les descriptions sont parfois crues et troublantes parce qu’elles décrivent la réalité pure et dure. Malheureusement, trop de sujets sont abordés dans ce texte et ils sont abordés superficiellement et trop rapidement. Bref, il manque de la profondeur à ce texte pour en faire un bon roman. De plus, les romans d’amour du titre semblent avoir pour unique but de nous introduire au personnage principal et pour nous le rendre attachant. Les attentes étaient grandes étant donné les très bonnes critiques sur ce livre et surtout le titre qui fait référence à la littérature. Au final nous avons droit à un joli petit conte sur le respect de la Nature et contre la déforestation.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 24 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « – Écoute, j’avais complètement oublié, avec cette saloperie de mort :`je t’ai apporter deux livres.
    – Les yeux du vieux s’allumèrent.
    – D’amour ?
    Le dentiste fit signe que oui.
    Antonio José Bolivar Proaño lisait des romans d’amour et le dentiste le ravitaillait en livres à chacun de ses passages.
    – Ils sont tristes ? demandait le vieux.
    – À pleurer, certifiait le dentiste.
    – Avec des gens qui s’aiment pour de bon ?
    – Comme personne ne s’est jamais aimé.
    – Et qui souffrent beaucoup ?
    – J’ai bien cru que je ne pourrais pas le supporter.
    À vrai dire, le docteur Rubincondo Loachamín ne lisait pas les romans.
    Quand le vieux lui avait demandé de lui rendre ce service, en lui indiquant clairement ses préférences pour les souffrances, les amours désespérées et les fins heureuses, le dentiste avait senti que la tâche serait rude.
    Il avait peur de se rendre ridicule en entrant dans un librairie de Guayaquil pour demander : « Donnez-moi un roman d’amour bien triste, avec des souffrances terribles et un happy end… » On le prendrait sûrement pour une vieille tante. Et puis il avait trouvé une solution inespérée dans un bordel du port.
    Le dentiste aimait les négresses, d’abord parce qu’elles étaient capables de dire des choses à remettre sur pied un boxeur K.-O., et ensuite parce qu’elles ne transpiraient pas en faisant l’amour.
    Un soir qu’il s’ébattait avec Josefina, une fille d’Esmeraldas à la peau lisse et sèche comme le cuir d’un tambour, il avait vu un lot de livres rangés sur la commode.
    – Tu lis ? avait-il demandé.
    – Oui, mais lentement.
    – Et quels sont tes livres préférés ?
    – Les romans d’amour, avait répondu Josefina. Elle avait les mêmes gouts qu’Antonio José Bolivar.
    À dater de cette soirée, Josefina avait fait alterner ses devoirs de dame de compagnie et ses talents de critique littéraire. Tous les six mois, elle sélectionnait deux romans particulièrement riches en souffrances indicibles. Et, plus tard, Antonio Josée Bolivar Proaño les lisait dans la solitude de sa cabane, face au Nangaritza.
    Le vieux prit les deux livres, examina les couvertures et déclara qu’ils lui plaisaient. »  Pages 30 à 32
  • « Le vieux resta sur le quai jusqu’à ce que le bateau disparaisse, happé par une boucle du fleuve. Puis il décida qu’il n’adressait plus la parole à personne de la journée : il ôta son dentier, l’enveloppa dans son mouchoir et, serrant les livres sur sa poitrine, se dirigea vers sa cabane. »  Page 33
  • « Il habitait une cabane en bambou d’environ dix mètres carrés meublée sommairement : le hamac de jute, la caisse de bière soutenant le réchaud à kérosène, et une table très haute, parce que, le jour où il avait ressenti pour la première fois des douleurs fois des douleurs dans le dos, il avait compris que les années commençaient à lui tomber dessus et pris la décision de s’assoir le moins possible.
    Il avait donc construit cette table aux longs pieds dont il se servait pour manger debout et pour lire ses romans d’amour. »  Pages 35 et 36
  • « Tant qu’il vécut chez les Shuars, il n’eut pas besoin de romans pour connaître l’amour. »  Page 47
  • « La femme offerte l’emmenait sur la berge du fleuve. Là, tout en entonnant des anents, elle le lavait, le parait et le parfumait, puis ils revenaient à la cabane s’ébattre sur une natte, les pieds en l’air, doucement chauffés par le foyer, sans cesser un instant de chanter les anents, poèmes nasillards qui décrivaient la beauté de leurs corps et la joie du plaisir que la magie de la description augmentait à l’infini. »  Page 47
  • « Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. Mais il n’avait rien à lire.
    À contrecœur, le maire accepta de lui prêter quelques vieux journaux qu’il conservait ostensiblement comme autant de preuves de ses liens privilégiés avec le pouvoir central, mais Antonio José Bolivar les trouva sans intérêt.
    La reproduction de passages des discours prononcés au Congrès, dans lesquels l’honorable Bucaram prétendait qu’un autre honorable représentant n’avait rien dans son pantalon, l’article qui donnait tous les détails sur la manière dont Artenio Mateluna avait tué son meilleur amis de vingt coups de poignard, mais sans haine, la chronique qui dénonçait l’orgueil délirant des supporters de Manta, lesquels avaient émasculé un arbitre en plein stade, ne lui paraissaient pas des stimulants suffisants pour le convaincre de continuer à lire. Tout ça se passait dans un monde lointain, sans références qui le lui rendent intelligible et sans rien qui lui donne envie de l’imaginer.
    Un beau jour le Sucre débarqua, en même temps que des caisses de bières et les bonbonnes de gaz, un malheureux prêtre expédié en mission par les autorités ecclésiastiques pour baptiser les enfants et mettre fin aux concubinages. Au bout de trois jours, le frère n’avait rencontré personne qui soit disposé à le conduire aux habitations des colons. Anéanti par une telle indifférence de sa clientèle, il était allé s’assoir sur le quai en attendant le départ du bateau qui le tirerait de là. Pour tuer les heures de la canicule, il sortit un vieux livre de sous sa soutane et essaya de lire, mais la torpeur le terrassa.
    Ce livre entre les mains du curé fascina Antonio José Bolivar. Il attendit patiemment que le curé vaincu par le sommeil le laisse échapper.
    C’était une biographie de saint François qu’il feuilleta furtivement avec l’impression de commettre une sorte de larcin.
    Il épela les syllabes, puis sa soif de saisir tout ce qui était contenu dans ces pages le fit répéter à mi-voix les mots ainsi formés.
    Le prêtre se réveilla et observa, amusé, Antonio José Bolivar, le nez dans son livre.
    – C’est intéressant ? demanda-t-il.
    – Excusez-moi, Monseigneur. Mais vous dormiez et je ne voulais pas vous déranger.
    – Ça t’intéresse ? répéta le prêtre.
    – On dirait que ça parle surtout d’animaux, répondit-il timidement
    -Saint François aimait les animaux. Et toutes les créatures de Dieu.
    – Moi aussi je les aime. À ma manière. Vous connaissez saint François ?
    – Non, Dieu ne m’a pas donné cette joie. Saint François est mort il y a très longtemps. Je veux dire qu’il a quitté cette vie terrestre pour aller auprès du Créateur jouir de la vie éternelle.
    – Comment vous le savez ?
    – Parce que j’ai lu le livre. C’est un de ceux que je préfère.
    Le prêtre soulignait ses paroles en caressant le cartonnage usé. Antonio José Bolivar l’écoutait avec ravissement et sentait poindre la morsure de l’envie.
    – Vous avez lu beaucoup de livres ?
    – Un certain nombre. Autrefois, quand j’étais jeune et que mes yeux n’étaient pas fatigués, je dévorais toutes les œuvres que me tombaient sous la main.
    – Tous les livres parlent de saints ?
    – Non. Il y a dans le monde des millions et des millions de livres. Dans toutes les langues et sur tous les sujets, y compris certains que les hommes ne devraient pas connaître.
    Antonio José Bolivar ne comprit pas ce problème de censure. Il continuait à fixer les mains du prêtre, des mains grassouillettes, blanches sur le cartonnage noir.
    – De quoi parlent les autres livres ?
    – Je viens de te le dire. D’un tas de choses. D’aventures, de science, de la vie de personnages vertueux, de technique, d’amour…
    Ce dernier point l’intéressa. L’amour, il n’en connaissait que ce que disent les chansons, particulièrement les pasillos que chantait Julito Jaramillo, dont la voix, issue des quartiers pauvres de Guayaquil, s’échappait parfois d’une radio à piles et rendait les hommes mélancoliques. Ces chansons-là disaient que l’amour était comme la piqûre d’un taon que nul ne voyait mais que tous recherchaient.
    – C’est comment, les livres d’amour ?
    – Ceux-là, je crains de ne pouvoir t’en parler. Je n’en ai pas lu plus de deux.
    – Ça ne fait rien. C’est comment ?
    – Eh bien, ils racontent l’histoire de deux personnes qui se rencontrent, qui s’aiment et qui luttent pour vaincre les difficultés qui les empêchent d’être heureux.
    L’appel du Sucre annonça l’appareillage et il n’osa pas demander au prêtre de lui laisser le livre. Mais ce que celui-ci lui laissa, en revanche, ce fut un désir de lecture plus fort qu’auparavant.
    Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégée par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sans auditoire.
    Il lui fallait de la lecture, ce qui impliquait qu’il sorte d’El Idilio. Peut-être n’était-il pas nécessaire d’aller très loin, peut-être rencontrerait-il à El Dorado quelqu’un qui possédait des livres, et il se creusait la cervelle pour trouver le moyen de les obtenir. »  Pages 55 à 59
  • « – Mais si tu voulais avoir des livres, pourquoi tu ne m’en as pas chargé ? Je suis sûr que je t’en aurais trouvé à Guayaquil.
    – Merci, docteur. Le problème c’est que je ne sais pas encore quels livres je veux lire. Mais dès que je saurai, je profiterai de votre proposition. »  Page 61
  • « Quand il eut vendu les ouistitis et les perroquets, l’institutrice lui montra sa bibliothèque.
    Il fut ému de voir tant de livres rassemblés. L’institutrice possédait une cinquantaine de volumes rangés sur des étagères et il éprouva un plaisir indicible à les passer en revue en s’aidant de la loupe qu’il venait d’acquérir.
    Cinq mois durant, il put ainsi former et polir ses goûts de lecteur, tout en faisant alterner les doutes et les réponses.
    En parcourant les textes de géométrie, il se demandait si cela valait la peine de savoir lire, et il ne conserva de ces livres qu’une seule longue phrase qu’il sortait dans les moments de mauvaise humeur : « Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse est le côté opposé à l’angle droit. » Phrase qui, par la suite, devait produire un effet de stupeur chez les habitants d’El Idilio, qui la recevaient comme une charade absurde ou une franche obscénité.
    Les textes d’histoire lui semblèrent un chapelet de mensonges. Était-il possible que ces petits messieurs pâles, avec leurs gants jusqu’aux coudes et leurs culottes collantes de funambules, aient été capables de gagner des batailles ? Il lui suffisait de voir leurs boucles soigneusement frisées flottant au vent pour comprendre que ces gens-là étaient incapables de tuer une mouche. Ce fut ainsi que les épisodes historiques se trouvèrent exclus de ses goûts de lecteur.
    Edmondo de Amicis et son Cœur occupèrent pratiquement la moitié de son séjour à El Dorado. Là, il était à son affaire. C’était un livre qui lui collait aux mains et aux yeux, qui lui faisait oublier la fatigue pour continuer à lire, encore et toujours, jusqu’à ce qu’un soir, il finisse par se dire qu’il n’était pas possible qu’un seul corps endure tant de souffrances et contienne tant de malchance. Il fallait être vraiment un salaud pour prendre plaisir aux malheurs d’un pauvre garçon tel que le Petit Lombard, et c’est alors, après avoir cherché dans toute la bibliothèque, qu’il trouva enfin ce qui lui convenait vraiment.
    Le Rosaire de Florence Barclay contenait de l’amour, encore de l’amour, toujours de l’amour. Les personnages souffraient et mêlaient félicité et malheur avec tant de beauté que sa loupe en était trempée de larmes.
    L’institutrice, qui ne partageait pas tout à fait ses goûts, lui permit de prendre le livre pour retourner à El Idilio, où il le lut et le relut cent fois devant sa fenêtre, comme il se disposait à le faire maintenant avec les romans que lui avait apportés le dentiste et qui l’attendaient, insinuants et horizontaux, sur la table haute, étrangers au passé désordonné auquel Antonio José Bolivar préférait ne plus penser, laissant béantes les profondeurs de sa mémoire pour les remplir de bonheurs et de tourments d’amour plus éternels que le temps. »  Pages 62 et 63
  • « Antonio José Bolivar dormait peu. Jamais plus de cinq heures par nuit et de deux heures de sieste. Le reste de son temps, il le consacrait à lire les romans, à divaguer sur les mystères de l’amour et à imaginer les lieux où se passaient ces histoires.
    En lisant les noms de Paris, Londres ou Genève, il devait faire un énorme effort de concentration pour se les représenter. La seule grande ville qu’il eût jamais visitée était Ibarra, et il ne se souvenait que confusément des rues pavées, des pâtés de maisons basses, identiques, toutes blanches, et de la Plaza de Armas pleine de gens qui se promenaient devant la cathédrale.
    Là s’arrêtait sa connaissance du monde et, en suivant les intrigues qui se déroulaient dans des villes aux noms lointains et sérieux tels que Prague ou Barcelone, il avait l’impression que le nom d’Ibarra n’était pas celui d’une ville faite pour les amours immenses. »  Page 65
  • « Mais ce qu’il aimait par-dessus tout imaginer, c’était la neige.
    Enfant, il l’avait vue comme une peau de mouton mise à sécher au balcon du volcan Imbabura, et ces personnages de roman qui marchaient dessus sans crainte de la salir lui semblaient parfois d’une extravagance impardonnable. »  Page 66
  • « Après avoir mangé les crabes délicieux, le vieux nettoya méticuleusement son dentier et le rangea dans son mouchoir. Après quoi il débarrassa la table, jeta les restes par la fenêtre, ouvrit une bouteille de Frontera et choisit un roman.
    La pluie qui l’entourait de toutes parts lui ménageait une intimité sans pareille.
    Le roman commençait bien.
    « Paul lui donna un baisser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait paisiblement sur les canaux vénitiens. »
    Il lut la phrase à voix haute et plusieurs fois.
    – Qu’est-ce que ça peut bien être, des gondoles ?
    Ça glissait sur des canaux. Il devait s’agir de barques ou de pirogues. Quant à Paul, il était clair que ce n’était pas un individu recommandable, puisqu’il donnait un « baiser ardent » à la jeune fille en présence d’un ami, complice de surcroît.
    Ce début lui plaisait.
    Il était reconnaissant à l’auteur de désigner les méchants dès le départ. De cette manière, on évitait les malentendus et les sympathies non méritées.
    Restait le baiser – quoi déjà ? – « ardent ». Comment est-ce qu’on pouvait faire ça ?
    Il se souvenait des rares fois où il avait donné un baiser à Dolores Encarnaciòn del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo. Peut-être, sans qu’il s’en rende compte, l’un de ces baisers avait-il été ardent, comme celui de Paul dans le roman. »  Pages 73 et 74
  • « Abrutie par l’alcool, la malheureuse ne se rendait pas compte de ce qu’on faisait d’elle. Cette fois-là, un aventurier l’avait prise sur la plage et avait cherché à coller sa bouche à la sienne.
    La femme avait réagi comme un animal sauvage. Elle avait fait rouler l’homme couché sur elle, lui avait lancé une poignée de sable dans les yeux et était allé ostensiblement vomir de dégoût.
    Si c’était cela, un baiser ardent, alors le Paul du roman n’était qu’un porc.
    Quand arriva l’heure de la sieste, il avait lu environ quatre pages et réfléchi à leur propos et il était préoccupé de ne pouvoir imaginer Venise en lui prêtant les caractères qu’il avait attribués à d’autres villes, également découvertes dans des romans.
    À Venise, apparemment, les rues étaient inondées et les gens étaient obligés de se déplacer en gondoles.
    Les gondoles. Le mot « gondole » avait fini par le séduire et il pensa que ce serait bien d’appeler ainsi sa pirogue. »  Pages 74 et 75
  • « Plus tard dans l’après-midi, après un nouveau festin de crabes, il voulut poursuivre sa lecture, mais il fut distrait par des cris qui l’obligèrent à sortir la tête sous la pluie. »  Page 75
  • « Tout en faisant frire le foie agrémenté de brins de romarin, il maudit l’incident qui le tirait de sa tranquillité. Impossible désormais de se concentrer sur sa lecture, obligé qu’il était de penser à l’expédition du lendemain avec le maire à sa tête. »  Page 77
  • « Il renta à El Idilio livrer les restes, le maire le laissa tranquille et il fit tout pour sauvegarder cette paix, car c’était d’elle que dépendaient les moments de bonheur passés face au fleuve, debout devant la table haute, à lire lentement les romans d’amour. »  Page 84
  • « Perplexe, son coéquipier le regardait parcourir avec sa loupe les signes réguliers du livre,
    – C’est vrai que tu sais lire, camarade ?
    – Un peu.
    – Et tu lis quoi ?
    – Un roman. Mais tais-toi. Quand tu parles, tu fais bouger la flamme et moi je vois bouger les lettres.
    L’autre s’éloigna pour ne pas le gêner, mais l’attention que le vieux portait au livre était telle qu’il ne supporta pas de rester à l’écart.
    – De quoi ça parle ?
    – De l’amour.
    À cette réponse du vieux, il se rapprocha, très intéressé.
    – Sans blague ? Avec des bonnes femmes riches, chaudes et tout ?
    – Non. Ça parle de l’autre amour. Celui qui fait souffrir.
    L’homme se sentit déçu. Il courba les épaules et s’éloigna de nouveau. Avec ostentation, il but une longue gorgée, alluma un cigare et se mit à affûter sa machette.
    Il passait la pierre, crachait sur le métal, la repassait, puis éprouvait le tranchant du doigt.
    Le vieux s’était replongé dans son livre, sans se laisser distraire par le bruit âpre de la pierre sur l’acier, en marmottant comme s’il priait.
    – Allez, lis un peu plus fort.
    – Sérieusement ? Ça t’intéresse ?
    – Bien sûr que oui. J’ai été une fois au cinéma, à Loja, et j’ai vu un film mexicain, un film d’amour. Comment t’expliquer, camarade ? Qu’est-ce que j’ai pu pleurer.
    – Alors il faut que je te lise depuis le début, comme ça tu sauras qui sont les bons et les méchants.
    Antonio José Bolivar retourna à la première page. À force de la relire, il la savait par cœur.
    « Paul lui donna un baisser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait paisiblement sur les canaux vénitiens. » »  Pages 100 et 101
  • « Antonio José Bolivar ôta son dentier, le rangea dans son mouchoir et sans cesser de maudire le gringo, responsable de la tragédie, le maire, les chercheurs d’or, tous ceux qui souillaient la virginité de son Amazonie, il coupa une grosse branche d’un coup de machette, s’y appuya, et prit la direction d’El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d’amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes »  Page 121