Une autre vie

Une autre vie de Danielle Steel

Éditions Le Livre de Poche, publié en 1990, 509 pages

Roman d’amour de Danielle Steel paru initialement en 1983 sous le titre « Changes ».

Mélanie a une vie bien remplie. Elle est présentatrice de nouvelles à la télé newyorkaise et mère monoparentale de jumelle. Dans le cadre de son travail, elle se rend à Los Angeles pour faire un reportage sur une jeune fille qui a besoin d’une transplantation cardiaque. Sur place, elle est mise en contact avec Peter, le renommé chirurgien cardiaque qui doit faire l’opération. Mélanie est très impressionnée par le travail de Peter et par son côté humain dans ses relations avec ses patients. Elle constate que lui aussi a une vie bien remplie, en plus de son travail, il est veuf et père de 3 enfants. Tranquillement une liaison s’installe entre les deux. Mais, une relation durable est-elle possible avec les milliers de kilomètres qui les séparent, leurs enfants et leur carrière respective ?

Un roman d’amour classique où sans grande surprise une femme s’expatrie pour l’amour d’un homme. La trame de l’histoire est assez convenue pour ce type de roman. Il s’agit d’une relation compliquée entre une femme autonome et un homme attirant qui évolue dans un autre milieu qu’elle. Les remises en question de l’héroïne sur ses sentiments, son futur, ses enfants, sa carrière sont au premier plan. De plus, l’auteur a alourdi la fin avec une pseudo attaque contre celle-ci qui manque totalement de crédibilité. Le personnage de Mélanie est aussi convenu, elle est belle, intelligente, indépendante et elle est une femme rendue forte par les événements. Au final, une romance qui ressemble étrangement à toutes les autres et qui est divertissante sans plus.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 4 décembre 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Il fallait hurler par-dessus le vacarme. À l’intérieur de la chambre, une grande fille aux cheveux roux, allongée sur son lit, se retourna. Des livres de classe étaient répandus tout autour d’elle. Elle tenait le récepteur du téléphone collé à son oreille. »  Page 33
  • « Le Bistrot Gardens était un restaurant luxueux dans le style arts déco. Une végétation exubérante bordait l’allée conduisant à un patio. Une activité débordante régnait et, à toutes les tables, Mélanie aperçut des figures connues, des stars de cinéma, une vieille fofolle de la télévision, un écrivain célèbre qui accumulait best-seller après best-seller. »  Page 71
  • « – Comme d’habitude à Martha’s Vineyard, une petite île en face de Newport.
    – Je la connais de réputation. Est-elle aussi agréable qu’on le prétend?
    – On a l’impression de retomber en enfance ou de jouer à Robinson Crusoé. Vous restez pieds nus et en short toute la journée, les enfants grenouillent sur la plage et les maisons ressemblent aux demeures vieillottes de nos grand-mère. »  Page 76
  • « Le cabinet était tapissé de livres médicaux sur deux murs et recouvert de boiseries d’une chaude teinte rosée sur les autres. »  Page 84
  • « – Oui, je me repose toujours lorsque je reviens chez moi et que je retrouve mes enfants.
    Mélanie ne peut s’empêcher de rire à cette remarque.
    – Comment pouvez-vous me dire une chose pareille ! Pour moi, c’est tout le contraire. Après une journée exténuante de huit heures, je me traîne chez moi et je tombe sur Val qui doit absolument me raconter comment elle se trouve écartelée entre deux garçons, et Jess qui veut me faire lire une thèse de cinquante pages sur un sujet scientifique. »  Page 90
  • « Venait ensuite une superbe bibliothèque dont la teinte dominante était le vert foncé. Cette pièce relevait évidemment du domaine de Peter. Des centaines de livres en tapissaient les murs, et certains d’entre eux s’empilaient sur le bureau. »  Page 101
  • « Quelques minutes plus tard Matthew déboula dans la pièce avec deux livres qu’il donna à Mel pour qu’elle les lise à haute voix. »  Page 157
  • « Ce n’était pas la jalousie mais la crainte qui agitait Jess. Pourtant, elle avait elle aussi ses amourettes, comme le lui rappela discrètement sa mère après que Val fut sortie de la pièce pour aller chercher ses livres de classe. »  Page 171
  • « – Ah… mais attendez un peu avec Matt! s’exclama-t-elle gaiement. Ce sera un don Juan redoutable. »  Page 176
  • « – C’est exact. Lorsque je serai bien vieille et toute ridée qu’il faudra que je prenne ma retraite, je me demande bien ce que je ferai de moi.
    – Je suis sûr que vous trouverez à vous occuper.
    – Ouais… je ferai peut-être de la chirurgie du cerveau.
    Tous deux se mirent à rire. Mélanie s’assit, ses velléités d’achats chez Bloomingdale complètement évanouies.
    – Ou bien j’écrirai un livre.
    – Sur quel sujet ?
    – Mes Mémoires, dit-elle pour le taquiner.
    – Non, vraiment ?
    Elle n’avait pas souvent l’occasion de confier ses rêves à quelqu’un, mais avec Peter c’était facile.
    – Je ne sais pas très bien, mais je crois que j’aimerais écrire un livre sur la profession de journaliste pour une femme. Les débuts sont terriblement difficiles, ensuite les difficultés s’aplanissent. Mais ce travail est à la fois enthousiasmant et exaspérant. Moi, j’ai beaucoup aimé d’avoir à me débrouiller par mes propres moyens pour arriver, et j’aurais beaucoup à dire sur mes débuts à la télévision. Parce que l’important n’est pas que l’on choisisse une branche comme la mienne ou une autre, ce qu’il faut savoir, c’est que le terrain est glissant, surtout lorsqu’on arrive au sommet. Je sais de quoi je parle… Oui, j’ai envie de raconter ce qui arrive dès qu’on met un pied dans le journalisme.
    – Je sens que vous écrirez un best-seller.
    – Je ne crois pas, mais j’aimerais essayer.
    – J’ai toujours voulu expliquer dans un livre en quoi consiste la chirurgie du cœur, et ce à l’intention des profanes. Ils devraient connaître les grandes lignes de l’intervention et les risques qu’ils courent, mais aussi savoir ce qu’il faut demander au chirurgien, et les dangers que présente chaque cas spécifique. Je ne sais pas si ce sujet peut intéresser grand monde. Mais trop de malades sont totalement ignorants dans ce domaine et se noient dans les explications de leurs médecins.
    – Je crois que vous tenez là un excellent sujet.
    L’intérêt d’un ouvrage tel que celui-là était évident, et elle se demanda comment Peter s’en tirerait.
    – Nous devrions filer tous deux dans le Pacifique Sud et rédiger nos livres, dit-il, lorsque les enfants auront grandi. »  Pages 191 et 192
  • « Ses vacances devaient s’écouler paisiblement avec ses filles, et c’était tout. Mais à condition qu’elles se décident à arriver dans le hall, se dit-elle en piétinant devant la porte d’entrée. Enfin, les jumelles dévalèrent l’escalier, les bras chargés d’affaires inutiles, de livres et de paquets. »  Page 253
  • « L’énorme petit déjeuner arrivait.
    – Grands dieux, Mark, qu’est-ce que c’est que ce repas pantagruélique? »  Page 299
  • « Elle resta collée à son hublot pendant la moitié du voyage, puis elle se plongea dans un livre jusqu’à l’arrivée du plateau du déjeuner. »  Page 302
  • « Ses amis au studio avaient voulu lui offrir un verre d’adieu, mais elle avait refusé. Elle n’aurait pu le supporter. Ses nerfs étaient encore à vif. Elle promit de revenir un jour et de présenter Peter à tout le monde. Pour tous ses amis, c’était un peu comme un conte de fées qui lui arrivait. Elle était allée interviewer le beau chirurgien, et ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre. Mais quel déchirement de les quitter tous, de vendre la maison, d’abandonner New York… »  Page 364
  • « L’opération avait été remarquablement effectuée, et la vie de Val ainsi que celle de ses futurs enfants avaient été préservées. Celle de Mark peut-être aussi. Cet accident allait-il interrompre le roman d’amour entre les deux jeunes gens, ou au contraire les rapprocher encore plus ? »  Pages 429 et 430
  • « Mel remarqua qu’au premier dîner qui les réunit tous, Val se comportait avec Mark plutôt comme une sœur et qu’il acceptait sans problème ce comportement. Leurs relations s’étaient modifiées, et d’une façon satisfaisante. Peter le remarqua également et en fit part à sa femme le soir même.
    – En effet, dit-elle, et je crois que leur roman est terminé. »  Page 436
  • « Pour une fois tout allait bien pour tout le monde. Avec un sourire heureux, elle déclara à son mari :
    – Enfin « à l’Ouest rien de nouveau ».
    Elle lui donna le détail de cette information, et il en parut satisfait. »  Pages 441 et 442
  • « – Allô ?
    Elle devina qu’il n’était pas encore couché. Le temps d’un battement de cœur, elle ne put prononcer le moindre son. Puis elle émit un petit grognement à peine audible.
    – Mel ?
    – Non, c’est Blanche-Neige…! Oui… c’est moi. »  Pages 476 et 477

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès

 Arsène Lupin contre Herlock Sholmès de Maurice Leblanc.

Éditions Bibliothèque Électronique du Québec, publié en 2007, 357 pages

Deuxième tome de la série Arsène Lupin de Maurice Leblanc paru initialement en 1908 et comprenant deux histoires « La dame blonde » et « La lampe juive ».

 

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès

Dans « La dame blonde » M. Gerbois achète un secrétaire pour sa fille Suzanne. Un inconnu lui offre de lui racheter mais il refuse. Peu de temps après, le secrétaire est volé au grand désespoir de M. Gerbois car il y avait rangé son billet de loterie gagnant. Une proposition est faite par Lupin à M. Gerbois pour partager le montant de la loterie en deux. Peu de temps après, le baron d’Hautrec est assassiné et son précieux diamant bleu est volé. La police piétine dans les 2 cas. Les victimes décident d’appeler le plus grand détective anglais, Herlock Sholmès pour résoudre les 2 enquêtes. Dans « La lampe juive », Herlock Sholmès reçoit deux lettres, une lettre du baron d’Imblevalle lui demandant son aide pour retrouver une lampe qu’on lui a volé et une d’Arsène Lupin lui demandant de ne pas accepter l’affaire proposée par le baron. Sholmès n’en tient aucun compte de la lettre de Lupin et se rend à Paris avec Wilson. M. d’Imblevalle est heureux que Sholmès accepte et l’informe qu’à l’intérieur de la lampe était caché un bijou de très grande valeur.

Ce roman policier met en vedette le plus célèbre cambrioleur français et le meilleur détective britannique, rien de moins. Les affrontements entre ces deux personnages donnent des duels épiques. Par contre, les intrigues manquent de profondeur et quelques fois de vraisemblance comme si l’auteur était tombé dans la facilité. Ces deux textes nous transportent littéralement dans la France du début du vingtième siècle et dépeint un tableau de la société de l’époque. Les personnages bien que caricaturaux sont bien rendus et intéressants. Celui d’Arsène Lupin est très (trop) intelligent, habile à se déguiser et capable de se sortir de tous les impasses. Ceux de Herlock Sholmès et de Wilson sont quant à eux plus des parodies que des caricatures du célèbre Sherlock Holmes et de Watson. Le point fort des textes est l’humour qu’ils contiennent bref une lecture d’été qui passe bien.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 27 septembre 2014

La littérature dans ce roman :

  • « À l’entrée du boulevard Malesherbes, l’automobile était arrêtée, en panne, et M. Gerbois en descendait. »  Page 34
  • « – Et le second client, demanda Folenfant, quelle adresse a-t-il donnée ? – Aucune adresse… « Boulevard Malesherbes… »  Page 34
  • « Mais il ne voulait pas se l’avouer. Non, mille fois non, un homme et une femme ne s’évanouissent pas ainsi que les mauvais génies des contes d’enfants. »  Page 53
  • « Ganimard n’est pas un de ces policiers de grande envergure dont les procédés font école et dont le nom restera dans les annales judiciaires. Il lui manque ces éclairs de génie qui illuminent les Dupin, les Lecoq et les Sherlock Holmes. »  Pages 63 et 64
  • « – Et puis… il y a autre chose… je crois bien que le couteau… celui que je n’ai pas revu la seconde fois… lui appartenait… Elle s’en servait pour couper les pages des livres. »  Pages 66 et 67
  • « – Il est un homme, un seul après vous, selon moi, qui serait capable de combattre Lupin et de le réduire à merci. Monsieur Ganimard, vous serait-il désagréable que nous sollicitions l’aide d’Herlock Sholmès ? »  Page 92
  • « – Vous avez raison, madame, prononça l’inspecteur avec une loyauté qui n’était pas sans quelque mérite, vous avez raison ; le vieux Ganimard n’est pas de force à lutter contre Arsène Lupin. Herlock Sholmès y réussira-t-il ? Je le souhaite, car j’ai pour lui la plus grande admiration… Cependant… il est peu probable…
    – Il est peu probable qu’il aboutisse ?
    – C’est mon avis. Je considère qu’un duel entre Herlock Sholmès et Arsène Lupin est une chose réglée d’avance. L’Anglais sera battu.
    – En tout cas, peut-il compter sur vous ?
    – Entièrement, madame. Mon concours lui est assuré sans réserves.
    – Vous connaissez son adresse ?
    – Oui, Parker street, 219. Le soir même, M. et Mme de Crozon se désistaient de leur plainte contre le consul Bleichen, et une lettre collective était adressée à Herlock Sholmès. »  Page 93
  • « – Herlock Sholmès a dû traverser la Manche cet après-midi et arriver vers six heures. »  Page 97
  • « – Sholmès ? Oh ! j’avoue que celui-ci est de taille. Mais c’est justement ce qui me passionne et ce pour quoi vous me voyez de si joyeuse humeur. D’abord, question d’amour-propre : on juge que ce n’est pas de trop du célèbre Anglais pour avoir raison de moi. Ensuite, pensez au plaisir que doit éprouver un lutteur de ma sorte à l’idée d’un duel avec Herlock Sholmès. Enfin ! je vais être obligé de m’employer à fond ! car, je le connais, le bonhomme, il ne reculera pas d’une semelle. »  Pages 98 et 99
  • « – Arsène Lupin contre Herlock Sholmès… La France contre l’Angleterre… Enfin, Trafalgar sera vengé !… Ah ! le malheureux… il ne se doute pas que je suis préparé… et un Lupin averti… »  Page 99
  • « – Celui-là… pour des raisons personnelles, je préfère… dehors je vous expliquerai..
    – Mais qui est-ce donc ?
    – Herlock Sholmès. »  Page 100
  • « Herlock Sholmès est un homme… comme on en rencontre tous les jours. Âgé d’une cinquantaine d’années, il ressemble à un brave bourgeois qui aurait passé sa vie, devant un bureau, à tenir des livres de comptabilité. »  Page 104
  • « Et puis, c’est Herlock Sholmès, c’est-à-dire une sorte de phénomène d’intuition, d’observation, de clairvoyance et d’ingéniosité. On croirait que la nature s’est amusée à prendre les deux types de policier les plus extraordinaires que l’imagination ait produits, le Dupin d’Edgar Poe, et le Lecoq de Gaboriau, pour en construire un à sa manière, plus extraordinaire encore et plus irréel. Et l’on se demande vraiment, quand on entend le récit de ces exploits qui l’ont rendu célèbre dans l’univers entier, on se demande si lui-même, ce Herlock Sholmès, n’est pas un personnage légendaire, un héros sorti vivant du cerveau d’un grand romancier, d’un Conan Doyle, par exemple. »  Page 104
  • « – Bah ! fit Herlock Sholmès, en froissant le journal, des gamineries ! C’est le seul reproche que j’adresse à Lupin… un peu trop d’enfantillages… La galerie compte trop pour lui… Il y a du gavroche dans cet homme ! »  Page 133
  • « – Destange… Lucien Destange… ce nom ne m’est pas inconnu.
    Ayant aperçu un cabinet de lecture, il consulta un dictionnaire de biographie moderne et copia la note consacrée à Lucien Destange, né en 1840, Grand-Prix de Rome, officier de la Légion d’honneur, auteur d’ouvrages très appréciés sur l’architecture… etc. »  Page 144
  • « Le domestique toisa l’individu auquel il venait d’ouvrir la porte de l’hôtel – le magnifique hôtel qui fait le coin de la place Malesherbes et de la rue Montchanin – et à l’aspect de ce petit homme à cheveux gris, mal rasé, et dont la longue redingote noire, d’une propreté douteuse, se conformait aux bizarreries d’un corps que la nature avait singulièrement disgracié, il répondit avec le dédain qui convenait :
    – M. Destange est ici, ou n’y est pas. Ça dépend. Monsieur a sa carte ? »  Page 148
  • « Il fut donc introduit dans une immense pièce en rotonde qui occupe une des ailes de l’hôtel et dont les murs étaient recouverts de livres, et l’architecte lui dit :
    – Vous êtes monsieur Stickmann ?
     – Oui, monsieur.
    – Mon secrétaire m’annonce qu’il est malade et vous envoie pour continuer le catalogue général des livres qu’il a commencé sous ma direction, et plus spécialement le catalogue des livres allemands. Vous avez l’habitude de ces sortes de travaux ? »  Pages 148 et149
  • « Comme renseignement il savait ceci : M. Destange, de santé médiocre et désireux de repos, s’était retiré des affaires et vivait parmi les collections de livres qu’il a réunies sur l’architecture. Nul plaisir ne l’intéressait, hors le spectacle et le maniement des vieux tomes poudreux.
    Quant à sa fille Clotilde, elle passait pour originale. Toujours enfermée, comme son père, mais dans une autre partie de l’hôtel, elle ne sortait jamais.
    « Tout cela, se disait-il, en inscrivant sur un registre des titres de livres que M. Destange lui dictait, tout cela n’est pas encore décisif, mais quel pas en avant ! Il est possible que je ne découvre point la solution d’un de ces problèmes passionnants : M. Destange est-il l’associé d’Arsène Lupin ? »  Pages 149 et 150
  • « À deux heures, il aperçut pour la première fois Clotilde Destange qui venait chercher un livre dans la bibliothèque. »  Page 151
  • « Très calmement, elle tourna le bouton de l’électricité et livra passage à son père. Ils s’assirent l’un près de l’autre. Elle prit un volume qu’elle avait apporté et se mit à lire. »  Page 152
  • « Dehors, Sholmès s’assura qu’il n’y avait ni automobile, ni fiacre en station, et s’éloigna en boitillant par le boulevard Malesherbes. »  Page 155
  • « Une heure plus tard, l’Anglais fit fonctionner le ressort de sa lanterne et se dirigea vers l’armoire.
    Comme il le savait, elle contenait les anciens papiers de l’architecte, dossiers, devis, livres de comptabilité. »  Page 183
  • « – Voici justement un livre que Mlle Destange m’a prié de lui apporter dès que je mettrais la main dessus. »  Page 186
  • « Dans la rotonde, par la baie grande ouverte, on apercevait M. Destange qui maniait ses livres avec des gestes mesurés. »  Page 189

Axiomatique

Axiomatique de Greg Egan.

Éditions Le Livre de Poche (Science-fiction), publié en 2006, 394 pages

Recueil de nouvelles de Greg Egan paru initialement en 1995 sous le titre « Axiomatic ».

Recueil de 18 nouvelles de science-fiction du genre « hard science-fiction » donc l’aspect scientifique est mis en avant plan. Plusieurs thèmes sont abordés dans cette sélection de textes tel des drogues qui brouillent la réalité, des animaux génétiquement améliorés, l’élaboration de chimères, des personnes qui accueillent dans leur ventre le cerveau d’une autre personne le temps de reconstruire leur corps, l’invention de virus sélectifs et des implants cérébraux altérant la personnalité…

Cette lecture, c’est dix-huit pistes de réflexions sur la nature humaine et sur l’utilisation de la technologie. Comme la majorité des recueils de nouvelles, la qualité des textes est inégale et certaines histoires sont plus intéressantes que d’autres. Le point fort de ce recueil c’est la crédibilité des textes, car ils sont basés sur des préoccupations actuelles. Le niveau de complexité scientifique est très variable d’une histoire à l’autre. Certaines nouvelles sont donc plus difficiles d’accès pour les novices de la hard science-fiction ou pour ceux qui n’ont pas une formation en science. Par contre, il ne faut pas se laisser décourager par la lecture de la première nouvelle « L’Assassin infini » car elle est la plus difficile d’accès. Malheureusement, les textes manquent de profondeur au niveau émotif des personnages, ce que fait que le lecteur est moins investi dans l’univers proposé. Il faut faire une mention spéciale au texte « Le coffre-fort » qui est l’histoire la plus surprenante et la plus accrocheuse du recueil. Un bon moment de lecture de science-fiction.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 28 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Les rêves au S ne sont ni surréalistes ni euphoriques. Ils ne ressemblent pas non plus à des voyages en simulateur : des fantaisies vides, des contes de fées absurdes pleins de richesses illimitées et d’indescriptible béatitude. »  Page 9
  • « L’Académie Nobel, plutôt conservatrice, avait fait preuve d’une rare audace en lui attribuant le Prix Nobel de la Paix avec trois ans d’avance sur les efforts qui le lui vaudraient. Je ne me rappelais pas bien les détails, et appelai donc à l’écran le Livre de l’année. Les troupes seraient reparties le 3 août, avec des pertes peu importantes. Dûment réconforté, je repris le cours de ma vie. »  Page 42
  • « De sorte que quand Pria m’annonça solennellement qu’une guerre à grande échelle avait éclaté au Cachemire et que les gens étaient massacrés par milliers, je lui répondis : « C’est ça. Et Maura a eu le Nobel en récompense d’un génocide. »
    Il haussa les épaules. « As-tu déjà entendu parler de Henry Kissinger ? » Je dus admettre que non. »  Page 42
  • « Cook leur avait assuré qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter de l’éducation du jeune génie. Il pouvait organiser une inscription prioritaire dans la meilleure université pour bébés de Californie où, parmi les prodiges MGD Nobel & Nobel, Eugène pourrait faire de la gymnastique d’éveil pour premier âge, au son de Kant sur un air de Beethoven, et apprendre la Théorie du Champ Unifié de façon subliminale pendant ses siestes de l’après-midi. »  Page 62
  • « Il entra dans le Livre des Records pour avoir implanté et accouché les premiers quintuplés fivettes de troisième génération. Mais son projet de super-bébé, ainsi que ceux d’autres eugénistes dans le monde, semblait maudit : les mécènes se retiraient sans raison apparente, les appareils ne fonctionnaient pas, les laboratoires prenaient feu. »  Page 65
  • « L’étage était sens dessus dessous. Des vêtements éparpillés dans la chambre. Des livres, des CD, des papiers, des tiroirs retournés, étalés sur le sol du bureau.  Des textes médicaux. Dans un coin, des piles de CD périodiques se détachaient du fouillis par leurs pochettes toutes semblables : The New England Journal of Medicine, Nature, Clinical Biochemistry et Laboratory Embryology. »  Page 67
  • « L’odeur m’a pris à la gorge, mais c’est sa force, sa concentration qui m’a accablé car, en elle-même, elle n’était pas particulièrement fétide. À l’étage, en voyant les livres de médecine, j’avais pensé à des cobayes, des rats et des souris, mais ce n’était pas une puanteur de rongeurs en cage qui pénétrait mes narines. »  Page 68
  • « Ils ont diffusé les spéculations de Muriel Beatty Ŕ toujours à partir de mes enregistrements. Avant de passer la parole à un duo d’experts grand public qui ont débattu sur les points de détail du processus de chimérisation, pendant qu’un journaliste faisait de son mieux pour glisser des références douteuses à tout et à n’importe quoi, de la mythologie grecque à L’île du docteur Moreau. »  Page 75
  • « Par curiosité, j’ai visionné certains des appels. Les premiers ne m’en ont pas appris beaucoup plus que le résumé. Puis un homme a présenté un livre ouvert à l’objectif de la caméra. La lueur d’une ampoule électrique, reflétée par le papier glacé, en rendait certaines parties presque invisibles. Le tout était un peu flou, mais ce que je parvenais à distinguer m’a intrigué.
    Un léopard à tête de femme était accroupi près du bord d’une surface plane et surélevée. Un jeune homme mince, nu jusqu’à la taille, était debout à ses côtés. Il se tenait appuyé contre la surface, joue contre joue avec la chimère Ŕ elle pressait une patte avant contre l’abdomen de l’homme, en un geste d’embrassade maladroit. Lui regardait droit devant, impassible, la bouche figée dans une expression compassée qui lui donnait un air de détachement un peu efféminé. Ses yeux à elle étaient presque fermés et plus je la fixais, moins son expression me paraissait facile à définir : peut-être était-ce un contentement placide et rêveur, peut-être était-ce une extase érotique. Les deux personnages avaient des cheveux auburn. »  Pages 79 et 80
  • « J’ai aussitôt appelé une Britannica en ligne et ai prononcé « Lindhquistisme ».
    Andréas Lindhquist, 1961-2030, était un artiste suisse, spécialisé dans les « performances » en public. »  Pages 80 et 81
  • « J’ai tout d’abord été stupéfait de n’avoir jamais entendu parler de ce dingue, ne serait-ce qu’une fois. À elle seule, son extravagance avait dû lui valoir une certaine notoriété. Mais il y a des millions d’excentriques dans le monde et des milliers d’entre eux sont des gens très riches. De plus, je n’avais que cinq ans en 2030 à la mort de Lindhquist d’une crise cardiaque. Il laissa sa fortune à son fils alors âgé de neuf ans. Quant à ses disciples, Britannica en signalait une douzaine, dispersés dans toute l’Europe de l’Est Ŕ c’est là qu’il semblait avoir suscité le plus de respect. Tous paraissaient avoir complètement abandonné ses pires excès. Ils se contentaient de rédiger des volumes entiers de théories esthétiques justifiant l’utilisation de contreplaqué peint et de mimes portant des masques stylisés. En fait, la plupart se limitaient à proposer les bouquins, sans s’encombrer eux-mêmes de tout ça. »  Pages 82 et 83
  • « Pour d’obscures histoires de copyright, on trouve peu d’œuvres d’art visuel dans les bases de données accessibles au public. J’ai donc profité de ma pause-déjeuner pour sortir acheter un livre sur les peintres symbolistes contenant une reproduction en couleurs de La Caresse. »  Page 83
  • « Le moindre changement dans les conditions d’observation suffisait à imposer une réinterprétation complète. S’il s’agissait là de l’effet que Khnopff avait eu l’intention de produire, c’était une incontestable réussite. Je ne pouvais cependant m’empêcher de trouver le phénomène extrêmement frustrant. Ce qu’en disait le livre ne m’aida pas beaucoup : il louait « la composition parfaitement équilibrée du tableau et sa délicieuse ambiguïté thématique » et suggérait que la tête du léopard avait été « basée, de façon perverse, sur la sœur de l’artiste, dont la beauté l’obsédait nuit et jour ». »  Page 83
  • « Quelqu’un vient juste d’essayer de nous tuer tous les trois, et vous continuez à vous comporter comme si rien de spécial n’était arrivé. Comme un personnage de bande dessinée. Qu’est-ce qu’on ressent ? »  Page 91
  • « Elle avait stérilisé l’aiguille dans la flamme, puis avait enlevé la couche de suie avec un mouchoir et de la salive. Nous avions pressé les minuscules plaies collantes l’une contre l’autre, récité un serment ridicule tiré d’un roman pour enfants de série Z, et Paula avait soufflé la bougie. »  Page 104
  • « Nous allions survivre toutes les deux, ou toutes les deux nous allions mourir. Les jours qui suivirent, cette réflexion se mit à m’obséder. C’était comme du vaudou, comme une malédiction de conte de fées… ou l’accomplissement des paroles qu’elle avait prononcées, la nuit où nous étions devenues « sœurs de sang ». »  Page 115
  • « Chaque étagère portait une étiquette : PSYCHÉDÉLIQUES, MÉDITATION ET GUÉRISON, MOTIVATION ET SUCCÈS, LANGAGE ET SAVOIR-FAIRE. Les implants ne mesuraient pas plus d’un millimètre de largeur, mais ils étaient présentés dans des emballages de la taille d’un livre à l’ancienne mode. »  Page 129
  • « J’ai rapidement appris à lire vite – si je ne finissais pas un livre le jour où je l’avais commencé, je savais que je ne pourrais peut-être plus mettre la main dessus pendant des semaines, voire des mois. J’ai dévoré des centaines d’histoires pleines de héros et d’héroïnes qui avaient des amis, des frères et des sœurs, et même des animaux familiers qui restaient avec eux, jour après jour. Chaque livre me faisait un peu plus mal, mais je ne pouvais m’empêcher de lire. Je ne pouvais abandonner l’espoir que le prochain volume que j’ouvrirais commencerait par ces mots : « Un beau matin, un petit garçon s’éveilla, et se demanda quel était son nom. »
    Un jour, j’ai vu mon père consulter un plan de la ville et, en dépit de ma timidité, je lui ai demandé ce que c’était. J’avais vu des globes terrestres et des cartes du pays à l’école, mais pas de plans de ce genre. Il me montra notre maison, mon école, son lieu de travail, à la fois dans les pages qui détaillaient les quartiers, et sur la carte récapitulative qui occupait les pages de garde.
    À cette époque, tous les guides des rues étaient produits par la même maison d’édition. Chaque famille en avait un. »  Pages 157 et 158
  • « Je savais que je ne pourrais jamais avoir une carrière scientifique. Quant à comprendre la nature de ma situation, il me paraissait clair que la réponse ne se trouvait pas dans un quelconque manuel de neurobiologie. »  Page 160
  • « Et en ce qui concerne ce que moi je sais d’eux… Je vois parfois de l’amour et du respect dans le regard de leur famille ou de leurs collègues, il y a quelques fois des manifestations physiques de réalisations que je peux admirer (l’un d’entre eux a écrit un roman plein d’humour noir sur son expérience au Vietnam, que j’ai lu et apprécié ; un autre construit des télescopes en amateur : il en a réalisé un magnifique, de type Newtonien, avec un réflecteur de trente centimètres de diamètre, qui m’a permis d’observer la comète de Halley) mais ils sont bien trop nombreux. »  Page 161
  • « J’achète un plan de la ville – de la marque qui m’est familière depuis que je suis petit, celle qui comporte une carte récapitulative sur les pages de garde – ainsi qu’une boîte de cinq feutres. »  Pages 170 et 171
  • « Je fais mes excuses à Laura (son nom est sur ses livres d’école). Elle ne pleure plus mais on dirait qu’elle l’a fait pendant des heures. »  Page 172
  • « Nous détenons votre femme, déclara le ¨jeune homme¨. Transférez un demi-million de dollars/Sur ce compte/Si vous ne voulez pas qu’elle/Souffre ». Je ne pouvais m’empêcher de l’entendre comme ça ; le rythme peu naturel du discours, l’articulation claire de chaque mot, évoquaient un artiste hyperbranché lisant de la mauvaise poésie. L’œuvre s’intitule « Demande de rançon »… »  Page 196
  • « Ils traitaient de Platon, de Descartes et de Marx, ils parlaient aussi de Saint Augustin et, lorsqu’ils se sentaient tout particulièrement modernes et aventureux, de Sartre, mais s’ils avaient entendu parler de Gödel, de Turing, de Hamsun ou de Kim, ils refusaient de l’admettre. Ma frustration était telle que dans une dissertation sur Descartes, je suggérai que la notion de conscience humaine considérée comme un « logiciel » pouvant fonctionner aussi bien dans un cerveau organique que dans un cristal optique, remontait en fait au dualisme Cartésien : à la place de « logiciel », il fallait comprendre « âme ». »  Page 223
  • « Est-ce que tu sais combien d’échantillons nous traitons chaque jour ? Je ne peux pas épiloguer sur tous les prélèvements qui ne donnent pas des résultats en parfaite concordance avec le manuel. »  Page 244
  • « Je regarde vers le haut, une seule fois, vers le ciel vide et stupide, et je refuse de réceptionner le flot de souvenirs liés dans ma mémoire à ce même bleu incroyable. Tout cela est fini, envolé. Pas de réminiscences proustiennes pour moi, ni de va- et-vient temporels à la Billy Pilgrim. »  Page 259
  • « Mais j’ai lu quelque part qu’un scientifique plein d’astuce a découvert que des chiens dont on a enlevé le cerveau peuvent encore exécuter les mouvements nécessaires à la copulation. De toute évidence, la moelle épinière suffit. Eh bien, en fin de compte, la mienne a fait son travail, et le terminal a fait clignoter un BIEN JOUÉ ! sarcastique. J’aurais dû l’écrabouiller d’un bon coup de poing. J’aurais dû découper la Boîte noire à la hache et courir autour de la pièce en hurlant des poèmes sans queue ni tête. »  Page 276
  • « Une fois en congé, j’ai occupé mes journées à regarder la télévision et à lire des livres de puériculture. »  Page 277
  • « Je fixe le plan en essayant de le graver dans ma mémoire. Ce n’est pas que je n’y aurai plus accès, une fois à l’intérieur, mais c’est toujours plus rapide de savoir directement ce qu’il en est. Quand je ferme les yeux pour voir où j’en suis de ma mémorisation, le motif dans ma tête ressemble surtout à un de ces labyrinthes qu’on trouve dans les livres de jeux. »  Pages 286 et 287
  • « En termes de masse, j’étais enceinte de cinq mois. En termes de poids, de sept. Pendant deux ans. Si Kafka avait été une femme… »  Page 323
  • « Sur le chemin du traiteur, il passa comme toujours devant la fameuse librairie. Un nouveau poster criard attira son attention : un jeune homme nu langoureusement allongé sur un lit dans une pose post-coïtale, le sexe à peine recouvert par un coin de drap. Le titre du livre s’étalait sur le haut de l’affiche, imitant une brillante enseigne au néon rouge : Sexe sans risque pour nuit torride. »  Page 333
  • « En 1981, Matthew Shawcross avait acheté une minuscule station de télévision par câble dans la Bible Belt, assez décrépite et qui avait jusqu’alors partagé son temps d’antenne entre de vieux clips rayés en noir et blanc des chanteurs de gospel des années cinquante, et des attractions locales, comme des montreurs de serpents (protégés par leur foi, et par l’ablation opportune des glandes à venin de leurs protégés) ou des enfants épileptiques (encouragés par les prières de leurs parents, et par une suppression soigneusement calculée de leurs médicaments pour que l’esprit saint les anime). »  Pages 333 et 334
  • « À une époque où le mot miracle faisait partie du vocabulaire de la médecine et de la science, voilà qu’arrivait un fléau sortant en droite ligne de l’Ancien Testament, qui détruisait les méchants et épargnait les justes (à quelques hémophiles et transfusés près), établissant pour Shawcross la preuve indubitable que les pécheurs pouvaient être punis dans cette vie comme dans la suivante. »  Page 334
  • « Il ne fallait pas se demander pourquoi tout le monde se moquait de la vérité, quand tous les films, tous les livres, tous les magazines, toutes les chansons de rock encourageaient encore et toujours la promiscuité et la perversion, les présentant comme normales et bonnes. »  Page 335
  • « Il avait besoin d’être guidé ! Il alluma la lampe de chevet et prit sa Bible sur la table de nuit. Les yeux clos, il ouvrit le livre au hasard. Il reconnut le passage au premier coup d’œil. C’était la moindre des choses ; il l’avait lu et relu cent fois, le connaissait presque par cœur. La destruction de Sodome et de Gomorrhe. »  Page 336
  • « Le virus de Shawcross allait être un chef-d’œuvre de mécanisme biologique (comme William Paley n’aurait jamais pu en imaginer Ŕ et qu’un évolutionniste impie n’oserait pas attribuer à « l’architecte aveugle » du hasard). »  Page 339
  • « Je n’avais jamais pu me convaincre tout à fait qu’une œuvre littéraire, une poésie ou une pièce de théâtre, m’ouvrait une fenêtre sur l’âme de l’auteur, même quand j’y avais trouvé un important degré de résonance personnelle. »  Page 353
  • « Quand une image ou une métaphore sonnait juste à mes oreilles, cela prouvait seulement que je partageais avec l’auteur un ensemble de définitions, une liste d’associations de mots résultant de notre culture. Après tout, beaucoup d’éditeurs utilisaient couramment des programmes informatiques (des algorithmes hautement spécialisés mais pas si sophistiqués que cela, dépourvus en tout cas de la moindre parcelle de conscience d’eux-mêmes) pour produire de la littérature, aussi bien que de la critique littéraire, parfaitement indiscernable d’un écrit d’origine humaine. Et pas uniquement des âneries préformatées ; à plusieurs reprises, j’avais été profondément affecté par des œuvres dont je n’avais que plus tard découvert qu’elles avaient été produites par un logiciel non conscient. Cela ne prouvait pas que la littérature humaine ne communiquait rien de la vie interne de son auteur, mais laissait assez clairement une bonne place pour le doute. »  Page 354
  • « Se voir mourir les uns les autres, observer la décrépitude progressive de leurs corps, devait avoir convaincu les humains de l’ère pré-Ndoli de leur humanité commune ; en tout cas, la littérature regorgeait de références au pouvoir égalisateur de la mort. »  Pages 354 et 355
  • « Je l’amenai à une représentation d’En attendant Godot par des perroquets génétiquement améliorés. »  Page 355
  • « Même à la manière ridicule et rudimentaire d’un romancier prétendant « exposer » un personnage, je n’aurais pas pu expliquer Sian. »  Page 357
  • « Je fis une copie du fichier pour Sian. Elle l’examina attentivement avant de dire : « Les limaces sont hermaphrodites, non ? Elles restent suspendues en plein air sur un fil de bave. Je suis sûre qu’il y a même quelque chose dans Shakespeare sur le spectacle somptueux des limaces en train de copuler. Imagine un peu ça : toi et moi, faisant l’amour comme des limaces. »
    Je me roulai par terre de rire.
    Et m’arrêtai soudain. « Où ça, dans Shakespeare ? Je ne pensais même pas que tu avais lu Shakespeare. » »  Pages 361 et 362
  • « Puis un mélange enivrant de nostalgie et de déjà vu m’assaille à la vision de la flèche de la cathédrale surplombant toute cette misère. En dépit de tout, une partie de moi-même se sent comme un vrai Fils Prodigue, de retour à la maison pour la première fois – pas simplement de passage pour la cinquantième. »  Page 382
  • « Pourquoi devrait-elle offrir une vue si imparfaite et confuse de la place de l’humanité dans l’univers ?
    Des erreurs factuelles ? Il avait fallu choisir des métaphores cohérentes avec la vision du monde de l’époque ; Dieu aurait-il dû laisser l’auteur de la Genèse perplexe devant les détails du Big Bang et de la nucléosynthèse primordiale ? Contradiction ? Des tests de la foi Ŕ et de l’humilité. Comment puis-je être arrogant au point de comparer mes misérables capacités de raisonnement au Verbe du Tout-Puissant ? Dieu transcende tout, y compris la logique.
    Surtout la logique.
    Ça ne va pas. Des naissances virginales ? Des miracles avec des petits pains et des poissons ? La résurrection ? De simples fables poétiques, qui ne doivent pas être prises littéralement ? Si c’est le cas, néanmoins, que reste-t-il à part quelques homélies bien intentionnées et beaucoup d’effets théâtraux pompeux ? Si Dieu s’est vraiment fait homme, a souffert, est mort puis a ressuscité pour me sauver, alors je Lui dois tout Ŕ mais si c’est simplement une belle histoire, alors je peux aimer mon prochain avec ou sans doses régulières de pain et de vin. »  Page 383

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 678 pages

Première partie du septième tome de la série « Le Chardon et le Tartan » de Diana Gabaldon. Dans cette édition, ce tome est divisé en deux parties. Le tome 7 est paru initialement en 2009 sous le titre « Outlander, Book 7 : An Echo in the Bone ».

4 juillet 1776, c’est la signature de la déclaration d’indépendance des treize colonies sécessionnistes, la guerre contre les britanniques bat son plein. Jamie et Claire savent que les Américains finiront par l’emporter mais seulement en 1783. La plus grande crainte de Jamie est de devoir affronter son fils illégitime William, lieutenant pour l’armée britannique, sur les champs de bataille. Pour éviter cette situation, ils décident de retourner se réfugier en Écosse jusqu’à la fin de la guerre. Au XXe siècle, Brianna et Roger ont racheté le manoir de Lallybroch en Écosse. Ils suivent avec Jem et Mandy les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre. Fait intéressant, dans une des lettres il est fait mention que Jem sait où est caché l’or jacobite.

Une saga qui s’essouffle…C’est un réel plaisir de retrouver les personnages de la famille Fraser qui passent mystérieusement d’une époque à l’autre. Malheureusement, la majorité de ce tome est centré sur la vie de William et de son père Lord Grey, qui ne sont pas des personnages principaux de cette saga. Leurs rôles dans la Guerre d’indépendance des États-Unis et dans l’armée britannique sont difficiles à comprendre. Pour bien apprécier ce tome, il faut avoir une très bonne connaissance de l’histoire américaine et canadienne du 18ième siècle. On a l’impression que l’auteur a voulu démontrer son érudition sur cette période de l’histoire américaine plutôt que de nous faire vivre les évènements par ses personnages principaux. Le lecteur est laissé sur son appétit quant aux interactions des membres de la famille Fraser car ils sont moins à l’avant plan. Une lecture agréable cependant, mais moins que les premiers tomes.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Cela étant, même le membre le plus farfelu de la confrérie de l’épée était préférable à un diplomate. Il se demanda quel terme de vénerie appliquer à un groupe de diplomates. Si les écrivains formaient la confrérie de la plume et qu’on appelait une harpaille une troupe de biches et de jeunes cerfs… une saignée de diplomates, peut-être ? Les frères du stylet ? Non, c’était bien trop direct. Un dormitif de diplomates, c’était déjà plus exact. La confrérie de l’ennui ? Cependant, ceux qui n’étaient pas ennuyeux pouvaient parfois se montrer dangereux. »  Page 28
  • « La créature avait survécu à l’incendie de la Grande Maison sans une égratignure, émergeant de sa tanière sous les fondations à travers une avalanche de décombres suivie de sa dernière portée de porcelets.
    Je méditais sur cette vision tandis que j’attendais le retour de Ian. Prise d’une soudaine inspiration, je m’exclamai :
    — Moby Dick !
    Rollo se redressa avec un aboiement surpris, me lança un regard jaune puis reposa la tête entre ses pattes avec un soupir.
    Jamie s’étira en grognant, se frotta le visage et me regarda en clignant des yeux.
    — Dick qui ?
    — Non, je viens juste de comprendre à qui cette truie blanche me faisait penser. C’est une longue histoire qui parle d’une baleine. Je te la raconterai demain. »  Pages 43 et 44
  • « J’ignorais si Thomas Wolfe avait vu juste quand, dans L’Ange banni, il parlait de l’impossibilité du retour au bercail (mais d’un autre côté, pensai-je avec une pointe d’amertume, je n’avais pas de « bercail » auquel revenir)… »  Page 54
  • « Faute d’une meilleure idée, Jamie et Ian avaient étendu Mme Bug dans le garde-manger aux côtés de Grannie MacLeod. Elle était couchée sous la première étagère, sa cape rabattue sur le visage. Je voyais dépasser ses bottes usées et ses bas à rayures. J’eus une soudaine vision de la méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz et dus plaquer une main sur ma bouche pour retenir un fou rire hystérique. »  Page 58
  • « Je trouvai enfin Ian dans la grange, une forme sombre recroquevillée sur la paille aux pieds de Clarence, notre mule dont les oreilles se dressèrent en m’apercevant. Ravie de voir la compagnie s’agrandir, elle se mit à braire de joie tandis que les chèvres bêlaient de panique en me prenant pour un loup. Surpris, les chevaux hennirent et s’ébrouèrent. Rollo, roulé en boule près de son maître, manifesta son mécontentement devant un tel raffut par un aboiement sec.
    Je secouai ma cape et accrochai la lanterne à un clou près de la porte.
    — Mais c’est une vraie arche de Noé, ici ! observai-je. Il ne manque plus qu’un couple d’éléphants. Tais-toi, Clarence ! »  Page 62
  • « — « La lune qui jouait sur la neige récente donnait à chaque objet le lustre de midi… » récitai-je dans un murmure.
    Effectivement, la tempête était passée et la lune aux trois quarts pleine répandait une lueur pure et froide dans laquelle chaque arbre ployant sous la neige se détachait, austère et délicat, comme sur une estampe japonaise. »  Page 67
  • « Jamie poussa un soupir d’aise devant le spectacle et me serra un peu plus fort contre lui.
    — Ce que tu disais tout à l’heure, Sassenach… au sujet de la lune jouant sur la neige récente… c’est un poème, n’est-ce pas ?
    — Oui. Ce n’était sans doute pas très approprié vu les circonstances. C’est un poème de Noël comique intitulé « Une visite de saint Nicolas ».
    Cela le fit sourire.
    — Je ne sais pas s’il existe un texte « approprié » pour une veillée mortuaire, Sassenach. Donne à ceux qui veillent le mort suffisamment à boire et ils te chanteront « Chevaliers de la Table ronde » pendant que les petits danseront la ronde dans la cour au clair de lune.
    Je n’imaginais que trop clairement la scène. Pour ce qui était de la boisson, nous n’étions pas en reste. Il y avait un baquet de bière fraîchement brassée dans le garde-manger et Bobby était allé chercher notre fût de whisky de secours caché dans la grange. Je soulevai la main de Jamie et déposai un baiser sur ses doigts froids. L’hébétude provoquée par le drame commençait à s’estomper, peu à peu dissipée par les pulsations vitales derrière nous. La cabane était un îlot vibrant de vie flottant dans la nuit noir et blanc.
    Jamie sembla avoir lu dans mes pensées.
    — « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi », récita-t-il doucement.
    — Oui, c’est déjà nettement plus approprié, dis-je un peu cyniquement. Un peu trop, même.
    — Que veux-tu dire ?
    — « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » Je ne peux pas entendre « Aucun homme n’est une île » sans penser à la fin de la citation.
    — Mmphm. Tu connais le texte dans son intégralité ?
    Sans attendre ma réponse, il se pencha en avant, remua les braises avec une brindille et poursuivit :
    — Ce n’est pas vraiment un poème. En tout cas, son auteur ne l’entendait pas comme ça.
    — Ah bon ? Qu’a-t-il voulu écrire, alors ?
    — C’est une méditation… à mi-chemin entre un sermon et une prière. John Donne l’a écrite dans ses Méditations en temps de crise. On peut difficilement faire plus à propos, n’est-ce pas ?
    — En effet, pour ce qui est de la crise, nous nageons en plein dedans. Que dit-il d’autre dans sa méditation ?
    — Hmm…
    Il me serra contre lui et posa sa tête contre la mienne.
    — Laisse-moi essayer de me souvenir. Je ne me rappelle pas de tout mais certains passages m’ont marqué.
    Je l’entendais respirer lentement, se concentrer.
    — « Toute l’humanité n’est que d’un seul auteur et tient en un volume. Lorsqu’un homme meurt, on n’arrache pas un chapitre du livre mais on le traduit dans un langage meilleur ; et tous les chapitres doivent être ainsi traduits. » Viennent ensuite des passages dont je ne me souviens plus mais il y en a un que j’aime particulièrement : « Le glas sonne pour celui qui l’entend ainsi… et bien qu’il ne retentisse que par intermittence, dès cette minute où il a sonné pour lui, il est uni à Dieu. »
    Je m’accordai quelques instants de réflexion avant de conclure :
    — Hmm… effectivement, c’est moins poétique mais plus… chargé d’espoir ?
    Je le sentis sourire.
    — Oui, je l’ai toujours pensé ainsi.
    — D’où le tiens-tu ?
    — John Grey m’avait prêté un recueil d’écrits de Donne quand j’étais prisonnier à Helwater. Ce texte y figurait.
    — C’est un homme si cultivé. »  Pages 70 à 72
  • « — Cela a toujours été « quand », Sassenach, dit-il doucement. « Tous les chapitres doivent être ainsi traduits », pas vrai ? »  Page 74
  • « Grannie MacLeod étant morte la première, le poste de gardienne échoyait à Mme Bug. Compte tenu de sa personnalité, elle serait sans doute ravie de prendre le commandement des opérations, caquetant avec les âmes résidantes et veillant sur elles comme sur ses chères poules, chassant les mauvais esprits avec sa langue acérée et à coups de saucisse.
    Ces images me permirent de supporter la lecture d’un bref passage de la Bible, les prières, les larmes (de femmes et d’enfants dont la plupart ne savaient pas pourquoi ils pleuraient), la descente des cercueils du traîneau et la récitation plutôt cacophonique du Notre Père. »  Pages 80 et 81
  • « Claire lui avait fait observer :
    « Dans les vieux contes de fées, il est toujours question de “deux cents ans”. »
    Les vrais contes de fées, ceux racontant l’histoire de gens enlevés par des fées, « entraînés à travers les pierres sur des collines aux fées ». Ces histoires commençaient souvent par « C’était il y a deux cents ans… ». Ou alors des gens se retrouvaient au même endroit mais deux siècles plus tard. Deux siècles…
    Chaque fois que Claire, Bree et lui-même avaient franchi le cercle de pierres, ils avaient parcouru la même distance : deux cent deux ans. Ce qui correspondait plus ou moins aux deux siècles des contes anciens. »  Page 87
  • « Il n’avait pu s’empêcher d’employer un ton interrogatif, levant les yeux vers le plafond au-dessus duquel les enfants dormaient, espérait-il, paisiblement, drapés dans leur innocence et leur pyjama orné de personnages de bandes dessinées. »  Page 92
  • « — Deux par deux les animaux montaient à bord, les éléphants et les alligators…
    Roger sourit. Effectivement, la maison pouvait faire penser à l’arche de Noé, flottant sur une houle rugissante alors que tout à l’intérieur était douillet. Deux par deux… deux parents, deux enfants… peut-être plus, un jour. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. »  Page 95
  • « Il avait gravé la plupart de ses observations dans sa mémoire, ne consignant que le strict nécessaire en langage codé dans un exemplaire du Nouveau Testament offert par sa grand-mère. Ce dernier se trouvait toujours dans une poche de son manteau de civil laissé sur Staten Island. Maintenant qu’il était de retour sain et sauf dans le giron de l’armée, ne devrait-il pas coucher ses observations par écrit dans un rapport en bonne et due forme ? »  Page 105
  • « C’était un brouillard marin, lourd, froid et humide sans être oppressant. Il se clairsemait et épaississait dans un mouvement perpétuel. La visibilité était réduite et il distinguait tout juste la forme indécise de la colline que lui avait indiquée Perkins, son sommet ne cessant d’apparaître et de disparaître telle une montagne magique de conte de fées. »  Page 116
  • « — Un peu les deux, je crois. Brianna m’a parlé un jour d’un livre où il était écrit qu’une fois qu’on était parti de chez soi, on ne pouvait jamais revenir. C’est peut-être vrai, mais j’ai quand même envie d’essayer. »  Page 162
  • « Le paquet « odieusement encombrant » remplit ses promesses : un livre, une bouteille d’excellent xérès, un bocal d’olives pour l’accompagner et trois paires de bas de soie. »  Page 170
  • « William, qui avait généreusement ouvert son bocal d’olives, porta un toast à la générosité de sa tante, sans omettre de mentionner les bas de soie. Il siffla son énième verre d’un trait puis le tendit à Adam pour qu’il le remplisse en ajoutant :
    — Toutefois, je serais étonné que ce soit ta mère qui m’ait envoyé ce livre. Je me trompe ?
    Adam pouffa de rire, un litre de punch ayant fait fondre sa gravité habituelle.
     — Non. Ce n’est pas papa non plus. C’est ma propre contribution à l’avancée cutlurelle… Oups ! culutrelle… dans les colonies.
    — Un service insigne à la sensibilité de l’homme civilisé, déclara sentencieusement William, pas peu fier de sa maîtrise de l’allitération en dépit de la boisson.
    Plusieurs voix s’élevèrent à l’unisson :
    — Quel livre ? Quel livre ? Montrez-nous ce fameux livre !
    William se vit obligé d’exhiber le joyau de sa collection de présents : un exemplaire du célèbre ouvrage de M. Harris, Une liste des dames de Covent Garden, catalogue décrivant avec un grand luxe de détails les charmes, les spécialités, les tarifs et les disponibilités des meilleures putains de Londres.
    L’ouvrage fut accueilli avec des cris d’extase et il s’ensuivit une brève mêlée pour s’en emparer. William le récupéra avant qu’il ne soit mis en pièces puis se laissa convaincre d’en lire quelques passages à voix haute, son interprétation théâtrale étant ponctuée par des hululements enthousiastes et un bombardement de noyaux d’olive.
    C’est un fait avéré que la lecture à voix haute assèche le gosier et on fit monter d’autres rafraîchissements qui furent aussitôt consommés. Il n’aurait su dire qui le premier suggéra que l’assemblée se constitue en corps expéditionnaire afin de compiler une liste similaire pour New York mais la motion fut adoptée à l’unanimité et saluée avec des rasades de punch, toutes les bouteilles ayant déjà été éclusées. »  Pages 171 et 172
  • « Dans la ruelle, tous les jeunes hommes avaient disparu dans l’un ou l’autre des établissements. Aux bruits festifs et aux martèlements que l’on entendait de l’extérieur, il était clair qu’ils n’avaient rien perdu de leur entrain.
    — Tu as trouvé chaussure à ton pied ? demanda Adam en pointant le menton dans la direction d’où William était venu.
    — Euh… oui. Et toi ?
    — Bah, elle n’aurait droit qu’à un tout petit paragraphe dans le bouquin de Harris mais ce n’était pas si mal pour un trou comme New York. »  Page 173
  • « Sans hôpital, bloc opératoire ou anesthésie, mes possibilités de traiter un accouchement complexe étaient sérieusement limitées. En l’absence d’intervention chirurgicale, la sage-femme confrontée à une présentation transversale a quatre solutions : laisser mourir la mère après une longue et douloureuse agonie ; la laisser mourir après avoir pratiqué une césarienne sans anesthésie ou asepsie mais, peut-être, en sauvant l’enfant ; sauver peut-être la mère en tuant l’enfant dans son ventre puis en l’extrayant morceau par morceau (Daniel avait consacré plusieurs pages à cette solution dans son cahier, l’accompagnant d’illustrations) ; enfin, tenter manuellement de retourner l’enfant dans l’utérus jusqu’à ce qu’il se présente dans une position lui permettant de naître. »  Page 179
  • « L’homme naît pour connaître les tourments, comme l’étincelle pour s’élever vers le ciel… En prison, il avait lu ce verset de Job maintes fois sans jamais le comprendre. Les étincelles qui volaient vers le ciel ne causaient pas de tourments, à moins que les bardeaux du toit ne soient particulièrement secs ; c’étaient celles qui jaillissaient de la cheminée qui risquaient d’incendier la maison. Si l’auteur avait simplement voulu dire qu’il était dans la nature de l’homme de s’attirer des ennuis (ce qui, à en juger par sa propre expérience, était le cas), alors c’était une métaphore de l’inexorabilité basée sur le principe que les étincelles montaient toujours. Or, quiconque avait jamais observé un feu aurait pu lui dire qu’il se trompait.
    Mais qui était-il pour critiquer la logique de la Bible alors qu’il aurait dû réciter des psaumes de louange et de gratitude ? Il essaya d’en trouver un mais sa bonne humeur prit le dessus et il ne se rappela que des bribes décousues. »  Pages 198 et 199
  • « — Je vais me lever et partir à présent, récitai-je doucement. J’irai à Innisfree et j’y construirai une petite cabane de boue et de bardeaux ; j’y aurai neuf rangées de haricots, une ruche pour les abeilles, et vivrai seul dans la clairière vibrant de leurs appels.
    Je m’interrompis un instant, puis me détournai en achevant :
    — Et là-bas je trouverai un peu de paix ; car la paix vient en tombant doucement. »  Page 203
  • « Le fait était : il n’avait pas fichu grand-chose depuis des mois. Il y avait le livre, bien sûr. Il consignait par écrit toutes les chansons apprises par cœur au XVIIIe siècle, avec un commentaire. Mais on pouvait difficilement parler de « travail » et ce n’était pas ça qui les ferait vivre. »  Page 237
  • « « On ne peut pas interrompre et reprendre une carrière universitaire comme ça. D’accord, on peut prendre un congé sabbatique, voire un congé prolongé, mais il faut avoir un objectif déclaré et pouvoir présenter des recherches publiées à son retour.
    — Tu as de quoi écrire un best-seller sur la Régulation, avait observé Joe Abernathy. Ou encore sur la Révolution dans les Etats du Sud.
    — Certes, avait admis Roger, mais pas un ouvrage respectable d’universitaire. »
    Il avait souri amèrement, sentant ses doigts le démanger. Effectivement, il pourrait écrire un livre que personne d’autre ne pouvait écrire. Mais pas en tant qu’historien.
    Il avait indiqué du menton la bibliothèque de Joe. Ils se trouvaient dans le bureau de ce dernier, tenant le premier d’une longue série de conseils de guerre.
    « Pas de sources, avait-il expliqué. Un historien doit pouvoir citer les sources de toutes les informations qu’il donne et je suis sûr que rien n’a été enregistré sur la plupart des situations uniques que j’ai vécues. Je peux vous assurer que “témoignage oculaire de l’auteur” passerait très mal dans une édition universitaire. Il faudrait que j’en fasse un roman. »
    Cette idée n’était pas sans attrait mais n’impressionnerait guère les collèges d’Oxford. »  Pages 241 et 242
  • « — Je connais les régulations afférentes aux centrales hydroélectriques sur le bout des doigts, l’interrompit-elle fermement.
    Elle ouvrit son sac et sortit le manuel de régulations, très écorné, publié par l’Agence du développement des Highlands et îles d’Ecosse. »  Page 245
  • « — C’est Roger. Dites à madame que je dois aller à Oxford faire une recherche. Je ne rentrerai pas ce soir.
    Elle aurait aimé frapper Roger sur la tête avec un objet contondant. Comme une bouteille de champagne, par exemple.
    — Il est allé où ?
    Elle avait pourtant parfaitement entendu. La jeune fille haussa les épaules, lui signifiant qu’elle comprenait la nature purement rhétorique de sa question.
    — A Oxford. En Angleterre.
    Le ton d’Annie reflétait sa désapprobation devant le comportement scandaleux de Roger. Il ne s’était pas contenté d’aller farfouiller dans un vieux livre, ce qui était déjà étrange en soi (bien qu’il soit universitaire et qu’avec ces gens-là il faille s’attendre à tout), mais il avait abandonné femme et enfants sans prévenir pour fuir dans un pays étranger ! »  Pages 247 et 248
  • « Elle entendait les enfants dans la chambre de Jem à l’étage. Il lisait une histoire à Mandy. Ce devait être L’Homme de pain d’épice. Elle n’entendait pas les mots mais en reconnaissait le rythme, ponctué par les petits cris d’excitation de Mandy. »  Page 250
  • « En outre, elle trouvait que c’était une pièce masculine avec son vieux parquet éraflé et sa bibliothèque joliment délabrée.
    Roger avait déniché un des anciens registres de Lallybroch, datant de 1776. Il se trouvait sur l’étagère supérieure, sa reliure en tissu élimé abritant les détails minutieusement consignés de la vie quotidienne dans une ferme des Highlands. Un quart de livre de graines de sapin argenté ; un bouc ; six lapins ; trente onces de pommes de terre de semence… Etait-ce l’écriture de son oncle ? »  Page 250
  • « Elle lança un regard vers le coffret en bois placé en haut de la bibliothèque près du registre, derrière le petit serpent en cerisier. Elle descendit ce dernier, caressa la courbe lisse de son corps. Il avait une expression comique, regardant par-dessus son épaule inexistante. Elle sourit malgré elle. »  Page 251
  • « Avec La Gazette de Wilmington, L’Oignon est le seul journal à paraître régulièrement dans la colonie et Fergus ne chôme donc pas. Si l’on ajoute à ça l’impression et la vente de livres et de pamphlets, on peut dire que son entreprise est florissante. »  Page 253
  • « L’Oignon, lui, est plutôt impartial, publiant des dénonciations virulentes signées par des loyalistes et des moins loyalistes, ainsi que des poèmes satiriques de notre vieil ami « Anonymus » raillant les deux camps du conflit politique. J’ai rarement vu Fergus aussi radieux. »  Page 253
  • « A travers la vitrine, je vis Joanie enlever les livres présentés sur l’étal devant la boutique et Félicité hisser Henri-Christian sur cette scène improvisée. »  Page 273
  • « — Mon père y a un parent, Andrew Bell. Je crois qu’il est très connu. C’est un imprimeur et…
    Le visage de Jamie s’illumina.
    — Le petit Andy Bell ? Celui qui a imprimé la grande encyclopédie ?
    — Lui-même, répondit Mme Bell, surprise. Ne me dites pas que vous le connaissez, monsieur Fraser ? »  Page 291
  • « — Et si… le baron Amandine était de ta famille ?
    Cette idée semblait sortie tout droit d’un roman, mais Jamie ne voyait aucune raison logique pour laquelle un aristocrate français traquerait à travers deux continents un gamin né dans un bordel. »  Page 299
  • « Le quartier général de La Gazette de Wilmington était facile à trouver. Les décombres avaient refroidi mais une forte odeur de brûlé, hélas familière, flottait encore dans l’air. Un homme portant une veste informe et un chapeau mou fouillait les gravats sans grande conviction. En entendant Jamie l’appeler, il sortit des ruines, levant haut les pieds.
    Jamie lui tendit la main pour l’aider à franchir une haute pile de livres à demi calcinés.
    — Vous êtes le propriétaire du journal, monsieur ? Dans ce cas, toutes mes condoléances. »  Page 300
  • « — Vous avez pourtant l’air prospère. En tout cas, on voit bien que vous ne dormez pas dans le caniveau et ne vous nourrissez pas de têtes de poisson. J’ignorais que rédiger des pamphlets était aussi lucratif.
    Il parut agacé.
    — Ça ne l’est pas, rétorqua-t-il. J’ai des élèves. Et… je prêche le dimanche.
    — Je ne peux imaginer quelqu’un de mieux adapté à cette tâche, dis-je, amusée. Vous avez toujours eu l’art d’expliquer aux autres ce qui clochait chez eux en termes bibliques. Vous êtes donc entré dans les ordres? »  Page 313
  • « — Et qu’aviez-vous demandé dans vos prières ?
    Il fut pris de court.
    — Je… je… Vous êtes vraiment une femme impossible !
    — Vous n’êtes pas le premier à le penser, l’assurai-je. Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis seulement intriguée.
    Je le sentais tiraillé entre l’envie de partir et le besoin de raconter ce qu’il avait vécu. C’était un homme têtu, il ne bougea pas.
    — Je lui ai demandé… pourquoi, répondit-il enfin. C’est tout.
    — Ça a marché pour Job, observai-je.
    Il sursauta, manquant de me faire rire. Il était toujours stupéfait que quelqu’un d’autre que lui ait lu la Bible. »  Page 314
  • « A la campagne, tu as beau te démener comme un diable, ton travail n’est jamais terminé. J’ai parfois l’impression que l’endroit va m’engloutir comme Jonas par la baleine. »  Page 349
  • « Elle s’accroupit près de lui. Effectivement, les fourmis isolées qui tombaient dans l’eau se dirigeaient vers le centre de la tasse où leurs consœurs, s’accrochant les unes aux autres, formaient une masse flottante effleurant à peine la surface. Les fourmis de ce radeau improvisé bougeaient lentement de façon à changer de place constamment tandis qu’une ou deux d’entre elles, en périphérie, restaient immobiles. Ces dernières étaient peut-être mortes mais les autres ne couraient pas de danger immédiat, soutenues par le corps de leurs congénères. Le radeau se déplaçait progressivement vers le bord de la tasse, propulsé par les mouvements des individus qui le composaient.
    — Incroyable ! s’émerveilla-t-elle.
    Elle resta assise un moment près de son fils à regarder les fourmis jusqu’à ce que, faisant acte de clémence, ils décident qu’elles en avaient fait assez. Jem les repêcha sur une feuille et les déposa sur le sol où elles reprirent aussitôt leur travail.
    — Tu penses qu’elles se regroupent ainsi consciemment ou qu’elles s’accrochent simplement à la première chose qui flotte ? demanda Brianna.
    — Je ne sais pas. Faudra que je regarde dans mon livre sur les fourmis. »  Page351
  • « — Mandy ! Ne frappe pas ton frère. De qui parles-tu, Jem ?
    L’enfant se mordit la lèvre.
    — De lui, lâcha-t-il. Le Nuckelavee.
    La créature vivait au fond des mers mais s’aventurait sur terre pour dévorer des humains. Le Nuckelavee chevauchait alors un cheval dont le corps se fondait dans le sien. Sa tête était dix fois plus grosse que celle d’un homme et sa bouche énorme et large pointait en avant comme le groin d’un porc. Le monstre n’avait pas de peau et ses veines jaunes, ses muscles et ses tendons étaient clairement visibles, juste recouverts d’une pellicule rouge et gluante. Il était armé de son haleine vénéneuse et de sa force colossale. Il avait toutefois une faiblesse : une aversion pour l’eau douce. Sa monture est décrite comme possédant un gros œil rouge, une gueule de la taille de celle d’une baleine et des nageoires autour de ses pattes antérieures.
    — Beurk ! fit Brianna.
    Elle reposa le livre de folklore écossais de Roger et se tourna vers son fils. »  Page 356
  • « Jem savait ce qu’était un Nuckelavee ; il avait lu la plupart des contes les plus sensationnels de la collection d’ouvrages de son père. »  Page 357
  • « — Dis-moi, Jem. Pourquoi êtes-vous remontés là-haut, aujourd’hui ? Tu n’as pas eu peur qu’il soit toujours là ?
    Il releva des yeux surpris.
    — Non. L’autre jour, j’ai décampé, mais ensuite je me suis caché pour l’observer. Il est parti vers l’est. C’est là-bas qu’il habite.
    — Il te l’a dit ?
    Il lui indiqua le livre.
    — Non, mais ces monstres vivent tous à l’est. Et quand ils partent là-bas, ils ne reviennent pas. Et puis, je ne l’ai plus jamais revu. Pourtant, je l’ai guetté.
    Si Brianna n’avait pas été aussi inquiète, elle aurait ri. Effectivement, bon nombre de contes de fées des Highlands se terminaient avec une créature surnaturelle partant vers l’est, ou retournant dans les rochers ou les eaux d’où elle était sortie. Naturellement, elle ne revenait pas puisque l’histoire était finie. »  Pages 357 et 358
  • « l ne perdit pas de temps en questions inutiles. Il l’étreignit fougueusement et l’embrassa avec une passion qui indiquait clairement que la querelle était terminée. Les excuses réciproques pouvaient attendre. L’espace d’un instant, elle s’abandonna totalement, comme en apesanteur, humant les effluves d’essence, de poussière et de bibliothèques remplies de vieux livres qui recouvraient son odeur naturelle, l’indéfinissable parfum de musc d’une peau mâle chauffée au soleil, même s’il n’avait pas été au soleil.
    Revenant sur terre à contrecœur, elle déclara :
    — On dit que les femmes ne peuvent pas reconnaître leur mari à leur odeur. C’est faux. Je pourrais te repérer les yeux fermés dans la foule du métro à King’s Cross à l’heure de pointe.
    — Je me suis pourtant douché ce matin.
    — Oui, et tu as pris une chambre à l’université. Je reconnais cet horrible savon industriel qu’ils distribuent là-bas. D’ailleurs, je m’étonne que ta peau ne parte pas avec. Et tu as mangé du boudin noir au petit déjeuner. Avec des tomates frites.
    — Exact, Lassie, répondit-il avec un sourire. Ou peut-être devrais-je t’appeler Rintintin ? As-tu sauvé des petits enfants ou traqué des voleurs jusque dans leur repaire aujourd’hui ? »  Page 358
  • « — Je vais poser un nouveau moraillon et un cadenas sur cette porte mais je doute qu’il revienne. Sans doute ne faisait-il que passer.
    Elle était rassurée mais un pli inquiet lui barrait le front.
    — Il venait peut-être des Orcades. Tu n’as pas dit que c’était de là-bas que venaient les histoires de Nuckelavee ?
    — C’est possible. Le Nuckelavee n’est pas aussi connu ici que les soyeux et les fées mais n’importe qui peut en avoir lu une description dans un livre. »  Pages 360 et 361
  • « — Il y a un tas de livres sur le sujet mais l’idée de base est que le salut ne résulte pas uniquement de tes choix… Dieu agit en premier. Puis il nous tend la main, si l’on peut dire, et nous donne une chance de réagir. Mais nous avons toujours notre libre arbitre. Au fond, la seule condition qui ne soit pas facultative pour être presbytérien, c’est de croire en Jésus-Christ. Ça, je ne l’ai pas perdu.
    — Tant mieux. Mais pour être pasteur ?
    — Tiens… Lis ça.
    Il fouilla dans sa poche et en sortit une photocopie pliée. S’efforçant à parler d’un ton badin, il déclara :
    — J’ai jugé préférable de ne pas voler le bouquin. Au cas où je décide de devenir pasteur, ce serait un mauvais exemple pour mes ouailles.
    Elle lut la page puis redressa la tête, arquant un sourcil.
    — C’est…
    Elle relut le feuillet, son front s’assombrissant progressivement. Puis elle le regarda à nouveau, toute pâle.
    — Ce n’est pas la même date.
    Il sentit la tension qui l’oppressait depuis les dernières vingt-quatre heures se relâcher légèrement. Il n’était donc pas devenu fou. Il tendit la main et elle lui rendit la copie de la coupure de La Gazette de Wilmington ; le faire-part de décès des Fraser de Fraser’s Ridge.
    — Il n’y a que la date qui ait changé, reprit-il. Le texte me semble le même. Il est tel que tu t’en souviens ?
    Des années plus tôt, elle avait découvert la même information alors qu’elle effectuait des recherches sur le passé de sa famille. C’était sans doute ce qui l’avait incitée à traverser les pierres, et lui à la suivre. Ce petit bout de papier a tout changé, pensa-t-elle. Merci, Robert Frost.
    Elle se serra contre lui et ils le relurent ensemble. Une fois, deux fois, une troisième pour faire bonne mesure. Puis elle hocha la tête.
    — Oui, il n’y a que la date qui n’est plus la même, dit-elle, le souffle court.
    — Quand j’ai commencé à me poser des questions… Il fallait d’abord que je vérifie avant de t’en parler. Je devais le voir de mes propres yeux parce que la coupure de presse que j’avais lue dans un livre… ce ne pouvait être vrai. »  Pages 365 et 366
  • « — On ne connaît aucun lien entre Beauchamp et Vergennes, l’informa-t-il en citant le nom du ministre des Affaires étrangères français. En revanche, on l’a souvent vu en compagnie de Beaumarchais…
    Cela provoqua une nouvelle quinte de toux.
    — Tu m’étonnes ! lança Hal une fois remis. Ce doit être en raison d’un intérêt mutuel pour le petit gibier, sans doute ?
    Cette dernière pique était une référence à l’aversion de Percy pour les sports sanguinaires et au titre de « lieutenant général des chasses » conféré à Beaumarchais par feu Louis XV.
    Grey poursuivit :
    — … et d’un certain Silas Deane.
    — Qui est-ce ?
    — Un marchand venu des colonies. Il a été envoyé à Paris par le congrès américain. Il rôde autour de Beaumarchais. Lui, en revanche, il a été vu en compagnie de Vergennes.
    — Ah, lui ? Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
    — As-tu également entendu parler d’une compagnie nommée Rodrigue Hortalez et Cie ?
    — Non. Ça sonne espagnol, non ?
    — Ou portugais. Mon informateur n’avait que ce nom mais il m’a fait part d’une rumeur selon laquelle Beaumarchais aurait des intérêts dans cette affaire.
    — Beaumarchais a des intérêts partout. Il fait même de l’horlogerie, comme si écrire des pièces n’était pas suffisamment indigne ! Beauchamp est-il lié lui aussi à cette compagnie ? »  Pages 395 et 396
  • « — Il nous faudra des jours avant d’atteindre le Connecticut, puis des mois pour arriver en Ecosse. Rien qu’en écrivant une phrase par jour, tu aurais le temps de recopier l’intégralité du Livre des psaumes ! »  Page 412
  • « Toutes nos expériences à ce jour suggèrent qu’on ne peut pas changer ce qui doit arriver. En examinant la situation objectivement, je ne vois pas comment… et pourtant. Et pourtant !
    Et pourtant, j’ai côtoyé tant de gens dont les actions ont eu un effet notable, qu’ils aient fini dans les livres d’histoire ou pas. Comment pourrait-il en être autrement ? dit ton père. Les actions de chacun d’entre nous influent sur l’avenir. Il a raison, naturellement. Néanmoins, de se retrouver en présence d’un homme tel que Benedict Arnold vous en fiche un coup, comme aime à le dire le capitaine Roberts.
    Fin de la digression. J’en reviens au sujet originel de cette lettre, le mystérieux M. Beauchamp. Si tu as du temps et que tu possèdes encore les cartons de paperasse et de livres qui se trouvaient dans le bureau de ton père (je veux parler de Frank), tu y retrouveras peut-être une grande enveloppe en papier kraft. Un écusson y a été dessiné avec des crayons de couleur. Je crois me souvenir qu’il est bleu et or, avec des martinets. Avec un peu de chance, il contient encore la généalogie des Beauchamp qu’oncle Lamb avait reconstituée pour moi. Il y a de cela belle lurette ! »  Pages 413 et 414
  • « Laissant sa fille et Annie travailler joyeusement dans le garde-manger, sous la supervision d’une batterie de poupées miteuses et de peluches crasseuses, il retourna dans son bureau et sortit le cahier dans lequel il recopiait les chansons laborieusement apprises par cœur. »  Page 418
  • « Roger gémit, chassa toutes ces pensées et se plongea avec ténacité dans son cahier.
    Certains des poèmes et des chants qu’il avait recopiés étaient connus ; une sélection de chansons traditionnelles qu’il avait chantées dans son ancienne vie. Bon nombre des textes plus rares, il les avait appris, au XVIIIe siècle, d’immigrants écossais, de voyageurs, de colporteurs et de marins. D’autres encore, il les avait exhumés des caisses que le révérend avait laissées derrière lui.
     Le garage du vieux presbytère en avait été rempli. Brianna et lui n’en avaient encore examiné qu’une infime partie. C’était un pur miracle qu’ils soient tombés si vite sur le coffret contenant les lettres.
    Il leva les yeux vers ce dernier, tenté. Il ne pouvait les lire sans Bree, ce n’aurait pas été correct. Mais les deux livres ? Ils les avaient feuilletés rapidement après les avoir découverts mais ils avaient été plus intéressés par les lettres afin de savoir ce qui était arrivé à Claire et Jamie. Avec l’impression d’être Jem s’éclipsant avec un paquet de biscuits au chocolat, il descendit la boîte de son étagère. Elle était très lourde. Il la posa sur le bureau, il l’ouvrit et écarta précautionneusement les lettres.
    Les livres étaient petits. Le plus grand était ce qu’on appelait un in-octavo couronne, d’environ treize centimètres sur dix-huit. C’était un format courant à une époque où le papier était cher et rare. Le plus petit était un in-seize, de dix centimètres sur treize. Roger sourit en songeant à Ian Murray. Brianna lui avait raconté la réaction scandalisée de son cousin quand elle lui avait décrit le papier hygiénique. Que l’on puisse se torcher avec lui avait paru être le comble du gaspillage.
    Le petit livre était soigneusement relié en vachette bleue ; la tranche en était dorée. C’était un bel objet, cher. Il s’intitulait Principes sanitaires de poche, par C. E. B. F. Fraser. Une édition limitée imprimée par A. Bell, Edimbourg.
    Un petit frisson le parcourut. Ils étaient donc bien arrivés en Ecosse, grâce aux bons soins du capitaine Trustworthy Roberts. Néanmoins, l’universitaire en lui le mit en garde : ce n’était pas une preuve. Le manuscrit avait pu atterrir en Ecosse sans que son auteur l’apporte en personne.
     Etaient-ils venus à Lallybroch ? Il regarda autour de lui les murs défraîchis et les meubles patinés par le temps. Il imaginait sans peine Jamie assis derrière le grand bureau près de la fenêtre, examinant les registres de la ferme avec son beau-frère. Si la cuisine était le cœur de la maison, cette pièce était son cerveau.
    Il ouvrit le livre et manqua de s’étrangler. Le frontispice était orné d’une gravure représentant l’auteur. Un homme de science, portant un collet, une veste noire et une haute cravate au-dessus de laquelle le regardait sereinement le visage de sa belle-mère.
    Il rit si fort qu’Annie Mac sortit de la cuisine et vint jeter un œil, inquiète à l’idée qu’il se trouve mal. Il lui fit signe que tout allait bien puis ferma la porte de son bureau.
    C’était bien elle. Les yeux écartés sous des sourcils bruns, les courbes gracieuses et fermes des pommettes, des tempes et de la mâchoire. L’auteur de la gravure n’avait pas su rendre sa bouche. C’était aussi bien. Aucun homme n’avait des lèvres comme les siennes.
    Quel âge ? Il vérifia la date d’impression : MDCCLXXVIII. 1778. Pas tellement plus âgée que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle paraissait toujours bien plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.
    Y avait-il un portrait de Jamie dans l’autre… ? Il saisit le premier livre et l’ouvrit. Effectivement, il comportait une autre gravure, quoique d’une facture moins raffinée. Son beau-père était assis dans une bergère, un plaid drapé sur le dossier, ses cheveux retenus dans la nuque, un livre ouvert sur un genou. Il faisait la lecture à un petit enfant assis sur l’autre genou. C’était une fillette aux cheveux noirs et bouclés. Elle tournait le dos, absorbée par le récit. Naturellement, le graveur ne pouvait pas savoir à quoi Mandy ressemblerait.
    L’ouvrage s’intitulait Contes de grand-père et portait le sous-titre « Histoires des Highlands et de l’arrière-pays de la Caroline du Nord », par James Alexander Malcom MacKenzie Fraser. Il avait également été imprimé par A. Bell, Edimbourg la même année. La dédicace disait simplement A mes petits-enfants.
    Le portrait de Claire l’avait fait rire, celui-ci l’émut presque aux larmes. Il referma doucement le livre.
    Quelle foi avait dû les animer pour créer, amasser, transmettre ces documents fragiles à travers les ans, dans le seul espoir qu’ils résisteraient au passage du temps et atteindraient un jour ceux à qui ils étaient adressés ! La conviction que Mandy les lirait un jour. Il en eut la gorge serrée. »  Pages 421 à 423
  • « Il reposa le livre et sortit par l’arrière de la maison, juste à temps pour apercevoir son fils, vêtu de son coupe-vent et d’un jean (il n’avait pas le droit d’en porter à l’école), traverser le champ fauché. »  Page 423
  • « Il y avait intérêt à ce qu’il y ait une autre porte au bout de ce tunnel car pour rien au monde elle ne ferait demi-tour.
    Il y en avait bien une. Une simple porte industrielle en métal, tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Avec un cadenas non fermé pendant à un moraillon. Une forte odeur de graisse en émanait. Quelqu’un avait huilé les gonds récemment. Elle appuya sur la poignée qui céda sans difficulté. Elle se sentit soudain comme Alice après être tombée dans le trou du lapin blanc. Une Alice complètement folle. »  Page 440
  • « Puis il tourna les talons et descendit de la colline avec, toujours, cette étrange sensation d’être accompagné.
    La Bible disait : Cherche et tu trouveras. Il demanda à voix haute au paysage autour de lui :
    — Mais elle n’offre aucune garantie sur ce qu’on trouvera, n’est-ce pas ? »  Page 446
  • « — Je vais vous raccompagner, je dois fermer à clef. Jem viendra bien en classe lundi matin, donc ?
    — Il sera là, avec ou sans menottes.
    Ce fut au tour du directeur de rire.
    — Il n’a pas à s’inquiéter de l’accueil qui lui sera fait. Les enfants parlant gaélique ayant effectivement traduit ses paroles à leurs amis et Jem ayant enduré sa correction sans broncher, toute sa classe le considère maintenant comme Robin des Bois ou Billy Jack. »  Page 452
  • « Il repartit néanmoins vers l’escalier, s’arrêtant en chemin pour vomir par-dessus bord, et réapparut quelques minutes plus tard, resplendissant… du moins vu de loin. Stebbings étant petit et bedonnant, sa veste lui serrait les épaules et pendait mollement autour de sa taille ; les manches lui arrivaient au milieu des avant-bras. Pour ne pas perdre la culotte qui lui arrivait au-dessus du genou, Jamie l’avait retenue avec sa ceinture. Je constatai qu’outre son coutelas il portait l’épée du capitaine, plus deux pistolets chargés.
    Ian écarquilla les yeux en voyant son oncle ainsi attifé mais, au regard noir que lui lança ce dernier, se garda de tout commentaire.
    — Ce n’est pas si mal, dit M. Smith, encourageant. De toute façon, on n’a rien à perdre.
    — Mmphm…
    — Le garçon se tenait sur le pont en flammes, d’où tous sauf lui s’étaient sauvés, récitai-je à voix basse. »  Page 489
  • « Nous nous enfonçâmes dans le navire, guidés par notre nouvelle connaissance qui me dit se nommer Abram Zenn (« Mon père, qui lisait beaucoup, aimait particulièrement le dictionnaire de M. Johnson. Ça l’amusait de m’appeler A à Z »). »  Page 498
  • « La révélation de la véritable identité de M. Smith avait provoqué des remous considérables parmi l’équipage disparate de l’Asp. Au point qu’il avait été à deux doigts d’être balancé par-dessus bord ou abandonné dans un canot. Après un débat houleux, Jamie avait suggéré que M. Marsden change de profession pour devenir soldat. En effet, un certain nombre d’hommes à bord de l’Asp s’étaient proposés de rallier les forces continentales à Ticonderoga, transportant les provisions et les armes de l’autre côté du lac Champlain puis restant au fort en tant que miliciens volontaires.
    Son idée reçut l’approbation générale, même si quelques mécontents marmonnèrent qu’un Judas restait un Judas, qu’il soit marin ou pas. »  Page 529
  • « Je suis allé en France à la fin de l’année où j’ai rendu visite au baron Amandine. Je suis resté chez lui plusieurs jours et ai eu amplement l’occasion de m’entretenir avec lui en privé. J’ai de bonnes raisons de croire que Beauchamp est bel et bien impliqué dans l’affaire dont nous avons discuté et qu’il s’est attaché à Beaumarchais, également compromis. Amandine ne m’a pas paru préoccupé outre mesure par le fait que Beauchamp se serve de son nom comme couverture.
    J’ai demandé une audience auprès de Beaumarchais qui m’a été refusée. Comme, en temps ordinaire, il m’aurait reçu, je pense avoir mis le doigt sur quelque chose. Il serait utile de surveiller ces eaux-là. »  Page 537
  • « Surpris et sur ses gardes, Grey lui donna la brève explication qu’il avait préparée. Le baron lui répondit que, hélas, M. Beauchamp était parti chasser le loup en Alsace en compagnie de M. Beaumarchais. (Voilà déjà un soupçon de confirmé !) Mais milord lui ferait-il l’honneur d’accepter l’hospitalité des Trois Flèches, ne serait-ce que pour une nuit ?
    Il accepta l’invitation en se confondant en remerciements puis, ayant retiré sa cape et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles criardes de Dottie (Amandine cligna des yeux ahuris avant de les louer exagérément), il fut conduit dans un long couloir bordé de portraits.
    — Nous prendrons un rafraîchissement dans la bibliothèque, lui annonça Amandine. Vous devez mourir de froid et d’inanition. Mais avant cela, permettez-moi de vous présenter un autre de mes hôtes. Nous l’inviterons à se joindre à nous.
    Grey acquiesça vaguement, distrait par la légère pression qu’exerçait la main du baron dans son dos, un soupçon plus bas que ne le demandait la bienséance.
    — Le docteur Franklin est un Américain, poursuivit Amandine.
    Il prononça ce mot avec une note d’amusement. Il avait une voix singulière : douce, chaude et vaporeuse, comme une tasse de thé Oolong avec beaucoup de sucre.
    — Il aime passer un moment chaque jour dans le solarium. Il affirme que cela entretient sa santé.
    Parvenu au bout du couloir, il poussa une porte et s’effaça pour laisser passer Grey. Ce dernier l’avait regardé poliment pendant qu’il parlait et se tourna pour découvrir l’hôte américain, confortablement allongé sur une chaise longue matelassée, baignant dans un flot de lumière naturelle, nu comme un ver.
    Au cours de la conversation qui suivit, menée par les trois hommes avec un aplomb irréprochable, Grey apprit que le docteur Franklin mettait un point d’honneur à prendre des bains de soleil chaque fois qu’il le pouvait. La peau, expliqua-t-il, respirait autant que les poumons, absorbant l’oxygène et libérant des impuretés. La capacité du corps à se défendre des infections était considérablement diminuée quand la peau était en permanence étouffée par des vêtements insalubres. »  Page 547
  • « Il avait passé deux doigts sur le bourrelet irrégulier en travers de sa gorge sans se départir de son sourire.
    « Je n’ai pas chronométré mais je dirais environ trente secondes. “S’il vous plaît, m’sieur MacKenzie, qu’est-ce que vous avez au cou ? Vous avez été pendu ?”
    — Et que leur as-tu répondu ?
    — Que j’ai été pendu en Amérique mais que j’ai survécu, par la grâce de Dieu ! Quelques-uns d’entre eux ont des frères plus âgés qui ont vu L’Homme des hautes plaines et le leur ont raconté, ce qui a considérablement fait grimper ma cote. Maintenant que mon secret a été découvert, ils s’attendent à ce que je vienne à la prochaine répétition avec mon six-coups. »
    Là-dessus, il l’avait fait pleurer de rire avec sa meilleure imitation du regard ténébreux de Clint Eastwood.
    Elle en riait encore en se remémorant la scène quand Roger passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demanda :
    — A ton avis, combien y a-t-il de versions musicales du psaume 23 ?
    — Vingt-trois ? répondit-elle au hasard.
    — Uniquement six dans le livre des cantiques presbytériens mais il en existe des versifications en anglais remontant jusqu’à 1546. J’en ai trouvé une dans le Bay Psalm Book, une autre dans le vieux Scottish Psalter, ainsi que quelques-unes ici et là. J’ai également consulté la version en hébreu mais il est sans doute préférable de l’épargner à la congrégation de Saint Stephen. Les catholiques ont-ils une mise en musique ?
    — Les catholiques ont une mise en musique pour tout et n’importe quoi mais, chez nous, les psaumes sont généralement psalmodiés.
    Elle huma l’air, cherchant à sentir une odeur de cuisine, avant d’ajouter fièrement :
    — Je connais quatre formes de chants grégoriens, même s’il en existe beaucoup plus.
    — Ah oui ? Chante pour moi, tu veux.
    Il se planta au milieu du couloir tandis qu’elle essayait de se rappeler les paroles du psaume 23. La forme la plus simple lui revint machinalement ; elle l’avait psalmodiée tant de fois quand elle était enfant qu’elle était ancrée dans sa chair. »  Pages 553 et 554
  • « — Il convient de chanter le psaume sans le morceler verset par verset, récita-t-il. Cette pratique fut introduite en des temps d’ignorance, quand bon nombre de fidèles ne savaient pas lire. Il est donc recommandé de ne plus l’utiliser. C’est extrait de la Constitution de l’Eglise presbytérienne américaine.
    Elle nota mentalement au passage qu’il avait donc bel et bien envisagé d’être ordonné pendant qu’ils étaient à Boston.
    — « Des temps d’ignorance », répéta-t-elle. Je me demande ce qu’en penserait Hiram Crombie.
    Cela le fit rire. Puis il reprit :
    — Cela dit, il est vrai que la plupart des gens à Fraser’s Ridge ne savaient pas lire. Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’on chantait les psaumes de cette façon uniquement à cause de l’illettrisme ou de l’absence de livres. Chanter tous ensemble, c’est formidable, j’en conviens, mais je pense que ce système de répons entre le prêtre et la congrégation rapproche les gens, les implique davantage dans ce qu’ils chantent, dans ce qui est en train de se passer. Ne serait-ce que parce qu’ils doivent se concentrer pour se souvenir de chaque verset. »  Page 556
  • « Elle regardait la bibliothèque.
    — Ceux-là sont nouveaux, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant l’une des étagères.
    — Oui. Je les ai commandés à Boston. Ils sont arrivés il y a quelques jours.
    Les tranches étaient neuves et brillantes. Des livres d’histoire traitant de la Révolution américaine. Encyclopedia of the American Revolution de Mark M. Boatner III. A Narrative of a Revolutionary Soldier, de Joseph Plumb Martin.
    — Tu veux savoir ? lui demanda-t-il.
    Il pointa le menton vers le coffret ouvert sur la table devant eux. Il restait une épaisse liasse de lettres non ouvertes posée sur les livres. Il n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Brianna qu’il avait regardé les deux petits ouvrages. »  Page 568
  • « Roger remit la lettre en place, regarda l’étagère puis Brianna. Elle était nerveuse, hésitante. Puis elle prit sa décision et se dirigea vers la bibliothèque d’un pas ferme.
    — Lequel de ces livres nous dira à quelle date le fort de Ticonderoga est tombé ? »  Page 569
  • « Quand il était sur la route, c’était surtout aux femmes qu’il pensait. Il toucha la poche intérieure de sa veste et palpa le petit livre qu’il avait emporté pour le voyage. Il avait dû choisir entre le Nouveau Testament offert par sa grand-mère et son précieux exemplaire de Une liste des dames de Covent Garden. Il n’avait pas hésité longtemps.
    A seize ans, il avait été surpris par son père en train de compulser avec un ami le célèbre annuaire de M. Harris qui dressait l’inventaire des charmes des femmes de petite vertu de Londres. Lord John avait lentement feuilleté l’ouvrage, s’arrêtant parfois sur une page en écarquillant les yeux, et l’avait refermé avec un soupir. Puis, après avoir brièvement sermonné les deux adolescents sur le respect dû au beau sexe, il leur avait ordonné d’aller chercher leurs chapeaux. »  Page 582
  • « Avec les premières gouttes, une puissante odeur s’éleva de la terre, riche, verte et féconde… comme si le marais s’étirait après un long sommeil, ouvrant voluptueusement son corps au ciel telle une putain de luxe déployant sa chevelure parfumée.
    William porta machinalement la main à sa poche, voulant consigner cette image poétique dans la marge de son livre puis se reprit en se sermonnant. »  Page 584
  • « Il était perdu. Dans un marécage connu pour avoir englouti bon nombre de personnes, tant des Indiens que des Blancs. A pied, sans nourriture, sans feu, sans autre abri que la mince toile de son sac de couchage militaire : une simple grande poche qu’il était censé bourrer de paille ou d’herbes sèches, deux matériaux introuvables dans les parages. Il ne possédait que le contenu de ses poches : un couteau pliant, un crayon, un morceau de pain détrempé et un autre de fromage, un mouchoir crasseux, quelques pièces, sa montre et son livre, ce dernier sans doute également trempé. Il plongea une main dans sa poche et découvrit que la montre s’était arrêtée et que le livre avait disparu. »  Page 586
  • « Il entendait les grenouilles autour de lui, coassant gaiement et indifférentes au brouillard.
    — Brekekekex coax coax ! Brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux…
    Les grenouilles ne semblèrent guère impressionnées par sa citation d’Aristophane. »  Pages 589 et 590
  • « Tout en parlant, William se rappela avec horreur qu’il avait perdu son livre. Désemparé par l’enchaînement de ses mésaventures, il n’avait pas encore mesuré la véritable portée de cette perte.
    Outre sa valeur purement récréative et son utilité en tant que recueil pour ses méditations, le livre était vital à sa mission. Il contenait plusieurs passages codés lui indiquant le nom des différentes personnes qu’il devait contacter, où les trouver et, plus important encore, ce qu’il devait leur dire. Il se souvenait de la plupart des noms mais, pour le reste…
    Sa consternation était telle qu’il en oublia sa douleur et se leva abruptement, saisi de l’envie de se précipiter dans le marais et de le passer au peigne fin jusqu’à retrouver l’ouvrage. »  Page 604
  • « Il se tut, concentré sur sa tâche pendant que William essayait de se détendre dans l’espoir de dormir un peu. Il était épuisé mais des images du marais défilaient derrière ses paupières closes, des visions qu’il ne pouvait ignorer ni repousser.
    Des racines aux boucles ressemblant à des collets, de la boue, des amas de déjections de cochons, si semblables à des excréments humains… des feuilles mortes déchiquetées…
    Des feuilles mortes flottant sur l’eau tels des éclats de verre brun, des reflets qui se dissipent autour de ses tibias… des mots dans l’eau, les pages de son livre, s’effaçant, le narguant en s’enfonçant sous la surface. »  Page 606
  • « Mais si le capitaine Richardson ne s’est pas trompé… cela signifie qu’il voulait t’entraîner dans un piège… droit à la mort ou à la prison.
    L’énormité de cette hypothèse lui laissa la gorge sèche. Il saisit l’infusion que Mlle Hunter lui avait apportée et la but. Elle était infecte mais il le remarqua à peine, serrant la tasse contre lui comme un talisman qui l’aurait protégé des perspectives qu’il entrevoyait.
    Non, c’était inconcevable. Son père connaissait Richardson. S’il avait été un traître…
    — Non, répéta-t-il à voix haute. Impossible, ou très improbable. C’est le rasoir d’Occam.
    Cette idée le calma un peu. Il avait appris les principes de base de la logique très tôt et Guillaume d’Occam lui avait toujours semblé un bon guide. Quelle était l’hypothèse la plus plausible : que Richardson soit un traître infiltré qui l’avait délibérément mis en danger, que le capitaine ait été mal informé ou qu’il ait simplement commis une erreur ? »  Page 626
  • « Il lui vint également à l’esprit que si Denzell Hunter rejoignait l’armée continentale, il pourrait peut-être approcher suffisamment des forces de Washington pour glaner des informations utiles, ce qui compenserait largement la perte de son livre de contacts. »  Page 643
  • « — C’est extraordinaire ! Oui, ce doit être lui. Surtout si tu mentionnes des vols de cadavres.
    Il toussota dans son poing, un peu gêné.
    — C’était une activité… très riche d’enseignement, bien que parfois troublante.
    Il lança un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que sa sœur ne les entendait pas mais elle était loin derrière, somnolente sur la selle de sa mule. Il reprit en baissant la voix :
    — Tu comprendras, Ami William, que pour maîtriser l’art de la chirurgie il est indispensable d’apprendre comment le corps humain est fait et comment il fonctionne. Il y a des limites à ce que les textes peuvent nous enseigner et les manuels d’anatomie sur lesquels se reposent la plupart des hommes de médecine sont, disons-le sans ambages, erronés.
    — Vraiment ?
    William ne l’écoutait que d’une oreille, l’autre moitié de son cerveau étant occupée, à parts égales, par l’évaluation de l’état de la route, l’espoir qu’ils atteindraient un lieu habité à temps pour dîner convenablement et l’appréciation du cou gracieux de Rachel Hunter en ces rares occasions où elle chevauchait devant eux. Il avait envie de se retourner pour la regarder à nouveau mais c’était trop tôt, c’eût été inconvenant. Dans quelques minutes…
    — … Galien et Esculape. Depuis très longtemps, on prend pour acquis que les Grecs de l’Antiquité ont écrit tout ce qu’il y a à savoir sur le corps humain, qu’il n’y a aucune raison de douter de ces textes ni de créer du mystère là où il n’y en a pas.
    — Vous devriez entendre mon oncle déblatérer sur les anciens traités militaires ! grommela William. Il adore Jules César, qu’il considère comme un excellent général, mais affirme qu’Hérodote n’a probablement jamais mis les pieds sur un champ de bataille.
    Hunter lui adressa un regard surpris.
    — C’est exactement ce que disait John Hunter, en des termes différents, sur Avicenne ! « Cet homme n’a jamais vu un utérus gravide de sa vie. » »  Pages 655 et 656

Les Enquêtes d’Hercule Poirot

Les Enquêtes d’Hercule Poirot d’Agatha Christie.

Éditions du Masque, publié en 1991, 136 pages

Recueil de nouvelles d’Agatha Christie paru initialement en 1924 sous le titre « Poirot investigates ».

Ce recueil de nouvelles policières met en scène le détective belge Hercule Poirot et son fidèle assistant et ami le capitaine Hastings. Neuf nouvelles pour neuf intrigues très différentes les unes des autres. Poirot devra élucider quelques mystères tel que des vols, des meurtres, des enlèvements et il devra même trouver un testament caché.

Assortiment de petites enquêtes bien structurées. Un recueil de nouvelles c’est souvent inégal avec des histoires plus intéressantes que d’autres, celui-ci ne fait pas exception. Le style des nouvelles est somme toute classique. Agatha Christie emploi le même schéma qu’elle utilise dans ses romans mettant en vedette Hercule Poirot : scène de crime, fausses pistes, travail des petites cellules grises de l’enquêteur et résolution du mystère. La majorité des intrigues sont fouillées et se terminent avec des résolutions ingénieuses. L’intérêt principal de cet ouvrage est de pouvoir lire rapidement une succession de petites enquêtes menées par Hercule Poirot et d’apprécier son raisonnement logique au travers d’une trame bien ficelée. Cette lecture est bien agréable bien qu’elle devrait être recommandée à ceux qui veulent s’initié au style de Reine du crime et à son fameux détective belge avant de se plonger dans des romans plus denses.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 31 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « — L’histoire semble d’un romantisme presque incroyable. Et cependant… qui sait ? Hastings, passez-moi mon almanach, je vous prie.
    Je m’exécutai.
    — Voyons, murmura le petit homme en tournant les pages. Quelle est la date de la pleine lune ? Ah ! vendredi prochain. Dans trois jours. Eh bien, madame, vous souhaitez mon avis ? Je vous le donne. Cette belle, belle histoire, peut être une mauvaise plaisanterie, mais il est permis d’en douter. En ce cas, je vous conseille de placer ce diamant sous ma garde jusqu’après vendredi prochain. Nous pourrons prendre, ensuite, les mesures qu’il vous plaira. »  Page 6
  • « J’allai vers la table placée à l’extrémité de la pièce et rapportai la revue en question. Elle me la prit des mains, chercha l’article, le trouva et lut à haute voix :
    « Parmi les nombreuses pierres célèbres, on compte « l’Étoile de l’Est » un diamant actuellement en possession de la famille Yardly. Un ancêtre de l’actuel Lord Yardly le rapporta de Chine et une histoire romanesque est réputée s’y attacher. La pierre aurait été l’œil droit du dieu d’un temple sacré. Un autre diamant de forme et de dimensions identiques aurait représenté l’œil gauche de ce même dieu et la date de sa disparition est inconnue. Un œil du dieu ira à l’Ouest, et l’autre ira à l’Est jusqu’à ce qu’ils se rencontrent à nouveau et retournent triomphalement à leurs places. Par une curieuse coïncidence, une pierre connue sous le nom d’« Étoile de l’Ouest » correspond parfaitement à la description de « l’Étoile de l’Est ». Elle est actuellement la propriété de la célèbre actrice de cinéma, miss Mary Marvell. Une comparaison entre les deux joyaux serait intéressante. » La lectrice s’interrompit.
    — Épatant, s’exclama Poirot, sans aucun doute, un roman de premier ordre. Et vous n’avez pas peur, madame ? Vous ne redoutez pas de confronter deux sœurs jumelles de crainte qu’un Chinois n’apparaisse et, passez muscade, les remporte à toute allure en Chine ? »  Pages 8 et 9
  • « Je ne sais ce qu’aurait pu ajouter Poirot, car à ce moment, la porte s’ouvrit pour livrer passage à un homme superbe. De sa tête brune et bouclée à la pointe de ses bottes vernies, il représentait le parfait héros de roman. »  Page 9
  • « — Bien, déclara-t-il d’un ton brusque, une étrange expression sur le visage. L’intrigue suit son cours. Passez-moi, je vous prie, le nobiliaire qui se trouve sur cette étagère supérieure. Il en tourna les pages. Ah, voici ! Yardly… 10e vicomte, servit en Afrique du Sud. Tout ça n’a pas d’importance… Épousa en 1907, l’Hon. Maud Stopperton, quatrième fille du troisième baron Cotteril… etc., etc., descendance : deux filles nées en 1908 et 1910… Clubs… Résidences… Voilà. Cela ne nous apprend pas grand-chose, mais demain matin nous verrons ce lord. »  Page 12
  • « — Pas maintenant, je vous prie. Ne brouillons pas notre esprit. Et regardez ce nobiliaire… Comment l’avez-vous rangé ! Ne voyez-vous pas que les livres sont disposés par rang de taille ? De cette manière nous avons de l’ordre, de la méthode, dont, comme je vous l’ai souvent fait remarquer, Hastings…
    — Exactement, coupais-je vivement, remettant le volume à sa place habituelle. »  Page 13
  • « — Absurdités, bredouilla-t-il, il n’y a jamais eu d’histoire romanesque attachée à ce diamant. Je crois savoir qu’à l’origine il est venu de l’Inde, mais je n’ai jamais eu connaissance de ce conte de dieu chinois ! »  Page 13
  • « — Et Mrs. Fergusson ? demanda Parker, quelles sont vos déductions à son sujet. Hastings ?
    — Sans aucun doute, mon cher Watson, répliquai-je d’un ton léger, elle venait d’un autre appartement situé dans le même immeuble ! »  Page 44
  • « — Il y a en bas un monsieur qui veut absolument voir M. Poirot ou vous, capitaine Hastings. Il a très grand air… Voici sa carte.
    Elle me tendit le bristol et je lus : « Monsieur Roger Havering. »
    Poirot dirigea ses regards vers la bibliothèque ; immédiatement je compris ce qu’il voulait et lui tendis le Gotha. Il le feuilleta rapidement :
    « Deuxième fils du cinquième baron Windsor. Épousa en 1913, Zoé, quatrième fille de William Crabb. » »  Page 57
  • « — Ce n’est pas leur air balourd qui me déçoit, mon ami. Je n’espère pas trouver en un directeur de banque, un « financier alerte à l’œil perçant » comme le dépeignent vos romanciers favoris. Non, c’est l’affaire qui me déçoit… C’est trop facile ! »  Page 75
  • « — En somme, ce que vous attendez de moi, c’est que je protège votre fils ? Je ferai tout mon possible pour éviter qu’il lui arrive malheur.
    — Dans des circonstances ordinaires, j’en suis persuadée… Mais que pourriez-vous contre une puissance occulte ?
    — Dans les ouvrages du Moyen Âge, Lady Willard, vous trouverez divers moyens de neutraliser la magie noire. Peut-être étaient-ils plus savants que nous à l’époque, malgré notre science dont nous nous vantons. À présent, venons-en aux faits, afin que je puisse m’orienter. Votre mari a toujours été un égyptologue convaincu, je crois ? »  Page 82
  • « — Voyons Poirot, il y a aussi beaucoup de sable en Belgique, lui rappelai-je, me souvenant de vacances passées à Knokke-leZoute, au milieu des « dunes impeccables », pour reprendre l’expression du guide de la région. »  Page 85
  • « — Voyons, il est impossible que vous ajoutiez foi à… Mais enfin, c’est impensable ! Cela prouverait que vous ne savez rien de l’ancienne Égypte.
    Pour toute réponse, Poirot sortit de sa poche un vieux volume tout déchiré. Il nous montra la couverture où je lus : « La Magie des Égyptiens et des Chaldéens », puis, nous tournant le dos, il sortit de la tente à grands pas. Le docteur me regarda ébahi. »  Page 89
  • « Retournant vers nos compagnons, en proie à une forte émotion, nous trouvâmes Poirot prenant des mesures énergiques pour assurer sa sécurité personnelle. Il traçait fébrilement dans le sable autour de notre tente, des diagrammes et des inscriptions variées. Je reconnus l’étoile pentacle répétée plusieurs fois. Suivant son habitude, Poirot faisait en même temps une dissertation impromptue sur la sorcellerie et la magie en général, la magie blanche qui s’oppose à la magie noire, avec une allusion au Ka et au Livre des morts. »  Page 91
  • « — Nous arrivons juste à temps, ce beau monsieur allait justement partir pour le continent. Bien, messieurs, c’est tout ce que nous pouvons faire ici. C’est une triste affaire qui paraît assez nette.
    En redescendant le Dr Hawker semblait très surexcité.
    — C’est le commencement d’un roman, dit-il, on ne le croirait pas si on le lisait. »  Page 122
  • « — Il vaut mieux que vous soyez franc avec moi. Je ne vous demande pas ce qui vous a amené en Angleterre. Je sais déjà que vous êtes venu uniquement pour voir le comte Foscatini.
    — Il n’était pas comte, grogna l’Italien.
    — J’ai déjà remarqué que son nom ne figurait pas au Gotha. »  Page 124
  • « Lui-même d’une instruction très rudimentaire, compensée par un remarquable bon sens, accordait peu de valeur à ce qu’il appelait « les connaissances livresques ». À son avis, les jeunes filles devaient se contenter d’apprendre à devenir des maîtresses de maison accomplies et perdre le moins de temps possible avec les livres. »  Page 128

Geisha

Geisha d’Arthur Golden.

Éditions Le Livre de Poche no 14794, publié en 2002,  574 pages

Roman d’Arthur Golden paru initialement en 1997 sous le titre « Memoirs of A Geisha ».

1929 au Japon, Chiyo a neuf ans. Elle et sa sœur Satsu sont vendues par leur père et envoyées à Kyoto. Satsu se retrouve dans une maison close alors que Chiyo, avec ses yeux d’un gris translucide, est envoyée dans un okiya où elle y sera formée pour devenir une geisha. Chiyo y apprendra entre autres le maintien, le chant, la danse et la conversation. Sa route sera longue et jonchée de trahisons et d’obstacles. Elle se heurtera à l’hostilité et à la cruauté d’Hatsumomo l’héritière de l’okiya et geisha très en vogue. Tiraillée entre le devoir, l’obéissance, l’argent et la liberté Chiyo va traverser plusieurs épreuves dans cet univers impitoyable pour devenir la geisha Sayuri. De plus, elle devra survivre pendant la seconde guerre mondiale pendant laquelle les salons de thé seront fermés et où l’existence des geishas sera rythmée par le travail en usine.

Magnifique roman, sous forme de mémoire, qui dépeint la dure réalité de la vie des geishas. Cette œuvre nous fait découvrir cet univers secret et particulier tout en nous tenant en haleine du début à la fin. Elle nous amène aussi à vivre un voyage dans le temps et à découvrir la culture japonaise. Mais surtout, elle nous plonge dans l’intimité et dans les pensées d’une jeune femme forte. Le personnage de Chiyo est très réussi, il est tout en nuance ce qui nous le rend très attachant. Nous suivons avec intérêt sa vie à travers les difficultés qui se présentent à elle mais aussi à travers ses déceptions, ses joies et ses peurs. Le point fort, outre l’histoire, est le style littéraire et les belles descriptions d’Arthur Golden, qui nous font voyager dans la vie de Kyoto de la première moitié du vingtième siècle. C’est un livre d’une grande beauté par sa poésie et surtout par l’histoire de cette petite fille qui fait face à son destin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 11 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Elle passait sa vie dans cette pièce, assise à la table, généralement avec un livre de comptes. Elle rangeait ces petits livres dans une bibliothèque qui se trouvait devant elle, et dont les portes demeuraient ouvertes. »  Page 78
  • « Je m’attendais à quelque chose de grandiose, mais cet endroit se révéla ne compter que quelques pièces sombres, au deuxième étage de notre école. Il y avait là des tatamis, des bureaux, des livres de comptes. »  Page 91
  • « — Ah oui ! Eh bien moi je ne la trouve pas si jolie. Un jour, j’ai vu un cadavre, qu’on avait repêché dans le fleuve : sa langue était de la même couleur que les yeux de Chiyo.
    — Peut-être es-tu trop jolie pour déceler la beauté chez les autres, dit Awajiumi, qui ouvrait un livre de comptes et prenait son crayon. Enfin, inscrivons cette petite fille. Voyons… Chiyo, c’est ça ? Dis-moi ton nom en entier, Chiyo, et dis-moi où tu es née. »  Page 93
  • « — Quand tu commenceras à travailler en tant que geisha, tu rembourseras ce kimono à l’okiya, avec toutes tes autres dettes : tes repas, tes cours, tes frais médicaux, si tu tombes malade. C’est toi qui paieras tout ça. Pourquoi Mère passe-t-elle ses journées à inscrire des chiffres dans des petits livres, d’après toi ? Tu devras même rembourser l’argent que nous avons dépensé pour faire ton acquisition. »  Page 117
  • « — Tu sais, Chiyo, aller dans la vie en trébuchant n’est pas le meilleur moyen d’avancer. Tu dois savoir agir au bon moment. Une souris qui veut duper un chat ne sort pas de son trou n’importe quand. Tu sais lire ton almanach ?
    Avez-vous déjà vu un almanach ? Ces livres sont remplis de caractères obscurs, de tableaux compliqués. Les geishas sont très superstitieuses, je l’ai dit. Mère, Tatie, la cuisinière, les servantes, prenaient rarement une décision sans consulter leur almanach, même s’il s’agissait d’un acte aussi banal que l’achat d’une paire de chaussures. Quant à moi, je n’avais jamais utilisé d’almanach.
    — Ça ne m’étonne pas qu’il te soit arrivé autant de malheurs, fit observer Mameha. Tu as essayé de t’enfuir sans voir si le jour était propice ou pas, exact ?
    Je lui racontai que ma sœur avait décidé du jour de notre évasion. Mameha voulut savoir si je me souvenais de la date. Je finis par m’en souvenir en regardant l’almanach avec elle. C’était en 1929, le dernier mardi d’octobre, quelques mois après qu’on nous eut arrachées à notre foyer, Satsu et moi.
    Mameha demanda à sa servante d’apporter un almanach de cette année-là. Après m’avoir demandé mon signe – le singe – elle passa un certain temps à vérifier, puis à revérifier des données sur divers tableaux, de même que les aspects généraux concernant mon signe pour le mois en question. Finalement elle me lut les prévisions :
    — « Période particulièrement peu favorable. Ne pas utiliser d’aiguilles, ne consommer que les aliments habituels, ne pas voyager. »
    Elle s’interrompit pour me regarder.
    — Tu as vu ? Voyager. Ensuite il y a la liste des choses que tu dois éviter… Voyons… prendre un bain pendant l’heure du coq, acheter des vêtements, « se lancer dans de nouvelles entreprises » et puis, écoute ça, « changer de lieu de résidence ».
    Là-dessus Mameha referma le livre et me regarda.
    — As-tu pris garde à une seule de ces choses ?
    La plupart des gens ne croient pas à ce genre de prévisions. Mais si j’avais moi-même eu des doutes, ceux-ci eussent été balayés par l’horoscope de Satsu pour la même période. Après m’avoir demandé le signe de ma sœur, Mameha étudia les prévisions la concernant.
    — Bien, dit-elle, au bout d’un petit moment. Voilà ce qu’il y a écrit : « Jour propice à des changements mineurs. » Ce n’est peut-être pas le jour rêvé pour s’évader, mais c’est tout de même la date la plus favorable de cette semaine-là et de la suivante.
    Ensuite venait une nouvelle surprenante.
    — « Un bon jour pour voyager dans le sens de la Chèvre », m’annonça Mameha.
    Elle alla chercher une carte, trouva Yoroido. Mon village était au nord-est de Kyoto, orientation correspondant au signe de la Chèvre. Satsu avait consulté son almanach ! – sans doute pendant les quelques minutes où elle m’avait laissée seule, dans cette pièce, sous l’escalier du Tatsuyo. Elle avait eu raison de le faire, car elle s’était évadée, et moi pas. »  Pages 185 à 187
  • « Mameha consulta à nouveau l’almanach à mon bénéfice. Elle sélectionna plusieurs dates, durant les semaines à venir, propices à des changements notables. »  Page 187
  • « — J’aimerais en savoir un peu plus sur la dette de Chiyo, reprit-elle finalement.
    — Je vais vous chercher les livres de comptes, dit Mère. »  Page 198
  • « Mère écoutait une comédie à la radio. Habituellement, quand je la dérangeais en pareil moment, elle me faisait signe d’entrer et se remettait aussitôt à écouter la radio – tout en étudiant ses livres de comptes et en tirant sur sa pipe. Mais aujourd’hui, à ma grande surprise, elle éteignit la radio et ferma son livre de comptes d’un coup sec dès qu’elle me vit. »  Page 199
  • « Pour clore la matinée, j’étudiais la cérémonie du thé. On a écrit maints ouvrages sur le sujet, aussi ne vais-je pas entrer dans les détails. »  Page 208
  • « Elle servit du saké au grand écrivain allemand Thomas Mann, qui lui conta une longue histoire très ennuyeuse par l’intermédiaire d’un interprète. Elle servit également à boire à Charlie Chaplin, à Sun Yat-sen, et à Hemingway. Ce dernier se soûla et déclara à Mameha : « Vos lèvres rouges dans ce visage blanc me rappellent le sang sur la neige. » »  Page 216
  • « Je ne pense pas qu’une fille de quatorze ans – ni même une femme – puisse faire renverser quelque chose à un jeune homme rien qu’en le regardant. On voit ce genre de scène au cinéma, et dans les romans. »  Page 230
  • « — Mameha, dit-il, qu’est devenu le rouleau qui était dans l’alcôve ? Le dessin à l’encre. Un paysage, je crois. C’était beaucoup mieux que la chose qui le remplace.
    — Le rouleau que vous voyez là, Baron, est un poème calligraphié de la main de Matsudaira Koichi. Il est dans cette alcôve depuis presque quatre ans. »  Page 264
  • « Bien entendu, les geishas ne conservent pas la totalité de leurs gains. Les maisons de thé où elles travaillent prennent un pourcentage. Un pourcentage bien moindre va à l’association des geishas. Elles reversent également une dîme à leur habilleur. Enfin, elles peuvent payer une petite somme à une okiya, qui met leurs livres de comptes à jour et consigne tous leurs engagements. »  Page 270
  • « Elle rentra à l’okiya, me demanda si l’on m’avait réellement donné le rôle. Je le lui confirmai. Elle repartit, aussi stupéfaite que si elle venait de voir son chien Taku ajouter des chiffres dans son livre de comptes. »  Pages 339 et 340
  • « Je m’exposerais alors à devenir une vieille femme aux yeux jaunes, enfermée dans une pièce glauque avec ses livres de comptes. »  Page 380
  • « Dans les fêtes brillantes, à Gion, on rencontrait des artistes célèbres : peintres, écrivains, acteurs de Kabuki. »  Page 396
  • « Le jour où j’avais rencontré Nobu, mon almanach disait : « Un mélange de bonnes et de mauvaises influences peuvent infléchir le cours de votre destinée. » »  Page 400
  • « — Mme Okada a eu la bonté de porter les chiffres sur le papier, répondit Mameha. Je vous serais reconnaissante de les examiner.
    Mme Okada remonta ses lunettes, prit un livre de comptes dans son sac. Mameha et moi restâmes silencieuses, comme elle ouvrait le livre sur la table et expliquait à Mère à quoi correspondaient les colonnes de chiffres. »  Page 408
  • « Je ne voyais pas quel conseil donner à Takazuru. Aussi lui suggérai-je de lire à Nobu un ouvrage historique. Qu’elle en lise un extrait chaque fois, lui dis-je. J’avais moi-même fait cela de temps à autre – certains hommes n’aiment rien tant que s’asseoir, les yeux mi-clos, écouter une voix de femme leur conter une histoire. »  Page 425
  • « — Vous, les geishas ! Je ne connais pas de femmes plus irritantes ! Vous passez votre temps à consulter vos almanachs. « Oh, je ne puis marcher vers l’est, aujourd’hui, cela me porterait malheur ! » Mais quand il s’agit de choses essentielles, qui affectent le cours de votre vie, vous faites n’importe quoi ! »  Page 429
  • « Aussi n’avais-je récolté, au fil des années, que quelques rouleaux, des pierres à encrer, des bols en céramique, une collection de clichés stéréoscopiques de vues célèbres, et un joli stéréoscope en argent, que m’avait donnés l’acteur de Kabuki Onoe Yoegoro XVII. Je déménageai toutes ces choses – avec mon maquillage, mes sous-vêtements, mes livres et mes magazines – dans le coin qui m’était imparti. »  Page 433
  • « — Je ne voulais pas vous le dire, Mère, mais Sayuri avait laissé traîner un cahier sur sa table, et j’essayais de le cacher, pour lui rendre service. J’aurais dû vous l’apporter tout de suite, je sais, mais… Elle tient un journal, vous savez. Elle me l’a montré l’année dernière. Elle a écrit des choses incriminantes sur plusieurs hommes. Et puis il y a des passages sur vous, Mère. »  Page 438
  • « Ne voulant aborder d’emblée le sujet qui m’occupait, nous parlâmes du « Festival des Siècles » – Mameha devait jouer le rôle de Lady Murasaki Shikibu, auteur du « Dit de Genji ». »  Page 444
  • « — Sayuri, me dit-il, je ne sais pas quand nous allons nous revoir, ni dans quel état sera le monde quand nous nous reverrons. Nous aurons peut-être vu des horreurs. Mais chaque fois que j’aurais besoin de me rappeler qu’il y a de la beauté et de la gentillesse en ce monde, je penserai à vous.
    — Nobu-san ! Vous auriez dû être poète !
    — Je n’ai rien d’un poète, vous le savez bien. »  Pages 466 et 467
  • « À l’heure de sa mort, elle lisait une histoire à l’un de ses neveux, dans la propriété de son père, à Denenchofu, un quartier de Tokyo. »  Page 468
  • « Le lendemain, j’étudiais soigneusement mon almanach, dans l’espoir d’y trouver l’indice d’un événement majeur. J’étais si abattue ! Même M. Arashino parut s’en apercevoir : il m’envoya acheter des aiguilles à la mercerie, à trois kilomètres. Sur le chemin du retour, au coucher du soleil, je faillis me faire renverser par un camion de l’armée. C’est la seule fois de ma vie où j’ai frôlé la mort. Je m’aperçus le lendemain que mon almanach me déconseillait de voyager dans la direction du rat – celle de la mercerie. J’avais seulement cherché des signes concernant le président. Je n’avais pas noté cet avertissement. »  Page 472
  • « — Tout va bien. Nobu-san n’a-t-il pas reçu mes lettres ?
    — Vos lettres ! On dirait des poèmes ! Vous parlez du « son cristallin de l’eau », et autres absurdités de ce genre. »  Page 477
  • « Une femme sensée eût sans doute abandonné tout espoir, à ce stade. Pendant un temps, j’allai voir l’astrologue tous les jours, je cherchai dans mon almanach le signe qui m’eût incitée à renoncer. »  Page 514

L’envers du mensonge

L’envers du mensonge de Sherry Lewis.

Éditions Harlequin (Amours d’aujourd’hui), publié en 2002, 279 pages

Roman de Sherry Lewis paru initialement en 2001 sous le titre « That Woman in Wyoming ».

Max Gardner est un chasseur de primes et il traque un malfaiteur nommé Carmichael. Cette recherche l’amène dans une petite ville perdue du Wyoming, Serenity. Pour le retrouver, Max veut mener une enquête parmi les habitants du village et se fait passer pour un promoteur immobilier. Ce faisant, il fait la connaissance de Reagan McKenna, une jeune femme qui vit seule avec ses deux filles et dont le mari policier est mort en service quelques années plus tôt. Max ne peut s’empêcher d’admirer la façon dont Reagan fait passer sa famille avant tout. Ses filles et son jeune frère signifient tout pour elle. Malgré les réticences de Reagan à renouer des liens durables avec un homme, elle invite Max chez elle, et c’est le début de leur liaison. Soudain, Reagan et ses enfants semblent être la famille parfaite pour Max, mais que faire avec son identité inventée. De plus, il découvre que le fugitif qu’il est venu attraper est le frère de Reagan.

Roman à l’eau de rose qui veut se déguiser en roman policier. L’intrigue est somme toute un peu différente des romans Harlequin classiques. Dans ce roman, l’histoire est plus réaliste et plus contemporaine. Ici, pas de beau et riche magna arrogant, pas de rapport amour – haine entre les protagonistes. Les relations entre les personnages sont plus équilibrées et collent plus à notre époque. L’intrigue policière tombe rapidement au second plan pour être remplacé par les aléas des relations entre Max et Reagan et leur histoire d’amour. Les deux personnages principaux sont convenus pour ce style de roman. Elle est belle, intelligente, indépendante et maîtresse d’elle-même. Elle a perdu son conjoint, elle est donc une femme rendue forte par les événements. Lui, il est beau, viril, ténébreux et sans attache. Outre le fait que l’histoire soit purement prévisible, ce livre manque d’inventivité et il n’y a pas de surprise. Un roman à lire si vous n’avez rien d’autre sous la main.

La note : 2 étoiles

Lecture terminée le 27 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Donovan, qui philosophait à ses heures depuis qu’il était amoureux, n’aurait pas manqué de lui rappeler la pensée de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas, » mais Max n’était pas d’accord. »  Page 74
  • « – Les filles ont fait les lasagnes et je me suis occupée de la salade, dit Reagan tout en se dirigeant vers la salle de séjour.
    Il lui emboîta le pas et découvrit une pièce qui ressemblait en tout pointe à ce qu’il avait imaginé : ordonnée sans être dépouillée, chaleureuse et peuplée d’objets intéressants. Où qu’il portât son regard, quelque chose retenait son attention, de la vieille maisonnette d’oiseaux faite de bardeaux posée sur la cheminée, en passant par la figurine de cristal sur une des étagères chargées de livres, jusqu’au surprenant champignon de cuivre à côté du canapé. »  Page 82
  • « – Tu peux les mettre dans ton sac ? demanda-t-elle. Elles me trient les cheveux.
    – D’accord, mais ne me tiens pas pour responsable si certaines se cassent, prévient Reagan en ouvrant ses mains.
    – Elles ne risquent rien dans ton sac, dit Danielle qui s’apprêtait à rejoindre ses amies.
    – C’est vite dit. Vous m’avez déjà confié deux paires de lunettes de soleil, une montre et un baladeur. Mon sac est plein à craquer.
    – Les sacs des mères me font toujours pensé à Mary Poppins, remarqua Max d’un ton rêveur avant de suggérer en attrapant le sac à dos de Jamie : Pensez-vous qu’il y ait plus de place dans celui-ci ? »  Page 96
  • « La table de la cuisine était embarrassée de livres de classe, une petite musique jouait en arrière-fond, et Max aurait vendu son âme pour une bouchée de ce qui mitonnait sur la cuisinière, embaumant la pièce de senteurs aromatiques.
    Danielle, assise devant ses cahiers fermés, jouait avec le cordon du téléphone et riait. »  Page 115
  • « Reagan, en effet, ayant remué une dernière fois le contenu d’une casserole et baissé le feu, demanda :
    – Est-ce que quelqu’un peut surveiller cela pendant que je vais chercher un livre de cuisine dont j’ai besoin pour le dessert ? »  Page 116
  • « – Avec ou sans Max?
    – Avec. Du moins la plupart du temps, répondit-elle en se dirigeant vers la cafetière. Ça a été toute une histoire pour se préparer ce matin, tu n’imagines pas. Jamie avait oublié des livres dans sa chambre, et Travis ne l’entendait pas frapper. Aussi est-elle venue me déranger trois ou quatre fois pendant que je me lavais et m’habillais. Je n’ai même pas eu le temps d’avaler un café. »  Pages 157 et 158
  • « Reagan vaporisa un peu de produit lustrant sur le poste de télévision et se mit à frotter avec vigueur. En deux jours, elle n’avait pas seulement découpé jusqu’au dernier coupon du dernier magazine, mais elle avait aussi aspiré chaque centimètre carré de la maison, réorganisé le tiroir d’argenterie, lavé tout le linge, repris. Toutes les chaussettes qui attendaient dans leur panier depuis des semaines, remplacé des boutons manquants sur des vêtements dont elle avait presque oublié l’existence. Elle avait également dépoussiéré les livres sur les étagères, fait la chasse aux toiles d’araignées dans les coins les plus inaccessibles et avait néanmoins passé plus de temps qu’elle ne l’aurait cru possible devant les bulletins d’information. »  Page 239