3 étoiles, V

Voyageurs

Voyageurs de Neal Asher.

Éditions Fleuve Noir, publié en 2008, 367 pages

Roman de science-fiction de Neal Asher paru initialement en 2004 sous le titre « Cowl ».

Une guerre sans merci fait rage au sein du système solaire entre les Héliothans et les Umbrathans. Grâce au voyage dans le temps, les Umbrathans ont pu remonter dans le passé afin de faire basculer le conflit. Mais ce faisant, ils ont donné naissance à une monstrueuse créature qui tue tout ce qui la met en danger et menace ainsi de détruire l’humanité. Depuis les origines de la vie sur terre, Cowl cherche à éliminer les futurs possibles où son existence n’est pas probable. Au 22ième siècle, Polly doit faire une transaction en tant que porte-parole pour Nandru avec un super-soldat dénommé Tack. Mais, soudain pendant la rencontre un carnage a lieu perpétré par une bête monstrueuse, Polly est propulsée dans le passé avec Tack à ses trousses. Un objet étrange lui enserre le bras, une sorte d’écaille qui est responsable des bons dans le passé dont Polly est victime. Ils seront entraînés dans un voyage sanglant jusqu’aux origines de l’humanité. Ils se trouvent par le fait même mêlé à cette guerre interplanétaire du futur.

Confusion, confusion, confusion. Dès le premier chapitre, le lecteur est plongé dans l’histoire de Polly qui est très accrocheuse. Par contre, chaque chapitre commence par une introduction qui laisse le lecteur confus. Avant de réaliser que ces préambules sont en fait l’histoire de la guerre du futur, le mal est fait : le lecteur a décroché de ces petits paragraphes en italique. La compréhension pour la suite en est donc compromise. Bien que le style d’écriture de l’auteur soit parfait, il manque cependant de clarté dans le canevas de l’histoire. Heureusement, l’auteur a su rendre les personnages de Polly et de Tack attachants et intéressants malgré leur personnalité limite. Le point fort de ce roman est la description de chacune des époques traversées qui sont très bien rendues, que ce soit l’époque romaine ou l’ère préhistorique. Bien que le roman laisse le lecteur désorienté, l’action est au rendez-vous. Un bon moment de distraction si le lecteur est intéressé par les voyages dans le temps, les mutants, les missiles et les dinosaures.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 15 mars 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Polly l’avait déjà vu la semaine passée. À voir son costume, c’était un cadre de TCC, et il trimbalait en bandoulière un ordinateur portable maquillé en vieux livre. »  Page 11
  • « Il tendit la main et ramena le sac banane devant lui. Il examina le contenu du portefeuille, intéressé par les cartes à puce, les billets et pièces d’euros, l’air de plus en plus perplexe.
    Polly comprit ce qui le dérangeait – la monnaie devaient porter des dates.
    Après un moment, il dit :
    — Vos maîtres à Berlin pensent-ils vraiment que nous marcherions dans une ruse aussi simpliste ? Même sans brûler tous les livres de M. Wells, nous sommes capables de faire la différence entre les faits et la fiction.
    — Je ne comprends pas.
    — Moi aussi, j’ai lu La Machine à voyager dans le temps.
    — Je ne comprends toujours pas.
    La Machine à voyager dans le temps était un roman d’un type appelé H. G. Wells. Tu devines de quoi ça parlait, vu le contexte… Mais pour lui, ça reste de la fiction. »  Pages 67 et 68
  • « Un garçon sauvage sans nom et sans langage que Polly sauva de la noyade, et qu’Aconit identifia comme un ressortissant de l’âge terrible du neurovirus. Aconit le guérit de son affliction et augmenta son cerveau par chirurgie pour compenser les ravages de la maladie. Pendant ce temps, Polly, toujours prête à donner un nom, le baptisa Vendredi. »  Page 276
3 étoiles, M

Marie LaFlamme, tome 1 : Marie LaFlamme

Marie LaFlamme, tome 1 : Marie LaFlamme de Chrystine Brouillet.

Éditions Guy Saint-Jean, publié en 2008, 718 pages

Premier tome de la trilogie « Marie LaFlamme » de Chrystine Brouillet paru initialement en 1990.

En 1662 Marie LaFlamme a vingt ans et habite à Nantes avec sa mère Anne. Son père, Pierre, a péri en mer il y a un an. Anne parvient à assurer leur subsistance grâce à ses dons de sage-femme et de guérisseuse. Marie est amoureuse de Simon Perrot mais celui-ci quitte Nantes pour Paris afin de devenir soldat. Elle se langui de son absence et est convaincue qu’il reviendra pour l’épouser. Le malheur tombe sur les deux femmes, elles seront soupçonnées de sorcellerie. Anne et Marie seront faites prisonnières et Anne sera condamnée au bûcher pour avoir pratiqué la médecine avec succès. La médecine étant réservé aux hommes, si elle obtient de bons résultats c’est donc qu’elle est une sorcière. Afin d’éviter la torture et le bûcher à sa fille, Anne la donnera en mariage à l’armateur Geoffroy de Saint-Arnaud. Cependant, ce dernier est cruel, obsédé par l’argent et Marie le déteste. De plus, il est obsédé par un trésor dont Pierre LaFlamme lui a parlé avant de mourir. Marie n’aura pas d’autre choix que de l’épouser mais elle n’entend pas partager le trésor avec lui.

Roman historique dont le premier tome permet une belle incursion au 17ième siècle en France. À la lecture de ce tome, il est manifeste que l’auteure s’est bien informée afin de décrire avec justesse cet époque. Elle réussit à plonger le lecteur dans cette société et de transmettre les façons de penser et les croyances de l’époque. Les deux personnages principaux de Marie et Anne sont très bien rendues, on s’y attache rapidement. L’impétuosité du caractère de la jeune Marie permet aux sentiments du lecteur d’osciller entre l’amour et l’antipathie. Par contre, ce premier tome a un rythme très lent. La lecture en est quelque fois moins excitante car certains passages sont trop clichés. L’histoire manque un peu de fini, de profondeur et surtout de réalisme : c’est beaucoup trop d’événements dans la vie d’une seule personne. En bref, c’est une lecture agréable et captivante malgré les quelques défauts.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 5 février 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Si la jeune femme clamait son innocence avec vigueur le lundi, elle avouait le vendredi, brisée par des heures d’interrogatoire. Oui, elle avait assisté une fois, une seule fois, au sabbat.  Citant des sources, les textes des experts Bodin, Boguet et Lancre, ses juges lui firent remarquer que les réunions sataniques étaient hebdomadaires et que toutes les sorcières se devaient d’y paraître. Péronne leur mentait donc. »  Page 34
  • « Elle s’était assise près de la croisée et revivait le moment où Jacques Lecoq était arrivé avec la lettre de son Simon. Marie Perrot. Oui, Marie Perrot. Ça sonnait bien à l’ouïe ! La jeune fille songeuse était sourde à tout autre nom et Anne dut l’appeler par trois fois.
    — Ma petite reine… Tu rêves au Prince charmant ?
    Marie protesta si vivement qu’Anne sourit franchement avant de lui souhaiter plus de chance qu’à la belle Aurore du conte. 
    — J’espère que tu ne vas pas passer un siècle à l’attendre, je doute que tu en aies la patience, dit-elle taquine. »  Pages 80 et 81
  • « Chahinian, amateur de comédie lyrique, avait été, comme tous les spectateurs parisiens du théâtre du Petit-Bourbon, aussi impressionné par la féerie des machines que par la musique, le chant, la danse. II ignorait combien de temps il resterait à Nantes mais peut-être qu’une troupe y était établie ou que des comédiens s’arrêtaient dans la ville? Il aimait ces divertissements et leur moralité didactique car, il ne s’y trompait pas, les auteurs de théâtre dénonçaient les fatuités du monde. Ils avaient, selon l’orfèvre, autant d’influence sur les spectateurs en les faisant rire et pleurer, que les prêtres en chaire qui les terrorisaient.
    Et Guy Chahinian s’en réjouissait; s’il convenait de la grave intelligence de Bossuet, il préférait l’esprit de Molière ou de La Fontaine qui voyaient bien les défauts de l’homme mais ne le vouaient pas aux Enfers… »  Page 85
  • « — Ah! Vous allez rester? s’exclama Germaine Crochet, visiblement ravie. Guy Chahinian lui semblait être un homme sérieux et bien nanti. Il n’avait pas sourcillé en voyant l’écriteau « crédit est mort » et pourtant il savait lire puisqu’il tenait un livre qu’il déposa sur la table après s’être assis au fond de la salle, près de l’âtre. »  Page 90
  • « Si on lui prouvait qu’il avait tort et que l’armateur avait du cœur, le joaillier acceptait qu’une fée le transforme en rat ou en citrouille comme dans les contes du sieur Perrault. De songer à cette littérature le fit éprouver de l’ennui. Il se souvint avec nostalgie des veillées où on lisait les textes de ce commis, licencié en droit qui se plaisait à divertir le Tout-Paris de son talent. Nombre de ses récits avaient été narrés bien avant mais il savait les tourner de la plus jolie manière et leur donner de ce fait un plus vaste public. Chahinian soupira: trouverait-il le temps et la société à Nantes pour goûter quelques feuillets? Il voyait assez bien Henriette Hornet en méchante ogresse et Geoffroy de Saint-Arnaud dans le rôle de Barbe- Bleue. S’il devait désigner la Belle au bois dormant, il serait fort embarrassé car la superbe Marie LaFlamme ne lui faisait guère l’effet d’être une personne posée, même enchantée; elle incarnerait mieux Cendrillon, s’élançant vers le bal. Place Saint-Pierre, elle allait de sa mère à Jacques Lecoq en glissant souplement à travers la foule, tels ces cabris qu’il n’avait jamais vus mais dont un voyageur du Sud lui avait vanté l’agilité. »  Page105
  • « — Ici ? bredouilla Marie. Je croyais que vous ne restiez que quelques… 
    — Eh non… Je suis navré de ne pouvoir jouer pour vous les Hermès, ou les Cupidon, dit-il avec un sourire aimable. »  Page 125
  • « Je veux enrayer la contage, la prévenir même ! Je veux: n’est-ce pas deux mots bien vaniteux? Mais je suis ainsi, ambitieuse. Bien sûr, j’aime mes malades mais surtout, je déteste la mort. Le décès d’un patient m’est comme une offense personnelle… Vous voyez mon orgueil! Qui suis-je pour défier la mort? Qu’une veuve qui a quelque savoir des plantes. Je n’ai pu apprendre qu’en suivant M. Chouart dans sa pratique quotidienne. Mais pour cet homme qui a accepté de m’enseigner, mille autres s’y opposent maintenant. Si je délivre encore des femmes, c’est que le Dr Hornet ne veut pas des pauvres gens. A Paris, la dernière femme à avoir pratiqué une délivrance royale est morte il y a trente ans. C’était une personne remarquable qui a beaucoup écrit sur l’art d’être mère-sage. J’ai pu, du vivant du Dr Chouart, consulter à trois reprises ses ouvrages. Bien des mères lui doivent la vie.
    — Ainsi, constata Guy Chahinian, mi-sérieux, mi-amusé, vous tenez en haute estime les talents de Louise Bourgeois, mais pas les vôtres ? 
    — Vous savez donc de qui je vous entretiens ?
    — Un ami apothicaire à Paris m’en a parlé. »  Pages 144 et 145
  • « L’aumônier doutait de nouveau de l’esprit du marin mais il s’exécuta: Geoffroy de Saint-Arnaud n’aurait qu’à juger lui- même s’il convenait ou non d’entendre Pierre LaFlamme.
    L’armateur se moqua de l’aumônier mais une heure après que celui-ci lui eut présenté la requête du mourant, il se décidait à le visiter : à de telles extrémités, un homme n’a aucune raison d’inventer une fable. »  Page 169
  • « Le jour lui rendait le muscle de vie mais la nuit revenait; son cœur régénéré était de nouveau incendié. Le joaillier travaillait de plus en plus tard chaque soir afin de retarder le cauchemar mais, tel Prométhée, il semblait condamné à revivre éternellement son supplice. Le patron des orfèvres avait le foie dévoré chaque jour par un vautour pour avoir dérobé le feu de l’Olympe; son disciple devait-il être, pour avoir laissé les flammes s’emparer d’une femme, la proie d’une nocturne épouvante ? »  Page 230
  • « Une semaine plus tôt, la baronne s’était arrêtée au couvent où la jeune fille apprenait la musique avec mère Marie-Joseph de l’Epiphanie. Elle l’avait entendue s’essayer à une aria de Jean Mignon, alors qu’elle se recueillait dans sa cellule. S’échappant du cloître, la mélodie qui lui parvenait était d’une telle harmonie qu’elle en avait laissé choir son livre de psaumes. »  Page 238
  • « — C’est merveilleux Michelle ! Un vrai conte de fées ! »  Page 246
  • « Cette journée aurait dû consacrer son triomphe, lui donner prétexte à raconter qu’une dame de qualité s’intéressait assez à sa fille pour l’emmener à Paris. Mauvaise fée, la pluie avait transformé ces heures d’apothéose en désastre, et voilà qu’un monstre lui dévorait sa coiffure. »  Page 251
  • « Afin de signifier à l’échevin Guillec que son zèle était remarqué, le jurisconsulte lui tendit un petit manuel.
    — Lisez-le, cela nous sera fort utile d’être plus nombreux à nous en inspirer.
    Egide Guillec était ravi qu’on l’élève par cette marque de confiance au rang des magistrats instruits. Il savait lire, mais il ne possédait certes pas le savoir de ces juges et palliait son ignorance par une attitude servile. Il prit le traité de démonologie avec des gestes respectueux, hésitant pourtant à dire comme il se trouvait honoré. »  Page 300
  • « — Il faudrait bien que je rencontre votre époux. Il me paraît avisé. Sinon, il ne serait pas échevin et n éclairerait pas de ses lumières les magistrats. Vous les connaissez ?
    — Tous, mentit Juliette Guillec qui n’avait rencontré qu’Alphonse Darveau et Eudes Pijart. Les Darveau portent la robe depuis un siècle au moins. Et la femme d’Eudes Pijart est la sœur du jurisconsulte Darveau. Celui-ci a prêté son guide à mon époux, Le Malheur maléfice, je crois. M. Guillec n’a pas voulu me le montrer, car il contient trop de choses horribles pour une faible femme.
    Guy Chahinian n’écoutait plus:  S’agissait-il du Malleum Maleficarum ? Ils allaient en faire usage ?
    Publié en 1486, ce manuel avait été tiré depuis à des milliers d’exemplaires en petit format, de sorte qu’on pouvait le consulter à tout moment lors d’un procès et s’en inspirer quand un doute surgissait. Guy Chahinian avait lu l’ouvrage des années auparavant mais n’avait rien oublié de son absurde atrocité. »  Page 308
  • « En rejoignant le capitaine, elle lui tendit, le temps de monter en selle, un gros cahier quelle reprit avant de flatter l’encolure de son cheval. »  Page 314
  • « — Je vais laisser ici ce cheval et vous demander d’attendre que le soleil se couche pour regagner la ville. On ne doit pas nous voir ensemble. Monsieur Chahinian, je voudrais que vous vous chargiez de ce cahier. Prenez-en le plus grand soin, c’est la somme de vingt ans de recherche et de pratique. J’en aurai encore besoin. Ainsi que ma fille. »  Page 324
  • « — Nous devons maintenant, dit le jurisconsulte Darveau, rechercher la marque diabolique. Avec les témoignages, nous aurons tous les éléments pour la faire avouer. 
    — Et le bourreau nous y aidera, dit l’échevin Guillec. L’homme avait acquis en très peu de temps une assurance qui le portait à une surenchère de cruauté pour plaire à ses pairs. Il avait prononcé ces derniers mots en guettant l’approbation du jurisconsulte qui lui avait prêté le guide de démonologie. »  Pages 349 et 350
  • « Anne LaFlamme devait mentir pour persuader sa fille de s’unir à l’armateur car Marie, épouvantée par la duplicité de l’homme, n’aurait jamais accepté sa proposition. La rage l’étouffait depuis qu’Anne lui avait rapporté leur entretien. La rage. Et la curiosité: ce trésor l’in-triguait. Elle avait été bien étonnée d’apprendre que son père avait révélé l’existence d’un trésor à Geoffroy de Saint- Arnaud. 
    — C’est un conte ! Ton père ne m’a jamais parlé de ce butin, faillit dire Anne LaFlamme.
    S’il avait possédé ces fameuses pierres, je l’aurais su.  Puis elle songea que si sa fille croyait aussi au trésor, elle ne se trahirait pas devant Saint-Arnaud. L’homme était trop cupide et trop retors pour ne pas tenter de faire parler Marie: elle devait avoir entendu la même fable. Le père Germain lui dirait la vérité en temps voulu. »  Page 365
  • « — Non. Ce balai que vous montrez maintenant ne m’aide pas à voler dans les airs!
    — Sauf si vous l’enduisez d’onguent. J’ai ici la composition de cet enduit maléfique, dit l’échevin Guillec, en se trémoussant dans sa toge noire.  Il buta sur les mots pentaphilon et hyosccyame, mais énuméra plus aisément les autres ingrédients: belladone, sang de chauve-souris, morelle furieuse, ciguë, persil, feuilles de peuplier, pavot, aconit, bave de crapaud. Certains manuels prétendaient que de l’ergot entrait aussi dans la composition de l’onguent. Niait-elle connaître cette plante ? »  Pages 378 et 379
  • « — Les femmes n’ont pas de droit au savoir ! Parce que des hommes comme vous protègent des hommes comme Hornet. 
    — Nous vous protégeons contre vous-même! tonna le jurisconsulte. La nature de la femme est frivole, menteuse, sensuelle. 
    Tapotant le traité de démonologie, il rapporta les précisions de Sprenger:  femina vient de fe, qui veut dire foi, et de minus, qui signifie moindre. 
    — Par sa faiblesse, la femme est donc plus facile à corrompre que l’homme: le Diable le sait. C’est pourquoi il vous offre ce que la loi vous refuse pour votre bien : le pouvoir de guérir. Il connaît la valeur de cet appât. »  Page 384
  • « Il fouilla dans les poches de sa toge, en tira un morceau de coton qu’il déplia devant Anne LaFlamme. Elle reconnut immédiatement la noix de muscade.
    — J’ai pensé que… si vous voulez, vous pourrez. 
    — Ah ! mon ami, murmura la sage-femme bouleversée. C’est pourquoi vous êtes ici? Comment connaissez-vous ce poison? 
    — J’ai cherché dans votre livre. Pour vérifier si ma mémoire était bonne : mon ami Jules Pernelle, l’apothicaire, m’a déjà parlé du danger que représente cette graine. Mais j’arrive trop tard, dit-il en regardant brièvement les mains brisées. »  Page 400
  • « — Je vous trouve bien maigre, vous devriez manger davantage. Vous n’avez jamais eu d’aussi bonnes choses à votre disposition. On m’a pourtant affirmé que vous étiez gourmande…
    Marie ferma les yeux, écœurée: comment aurait-elle pu avoir de l’appétit alors qu’on lui parlait de la mort de sa mère? Elle se traînait de sa chambre au salon, du salon à sa chambre et, avec ses habits sombres, elle ressemblait aux sorcières décrites dans les contes. »  Pages 406 et 407
  • « —  Le trésor, s’esclaffa Martin Le Morhier. Personne n’était plus sage que Pierre. Détourner un butin est passible de mort. Il aimait trop sa femme et sa fille pour tenter pareille chose. De plus, il n’était pas homme à errer dans les rues mal famées des ports étrangers. Il ne buvait pas, n’allait pas voir les filles. Quand aurait-il rencontré ce pirate ? Je me demande ce qui a pu l’inciter à inventer cette fable ! »  Page 416
4,5 étoiles, A, P

L’Assassin Royal, Premier cycle, tome 04 : Le Poison de la vengeance

L’Assassin Royal, Premier cycle, tome 04 : Le Poison de la vengeance de Robin Hobb.

Éditions Baam!, publié en 2009, 342 pages

Quatrième tome en français du premier cycle de « L’assassin Royal » de Robin Hobb. Il correspond au premier tiers de « Assassin’s Quest » paru initialement en 1997.

Pour les gens de Castelcerf, FitzChevalerie est mort et enterré. Maintenant que Subtil et Fitz sont morts, que Vérité est parti à la recherche des Anciens et que Kettricken se cache dans les montagnes pour enfanter, Royal le Fourbe a maintenant le champ libre pour prendre la couronne. Il a même déplacé la cour à Gué-de-Négoce pour combler son goût du luxe. Il abandonne ainsi le royaume aux attaques des Pirates Rouges et des forgisés. Mais en réalité, le Bâtard a été ramené à la vie par Umbre et Burrich en utilisant entre autres le don du Vif de Fitz. Une longue période de réadaptation début pour lui dont l’esprit a séjourné trop longtemps avec celui d’Oeil-de-Nuit. Avant de revenir à son état normal, Fitz va passer plusieurs mois dans un état mi-homme, mi-loup. Une fois remis sur pied, Fitz se lancera à corps perdu dans son obsession de tuer Royal. Motivé par la haine et la vengeance, il prendra la direction des Duchés de l’Intérieur pour l’assassiner. Son anonymat l’aidera dans cette tâche, mais cela ne durera pas éternellement. Dans un moment de désespoir, il réussira à contacter Vérité par sa faible capacité d’Art. Affolé, Vérité lui ordonnera aussitôt de la rejoindre. Fitz prendra alors le chemin des montagnes, mais la route sera parsemée d’embûches.

Une saga toujours aussi passionnante. Ce tome part en trombe au grand plaisir du lecteur. L’intrigue est pleine de rebondissements et d’action. On y trouve des batailles, des assassinats et des vengeances plus horribles les uns que les autres. L’auteur n’a pas perdu sa capacité à captiver le lecteur grâce à son style soigné et fluide. Dans cet ouvrage, elle dévoile plus en profondeur le personnage de FitzChevalerie. On suit ses pensées lors de ses délires, dans sa fidélité envers Vérité, dans son amour pour Moly et Oeil-de-Nuit et dans son obsession de vengeance contre Royal. Il est un personnage complexe mais tellement humain et réaliste que l’on souffre avec lui. Hobb a su avec cette suite répondre aux attentes des lecteurs autant au niveau de l’histoire que dans la création de personnages forts. C’est un tome passionnant et haletant où une nouvelle vie s’offre à Fitz. Il fait honneur aux tomes précédents, en espérant que la suite soit aussi passionnante.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 2 janvier 2016

La littérature dans ce roman :

  • « Chaque matin, à mon réveil, j’ai de l’encre sur les mains. Parfois je me retrouve le visage appuyé sur ma table de travail au milieu d’un fouillis de parchemins et de papiers. »  Page 5
  • « Ces premières pages constituent une tentative pour rédiger une histoire cohérente des Six-Duchés, mais j’ai du mal, je m’en suis vite aperçu, à garder l’esprit longtemps fixé sur un seul sujet, et je m’amuse donc avec d’autres traités, de moindre portée, sur mes théories de la magie, sur mes observations des structures politiques et sur les réflexions que m’ont inspirées certaines cultures étrangères. Lorsque l’inconfort atteint son apogée et que je suis incapable de trier convenablement mes idées pour les coucher sur le papier, je travaille sur des traductions ou je tente d’exécuter des copies lisibles de documents anciens. »  Page 5
  • « L’écriture joue pour moi le rôle que la cartographie jouait pour Vérité : la minutie et la concentration exigées suffisent presque à faire oublier l’aiguillon de la dépendance et les souffrances résiduelles d’une ancienne intoxication. »  Pages 5 et 6
  • « Ces esclaves apportent avec eux les coutumes et le savoir traditionnels de leur pays d’origine. Un conte m’est ainsi parvenu ; il traite d’une jeune fille qui était vecci, c’est-à-dire douée du Vif. Elle souhaitait quitter la maison de ses parents pour suivre l’homme qu’elle aimait et devenir sa femme ; ses parents le jugeaient indigne et interdirent à leur fille de se marier avec lui. Enfant trop respectueuse pour leur désobéir, elle était aussi femme trop ardente pour vivre sans son bienaimé : elle s’allongea sur son lit et mourut de chagrin. Ses parents accablés l’enterrèrent et se reprochèrent fort de ne lui avoir point permis de suivre son cœur. Mais, à leur insu, elle s’était liée à une ourse par le Vif et, quand elle mourut, l’ourse accueillit son esprit afin qu’il ne s’échappe pas du monde. Trois nuits après l’ensevelissement, la bête creusa dans la tombe et rendit l’esprit de la jeune fille à son corps. Sa résurrection fit d’elle une femme nouvelle qui ne devait plus rien à ses parents ; aussi quitta-t-elle le cercueil fracassé pour se mettre à la recherche de son bien-aimé. Le conte s’achève tristement car, ayant été ourse, elle ne fut plus jamais complètement humaine et son bien-aimé ne voulut pas d’elle. »  Page 10
  • « Il observa un moment les braises de l’âtre, et enfin, à mi-voix, il se remit à parler sans me regarder. On eût dit qu’il racontait un vieux conte à un enfant somnolent. »  Page 57
  • « « Chevalerie a congédié les hommes avec une bourse pour payer les dégâts de la taverne. Assis derrière sa table, un manuscrit inachevé devant lui, il m’a examiné de haut en bas, puis il s’est levé sans un mot et a poussé la table dans un coin. Il a ôté sa chemise et il est allé prendre une pique au râtelier ; j’ai cru qu’il comptait me rouer de coups, mais non : il m’a lancé une autre pique en disant : « Allons, montre-moi comment tu as tenu cinq hommes en respect. » »  Page 61
  • « Sans cesser de cheminer, nous passâmes l’après-midi à écouter Le Sacrifice de Feux-Croisés, long poème sur le clan de la reine Vision dont les membres avaient donné leur vie afin que leur souveraine pût remporter une bataille cruciale. Je l’avais déjà entendu plusieurs fois à Castelcerf, mais à la fin de la journée j’en avais eu les oreilles rebattues plus de quarante fois tant Josh mettait d’infinie méticulosité à ce que Fifre le chantât parfaitement. »  Pages 129 et 130
  • « Tandis que je surveillais la cuisson, Fifre, près de moi, récitait tout bas Le Sacrifice de Feux-Croisés. »  Page 131
  • « – Eh bien, eh bien ! s’exclama Josh, ravi. Avez-vous été formé au métier de Barde, Cob, quand vous étiez petit ? Vous connaissez le phrasé aussi bien que le texte – encore que vous marquiez un peu trop les pauses.
    – Moi ? Non, mais j’ai toujours eu une excellente mémoire. » J’eus du mal à me retenir de sourire devant ses éloges, mais Miel ricana en secouant la tête.
    « Seriez-vous capable de réciter le poème tout entier ? me demanda Josh d’un air de défi. »  Pages 131 et 132
  • « Peut-être avais-je l’habitude trop bien ancrée d’obéir aux vieillards, à moins que ce ne fût l’expression de Miel qui disait clairement qu’elle ne m’en croyait pas capable ; toujours est-il que je m’éclaircis la gorge et me mis à chanter à mi-voix, jusqu’à ce que Josh me fît signe de monter le ton. Tandis que j’avançais dans le poème, il hochait la tête, avec une grimace de temps en temps quand une fausse note m’échappait. J’en avais chanté la moitié lorsque Miel remarqua d’un ton sec : « Le poisson est en train de brûler. » »  Page 132
  • « Nous parlions peu, et, au bout d’un moment, Josh fit réciter Le Sacrifice de Feux-Croisés à Fifre ; quand elle se trompa, je gardai le silence. »  Page 135
  • « Tiraillai-je la conscience fatiguée de Vérité, détournai-je un instant l’attention de Patience des plantes qu’elle triait pour les mettre à sécher sur des plateaux, fis-je froncer les sourcils à Umbre tandis qu’il rangeait un manuscrit ? »  Pages 144 et 145
  • « Je ne connaissais ces créatures que par un vieux bestiaire que possédait Umbre, et j’étais incapable de me rappeler leur nom. »  Page 192
  • « Je dégageai le petit manuscrit de son attache et, en réaction, le faucon se déplaça sur mon bras pour replanter ses serres plus loin dans ma chair. »  Page 201
  • « Je jetai un coup d’œil à mes blessures superficielles mais la curiosité l’emporta et je m’intéressai au petit parchemin. Ce sont les pigeons qui portent les messages, pas les faucons.
    L’écriture, petite, en pattes d’araignée, avait un style vieillot, et l’éclat du soleil n’en facilitait pas la lecture. Je m’assis au bord de la route et, de la main, fis de l’ombre au rouleau pour mieux l’étudier. Les premiers mots me glacèrent le cœur : « Le Lignage salue le Lignage. »
    Le reste était plus difficile à déchiffrer : le parchemin était déchiré, l’orthographe fantasque, les mots aussi peu nombreux que la clarté du texte le permettait. L’avertissement venait de Fragon mais c’était probablement Rolf qui l’avait rédigé : le roi Royal chassait désormais activement le Lignage, et, aux membres qu’il attrapait, il offrait de l’argent s’ils acceptaient de coopérer pour capturer un homme et un loup qui voyageaient de conserve. Rolf et Fragon pensaient qu’il s’agissait d’Œil-de-Nuit et moi. Royal menaçait de mort ceux qui refusaient. Il n’y avait pas grand-chose d’autre dans la missive, à part une invitation à donner mon odeur à d’autres du Lignage et à leur demander toute l’aide possible. La suite du document était trop abîmée pour être lisible ; je coinçai le rouleau dans ma ceinture. »  Page 202
  • « J’approche, me dis-je. Je tombai sur une bibliothèque où étaient réunis plus d’ouvrages en vélin et de manuscrits que je n’imaginais qu’il en existât ; je m’arrêtai aussi un instant dans une salle où des oiseaux au plumage multicolore somnolaient dans des cages extravagantes ; des plaques de marbre blanc enserraient des bassins qui abritaient des poissons vifs et des nénuphars ; des bancs et des chaises garnis de coussins entouraient des tables de jeu ; d’autres tables, plus petites et en merisier, installées çà et là, supportaient des brûloirs à Fumée. »  Page 235
  • « Royal, me dis-je, était capable de se convaincre de tout ce qu’il avait envie. Enivré d’alcool, la tête couronnée de Fumée, il était sans doute déjà persuadé de la véracité de ses fables échevelées. »  Page 276
5 étoiles, F, M

Millénium, tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette

Millénium, tome 2 : La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette de Stieg Larsson.

Éditions Actes Sud (Actes noirs), publié en 2006, 665 pages

Deuxième tome de la trilogie « Millénium » de Stieg Larsson paru initialement en 2005 sous le titre « Flickan som lekte med elden».

Mikael Blomkvist et son associée Erika Berger travaillent d’arrache-pied pour éditer dans leur revue Millenium un dossier percutant sur un réseau de prostitution en Suède. Mais le malheur s’acharne, le journaliste principal qui enquête sur le dossier et sa compagne de vie, dont la thèse de doctorat porte sur le même sujet, sont assassiner. Le lendemain c’est le corps de l’avocat Niels Bjurman, tuteur de Lisbeth Salander, qui est découvert. Les trois meurtres ont été perpétrés avec la même arme et les empreintes de Lisbeth se retrouvent sur celle-ci. La police lance donc un mandat d’arrêt contre elle. Aussitôt rentré d’un voyage d’un an autour du monde, Lisbeth se retrouve traquée par toute la police suédoise. Mikael se refuse d’admettre sa culpabilité malgré les apparences, il débute sa propre enquête pour prouver l’innocence de Lisbeth et faire éclater la vérité.

Surprenamment, une suite plus haletant que le premier tome. Ce roman est passionnant, l’histoire est complexe mais très originale. Au début il y a quelques longueurs qui sont par contre nécessaires à la compréhension des événements. Bien que l’intrigue mette du temps à s’installer et à démarrer, le lecteur est rapidement happé par l’histoire. Certes une nouvelle intrigue nous est proposée mais c’est surtout la suite des vies de Lisbeth et de Mikael qui capte l’attention. Encore une fois tous les personnages sont fascinants, bien ficelés et d’un réalisme stupéfiant. Ce roman permet de découvrir plus en profondeur le personnage de Lisbeth, ses motivations, son histoire et ses origines. Au fil des pages on s’attache de plus en plus à cette fascinante pirate informatique. Le style fluide de l’auteur est toujours aussi plaisant avec un scénario original, une écriture simple et des chapitres courts qui donnent un bon rythme au texte. Un excellent thriller journalistique qui tient le lecteur en haleine du début à la fin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 25 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Lisbeth Salander posa son livre sur ses genoux, prit son verre et sirota une gorgée de café avant de se tendre pour attraper le paquet de cigarettes. »  Page 8
  • « Les disputes dans la chambre voisine commençaient rituellement entre 22 et 23 heures, à peu près au moment où Lisbeth se mettait au lit avec un livre sur les mystères des mathématiques. »  Page 10
  • « NEUF MOIS PLUS TÔT, elle avait lu un article dans un Popular Science oublié par quelque passager à l’aéroport Leonardo da Vinci à Rome, et instantanément elle avait développé une fascination totale pour l’astronomie sphérique, sujet ardu s’il en était. Spontanément, elle s’était rendue à la librairie universitaire de Rome et avait acheté quelques-unes des thèses les plus importantes en la matière. Pour comprendre l’astronomie sphérique, elle avait cependant été obligée de se plonger dans les mystères relativement compliqués des mathématiques. Au cours de ces derniers mois, elle avait fait le tour du monde et avait régulièrement rendu visite aux librairies spécialisées pour trouver d’autres livres traitant de ce sujet.
    D’une manière générale, ces livres étaient restés enfouis dans ses bagages, et ses études avaient été peu systématiques et quelque peu velléitaires jusqu’à ce que par hasard elle soit passée à la librairie universitaire de Miami pour en ressortir avec Dimensions in Mathematics du Dr. L. C. Parnault (Harvard University, 1999). Elle avait trouvé ce livre quelques heures avant d’entamer un périple dans les Antilles. »  Page 11
  • « La lecture du Caribbean Traveller lui avait appris que la Grenade était connue comme la Spice lsland, l’île aux épices, et que c’était un des plus gros producteurs au monde de noix muscade. La capitale s’appelait Saint George’s. L’île comptait 120.000 habitants, mais environ 200.000 autres Grenadiens étaient expatriés aux Etats-Unis, au Canada ou en Angleterre, ce qui donnait une bonne idée du marché du travail sur l’île. Le paysage était montagneux autour d’un volcan éteint, Grand Etang.
    Historiquement, la Grenade était une des nombreuses anciennes colonies britanniques insignifiantes où le capitaine Barbe-Noire avait peut-être, ou peut-être pas, débarqué et enterré un trésor. La scène avait le mérite de faire fantasmer. En 1795, la Grenade avait attiré l’attention politique après qu’un ancien esclave libéré du nom de Julian Fedon, s’inspirant de la Révolution française, y avait fomenté une révolte, obligeant la couronne à envoyer des troupes pour hacher menu, pendre, truffer de balles et mutiler un grand nombre de rebelles. Le problème du régime colonial était qu’un certain nombre de Blancs pauvres s’étaient joints à la révolte de Fedon sans la moindre considération pour les hiérarchies ou les frontières raciales. La révolte avait été écrasée mais Fedon ne fut jamais capturé ; réfugié dans le massif du Grand Etang, il était devenu une légende locale façon Robin des Bois.
    Près de deux siècles plus tard, en 1979, l’avocat Maurice Bishop avait démarré une nouvelle révolution inspirée, à en croire le guide, par the communist dictatorship in Cuba and Nicaragua, mais dont Lisbeth Salander s’était rapidement fait une tout autre image après avoir rencontré Philip Campbell – professeur, bibliothécaire et prédicateur baptiste. Elle était descendue dans sa guesthouse pour ses premiers jours sur l’île. On pouvait résumer ainsi l’histoire : Bishop avait été un leader extrêmement populaire qui avait renversé un dictateur fou, fanatique d’ovnis par-dessus le marché et qui dilapidait une partie du maigre budget de l’Etat dans la chasse aux soucoupes volantes. Bishop avait plaidé pour une démocratie économique et introduit les premières lois du pays sur l’égalité des sexes avant d’être assassiné en 1983 par une horde de stalinistes écervelés, qui depuis séjournaient dans la prison de l’île.
    Après l’assassinat, inclus dans un massacre d’environ cent vingt personnes, dont le ministre des Affaires étrangères, le ministre de la Condition féminine et quelques leaders syndicaux importants, les Etats-Unis étaient intervenus en débarquant sur l’île pour y rétablir la démocratie. Conséquence directe pour la Grenade, le chômage était passé de six à près de cinquante pour cent et le trafic de cocaïne était redevenu la source de revenus la plus importante, toutes catégories confondues. Philip Campbell avait secoué la tête en lisant la description dans le guide de Lisbeth et lui avait donné quelques bons conseils concernant les personnes et les quartiers qu’elle devait éviter une fois la nuit tombée. »  Pages 11 à 13
  • « Inquiet et n’arrivant toujours pas à la joindre, il alla chez elle début janvier s’asseoir sur une marche d’escalier devant son appartement. Il avait apporté un livre et il attendit obstinément pendant quatre heures avant qu’elle arrive, peu avant 23 heures.
    – Salut, Lisbeth, fit-il en refermant son livre. »  Page 16
  • « Elle mémorisa une formule mathématique de trois lignes et referma Dimensions in Mathematics, puis attrapa la clé de sa chambre et son paquet de cigarettes sur la table. »  Page 18
  • « Ses yeux passèrent sur elle sans la reconnaître, avant qu’il aille s’asseoir du côté diamétralement opposé de la terrasse, puis il fixa son regard sur l’eau devant le restaurant.
    Lisbeth Salander haussa un sourcil et examina l’homme qu’elle voyait de profil. Il semblait complètement absent et resta immobile pendant sept minutes. Puis il leva soudain son verre et but trois bonnes gorgées. Il reposa le verre et se remit à fixer l’eau. Un moment plus tard, Lisbeth ouvrit son sac et sortit Dimensions in Mathematics. »  Page 23
  • « Mais quand elle avait ouvert Dimensions in Mathematics, un monde totalement nouveau s’était présenté à elle. En fait les mathématiques étaient un puzzle logique avec des variations à l’infini – des énigmes qu’on pouvait résoudre. L’intérêt n’était pas de solutionner des exemples de calcul. Cinq fois cinq donnait toujours vingt-cinq. L’intérêt était d’essayer de comprendre la composition des règles qui permettaient de résoudre n’importe quel problème mathématique.
    Dimensions in Mathematics n’était pas un manuel strict de mathématiques, mais une version poche d’un pavé de mille deux cents pages sur l’histoire des mathématiques depuis l’Antiquité grecque jusqu’aux tentatives contemporaines pour maîtriser l’astronomie sphérique. Le bouquin était considéré comme une bible, comparable à ce qu’avait un jour signifié l’Arithmétique de Diophante, et qu’il signifiait toujours, pour les mathématiciens sérieux. La première fois qu’elle avait ouvert Dimensions, c’était sur la terrasse de l’hôtel à Grand Anse Beach et elle s’était soudain retrouvée dans un monde enchanté de chiffres, dans un livre écrit par un auteur bon pédagogue mais qui savait aussi surprendre le lecteur avec des anecdotes et des problèmes déroutants. Elle avait pu suivre l’évolution des mathématiques d’Archimède jusqu’aux très contemporains Jet Propulsion Laboratories en Californie. Elle comprenait leurs méthodes pour résoudre les problèmes.
    Elle avait vécu la rencontre avec le théorème de Pythagore (x2+y2=z1), formulé environ cinq cents ans avant J.C, comme une sorte de révélation. Brusquement, elle avait compris le sens de ce qu’elle avait mémorisé dès le collège, à un des rares cours auxquels elle avait assisté. Dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés de l’angle droit. Elle était fascinée par la découverte d’Euclide vers l’an 300 avant J.C, énonçant qu’un nombre parfait est toujours un multiple de deux nombres, dont l’un est une puissance de 2 et l’autre le même nombre à la puissance suivante de 2 moins 1. C’était une amélioration du théorème de Pythagore et elle comprenait l’infinité de combinaisons possibles.
    6= 21 x (22-1)
    28 = 22 x (23-1)
    496 = 24 x (25-1)
    8 128 = 26 x (27-1)
    Elle pouvait poursuivre indéfiniment sans trouver de nombre qui péchait contre la règle. Il y avait là une logique qui plaisait au sens de l’absolu de Lisbeth Salander. Elle avait rapidement et avec un plaisir manifeste assimilé Archimède, Newton, Martin Gardner et une douzaine d’autres mathématiciens classiques.
    Ensuite, elle était arrivée au chapitre de Pierre de Fermat dont l’énigme mathématique, le théorème de Fermat, l’avait décontenancée pendant sept semaines. Ce qui fut certes un délai raisonnable en considérant que Fermat avait poussé des mathématiciens à la folie pendant près de quatre siècles avant qu’un Anglais du nom d’Andrew Wiles arrive, aussi tard qu’en 1993, à résoudre son puzzle.
    Le théorème de Fermat était un postulat d’une simplicité trompeuse.
    Pierre de Fermat était né en 1601 à Beaumont-de-Lomagne dans le Sud-ouest de la France. Ironie de l’histoire, il n’était même pas mathématicien mais magistrat et se consacrait aux mathématiques comme une sorte de passe-temps bizarre. Pourtant, il était considéré comme un des mathématiciens autodidactes les plus doués de tous les temps. Tout comme Lisbeth Salander, il aimait bien résoudre des puzzles et des énigmes. Ce qui semblait l’amuser par-dessus tout était de se gausser d’autres mathématiciens en construisant des problèmes sans se donner la peine de fournir la solution. Le philosophe René Descartes affubla Fermat d’un tas d’épithètes dégradantes alors que son collègue anglais John Wallis l’appelait « ce fichu Français ».
    Dans les années 1630 était sortie une traduction française de l’Arithmétique de Diophante, qui regroupait la totalité des théories formulées par Pythagore, Euclide et autres mathématiciens de l’Antiquité. C’était en travaillant sur le théorème de Pythagore que Fermat, dans une illumination géniale, avait posé son problème immortel. Il formula une variante du théorème de Pythagore. Au lieu de (x2+y2=z2) Fermat transforma le carré en cube (x3+y3 =z3).
    Le problème était que la nouvelle équation ne semblait pas avoir de solutions avec des nombres entiers. Ainsi, moyennant un petit changement théorique, Fermat avait transformé une formule proposant un nombre infini de solutions parfaites en une impasse qui n’en avait aucune. Son théorème était cela justement – Fermat affirmait que nulle part dans l’univers infini des nombres il n’existait de nombre entier où un cube pouvait s’exprimer comme étant la somme de deux cubes et que ceci était la règle pour tous les nombres qui ont une puissance supérieure à 2, c’est-à-dire justement le théorème de Pythagore.
    Les autres mathématiciens eurent vite fait d’être d’accord. Utilisant la méthode d’essais et erreurs, ils purent constater qu’ils ne trouvaient pas de nombre réfutant l’affirmation de Fermat. Le seul problème était que même s’ils faisaient des calculs jusqu’à la fin des temps, ils ne pourraient vérifier tous les nombres existants, et que par conséquent les mathématiciens ne pouvaient pas affirmer que le nombre suivant n’allait pas infirmer le théorème de Fermat. En mathématiques, les affirmations doivent en effet être démontrables mathématiquement et s’exprimer par une formule générale et scientifiquement correcte. Le mathématicien doit pouvoir monter sur un podium et prononcer les mots « il en est ainsi parce que… ».
    Fermat, selon son habitude, se moqua de ses collègues. Dans la marge de son exemplaire de l’Arithmétique, le génie griffonna des hypothèses et termina avec quelques lignes. Cuius rei demonstrationem mirabilem sane detexi hanc marginis exiquitas non caperet. Soit : J’en ai découvert une démonstration merveilleuse. L’étroitesse de la marge ne la contient pas.
    Si son intention était de pousser ses collègues à la folie, il y réussit parfaitement. Depuis 1637, pratiquement tous les mathématiciens qui se respectent ont consacré du temps, parfois beaucoup de temps, à essayer de démontrer la conjecture de Fermat. Des générations de penseurs s’y sont cassé les dents jusqu’à ce qu’Andrew Wiles fasse la démonstration que tout le monde attendait, en 1993. Cela faisait alors vingt-cinq ans qu’il réfléchissait à l’énigme, et les dix dernières années pratiquement à temps plein.
    Lisbeth Salander était sacrement perplexe.
    En fait, la réponse ne l’intéressait pas du tout. C’était la recherche de la solution qui la tenait en haleine. Quand quelqu’un lui donnait une énigme à résoudre, elle la résolvait. Avant de comprendre le principe des raisonnements, elle mettait du temps à élucider les mystères mathématiques, mais elle arrivait toujours à la réponse correcte avant d’ouvrir le corrigé.
    Elle avait donc sorti un papier et s’était mise à griffonner des chiffres après avoir lu le théorème de Fermat. Et, non sans surprise, elle n’avait pas trouvé la solution de l’énigme.
    S’interdisant de regarder le corrigé, elle avait sauté le passage où était présentée la solution d’Andrew Wiles. A la place, elle avait fini la lecture de Dimensions et constaté qu’aucun des autres problèmes formulés dans le livre ne lui posait de difficultés particulières. Jour après jour ensuite, elle s’était repenchée sur l’énigme de Fermat avec une irritation croissante en se demandant quelle « démonstration merveilleuse » Fermat avait pu trouver. Sans cesse, elle s’enfonçait dans de nouvelles impasses. »  Pages 24 à 28
  • « Comme d’habitude, elle s’installa seule à l’extrémité droite du bar et ouvrit un livre bourré d’étranges formules mathématiques, ce qui aux yeux d’Ella Carmichael était un choix de littérature étrange pour une jeune célibataire de son âge. »  Page 28
  • « Lisbeth resta au bar une dizaine de minutes, le nez dans Dimensions. Avant même son adolescence, elle avait compris qu’elle était dotée d’une mémoire photographique et était par conséquent différente de ses camarades de classe. Elle n’avait jamais révélé cette singularité à personne – sauf à Mikael Blomkvist dans un instant de faiblesse. Elle connaissait déjà par cœur le texte de Dimensions et elle continuait à trimballer le livre surtout parce qu’il constituait un lien visuel vers Fermat, comme si le livre était devenu un talisman. »  Page 30
  • « Finalement, elle ferma le livre, monta dans sa chambre et démarra son PowerBook. »  Page 30
  • « Elle avait fait une longue promenade sur la plage et s’était assise à l’ombre de quelques palmiers pour regarder des enfants qui jouaient au foot au bord de l’eau. Elle avait ouvert Dimensions et elle était plongée dans sa lecture quand il était venu s’asseoir quelques mètres seulement devant elle, apparemment sans remarquer sa présence. Elle l’avait observé en silence. Un jeune Black en sandales, pantalon noir et chemise blanche.
    Comme elle, il avait ouvert un livre et s’était plongé dans la lecture. Comme elle, il étudiait un livre de mathématiques – Basics 4. Apparemment concentré sur le sujet, il commença à griffonner sur les pages d’un cahier. Ce n’est qu’au bout de cinq minutes, quand elle toussota, qu’il remarqua sa présence, et il sursauta, effrayé. Il s’excusa de l’avoir dérangée, ramassa son sac et son livre, et il s’apprêtait à quitter l’endroit quand elle lui demanda s’il trouvait les maths difficiles. »  Page 31
  • « C’était prestigieux d’avoir Mikael Blomkvist comme invité à une réception pour la sortie d’un livre ou une soirée privée. D’où cette avalanche d’invitations et de demandes de participation à tel ou tel événement. »  Page 44
  • « A part le fait que Lisbeth Salander connaissait par cœur le Lévitique – l’année précédente, elle avait été amenée à s’intéresser aux châtiments bibliques -, ses connaissances en histoire des religions étaient modestes. »  Page 58
  • « Elle remarqua soudain qu’un vent croissant secouait les feuillages des palmiers du côté du mur devant la plage. La Grenade se trouvait en bordure de Mathilda. Lisbeth suivit le conseil d’Ella Carmichael et mit dans son fourre-tout en nylon l’ordinateur, Dimensions in Mathematics, quelques affaires personnelles et des vêtements de rechange, et le posa à côté du lit. »  Page 61
  • « A Londres, elle avait loupé la correspondance du dernier vol pour la Suède, et avait dû attendre des heures avant qu’on lui trouve une place dans le premier vol du matin.
    Lisbeth se sentait comme un sac de bananes qu’on aurait oublié au soleil pendant un après-midi entier. Elle n’avait qu’un bagage à main, contenant son PowerBook, Dimensions et quelques vêtements bien comprimés. »  Page 75
  • « – Dag Svensson est venu me voir la semaine dernière avec l’ébauche d’un sujet. Je lui ai demandé d’être présent à cette réunion. Tu l’expliqueras mieux que moi, dit Erika en se tournant vers Dag.
    – Le trafic de femmes, dit Dag Svensson. C’est-à-dire l’exploitation sexuelle des femmes. Dans le cas présent, principalement originaires des pays baltes et de l’Europe de l’Est. Pour tout vous dire, je suis en train d’écrire un livre là-dessus et c’est pour cela que j’ai contacté Erika – vu que vous fonctionnez aussi comme maison d’édition.
    Tout le monde sembla trouver cela assez drôle. Les éditions Millenium n’avaient pour l’instant édité qu’un seul livre, en l’occurrence le pavé datant d’un an de Mikael Blomkvist sur l’empire financier du milliardaire Wennerström. Le livre en était à sa sixième édition en Suède et avait aussi été publié en norvégien, en allemand et en anglais, et il était en cours de traduction en français. Ce succès commercial leur paraissait assez incompréhensible compte tenu que l’histoire était déjà archiconnue et avait été dévoilée dans d’innombrables journaux.
    – Notre production livresque n’est pas des plus consistantes, dit Mikael prudemment. »  Page 90
  • « – Sans aucun doute, dit Erika Berger. Mais ça fait un an qu’on discute pour savoir si on se lance réellement dans l’édition. Nous en avons parlé lors de deux conseils d’administration et tout le monde était positif. L’idée est celle d’une politique d’édition limitée à trois ou quatre livres par an – qui en gros ne seront que des reportages sur différents sujets. Des produits journalistiques typiques, autrement dit. Le livre de Dag s’inscrit parfaitement dans cette optique. »  Page 90
  • « – Ce n’est pas un secret. Le sujet est même loin d’être nouveau. Ce qui est nouveau, par contre, c’est que nous avons interrogé une douzaine de Lilya 4-ever. Pour la plupart, ce sont des filles de quinze à vingt ans, elles croupissent dans la misère sociale des pays de l’Est et on les fait venir ici en leur faisant miroiter diverses promesses de boulot, mais au bout du compte elles se retrouvent entre les mains d’une mafia du sexe totalement dénuée de scrupules. Certaines des expériences qu’ont eues ces filles-là font paraître Lilya 4-ever comme un divertissement familial. Et je ne dis pas ça pour dévaloriser le film de Moodysson – il est excellent. Ce que je veux dire, c’est que ces filles ont vécu des trucs qu’on ne peut simplement pas décrire dans un film.
    – D’accord.
    – C’est pour ainsi dire le noyau de la thèse de Mia. Mais pas de mon livre. »  Pages 91 et 92
  • « – Je travaille sur cette histoire depuis trois ans. Le livre va présenter des études d’exemples de michetons. J’ai au moins trois flics, dont un travaille à la Säpo et un aux Mœurs. J’ai cinq avocats, un procureur et un juge. J’épingle aussi trois journalistes dont un a écrit plusieurs textes sur le commerce du sexe. Dans le privé, il s’adonne à des délires de viol avec une prostituée adolescente de Tallinn… et dans ce cas il ne s’agit pas précisément de goût sexuel partagé. J’ai l’intention de donner les noms. Ma documentation est en béton. »  Pages 92 et 93
  • « – Dag veut qu’on publie aussi le livre, dit Erika Berger.
    – Effectivement – je veux que le livre soit publié. Je veux qu’il arrive comme une bombe, et pour l’instant Millenium est le journal le plus crédible et le plus impertinent de la ville. Je vois mal d’autres maisons d’édition oser publier un livre comme celui-ci.
    – Donc, pas de livre, pas d’article, résuma Mikael.
    – Pour ma part, je trouve que ça colle, dit Malou Eriksson.
    – L’article et le livre sont deux choses distinctes. Dans le cas de l’article dans la revue, c’est Mikael le responsable de la publication. En ce qui concerne le livre, c’est l’auteur qui est le responsable.
    – Je sais, dit Dag Svensson. Ça ne m’inquiète pas. Au moment même de la publication du livre, Mia portera plainte contre tous ceux que je nomme. »  Page 93
  • « – C’est pour ça que je travaille encore ici. Le gérant est bon pour un saut périlleux de temps en temps, dit Monika Nilsson.
    Tout le monde rit, sauf Mikael.
    – Oui, Mikael était bien le seul à être assez bête pour devenir responsable de la publication, dit Erika Berger. On prend ce sujet pour mai. Et ton livre sortira dans la foulée
    – Le livre est prêt ? demanda Mikael.
    – Non. J’ai le synopsis du début à la fin, mais la moitié seulement est rédigée. Si vous êtes d’accord pour le publier et que vous me donnez une avance, je peux m’y mettre à plein temps. Quasiment toute la recherche est terminée. Il ne me reste que quelques petits trucs annexes à compléter – en fait seulement des confirmations de ce que je sais déjà – et il faut que je rencontre les michetons que je vais exposer au grand jour.
    – On fera comme avec le livre de Wennerström. Je n’ai jamais compris pourquoi les éditeurs ordinaires exigent dix-huit mois de délai de production pour sortir quelques centaines de pages. Il faut une semaine pour faire la mise en pages — Christer Malm acquiesça de la tête – et deux semaines pour imprimer. On procédera aux confrontations en mars-avril et on résumera sur quinze pages qui seront les dernières. Il nous faut donc le manuscrit bouclé pour le 15 avril pour qu’on ait le temps de passer toutes les sources en revue. »  Pages 94 et 95
  • « – Je n’ai jamais rédigé de contrat d’édition jusqu’à présent, il faut que je voie ça avec notre avocat. Mais je te propose une embauche pendant quatre mois, de février à mai, le temps que tu boucles le projet. Mais sache que nous ne proposons pas de salaires mirobolants.
    – Ça me va. J’ai besoin d’un salaire de base pour pouvoir me concentrer sur le livre à temps plein.
    – Sinon, la règle, c’est fifty-fifty sur les recettes du livre une fois les dépenses payées. Qu’est-ce que tu en dis ? »  Page 95
  • « – Mikael, je tiens à ce que tu sois l’éditeur de ce livre. Elle regarda Dag Svensson. Mikael ne veut pas l’admettre, mais il écrit remarquablement bien et de plus il s’y connaît en recherche. Il passera le moindre mot de ton livre au microscope. Je suis flattée que tu veuilles publier le livre chez nous, mais sache qu’on a des problèmes assez particuliers à Millenium. On a un certain nombre d’ennemis qui ne souhaitent que de nous voir mettre les pieds dans le plat. Quand on relève la tête et qu’on publie quelque chose, il faut que ça soit impeccable à cent pour cent. On ne peut pas se permettre autre chose. »  Page 96
  • « Ce fut Erika qui finit par orienter la conversation sur le sujet dont ils étaient censés discuter. Mia Bergman alla chercher une copie de sa thèse qu’elle posa sur la table devant Erika. Le titre était pour le moins ironique — Bons baisers de Russie, allusion évidente au 007 classique d’Ian Fleming. Le sous-titre l’était moins : Trafic de femmes, criminalité organisée et mesures prises par les autorités.
    – Faites bien la distinction entre ma thèse et le livre qu’écrit Dag, dit-elle. Le livre de Dag est la version d’un agitateur qui se polarise sur les profiteurs du trafic de femmes. Ma thèse, elle, est constituée de statistiques, d’études sur le terrain, de textes de lois et d’une analyse du comportement de la société et des tribunaux vis-à-vis des victimes. »  Pages 102 et 103
  • « Ensuite, elle ouvrit les cartons qu’elle avait apportés de Lundagatan et tria des livres, des journaux, des coupures et de la doc accumulée dans ses recherches, qu’elle devrait sans doute jeter. »  Page 108
  • « L’assemblée put sans difficulté constater que Millenium avait une assise économique stable comparée à la période de crise qui avait frappé l’entreprise deux ans plus tôt. Le compte de résultat faisait état d’un excédent de 2,1 millions de couronnes, dont 1 million constitué par les recettes du livre de Mikael Blomkvist sur l’affaire Wennerström. »  Page 114
  • « – Depuis le jour de ma naissance, j’ai été propriétaire d’une chose ou d’une autre. Et je passe mes journées à diriger un groupe où il y a plus d’intrigues que dans un roman d’amour grand public. Quand j’ai commencé à siéger dans votre conseil, c’était pour remplir des devoirs auxquels je ne pouvais pas me dérober. Mais je vais vous dire une chose : au cours de ces dix-huit derniers mois j’ai découvert que j’aime mieux siéger dans ce conseil d’administration que dans tous les autres réunis. »  Page 117
  • « Pour la Pentecôte un an auparavant, et après des mois sans y être allé, Mikael avait passé un moment dans sa cabane de Sandhamn rien que pour avoir la paix, s’asseoir face à la mer et lire un polar. »  Page 125
  • « Elle réfléchit un moment, prit ensuite le téléphone et appela son mari.
    – C’est moi. Qu’est-ce que tu fais, mon chéri ?
    – J’écris.
    Lars Beckman n’était pas seulement artiste plasticien ; il était surtout spécialiste en histoire de l’art et auteur de plusieurs livres sur le sujet. Il participait régulièrement au débat public et de grosses sociétés d’architectes le consultaient souvent. Les six derniers mois, il avait travaillé sur l’importance de la décoration artistique des bâtiments et la question du bien-être éprouvé par les gens dans certains bâtiments et pas dans d’autres. Le livre avait pris la tournure d’un pamphlet sur le fonctionnalisme qui, de l’avis d’Erika, allait faire des vagues dans le débat esthétique. »  Page 142
  • « Ils échangèrent des bisous au téléphone puis Erika appela Mikael Blomkvist. Il se trouvait chez Dag Svensson et Mia Bergman à Enskede, ils finissaient de faire le point sur quelques détails pas clairs dans le livre de Dag. »  Page 143
  • « Holger Palmgren avait les blancs, il avait fait une ouverture sicilienne dans les règles. Il avait réfléchi très longuement avant chaque coup. Quels que fussent les handicaps physiques à la suite de son attaque, son acuité intellectuelle fonctionnait en tout cas parfaitement
    Lisbeth Salander était plongée dans un livre sur un sujet aussi saugrenu que le calibrage de fréquence des radiotélescopes en état d’apesanteur. Elle avait mis un coussin sous ses fesses pour arriver à une hauteur acceptable devant la table. Quand Palmgren avait bougé son pion, elle avait levé les yeux et déplacé une pièce apparemment sans la moindre réflexion, puis elle était retournée à son livre. »  Pages 170 et 171
  • « Il regarda sa montre et réalisa qu’il était déjà 21 heures. Mikael Blomkvist fut tout aussi surpris de découvrir quelqu’un à la rédaction.
    – Eh ben, tu fais des heures sup ? Salut Micke. Moi, à force de bosser sur mon livre, je ne vois pas l’heure passer. Qu’est-ce qui t’amène ?
    – Je passe juste chercher un livre que j’ai oublié. Tout se passe comme tu veux ? »  Page 174
  • « Elle tria le disque dur par dates avec les documents les plus anciens en haut, et nota que Mikael avait surtout occupé ses derniers mois à un dossier intitulé [DAGSVENSSON] et qui était manifestement un projet de livre. »  Page 179
  • « Elle ouvrit l’étui à cigarettes que Mimmi lui avait offert, alluma une Marlboro light et consacra le reste de la soirée à la lecture.
    Vers 21 heures elle avait terminé la thèse de Mia Bergman. Elle se mordit pensivement la lèvre inférieure.
    A 22 h 30, elle avait fini le livre de Dag Svensson. »  Page 179
  • « Il maîtrisait son manuscrit mais, pour la première fois depuis qu’il avait initié ce projet, il ressentait un vague doute. Il se demandait s’il aurait pu louper un détail essentiel.
    Zala.
    Jusque-là, il avait été impatient de terminer le manuscrit et de voir le livre publié. »  Page 180
  • « Il avait de nouveau contacté le journaliste Per-Åke Sandström, qu’il avait l’intention de balancer sans états d’âme dans son livre. A ce stade, Sandström avait commencé à comprendre le sérieux de la situation. Il avait supplié Dag Svensson d’avoir pitié de lui. »  Page 181
  • « Elle n’était pas sûre, mais un test de grossesse de la pharmacie trancherait.
    Elle se demandait si c’était vraiment le bon moment.
    Elle allait avoir trente ans. Dans un mois, elle soutiendrait sa thèse. Docteur Bergman ! Elle sourit de nouveau et décida de ne rien dire à Dag avant d’être sûre, et peut-être même d’attendre qu’il ait fini son livre et qu’elle-même fête sa thèse. »  Page 191
  • « On aurait dit une énorme raie manta qui se traînait sur le sol. Elle avait un dard comme un scorpion.
    Une chose était sûre. La créature n’était pas de ce monde. Elle n’était décrite dans aucun livre connu sur la faune. C’était un monstre sorti tout droit des enfers. »  Page 201
  • « Elle venait de sortir un livre en gestation pendant au moins dix ans et qui abordait le curieux sujet de la vision que le monde des médias avait des femmes. »  Page 205
  • « Ce soir, il s’agissait d’une fête privée et les invités étaient avant tout des gens ayant d’une manière ou d’une autre apporté leur contribution au livre. »  Page 205
  • « Dag Svensson ne s’était pas montré. Mikael était seul à peaufiner son manuscrit. Ils avaient fini par déterminer que le livre ferait deux cent quatre-vingt-dix pages en douze chapitres. Dag Svensson avait livré la version finale de neuf des douze, et Mikael Blomkvist avait épluché chaque mot et lui avait retourné les textes pour qu’il les clarifie ou les reformule selon ses indications
    Mikael considérait cependant Dag Svensson comme un écrivain très doué et sa contribution se limitait à des notes dans la marge. Il avait même du mal à trouver des endroits où sévir. Au cours des semaines où la pile du manuscrit avait grandi sur le bureau de Mikael, ils n’avaient été en désaccord total qu’au sujet d’un seul passage d’environ une page, que Mikael voulait supprimer et que Dag avait défendu avec force arguments. »  Page 213
  • « Bref, le livre que Millenium s’apprêtait à envoyer à l’imprimerie était costaud et Mikael était convaincu qu’on allait en parler. »  Page 214
  • « Le livre était plus qu’un reportage – c’était une déclaration de guerre. Mikael sourit calmement. Dag Svensson avait presque quinze ans de moins que lui mais Mikael reconnaissait facilement la passion qu’il avait eue lui-même un jour quand il était parti en croisade contre les journalistes économiques minables et avait pondu un livre à scandale que certaines rédactions ne lui avaient toujours pas pardonné.
    Le problème était que le livre de Dag Svensson devait tenir la route jusqu’au bout. Le journaliste qui redresse ainsi la tête doit être à cent pour cent sûr du terrain sur lequel il s’avance, sinon mieux vaut renoncer à publier. »  Page 214
  • « Il travailla encore trois quarts d’heure avant de rassembler ses feuillets et d’aller poser le chapitre sur le bureau d’Erika afin qu’elle le lise. Dag Svensson avait promis de mailer la version finale des trois chapitres restants le lendemain matin, ce qui donnerait à Mikael la possibilité de les relire pendant le week-end. Une réunion était programmée le mardi après Pâques, où Dag, Erika, Mikael et Malou se retrouveraient pour donner le feu vert à la version finale du livre, mais aussi aux articles de Millenium. »  Page 214
  • « Mikael n’avait même pas lancé d’appel d’offres – il avait décidé de faire confiance une nouvelle fois à Hallvigs Reklam à Morgongåva, l’imprimeur de son livre sur l’affaire Wennerström, qui proposait un prix et un service incomparables dans la branche. »  Page 215
  • « – Merde. J’ai promis de le retrouver à la rédaction demain matin avec les photos et les illustrations qu’on veut mettre dans le livre. Christer devait y jeter un coup d’œil pendant le weekend. Mais Mia vient de décréter qu’elle veut aller voir ses parents en Dalécarlie pour Pâques et leur montrer sa thèse. Ce qui fait qu’on partira tôt demain matin. »  Page 221
  • « – Je bute sur un truc que je voudrais vérifier avant que le livre passe à l’impression. »  Page 222
  • « – Il ne faut jamais mésestimer les petits doigts, dit Mikael. Mais franchement… on ne peut plus repousser la deadline à ce stade. La date a été retenue à l’imprimerie et le livre doit sortir en même temps que Millenium. »  Page 222
  • « – De quoi voudrais-tu parler ? demanda-t-il.
    – Je voudrais te parler du livre que tu as l’intention de publier chez Millenium. »  Page 223
  • « – Et qu’est-ce qui te fait croire que j’ai l’intention de publier un livre chez Millenium ? demanda Dag Svensson. »  Page 223
  • « Annika avait fait son droit et Mikael la considérait comme la plus douée des deux. Elle avait traversé ses études le vent en poupe, passé quelques années dans un tribunal rural et ensuite comme assistante d’un des avocats les plus célèbres de Suède avant de démissionner et d’ouvrir son propre cabinet. Annika s’était spécialisée dans le droit de la famille, ce qui peu à peu s’était transformé en un projet d’égalité. Elle s’était engagée comme avocate de femmes maltraitées, avait écrit un livre sur ce sujet et était devenue un nom respecté parmi les féministes. Pour couronner le tout, elle s’était engagée politiquement au côté des sociaux-démocrates, ce qui amenait Mikael à la taquiner et à la traiter d’opportuniste. »  Page 225
  • « – Le sujet en question parle de trafic de femmes et de violence à l’égard des femmes. Tu travailles sur la violence à l’égard des femmes et tu es avocate. Je sais que tu ne t’occupes pas de la liberté de la presse, mais j’aimerais beaucoup que tu lises le texte avant qu’on imprime. Il s’agit à la fois d’articles dans un numéro du journal et d’un livre, ça fait pas mal de choses à lire. »  Page 226
  • « – D’accord, dit Christer. Mais tu décris ces meurtres comme de véritables exécutions. Si j’ai bien compris ce qu’essaie de dire Dag Svensson dans son livre, il s’agit de types pas particulièrement futés. Sont-ils capables de commettre un double meurtre et de s’en tirer ? »  Pages 241 et 242
  • « – Je crois que Dag aurait voulu qu’on publie son histoire.
    – Et je trouve qu’on devrait le faire. Le livre, sans hésiter. Mais la situation en ce moment est telle que nous devons repousser la publication. »  Page 243
  • « – Tu prévoyais des jours de congé pour Pâques, Malou ? demanda-t-elle. Tu peux les oublier. Voici ce qu’on va faire… Malou, toi, moi et Christer on va cogiter pour pondre un numéro complètement nouveau sans Dag Svensson. On verra si on peut dégager quelques textes qu’on avait prévus pour juin. Mikael… tu disposes de combien de chapitres finis du livre de Dag Svensson ?
    – J’ai la version finale de neuf chapitres sur douze. J’ai l’avant-dernière version des chapitres X et XI. Dag s’apprêtait à m’envoyer par mail les versions finales – je vais vérifier ma boîte – mais je n’ai que des bribes du chapitre XII qui est le dernier. C’est là qu’il devait résumer et tirer des conclusions.
    – Mais toi et Dag, vous aviez discuté de tous les chapitres. – Je sais ce qu’il avait l’intention d’écrire, si c’est ça que tu veux dire
    – Bon, tu vas t’attaquer aux textes – le livre et l’article. Je veux savoir la quantité qui manque et si nous pouvons reconstruire ce que Dag n’a pas eu le temps de livrer. Est-ce que tu peux faire une estimation précise dans la journée ? »  Pages 243 et 244
  • « Pour l’heure, il fallait qu’il réexamine le livre aussi bien que les articles d’un œil nouveau, sachant désormais que l’auteur était mort et ne pouvait plus répondre aux questions pointues.
    Il devait prendre une décision quant à la publication du livre, et déterminer aussi si quelque chose dans le matériau pouvait constituer le mobile du meurtre. »  Pages 260 et 261
  • « Il avait passé l’après-midi à essayer de déterminer le destin du livre inachevé de Dag Svensson. »  Page 277
  • « Dag avait laissé le manuscrit d’un livre au contenu explosif. Il avait bossé plusieurs années à récolter des données et à trier des faits, une tâche dans laquelle il avait investi toute son âme et qu’il n’aurait jamais l’occasion de mener à bien. »  Page 278
  • « C’était maintenant à Mikael et à Erika de terminer le travail de Dag sur le livre, mais aussi de répondre aux questions du qui et du pourquoi
    – Je peux reconstruire le texte, dit Mikael. Malou et moi, on doit reprendre le livre ligne par ligne et y ajouter nos éléments de recherche pour arriver à répondre aux questions. En gros, on n’a qu’à suivre les notes de Dag, mais on a des problèmes dans les chapitres IV et V qui sont principalement basés sur les interviews de Mia, et là, on ignore tout simplement les sources. A quelques exceptions près cependant, je crois qu’on peut utiliser les références dans sa thèse comme source primaire.
    – Il nous manque le dernier chapitre.
    – C’est vrai. Mais j’ai le brouillon de Dag et on en a parlé tant de fois que je sais parfaitement ce qu’il avait l’intention de dire. Je propose qu’on le mette en postscriptum où je commenterai aussi son raisonnement.
    – D’accord. Mais je veux voir avant de valider quoi que ce soit. On ne peut pas lui prêter des paroles comme ça.
    – Ne te fais pas de soucis. J’écris le chapitre comme une réflexion personnelle signée de mon nom. Il sera clair que c’est moi qui écris et pas lui. Je raconterai pour quelle raison il a commencé à travailler sur ce livre et quelle sorte d’homme il était. Et je terminerai en récapitulant ce qu’il m’a dit au cours d’au moins une douzaine d’entretiens ces derniers mois. Je peux aussi citer pas mal de passages de son brouillon. Ça peut devenir quelque chose de très respectable.
    – Merde… c’est dingue l’envie que j’ai de publier ce livre, dit Erika. »  Pages 278 et 279
  • « – Si ce n’est pas l’œuvre d’un dément, il doit y avoir un mobile. Et plus j’y pense, plus j’ai l’impression que ce manuscrit est un putain de mobile.
    Mikael montra la liasse de papiers sur le bureau d’Erika. Erika suivit son regard. Puis leurs yeux se rencontrèrent.
    – Il n’y a pas forcément un lien avec le livre proprement dit. Ils ont peut-être trop fouiné et réussi à… je ne sais pas, moi. Quelqu’un s’est senti menacé.
    – Et a engagé un tueur. Micke, ces choses-là se passent dans les films américains. Ce livre parle des michetons. Il met en cause nommément des flics, des hommes politiques, des journalistes… Ce serait donc l’un d’eux qui a tué Dag et Mia ? »  Page 281
  • « – Comment se fait-il que vous vous soyez rendu chez Svensson et Bergman si tard le soir ?
    – Ce n’est pas un détail, c’est tout un roman, fit Mikael avec un sourire fatigué. »  Pages 281 et 282
  • « Mikael expliqua le contenu du livre à venir de Dag Svensson et le lien éventuel avec les meurtres qu’Erika et lui avaient envisagé. »  Page 282
  • « – Non, répondit Erika Berger. Nous avons consacré la journée à arrêter le travail en cours sur le prochain numéro. Nous publierons très probablement le livre de Dag Svensson, mais uniquement lorsque nous saurons ce qui s’est passé et, dans l’état actuel des choses, le livre doit être retravaillé. »  Page 283
  • « Reste cependant que le contenu du livre de Dag Svensson est secret jusqu’à ce qu’il soit imprimé. Nous ne tenons donc pas à ce que le manuscrit arrive aux mains de la police, surtout que nous nous apprêtons à nommer des policiers. »  Page 283
  • « Ensuite il inspecta les étagères une par une, en sortant des livres et en les feuilletant rapidement, et en vérifiant qu’il n’y avait pas quelque chose de caché derrière. Une bonne demi-heure plus tard, il remit le dernier volume dans la bibliothèque. Sur la table à manger se trouvait maintenant une petite pile de livres qui pour une raison ou une autre l’avaient fait réagir. Il enclencha le dictaphone et parla.
    « De la bibliothèque du séjour. Un livre de Mikael Blomkvist, Le Banquier de la mafia. Un livre en allemand intitulé Der Staat und die Autonomen, un livre en suédois intitulé Terrorisme révolutionnaire ainsi que le livre anglais Islande Jihad. »
    Il ajouta machinalement le livre de Mikael Blomkvist, compte tenu que l’auteur avait été mentionné dans l’enquête préliminaire. Les trois autres semblaient plus obscurs. Jerker Holmberg ignorait totalement si les meurtres avaient une quelconque relation avec une activité politique – il n’avait en sa possession aucun élément indiquant que Dag Svensson et Mia Bergman avaient été politiquement engagés – et ces livres pouvaient simplement exprimer un intérêt général pour la politique ou même s’être trouvés sur les rayons parce que nécessaires à un travail journalistique. En revanche il se dit que s’il y avait deux cadavres dans un appartement avec des bouquins sur le terrorisme politique, il y avait tout lieu de noter le fait. Les livres furent donc fourrés dans le sac de voyage d’objets saisis. »  Pages 295 et 296
  • « Là non plus il ne trouva pas de portable.
    Ce qui était étrange avec le chien, c’est qu’il n’aboyait pas, mon cher Watson.
    Il nota dans le compte rendu de saisie que, pour l’instant, un ordinateur semblait manquer. »  Page 299
  • « Il avait trié le matériel par terre dans le séjour. Le samedi, lui et Malou avaient passé huit heures à passer en revue les e-mails, les notes, les griffonnages dans les blocs-notes et surtout les textes du livre à venir. »  Page 312
  • « La liste de noms était composée exclusivement d’hommes qui étaient soit des clients de prostituées, soit des maquereaux et qui figuraient dans le livre. »  Page 315
  • « Ils avaient aussi discuté de l’aspect purement pratique de la publication du livre de Dag Svensson. »  Page 315
  • « – D’accord, dit Malou. Nous avons le manuscrit sous contrôle. Mais nous n’avons pas trouvé la moindre trace du meurtrier de Dag et Mia.
    – Ça peut être l’un des noms sur le mur, dit Mikael.
    – Ça peut être quelqu’un qui n’a rien à voir avec le livre. Ou ça peut être ta copine. »  Page 316
  • « Il réalisa tout à coup que son iBook était rempli de correspondance avec Dag Svensson, de différentes versions du livre de Dag et en plus d’une copie électronique de la thèse de Mia Bergman. »  Page 321
  • « – Et rien de tout ça ne colle vraiment. C’est Blomkvist qui a avancé la théorie que le couple d’Enskede a été tué à cause du livre que Dag Svensson était en train d’écrire. »  Page 351
  • « MIKAEL BLOMKVIST EUT UNE IMPRESSION de déjà vu en examinant la liste de suspects qu’il avait dressée avec Malou pendant le week-end. Il y avait là trente-sept personnes que Dag Svensson malmenait sans pitié dans son livre. »  Page 355
  • « – Et on fera comment pour les décortiquer ?
    – Je vais me concentrer sur les vingt et un michetons nommément cités dans le livre. Ils ont plus à perdre que les autres. Je vais emboîter le pas à Dag et leur rendre visite un à un. »  Pages 355 et 356
  • « – Non, évidemment pas. On a ses empreintes digitales. Mais jusqu’à maintenant, on a réfléchi à se rendre malade sur un mobile qu’on ne trouve pas. Je voudrais qu’on raisonne sur d’autres pistes éventuelles. Est-ce que d’autres personnes ont pu être mêlées ? Est-ce que ça a malgré tout quelque chose à voir avec le livre sur le commerce du sexe qu’écrivait Dag Svensson ? Blomkvist a raison quand il dit que plusieurs personnes mentionnées dans le livre ont des motifs de tuer. »  Page 382
  • « Elle se souvenait de Miåås comme d’une remplaçante pénible en maths qui s’était entêtée à lui poser une question à laquelle elle avait déjà répondu correctement, mais faux à en croire le manuel. En réalité, le manuel se trompait, ce qui, de l’avis de Lisbeth, aurait dû être évident pour tout le monde. Mais Miåås s’était de plus en plus entêtée et Lisbeth était devenue de moins en moins disposée à discuter la question. Pour finir, elle était restée sans bouger, la bouche formant un mince trait avec la lèvre inférieure poussée en avant jusqu’à ce que Miåås, totalement frustrée, la prenne par l’épaule et la secoue pour attirer son attention. Lisbeth avait riposté en lançant son livre à la tête de Miåås, d’où un certain désordre. »  Pages 410 et 411
  • « Elle fit un tour silencieux au grenier où elle tâtonna entre tous les cadenas jusqu’à ce qu’elle trouve le box de Bjurman. Il avait entreposé là de vieux meubles, une armoire avec des vêtements devenus superflus, des skis, une batterie de voiture, des cartons avec des livres et d’autres vieilleries. »  Page 434
  • « Sonja Modig passa trois heures devant le bureau de Dag Svensson, aidée dans sa tâche par la secrétaire de rédaction Malou Eriksson, d’une part pour comprendre de quoi parlaient le livre et l’article de Dag Svensson, d’autre part pour naviguer dans son matériel de recherche. »  Page 458
  • « SONJA MODIG AVAIT ALLUMÇ l’ordinateur de Dag Svensson et passé la soirée à dresser l’inventaire du contenu du disque dur et des ZIP. Elle resta jusqu’à 22 h 30 à lire le livre de Dag Svensson.
    Elle se rendit compte de deux choses. Premièrement, elle découvrit que Dag Svensson était un brillant écrivain dont la prose était fascinante d’objectivité quand il décrivait les mécanismes du commerce du sexe. »  Page 464
  • « Le livre constituait une raison de tuer. »  Page 464
  • « – D’accord. Qu’est-ce que nous dit l’horaire ? Peu après 20 heures, Dag Svensson appelle Mikael Blomkvist et fixe un rendez-vous pour plus tard dans la soirée. A 21 h 30, Svensson appelle Bjurman. Peu avant la fermeture à 22 heures, Salander achète des cigarettes dans le bureau de tabac d’Enskede. Peu après 23 heures, Mikael Blomkvist et sa sœur arrivent à Enskede et à 23 h 11, il appelle SOS-Secours.
    – C’est bien ça, Miss Marple. »  Page 467
  • « Il avait ressenti une vague de soulagement et d’espoir — Svensson était mort et avec lui peut-être aussi le livre sur le trafic de femmes dans lequel ce type avait l’intention de le dénoncer comme délinquant sexuel. »  Page 471
  • « Si Dag Svensson travaillait sur un livre où il allait être nommé comme violeur avec des tendances pédophiles, alors ce n’était pas invraisemblable que la police commence à fouiner dans ses petits écarts. Bon Dieu… il pourrait être suspecté pour les meurtres. »  Page 471
  • « Il ignorait où en était le travail avec le livre. »  Page 472
  • « – J’ai l’intention de rendre compte de détails du livre sur le commerce du sexe que Dag Svensson était en train de terminer. Le seul micheton que je vais nommer, c’est toi. »  Page 473
  • « Les mecs pouvaient être grands comme des maisons et bâtis en granit, mais leurs couilles étaient toujours au même endroit. Et son coup de pied fut si pur qu’il devrait être noté dans le Livre Guinness des records. »  Page 507
  • « – Il faut aussi que je puisse me regarder dans la glace. Voilà ce qu’on va faire… Vous allez travailler avec notre collaboratrice Malou Eriksson. Elle connaît parfaitement le matériel et elle a la compétence requise pour déterminer où passe la limite. Elle aura pour mission de vous guider dans le livre de Dag Svensson, dont vous avez déjà une copie. Le but sera de faire un inventaire compréhensible des personnes qu’on peut considérer comme des suspects potentiels. »  Page 525
  • « Elle lut le journal intime de Holger Palmgren avec des sentiments très mitigés. Il y avait deux carnets de notes reliés. Il avait commencé ses notes quand elle avait quinze ans et venait de fuguer de sa deuxième famille d’accueil, un couple âgé à Sigtuna dont le mari était sociologue et la femme auteur de livres pour enfants. »  Page 532
  • « – D’accord, dit-il. Je n’ai pas le choix. Tu me promets que mon nom ne sera pas mentionné dans Millenium et je te dis qui est Zala. Et pour cela j’exige d’être protégé, en tant que source.
    Il tendit la main. Mikael la serra. Il venait de promettre de dissimuler une infraction à la loi, ce qui en soi ne lui faisait ni chaud ni froid. Il avait seulement promis que lui-même et le journal Millenium n’écriraient rien sur Björck. Dag Svensson avait déjà écrit toute l’histoire de Björck dans son livre. Et le livre de Dag Svensson serait publié. Mikael était fermement décidé à veiller là-dessus. »  Page 543
  • « Ne tenant pas en place, il chercha quelque chose à lire sur les étagères de Lundin. Malheureusement, la veine intellectuelle de Lundin laissait pas mal à désirer, et il dut se contenter d’une collection de vieilles revues de moto, de magazines pour hommes et de polars malmenés du genre qui ne l’avait jamais fasciné. »  Page 571
  • « – J’ai une grande confiance en sa capacité de retomber sur ses pieds. Elle vit peut-être chichement, mais c’est une battante. Pas tout à fait chichement. Elle a volé près de 3 milliards de couronnes. Elle ne crèvera pas de faim. Tout comme Fifi Brindacier, elle a un coffre plein de pièces d’or. »  Page 585
  • « Il monta l’escalier, en lisant les plaques sur les portes à chaque étage. Aucun nom ne fit écho dans sa tête. Puis il arriva au dernier étage et lut V. Kulla sur la porte.
    Mikael se tapa la main sur le front. Villa Villerkulla, la maison de Fifi Brindacier ! »  Page 603
  • « A Millenium, l’alarme se déclenchait si personne ne pianotait le bon code de quatre chiffres dans les trente secondes, puis débarquaient quelques malabars d’une société de sécurité.
    Sa première impulsion fut de refermer la porte et de quitter rapidement les lieux. Mais il resta comme figé.
    Quatre chiffres. Taper le bon code par hasard était totalement impossible.
    25-24-23-22…
    Foutue Fifi Brinda… »  Page 604
  • « Irene Nesser était maquillée plus discrètement que Lisbeth Salander. Elle avait un collier ridicule et elle lisait Crime et Châtiment, trouvé chez un bouquiniste quelques rues plus au nord. Elle prenait son temps et tournait régulièrement les pages. Elle avait commencé sa surveillance vers midi et elle ignorait complètement à quelle heure la boîte était relevée en général, si c’était quotidiennement ou peut-être toutes les deux semaines, si elle était déjà relevée pour aujourd’hui ou si quelqu’un allait venir. »  Page 620
  • « Dans la marge de son exemplaire de l’Arithmétique, Pierre de Fermat avait griffonné : J’en ai découvert une démonstration merveilleuse. L’étroitesse de la marge ne la contient pas. Le carré s’était transformé en cube (x3 + y3 = z3), et les mathématiciens avaient passé des siècles à essayer de résoudre l’énigme de Fermat. Pour enfin y arriver, à la fin du XX siècle, Andrew Wiles s’était battu pendant dix ans, en utilisant les logiciels les plus performants du monde. »  Page 626
  • « Il lui rappelait beaucoup trop Mikael Blomkvist – un insupportable sauveur du monde qui s’imaginait pouvoir changer les choses en publiant un livre. »  Page 637
3 étoiles, C, M

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers

Malphas, tome 1 : La cas des casiers carnassiers de Patrick Senécal.

Éditions du club Québec Loisirs, publié en 2012, 337 pages

Premier tome de la série de romans « Maphas » de Patrick Senécal paru initialement en 2011.

Julien Sarkozy, professeur de littérature au collégial ayant quatorze ans d’ancienneté, se retrouve forcé de poursuivre sa carrière au cégep de Malphas, dans une petite ville perdue du Québec. Personne ne décide d’aller à Malphas, ni les professeurs, ni les élèves. Ils s’y retrouvent parce qu’ils n’ont aucun autre choix, c’est le cégep de la dernière chance. Dès la première journée de classe, des événements sordides font réaliser à Julien que Malphas est un cégep différent des autres. Une des étudiantes a trouvé le cadavre de son ex-petit ami dans son casier. Le lendemain se produit un évènement similaire. Pourquoi la direction n’a pas fermé le cegep dès la première journée ? Julien essaie donc d’enquêter sur les évènements et sur son nouvel environnement. Il commence même à se rendre à l’évidence qu’il pourrait y avoir une raison surnaturelle à tout ceci.

Roman d’horreur avec une touche humoristique. Senécal nous présente dans ce roman un univers fantastique déjanté où ont lieu des meurtres plus sanglants les uns que les autres. On y retrouve aussi du suspense, des intrigues tordues et un humour noir et ironique qui n’est pas déplaisant. Les personnages sont aussi colorés que l’univers proposé. Par contre, ils sont trop caricaturaux ce qui détruit toute possibilité pour le lecteur de se cramponner au réel. Le personnage tourmenté de Julien n’échappe pas à la caricature avec sa vulgarité, son cynisme et son obsession du sexe qui finissent par devenir redondants. Malheureusement, le texte manque de fini et de finesse on a l’impression que l’auteur a omis de faire un relecture critique de son texte. Il y a donc place à amélioration pour les autres tomes de cette série. Lecture agréable et intéressante malgré les quelques défauts trouvés.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 12 novembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Quelques-uns m’observent en marmonnant entre eux : tiens, regarde, un nouveau prof. Eh oui, les jeunes, un autre vieux qui va venir vous faire chier avec le français, les livres et la culture. »  Page 15
  • « – L’ancien bureau de Martial. J’imagine que c’est maintenant le tien. Je me demandais, ce matin, pourquoi il n’y avait aucun des livres de Martial dessus. Là, je comprends : il est parti ! »  Page 25
  • « Je vais dans le classeur général du département et consulte les plans de cours des autres profs qui ont donné le 102. Ça ressemble pas mal à ce qu’on faisait dans les deux autres cégeps où j’ai enseigné. Sauf qu’ici le siècle étudié est le dix-neuvième, ce qui me convient parfaitement, c’est sans doute mon époque littéraire préférée. »  Page 26
  • « Je vais ouvrir la porte du local-dîneur où Zazz et Mortafer discutent toujours.
    – Je veux commander les trois romans de mon cours. Vous pouvez me dire où est la COOP du cégep ? »  Page 28
  • « Elle sourit de nouveau, un sourire malicieux et mystérieux qui, filmé en gros plan, assurerait le succès de tout film porno. Et cette voix ! Éduquée, élégante, mais avec un petit feedback rauque à peine perceptible, une voix à double personnalité : le jour, nous entendons la voix de Jekyll, mais nous imaginons toutes les obscénités proférées la nuit par celle de Hyde… »  Page 29
  • « Je trouve la COOP, qui est tellement en désordre que je me demande comment on peut y trouver quoi que ce soit. Il y a deux comptoirs. Un pour les élèves, l’autre pour les profs. Je vais à celui des profs et commande cent quarante exemplaires des trois romans choisis pour mon cours. »  Page 30
  • « Dimanche, je m’occupe de mon modeste appart, le décore un peu, vide une ou deux boîtes. Je tombe sur mes exemplaires de Bitume mentale et La Vérité qui ment. Je les considère avec une certaine amertume. Sur les couvertures, mon nom est écrit en plus gros caractères que les titres, choix sans doute peu avisé de mon éditeur. En tout cas, cette prétention a donné des munitions supplémentaires aux critiques. Comme si elles en avaient besoin… Surtout Guillaume Bilodeau, ce fumier frustré qui doit éjaculer chaque fois qu’il traîne un écrivain dans la boue. Celui-là, si je le rencontre un jour, je lui botte le cul tellement fort que la merde va lui gicler par les oreilles. Mais ce serait fort improbable que nous nous croisions : je ne me tiens ni dans les cocktails mondains ni dans les saunas gais.
    Après hésitation, je range mes deux livres avec les autres, dans ma grande bibliothèque. On ne sait jamais : si des gens viennent chez moi, ils vont peut-être les voir…
    Je lis toute la soirée et je passe à travers la moitié des Cerfs-volants de Gary. Encore une fois, son talent m’éblouit tellement que j’en ai les larmes aux yeux. Je m’arrête à contrecœur vers onze heures. »  Page 31
  • « — T’es ben con, de pas savoir ça !
    La tête de Turc se lève, furieux :
    — Vous avez pas le droit de rire de moi !
    Et les poings serrés, comme un personnage de BD, il traverse la pièce et sort de la classe en claquant la porte. »  Page 36
  • « — Vous aurez trois livres à lire, comme dans chaque cours de français. Ils devraient être disponibles à la COOP d’ici quelques jours. Je vous écris tout de suite les titres au tableau. »  Page 38
  • « Je vais donc au tableau et écris les trois titres : Le Horla de Maupassant, Germinal de Zola et Les Fleurs du mal de Baudelaire.
    — Je les ai lues, Les Fleurs du mal, la session passée ! soupire quelqu’un.
    — Moi aussi, renchérit un autre chialeux.
    — Eh bien, vous les relirez, que je rétorque. Manifestement, vous les avez pas comprises la première fois puisque vous êtes ici. »  Pages 38 et 39
  • « — Sont-tu longs, ces livres-là ? demande une fille.
    Si on m’avait enlevé un cheveu chaque fois qu’un étudiant m’a posé cette question, je serais chauve depuis belle lurette, moi qui suis pourtant pourvu d’une épaisse crinière.
    — Baudelaire, ce sont des poèmes, nous n’en lirons qu’une trentaine. Le Horla, c’est une nouvelle d’une quarantaine de pages.
    L’espoir embaume l’air, mais je le dissipe rapidement :
    — Germinal, c’est cinq cents pages.
    Exclamations, gémissements et grincements de dents s’unissent en une symphonie que Moussorgski n’aurait pas reniée. »  Page 39
  • « Certes, les manifestations de profond désespoir me sont familières depuis longtemps, mais je trouve tout de même que celles-ci sont un brin excessives. Seule la Black à la queue de cheval inscrit les titres des livres avec un large sourire et un stylo. Si elle aime tant lire, pourquoi a-t-elle échoué le cours l’an passé ? Son français écrit est sans doute catastrophique.
    — Ça y est ? que je dis patiemment, avec un sourire en coin. Vous vous êtes bien exprimés ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Ne craignez rien, vous allez survivre. Du moins, la plupart d’entre vous. Et si vous vous ouvrez l’esprit, vous allez peut-être même vous surprendre à aimer ce livre, pourquoi pas ? »  Page 39
  • « — T’aurais pas écrit la rédaction de romans, par hasard ?
    La dernière fois que j’ai été si estomaqué, c’est lorsque mon ex-femme m’a avoué qu’elle savait que j’avais couché avec certaines de ses meilleures amies. Après quelques secondes de stupéfaction, je réponds au barbu les mêmes mots que j’avais balbutiés à mon ex :
    — Heu… oui, deux.
    Tout le monde me considère maintenant avec un nouvel intérêt et, ma foi, ce n’est pas désagréable.
    — Ah, c’est ça… Je me rappelais plus le souvenir de ton nom, mais la face de ton visage me disait quelque chose en me le rappelant… J’ai vu tes photos sur l’arrière du dos de tes romans.
    Si ce gars écrit comme il parle, la correction de ses textes s’apparentera à du sport extrême.
    — Ah, bon ? Tu les as lus ?
    — Oui.
    Criss de saperlipopette ! À l’exception de mon ex et de deux ou trois amis, je n’ai jamais rencontré aucun de mes lecteurs ! Il est vrai que les chances de vivre une telle expérience sont minces : quarante-six personnes à travers tout le Québec, c’est assez dispersé. Mon cœur se met à battre comme celui d’un fan qui trouve le premier caleçon de Michael Jackson sur eBay. Mais pas question de montrer mon excitation. C’est donc d’un air détaché au point d’en être décollé que je demande :
    — Ah… Et tu les as trouvés comment ?
    — Poches.
    Il prononce ce bref jugement sans accent d’arrogance ou de moquerie. Il aurait dit le mot « escabeau » sur le même ton. Personne ne bouge, tous attendent ma réaction. Dans toutes les occasions, je peux réagir, répondre, me fâcher, perdre les pédales. Toutes, sauf une : quand on critique mes livres. Quand cela arrive, je rugis intérieurement, mais de l’extérieur, je gèle, pris d’une pudeur tout à fait inhabituelle. Peut-être parce qu’au fond je doute moi-même de la qualité de mes romans… »  Pages 40 et 41
  • « À un moment, la Noire à la queue de cheval se lève, vient déposer sa copie sur la pile et, toute contente, me confie à voix basse :
    — J’ai hâte de lire les livres, je suis sûre que ça va être super bon !
    Je la remercie d’un petit sourire et elle sort. Voilà le genre de commentaire qui redonne foi en notre profession. Je vérifie son nom sur sa copie : Nadine Limon. J’ai hâte de lire sa copie. Si elle est aussi brillante qu’elle est cute… Bon, elle a l’air un peu trop schtroumpfette, du genre qui doit sentir toutes les fleurs qu’elle croise en couinant de bonheur, mais jolie quand même. Et une schtroumpfette noire, c’est pas banal. »  Pages 42 et 43
  • « — J’ai… fini.
    Et il se lève, sac dans une main, copie dans l’autre. Je tente de n’afficher aucune animosité tandis qu’il approche, mais j’ai encore sa brève et assassine critique de mes livres en travers de la gorge. Il dépose la copie en ricanant, embarrassé.
    — J’ai peut-être été un peu heavy dans ma dureté de tout à l’heure…
    — Peut-être. En fait, l’étape suivante dans l’échelle de l’insulte, c’est le crachat, je pense…
    — C’est juste que les romans qui mêlent l’entrecroisement de l’humour pis du genre policier, c’est pas ma tasse de café…
    — Je suis pourtant pas le premier à écrire du roman policier avec une ambiance humoristique.
    — Je le sais. Je parle juste des goûts de mes préférences. Pis moi, je suis comme de même : j’énonce ce qui me traverse l’esprit quand je pense mes idées.| »  Page 43
  • « Julie Thibodeau, ses cahiers sous le bras, marche vers la section des casiers en se plaignant d’un air théâtral.
    — Déjà que philo, c’est plate à mort, mais avec ce prof-là, ça va être trop mortel, j’te jure ! »  Page 53
  • « Elle s’arrête devant son casier puis tend ses cahiers à Fanny, qui comprend tout de suite et prend le tout. Les mains libres, Julie fouille dans son sac à main :
    — Je vais essayer de dîner avec Ben… »  Page 53
  • « — Non, non, approchez pas, personne ! Il faut toucher à rien tant que la police est pas là !
    J’imagine ce que diraient les critiques qui ont assassiné mes deux livres s’ils me voyaient : « À défaut d’écrire de bons romans policiers, l’auteur raté tente de se prendre pour un flic dans la vraie vie. » »  Page 58
  • « Je m’approche de Mortafer qui range des livres dans sa mallette. »  Page 62
  • « — Il s’était beaucoup amélioré dans mon cours.
    Ça, je n’en doute pas une seconde. Elle est sûrement le genre de prof capable de donner envie à ses étudiants de lire toute l’œuvre de Tolstoï. »  Page 65
  • « Le texte le plus hallucinant est l’analyse de Rapides et Dangereux qui tente de démontrer qu’il s’agit d’une métaphore philosophique sur la confusion identitaire des prolétariens à la recherche de sens dans une époque post-marxiste. Je me demande ce que cette élève va bien pouvoir déceler dans Baudelaire : un complot misogyne contre les charmeuses de serpents ? »  Page 67
  • « Puis, je tombe sur le papier de Nadine Limon, la schtroumpfette black qui semble tellement aimer la lecture. »  Page 67
  • « Je marche vers le bar en question et examine l’affiche qui proclame le nom de l’endroit : L’ami ne deux faire. Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Le propriétaire a choisi cinq mots au hasard dans le dictionnaire ou quoi ? Pourquoi pas Le copain te quatre suivre, tant qu’à y être ? Je relis l’affiche six fois et finis par comprendre. Répétez le nom à haute voix… Vous y êtes ? Eh oui : la mine de fer… »  70
  • « — Guillaume est un élève de sciences pures que j’ai eu la session passée en français. On s’est rencontrés par hasard ce soir, pis, heu… On a pris une bière en parlant des livres qu’il a lus dans mon cours… Il les avait bien aimés… Hein, Guillaume ?
    — Oui, oui… Surtout la pièce de théâtre, là, Rhubarbe…
    — Ruy Blas.
    — Ouais, c’est ça… »  Page 78
  • « — Hey, hey, tu te sauves pas, toi là, hein ? s’inquiète Zazz.
    — Non, non, je vais être en d’dans.
    Il disparaît en quelques secondes. Ma collègue se sent encore obligée de se justifier :
    — Je veux pas qu’il se sauve parce qu’on était justement en train de parler de l’œuvre de Hugo, pis c’est tellement rare qu’on a ce genre de conversation avec un étudiant, tu comprends ?
    — Bien sûr. »  Page 78
  • « Elle regarde son joint, en prend une dernière touche et l’écrase sur le mur :
    — Bon, c’est assez pour moi aussi… Je vais retourner dans le bar pour continuer ma discussion avec Guillaume… Notre discussion sur… Victor Hugo, évidemment !
    Elle pouffe de rire, comme l’ado qu’elle était il y a quelques années à peine. »  Page 82
  • « À mon bureau, je mets de l’ordre dans mes affaires en reluquant souvent vers l’entrée du département jusqu’à ce que l’apparition tant attendue daigne enfin se révéler : Rachel entre, suivie de deux adolescents qui portent son sac et ses livres. »  Page 87
  • « Du coin de l’œil, j’observe Zazz qui mange son tofu. Si sa discussion sur Hugo avec son jeune s’est intensifiée au cours de la nuit, elle n’en garde aucune séquelle, à part peut-être une vague fatigue dans le regard. »  Page 89
  • « — On dirait que ça t’allume, ce genre d’histoires…
    Je hausse les épaules avec un petit sourire d’excuse.
    — Ouais… Je suis un grand amateur de littérature policière…
    Je passe à deux auriculaires d’ajouter : « J’en ai même écrit deux ! » mais je me retiens.
    — Les romans policiers, marmonne Davidas. C’est vrai que c’est un divertissement agréable. Bon, c’est pas de la grande littérature, mais quand même…
    Ça y est, un autre lettré qui se pince le nez en parlant de culture populaire. J’ai enduré ces snobs durant tout mon bac en littérature. Ce sont les mêmes qui n’aimaient que les films suédois sous-titrés en turc et qui cruisaient les filles en leur parlant de Sartre. Froidement, je dégaine :
    — Il y a quand même de grands auteurs de romans policiers, on peut pas nier ça…
    — Oui, quelques-uns, comme Dan Brown, mais on parle d’exception, là.
    Je le dévisage, médusé. Il a vraiment dit Dan Brown ? Je me retiens pour ne pas éclater de rire mais remets les pendules à l’heure :
    — Heu… Je pensais surtout à Hammett, Chandler, Simenon ou, plus récents, Ellroy et Lehane…
    — Ellroy… J’ai vu le film Le Dalhia Noir, c’est pas très fort…
    — Mais le roman est vraiment meilleur !
    — Bof, ça revient au même : c’est la même histoire, alors…
    Et il rit, un rire fort mais mou, il rit en regardant tout le monde, comme pour s’assurer qu’il vient de sortir un argument imparable. Mais personne ne rit avec lui. Zazz continue à brouter son tofu, Poichaux a un simple sourire poli et Valaire, sans gêne, lance à son collègue flasque :
    — Voyons, Elmer, pis Poe, c’est qui, un rédacteur de faits divers ? Il a inventé la première vraie histoire policière, ciboire !
    — Oui, j’ai déjà entendu ça, cette rumeur-là…
    Cette rumeur-là ? Mais de quoi il parle ? Il se trouvait dans une file au supermarché quand il a soudain entendu les gens devant lui marmonner : « Hey, vous savez pas quoi ? Il paraît que Poe a inventé la littérature policière ! C’est ma belle-sœur qui m’a dit ça ! » Moi qui croyais, il y a une minute, que Davidas était un hyper-cultivé méprisant, je commence à me rendre compte que la première moitié de mon jugement était sans doute précipitée. Mais Davidas ne s’arrête pas là :
    — De toute façon, Poe, je l’ai juste lu en français. Les traductions, ça donne pas une vraie idée de l’auteur…
    — C’est quand même Baudelaire qui l’a traduit, que je fais remarquer, de plus en plus ouvertement agacé.
    Davidas a une petite moue. Molle, évidemment. Je pense que la seule chose qui pourrait être dure sur lui, c’est mon poing. Il rétorque avec le ton de celui qui avance une évidence littéraire :
    — Un poète qui traduit un auteur de fiction, c’est quand même pas l’idéal. On traduit pas de la fiction comme on écrit des vers, c’est évident. Les gens ont tendance à oublier ça. »  Pages 91 et 92
  • « — Ça, je pense que c’est le numéro du cadenas du casier.
    — Ouais, pis ?
    — Je sais pas, moi ! Vous pourriez au moins noter le numéro !
    Il soupire, comme si on lui avait demandé de recopier le dictionnaire au complet. Il daigne regarder le papier de son œil éteint et, sans me le prendre des mains, note le numéro dans son calepin. »  Page 99
  • « — Pis vous étiez là aussi hier matin à l’endroit sur place, non ?
    Bon, s’il me vouvoie, c’est qu’il a mis son chapeau de journaliste. Ce gars-là a sans doute lu L’Avare dans son cours de français 101 et, depuis, il souffre du syndrome de Maître Jacques.
    — Non, hier, je suis arrivé après, comme tout le monde.
    — Inquiétant, ces deux morts violentes pis semblablement pareilles en deux jours, hein ?
    — Simon, si tu veux une entrevue pour ton journal sur ce sujet, tu perds ton temps.
    — OK, pas d’entrevue comme proprement dite, mais je vais faire l’enclenchement de ma propre enquête. Pis je t’en parle en discutant parce que je le sais que ce genre d’affaires-là qui vient d’arriver t’intéresse. Je t’ai vu agir dans l’action de ce que tu faisais, tout à l’heure, tu te débrouilles comme un poisson qui coule de source. T’as pas écrit la rédaction de deux romans policiers pour rien… »  Pages 100 et 101
  • « Les huit professeurs sont présents et même un neuvième, une femme qu’on me présente : Judith Ruglas. Elle ne donne qu’un seul cours le jeudi matin, le cours de théâtre pour les élèves qui suivent notre programme Lettres, Cinéma et Théâtre. Nous ne risquons donc pas de nous croiser souvent, ce qui ne sera pas une grande perte si j’en juge par son air pincé et hautain qui la fait ressembler à une écrivaine parisienne, son grand foulard autour du cou et son faux accent radio-canadien. »  Page 103
  • « C’est grâce à ton souci de la spécialisation que tu as cru que Racine avait inventé la racinette, ma chouette ? À cette pensée, je me mords la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire. »  Page 105
  • « — Si tu me trouves ce que je te demande, je t’en dirai plus.
    Je ne sais pas si j’ai l’intention ou non de tenir cet engagement, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de me livrer moi-même à cette petite enquête qui, par ailleurs, est sans doute inutile. Car une grande partie de moi continue à me répéter que je me fais des idées, que mon imagination d’écrivain, même raté, délire un peu trop. »  Page 131
  • « — Tu es arrivé hier, je suppose ?
    — Exact, le colloque de Paris a été un vif succès. Mais dès mon arrivée, on m’a narré les derniers événements, dit-il en avançant de quelques pas, un bouquin entre les mains. Quelle histoire ! Il faut croire que Cendrars avait raison : « La folie est le propre de l’Homme »… Ces immondes événements doivent émouvoir tout le monde, n’est-ce pas ? On en parle partout. Même toi et monsieur… monsieur ? »  Page 135
  • « — Comment a-t-il pu passer incognito avec un tel fardeau ? me coupe gentiment le vieil homme. Il l’a caché dans sa poche de pantalon ?
    Et il rigole, un ah-ah qui vient plus du cerveau que du ventre, comme un vicomte sorti de la cour de la princesse de Clèves. »  Page 136
  • « Mais papa Archlax ne demeure pas longtemps fâché contre fiston. À nouveau tout sourire, il s’approche du bureau de son fils presque en gambadant et lui tend son bouquin :
    — Bon, je ne vais pas te déranger trop longtemps, je voulais profiter de l’occasion pour t’apporter mon nouveau-né, il est sorti des presses la semaine dernière.
    Comment, il écrit en plus ? Et quoi, encore ? Va-t-il aussi nous annoncer qu’il a été qualifié au ski acrobatique pour les prochains Jeux Olympiques ? Junior prend le livre :
    — Un autre…
    Sa voix exprime autant l’admiration que l’agacement. Deux émotions en même temps chez Archlax junior ! C’est un jour faste ! Il examine le bouquin un moment, le retourne, tandis que son père sort de sa poche un paquet de cigarettes. Fiston s’en rend compte :
    — Père, on ne peut plus fumer dans les établissements publics, tu le sais bien…
    Archlax senior soupire, sa cigarette en main. Le genre de cigarette qu’on ne voit plus, très longue et mince, très aristocratique. Il la range en secouant la tête :
    — Ne pas avoir le droit de fumer dans l’établissement que l’on a fondé soi-même, c’est un comble.
    Junior revient au livre et demande :
    — Et ça parle de quoi, cette fois ?
    Papa, heureux qu’on lui pose la question, répond, en me jetant sournoisement des regards pour s’assurer que j’écoute aussi :
    — Eh bien, c’est un essai qui explique pourquoi l’Homme, tout en cherchant le bonheur, ne finit que par trouver son propre fatum, c’est-à-dire sa finalité inéluctable, celle-là même qui, inconsciemment, le pousse vers cette quête absurde de la félicité. Il traverse ainsi trois étapes qui sont l’aliénation du Ça, la sublimation du Sur-Moi, puis l’intégration du Moi, mais le tout en niant totalement son Lui.
    — Son Lui ? que je m’étonne.
    Sourire du vieux.
    — Un concept que j’ai inventé.
    À nouveau, il réussit à avoir l’air modeste et suffisant à la fois. Cette dichotomie, d’abord amusante, commence à me les gonfler un peu. Je vois bien qu’il attend un commentaire de ma part et je me contente de dire d’une voix ambiguë :
    — Un livre de vacances, quoi…
    Du coin de l’œil, je crois voir Archlax junior pâlir, mais je n’en suis pas convaincu. Archlax senior, lui, tique légèrement. Allons, ma chouette, faut pas m’en vouloir. T’as l’air plutôt sympathique malgré ta propension à étendre ta confiture personnelle sur toutes les tartines humaines qui t’entourent, mais que veux-tu, face à un gars qui se trouve beau, il est tellement tentant de lui rappeler l’existence du furoncle derrière son oreille…
    Mais Archlax reprend rapidement son air sympathique, me salue (En espérant que ce drame terrible ne ternira pas trop l’image que vous vous faites de notre région), salue son fils (J’ai dédicacé le livre, bonne journée, junior. On se voit ce soir ?) puis décrisse. »  Pages 139 et 140
  • « La porte de l’ascenseur s’ouvre et je fais le mouvement d’entrer, mais m’arrête juste à temps, sur le point de percuter un torse. Je lève les yeux : le torse se poursuit sur un bon quinze centimètres avant de se transformer en cou épais et poilu, puis en visage couperosé, ridé et particulièrement laid. Au moment où je me dis que je suis tombé sur l’ogre du Petit Poucet, la vue de la casquette sur le sommet de cette vilaine tête me fait comprendre qu’il s’agit en réalité du gardien de sécurité du cégep, que j’avais à peine entrevu l’autre jour. »  Page 146
  • « Pour la première fois, Judith Ruglas, la prof de théâtre qui ne vient qu’une fois par semaine, bouffe avec nous et ce que j’avais pressenti se confirme : c’est une petite snob connasse qui, tout en commentant les horribles meurtres de cette semaine, réussit à glisser qu’elle a déjà rencontré Wajdi Mouawad et Michel Tremblay et qu’elle adore le théâtre existentialiste turc. »  Page 148
  • « Lorsque je présente les trois romans à lire, j’ai à nouveau droit à un tollé digne de mai 1968. Je les laisse chialer un moment, puis, sourire en coin, je répète ma petite scène habituelle :
    — Ça y est ? Vous m’avez voué, moi et mes descendants, aux feux de l’enfer ? Craignez rien, vous allez survivre…
    — J’en ai lu un, Zola, à l’autre session ! se révolte un gars. Thérèse Raquin ! C’était méga-poche !
    Mon sourire se fissure et mes lèvres s’éparpillent sur le sol, en mettant au jour mes dents acérées. Mes yeux se transforment en viseurs et font un zoom avant sur le blasphémateur : un jeune Yo avec une grotesque casquette de je ne sais quel groupe de musique insipide. Je veux rattraper les mots qui sortent de ma bouche et les ramener, mais trop tard, ils ont déjà atteint leur cible :
    — Toi, si tu dis une autre fois que Zola est poche, je t’enfonce la casquette dans la gorge tellement profond que tu vas devoir aller aux toilettes pour la récupérer.
    Le silence est tel qu’on croirait que les molécules d’air se sont elles-mêmes figées. Tous me dévisagent comme si je venais de sortir un revolver. Le jeune Yo lui-même est aussi blanc que les nombreux kleenex qu’il doit souiller tous les soirs. Je me frotte rapidement les yeux. Du calme, criss ! Me reprendre avant de sauter ma coche… Il faut que je me rappelle ce qui s’est passé la dernière fois que j’ai lâché la bride : le cheval est devenu fou, il a renversé la charrette, je suis tombé… et je me suis relevé ici.
    — Ce que je veux dire, c’est que vous pouvez pas dire que Zola, c’est poche. Vous avez le droit de ne pas aimer ça, mais pas de dire que c’est poche. Et puis, attendez de lire le livre avant de dire quoi que ce soit. OK ? »  Pages 149 et 150
  • « Je lis la première feuille. C’est carrément un rapport sur Guillaume Duval, avec sa date de naissance, son adresse, son code permanent, sa concentration au cégep et son horaire complet de cours. Sur la seconde feuille, on retrouve le même genre d’info, mais sur Mélie Sirois. Il y a même une photo de chacun des deux élèves. J’observe Sherlock Holmes junior, à la fois amusé et impressionné. »  Page 151
  • « Archlax a beau m’avoir prévenu que la clientèle de Malphas ne représente pas tout à fait l’élite de la jeunesse québécoise, je crains que cela soit pire que ce à quoi je m’attendais. Vont-ils vraiment être capables de lire Germinal au complet ? À moins que je dégote une édition illustrée. »  Page 161
  • « Pas très convaincu, je quitte le local. Prudence : la méfiance pathologique de Gracq est en train de me contaminer. Mais je ne peux m’empêcher de me rappeler que les numéros des cadenas de Thibodeau et de Farer correspondent aux codes permanents de Fermont et de Rivard. Bien sûr… et après ? Heureusement que Gracq ne connaît pas cette information : il y aurait sans doute vu la confirmation de la présence d’extraterrestres…
    Je jette les feuilles dans la première poubelle que je croise. Je me répète qu’il est temps que je commence à écrire un nouveau roman : à défaut de m’apporter le succès, ça servira de soupape à mon imagination trop débordante. »  Page 164
  • « En face, Sirois a fini d’ouvrir son cadenas, elle attrape la clenche de la porte, sur le point de l’ouvrir… Criss, j’ai la chair de poule comme si j’entendais quelqu’un se frotter les dents sur un tableau noir ! Sirois ouvre la porte…
    Rien pantoute. Enfin, rien d’anormal. Un manteau, des photos collées sur la paroi intérieure, des livres sur l’étagère supérieure. Pas de sang, de membres arrachés ou de chair gluante. Sirois prend ses cahiers et referme le casier. »  Page 172
  • « Au loin, je vois les policiers qui approchent. Je commence à m’éloigner, la tête bourdonnante, mais Gracq m’agrippe le bras une seconde fois, l’air cette fois très sérieux derrière sa barbe de trotskiste attardé. »  Page 174
  • « — Il y a eu une attaque de corbeaux à l’ouverture de Malphas ?
    Il serre les dents et passe sa main sur son crâne chauve, comme s’il regrettait ce qu’il avait dit.
    — Si ça t’intéresse, tu iras voir ça sur Internet… Où je veux en venir, c’est qu’on est pas des deux de pique à Saint-Trailouin. À c’t’heure que je t’ai tout dit sur l’enquête pis que tu constates qu’on fait notre travail, tu vas peut-être arrêter de m’emmerder pis te remettre à écrire tes petits romans policiers humoristiques.
    Alors là, il m’aurait révélé qu’il avait baisé mon ex-femme que je n’aurais pas été plus pantois. Il hoche sa grosse tête, ravi de son effet.
    — Eh oui, Sarkozy, j’ai fait mes petites recherches sur toi. Deux romans autant boudés par les lecteurs que par les critiques. Faudra que je lise ça un jour.
    Pour ça, faudrait encore que tu saches lire, pauvre carencé cérébral ! »  Pages 183 et 184
  • « Il est vingt-deux heures trente quand je sors de chez moi, assez high pour décortiquer l’œuvre complète de Burroughs. »  Page 185
  • « Une fille seule au bar qui lit un livre. Dans la trentaine. Pas laide du tout. Je m’approche donc, m’assois à ses côtés et, sans préambule :
     — Je t’offre un verre ?
    Elle lève la tête de son livre, d’abord surprise. Elle me jauge rapidement des yeux et sourit enfin.
    — Je sais pas… Je devrais ?
    — « Enivrez-vous… Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre… »
    C’est prétentieux, je le sais, mais ça vient avec l’effet du pot. Certains, quand ils sont ivres ou gelés, veulent se battre ; d’autres pleurent ; d’autres encore sont incohérents ; moi, je cite à tout vent. Comme effet secondaire, on a quand même vu pire. Elle hausse les sourcils, amusée :
    — Tu viens d’inventer ça ?
    Elle ne connaît donc pas Baudelaire et, si je me fie au livre qu’elle est en train de lire (Le Secret), la rencontre n’aura sans doute jamais lieu entre elle et le poète.  Mais je m’en fous. Je fais signe au barman et, quelques minutes plus tard, on boit en rigolant. Je réussis à glisser que j’ai écrit deux romans, ce qui provoque l’effet escompté : elle est impressionnée. »  Pages 187 et 188
  • « — Pas très décoré comme endroit d’appartement…
    — Je viens d’arriver, je te rappelle.
    Il s’approche de ma bibliothèque, examine mes livres et a un sourire narquois.
    — En tout cas, tu as pris le temps d’installer l’important de l’essentiel…
    Il indique du doigt mes deux romans, bien rangés parmi les autres. »  Page 195
  • « Je réalise à quel point ma réaction est puérile et Gracq, en montant dans la voiture, ne peut réprimer un sourire, diverti par mon orgueil ridicule. Mais tant pis : j’ai presque quinze ans de plus que lui, après tout. Et je veux montrer à ce jeune homme qui me considère comme un piètre écrivain de romans policiers que je peux tout de même mener intelligemment une enquête. »  Page 202
  • « — Vous vous invitez à dîner avec moi, Julien ?
    — Non, je suis déjà avec quelqu’un à une autre table. Et si on arrêtait ces vouvoiements ? Après tout, on n’est pas dans un roman de Jane Austen…
    — Oui, j’imagine que tu préférerais être dans un roman d’Anaïs Nin… »  Page 207
  • « — Je parlais surtout des trois meurtres.
    — Oh, ça…
    Elle dépose enfin son livre en replaçant une mèche rousse derrière son oreille, un geste anodin qui, effectué par cette femme, se charge d’une incroyable énergie érotique. »  Pages 207 et 208
  • « — Justement. Avec tout ce que j’avais entendu sur ce cégep, je me disais que le défi serait intéressant. Que j’allais sûrement découvrir plein de choses…
    Elle prononce ces derniers mots avec une expression plus grave, puis elle baisse les yeux sur son livre.
    — Tu lis quoi ? que je demande.
    Je prends le bouquin et découvre avec surprise que l’auteur est Rupert Archlax senior, mais pas son dernier, qu’il m’a montré hier. Le titre en est : Le Bégaiement des siècles. »  Page 209
  • « — Faut admettre que le bonhomme est impressionnant : fondateur de Malphas, premier directeur pédagogique du cégep pendant douze ans ; fondateur et actionnaire principal de la mine de fer de la région ; écrivain… La vie parfaite, quoi. »  Pages 209 et 210
  • « — C’est une histoire connue, tous les gens du coin pourraient te la raconter.
    Je reviens au livre.
    — Il en a pondu combien, au juste ?
    — Une quinzaine. Des essais sur différents sujets, tous très pointus.
    Je parcours rapidement la quatrième de couverture : en gros, l’auteur prétend que l’Histoire ne se répète pas de manière générale mais uniquement sur certains points spécifiques, d’où son bégaiement. Dans le coin supérieur, une photo montre un Archlax souriant et sûr de lui, d’une dizaine d’années plus jeune. Je dépose le livre sur la table :
    C’est bon ?
    — C’est spectaculairement brillant. »  Page 210
  • « Fudd ouvre la porte du fond et entre. Simon la suit et, après une hésitation, je me mets en marche, dépasse la table sur laquelle se dresse le château de cartes (il doit bien faire dix étages !) puis rejoins mon coéquipier. Nous nous retrouvons dans une très vaste pièce, emplie d’étagères, de bibliothèques débordantes de gros bouquins, et de petites tables, elles-mêmes recouvertes de fioles, de bouteilles et de bassines. »  Page 221
  • « Ce qui n’empêche pas Fudd de marcher vers une étagère emplie de bouteilles de bière, d’en saisir une et de la décapsuler. Elle en prend une bonne rasade et j’ai presque envie de lui en demander une, pour me remettre d’aplomb. Mais je n’ai jamais supporté la bière tablette. Elle remet la bouteille sur une table et s’approche d’une bibliothèque en marmonnant de sa voix écorchée :
    — Bon… On va regarder ça… Attends un peu…
    Elle fouille parmi les livres. Gracq attend patiemment, peu impressionné par le décor, qu’il connaît sans doute. J’observe les étagères sur ma gauche : livres, bibelots insolites… »  Page 222
  • « Je me tourne vers la vieille, qui fouille toujours parmi ses livres en toussotant et crachant. »  Page 223
  • « Mais Fudd intervient en brandissant un livre :
    — Bon, je l’ai trouvé, là !
    Elle trottine jusqu’à la table, y dépose le livre, prend une autre bonne gorgée de sa bière, puis feuillette le bouquin. On s’approche un peu, et je me sens curieux malgré moi, même si je n’arrive pas à oublier le cadavre tranquillement assis là-bas. Elle trouve une page, la lit silencieusement et annonce en secouant sa tête de poire ratatinée :
    — Oui, oui… C’est possible… Y a sûrement moyen d’ensorceler un cadenas pour y mettre le numéro qu’on veut…
    Qu’ouïs-je ? Je dévisage Gracq : son hochement de tête satisfait me confirme que j’ai sans doute mal entendu.
    — Excusez-moi : vous allez rire, mais j’ai cru que vous aviez dit « ensorceler ».
    — Vous avez ben entendu. Y faut juste (et elle désigne la page de son livre, se penche pour mieux lire) invoquer un démon qui est autant spécialiste en numérologie qu’en codes secrets, c’est pas si compliqué, ça, là. »  Page 225
  • « Distraitement, je lui donne quinze dollars en marmonnant qu’elle peut garder la monnaie. Elle devient alors très émue, comme si je l’avais demandée en mariage, et, une main sur la poitrine, bredouille :
    — Oh ! Merci… Merci beaucoup… Les gens sont si généreux !… Dieu vous le rendra…
    Et elle s’éloigne d’un pas heureux, telle Dorothée sur le chemin de briques jaunes. »  Page 233
  • « En soupirant, je m’installe devant mon ordinateur et tape « Rupert Archlax » dans Google. J’ignore les quelques rares entrées qui concernent le fils et je m’attarde à celles sur le père. Avec Internet basse vitesse, l’opération est aussi longue et exaspérante qu’un roman de Robbe-Grillet, mais je réalise que l’homme a une certaine notoriété : ses livres ont gagné plusieurs prix, certains même internationaux ; il a participé à plusieurs œuvres caritatives ; sa compagnie de mine de fer, Ax Corp, est souvent citée comme entreprise modèle… »  Page 243
  • « — J’ai cru comprendre qu’il revenait de France, que je précise.
    — C’est possible, fait Poichaux. Grâce à ses livres, il voyage beaucoup. »  Page 272
  • « — Exactement. À mon arrivée, il y a quinze ans, moi et quelques collègues nous sommes amusés à identifier les composantes de cette odeur. On a décelé des fruits pourris, de la sueur, du crottin de cheval, de l’urine, de l’eau de caniveau, de la viande avariée…
    Je m’étonne. Il n’a pas tort, il y a un peu de tout ça, mais de manière subtile, pas trop envahissante. Mortafer poursuit :
     — Tu as lu Le Parfum de Süskind ? Tu te rappelles le fameux passage au début du roman, quand on décrit l’odeur des rues parisiennes d’il y a trois cents ans… C’est exactement ça. »  Pages 273 et 274
  • « À un moment, je vais jeter un œil sur l’exposition de Bouthot et constate avec ahurissement qu’il s’agit de ses scrapbooks. Il y en a une vingtaine, montés sur des petites tables, comme s’il s’agissait de reliques incas. Chacun a son thème : les vacances d’été, Noël, anniversaire de mariage… J’en feuillette deux ou trois, incrédule. Bouthot et sa grosse moitié y sont à l’honneur à chaque page. Je me demande s’il y en a un sur leur nuit de noces, puis me dis que je ne tiens pas à voir ça. À peu près personne d’autre n’admire l’œuvre du maître, sauf Poichaux qui les examine un par un, avec toute la concentration de l’exégète qui plongerait dans un manuscrit inédit de Cervantes. Je demande à ma coordonnatrice si notre DG les expose comme ça chaque année. »  Page 274
  • « Mais non seulement la coke ne me change pas les idées, elle les rend encore plus obsédantes, et malgré le fait que je discute depuis une dizaine de minutes avec une enseignante en psychologie intéressée à m’expliquer concrètement et privément à quel point Tropique du cancer a changé sa vie, je n’arrive pas à effacer Loz de mon esprit, au point d’en éprouver une froide colère dirigée autant contre lui que contre moi-même. »  Pages 275 et 276
  • « Pendant un instant, je jongle entre l’idée de partir tout de suite pour exécuter le plan qui vient juste d’apparaître dans mon esprit électrifié et celle de demeurer auprès de cette enseignante qui en est à me confier que chaque fois qu’elle parle d’Henry Miller, elle ressent une folle envie de baiser avec son interlocuteur. »  Page 277
  • « La coke me donne de l’esprit, certes, mais très peu de jugement. Je continue à marcher, sans attendre sa réaction, mais tout à coup, on me saisit le bras et on me retourne brutalement : je ne savais pas qu’Archlax était capable d’une telle agressivité, j’en demeure sans voix. Il me dévisage, la bouche crispée comme s’il voulait se pulvériser les dents. Même sa voix tremble. On dirait presque Bruce Banner sur le point de se transformer en Hulk. »  Page 277
  • « — Tout va bien, ici ?
    C’est papa Archlax qui approche, un verre de vin à la main, débonnaire. À croire qu’il est le Jiminy Cricket de son fils. »  Page 278
  • « — Vous prenez congé, monsieur Sarkozy ? Comme Mauriac, vous croyez sans doute que « les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter »…
    Il se souvient de moi, c’est pas mal. Je l’observe un bref moment, en songeant que cet homme a perdu sa femme et sa fille il y a trente ans mais qu’il a su surmonter cette tragédie en travaillant, en écrivant, en remportant un certain succès auprès de l’élite intellectuelle… »  Page 278
  • « Je perquisitionne partout, en tentant de ne pas trop foutre le bordel : des photos de famille, des livres de cours, des films pornos (ce qui me permet de constater que Shyla Stylez vient de produire une compilation de ses meilleures scènes : je note mentalement), de la bouffe de mauvaise qualité à profusion… mais rien de mystérieux ou de louche.
    Je tombe enfin sur la porte qui mène à la cave. Nouvelle fluctuation : ça fait déjà quinze minutes que je suis ici ; si Loz me trouve dans sa cave, je suis bon pour le renvoi de Malphas dans l’immédiat, la prison pour quelques semaines et les moqueries de Garganruel pour l’éternité. Mais je ne peux pas reculer si près du but. Si but il y a. Je descends.
    L’ampoule du plafond éclaire froidement des étagères emplies de livres. Sur le sol, un pentacle est dessiné et de la poudre charbonneuse est éparpillée en son centre. Le cliché même du parfait petit kit de magie noire. Je vais feuilleter un ou deux livres : ça parle de sorcellerie.
    Je prends une grande respiration. C’est donc vrai ? Tout ce grotesque carnaval grand-guignolesque est vraiment vrai pour vrai ? »  Page 280
  • « — Je me suis assuré que ce serait moi qui m’occuperais de la distribution des cadenas cette session-ci. Avant la fin de la dernière année scolaire, j’ai réussi à trouver les codes permanents de mes quatre victimes. Durant l’été, j’ai ensorcelé les quatre cadenas. Puis, il y a dix jours, ç’a été la rentrée. J’étais prêt. À tous les élèves, je donnais les vrais cadenas, au hasard, mais je conservais à l’écart les quatre ensorcelés, et j’attendais l’arrivée des filles… Je suis même pas sûr qu’elles m’ont reconnu quand je leur ai donné leur cadenas ou, en tout cas, elles m’ont complètement ignoré. Comme tout le monde m’a toujours ignoré…
    Il est vraiment fâché, le Harry Potter des moches. »  Page 285
  • « — Tu sais pas du tout ce qui arrive à tes victimes à minuit ?
    — Juste une vague idée que j’ai pas vraiment envie d’approfondir.
    Je songe à nouveau au délire de Zazz, à sa voix rauque. Malgré la chaleur de la nuit, un long frisson me parcourt tout le corps.
    — On en parle dans les livres, mais pas avec précision, ajoute Loz derrière moi.
    — Quels livres ?
    — Dans ma famille, on est pas, hélas ! sorcier de père en fils. Quand j’ai forgé mon plan, l’année passée, j’avais aucune notion de magie noire. Il a fallu que j’aille voir la vieille Fudd pour avoir des conseils. »  Pages 287 et 288
  • « — C’est pas si simple. Pour être un vrai sorcier, il faut faire partie d’une lignée. Fudd est une fille de sorcière, pas moi. Mais je peux devenir un apprenti respectable, apprendre quelques trucs grâce à des livres. Fudd m’en a donné quelques-uns… enfin, elle me les a vendus pour deux cent quatre dollars et quatre-vingt-six sous. C’est grâce à ces livres que j’ai mis sur pied mon plan des cadenas.
    — C’est tout ce qu’elle a fait ? Tu l’as payée et elle t’a donné des livres ? Ça me paraît trop simple.
    — C’est vrai que ça paraît simple. Quelques livres, et hop ! on apprend la magie. En fait, ça fonctionne seulement si on a l’environnement adéquat, apte à la sorcellerie. Pour ça, Saint-Trailouin est vraiment l’environnement idéal. »  Page 292
  • « La caverne n’est donc pas très loin de chez elle, ce qui n’aide en rien la réputation de la vieille. De plus, c’est elle qui a expliqué à Loz comment se venger… Non, correction : elle lui a vendu des livres de magie, elle n’était pas au courant de ses intentions. »  Page 300
  • « Je me propulse vers elle lorsqu’un bras me retient. Je me retourne brusquement, sur le point d’assommer l’emmerdeur. C’est une jeune Noire, mignonne et souriante avec deux tresses, et je reconnais Nadine Limon, la brillante schtroumpfette black.
    — Bonjour, Julien ! On a un cours dans dix minutes ! J’ai vraiment hâte !
    — Moi aussi, Nadine, moi aussi, je…
    — J’ai déjà lu les trois livres du cours ! C’était tellement bon ! J’ai même acheté tous les Rougon-Macquart ! Je voulais savoir si…
    — Tout à l’heure, Nadine ! »  Page 307
  • « Au milieu d’une rangée, Nadine attend avec enthousiasme, sa pile de romans bien droite devant elle sur son pupitre. »  Page 308
  • « — T’as entendu quoi ?
    Il attend, narquois. Vais-je m’humilier jusqu’à lui parler de ces claquements sinistres ? Et je ne peux pas lui parler des livres de sorcellerie que j’ai vus dans la cave de Loz, ça lui ferait trop plaisir de me coffrer pour intrusion par effraction dans un domicile privé. »  Page 318
  • « — Écoute ben, Sarkozy, j’ai voulu te le faire comprendre poliment l’autre jour, mais faut croire que t’as besoin qu’on te mette les poings pas juste sur les i. Ça fait trente ans que je suis le chef de police de cette ville, tu m’entends ? Trente ans ! Pis j’ai toujours réussi à mener toutes les enquêtes qu’il fallait mener, pis de manière rationnelle ! Fait que c’est pas un écrivain manqué de la grande ville qui va venir me dire comment enquêter, c’est clair ? »  Pages 319 et 320
  • « Oui, je vais rester. Du moins jusqu’à la fin de la session. Il faut que je respecte mon contrat, tout de même, vous ne pensez pas ? Et tant qu’à rester, je vais essayer de comprendre cette ville, ce cégep, ces gens… Pour y arriver, je vais écrire. Écrire ce qui m’est arrivé. Pas pour publication, du moins pas tout de suite. Pour l’instant, j’écrirai pour moi seul, afin de voir clair. Moi qui cherchais une motivation pour me remettre à l’écriture, je ne pourrai sans doute jamais trouver mieux. Voilà, bonne idée, je commence à écrire tout ça ce soir ! »  Pages 330 et 331

 

4 étoiles, F

La fin de l’Éternité

La fin de l’Éternité d’Isaac Asimov.

Éditions Folio (SF), publié en 2005, 244 pages

Roman de science-fiction d’Isaac Asimov paru initialement en 1955 sous le titre « The End of Eternity ».

95e siècle, Andrew Harlan est Technicien pour l’Éternité. Cet organisation a comme mission d’empêcher les catastrophes de frapper l’Humanité. Pour ce faire, les ingénieurs réécrivent sans cesse l’Histoire afin d’en retirer les conflits, les inventions utilisées à mauvais escient ou même les crises économiques. Andrew est alors mandaté d’intervenir à un moment précis du passé pour modifier certains événements et supprimer tout ce qui pourrait être dangereux pour l’avenir. L’espèce humaine se maintient ainsi dans un état de bonheur passif et confortable. Au cours de ses missions, il réalise que les changements qu’il introduit affectent l’existence des gens et peut même modifier leurs personnalités. Pendant une de ses missions, il va rencontrer une jeune femme dont il va tomber éperdument amoureux. Pour permettre à cette relation de perdurer Andrew va devoir prendre des décisions qui vont changer sa vie mais aussi la face du monde.

Roman basé sur le postulat que le passé est variable donc altérable à notre guise. Cette lecture est intéressante malgré un début assez lent et ardue car il y a beaucoup d’information scientifique. Puis graduellement se dévoile un univers rempli de machinations, de complots et de voyages dans le temps. Il se dégage une certaine froideur dans ce texte autant au niveau de l’environnement qu’au niveau des personnages. Cette froideur est-elle due à un manque de l’auteur ou au style de vie des Techniciens qui semblent être des parias dans cet univers ? Le personnage d’Andrew est très bien construit étant donné son isolement de toutes liaisons avec les gens outre les dirigeants de l’Éternité. On ne peut espérer voir un être émotionnellement complet et sympathique lorsque celui-ci est coupé du monde. Asimov a su très bien transposé cette réalité dans son personnage et donne l’occasion au lecteur de réfléchir sur la solitude. Le passage du temps a fait son œuvre sur ce roman, certains concepts utilisés ont été dépassé par la réalité : tel les cartes perforées du Computaplex. Mais il est trop facile de critiqué un œuvre d’anticipation plus de soixante ans après son écriture. Un livre qui est très technique mais qui est très agréable à lire.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 22 septembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « Il s’agissait pour lui d’une section entièrement nouvelle de l’Éternité. Il en avait, bien sûr, une vague idée, s’étant renseigné sur elle dans le Manuel Temporel. »  Page 5
  • « Voy regarda autour de lui et demanda d’un ton conciliant : Vous voulez parler des couches moléculaires ?
    – Évidemment », fit Harlan. Le Manuel en avait fait mention, mais il n’avait rien dit d’une telle débauche de lumière réfléchie. »  Page 5
  • « Il ne lui manquait qu’une touche de rouge et une frange de cheveux blancs pour être transformé en l’image du Mythe Primitif de saint Nicolas.
    Ou du Père Noël ou de Kriss Kringle. Harlan connaissait ces trois noms. Il doutait qu’un seul Éternel sur cent mille eût jamais entendu parler d’eux. Harlan prenait un plaisir secret et un peu honteux à la connaissance de ce genre d’arcanes. Dès ses premiers jours à l’école, il avait enfourché le dada de l’Histoire Primitive et l’éducateur Yarrow l’avait encouragé. Harlan était devenu réellement friand de ces siècles étranges et pervertis qui s’étendaient non seulement avant le début de l’Éternité au 27e siècle, mais avant même l’invention du Champ Temporel lui-même, au 24°. Il avait utilisé de vieux livres et des périodiques dans ses études. Il voyagea même très loin en arrière vers les premiers siècles de l’Éternité, quand il put en obtenir l’autorisation, pour consulter de meilleures sources. Pendant plus de quinze ans, il s’était arrangé pour rassembler une remarquable bibliothèque, presque toute imprimée sur papier. Il y avait un volume écrit par un homme appelé H.G. Wells, un autre par un homme appelé W. Shakespeare, quelques manuels d’histoire en lambeaux. Par-dessus tout, il y avait surtout la collection complète d’un hebdomadaire reliée en volumes qui prenait une place considérable, mais que, par sentiment, il ne pouvait se résoudre à microfilmer. »  Pages 19 et 20
  • « Il y avait même un fragment de poésie qu’il gardait comme un trésor, où on montrait qu’un doigt mouvant ayant écrit une fois ne pouvait jamais être ramené à effacer. »  Page 20
  • « Harlan termina en donnant un livre au Novice ; ce n’était pas un très bon livre, en fait, mais il lui servirait d’introduction. « Je vous donnerai de meilleurs documents à mesure que nous progresserons », dit-il. »  Page 35
  • « Cooper dit : « J’ai fini votre livre.
    – Quelles conclusions en avez-vous tirées ?
    –  En un sens… » Il fit une longue pause, puis il reprit : « À certains égards, le Primitif tardif ressemblait assez au 78e siècle. Cela m’a fait penser à mon époque, voyez-vous. À deux reprises, j’ai songé à ma femme. » »  Page 35
  • « Les nouveaux individus ainsi conditionnés participaient pareillement de l’humain et avaient le même droit à l’existence. Si certaines vies étaient raccourcies, un plus grand nombre étaient allongées et rendues plus heureuses. Une grande œuvre littéraire, un monument de l’intelligence et de la sensibilité de l’Homme ne fut jamais écrit dans la nouvelle Réalité, mais plusieurs exemplaires n’en furent-ils pas conservés dans les archives de l’Éternité ? Et de nouveaux chefs-d’œuvre ne virent-ils pas le jour ? »  Page 38
  • « Son regard se porta à nouveau sur l’objet de bois, mais maintenant il avait mis les mains derrière son dos et il dit : « Qu’est-ce que c’est ? A quoi ça sert ?
    – C’est une bibliothèque », répondit Harlan. Il eut l’impulsion de demander à Finge comment il se sentait maintenant que ses mains s’appuyaient fermement derrière son dos. Ne pensait-il pas que ce serait plus « propre » si ses vêtements et son corps lui-même étaient constitués uniquement de faisceaux d’énergie que ne viendrait souiller aucun contact matériel ?
    Finge haussa les sourcils. « Une bibliothèque. Alors ces objets qui reposent sur les rayons sont des livres. Je ne me trompe pas ?
    – Oui, monsieur.
    – Des exemplaires authentiques ?
    – Parfaitement, Calculateur. Je les ai rapportés du 24e siècle. Le petit nombre que j’ai ici datent du 20e. Si… si vous désirez les examiner, je vous demanderai d’en prendre soin. Les pages ont été restaurées et ont subi un traitement préservateur, mais ce n’est pas du métal. Elles doivent être manipulées avec précaution.
    – Je n’y toucherai pas. Je n’ai pas l’intention d’y toucher. La poussière originelle du 20e siècle les recouvre, j’imagine. De vrais livres ! Ŕ il rit. Ŕ Des pages de cellulose aussi ? D’après ce que j’ai cru comprendre. »
    Harlan hocha la tête. « De la cellulose modifiée par un traitement spécial en vue de la conserver, oui. » Il ouvrit la bouche pour prendre une profonde inspiration, se forçant à rester calme. Il était ridicule de l’identifier avec ces livres, de sentir qu’une critique contre eux était une critique contre lui-même.
    « J’ose dire, dit Finge, toujours sur son sujet, que le contenu de ces livres tiendrait tout entier sur deux mètres de film et ce dernier sur le bout d’un doigt. Quel en est le sujet ? » Harlan dit : « Ce sont des volumes reliés d’un magazine de nouvelles du 20e siècle.
    – Vous lisez cela ? »
    Harlan dit avec orgueil : « C’est là quelques volumes de la collection complète que je possède. Aucune bibliothèque de l’Éternité ne possède la même.
    – Je sais, c’est votre marotte. Je me souviens à présent que vous m’avez fait part une fois de votre intérêt pour le Primitif. Je suis étonné que votre Éducateur vous ait jamais permis de vous intéresser à une telle chose. Un tel gaspillage d’énergie. » »  Pages 88 et 89
  • « – Ah ? Vous pensez que votre grand amour est une affaire de contact d’âme à âme ? Qu’il survivra à tous les changements extérieurs ? Avez-vous lu des romans venant du Temps ? »
    Piqué, Harlan fit montre de quelque impudence. »  Page 92
  • « D’un geste machinal, les longs doigts d’Harlan caressèrent les volumes de sa petite bibliothèque. Il en prit un et l’ouvrit sans le voir.
    Les lettres lui parurent brouillées. Les couleurs fanées des illustrations étaient des taches horribles et sans signification. »  Page 97
  • « Il la ferait l’aimer et, en définitive, ce qui comptait, c’était l’amour et non sa motivation. À présent, il regrettait de n’avoir pas lu quelques-uns de ces romans venus du Temps que Finge avait mentionnés avec mépris. »  Page 99
  • « Premier Point : au 482e siècle, il empaqueta lentement ses effets personnels ; ses vêtements et ses films, la plupart de ses magazines de l’Époque Primitive reliés en volumes – qu’il avait si souvent et si amoureusement caressés. »  Page 115
  • « – Jusqu’à présent, c’est supportable. Ça rentre assez facilement, vous savez. Ça me plaît. Mais maintenant, ils mettent vraiment le paquet. »
    Harlan hocha la tête et éprouva une certaine satisfaction. « Les matrices du Champ Temporel et tout ça ? »
    Mais Cooper, les joues un peu rouges, se tourna vers les volumes entassés sur les rayons et dit : « Revenons aux Primitifs. J’ai quelques questions à poser. »  Page 117
  • « Maintenant, il errait avec curiosité au milieu des classeurs contenant d’autres documents filmés. Pour la première fois, il Observa (au sens technique du terme) les rayons consacrés au 575e siècle lui-même ; sa géographie, qui variait peu de Réalité en Réalité, son histoire qui variait davantage, et sa sociologie qui variait encore plus. Ce n’était pas là les livres et les rapports écrits par des Observateurs et des Calculateurs de l’Éternité (il connaissait déjà ce genre de documents), mais par les Temporels eux-mêmes.
    II y avait les œuvres littéraires du 575e siècle et ceux-ci contenaient les thèses ahurissantes qu’il avait entendues concernant la valeur des Changements successifs. Ce chef-d’œuvre serait-il altéré ou non ? Si oui, comment ? De quelle manière les Changements passés affectaient-ils les oeuvres d’art ? »  Page 119
  • « Pourtant, Harlan se tenait à présent près des rayons consacrés aux romans d’Eric Linkollew, tenu habituellement pour le plus grand écrivain du 575e siècle, et il s’étonnait. Il compta quinze collections différentes de ses « Œuvres Complètes », chacune provenant certainement d’une Réalité différente, et il était persuadé qu’elles variaient légèrement entre elles. Une collection était nettement plus petite que les autres par exemple. Une centaine de Sociologues, pensait-il, devaient avoir écrit des analyses des variantes que présentait chacune d’elles, compte tenu du contexte sociologique de chaque Réalité, ce qui avait dû leur valoir une promotion.
    Harlan se dirigea vers la section de la bibliothèque qui était consacrée aux inventions et aux découvertes des divers 575e. Nombre d’entre elles, Harlan le savait, avaient été éliminées lors des modifications temporelles et restaient inexploitées après avoir été placées dans les Archives de l’Éternité comme produits de l’ingéniosité humaine. »  Page 120
  • « Il retourna à la bibliothèque proprement dite et aux rayons des mathématiques et de leur histoire (qui différait selon les siècles). Il effleura du doigt quelques titres particuliers et après un instant de réflexion, il en prit une demi-douzaine et signa le bon de retrait. »  Page 120
  • « Il fut tenté de parcourir quelques pages de l’Histoire Sociale et Économique, mais s’en abstint. Il la trouverait dans la bibliothèque de la Section du 482e, si jamais il le désirait. Finge avait sans doute pillé les bibliothèques de cette Réalité pour les archives de l’Éternité des mois auparavant. »  Page 126
  • « Il rassembla le tas de livres filmés en une masse informe et parvint, après deux essais inefficaces, à rétablir la porte donnant sur l’Éternité. »  Page 128
  • « La seconde fois, quelqu’un avait ri dans la pièce voisine et lui, Harlan, avait laissé tomber un sac à dos plein de livres filmés. »  Page 128
  • « Harlan commença : « Depuis des semaines maintenant, je visionne des films sur l’histoire des mathématiques. Je consulte des livres de plusieurs Réalités du 575e siècle. Les Réalités n’ont pas beaucoup d’importance. Les mathématiques ne changent pas. Elles se développent toujours suivant le même processus. La façon dont les Réalités ont changé n’a pas d’importance non plus, l’histoire des mathématiques est restée à peu près la même. Les mathématiciens ont changé, certains ont fait des découvertes, mais les résultats finaux… Quoi qu’il en soit, je me suis fourré tout ça dans la tête. Est-ce que ça ne vous frappe pas ? » »  Page 150
  • « L’homme que l’Éternité connaît en général sous le nom de Vikkor Mallansohn a laissé le récit de sa vie lorsqu’il mourut. Ce n’était pas tout à fait un journal, pas tout à fait une biographie. C’était plutôt un guide, destiné aux Éternels qu’il savait devoir exister un jour. Il était enfermé dans un volume en stase temporelle qui ne pouvait être ouvert que par les Calculateurs de l’Éternité et qui, par conséquent, resta intact pendant trois siècles après sa mort, jusqu’à ce que l’Éternité fût établie et que le Premier Calculateur, Henry Wadsman, le premier des grands Éternels, l’ait ouvert. Le document a été transmis depuis, dans les meilleures conditions de sécurité, à toute une lignée de Premiers Calculateurs qui se termine avec moi. On le désigne sous le nom de mémoire de Mallansohn.
    Ce mémoire raconte l’histoire d’un homme nommé Brinsley Sheridan Cooper, né au 78e siècle, admis comme Novice dans l’Éternité à l’âge de vingt-trois ans, ayant été marié pendant un peu plus d’un an, mais n’ayant pas eu d’enfant jusqu’à présent. »  Page 155
  • « Ce ne fut que vers la fin de sa longue vie que Cooper, les yeux fixés sur un coucher de soleil du Pacifique (il décrit la scène avec quelques détails dans son mémoire), en arriva à la grande révélation qu’il était Vikkor Mallansohn ! Il n’était pas un substitut, mais l’homme lui-même. Le nom pouvait bien ne pas être le sien, mais l’homme que l’Histoire appelait Mallansohn était réellement Brinsley Sheridan Cooper.
    » Stimulé par cette pensée et par tout ce qu’elle impliquait, impatient de hâter de quelque manière l’établissement de l’Éternité, de l’améliorer et d’en accroître le coefficient de sécurité, il écrivit son mémoire et le plaça dans un étui en état de stase temporelle, dans le living-room de sa maison.
    » Et ainsi le cercle fut fermé. Les intentions de CooperMallansohn en écrivant le mémoire furent, bien entendu, ignorées. Cooper doit parcourir sa vie exactement comme il l’a parcourue. La Réalité Primitive ne permet pas de Changements. En ce moment, dans le physio-temps, le Cooper que vous connaissez n’a pas conscience de ce qui l’attend. Il croit que sa seule tâche est d’instruire Mallansohn et de revenir. Il continuera à croire cela jusqu’à ce que les années le détrompent et qu’il se mette à écrire son mémoire. »  Page 157
  • « « Alors vous avez toujours su tout ce que vous alliez faire, tout ce que j’allais faire, tout ce que j’ai fait ? » demanda-t-il.
    Twissell, qui semblait encore sous le charme de son propre récit, le regard perdu derrière l’écran bleuté de la fumée de sa cigarette, revint lentement à la réalité. Ses yeux, où se lisait toute la sagesse de l’âge, se fixèrent sur Harlan et il dit d’un ton de reproche : « Non, bien sûr que non. Il y eut un intervalle de plusieurs décennies de physio-temps entre le séjour de Cooper dans l’Éternité et le moment où il écrivit son mémoire. Il ne put se souvenir que de cela et seulement de ce qu’il avait vu lui-même. Vous devriez le comprendre. » »  Page 158
  • « Ça s’est fait tout seul. D’abord, j’ai été découvert et amené dans l’Éternité. Quand, dans ma maturité (en termes de physio-temps), je devins Premier Calculateur, on m’a donné le mémoire et on m’a nommé à mon poste. On m’avait décrit comme l’occupant, aussi m’y a-t-on nommé. »  Page 158
  • « Harlan l’interrompit : « Vous voulez dire la fois où j’ai emmené Cooper dans les cabines temporelles.
    – Comment êtes-vous arrivé à cette déduction ? demanda Twissell.
    – Ça a été le seul moment où vous avez été réellement irrité contre moi. Je suppose maintenant que j’ai dû contrevenir à un certain point du mémoire de Mallansohn.
    – Pas exactement. C’était simplement que le mémoire ne parlait pas des cabines. Il me semblait qu’éviter la mention d’un aspect si remarquable de l’Éternité signifiait qu’il en avait peu d’expérience. C’était donc mon intention de le tenir à l’écart des cabines autant qu’il serait possible. Le fait que vous l’ayez emmené dans l’avenir à bord de l’une d’elles m’inquiéta beaucoup, mais rien n’arriva par la suite. Les choses continuèrent comme elles le devaient, aussi tout est-il bien. » »  Page 159
  • « Le mémoire de Mallansohn ne dit rien de votre vie après le départ de Cooper, bien entendu. »  Page 159
  • « Je veux dire, est-ce que le cercle peut se briser ? Laissez-moi présenter les choses de cette manière. Si un coup inattendu sur la tête me met hors d’état d’agir à un moment où le mémoire établit distinctement que je suis en bonne forme et actif, est-ce que le plan tout entier s’en trouve compromis ? Ou supposez que, pour une raison ou pour une autre, je choisisse délibérément de ne pas me conformer au mémoire. Que se passerait-il alors ? »  Pages 160 et 161
  • « Twissell savait qu’Harlan pouvait à n’importe quel moment détruire l’Éternité en donnant à Cooper des renseignements révélateurs concernant le mémoire. »  Page 161
  • « Cet appareil est une cabine qui n’est pas tributaire des puits de projection temporelle, mais qui peut remonter dans le Temps au-delà du point-limite de l’Éternité. Sa conception et sa réalisation ont été rendues possibles grâce à des indications précieuses du mémoire de Mallansohn. »  Page 164
  • « Malheureusement, nous devons vous garder dans la salle de contrôle puisqu’il est établi que vous étiez là et avez manipulé les commandes. Le mémoire de Mallansohn en porte mention. Cooper vous verra à travers le hublot et la question sera réglée. »  Pages 164 et 165
  • « Cooper était informé uniquement des points précis qu’il devait mentionner dans le mémoire de Mallansohn.
    (Cercle complet. Cercle complet. Et aucun moyen pour Harlan de briser ce cercle en un seul et dernier défi, tel Samson détruisant le temple. Le cercle tourne en une ronde obsédante ; il tourne et tourne sans cesse.) »  Page 168
  • « » Cette cabine spéciale, son système de commande et sa source d’énergie forment une structure composite. Pendant des physio-décennies, les Réalités existantes ont été passées au crible en vue de découvrir des alliages spéciaux et des techniques spéciales. La 13e Réalité du 222e siècle nous fournit la solution. Elle mit au point le Condensateur Temporel sans lequel cette chaudière n’aurait pu être bâtie. La 13e Réalité du 222e. »
    Il prononça ces mots en articulant soigneusement.
    (Harlan pensa : ce Souviens-toi de cela, Cooper ! Souviens-toi de la 13e Réalité du 222e siècle afin de pouvoir mettre cela dans le mémoire de Mallansohn et que les Éternels sachent où chercher de façon à savoir quoi te dire pour que tu puisses le mettre… » Et le cercle tourne en une ronde sans fin.) »  Pages 168 et 169
  • « Une pensée qu’il avait déjà eue lui revint : la destruction du temple par Samson !
    Dans un coin de son esprit, il se demandait vaguement : combien d’Éternels ont jamais entendu parler de Samson ? Combien savent comment il est mort ? »  Page 174
  • « Moins douze secondes.
    Contact !
    Le régulateur de puissance prendrait la relève maintenant. La poussée se produirait à l’instant zéro. Et cela lui laissait le temps d’une dernière manipulation. La destruction de Samson ! »  Page 174
  • « Nous avons localisé Cooper, par exemple dans le siècle et la Réalité que le mémoire nous avait indiquées. »  Page 176
  • « Il va y avoir un moment, en physio-temps, où Cooper va réaliser qu’il est dans le mauvais siècle, où il va faire quelque chose de contraire au mémoire, où il… »  Page 178
  • « « Quand je vous ai permis d’aller voir Finge tout récemment, je me doutais bien que c’était dangereux. Mais le mémoire de Mallansohn disait que vous étiez loin le dernier mois et il n’y avait aucun autre motif pour expliquer votre absence de façon naturelle. »  Page 182
  • « – Mon garçon, il n’y avait rien de tout cela. Ils désiraient vous voir uniquement parce qu’ils étaient humains. Les membres du Comité sont humains eux aussi. Ils ne pouvaient assister au voyage final de la cabine parce que, d’après le mémoire de Mallansohn, ils n’avaient aucun rôle à jouer. Ils ne pouvaient interroger Cooper du fait que le mémoire ne faisait aucune mention de cela non plus. »  Page 184
  • « Il avait sacrifié l’Éternité et perdu Noÿs, alors que sans son désastre de Samson, il aurait pu sauver l’une et conserver l’autre. »  Page 194
  • « – Je n’en suis pas sûr encore, mais il doit y avoir un moyen. S’il n’y avait pas de moyen, l’altération serait irréversible ; le Changement se produirait d’un seul coup. Mais le Changement ne s’est pas produit. Nous sommes encore dans la Réalité du mémoire de Mallansohn. Cela signifie que l’altération est réversible et sera renversée. »  Pages 195 et 196
  • Harlan regarda Twissell examiner curieusement les vieux volumes reliés de la bibliothèque, puis en prendre un. Ils étaient si vieux que le papier fragile devait être traité par des méthodes spéciales et ils craquaient entre les mains de Twissell qui ne les manipulait pas avec suffisamment de délicatesse.
    Harlan fit la grimace. En d’autres circonstances, il aurait ordonné à Twissell de s’écarter des livres, tout Premier Calculateur qu’il était.
    Le vieil homme parcourut les pages qui craquaient et ses lèvres formèrent silencieusement les mots archaïques. « C’est là l’anglais dont les linguistes parlent toujours, n’est-ce pas ? demanda-t-il en frappant une page.
    – Oui. De l’anglais », marmonna Harlan.
    Twissell remit le volume en place. « Lourd et encombrant. » »  Page 203
  • « « Les livres n’exigent pas une technologie aussi coûteuse que les films », dit-il. »  Page 203
  • « Il prit un autre volume sur l’étagère, l’ouvrant au hasard et regardant la page avec une curieuse intensité. »  Page 203
  • « A des intervalles qui lui semblaient durer des éternités, Harlan se levait en grognant pour prendre un autre volume. »  Page 204
  • « De temps à autre, il se dirigeait vers les rayons de livres, examinant avec impuissance les reliures. »  Page 204
  • « Vers le milieu de la matinée, entre deux volumes, Twissell s’attarda sur sa dernière goutte de café et dit : « Je me demande parfois pourquoi je n’ai pas jeté aux orties ma place de Calculateur après l’affaire de ma… vous savez. » »  Page 204
  • « – Je ferais mieux de regarder le volume suivant », fit Harlan. »  Page 205
  • « Twissell avait compris à présent : « Vous avez trouvé ! »
    Il bondit vers le volume qu’Harlan tenait et voulut s’en emparer d’une main tremblante.
    Harlan tint le livre hors de portée et le referma d’un coup sec. « Un instant. Vous ne le trouveriez pas, même si je vous montrais la page. »  Pages 205 et 206
  • « « La petite annonce, mon garçon ! Vous avez votre femme. Ma part de l’accord est remplie. » Silencieusement, encore perdu dans ses pensées, Harlan tourna les pages du volume sur le bureau. Il trouva la bonne. »  Page 217
  • « – Vous et moi approuva Harlan. Personne d’autre. Une femme des Siècles Cachés et moi… Ne jouez plus la comédie, Noÿs. Je vous en prie. »
    Elle le regarda avec horreur. « Que dites-vous, Andrew ?
    – Ce que je dois dire. Qu’est-ce que vous disiez ce soir-là quand vous m’avez donné cette boisson à la menthe ? Vous me parliez. Votre voix douce, des mots tendres… Je n’entendais rien, pas consciemment, mais je me souviens de votre voix délicate murmurant. Au sujet de quoi ? Du voyage vers le passé de Cooper ; de l’effondrement de l’Éternité comme la destruction du temple par Samson. Ai-je raison ?
    – Je ne sais même pas ce que la destruction du temple par Samson signifie, dit Noÿs. »  Page 230
  • « Les documents filmés évoquant les traditions littéraires à l’eau de rose du 289e siècle pouvaient présenter les choses sous ce jour, mais pas une fille comme Noÿs. Ce n’est pas elle qui attendrait la mort des mains d’un faux amoureux avec le masochisme joyeux d’un lys brisé et saignant. »  Page 233
3,5 étoiles, L

Les lions d’Al-Rassan

Les lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay.

Éditions Alire (Fantasy), publié en 1999, 653 pages

Roman de Guy Gavriel Kay paru initialement en 1995 sous le titre « The Lions of Al-Rassan »

En Al-Rassan, la paix est précaire. L’assassinat du dernier khalife, il y a quinze ans, a entraîné l’éclatement du royaume en cités-états rivales. De plus, dans ce pays se côtoient difficilement trois groupes ethniques de croyances différentes : les Kindaths, les Asharites et les Jaddites. Le roi Almalik de Cartada veut rendre sa puissance à l’Al-Rassan. Malheureusement, il sera assassiné lui aussi par son conseiller, le légendaire Ammar ibn Khairan, poète, diplomate, soldat et assassin du dernier khalife. Ce deuxième assassinat déclenchera une guerre violente entre les dirigeants des cités-états. C’est dans ce climat troublé et instable que trois destinées vont se croiser. La survie d’Ammar ibn Khairan, asharite, sera liée aux destins du médecin kindath Jehane Beth Ishak et du mercenaire jaddite Rodrigo Belmonte.

Roman de transposition historique. Ce roman a comme trame de fond une retranscription des guerres saintes entre les chrétiens, les juifs et les musulmans mais dans un monde légèrement modifié. La plume de Guy Gavriel Kay est incontestablement élégante et fluide, elle inclue même une pointe de poésie et plusieurs pistes de réflexion sur la nature humaine. Les trois personnages principaux bien qu’attachants et sympathiques sont beaucoup trop parfaits, ce qui finit par faire perdre une parte de réalisme à l’histoire. Malheureusement, le rythme est très inégal tout au long du roman. Il est très lent, même trop lent, au début avec toutes les mises en situations et les nombreux personnages. Il s’accélère pour devenir trop rapide à la conclusion qui semble un peu bâclée. Un bon roman avec un ambiance du moyen orient.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 14 septembre 2015

La littérature dans ce roman :

  • « En ce temps-là, malgré son esprit contrariant, Jehane avait considéré les paroles de son père comme un texte sacré. »  Page 8
  • « Dans l’Al-Rassan éclatée des petits rois, Almalik de Cartada se faisait appeler le Lion par les poètes de sa cour. »  Page 16
  • « Les poètes donnaient à présent le nom d’Âge d’or aux trois cents ans du Khalifat. Jehane avait entendu les chansons, les poèmes. »  Page 18
  • « L’inconnu était Ammar ibn Khairan d’Aljais. Le poète, le diplomate, le soldat. L’homme qui avait assassiné le dernier khalife d’Al-Rassan. »  Page 22
  • « Le soleil se trouvait à l’occident à ce moment, la lumière vers laquelle il marchait longuement à travers la fraîche obscurité était douce, accueillante, presque digne d’un poème. »  Page 31
  • « Sa chandelle, qui était fort nécessaire, éclaira les livres reliés de cuir doré, les rouleaux de parchemin, les instruments, les cartes astrologiques, les objets, les souvenirs, les présents d’une vie entière d’étude, de voyage et de labeur. »  Page 64
  • « Le livre qu’elle était en train de lire à Ishak – le texte de Mérovius sur les cataractes – était ouvert près d’elle.  Chaque après-midi, à la fin de sa journée de travail, elle venait dans cette pièce et parlait à son père des patients qu’elle avait vus, puis lui lisait à haute voix n’importe lequel des textes qu’elle était elle-même en train d’étudier. »  Page 68
  • « Il ne commentait jamais. Il ne tournait jamais non plus la tête vers elle. Et ce, depuis la nuit où il avait été mutilé. Elle lui parlait de sa journée, lisait à voix haute les lettres et textes médicaux. »  Page 68
  • « – Nous échangeons des lettres et de la poésie depuis des années. Des livres pour nos bibliothèques. Ben Avren est un homme extrêmement subtil. »  Page 77
  • « Inès, reine de Vallédo, serrait entre ses mains un disque solaire déjà bien usé et écoutait, les yeux dévotement clos, son religieux favori lui lire à haute voix le Livre des Fils de Jad – le passage sur la fin du monde, en l’occurrence – lorsque le messager de son époux arriva pour lui apprendre que le roi allait venir la rejoindre à l’instant.
    Elle s’excusa auprès de son conseiller spirituel en lui demandant d’interrompre sa lecture. L’homme, pour qui ce n’était pas une nouveauté, marqua sa place dans le Livre et le rangea. »  Page 156
  • « Maintenant même, en plein milieu d’une chaude journée d’été, avec les charpentiers qui tapaient sur leurs marteaux et le barrage de cris à l’extérieur, avec encore dans les oreilles les paroles sévères du livre sur la fin du monde, la reine Inès sentit son souffle s’accélérer aux images conjurées en elle par la présence de son époux.
    Près de vingt ans, et elle connaissait parfaitement bien l’impiété fatale de son époux, mais c’était encore ainsi, en vérité. Et Ramiro pouvait la déchiffrer aussi aisément que ses prêtres lire le très saint livre de Jad. »  Pages 158 et 159
  • « Courtisans et artistes au service d’un monarque connu pour ses humeurs changeantes apprenaient vite à déchiffrer ces modulations. Ils observèrent comment le roi saisissait une orange dans un panier porté par un esclave et se mettait à la peler promptement de ses propres mains larges et habiles. Ces mains avaient tenu l’épée qui avait abattu Ishlik ibn Raal dans cette même salle, à peine trois mois plus tôt, éclaboussant du sang du poète les carreaux de mosaïque, tout comme les colonnes de marbre et les vêtements de ceux qui s’étaient tenus trop près.
    Ce jeune poète de Tudesca, de plus en plus fameux, avait commis l’erreur d’insérer deux lignes écrites par un autre poète dans l’une de ses propres œuvres, pour nier ensuite l’avoir fait de façon délibérée. Almalik de Cartada était un connaisseur en poésie, cependant, et il en était fier. Dans l’Al-Rassan des cités royales après la chute du Khalifat, un poète distingué pouvait conférer à un monarque une crédibilité anxieusement désirée.
    Or depuis quinze ans, le principal conseiller d’Almalik, puis le conseiller officiel et gardien de son aîné et héritier, avait été ce parangon de bien des arts, Ammar ibn Khairan d’Aljais. Qui avait écrit, bien malheureusement pour Ishlik ibn Raal, les deux vers empruntés en question. »  Pages 177 et 178
  • « Le poète plagiaire n’était pas le seul à avoir été abattu par le roi dans sa salle d’audience, simplement le plus récent. »  Page 178
  • « « Ce poème, Sérafi. Nous désirons l’entendre à nouveau. » Almalik avait pris une autre orange dans le panier de l’esclave et la pelait d’un air distrait.
    L’homme auquel il s’adressait était un poète mineur, plus de toute jeunesse, honoré davantage pour ses qualités de conteur et de chanteur que pour ce qu’il avait pu lui-même écrire. Auparavant à demi dissimulé derrière l’une des cinquante-six colonnes de la salle, il s’avança d’un pas hésitant. Ce n’était pas un moment où l’on pouvait désirer se faire remarquer. De surcroît « ce poème » était, comme tous le savaient désormais, le dernier message au roi de l’homme célèbre et notoirement recherché avec tant d’insuccès par le ka’id dans tout l’Al-Rassan. Dans ces circonstances, Sérafi ibn Dunash aurait grandement préféré se trouver ailleurs. »  Page 178
  • « Mais ce n’était pas des wadjis qu’il avait peur en cet instant précis. Dans la Cartada du roi Almalik, c’était le bras séculier du pouvoir qu’on devait craindre le plus. Les bras séculiers, en cet instant, reposaient sur les genoux du roi tandis qu’il attendait le récital de Sérafi. Les vers n’étaient pas flatteurs, et le roi faisait montre d’une humeur massacrante; les augures n’avaient vraiment rien de propice. Le poète s’éclaircit la voix avec nervosité et se mit en devoir de commencer. »  Page 183
  • « « Ashar et le Seigneur sont miséricordieux », dit l’esclave en se relevant pour se retourner face aux courtisans et au poète frappé de stupeur devant l’estrade. « Je n’avais vraiment pas envie d’entendre encore une fois ce poème. » Il fit un geste d’excuse. « Je l’ai écrit en très grande hâte, voyez-vous, et il présente des maladresses.
    – Ammar ibn Khairan ! » balbutia Sérafi, ce qui était plutôt superflu. »  Page 184
  • « « Le jour de la Douve, dit ibn Khairan à la cantonade, fut une erreur, pour de nombreuses raisons fondamentales. Ce n’est jamais une idée judicieuse que de priver quelqu’un de toute porte de sortie. »
    Sérafi le poète trouve ces paroles incompréhensibles, mais il y a des hommes plus avisés parmis ceux qui se tiennent entre les colonnes et sous les arches. On retiendra la remarque d’ibn Khairan, on en discutera à l’envi. On se hâtera d’être le premier à l’élucider. »  Page 187
  • « Le roi devient encore plus écarlate. Le poète Sérafi se rappelle brusquement que leur nouveau souverain est encore un jeune homme. »  Page 189
  • « Ils s’exécutent, cimeterre dégainé, et viennent encadrer ibn Khairan. Il ne leur accorde qu’un bref coup d’œil amusé.
    « J’aurais dû rester poète, dit-il en secouant la tête avec regret. Ce genre d’affaires dépasse mes capacités. Adieu, Votre Splendeur. Je m’en irai vivre une vie de contemplation, triste, obscure et muette, en attendant d’être convoqué à nouveau dans votre lumière. »  Page 190
  • « Les deux serviteurs qui le suivaient à quelque distance sur des mules avec des bagages variés, essentiellement vêtements, bijoux et manuscrits, n’étaient évidemment pas dans le secret de ses pensées et n’auraient pu voir son visage. »  Page 191
  • « Il n’appréciait guère l’idée d’être un exemple tout fait de quoi que ce fût. Un rôle trop banal, et il se considérait avant tout comme un poète. »  Page 192
  • « Il aurait pu aller droit de Fézana en Ferrière de l’autre côté des montagnes, ou dans n’importe laquelle des grandes cités de Batiare. Il y avait là-bas des cours princières cultivées, où un poète asharite, brillante amélioration du décor, serait le bienvenu : il aurait pu écrire dans le luxe pour le restant de ses jours parmi les plus civilisés dans Jaddites. »  Page 194
  • « Deux fois maintenant, alors. Deux fois en quinze ans, il avait assassiné le plus puissant monarque de la contrée. Un khalife, un roi.
    J’ai de moins en moins de chances d’être remémoré pour ma poésie, décida-t-il avec regret en entrant chez lui. »  Page 194
  • « C’était la beauté la plus célébrée en Al-Rassan, et encore jeune, quoique peut-être un peu moins après les événements de la matinée. Ibn Khairan n’était qu’un des milliers de poètes qui avaient chanté sa beauté depuis des années; il avait été le premier, cependant, ce serait toujours vrai. Il l’avait rencontrée avec Almalik. Il s’était trouvé là au tout début.
    La femme que nous avons vue à la Porte de la Fontaine,
    Alors que le crépuscule se glissait aux murs de la cité
    Tel un voleur masqué prêt à dérober le jour,
    Portait les saintes et premières étoiles d’Ashar
    En ornement dans la cascade sombre de ses cheveux.
    Quel sera le nom de leur beauté
    Sinon le sien? »  Pages 196 et 197
  • « Il avait tué aujourd’hui un homme à l’ambition cruelle, un homme dur, soupçonneux, brillant. Un homme qu’il avait aimé.
    Quand le Lion vient à loisir
    Boire à l’étang, ah, vois !
    Vois les bêtes timides d’Al-Rassan
    Se disperser telles des feuilles d’automne sous le vent
    Telles des graines aériennes au printemps,
    Telles des nuées grises qui s’entrouvrent
    Pour laisser la première étoile du Seigneur biller sur la terre. »  Page 203
  • « Aux côtés des artisans renommés qui travaillaient l’ivoire, il y avait des poètes, des chanteurs, des peaussiers et des ébénistes, des maçons, des souffleurs de verre, des tailleurs de pierre – passés maîtres dans une stupéfiante diversité de métiers – qui ne se seraient jamais aventurés à l’est de l’autre côté de la chaîne des Serrana au temps où Silvènes était le centre du monde occidental. À présent, depuis la chute retentissante du Khalifat, chaque cité royale avait son contingent d’artisans et d’artistes qui exaltaient et chantaient les vertus de son roi. Si l’on devait en croire la langue de miel des poètes d’Al-Rassan, c’étaient tous des lions.
    Il ne fallait pas le croire, bien entendu. Les poètes, étant des poètes, devaient gagner leur vie. »  Page 208
  • « Il avait cinquante-sept ans cette année-là, il était mince et en bonne santé, avec une abondante chevelure grise sous sa petite calotte kindath bleu pastel : barbe bien entretenue et parfumée, voix méditative et bien modulée, et un esprit capable de passer sans broncher de la poésie à la planification militaire. On pouvait lire aussi, dans ses yeux d’un brun sombre aux lourdes paupières, l’expression bien reconnaissable d’un homme habitué à plaire aux femmes, et qui en tirait du plaisir. »  Page 217
  • « Il souriait sans grande déférence et ne ressemblait guère à un intendant tandis qu’il examinait la cour assemblée du roi Badir ; Rodrigo le vit adresser un signe de tête à un poète.
    Ibn Khairan s’inclina devant le roi de Ragosa. »  Page 227
  • « « Des vers seront présentés au banquet que nous aurons en l’honneur de Dame Zabira et en le vôtre ce soir. J’ai accepté vos termes, en toute franchise, parce que j’acquiers en même temps un poète. »
    Ibn Khairan n’avait pas cessé de regarder Rodrigo pendant le début de ce discours, mais le roi avait ensuite bénéficié de toute son attention courtoise. « Je suis honoré de vous servir en quelque capacité que ce soit, mon seigneur roi. Avez-vous un sujet préféré pour ce soir ?
    – Mais oui, avec la gracieuse permission du roi », dit Mazur ben Avren, en se caressant la barbe de l’index; il fit une pause pour ménager son effet. « Une élégie pour le roi assassiné de Cartada. »
    Jehane n’avait jamais su qu’il pouvait faire preuve de cruauté. C’était ibn Khairan, dans l’appartement de son père, qui l’avait avertie d’être prudente avec Mazur, elle se rendit compte qu’il la regardait; elle se sentit rougir, comme si elle avait été surprise. Avec une expression pensive lui-même, ibn Khairan se tourna de nouveau vers le chancelier.
    « Comme il vous plaira, se contenta-t-il de dire. Le sujet en est digne. » Le poème leur fut présenté cette nuit-là, après qu’on eut débarrassé les tables des plats et des coupes du banquet, et après l’extraordinaire rencontre dans les lices, sous les murailles de la ville, rencontre qui devait faire tout le tour de la péninsule, même par les mauvaises routes hivernales.
    Au printemps venu, ces vers auraient fait pleurer  bien des gens, le plus souvent contre leur gré, dans une dizaine de châteaux et autant de cités et de bourgades, nonobstant le fait qu’Almalik de Cartada avait été l’homme le plus redouté d’Al-Rassan. C’est une vérité de longue date qu’hommes et femmes regrettent souvent l’objet de leur haine autant que celui de leur amour.
    Cette nuit-là, lorsque fut présentée pour la première fois l’élégie funèbre, dans la salle de banquet de Ragosa, pour l’homme qui préférait à tout autre nom celui de poète, on avait déjà décidé qu’il était prématuré d’entrer en guerre avec Cartada, quelles que fussent les ambitions pour ses fils de la femme du roi défunt. »  Pages 238 et 239
  • « À la toute fin d’un jour et d’une nuit extrêmement longs – après la rencontre, après le tournoi, après le banquet, après les vers et les toasts et le dernier verre de vin levé, dans cette salle magnifique où courait un ruisseau, deux hommes étaient encore éveillés, discutant dans les appartements privés du souverain de Ragosa, seuls avec les serviteurs et la lumière des chandeliers. »  Page 240
  • « Les textes d’Ashar étaient très explicites : nul Kindath ou Jaddite ne pouvait détenir une quelconque autorité souveraine sur les Fils des Étoiles ; ils ne pouvaient pas même employer des Asharites. Le châtiment, si l’on observait le code du désert, était la mort par lapidation. »  Page 240
  • « Néanmoins, Mazur ben Avren était le prmier Kindath à commander une armée occidentale depuis cinq cents ans, c’était la simple vérité. Poète, érudit, diplomate, juriste. Et soldat. »  Page 241
  • « « Nous avons entendu un poème admirable, ce soir. »
    La voix du roi, lorsqu’elle s’éleva de nouveau, était mesurée.
    Ben Avren acquiesça : « Je l’ai pensé aussi. »
    Le roi Badir observa un moment son chancelier. « Vous avez fait aussi bien, en votre temps. »
    Mazur secoua la tête : « Merci, mon seigneur, mais je connais mes limites en la matière. » »  Page 242
  • « Que laissait un roi derrière lui ? Que laissait quiconque ? Et cela le ramena aux vers qu’ils avaient entendu dire après le dîner, mollement étendus sur leurs couches dans la salle du banquet au ruisselet apprivoisé qui courait, rapide, un arrière-plan murmurant aux paroles énoncées.
    Que seule la peine parle ce soir.
    Que la peine nomme des lunes
    Que la pâle lumière bleue soit Perte
    Et que la blanche soit Mémoire.
    Que les nuées assombrissent l’éclat
    Des hautes et saintes étoiles,
    Tel un funèbre suaire entourant la rivière
    Où il avait coutume de se désaltérer.
    Là de moins nobles bêtes à présente se rassemblent
    Puisque le Lion jamais n’y reviendra… »  Page 245
  • « Ammar avait commencé, pendant cette discussion sans fioriture, à mieux apprécier l’ingéniosité de Mazur ben Avren ; et à comprendre pourquoi Badir avait tant risqué pour garder son chancelier kindath. Il le connaissait déjà de réputation, bien entendu. L’avait rencontré une fois. Avait échangé des lettres avec lui au cours des années, lu ses habiles poèmes. »  Page 247
  • « Au cours des années, Ammar ibn Khairan en était venu à considérer le monde comme un lieu où il se mouvait seul, menant des hommes au combat quand c’était nécessaire, planifiant et intriguant pour son monarque quand on le lui demandait, polissant ses vers et ses chansons chaque fois que les courants de la vie lui en laissaient le loisir, se liant avec de nombreuses femmes tour à tour, et quelques hommes, pour s’en délier ensuite. »  Page 249
  • « Le vieil homme aveugle avait louangé ses vers de jeunesse. L’avait invité à visiter Silvènes. Un homme âgé, qui n’avait jamais désiré monter sur l’estrade des khalifes. Tout le monde le savait. Comment un poète aveugle aurait-il régné sur l’Al-Rassan? »  Page 250
  • « Elle avait entendu son élégie, ses vers, ce soir. Il avait assassiné un homme qu’elle avait juré d’abattre elle-même, rendant absurde son vain serment enfantin – qui l’avait toujours été. De fait, elle avait presque éprouvé de la peine en entendant les vers cadencés. »  Page 257
  • « Tous ceux de l’Al-Rassan qui étaient venus les trouver au fil des années, wadjis et émissaires, avaient été de grands discoureurs. Ils ne portaient pas de voiles, c’en était peut-être la raison. Poètes, chanteurs, hérauts – les mots coulaient comme de l’eau dans cette contrée; c’était le silence qui y mettait mal à l’aise. Le visiteur ignorait la mort de son père, voilà qui était bien clair à présent. »  Page 274
  • « Cet homme, cet ibn Khairan, avait le tour avec les mots, songea Idar ; puis il se rappela qu’outre tout le reste le Cartadène était un poète. »  Page 328
  • « Elle avait consulté son almanach et consultée les augures des lunes : celles de la naissance de son patient se trouvaient en harmonie acceptable avec celle de la présente journée ; seuls les augures les plus défavorables lui auraient fait retarder la procédure. »  Page 332
  • « Les estaminets jaddites étaient toujours bondés en hiver, malgré les imprécations des wadjis. À la cour, dans les tavernes, dans les maisons les plus aisées, pour se trouver des partons, poètes et musiciens rivalisaient avec des jongleurs, des acrobates et des dompteurs d’animaux, avec des femmes qui prétendaient converser avec les morts, des diseurs de bonne fortune kindath qui lisaient l’avenir dans les lunes ou des artisans itinérants installés pour la saison dans des locaux situés à la périphérie de la cité ; cet hiver, la mode était de faire exécuter son portrait en miniature par un artiste originaire de Séria. »  Page 345
  • « Quelques poètes et musiciens étaient partis vers d’autres cours, d’autres étaient arrivés. Tout cela faisait partie du cours normal des événements. On pouvait se lasser d’un artiste, et un nouveau monarque se devait d’imposer dans bien des domaines la marque de ses goûts. »  Page 347
  • « Tout ce qu’Ammar aurait dû faire, c’était se retirer discrètement quelque part pendant un an, écrire quelques poèmes, aller à un pèlerinage en orient, peut-être, ou même combattre pour la Vraie Foi en Soriyie au cours de l’année, au nom d’Ashar… Puis Almalik l’aurait de nouveau accueilli, un courtisan contrit et assagi qui aurait fait pénitence pendant un intervalle décent. »  Page 352
  • « Elle leva les yeux vers lui. « Ne jouez donc pas tellement les poètes, dit-elle avec aspérité. Je ne me laisse pas distraire par des images. Je vais réfléchir à tout ceci et vous laisserai savoir exactement en la matière. À Rodrigo, en particulier, ajouta-t-elle. C’est lui qui avait promis qu’on me laisserait tranquille. »  Page 371
  • « « Je voulais vous dire, ça va aller mal, dit abruptement la fille. Pour les Kindaths, je veux dire. »
    Éliane se sentit envahie par une appréhension glacée. « Comment cela ? » dit-elle en jetant un regard involontaire par-dessus son épaule vers la portion ensoleillée de la rue, où des gens allaient et venaient, et pouvaient être en train de les écouter.
    « On entend des bavardages, dehors. Des hommes qui viennent nous voir. On a placardé des affiches sur les murailles. Un poème dégoutant. Une… comment ils appellent ça… une allégation. Sur les Kindaths et le Jour de la Douve. Nunaya pense que quelque chose se prépare. Que le gouverneur a peut-être des ordres. »  Page 390
  • « « Qu’avez-vous pensé de la poésie, ce soir ? »
    C’étaient ces vers, justement, le problème. »  Page 419
  • « « Qu’avez-vous pensé de ces vers, vous, mon seigneur ? »
    Cela ne ressemblait pas au chancelier de renvoyer ainsi une question ; Badir haussa un sourcil : « De la circonspection, mon vieil ami ? Avec moi ? »
    Mazur secoua la tête : « Non. De l’incertitude, en réalité. Mes propres aspirations poétiques ne donnent peut-être des préjugés. »  Page 420
  • « Ce que j’en pense ? Je pense que la plupart de ces poèmes étaient sans intérêt. Les images habituelles. Je trouve aussi que notre ai ibn Khairan a trahi dans ses vers, délibérément ou malgré lui, un dilemme qu’il aura préféré garder secret. »  Page 420
  • « Ibn Khairan est un poète trop honnête, mon seigneur, reprit-il enfin. Il peut feindre en actes et en paroles, mais pas avec autant de facilité dans sa poésie. »  Page 420
  • « « C’était un poème vraiment très bref, dit le roi de Ragosa.
    – En effet.
    – Presque… pour la forme.
    – Presque. Mais pas tout à fait. » Le chancelier garda un moment le silence. « Je crois qu’il vous a offert un compliment inhabituel, mon seigneur.
    – Ah. Comment cela ?
    – Il vous a laissé voir qu’il est déchiré. Il ne l’a pas dissimulé derrière un hommage à la fadeur élaborée. »
    Ce fut le tour du roi de garder le silence. « Laissez-moi bien vous comprendre, dit-il enfin ; une trace d’irritation rare perçait dans sa voix ; il était fatigué. « Ammar ibn Khairan, à qui l’on avait demandé un poème pour mon anniversaire de naissance, récite une petite pièce brève sur de l’eau toujours dans un étang ou du vin toujours dans ma coupe. Et c’est tout. Six vers. Et mon chancelier, mon poète, dit qu’on doit le considérer comme un compliment ? »
    Mazur ne broncha point : « Parce qu’il aurait si aisément pu en faire davantage, mon seigneur, ou du moins déclarer que son inspiration n’était pas à la hauteur de la magnitude de l’occasion. Il a trop d’expérience pour ne le point faire, s’il avait éprouvé le moindre besoin de jouer les courtisans. Ce qui signifie qu’il désire vous voir comprendre, et me voir comprendre aussi, je suppose, qu’il est honnête avec nous, et le restera. »  Page 422
  • « « Vous pensez beaucoup de bien de cet homme, dit le roi Badir en contemplant la nuit.
    – Ce que je pense, dit le chancelier, si vous me permettez de poursuivre une fantaisie de poète et d’imaginer des être humain comme des corps célestes, c’est que nous avons ici à Ragosa, ce printemps, les deux plus brillantes comètes de notre ciel. »  Page 423
  • « Après un moment, Badir demanda, déconcerté : « Mais pourquoi l’eau ordinaire d’un étang, Mazur ? Dans ce poème. Pourquoi pas un riche vin rouge ? »
    Et son chancelier le lui expliqua aussi. » Page 424
  • « Plus tard dans la nuit, alors qu’il dérivait vers les rives du sommeil en sentant contre lui la jeune nudité de Zabira, aussi douce qu’un chat, aussi tiède qu’un rêve agréable, Mazur l’entendit lui poser une dernière question : « Le roi a-t-il compris ce qu’ibn Khairan voulait dire par son poème, cette nuit ? À propos de l’eau là où l’on boit ? »  Page 424
  • « Le chancelier de Ragosa resta longtemps éveillé, cependant, à considérer les informations qu’elle lui avait procurées, en les retournant dans sa tête comme une pierre dans la main, ou toutes les conclusions possibles d’un poème. »  Page 425
  • « Pour l’éclatant seigneur de Ragosa,
    Depuis si longtemps sur son trône
    Et bien-aimé, ainsi qu’il le mérite,
    Puisse-t-il y avoir toujours, dans les temps à venir,
    De l’eau fraiche dans l’étang illuminé par les lunes
    Et dans sa coupe, du vin.
    J’aurais peut-être pu dire « seul auprès de l’étang », songea Ammar ibn Khairan ; mais cela aurait eu une saveur de flatterie, si subtile fût-elle, et il n’était pas prêt à en accorder autant à Badir de Ragosa dans un poème – pas si tôt après l’élégie à Almalik.
    C’étaient les lions, bien sûr, qui se trouvaient seuls lorsqu’ils venaient à l’eau pour y boire.
    Il se demanda si le roi avait été offensé par le brièveté de son poème, ce qui aurait été bien dommage. On avait à peine fait silence aux tables du banquet qu’ibn Khairan, à qui on accordait l’honneur d’être le premier à dire ses vers, en avait déjà terminé. Des vers aussi simples que possible, des vœux plus qu’un hommage. Excepté la suggestion… les eaux éclairées par les lunes. Si Badir la comprenait, Ammar en doutait.
    Je suis trop vieux, se dit-il pour se justifier. Trop vieux pour faire un usage abusif de mon talent.
    N’importe lequel de tes talents ?
    La voix intérieure posait toujours des questions épineuses. Il était soldat et diplomate tout autant que poète. C’étaient là les véritables talents qui lui permettaient de vivre à Ragosa, comme il en avait été à Cartada. La poésie ? C’était pour les instant où les vents du monde s’apaisaient.
    Quelles étaient les obligations d’un homme honorable ? À quoi devait-il aspirer ? Était-ce à la tranquillité de l’étang, dont il rêvait, qu’il décrivait, où une seule bête ose venir, sortant des ombres de la forêt, pour s’abreuver sous la lune et les étoiles ?
    Cette immobilité, cette image unique, était la pierre de touche de tout le poème. »  Pages 425 et 426
  • « Il l’avait cherchée ensuite, après le repas, après le concert et tous les poèmes, y compris le sien, mais elle était déjà partie. »  Page 428
  • « Il doutait que le chancelier de Ragosa fût seul, cependant, et doutait plus encore qu’il fût disposé à discuter de subtiles nuances poétiques en cet instant, si tard dans la nuit, avec la ravissante et habile Zabira dans son lit. »  Pages 428 et 429
  • « Il tirait ses plaisirs des livres qu’il pouvait acheter avec l’argent qu’on lui payait ; de son jardin de fines herbes ; de ses correspondants disséminés un peu partout. »  Page 432
  • « Sa première intervention sur la scène plus vaste du monde, sept ans plus tôt, avait été un bref essai respectueux sur la querelle doctrinale qui faisait rage entre les prêtres de Ferrière et ceux de Batiare à propos du sens des éclipses solaires. Cette querelle, et la bataille pour la prééminence qu’elle symbolisait, n’avait toujours pas trouvé de conclusion. Pour autant qu’il pût en juger, on avait ignoré la contribution d’Ibéro. »  Page 433
  • « Il y avait une taverne – Chez Ozra – entre le palais et la Porte de la Rivière, au sud. Là, sous l’œil bienveillant du propriétaire de longue date, se rassemblaient poètes et musiciens de Ragosa, et ceux qui, masqués désiraient être de leur nombre, même pour une unique nuit, afin de s’offrir les uns aux autres poèmes et chansons anonymes, ainsi qu’à ceux qui interrompaient un moment leur course effrénée pour écouter à la porte. »  Page 441
  • « Ozra se retourna vers le lévrier installé entre les chandelles et s’apprêta à écouter. En réalité, il connaissait, lui, l’identité de cet artiste. Un poète, qui se mit à déclamer sans indiquer de titre et sans préambule.
    Nous attarderons-nous à Ragosa, au printemps, parmi les fleurs
    Entre le diamant blanc du lac
    Et le collier bleu de la rivière
    Qui glisse au sud vers la mer
    Telles des perles égrenées par les doigts d’une femme ?
    Nous attarderons-nous à chanter les louanges de la cité ?
    Et ne nous rappellerons-nous pas alors,
    Au temps des lions, Silvènes ?
    Dans les fontaines de l’Al-Fontina, dit-on
    Vingt mille miches de pain nourrissaient les poissons
    Chaque jours, tous les jours
    Dans la Silvènes des khalifes
    Dans les fontaines de l’Al-Fontina.
    Un frémissement passa dans la taverne. Un poème inattendu, dans sa structure comme dans sa tonalité. Le poète, quelle que fût son identité, fit une pause pour boire un peu au verre qui se trouvait près de lui. Il jeta un autre coup d’œil circulaire sur la salle, en attendant le retour du calme, puis il reprit.
    Nous attarderons-nous ici, au cœur de cette beauté fragile
    En admirant l’ivoire caressé par la lumière ?
    Nous demanderons-nous
    Ce qu’il adviendra de l’Al-Rassan
    Bien-aimée d’Ashar et des étoiles ?
    Qu’est-il advenu de Silvènes ?
    Où sont les centres de sagesse, et les maîtres ?
    Où les danseuses aux minces chevilles ?
    Où la musique sous les amandiers ?
    Où est le lieu que les khalifes au si grand renom
    Quittaient dans un bruit de tonnerre avec leur armées ?
    Quelle bêtes sauvages errent maintenant à leur gré
    Entre les piliers effondrés ?
    Sous la lune, on y a vu des loups.
    Un autre frémissement, aussitôt réprimé, car le poète n’avait pas fait de pause, cette fois.
    Demandez à Cartada aux sévères murailles
    Des nouvelles de Silvènes
    Mais demandez ici à Ragosa celles de l’Al-Rassan
    Demandons-nous, entre rivière et lac
    Si nous tolérerons l’extinction des astres.
    Demandez à la rivière, demandez au lac
    Demandez au vin qui coule à flots ce soir
    Entre les torches et les étoiles.
    Le poète se tut. Il se leva sans cérémonie et descendit dans l’estrade. Il ne pouvait éviter les applaudissements, pourtant, une appréciation sincère, ni les regards spéculateurs qui l’accompagnèrent jusqu’au bar.
    Ozra, en accord avec la tradition, lui offrit un verre de son meilleur vin ; d’ordinaire, il l’accompagnait d’une plaisanterie, mais il ne pouvait en imaginer une.
    Demandez au vin qui coule à flots ce soir.
    Ozra di Cozari était rarement ému par ce qu’on récitait ou chantait dans sa taverne, mais il y avait une qualité particulière à ce qu’il venait d’entendre. »  Pages 442 à 444
  • « Très bas, et Ozra fut bien certain qu’il était le seul à l’entendre, le cerf à sept points dit : « ‘’Bien-aimée d’Ashar’’ ? »
    Le poète rit doucement. « Ah, eh bien… Qu’auriez-vous voulu me voir écrire ? »
    Ozra ne comprenait pas, mais il n’était pas censé comprendre.
    « Exactement ce que vous avez écrit, je suppose », dit l’autre ; son masque lui dissimulait complètement les yeux. « C’était très bien. Des pensées plutôt sombres pour un Carnaval.
    – Je sais ». Une hésitation, « Il y a toujours un côté plus sombre aux Carnavals, de mon expérience.
    – Dans la mienne aussi.
    – Allons-nous avoir de vos vers ?
    – Je ne crois pas. Ce que je viens d’entendre m’a rempli d’humilité. » »  Page 444
  • « – Pas pour vous ? N’irez-vous pas vous promener ? Avec moi ? »
    Une autre hésitation. « Merci, non. Je boirai encore un eu de ce bon vin d’Ozra, et j’écouterai encore un peu de poésie et de chansons avant d’aller me coucher. »  Page 445
  • « En versant le vin, il vit la première des femmes qui venaient trouver le poète ; cela aussi arrivait toujours, pendant le Carnaval.
    « Pourrions-nous deviser un moment en privé ? » demanda la lionne d’une voix douce. Le lévrier se retourna pour l’observer. Ozra aussi. Ce n’était pas une voix de femme.
    « Des entrevues privées sont difficiles à arranger, cette nuit, dit le poète. »  Page 445
  • « D’après l’intonation, cet homme déguisé en femme savait exactement qui était le poète, ce qui pouvait impliquer un certain danger. »  Page 445
  • « Ce fut le hors-la-loi, cette fois, qui remplit leurs deux verres. « J’ai entendu votre poème, dit-il. Il m’a semblé, en l’écoutant, que vous étiez déjà au courant. »
    Ben Avren lui rendit son regard : « Non. Une appréhension peut-être. Mon peuple a une coutume – une superstition, en fait. Nous exprimons nos craintes, en guise de talisman : en les rendant explicites, nous espérons les rendre fausses. »  Page 448
  • « « Je suis heureux d’avoir parlé avec vous, dit Mazur. Nous ne sommes jeunes ni l’un ni l’autre. Voilà qui aurait pu ne jamais arriver.
    – Je n’envisage pas d’en finir bientôt, remarqua Ibn Hassan. L’an prochain, peut-être, j’offrirai un poème ici, pendant le Carnaval. »  Page 450
  • « Il connaissait ibn Khairan depuis l’enfance du poète dans cette ville. »  Page 502
  • « Faisant alors écho à un poème, largement placardé et récité plus tôt dans l’année, quelqu’un souligna qu’aucun Kindath n’avait péri le Jour de la Douve, par un seul. Seulement de bon Asharites. »  Pages 506 et 507
  • « En traversant la ville, les tanneurs – en fort grand nombre à ce point – rencontrèrent deux femmes kindaths qui achetaient des châles dans l’allée des Tisserands. L’homme qui avait récité le poème placardé en frappa une au visage ; l’autre femme eut la témérité de la frapper en retour. »  Page 507
  • « La splendide voix s’était faite lyrique, cadencée, apaisante. Un poète, se rappela Alvar, Jehane lui avait dit, un fois, qu’Ibn Khairan se considérait toujours comme tel, avant et par-dessus tout. »  Page 525
  • « – Il est mort ? » demanda de nouveau Fernan, en ignorant, ou en étant incapable de la comprendre, la terrible évidence muette du crâne sanglant et fracassé.
    « Viens, Fernan, dit ibn Khairan avec douceur, de sa voix de poète. Allons jusqu’à la rivière pour nous asseoir un moment. Nous pourrons peut-être prier, chacun à notre manière. Voudras-tu prier avec moi ? » »  Page 564
  • « Il abaissa de nouveau son regard sur l’enfant qu’il tenait. Diégo. Mon petit. Partout, des poètes décrivaient des cœurs brisés d’amour. Savaient-ils vraiment ? »  Page 564
  • « – Le médecin, d’Ignigo, qui a aidé à l’opération de votre fils cette nuit, a pu sauver la reine alors que ses propres médecins en étaient incapables. Il a compris, d’après la nature de la plaie, qu’il y avait eu du poison sur la flèche, et il a procuré le remède.
    – Nous lui devons beaucoup, dans ce cas, dit Rodrigo.
    – Oui. Il dit avoir appris l’existence de ce poison dans les écrits d’un certain médecin kindath de Fézana. »  Page 576
  • « C’était Bernart d’Ignigo, le médecin des forts des tagra, qui avait tout mis en place pour eux, comprenait-elle. Il avait sauvé la reine grâce à sa lecture des écrits d’Ishak, apparemment. »  Pages 585 et 586
  • « – Hélas, c’est vrai. ‘’La guerre se repaît tel un chien sauvage du cœur des hommes braves.’’
    – Je connais cette citation, dit soudain le roi du Vallédo. Ce vers a été écrit par ibn Khairan d’Aljais.
    Ammar se retourna vers lui et Jehane sut qu’il était surpris, même s’il essayait de le dissimuler. « À votre service, mon seigneur. Les vers est plus sonore en asharite. »  Pages 588 et 589
  • « – J’ose dire qu’il n’y a pas d’amour perdu entre eux et lui », murmura le roi Ramiro ; c’était un homme séduisant, de haute taille; il avait aussi reconnu un vers d’un poème d’Ammar. »  Page 589
  • « Je ne suis pas sans savoir les accomplissements de l’Al-Rassan. J’ai lui vos vers et ceux de vos autres poètes. »  Page 592
  • « Les poètes écriraient des vers et des chants, les déclameraient dans les fêtes et les tavernes, ou dans le noir sous les étoiles du désert. »  Page 630
  • « Elle regarda du côté du soleil et vit Rodrigo feinter puis asséner un puissant revers. Ammar para le coup de son épée, aussi souple que la soie de Husari, aussi coulant qu’un vers dans un poème, aussi parfait qu’un bon vin gouté à la fin de la journée. »  Page 632
  • « Mais elle n’avait jamais, jamais entendu Rodrigo parler d’un autre homme, pas même de Raimundo, si longtemps auparavant, comme il avait parlé d’Ammar ibn Khairan pendant le long hiver qui venait de s’achever. Comment cet homme se tenait à cheval, maniait une lame ou un arc, concevait des plans, plaisantait, parlait d’histoire, de géographie, des propriétés d’un bon vin. Et même sa manière d’écrire des vers.
    « De la poésie ?! » Miranda se rappelait avoir ainsi répliqué, de la voix qu’elle réservait au sarcasme le plus cinglant.
    Rodrigo avait un penchant pour la poésie et une oreille pour ce qu’il entendait. Elle non, et il le savait bien ; il usait de ce savoir pour la tourmenter de bribes de poèmes, au lit. Elle se couvrait la tête de ses oreillers. »  Pages 634 et 635