2,5 étoiles, P

Paper Money

Paper Money de  Ken Follett

Éditions Le Livre de Poche, 2013, 333 pages

Roman écrit par Ken Follett et publié initialement en 1977 en anglais sous le même titre et le pseudonyme de Zachary Stone.

Beaucoup de choses se passent en vingt-quatre heures dans la ville de Londres. En cette journée de 1970, le directeur de cabinet Tim Fitzperson pour la première fois après quinze ans de mariage commet l’impassible en trompant sa femme avec une belle rousse rencontrée dans un bar. Et si cela se savait, qu’elle serait l’impact sur son projet de se présenter pour devenir Premier ministre ? Derek Hamilton qui est un magnat de l’édition pense à quitter et vendre ses actifs de Hamilton Holdings mais qu’en diront ses garçons à qui il pensait léguer la compagnie ? Que répondre au banquier Felix Laski qui lui a fait une offre d’achat qu’il ne peut refuser ? Tony Cox, un mafieux, rassemble ses hommes pour attaquer un fourgon de transports de fonds. Et si tous ces événements avaient un lien commun ? C’est ce que veut prouver et écrire le jeune journaliste de l’Evening Pos,t Kevin Hart. Selon lui, la presse se doit d’informer ses lecteurs et être indépendante à tout prix mais il est freiné dans son élan par son patron.

Un bel exercice de liaison entre plusieurs faits divers. L’auteur a construit un roman qui plonge le lecteur dans la vie de plusieurs personnages de différentes strates sociales, dont les chemins vont finir par se croiser. Au début, chaque petite histoire capte l’attention du lecteur mais par manque de liens entre elles l’attention s’estompe pour devenir de l’agacement. Le lecteur se demande rapidement où l’auteur veut l’amener. La jeune plume de Ken Follett est simple et son point fort est qu’il décrit bien l’environnements dans lequel évolue ses personnages. Malheureusement comme il n’y a pas de personnage principal on a de la difficulté à enter dans l’histoire. Cependant chacun des personnages créés par Follet est crédible et intéressant. Un roman qui fait découvrir la ville de Londres d’il y a quarante ans selon plusieurs milieux de la société : politique, criminel, journalistique… Finalement, un roman qui se laisse lire si la lecture se fait sur une courte période de temps pour ne pas confondre les personnages.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 13 septembre 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Le bureau en bois aurait tout à fait trouvé sa place dans une entreprise, tout comme la vieille télé en noir et blanc, l’armoire à dossiers et les étagères pleines de bouquins de droit ou d’économie et de bulletins Hansard sur les débats du Parlement. »  Page 14
  • « À une époque, il n’avait vécu que pour elle, s’habillant selon ses goûts, lisant le genre de littérature qu’elle aimait – les romans –, trouvant d’autant plus de bonheur à s’engager en politique que les succès qu’il y remportait semblaient la combler. »  Page 20
  • « Il n’avait d’ailleurs pas le souvenir d’avoir un jour connu ce sentiment. La satisfaction, oui. Celle d’avoir écrit un rapport clair et intelligent, par exemple, ou encore d’avoir remporté l’une de ces innombrables petites batailles qui se tiennent au sein d’un comité ou à la Chambre des communes ; celle de lire un grand auteur ou de goûter un bon vin. »  Page 22
  • « — Le fait est qu’entre six heures du soir et minuit, je préfère consacrer mon temps à gagner cinquante mille livres plutôt qu’à regarder des acteurs faire semblant de s’étriper à la télé. »
    Peters sourit, amusé : « Alors, comme ça, l’esprit le plus créatif de la City n’aurait pas d’imagination !…
    — Comment cela ?
    — Vous ne lisez pas de romans non plus ? Et vous n’allez pas davantage au cinéma ?
    — Non.
    — Vous voyez ! Il y a en vous un angle mort : vous ne percevez pas les bienfaits de la fiction. C’est un manque dont souffrent souvent les grands hommes d’affaires, mais qui est compensé par une perspicacité surdéveloppée, semble-t-il. Comme les aveugles, qui ont l’ouïe particulièrement fine. » »  Page 29
  • « Jasper Hamilton était un imprimeur dans l’âme : passionné par les caractères, enthousiasmé par les nouvelles technologies, amoureux des presses et de leur odeur d’huile. Lui était plutôt un homme d’affaires : il avait investi les dividendes dans des affaires aussi diversifiées que l’importation de vin, la grande consommation, l’édition, les fabriques de papier et la publicité radiophonique. En cela, il avait atteint son objectif premier, celui de transformer habilement ses revenus en une véritable fortune, tout en réduisant ses impôts. Il s’était détourné des bibles, affiches et éditions de poche si chères à son père pour ne plus s’intéresser qu’aux liquidités et au rendement. »  Page 57
  • « En conséquence, Tony réglait toujours ses transactions en liquide, et sa mémoire lui tenait lieu de livre de comptes. »  Page 84
  • « « Le bureau, dis-moi, c’est uniquement pour le décor ? Je ne me souviens pas de t’y avoir vu assis !
    — Prends un siège, Derek. Un thé, un café, du sherry ?
    — Un verre de lait, s’il te plaît.
    — Si vous voulez bien faire le nécessaire, Valerie… » Il adressa un petit signe de tête à l’intention de la secrétaire qui s’éclipsa sur-le-champ. « Ce bureau ? Je ne m’en sers jamais. Tu voudrais que je reste assis derrière, comme les employés dans les romans de Dickens ? En fait, je dicte tout mon courrier, et aucun des livres que je lis n’est trop lourd pour que je ne puisse pas le tenir entre mes mains. »  Pages 111 et 112
  • « Max avait toujours rêvé d’être détective, mais ayant raté l’examen d’entrée à la police, il s’était rabattu sur ce boulot dans la sécurité. Grand amateur de romans policiers, il nourrissait l’illusion que la meilleure arme de la police criminelle, c’était la déduction logique. »  Page 120
  • « Son propre bureau était petit, composé d’une table avec trois téléphones, d’un fauteuil pivotant, de deux chaises pour les visiteurs et d’un long canapé en tissu, adossé au mur. À côté du coffre-fort mural, une bibliothèque affichait une quantité impressionnante d’ouvrages sur la législation des entreprises et la fiscalité. »  Page 124
  • « Il choisit ses mots avec soin : « C’est bien la première fois que je m’interroge sur la certitude ou je-ne-sais-quoi de notre relation.
    — Arrête, on croirait entendre un président de société ânonnant son rapport annuel !
    — D’accord, à condition que tu cesses de jouer les héroïnes de roman à l’eau de rose. À propos de rapport annuel, je suppose que c’est la raison de sa déprime ? »  Page 131
  • « Laski se planta devant sa bibliothèque, regardant sans le voir l’Annuaire des directeurs de société. »  Page 132
  • « Les autres collaborateurs entrèrent en groupe : le responsable des illustrations, boudiné dans sa chemise – ses cheveux mi-longs auraient néanmoins fait envie à bon nombre de femmes ; le rédacteur sportif, en veston de tweed et chemise mauve ; le responsable de la partie magazine, avec sa pipe et son demi-sourire perpétuel ; enfin le responsable de la diffusion, en costume gris impeccable. Celui-ci était un type encore tout jeune qui avait débuté en vendant des encyclopédies et s’était hissé à ce poste prestigieux en à peine cinq ans. »  Pages 136 et 137
  • « Il n’était pas question d’échapper à la vigilance du concierge : sa loge se trouvait juste en face de l’ascenseur, au fond du vestibule tout en longueur. À voir ses joues creuses et son teint cadavérique, ce type donnait l’impression d’être enchaîné à son bureau avec interdiction de sortir à la lumière du jour. En apercevant Kevin, il ôta ses lunettes et reposa son livre intitulé Comment gagner son second million.
    « J’aimerais bien gagner mon premier, déclara Kevin en désignant l’ouvrage.
    — Et de neuf ! lâcha le concierge d’un air las.
    — Neuf quoi ?
    — Vous êtes le neuvième à me dire ça.
    — Oh, pardon !
    — Et maintenant, vous allez me demander pourquoi je lis ce bouquin. Je vous répondrai qu’un habitant de l’immeuble me l’a prêté et vous pourrez me rétorquer que vous aimeriez bien être de ses amis. Bon, la question étant réglée, que puis-je faire pour vous ? » »  Page 170
  • « Le concierge avait déjà la main sur le combiné. « La surprise, n’est-ce pas ? » lui lança Kevin. Le concierge reprit son livre en silence. »  Page 171
  • « À ses yeux, la réussite consistait à posséder un yacht d’un million de livres, une villa à Cannes, un terrain de chasse privée et à pouvoir acheter le Picasso qui vous plaisait, au lieu de se contenter de l’admirer dans des livres d’art. »  Page 180
  • « Or, pour Hamilton, rien n’existait en dehors des affaires. Quand bien même il l’aurait voulu, il aurait été incapable de fabriquer une table, d’élever des moutons, de rédiger un manuel ou de tracer les plans d’un immeuble. »  Page 181
  • « Pour la première fois de sa vie, Evan Jones buvait un double whisky avant le déjeuner. Il y avait une raison à cela. C’était aussi la première fois de sa vie qu’il rompait son code d’honneur. Il expliquait cela plutôt confusément à son ami, Arny Matthews, parce que, n’ayant pas l’habitude de boire, l’alcool lui avait déjà embrumé le cerveau.
    « Question d’éducation, tu vois, disait-il avec son accent chantant du pays de Galles. De mon temps, c’était la rigueur avant tout. On suivait la Bible à la lettre. Certes, il arrive qu’on change de code de nos jours, mais l’obéissance, tu vois, c’est quelque chose dont on ne se défait jamais. »  Page 213
  • « « Je suis Tony Cox, lui dit-il. Tu vas garer ma Rolls et me filer une de tes bagnoles long séjour qui ne risque pas d’être utilisée aujourd’hui. »
    Le type fit la moue. Il avait des cheveux frisés mal coiffés et un jean taché de graisse tout effiloché aux fesses. « Je peux pas faire ça, mon pote. »
    Tony tapa du pied avec impatience. « J’aime pas répéter, fiston. Je suis Tony Cox. »
    Le jeune homme rit. Il reposa sa BD et se leva. « Je m’fiche bien de qui tu es, tu… » »  Page 243
  • « Il sourit et dit bonjour.
    « Que puis-je pour vous ? demanda-t-elle, visiblement mal à l’aise.
    — Comment va Sharon ?
    — Très bien, merci. Elle est absente pour le moment. Vous la connaissez ?
    — Oui. » Billy parcourut des yeux la boutique et son assortiment de choses à grignoter, d’outils, de livres, de babioles fantaisie, de tabac et de bonbons. »  Page 269
  • « Neuf coffres en acier étaient rangés à l’arrière du véhicule. Il s’agissait plus exactement de malles en métal avec des poignées sur le côté. Elles étaient toutes fermées par un double cadenas et pesaient un âne mort. Les deux hommes les déchargèrent une par une et les alignèrent au centre de la grange. Tony les contempla avec avidité et son visage trahissait un plaisir immense, presque sensuel. « Putain, c’est comme dans Ali Baba et les quarante voleurs, mon pote ! » »  Page 276
  • « Laski en play-boy et millionnaire, c’était une chose, mais Laski sortant de prison après une faillite, c’en était une autre. Sa relation avec Ellen ne survivrait pas à pareille catastrophe. Jusqu’ici, elle était fondée sur la sensualité et l’hédonisme, et n’avait rien à voir avec la dévotion éternelle dont il est question dans le Livre de la prière commune. »  Page 294
  • « Après avoir regardé les informations et un feuilleton à la télévision, elle avait entrepris de lire un roman historique, qu’elle avait reposé au bout de cinq pages pour ranger des choses qui n’avaient pas besoin de l’être, ici et là dans la maison. »  Page 301
  • « Les jeunes écrivains à la mode mettaient les femmes en garde contre ce genre de promesses qui se soldent par des désillusions. Mais qu’en savaient-ils ? Ils n’avançaient là que des suppositions, comme tout le monde. »  Page 303
  • « Les deux hommes pouvaient très bien se plier à sa volonté – ce qui ne réglerait en rien son problème du choix –, mais ils pouvaient tout aussi bien décider de la quitter. Auquel cas il ne lui resterait plus qu’à être désolée de son sort, comme les héroïnes de Françoise Sagan. Elle savait déjà que cette posture ne lui conviendrait pas. »  Page 304
  • « — Ellen ? C’est toi ?
    — Oui.
    — Peut-on se voir ? J’ai une foule de choses à te dire.
    — Je ne pense pas, balbutia-t-elle.
    — Ne dis pas ça. » Cette voix profonde, shakespearienne, plus douce à l’oreille qu’un violoncelle… « Je veux t’épouser. »  Page 322
  • « Cédant à une impulsion, il s’arrêta devant un magasin à l’angle d’une rue. La boutique, décorée dans un style très contemporain, faisait également dépôt de presse. Le long des murs, des rayonnages flambant neufs s’alignaient, remplis de livres et de magazines. »  Page 326
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4 étoiles, S

La servante écarlate

La servante écarlate de Margaret Atwood

Éditions Robert Laffont – Pavillons poche, 2015, 521 pages

Roman écrit par Margaret Atwood et publié initialement en 1985 sous le titre anglais « The Handmaid’s Tale ».

Dans un futur proche, les États-Unis d’Amérique ont éclaté dû à une crise politique et environnementale. À la suite des retombés de la pollution seul un petit groupe de femmes sont encore fertiles. Defred vit dans le nouvel état de Gilead qui a été fondé par des fanatiques religieux. La vie dans cette nation est très stricte: aucune liberté, aucune éducation, rationnement en nourriture, déportation de certaines femmes… Cette société est dirigée par les hommes et les femmes sont utilisées et catégorisées par aptitudes. Les règlements y sont très rigides, extrêmement codifiés et sont basés sur certains principes bibliques. La sélection des extraits de la Bible a évidemment été fait en fonctions des besoins des dirigeants et pour opprimer le peuple, particulièrement les femmes. L’adaptation de Defred à cette nouvelle société n’est pas facile, elle qui a connu la vie trépidante de la société d’avant. De plus, elle ne sait pas où se trouve son mari ni sa fille, cependant, elle sait que sa mère, trop vieille, a été déportée. On lui a attribué le rôle de Servante. Elle est dépêchée dans la famille d’un Commandant pour leur permettre d’avoir un enfant, car le rôle de la Servante est d’enfanter en lieu et place de la femme stérile du Commandant.

Une dystopie qui donne froid dans le dos, surtout si on est une femme. L’auteur nous présente dans ce roman les dérives possibles de la société nord-américaine actuelle. Elle a su créer une histoire plus que probable dans cet univers où un petit groupe d’hommes se servant de la religion, de l’ignorance et de la peur s’octroie tous les pouvoirs. Loin de dépeindre que cette facette du pouvoir, elle y présente aussi les failles et la résistance qui se met en place dans les castes assujetties. Ce roman bien que simple dans son style d’écriture et dans sa forme est cependant très complexe dans sa construction. De grands sujets y sont abordés tel que l’intégrisme religieux, la place de la femme et les impacts environnementales de la dérive de la surconsommation. Le déroulement très lent de l’histoire permet au lecteur d’analyser les fondements de cette société plutôt que d’être éboulis par le texte lui-même. L’auteur a créer avec le personnage de Defred, un protagoniste à qui le lecteur (surtout la lectrice) peut s’identifier. Ses réactions pourraient être celles de n’importe quel individu pris dans ce tourbillon de peur et d’ignorance. Le seul bémol est le fait que l’on découvre cet univers que par petites brides. La compréhension de ce monde avec sa hiérarchie et ses codes est donc difficile à acquérir et à maîtriser. Un roman qui nous donne à réfléchir car la situation géopolitique décrite n’est pas impossible. Une lecture troublante qui fait espérer que ce roman soit une dystopie plutôt qu’un roman d’anticipation.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 3 septembre 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Si je tourne la tête pour que les ailes blanches qui m’encadrent le visage dirigent mon regard vers lui, je le vois quand je descends l’escalier, rond, convexe, en trumeau, pareil à un œil de poisson, et moi dedans, ombre déformée, parodie de quelque chose, personnage de conte de fées en cape rouge, descendant vers un moment d’insouciance qui est identique au danger. »  Page 22
  • « Elle avait probablement envie de ma gifler. Elles peuvent nous frapper, il y a des précédents dans les Écritures. »  Page 35
  • « Sur le chemin de la rivière se trouve l’ancienne maison des étudiants, utilisée maintenant à d’autres fins, avec ses tourelles de conte de fées, peintes en blanc, or et bleu. »  Page 59
  • « Je devais remettre un devoir le lendemain. De quoi s’agissait-il? Psychologie, anglais, économie. Nous étudiions de tels sujets, dans ce temps-là. Sur le plancher de la chambre il y avait des livres ouverts la face contre terre, en désordre, à profusion. »  Page 70
  • « C’est cela : elle avait dit que nous allions donner à manger aux canards.
    Mais il y avait là des femmes qui brûlaient des livres, c’était en réalité pour celle qu’elle était venue. Pour voir ses amies ; elle m’avait menti, le samedi était censé être mon jour. »  Page 71
  • « Il y avait quelques hommes aussi, parmi les femmes, et les livres étaient des revues. Ils avaient dû verser de l’essence parce que les flammes jaillissaient haut, puis ils ont commencé à y jeter les revues empilées dans des cartons, pas trop à la fois. »  Page 71
  • « La femme m’a tendu une des revues. Sa couverture représentait une jolie femme, entièrement dévêtue, suspendue au plafond par une chaîne enroulée autour de ses mains. Je la regardais avec intérêts. Cela ne me faisait pas peur. Je croyais qu’elle se balançait, comme Tarzan à une liane, à la télé.
    Ne la laisse pas voir, à dit ma mère. Tiens, jette-la dedans, vite.
    J’ai lancé la revue dans les flammes. »  Pages 71 et 72
  • « Insouciance : j’étais insouciante, dans ces chambres; je pouvais décrocher le téléphone, et des mets apparaîtraient sur un plateau, des plats que j’aurais choisis. Des aliments qui m’étaient déconseillés, dans doute, et des boissons aussi. Il y avait des bibles dans les tiroirs des commodes, placées là par quelque société charitable, que, probablement, personne ne lisait. »  Pages 90 et 91
  • « Inutile d’essayer de travailler, Moira ne le permet pas, elle est comme un chat qui se coule sur la page que l’on essaie de lire. »  Page 98
  • « Autour des années quatre-vingt, on avait inventé des ballons pour cochons, pour les porcs qui étaient engraissés à l’étable. Ces ballons pour cochons étaient de gros ballons colorés; ils les faisaient rouler avec le groin; les éleveurs disaient que cela améliorait leur tonus musculaire, que les cochons éteint curieux, qu’ils aimaient avec une occupation.
    J’avais lu cela dans une Introduction à la Psychologie, et aussi le chapitre sur les rats en cage qui se donnaient des décharges électriques pour s’occuper. Et celui sur les pigeons, dressés à donner du bec sur un bouton, ce qui faisait apparaître un grain de blé. Ils étaient divisés en trois groupes : le premier obtenait un grain par coup de bec, le second un grain tous les deux coups, le troisième, un grain au hasard. Quand l’opérateur les a privés de grain, le premier groupe a renoncé assez vite, le second un peu plus tard. Le troisième groupe n’a jamais abandonné. Ils picoraient jusqu’à en mourir, plutôt que renoncer. Qui sait ce qui les stimulait ? »  Page 120
  • « Il introduit la clef, ouvre le coffret, en extrait la Bible, un exemplaire ordinaire, à couverture noire et pages dorées sur tranche. La Bible est conservée sous clef, à la manière dont les gens gardaient autre fois le thé sous clef, pour que les domestiques n’en volent pas. C’est un engin incendiaire, qui sait ce que nous en ferions, si jamais nous mettions la main dessus. Nous pouvons en subir la lecture à haute voix, la sienne, mais nous ne pouvons pas lire. »  Page 149
  • « Le Commandant s’assied et croise les jambes, sous notre regard. Les signets sont en place. Il ouvre le livre. Il s’éclaircit un peu la gorge, comme gêné. »  Page 149
  • « Le Commandant soupire, tire une paire de lunettes à monture en or de la poche intérieure de sa veste, les chausse. Maintenant il ressemble à un cordonnier dans un vieux livre de contes de fées. »  Page 150
  • « Le Commandant marque une pause, les yeux baissés, à examiner la page. Il prend son temps, comme inconscient de notre présence. »  Page 151
  • « Le Commandant, comme à contrecœur, commence à lire. Il ne le fait pas très bien. Peut-être que cela l’ennuie, tout simplement. C’est l’histoire habituelle, les histoires de toujours. Dieu à Adam, Dieu à Noé; Croissez et multipliez, emplissez la terre. Puis vient la vieille rengaine chancie de Rachel et Léa, qu’on nous serinait au Centre. Donne-moi des fils, ou je meurs. Est-ce Suis-je moi à la place de Dieu, lui qui n’a pas permis à ton sein de porter son fruit ma servante Bilhah. Va vers elle et qu’elle enfante sur mes genoux; d’elle, j’aurai moi aussi un fils. Etc. On nous en faisait la lecture à tous les petits déjeuners, quand nous étions assises dans la cafétéria du lycée à manger du porridge avec de la crème et du sucre roux. »  Page 152
  • « « Et Léa dit : Dieu n’a donné mes gages parce que j’ai donné ma servante à mon époux », dit le Commandant. Il laisse le livre se refermer. Celui-ci fait un bruit d’épuisement, comme une porte capitonnée qui se ferme tout seule, au loin : une bouffée d’air. Ce bruit évoque la douceur des minces pages de papier pelure, le toucher qu’elles avaient sous les doigts. »  Page 154
  • « Je ne verrais pas le tapis, qui est blanc, ni les rideaux à ramages, ni la coiffeuse juponnée avec sa parure brosse et miroir à dos d’argent; seulement le baldaquin qui réussit à évoquer à la fois, par l’inconsistance de son tissu et la lourdeur de sa panse pendante, aussi bien l’éther que la matière.
    Ou la voile d’un navire. Des voiles ventrues, dirait-on dans les poèmes. »  Page 159
  • « Sur le couvercle de mon pupitre il y a des initiales gravées dans le bois, et des dates. Les initiales sont parfois en deux groupes, réunis par le verbe aime : J. H. aime B. P. 1954. O. R. aime L. T. Elles ne font penser aux inscriptions dont parlaient mes livres, gravées sur les parois de pierre de cavernes, ou dessinées avec un mélange de suie et de graisse animale. »  Pages 190 et 191
  • « À l’intérieur du pupitre, on pouvait ranger des choses : livres, cahiers. »  Page 191
  • « Nous avançons en rangs vers la porte, sous le crachin, les Gardiens font le salut militaire. Le grand fourgon Urgo, celui avec les machines et les médecins mobiles, est garé plus loin dans l’allée circulaire. Je me demande ce qu’ils peuvent faire là-dedans, à attendre. Jouer aux cartes, très probablement, ou lire; quelque occupation masculine. »  Page 192
  • « Jadis, ils droguaient les femmes, provoquaient le travail, les ouvraient au scalpel, les recousaient. Fini, cela. Même plus d’anesthésiques. Tante Élisabeth disait que cela valait mieux pour l’enfant, mais aussi : Je multiplierai les peines de ta grossesse, tu enfanteras tes fils dans la douleur. »  Page 193
  • « Tous les Commandants n’ont pas de Servante. Certaines de leurs épouses ont des enfants. À chacun selon ses capacités, dit le slogan. À chacun selon ses besoins. Nous récitions cela, à trois repises, après le dessert. C’est tiré de la Bible, de moins l’affirmaient-ils. Saint-Paul, encore, dans les Actes des Apôtres. »  Page 198
  • « Mais tout autour des murs il y a des rayonnages. Ils sont bourrés de livres. Des livres et des livres et encore des livres, bien en vue, pas de serrure, pas de caisses. Rien d’étonnant que nous n’ayons pas le droit de venir ici. C’est une oasis de l’interdit. J’essaie de ne pas regarder avec trop d’insistance. »  Page 231
  • « D’après ce qu’ils disaient, l’homme s’était montré cruel et brutal. Sa maîtresse – ma mère m’avait expliqué maîtresse, elle était contre les mystifications, j’avais un livre avec des images en relief des organes sexuels dès l’âge de quatre ans -, sa maîtresse avait jadis été très belle. »  Page 244
  • « Le Commandant se montrait patient quand j’hésitais ou lui demandais l’orthographe exact d’un mot. Nous pouvons le chercher dans le dictionnaire, disait-il, il disait nous. »  Page 260
  • « J’ajoute : « Mais je suppose que c’est une espèce de croyance. Comme les moulins à prières tibétains »
    « Qu’est-ce que c’est » demande-t-elle.
    « Je n’en ai vu que dans des livres. C’est le vent qui les faisait tourner. Ils ont tous disparu, maintenant. » »  Page 281
  • « Je travaillais dans une bibliothèque, pas la grande avec la Mort et la Victoire, une plus petite.
    Mon travail consistait à transférer des livres sur des disques d’ordinateur, pour économiser l’espace de rangement et les coûts de remplacement, disait-on. Nous nous appelions des disqueurs. Nous appelions la bibliothèque discothèque, c’était une plaisanterie entre nous. Une fois transférés, les livres étaient censés aller à l’effilocheuse, mais quelquefois je les rapportais à la maison. J’aimais leur toucher, leur aspect. »  Page 288
  • « Cela fait bizarre, maintenant, de penser à avoir un job. Job. C’est un drôle de mot. C’est un job d’homme. Fias ton petit job, disait-on aux enfants, quand on leur apprenait à être propres. Ou, parlant d’un chien : il a fait un vilain job sur le tapis. Il fallait alors le frapper avec un journal roulé, disait ma mère. Je me souviens du temps où il y avait des journaux, mais je n’ai jamais eu de chien, seulement des chats.
    Le Livre de Job.
    Toutes ces femmes qui avaient un job; difficile à imaginer à présent, mais des milliers, des millions de femmes avaient un job. »  Page 289
  • « S’il y a du grabuge, les livres risquent d’être perdus, il y aura de la casse… »  Page 296
  • « À ce moment-là, elle travaillait pour un collectif féminin, au service des publications. Elles éditaient des livres sur la contraception, le viol, des sujets de ce genre, mais il faut reconnaître qu’ils étaient moins demandés maintenant qu’ils ne l’avaient été. »  Page 298
  • « Est-ce que cela le remplit de dégoût, ou est-ce que cela lui fait désirer davantage de ma personne, me désirer davantage? Parce qu’il n’a aucune idée de ce qui se passe réellement là-dedans, parmi les livres. Des actes de perversion, c’est tout ce qu’il sait. Le Commandant et moi, à nous enduire l’un l’autre d’encre, puis à nous débarbouiller avec la langue, ou à faire l’amour sur des piles d’imprimés interdits. Eh bien, il n’est pas tellement loin du compte. »  Page 305
  • « Quant au Commandant, il est décontracté à l’excès, ce soir. Sans veste, les coudes sur la table. Il ne lui manque qu’un cure-dents au coin de la bouche pour être une publicité pour la démocratie rurale comme sur une gravure. Marquée des souillures de mouche, dans un vieux livre brûlé. »  Page 308
  • « « Qu’aimeriez-vous lire ce soir ? » demande-t-il. Cela fait maintenant partie de la routine. Jusqu’à présent j’a parcouru un numéro de Mademoiselle, un vieux Esquire des années quatre-vingt, un Ms., revue dont je me souviens vaguement car elle traînait dans les divers appartements de ma mère quand j’étais petite, et un Reader’s Digest. Il a même des romans. J’ai lu un Raymond Chandler, et j’en suis maintenant à la moitié des Temps difficiles, de Charles Dickens. Je lis vite, avec voracité, presque en diagonale, pour essayer de m’en fourrer autant que je peux dans la tête avant la prochaine famine. »  Page 309
  • « C’est moi qui craque la première : « Eh bien, peut-être pourriez-vous m’expliquer quelque chose qui m’intrigue depuis longtemps. »
    Il manifeste de l’intérêt. « De quoi s’agit-il? »
    Je fonce vers le danger, mais je ne peux pas m’arrêter. « C’est une phrase que j’ai retenue de quelque part. (Mieux vaut ne pas dire où.) Je crois que c’est du latin, et je me disais que peut-être… » Je sais qu’il a un dictionnaire latin. Il a des dictionnaires de différentes sortes, sur l’étagère du haut, à gauche de la cheminée. »  Page 311
  • « Il se lève, va à la bibliothèque, tire un livre de son trésor, mais ce n’est pas le dictionnaire. C’est un vieux livre, un manuel scolaire, aux coins cornés et taché d’encre. Avant de me le montrer, il le feuillette, rêveur, plongé dans ses souvenir. Puis : « Voici », dit-il, en le posant ouvert sur le bureau, devant moi.
    Ce que je vois d’abord c’est une image : la Vénus de Milo, une reproduction en noir et blanc. On lui a maladroitement dessiné une moustache, un soutien-gorge noir et la toison sous les aisselles. Sur la page opposée, il y a le Colisée de Rome, une légende en anglais, et en dessous une conjugaison : sum es est, sumus estis sunt. « Voila », dit-il en me désignant un endroit, et dans la marge je vois, tracé de la même encre que celle qui a dessiné les poils de la Vénus : Nolite te salopardes exterminorum. »  Pages 313 et 314
  • « Mais on n’est pas pendu uniquement parce qu’on est juif. On est pendu si on et un Juif tapageur qui refuse de choisir. Ou si on fait semblant de se convertir. Cela aussi on l’a vu à la télé :  les rafles nocturnes, des trésors secrets d’objets juifs extirpés de sous des lits, Torahs, taleths, étoiles de David. »  Page 334
  • « J’ai du mal à accorder foi à ces chuchotements, ces révélations; et pourtant sur le moment, j’y crois toujours. Mais après coup, ils me semblent improbables, voire puérils, comme quelque chose que l’on ferait pour s’amuser, comme un club de filles, comme des secrets d’écolières. Ou comme les romans d’espionnage que je lisais, le week-end, au lieu de terminer mes devoirs, ou comme les émissions de la nuit à la télévision. »  Page 337
  • « Nous faisons la queue pour être filtrées au poste de contrôle, nos éternels deux par deux en rangs comme une école privée de filles qui, sortie en promenade, se serait attardée trop longtemps. Des années et des années de trop, si bien que tout a grandi démesurément, jambes, corps, robes, tout. Comme enchantées. Un conte de fées, j’aimerais le croire. Mais au lieu de cela, nous nous faisons contrôler, deux par deux, et continuons de marcher. »  Page 355
  • « Sont-elles assez âgées pour se souvenir du temps d’avant, d’avoir joué au base-ball, en jeans et tennis, d’être montées à bicyclette? D’avoir lu des livres, toutes seules? »  Page 365
  • « Sainte-Horreur, dit-elle. Elle me sourit largement. Tu ressembles à la Putain de Babylone. »  Page 404
  • « Je dois être rentrée à la maison avant minuit, autrement je serai transformée en citrouille, où était-ce là le sort du carrosse ? »  Page 424
  • « Je n’ai guère besoin de présenter le professeur Piexoto, car nous le connaissons tous fort bien, sinon personnellement, en tout cas par ses nombreuses publications. Ces dernières comprennent : « Les Lois Somptuaires à Travers les Âges : Analyse de Documents », et l’étude bien connue : « L’Iran et Gilead : Deux Mon théocraties De La Fin Du Vingtième Siècle, Vues À Travers Des Journaux Intimes ». Comme vous le savez également, il est coéditeur, avec le professeur Knotly Wade, qui enseigne lui aussi à Cambridge, et a joué un rôle essentiel dans la transcription, l’annotation et la publication de ce texte. »  Page 489
  • « Je me propose, comme l’indique le titre de ma petite causerie, d’examiner certains des problèmes liés au supposé manuscrit que vous connaissez maintenant tous sous le titre Le Conte de la Servante écarlate. Je dis « supposé », parce que ce que nous avons devant nous n’est pas la pièce sous sa forme originelle. À proprement parler, ce n’était nullement un manuscrit au moment de sa dé ouverte, et cela ne portait pas de titre. L’épigraphe « Le Conte de la Servante » lui a été donnée par le professeur Wade, en partie en hommage au grand Geoffrey Chaucer. »  Page 490
  • « Les besoins de ce que je pourrais appeler des services de natalité était déjà reconnu dans la période prégileadienne, durant laquelle il lui était répondu de façon inadéquate par l’insémination artificielle, les « Cliniques de Fertilité » et l’utilisation des mères porteuses qui étaient louées pour l’occasion. Gilead proscrivit les deux premières méthodes comme étant contraires à la religion, mais légitima et renforça la troisième, considérés comme ayant des précédents bibliques : la polygamie séquentielle courante dans la période prégileadeinne fut remplacée par la forme plus ancienne de polygamie simultanée pratiquée au début de l’Époque de l’Ancien Testament et dans l’ex-État d’Utha au XIXe siècle. »  Pages 498 et 499
  • « Notre auteur, donc, était une personne parmi beaucoup d’autres, et il convient de la voir dans le contexte général du moment historique dont elle a fait partie. Mais que savons-nous d’autre sur son compte, en dehors de son âge, de certaines caractéristiques physiques qui pourraient s’applique à n’importe qui, et de son lieu de résidence? Pas grand-chose. Il s’emble s’agir d’une personne cultivée, dans la mesure où l’on eut considéré qu’un diplômé de l’une quelconque des Universités de l’Amérique du Nord et l’époque fût une personne cultivée. (Rire, quelques murmures.) Mais, comme on dit, ils couraient les rues, donc cet élément ne nous aide pas. Elle ne juge pas utile de nous dévoiler son nom originel, et d’Ailleurs tout document officiel où il aurait figuré aurait été détruit lors de son entrée dans le Centre de Rééducation Rachel et Léa. »  Pages 499 et 500
  • « Judd, quant à lui, semble s’être moins intéressé aux emballages, et s’être davantage préoccupé de tactique. C’est lui qui a suggéré de faire d’Um pamphlet obscur de la C.I.A. sur la déstabilisation des gouvernements étrangers le manuel stratégique des Fils de Jacob; et c’est également lui qui a dressé la première liste noire des « Américains » éminents de l’époque. »  Page 503
  • « Pourtant, ni Judd ni Waterford n’étaient mariés à une femme connue de prées ou de loin sous le nom de « Pam », ou de « Serena Joy »; ce dernier nom semble être une invention quelque peu espiègle de notre auteur. »  Page 506
  • « L’ensemble des éléments de preuve nous fait pencher pour Waterford. Nous savons par exemple que ses jours s’achevèrent, probablement peu après les événements décrits par notre auteur, lors de l’une des premières purges; il fut accusé de tendances libérales, d’être en possession d’une collection substantielle et interdite de matériaux hérétiques pictoriaux et littéraires, et d’héberger un élément subversif. »  Page 507
  • « Si elle a bien atteint l’Angleterre, pourquoi n’a-t-elle pas publié son récit, comme beaucoup l’ont fait à leur arrivée dans le monde extérieur? »  Page 509
3 étoiles, V

Le Vicomte de Bragelonne

Le Vicomte de Bragelonne d’Alexandre Dumas

Tome 1 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 560 pages
Tome 2 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 569 pages
Tome 3 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 576 pages
Tome 4 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 575 pages
Tome 5 : Éditions Calmann-Lévy (Nelson), 1938, 573 pages

Dernier volet de la trilogie des Mousquetaires écrit par Alexandre Dumas et publié initialement entre 1847 et 1850 dans le journal Le Siècle.

À la suite de la mort du Cardinal de Mazarin, la France assiste à l’ascension du roi Louis XIV. Le jeune roi est enfin libéré de la tutelle malsaine que le Cardinal et la reine mère Anne d’Autriche exerçaient sur le trône. Il peut désormais prendre les décisions sur son avenir et sur celui de la France. Mais saura-t-il faire bon usage de ce pouvoir avec son manque d’expérience ? Beaucoup de choses seront bousculées par ce roi qui entend obtenir ce qu’il veut. Pour ce faire, il compte sur les services de son garde du corps personnel et capitaine des mousquetaires, D’Artagnan. Le dernier des fameux Mousquetaires, encore en service. Athos s’étant retiré pour élever son fils Raoul, le vicomte de Bragelonne. Aramis ayant été nommé évêque de Vannes. Porthos ayant reçu son titre de baron, occupe ses journées à la chasse et à la bombance sur ses terres. À la cour, D’Artagnan croisera avec joie le chemin de Raoul qui est amoureux de Louise de La Vallière, une demoiselle d’honneur de la Reine. Mais D’Artagnan qui a maintenant la cinquantaine, perd peu à peu ses marques dans cette nouvelle cour où coquetteries, chantages et manipulations font désormais partie de la dynamique royale en lieu et place de l’honneur et du respect. Est-il trop vieux pour servir ce jeu roi ? Chose certaine Aramis semble s’être le mieux adapté à cette nouvelle époque d’intrigues.

Une finale quelque peu décevante des aventures de nos chers mousquetaires. Dumas dans cette ultime aventure des Mousquetaires dépeint la cour du jeune Louis XIV plutôt que la vie trépidante d’Athos, de Porthos, d’Aramis et de D’Artagnan. Ce qui fait un texte très descriptif avec très peu d’action et qu’il en dégage une certaine lenteur suffisante pour faire décrocher le lecteur. L’histoire est basée sur les intrigues amoureuses de la cour plutôt que sur les intrigues politiques, preuve que les temps changent à la cour de France avec l’arrivé d’un nouveau roi. Heureusement, la plume de Dumas est toujours fidèle à l’époque qu’il dépeint et est pleine de finesse avec quelques insertions de poèmes. Dumas a relégué les personnages des quatre mousquetaires ainsi que celui du Vicomte de Bragelonne au second plan, ils sont à la limite accessoires à l’histoire. Cependant, ils sont toujours aussi attachants et réalistes. Il est cependant dommage que le lecteur ne puisse mieux connaître le personnage de Raoul car l’auteur lui a fait très peu de place dans l’histoire. Une lecture pleine de mélancolie car on entrevoit la fin des aventures et de l’existence des mousquetaires. Mélancolie aussi car ils ne sont pas assez présents dans l’histoire et ils ne se rencontrent que très rarement et jamais les quatre à la fois comme à leur début. Une très belle insertion dans l’histoire de la France qui fait en sorte que le lecteur en apprend beaucoup sur celle-ci. À lire si vous voulez découvrir la cour de Louis XIV, pas si vous voulez poursuivre votre aventure avec les Mousquetaires.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée : Tome 01 le 4 avril 2018; Tome 02 le 16 mai 2018; Tome 03 le 29 juin 2018; Tome 4 le 30 juillet 2018 et Tome 05 le 15 août 2018

La littérature dans ce roman:

Note : les auteurs suivants sont des protagonistes dans cette histoire.  Aucune citation ne sera relevée ici pour ces individus : Jean de La Fontaine; Paul Pellisson; Jean Loret; Philippe de Courcillon de Dangeau; Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

Tome 1

  • « – Mais non, mademoiselle, puisque M. le cardinal, au contraire, fait épouser à Sa Majesté l’infante Marie-Thérèse.
    Montalais regarda en face Raoul et lui dit :
    – Vous croyez à ces contes, vous autres Parisiens ? Allons, nous sommes plus forts que vous à Blois. »  Page 35
  • « Lorsqu’il s’approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs ; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l’eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l’oreille de l’enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent splass, les poètes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase : le bruit de l’eau tombant dans l’eau. »  Page 41
  • « Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de livres : c’était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d’autrefois, mais le temps avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et plus distinct. »  Page 43
  • « Il s’occupait alors de corriger les pages d’un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. »  Page 44
  • « Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui. »  Page 47
  • « L’enseigne eut par la ville un succès fou. Ce qui prouve bien que la poésie a toujours eu tort devant les bourgeois, comme dit Pittrino. »  Page 54
  • « – Mon frère, dit-il, c’est honteux à dire, mais rarement le cardinal parle politique devant moi. Il y a plus : autrefois je me faisais faire des lectures historiques par La Porte, mon valet de chambre, mais il a fait cesser ces lectures et m’a ôté La Porte, de sorte que je prie mon frère Charles de me dire toutes ces choses comme à un homme qui ne saurait rien. »  Page 92
  • « Dès lors mon histoire devint un roman. Poursuivi avec acharnement, je me coupai les cheveux, je me déguisai en bûcheron. Une journée passée dans les branches d’un chêne donna à cet arbre le nom de chêne royal, qu’il porte encore. Mes aventures du comté de Strafford, d’où je sortis menant en croupe la fille de mon hôte, font encore le récit de toutes les veillées et fourniront le sujet d’une ballade. Un jour j’écrirai tout cela, Sire, pour l’instruction des rois mes frères. »  Page 94
  • « Sire, à mon tour, je voudrais me mêler à cette partie, où l’enjeu est jeté sur mon manteau royal. Sire, un million pour corrompre un de ces joueurs, pour m’en faire un allié, ou deux cents de vos gentilshommes pour les chasser de mon palais de White Hall, comme Jésus chassa les vendeurs du temple. »  Page 96
  • « Demander de l’argent à Mazarin, c’est plus que traverser la forêt enchantée dont chaque arbre enferme un démon ; c’est plus que d’aller conquérir un monde ! »  Page 99
  • « – Sire, ne vous fâchez pas ; je traite à découvert les affaires de Votre Majesté, moi. Tout le monde en France le sait, mes livres sont à jour. »  Page 108
  • « – Il ne reviendra pas aujourd’hui ?
    – Ni demain, monsieur, ni après-demain. M. le comte est parti pour un voyage.
    – Un voyage ! dit d’Artagnan, c’est une fable que tu me contes. »  Page 170
  • « Un homme court, gros, à la figure plate, au crâne orné d’une couronne de cheveux gris coupés court simulant la tonsure, et recouvert d’une vieille calotte de velours noir, se leva lorsqu’il entendit d’Artagnan. Ce n’est pas se leva qu’il aurait fallu dire, c’est bondit. Bazin bondit en effet et entraîna sa petite chaise basse, que des enfants voulurent relever avec des batailles plus mouvementées que celles des Grecs voulant retirer aux Troyens le corps de Patrocle. »  Page 174
  • « – Diable ! diable ! j’ai bien fait de quitter le service du roi. Dites-moi, digne Bazin, ajouta-t-il, combien M. le surintendant a-t-il de mousquetaires ?
    – Il aura tous ceux du royaume avec son argent, répliqua Bazin en fermant son livre et en congédiant les enfants à grands coups de férule. »  Page 178
  • « – Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi ?
    – Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur le chevalier : nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur ; nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un mois à peine. »  Page 186
  • « Planchet se réjouit fort d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français. »  Page 216
  • « Ceux qui ont appelé fou Don Quichotte, parce qu’il marchait à la conquête d’un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et ceux qui ont appelé fou Sancho, parce qu’il marchait avec son maître à la conquête du susdit empire, ceux-là certainement n’eussent point porté un autre jugement sur d’Artagnan et Planchet. »  Page 218
  • « – Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant le Quos ego…
    À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. »  Page 224
  • « Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange, n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. »  Page 230
  • « La rade de Scheveningen forme un vaste croissant ; elle est peu profonde, et surtout peu sûre, aussi n’y voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pêcheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile. »  Page 289
  • « – Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme décidé ; il n’a pas voulu prendre une bouchée de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme à partir de ce moment c’est Votre Majesté qui décide de son sort, je m’en lave les mains, comme dit Pilate. »  Page 301
  • « Voici en vérité un prince cousu d’or et de diamants comme un Salomon, émaillé de fleurs comme une prairie printanière ; il va puiser à pleines mains dans l’immense coffre où ses sujets très fidèles aujourd’hui, naguère très infidèles, lui ont amassé une ou deux charretées de lingots d’or. »  Page 323
  • « – Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les ladreries de Henri IV ? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens, que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de race ! »  Page 335
  • « Or, d’Artagnan, lorsqu’il partit de Calais avec ses dix sacripants, se souciait aussi peu de prendre à partie Goliath, Nabuchodonosor ou Holopherne, que de croiser l’épée avec une recrue, ou que de discuter avec son hôtesse. »  Page 366
  • « – Au revoir plutôt, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne viendriez pas habiter avec moi à Blois. Vous voilà libre, vous voilà riche ; je vous achèterai, si vous voulez, un beau bien dans les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D’un côté, vous aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de Chambord ; de l’autre, des marais admirables. Vous qui aimez la chasse, et qui, bon gré mal gré, êtes poète, cher ami, vous trouverez des faisans, des râles et des sarcelles, sans compter des couchers de soleil et des promenades en bateau à faire rêver Nemrod et Apollon eux-mêmes. »  Page 386
  • « – C’est là un premier péché, mon révérend ; car enfin, j’ai souffert qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique de Haolander… De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh ! mon révérend, Mazarini peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez ! »  Page 431
  • « – On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux Espagnols.
    – Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter les pamphlétaires ? »  Page434
  • « Mazarin se laissa retomber sur l’oreiller comme Pantalon, c’est-à-dire avec tout le désespoir de l’homme qui s’abandonne au naufrage, mais il conserva encore assez de force et de présence d’esprit pour jeter à Colbert un de ces regards qui valent bien dix sonnets, c’est-à-dire dix longs poèmes. »  Page 459
  • « – Ah ! Sire, s’écria Mazarin, ah ! Sire, serez-vous béni ! Mon Dieu ! serez-vous aimé par toute ma famille !… Per bacco ! si jamais un mécontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les sourcils et je sors de mon tombeau.
    Cette pantalonnade ne produisit pas tout l’effet sur lequel avait compté Mazarin. »  Page 464
  • « Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revînt sur sa première décision, il se mit, pour entraîner les esprits sur une autre voie, à crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans cette sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa reprocher à Molière.
    Cependant, peu à peu les cris se calmèrent, et quand Anne d’Autriche fut sortie de la chambre, ils s’éteignirent même tout à fait. »  Page 465
  • « La pauvreté de d’Artagnan était proverbiale. Gascon, il enchérissait, par le guignon, sur toutes les gasconnades de France et de Navarre ; Raoul, cent fois, avait entendu nommer Job et d’Artagnan, comme on nomme les jumeaux Romulus et Remus. »  Pages 495 et 496
  • « Et il poursuivit sa besogne, malgré les appels réitérés du timbre. Cependant, au bout d’un quart d’heure, l’impatience gagna Fouquet à son tour ; il brûla plutôt qu’il n’acheva le reste de son ouvrage, repoussa ses papiers dans le portefeuille, et donnant un coup d’œil à son miroir, tandis que les petits coups continuaient plus pressés que jamais :
    – Oh ! oh ! dit-il, d’où vient cette fougue ? Qu’est-il arrivé, et quelle est l’Ariane qui m’attend avec une pareille impatience ? Voyons. »  Pages 527 et 528
  • « Ce fut à l’arrivée du surintendant un murmure de joie et de tendresse : Fouquet, plein d’affabilité et de bonne humeur, de munificence, était aimé de ses poètes, de ses artistes et de ses gens d’affaires. »  Page 554
  • « Gourville anima si bien les poètes avec le vin de Joigny ; l’abbé, intelligent comme un homme qui a besoin des écus d’autrui, anima si bien les financiers et les gens d’épée, que, dans les brouillards de cette joie et les rumeurs de la conversation, l’objet des inquiétudes disparut complétement. »  Page 555
  • « L’abbé Fouquet sentit que le poète, distrait comme toujours, allait suivre les deux causeurs : il intervint. »  Page 556

Tome 2

  • « Comme Fouquet donnait ou paraissait donner toute son attention aux illuminations brillantes, à la musique langoureuse des violons et des hautbois, aux gerbes étincelantes des artifices qui, embrasant le ciel de fauves reflets, accentuaient, derrière les arbres, la sombre silhouette du donjon de Vincennes ; comme, disons-nous, le surintendant souriait aux dames et aux poètes, la fête ne fut pas moins gaie qu’à l’ordinaire, et Vatel, dont le regard inquiet, jaloux même, interrogeait avec insistance le regard de Fouquet, ne se montra pas mécontent de l’accueil fait à l’ordonnance de la soirée. »  Page 9
  • « Les poètes s’égarèrent, bras dessus, bras dessous, dans les bosquets ; quelques-uns s’étendirent sur des lits de mousse, au grand désastre des habits de velours et des frisures, dans lesquelles s’introduisaient les petites feuilles sèches et les brins de verdure. Les dames, en petit nombre, écoutèrent les chants des artistes et les vers des poètes ; d’autre écoutèrent la prose que disaient, avec beaucoup d’art, des hommes qui n’étaient ni comédiens ni poètes, mais à qui la jeunesse et la solitude donnaient une éloquence inaccoutumée qui leur paraissait être la préférable de toutes.
    – Pourquoi, dit La Fontaine, notre maître Épicure n’est-il pas descendu au jardin ? Jamais Épicure n’abandonnait ses disciples, le maître a tort.
    – Monsieur, lui dit Conrart, vous avez bien tort de persister à vous décorer du nom d’épicurien ; en vérité, rien ici ne rappelle la doctrine du philosophe de Gargette.
    – Bah ! répliqua La Fontaine, n’est-il pas écrit qu’Épicure acheta un grand jardin et y vécut tranquillement avec ses amis ? »  Page 10
  • « – Oui, sans doute ; malheureusement ce n’est ni le jardin ni les amis qui peuvent faire la ressemblance. Or, où est la ressemblance de la doctrine de M. Fouquet avec celle d’Épicure ? »  Page 10
  • « – Eh bien ? Je ne crois pas que nous nous trouvions malheureux, moi, du moins. Un bon repas, du vin de Joigny qu’on a la délicatesse d’aller chercher pour moi à mon cabaret favori ; pas une ineptie dans tout un souper d’une heure, malgré dix millionnaires et vingt poètes. »  Page 11
  • « – Alors, rappelez-vous que le grand Épicure vivait et faisait vivre ses disciples de pain, de légumes et d’eau claire.
    – Cela n’est pas certain, dit La Fontaine, et vous pourriez bien confondre Épicure avec Pythagore, mon cher Conrart.
    – Souvenez-vous aussi que le philosophe ancien était un assez mauvais ami des dieux et des magistrats.
    – Oh ! voilà ce que je ne puis souffrir, répliqua LaFontaine, Épicure comme M. Fouquet. »  Page 11
  • « – J’en reviens donc à mon texte, alors, dit La Fontaine. Écoutez, Conrart, voici la morale d’Épicure… lequel, d’ailleurs, je considère, s’il faut que je vous le dise, comme un mythe. Tout ce qu’il y a d’un peu tranché dans l’Antiquité est mythe. Jupiter, si l’on veut bien y faire attention, c’est la vie, Alcide, c’est la force. Les mots sont là pour me donner raison : Zeus, c’est zèn, vivre ; Alcide, c’est alcé, vigueur. Eh bien ! Épicure, c’est la douce surveillance, c’est la protection ; or, qui surveille mieux l’État et qui protège mieux les individus que M. Fouquet ? »  Pages 11 et 12
  • « D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin eût pu le faire ; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea vers la porte d’un bon pas. »  Page 66
  • « Mis sous enveloppe à l’adresse de Fouquet, le bordereau n’avait pas même été deviné par Planchet, qui, en fait de divination, valait Calchas ou Apollon Pythien. »  Pages 75 et 76
  • « M. Fouquet, se répondit à lui-même d’Artagnan, c’est un bel homme fort aimé des femmes ; un galant homme fort aimé des poètes ; un homme d’esprit très exécré des faquins.
    « Je ne suis ni femme, ni poète, ni faquin ; je n’aime donc ni ne hais M. le surintendant, je me trouve donc absolument dans la position où se trouva M. de Turenne, lorsqu’il s’agit de gagner la bataille des Dunes : il ne haïssait pas les Espagnols, mais il les battit à plate couture. »  Page 76
  • « – Allons, dit-il, l’expédition n’est pas fort dangereuse, et il en sera de mon voyage comme de cette pièce que M. Monck me mena voir à Londres, et qui s’appelle, je crois : beaucoup de bruit pour rien. »  Page 77
  • « Quoique ce ne fût pas un grand philosophe, selon Épicure ou selon Socrate, c’était un puissant esprit, ayant la pratique de la vie et de la pensée. On n’est pas brave, on n’est pas aventureux, on n’est pas adroit comme l’était d’Artagnan, sans être en même temps un peu rêveur.
    Il avait donc retenu çà et là quelques bribes de M. de La Rochefoucauld, dignes d’être mises en latin par messieurs de Port-Royal, et il avait fait collection en passant, dans la société d’Athos et d’Aramis, de beaucoup de morceaux de Sénèque et de Cicéron, traduits par eux et appliqués à l’usage de la vie commune. »  Page 78
  • « Chapitre LXVII – Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés »  Page 85
  • « – C’est que vous êtes un savant.
    – Ma foi, monsieur…
    – Hein ?
    – Presque.
    – Allons donc !
    – Je suis un auteur.
    – Là ! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne m’étais pas trompé ! C’est du miracle…
    – Monsieur…
    – Eh quoi ! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être ? »  Pages 89 et 90
  • « – Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été forcé de vous deviner.
    – Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.
    – Beau nom ! fit d’Artagnan ; beau nom, sur ma parole, et je ne sais pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.
    – Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.
    – Eh ! voilà ! on me les aura fait lire.
    – Une tragédie.
    – Je l’aurai vu jouer.
    Le poète rougit encore.
    – Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.
    – Eh bien ! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre nom.
    – Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.
    D’Artagnan se mordit les lèvres.
    – Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.
    – Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. »  Pages 90 et 91
  • « Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce et demi.
    Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre dans sa poche. D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.
    Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.
    – Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il ; peut-on voir ?
    – Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un premier mouvement, certainement qu’on peut voir ; mais vous avez beau regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à quoi cela sert, vous ne le saurez pas.
    D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement l’avait porté à sortir de sa poche.
    Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.
    C’était un caractère d’imprimerie.
    – Devinez-vous ce que c’est ? continua le poète. »  Pages 91 et 92
  • « – À la vôtre, mordioux, à la vôtre ! Mais un instant, pas avec ce cidre. C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à l’Hippocrène : n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à vous autres poètes ? »  Page 94
  • « – Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je dois profiter de la marée pour prendre le bateau. »  Page 94
  • « – Bah ! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en débouchant la bouteille ; le bateau ne part que dans une heure.
    – Mais qui m’avertira ? fit le poète.
    – Votre voisin, répliqua l’hôte. »  Page 94
  • « – Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez jamais vu imprimer ? »  Page 95
  • « M. Jupenet sourit en homme qui a réponse à tout ; puis il tira, de sa poche toujours, une petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre, sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous son pouce gauche.
    – Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer ? dit d’Artagnan ; car enfin tout cela doit avoir un nom.
    – Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette règle que l’on forme les lignes.
    – Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit ; vous avez une presse dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si lourde, que le poète fut complètement sa dupe.
    – Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée. »  Pages 95 et 96
  • « D’Artagnan suivit Jupenet jusqu’au port ; il embarqua sa voiture et son cheval sur le bateau. »  Page 96
  • « Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un achat probable de quelques salines. »  Page 97
  • « Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme des ossements dans un vaste cimetière. »  Pages 101 et 102
  • « Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque en débarquant à Salente. »  Page 109
  • « L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens, et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il souleva le rocher à un pied de terre. »  Page 113
  • « – Ah ! Porthos, s’écria d’Artagnan en laissant tomber ses bras comme un vaincu qui rend son épée ; ah ! mon ami, vous n’êtes pas seulement un topographe herculéen, vous êtes encore un dialecticien de première trempe. »  Page 126
  • « – Et maintenant, continua d’Artagnan, ce maraud qui accompagne M. Gétard est-il aussi de la maison de M. Fouquet ?
    – Oh ! fit Porthos avec mépris, c’est un M. Jupenet ou Juponet, une espèce de poète.
    – Qui vient s’établir ici ?
    – Je crois que oui.
    – Je pensais que M. Fouquet avait bien assez de poètes là-bas : Scudéry, Loret, Pellisson, La Fontaine. S’il faut que je vous dise la vérité, Porthos, ce poète-là vous déshonore.
    – Eh ! mon ami, ce qui nous sauve, c’est qu’il n’est pas ici comme poète.
    – Comment donc y est-il ?
    – Comme imprimeur, et même vous me faites songer que j’ai un mot à lui dire, à ce cuistre.
    – Dites.
    Porthos fit un signe à Jupenet, lequel avait bien reconnu d’Artagnan et ne se souciait pas d’approcher ; ce qui amena tout naturellement un second signe de Porthos. »  Pages 126 et 127
  • « – Ça ! dit Porthos, vous voilà débarqué d’hier et vous faites déjà des vôtres.
    – Comment cela, monsieur le baron ? demanda Jupenet tout tremblant.
    – Votre presse a gémi toute la nuit, monsieur, dit Porthos, et vous m’avez empêché de dormir, corne de bœuf !
    – Monsieur… objecta timidement Jupenet.
    – Vous n’avez rien encore à imprimer ; donc vous ne devez pas encore faire aller la presse. Qu’avez-vous donc imprimé cette nuit ?
    – Monsieur, une poésie légère de ma composition. »  Page 127
  • « Le poète se retira avec la même humilité dont il avait fait preuve en arrivant. »  Page 127
  • « Sa parfaite ignorance, au reste, eût passé près de tout autre pour une savante dissimulation. Mais d’Artagnan connaissait trop bien tous les plis et replis de son Porthos pour ne pas y trouver un secret s’il y était, comme ces vieux garçons rangés et minutieux savent trouver, les yeux fermés, tel livre sur les rayons de la bibliothèque, telle pièce de linge dans un tiroir de leur commode. »  Pages 129 et 130
  • « Porthos mangea comme feu Pélops. »  Page 152
  • « Aramis dormait ou feignait de dormir.
    Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit ; la bougie brûlait encore au-dessus de son plateau d’argent. »  Page 159
  • « Les jambes et les pieds herculéens de Porthos avaient, en se gonflant, fait craquer ses bottes de cuir ; toute la force de son énorme corps s’était convertie en une rigidité de pierre. »  Page 178
  • « – Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d’attirer à lui l’argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d’une partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu’enfin les fainéants appellent la poésie, et les politiques la corruption ; je pense qu’en soudoyant les sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les faibles et les obscurs. »  Pages 180 et 181
  • « – Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être surintendant général.
    – Eh bien ?
    – Et que par conséquent, par cette charge, il n’ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l’armée par ses largesses, toute la littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents. »  Page 182
  • « Montalais prit un livre et l’ouvrit.
    Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son pourpoint noir.
    Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l’œil. »  Page 207
  • « – Voulez-vous aussi être demoiselle d’honneur ? demanda Malicorne à Mme de Saint-Remy. Pendant que j’y suis, autant que je fasse nommer tout le monde.
    Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme dirait Tallemant des Réaux. »  Page 220
  • « Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés ; mais la plus grande de toutes, c’était Mlle de Montalais elle-même.
    Capricieuse, variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d’un seul coup de ses doigts blancs ou d’un seul souffle de ses lèvres riantes, l’édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à établir.
    Amour à part, Malicorne était heureux ; mais cet amour, qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuadé qu’au moindre relâchement de ces liens, dont il avait garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait de lui. »  Page 226
  • « – Pour l’amour de Dieu ! dit-il à Manicamp, fais en sorte que ce projet du duc de Buckingham n’arrive pas à des oreilles françaises, ou sinon, Manicamp, il reluira au soleil de ce pays des épées qui n’ont pas peur de la trempe anglaise.
    – Après tout, dit Manicamp, cet amour ne m’est point prouvé à moi, et n’est peut-être qu’un conte. »  Page 265
  • « Buckingham en fut tellement étourdi, qu’il se laissa tomber sur un banc, enfonça sa main dans ses cheveux, tandis que les matelots insoucieux faisaient voler le canot sur les vagues. En arrivant, il était dans une torpeur telle, que s’il n’eût pas rencontré sur le port le messager auquel il avait fait prendre les devants comme maréchal des logis, il n’eût pas su demander son chemin. Une fois arrivé à la maison qui lui était destinée, il s’y enferma comme Achille dans sa tente. »  Page 282
  • « – Oh ! cette fois, tu te trompes, Raoul, et j’ai bien lu sa peine dans ses yeux, dans son geste, dans toute sa vie depuis ce matin.
    – Tu es poète, mon cher comte, et partout tu vois de la poésie.
    – Je vois surtout l’amour.
    – Où il n’est pas.
    – Où il est. »  Page 294
  • « – Allons, trêve d’enfantillage, reprit à demi-voix le mauvais génie du comte ; tu sais aussi bien que moi tout ce que je veux dire ; tu vois bien, d’ailleurs, que le regard de la princesse s’adoucit en te parlant ; tu comprends au son de sa voix qu’elle se plaît à entendre la tienne ; tu sens qu’elle entend les vers que tu lui récites, et tu ne nieras point que chaque matin elle ne te dise qu’elle a mal dormi ? »  Page 304
  • « – Mais vous ne voulez pas vous battre ! s’écria M. de Wardes.
    – Non, pas pour le moment ; mais voilà ce que je vous promets aussitôt notre arrivée à Paris : je vous mènerai à M. d’Artagnan, auquel vous conterez les griefs que vous pourrez avoir contre lui. M. d’Artagnan demandera au roi la permission de vous allonger un coup d’épée, le roi la lui accordera, et, le coup d’épée reçu, eh bien ! mon cher monsieur de Wardes, vous considérerez d’un œil plus calme les préceptes de l’Évangile qui commandent l’oubli des injures. »  Page 310
  • « – Madame a-t-elle donc un chevalier attitré ?
    – Dame ! il me semble que vous le voyez comme moi ; regardez-les seulement rire, et folâtrer, et faire du Cyrus tous les deux. »  Page 316
  • « Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. »  Page 340
  • « – C’est à moi que l’offense a été faite, et une fois la permission obtenue de Sa Majesté, c’est moi que la vengeance regarde.
    – Son nom, monsieur ?
    – Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.
    – Me prenez-vous pour un don Diegue ? Son nom ? »  Page 346
  • « Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût appelée une bonne comédie. »  Pages 346 et 347
  • « De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait ; puis enfin, n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré jaloux. »  Page 348
  • « – Voici : tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu’il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s’il rencontre de Wardes, la bombe éclatera.
    – Nous empêcherons l’éclat, cher ami.
    – Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d’aujourd’hui. J’ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m’ennuie à Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m’en retourner à Blois. »  Pages 404 et 405
  • « Les yeux de Madame lançaient des éclairs. La gaieté s’échappait de ses lèvres de pourpre comme la persuasion des lèvres du vieux Grec Nestor. »  Page 417
  • « Aramis, nous l’avons dit, n’était point couché. À l’aise dans une robe de chambre de velours, il écrivait lettres sur lettres, de cette écriture si fine et si pressée dont une page tient un quart de volume. »  Pages 422 et 423
  • « – Monseigneur, il y a des temps où un gouverneur de la Bastille est une fort belle connaissance.
    – J’ai le bonheur de ne pas vous comprendre, d’Herblay.
    – Monseigneur, nous avons nos poètes, notre ingénieur, notre architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres ; il nous fallait notre gouverneur de la Bastille. »  Page 428
  • « Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.
    Aramis le suivait ardemment des yeux.
    Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s’arrêta à la lettre M.
    – Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.
    – Quoi ?
    – « Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc. » Vous comprenez que ce n’est qu’un prétexte : on n’était pas embastillé pour des mazarinades ; le compère allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, monsieur ? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres.
    – À trois livres ! le malheureux !
    – Oui, monseigneur ; le poète est au dernier degré, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d’huissier ; mais, je vous le disais, c’est justement à ceux-là que je fais des surprises.
    Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il lisait. »  Pages 443 et 444
  • « – Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce malheureux distique…
    – Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure ; je lisais Martial quand l’idée m’en est venue. Oh ! monsieur, qu’on me punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je travaillerai de l’autre ; mais qu’on me rende ma mère. »  Pages 457 et 458
  • « – Oh ! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver.
    – Ah ! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.
    – A-t-il des livres ?
    – Jamais ; défense absolue de lui en donner.
    – Absolue ?
    – De la main même de M. Mazarin. »  Page 465
  • « En causant ainsi, ils étaient rentrés ; Baisemeaux tira de l’armoire un registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis, mais fermé par une serrure.
    La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.
    Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra à Aramis cette note à la colonne des observations :
    « Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés, pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications.
    « Instruments de musique ; toute licence pour le bien-être ; quinze livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui suffisent pas. »
    – Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe : je réclamerai.
    Aramis referma le livre »  Pages 466 et 467
  • « – Comment ! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas ?
    – D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que médisance ; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d’airain. »  Page 471
  • « – Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé.
    – Ah ! ah ! fit Marguerite en riant, tu cherches cela ? »  Page 471
  • « – C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, n’est ce pas ?
    – C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie d’or.
    – Mon amant alors… celui que tu me donnes… »  Page 472
  • « – Les écus ne meurent pas, Marguerite ; ils sont cachés, on les cherche, on les achète et on les trouve.
    – Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier. »  Page 477
  • « Les atomes crochus de Descartes triomphaient ; à l’homme sans entrailles s’était unie la femme sans cœur. »  Page 480
  • « – Ah ! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n’est plus présentable ; seulement, elle pèse.
    – Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle ?
    – Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent : soit dix mille livres les deux.
    – Cent trente ! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres, monsieur Faucheux ?
    – Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser.
    – Les quantités sont écrites sur mes livres »  Page 483
  • « Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était attendue.
    Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les vases du Japon. »  Page 489
  • « Le roi s’agenouilla sur un carreau et prit la main de Madame.
    Elle, avec un sourire qu’un peintre ne rendrait point et qu’un poète ne pourrait qu’imaginer, lui donna ses deux mains dans lesquelles il cacha son front brûlant. »  Page 552
  • « – Madame sera resplendissante, dit-il ; elle essaie aujourd’hui son costume de Pomone. »  Page 563
  • « – Ce sera admirable, dit de Guiche, et voilà une raison meilleure que toutes celles que vous m’avez données pour rester ; c’est que, comme c’est moi qui fais Vertumne et qui danse le pas avec Madame, je ne puis m’en aller sans un ordre du roi, attendu que mon départ désorganiserait le ballet.
    – Et moi, dit le chevalier, je fais un simple égypan ; il est vrai que je suis mauvais danseur, et que j’ai la jambe mal faite. Messieurs, au revoir. N’oubliez pas la corbeille de fruits que vous devez offrir à Pomone, comte. »  Page 563

Tome 3

  • « Il s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout sylvain, toute dryade ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le costume revenait à trois cents livres. »  Page 9
  • « À Valvins, sous des voûtes impénétrables d’osiers fleuris, de saules qui, inclinant leurs têtes vertes, trempaient les extrémités de leur feuillage dans l’onde bleue, une barque, longue et plate, avec des échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de l’eau vingt Actéons empanachés qui galopaient, ardents et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfumé de la rivière.
    Mais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue chlamyde, était moins chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la déesse. »  Page 17
  • « Lorsqu’elle remonta l’escalier, les poètes présents, et tous étaient poètes quand il s’agissait de Madame, les vingt poètes galopants s’arrêtèrent, et, d’une voix commune, s’écrièrent que ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais bien des perles qui tombaient du corps de Madame et s’allaient perdre dans l’heureuse rivière.
    Le roi, centre de ces poésies et de ces hommages, imposa silence aux amplificateurs dont la verve n’eût pas tari, et tourna bride, de peur d’offenser, même sous les rideaux de soie, la modestie de la femme et la dignité de la princesse. »  Pages 17 et 18
  • « – Eh bien ! soit, dit-il, je ruminerai mon plan d’attaque ; les généraux, mon cousin de Condé, par exemple, pâlissent sur leurs cartes stratégiques avant de faire mouvoir un seul de ces pions qu’on appelle des corps d’armée ; moi, je veux dresser tout un plan d’attaque. Vous savez que le Tendre est subdivisé en toutes sortes de circonscriptions. Eh bien ! je m’arrêterai au village de Petits-Soins, au hameau de Billets-Doux, avant de prendre la route de Visible-Amour ; le chemin est tout tracé, vous le savez, et cette pauvre Mlle de Scudéry ne me pardonnerait point de brûler ainsi les étapes. »  Page 41
  • « À l’instant même, et comme par enchantement, tout ce qui savait tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint d’avec un haut-de-chausses, comme dit Molière, fut convoqué pour servir d’auxiliaire aux élégants et aux dames. »  Page 46
  • « Le théâtre représentait un bocage ; quelques faunes levant leurs pieds fourchus sautillaient çà et là ; une dryade, apparaissant, les excitait à la poursuite ; d’autres se joignaient à elle pour la défendre, et l’on se querellait en dansant.
    Soudain devaient paraître, pour ramener l’ordre et la paix, le Printemps et toute sa cour.
    Les éléments, les puissances subalternes et la mythologie avec leurs attributs, se précipitaient sur les traces de leur gracieux souverain. »  Page 47
  • « VI – Les nymphes du parc de Fontainebleau »  Page 52
  • « Deux de ses demoiselles d’honneur, vêtues en hamadryades, voyant de Guiche s’approcher, se reculèrent par respect. »  Pages 53 et 54
  • « Madame achevait son pas.
    Elle le vit, mais ne le regarda point ; et lui, irrité, furieux, lui tourna le dos à son tour lorsqu’elle passa escortée de ses nymphes et suivie de cent flatteurs. »  Page 56
  • « – Oh ! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre pourquoi.
    Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente, accoururent.
    Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient trouver leur compagne. »  Page 59
  • « – Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé.
    – Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente. »  Page 59
  • « De sorte que cette fête de toute la cour était aussi la fête des hôtes mystérieux des bois ; car assurément la biche écoutait dans sa fougère, le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.
    On devinait la vie de toute cette population nocturne et invisible, aux brusques mouvements qui s’opéraient tout à coup dans les feuilles.
    Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri ; puis, rassurées à l’instant même, riaient et reprenaient leur marche. »  Page 64
  • « – Raison de plus pour que nous demeurions cachés, Saint-Aignan. Le soleil ne se montre pas la nuit.
    – Par ma foi ! Sire, Votre Majesté n’est pas curieuse. À sa place, moi, je voudrais connaître quelles sont les deux nymphes, les deux dryades, les deux hamadryades qui ont si bonne opinion de nous.
    – Oh ! je les reconnaîtrai bien sans courir après elles, je t’en réponds. »  Page 80
  • « En effet, Colbert s’avançait escorté de tout ce qui restait de courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l’ordonnance de la fête, des compliments dont il s’enflait à éclater.
    – Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle occasion pour lui de réciter la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf.
    Colbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière ; Fouquet l’attendit impassible et légèrement railleur. »  Page 132
  • « C’est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût dit La Fontaine, s’en allait avec l’intention bien arrêtée de faire parler de Guiche, c’est-à-dire de le troubler dans son bonheur qu’au reste de Saint Aignan ignorait. »  Page 149
  • « – Ah ! s’écria-t-il lourdement, je vous cherchais.
    – Moi ? dit de Guiche tressaillant.
    – Oui, et je vous trouve rêvant à la lune. Seriez-vous atteint, par hasard, du mal de poésie, mon cher comte, et feriez-vous des vers ? »  Page 150
  • « – Vous me cherchiez ?
    – Oui, et je vous y prends.
    – À quoi, je vous prie ?
    – Mais à chanter Philis.
    – C’est vrai, je n’en disconviens pas, dit de Guiche en riant ; oui, mon cher comte, je chante Philis. »  Page 150
  • « – Vous me comblez de joie. Cependant, je ne veux pas avoir l’air près de vous d’un homme si mal renseigné que je parais. Il est certain que vous avez fourni la maison de la princesse de dames d’honneur. On a même fait une chanson sur cette fourniture.
    – Vous savez, mon cher ami, que l’on fait des chansons sur tout.
    – Vous la connaissez ?
    – Non ; mais chantez-la-moi, je ferai sa connaissance.
    – Je ne saurais vous dire comment elle commence, mais je me rappelle comment elle finit.
    – Bon ! c’est déjà quelque chose.
    Des demoiselles d’honneur,
    Guiche est nommé fournisseur.
    – L’idée est faible et la rime pauvre.
    – Ah ! que voulez-vous, mon cher, ce n’est ni de Racine ni de Molière, c’est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas rimer comme un croquant. »  Pages 153 et 154
  • « – Je ne vous chasse point, très cher… J’achève mes vers à Philis.
    – Et ces vers ?…
    – Sont un quatrain. Vous comprenez, n’est-ce pas ? un quatrain, c’est sacré.
    – Ma foi ! oui.
    – Et comme, sur quatre vers dont il doit naturellement se composer, il me reste encore trois vers et un hémistiche à faire, j’ai besoin de toute ma tête.
    – Cela se comprend. Adieu, comte !
    – Adieu !
    – À propos…
    – Quoi ?
    – Avez-vous de la facilité ?
    – Énormément.
    – Aurez-vous bien fini vos trois vers et demi demain matin ?
    – Je l’espère. »  Page 156
  • « La conversation avait entraîné de Guiche et Saint-Aignan assez loin du château.
    Tout mathématicien, tout poète et tout rêveur a ses distractions ; Saint-Aignan se trouvait donc, quand le quitta de Guiche, aux limites du quinconce, à l’endroit où les communes commencent et où, derrière de grands bouquets d’acacias et de marronniers croisant leurs grappes sous des monceaux de clématite et de vigne vierge, s’élève le mur de séparation entre les bois et la cour des communs. »  Page 157
  • « Saint-Aignan marchait sous une impénétrable voûte de sorbiers, de lilas et d’aubépines gigantesques, les pieds sur un sable mou, enfoui dans l’ombre.
    Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile à prendre, tout déferré, comme eût dit Tallemant des Réaux, de n’en avoir pas appris davantage sur La Vallière, malgré l’ingénieuse tactique qu’il avait employée pour arriver jusqu’à elle. »  Page 157
  • « Quant à Montalais, rien ne lui manquait pour qu’on pût la prendre pour une dryade accomplie. »  Page 170
  • « – Et c’est pour les songe-creux que je parle ; ne prends donc de mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie devait, grammaticalement, s’écrire mélancholie, avec un h, attendu que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que l’empereur… ma foi ! n’importe lequel, s’en allait l’adorant ; tandis que le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas, tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce pas, La Vallière ?
    – Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte ; oui, certainement je ris.
    – Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le conte, comme tu voudras, m’a plu ; voilà pourquoi je l’ai retenu et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait dans ta cervelle, par exemple, une mélancholie, avec un h, de cette espèce-là ? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose ; car, si la chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue de cette vérité : aujourd’hui c’est un leurre ; demain, ce sera une risée ; après-demain, ce sera la mort. »  Pages 227 et 228
  • « – Il faut aller du côté de cette maison, dit Manicamp.
    – Bon. Mais cette maison est habitée par un mari jaloux.
    – Est-il plus jaloux que le chien Cerberus ?
    – Non, pas plus, mais autant.
    – A-t-il trois gueules, comme ce désespérant gardien des enfers ? Oh ! ne haussez pas les épaules, mon cher comte ; je fais cette question avec une raison parfaite, attendu que les poètes prétendent que, pour fléchir mon Cerberus, il faut que le voyageur apporte un gâteau. Or, moi qui vois la chose du côté de la prose, c’est-à-dire du côté de la réalité, je dis : Un gâteau, c’est bien peu pour trois gueules. Si votre jaloux a trois gueules, comte, demandez trois gâteaux. »  Page 238
  • « – Et pour commencer, reprit Monseigneur, on joue ce soir chez Madame ; tu dîneras avec moi et je te conduirai chez elle.
    – Oh ! pour cela, monseigneur, objecta de Guiche, vous me permettrez de résister.
    – Encore ! mais c’est de la rébellion.
    – Madame m’a trop mal reçu hier devant tout le monde.
    – Vraiment ! dit le prince en riant.
    – À ce point qu’elle ne m’a pas même répondu quand je lui ai parlé ; il peut être bon de n’avoir pas d’amour-propre, mais trop peu, c’est trop peu, comme on dit.
    – Comte, après le dîner, tu iras t’habiller chez toi et tu viendras me reprendre, je t’attendrai.
    – Puisque Votre Altesse le commande absolument…
    – Absolument.
    – Il n’en démordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses sont celles qui tiennent le plus obstinément à la tête des maris. Ah ! pourquoi donc M. Molière n’a-t-il pas entendu celui-là, il l’aurait mis en vers. »  Pages 253 et 254
  • « XXII – Histoire d’une naïade et d’une dryade »  Page 258
  • « Au reste, poètes, hommes d’esprit, femmes belles, elle accueillait tout en maîtresse supérieure à ses esclaves. Assez rêveuse au milieu de toutes ses espiègleries pour faire rêver les poètes ; assez forte de ses charmes pour briller même au milieu des plus jolies ; assez spirituelle pour que les plus remarquables l’écoutassent avec plaisir.
    On conçoit ce que des réunions pareilles à celles qui se tenaient chez Madame devaient attirer de monde : la jeunesse y affluait. »  Pages 259 et 260
  • « Louis demanda à Monsieur des nouvelles du bain ; il raconta, tout en regardant les dames, que des poètes s’occupaient de mettre en vers ce galant divertissement des bains de Vulaines, et que l’un d’eux, surtout, M. Loret, semblait avoir reçu les confidences d’une nymphe des eaux, tant il avait dit de vérités dans ses rimes. »  Page 265
  • « Madame voulait des compliments ; elle se résolut à en arracher à tout prix, et, s’adressant au roi :
    – Sire, dit-elle, Votre Majesté, qui sait tout ce qui se passe en son royaume, doit savoir d’avance les vers contés à M. Loret par cette nymphe ; Votre Majesté veut-elle bien nous en faire part ?
    – Madame, répliqua le roi avec une grâce parfaite, je n’ose… Il est certain que, pour vous personnellement, il y aurait de la confusion à écouter certains détails… Mais de Saint-Aignan conte assez bien et retient parfaitement les vers ; s’il ne les retient pas, il en improvise. Je vous le certifie poète renforcé. »  Page 266
  • « – Sire, dit-il, Votre Majesté me pardonnera sans doute d’avoir trop peu retenu les vers dictés à Loret par la nymphe ; mais où le roi n’a rien retenu, qu’eussé-je fait, moi chétif ?
    Madame accueillit avec peu de faveur cette défaite de courtisans.
    – Ah ! madame, ajouta de Saint-Aignan, c’est qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de ce que disent les nymphes d’eau douce. En vérité, on serait tenté de croire qu’il ne se fait plus rien d’intéressant dans les royaumes liquides. C’est sur terre, madame, que les grands événements arrivent. Ah ! sur terre, madame, que de récits pleins de…
    – Bon ! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre ?
    – C’est aux dryades qu’il faut le demander, répliqua le comte ; les dryades habitent les bois, comme Votre Altesse Royale le sait.– Je sais même qu’elles sont naturellement bavardes, monsieur de Saint Aignan.
    – C’est vrai, madame ; mais, quand elles ne rapportent que de jolies choses, on aurait mauvaise grâce à les accuser de bavardage.
    – Elles rapportent donc de jolies choses ? demanda nonchalamment la princesse. En vérité, monsieur de Saint-Aignan, vous piquez ma curiosité, et, si j’étais le roi, je vous sommerais sur-le-champ de nous raconter les jolies choses que disent Mmes les dryades, puisque vous seul ici semblez connaître leur langage.
    – Oh ! pour cela, madame, je suis bien aux ordres de Sa Majesté, répliqua vivement le comte.
    – Il comprend le langage des dryades ? dit Monsieur. Est-il heureux, ce Saint-Aignan !
    – Comme le français, monseigneur.
    – Contez alors, dit Madame »  Pages 267 et 268
  • « – Madame, le roi permet que je m’adresse d’abord à Votre Altesse Royale, puisqu’elle se proclame la plus curieuse de son cercle ; j’aurai donc l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que la dryade habite plus particulièrement le creux des chênes et, comme les dryades sont de belles créatures mythologiques, elles habitent de très beaux arbres, c’est-à-dire les plus gros qu’elles puissent trouver. »  Page 269
  • « – Il doit y avoir des dryades à Fontainebleau, dit Madame d’un ton parfaitement calme, car jamais de ma vie je n’ai vu de plus beaux chênes que dans le parc royal.
    Et, en disant ces mots, elle envoya droit à l’adresse de de Guiche un regard dont celui-ci n’eut pas à se plaindre comme du précédent, qui, nous l’avons dit, avait conservé certaine nuance de vague bien pénible pour un cœur aussi aimant.
    – Précisément, madame, c’est de Fontainebleau que j’allais parler à Votre Altesse Royale, dit de Saint-Aignan, car la dryade dont le récit nous occupe habite le parc du château de Sa Majesté. »  Page 269
  • « Chacun comprend que ce portrait allégorique du roi n’était pas le pire exorde que le conteur eût pu choisir. Aussi ne manqua-t-il son effet ni sur les assistants, qui, par devoir et par plaisir, y applaudirent à tout rompre ; ni sur le roi lui-même, à qui la louange plaisait fort lorsqu’elle était délicate, et ne déplaisait pas toujours lors même qu’elle était un peu outrée. De Saint Aignan poursuivit :
    – Ce n’est pas seulement, mesdames, aux jeux de gloire que le berger Tircis a acquis cette renommée qui en a fait le roi des bergers.
    – Des bergers de Fontainebleau, dit le roi en souriant à Madame.
    – Oh ! s’écria Madame, Fontainebleau est pris arbitrairement par le poète ; moi, je dis : des bergers du monde entier. »  Pages 270 et 271
  • « Mais la modestie et l’adresse de l’allusion avaient produit un bon effet ; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements ; la tête de Tircis lui-même en donna le signal par un consentement plein de bienveillance.
    – Or, continua de Saint-Aignan, Tircis et Amyntas se promenaient un soir dans la forêt en causant de leurs chagrins amoureux. Notez que c’est déjà le récit de la dryade, mesdames ; autrement eût-on pu savoir ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus discrets de tous les bergers de la terre ? Ils gagnaient donc l’endroit le plus touffu de la forêt pour s’isoler et se confier plus librement leurs peines, lorsque tout à coup leurs oreilles furent frappées d’un bruit de voix. »  Page 273
  • « – La dryade assure, continua Saint-Aignan, que les bergères étaient trois, et que toutes trois étaient jeunes et belles. »  Page 274
  • « – Sans doute. Vous avez appelé vos bergers Tircis et Amyntas : appelez vos bergères d’une façon quelconque.
    – Oh ! madame, je ne suis pas un inventeur, un trouvère, comme on disait autrefois ; je raconte sous la dictée de la dryade.
    – Comment votre dryade nommait-elle ces bergères ? En vérité, voilà une mémoire bien rebelle. Cette dryade-là était donc brouillée avec la déesse Mnémosyne ?
    – Madame, ces bergères… Faites bien attention que révéler des noms de femmes est un crime !
    – Dont une femme vous absout, comte, à la condition que vous nous révélerez le nom des bergères.
    – Elles se nommaient Philis, Amaryllis et Galatée. »  Page 274
  • « Il pensait d’ailleurs que de Saint-Aignan, dans ses portraits, trouverait le moyen de glisser quelques traits délicats dont feraient leur profit les oreilles que Sa Majesté avait intérêt à charmer. C’est dans cet espoir, c’est avec cette crainte, que Louis autorisa de Saint-Aignan à tracer le portrait des bergères Philis, Amaryllis et Galatée. »  Page 275 
  • « Chapitre XXIII – Fin de l’histoire d’une naïade et d’une dryade »  Page 275
  • « – Philis, dit Saint-Aignan en jetant un coup d’œil provocateur à Montalais, à peu près comme fait dans un assaut un maître d’armes qui invite un rival digne de lui à se mettre en garde, Philis n’est ni brune ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni exaltée ; elle est, toute bergère qu’elle est, spirituelle comme une princesse et coquette comme un démon. »  Page 275
  • « – C’est l’espoir de tous les bergers en général, dit de Saint-Aignan.
    – Et celui du berger Amyntas en particulier, n’est-ce pas ? dit Madame.– Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de l’air le plus modeste qu’il put prendre, que, s’il a cet espoir, nul n’en a jamais rien su, car il le cache au plus profond de son cœur.
    Un murmure des plus flatteurs accueillit cette profession de foi du narrateur à propos du berger.
    – Et Galatée ? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main aussi habile reprendre le portrait où Virgile l’a laissé, et l’achever à nos yeux.
    – Madame, dit de Saint-Aignan, près du grand poète Virgilius Maro, votre humble serviteur n’est qu’un bien pauvre poète ; cependant, encouragé par votre ordre, je ferai de mon mieux.
    – Nous écoutons, dit Madame.Saint-Aignan allongea le pied, la main et les lèvres.
    – Blanche comme le lait, dit-il, dorée comme les épis, elle secoue dans l’air les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se demande si ce n’est point cette belle Europe qui donna de l’amour à Jupiter, lorsqu’elle se jouait avec ses compagnes dans les prés en fleurs. »  Page 277
  • « De Saint-Aignan, qui avait épuisé sa rhétorique et ses pinceaux à nuancer le portrait de Galatée, et qui pensait, d’après la faveur qui avait accueilli les autres morceaux, entendre des trépignements pour le dernier, de Saint Aignan fut encore plus glacé que le roi et toute la compagnie. »  Page 278
  • « Le roi voulut venir au secours de Saint-Aignan sans se compromettre.
    – Mais Amaryllis est belle, dit-il, à mon avis.
    – Moi, j’aime mieux Philis, dit Monsieur ; c’est une bonne fille, ou plutôt un bon garçon de nymphe. »  Page 279
  • « – Madame, dit-il, ces bergères s’avouaient réciproquement leurs petits penchants.
    – Allez, allez, monsieur de Saint-Aignan, vous êtes un fleuve de poésie pastorale, dit Madame avec un aimable sourire qui réconforta un peu le narrateur.
    – Elles se dirent que l’amour est un danger, mais que l’absence de l’amour est la mort du cœur.
    – De sorte qu’elles conclurent ?… demanda Madame.
    – De sorte qu’elles conclurent qu’on devait aimer.
    – Très bien ! Y mettaient-elles des conditions ?
    – La condition de choisir, dit de Saint-Aignan. Je dois même ajouter, c’est la dryade qui parle, qu’une des bergères, Amaryllis, je crois, s’opposait complètement à ce qu’on aimât, et cependant elle ne se défendait pas trop d’avoir laissé pénétrer jusqu’à son cœur l’image de certain berger.
    – Amyntas ou Tircis ?
    – Amyntas, madame, dit modestement de Saint-Aignan. Mais aussitôt Galatée, la douce Galatée aux yeux purs, répondit que ni Amyntas, ni Alphésibée, ni Tityre, ni aucun des bergers les plus beaux de la contrée ne pourraient être comparés à Tircis, que Tircis effaçait tous les hommes, de même que le chêne efface en grandeur tous les arbres, le lis en majesté toutes les fleurs. Elle fit même de Tircis un tel portrait que Tircis, qui l’écoutait, dut véritablement être flatté malgré sa grandeur. Ainsi Tircis et Amyntas avaient été distingués par Amaryllis et Galatée. Ainsi le secret des deux cœurs avait été révélé sous l’ombre de la nuit et dans le secret des bois.
    « Voilà, madame, ce que la dryade m’a raconté, elle qui sait tout ce qui se passe dans le creux des chênes et dans les touffes de l’herbe ; elle qui connaît les amours des oiseaux, qui sait ce que veulent dire leurs chants ; elle qui comprend enfin le langage du vent dans les branches et le bourdonnement des insectes d’or ou d’émeraude dans la corolle des fleurs sauvages ; elle me l’a redit, je le répète. »  Pages 279 et 280
  • « – J’ai fini, oui, madame, répondit de Saint-Aignan ; heureux si j’ai pu distraire Votre Altesse pendant quelques instants.
    – Instants trop courts, répondit la princesse, car vous avez parfaitement raconté tout ce que vous saviez ; mais, mon cher monsieur de Saint-Aignan, vous avez eu le malheur de ne vous renseigner qu’à une seule dryade, n’est-ce pas ?
    – Oui, madame, à une seule, je l’avoue.
    – Il en résulte que vous êtes passé près d’une petite naïade qui n’avait l’air de rien, et qui en savait autrement long que votre dryade, mon cher comte.
    – Une naïade ? répétèrent plusieurs voix qui commençaient à se douter que l’histoire allait avoir une suite. »  Page 279 et 280
  • « – Eh bien ! il y a une jolie petite source qui gazouille sur des cailloux, au milieu des myosotis et des pâquerettes.
    – Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours inquiet et suspendu aux lèvres de sa belle-sœur.
    – Oh ! il y en a une, c’est moi qui vous en réponds, dit Madame ; et la preuve, c’est que la naïade qui règne sur cette source m’a arrêtée au passage, moi qui vous parle. »  Page 281
  • « – Je n’aurai pas la poésie du comte et son talent pour faire ressortir tous les détails.
    – Vous ne serez pas écoutée avec moins d’intérêt, dit le roi, qui sentait d’avance quelque chose d’hostile dans le récit de sa belle-sœur.
    – Je parle d’ailleurs, continua Madame, au nom de cette pauvre petite naïade, qui est bien la plus charmante demi-déesse que j’aie jamais rencontrée. Or, elle riait tant pendant le récit qu’elle m’a fait, qu’en vertu de cet axiome médical : « Le rire est contagieux », je vous demande la permission de rire un peu moi-même quand je me rappelle ses paroles. »  Page 282
  • « – Donc, je passais par-là, dit-elle, et, comme je trouvais sous mes pas beaucoup de fleurs fraîches écloses, nul doute que Philis, Amaryllis, Galatée, et toutes vos bergères, n’eussent passé sur le chemin avant moi.
    Le roi se mordit les lèvres. Le récit devenait de plus en plus menaçant.
    – Ma petite naïade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson sur le lit de son ruisselet ; comme je vis qu’elle m’accostait en touchant le bas de ma robe, je ne songeai pas à lui faire un mauvais accueil, et cela d’autant mieux, après tout, qu’une divinité, fût-elle de second ordre, vaut toujours mieux qu’une princesse mortelle. Donc, j’abordai la naïade, et voici ce qu’elle me dit en éclatant de rire :
    « – Figurez-vous, princesse…
    « Vous comprenez, Sire, c’est la naïade qui parle.
    Le roi fit un signe d’assentiment ; Madame reprit :
    « – Figurez-vous, princesse, que les rives de mon ruisseau viennent d’être témoins d’un spectacle des plus amusants. Deux bergers, curieux jusqu’à l’indiscrétion, se sont fait mystifier d’une façon réjouissante par trois nymphes ou trois bergères… » Je vous demande pardon, mais je ne me rappelle plus si c’est nymphes ou bergères qu’elle a dit. Mais il importe peu, n’est-ce pas ? Passons donc. »  Pages 282 et 283
  • « – « Les deux bergers, poursuivit ma petite naïade en riant toujours, suivaient la trace des trois demoiselles… » Non, je veux dire des trois nymphes ; pardon, je me trompe, des trois bergères. »  Page 283
  • « – Mais, continua la naïade, les bergères avaient vu Tircis et Amyntas se glisser dans le bois ; et, la lune aidant, elles les avaient reconnus à travers les quinconces… » Ah ! vous riez, interrompit Madame. Attendez, attendez, vous n’êtes pas au bout. »  Pages 283 et 284
  • « – Oh ! fit le roi en se redressant de toute sa taille, voilà, sur ma parole, une plaisanterie charmante assurément et, racontée par vous, madame, d’une façon non moins charmante : mais réellement, bien réellement, avez-vous compris la langue des naïades ?
    – Mais le comte prétend bien avoir compris celle des dryades, repartit vivement Madame.
    – Sans doute, dit le roi. Mais, vous le savez, le comte a la faiblesse de viser à l’Académie, de sorte qu’il a appris, dans ce but, toutes sortes de choses que bien heureusement vous ignorez, et il se serait pu que la langue de la nymphe des eaux fût au nombre des choses que vous n’avez pas étudiées.
    – Vous comprenez, Sire, répondit Madame, que pour de pareils faits on ne s’en fie pas à soi toute seule ; l’oreille d’une femme n’est pas chose infaillible, a dit saint Augustin ; aussi ai-je voulu m’éclairer d’autres opinions que la mienne, et, comme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte… n’est-ce point ainsi que cela se dit, monsieur de Saint-Aignan ?
    – Oui, madame, dit de Saint-Aignan tout déferré.
    – Et, continua la princesse, comme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte, m’avait d’abord parlé en anglais, je craignis, comme vous dites, d’avoir mal entendu et fis venir Mlles de Montalais, de Tonnay-Charente et La Vallière, priant ma naïade de me refaire en langue française le récit qu’elle m’avait déjà fait en anglais.
    – Et elle le fit ? demanda le roi.
    – Oh ! c’est la plus complaisante divinité qui existe… Oui, Sire, elle le refit. De sorte qu’il n’y a aucun doute à conserver. N’est-ce pas, mesdemoiselles, dit la princesse en se tournant vers la gauche de son armée, n’est-ce pas que la naïade a parlé absolument comme je raconte, et que je n’ai en aucune façon failli à la vérité ?… Philis ?… Pardon ! je me trompe… mademoiselle Aure de Montalais, est-ce vrai ? »  Pages 284 et 285
  • « – Excellente plaisanterie ! bien joué, mesdames les bergères !
    – Juste punition de la curiosité, dit le roi d’une voix rauque. Oh ! qui s’aviserait, après le châtiment de Tircis et d’Amyntas, qui s’aviserait de chercher à surprendre ce qui se passe dans le cœur des bergères ? Certes, ce ne sera pas moi… Et vous, messieurs ? »  Page 286
  • « – Eh ! comte, lui dit-il, tu ne dis rien ; tu ne trouves donc rien à dire ? Est-ce que tu plaindrais MM. Tircis et Amyntas, par hasard ?
    – Je les plains de toute mon âme, répondit de Guiche ; car, en vérité, l’amour est une si douce chimère, que le perdre, toute chimère qu’il est, c’est perdre plus que la vie. Donc, si ces deux bergers ont cru être aimés, s’ils s’en sont trouvés heureux, et qu’au lieu de ce bonheur ils rencontrent non seulement le vide qui égale la mort, mais une raillerie de l’amour qui vaut cent mille morts… eh bien ! je dis que Tircis et Amyntas sont les deux hommes les plus malheureux que je connaisse.
    – Et vous avez raison, monsieur de Guiche, dit le roi ; car enfin, la mort, c’est bien dur pour un peu de curiosité.
    – Alors, c’est donc à dire que l’histoire de ma naïade a déplu au roi ? demanda naïvement Madame.
    – Oh ! madame, détrompez-vous, dit Louis en prenant la main de la princesse ; votre naïade m’a plu d’autant mieux qu’elle a été plus véridique, et que son récit, je dois le dire, est appuyé par d’irrécusables témoignages.
    Et ces mots tombèrent sur La Vallière avec un regard que nul, depuis Socrate jusqu’à Montaigne, n’eût pu définir parfaitement. »  Page 287
  • « Non, Madame ne redoutait pas La Vallière, au point de vue où un historien qui sait les choses voit l’avenir, ou plutôt le passé ; Madame n’était point un prophète ou une sibylle ; Madame ne pouvait pas plus qu’un autre lire dans ce terrible et fatal livre de l’avenir qui garde en ses plus secrètes pages les plus sérieux événements. »  Page 291
  • « Bouder, c’eût été avouer qu’on avait été touché, comme Hamlet, par une arme démouchetée, l’arme du ridicule. »  Page 292
  • « – Eh bien ! je vais faire quelque bonne épigramme sur le trio. J’appellerai cela : Naïade et Dryade ; cela fera plaisir à Madame. 
    – Fais, Saint-Aignan, fais, murmura le roi. Tu me liras tes vers, cela me distraira. Ah ! n’importe, n’importe, Saint-Aignan, ajouta le roi comme un homme qui respire avec peine, le coup demande une force surhumaine pour être dignement soutenu. »  Page 297
  • « Chapitre XXV : Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade »  Page 301
  • « – Oh ! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille : vous êtes avec Dieu dans mon cœur. 
    Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés. 
    Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là : ni naïade ni dryade n’en avaient parlé. »  Page 312
  • « Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire : Nocte placet tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste. »  Page 326
  • « Le jour où Anne d’Autriche se décida pour la loterie, c’était un moment décisif : le roi n’était pas venu depuis deux jours chez sa mère. Madame boudait après la grande scène des dryades et des naïades. »  Page 369
  • « De Saint-Aignan, espérant par cette manœuvre attirer les yeux d’Athénaïs de son côté, était venu saluer la jeune fille avec un respect qui, à quelques esprits retardataires avait fait croire à la volonté de balancer Athénaïs par Louise.
    Mais ceux-là, c’étaient ceux qui n’avaient ni vu ni entendu raconter la scène de la pluie. Seulement, comme la majorité était déjà informée, et bien informée, sa faveur déclarée avait attiré à elle les plus habiles comme les plus sots de la Cour.
    Les premiers, parce qu’ils disaient, les uns, comme Montaigne : « Que sais-je ? »
    Les autres, parce qu’ils disaient comme Rabelais : « Peut-être ? » »  Page 375
  • « Mesdames et la reine examinaient les toilettes de leurs filles et de leurs dames d’honneur, ainsi que celles des autres dames ; et elles daignaient oublier qu’elles étaient reines pour se souvenir qu’elles étaient femmes.
    C’est-à-dire qu’elles déchiraient impitoyablement tout porte-jupe, comme eût dit Molière. »  Page 376
  • « – Puisque nous avons chacun un numéro, mademoiselle, lui dit-il, unissons nos deux chances. À vous le bracelet, si je gagne ; à moi, si vous gagnez, un seul regard de vos beaux yeux ?
    – Non pas, dit Athénaïs, à vous le bracelet, si vous le gagnez. Chacun pour soi.
    – Vous êtes impitoyable, dit de Saint-Aignan, et je vous punirai par un quatrain :
    Belle Iris, à mes vœux…
    Vous êtes trop rebelle.
    – Silence ! dit Athénaïs, vous allez m’empêcher d’entendre le numéro gagnant. »  Page 380
  • « – Planchet, tu connais M. La Fontaine ?
    – Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric ?
    – Non, le fabuliste.
    – Ah ! maître corbeau ?
    – Justement ; eh bien ! je suis comme son lièvre.
    – Il a donc un lièvre aussi ?
    – Il a toutes sortes d’animaux.
    – Eh bien ! que fait-il, son lièvre ?
    – Il songe.
    – Ah ! ah !
    – Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe. »  Page 391 et 392
  • « Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments qu’on entrevoyait derrière les arbres ; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel. »  Page 410
  • « – Je ne sais pas : je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires mystérieuses ; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite de la permission en déracinant des arbres.
    – Pour quoi faire ?
    – Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux : je trouve cela plus commode que de monter dessus.
    – Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos. »  Page 421
  • « Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre regardaient sans oser se parler.  Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses. »  Pages 432 et 433
  • « – Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète comme pour être épicier. »  Page 451
  • « Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, comme Samson devant Dalila. »  Page 457
  • « Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
    Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre prodigue. »  Page 460
  • « – Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir ?
    – De vous, oui ! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède ? »  Page 470
  • « – Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit : « On devient orateur, on naît poète. » Mais il n’a jamais dit : « On naît Porthos, et l’on devient ingénieur. » »  Page 470
  • « – Eh bien ! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire ?
    Il crut qu’elle avait deviné sa pensée ; il crut ; ceux qui aiment sont ainsi faits ; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des prophètes ; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et le sujet de ce désir. »  Page 477
  • « – J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
    Lui l’entendit.
    – Le roi ? dit-il.  Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis s’ouvrir.
    – Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né. L’amour, c’est la poésie ; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités ? »  Page 481
  • « C’est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité. »  Page 485
  • « – Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où voulez-vous en venir ? »  Page 487
  • « – Je le veux, si vous le voulez. Nous sommes arrivés, je crois ?
    – Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place ; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières. »  Page 513
  • « Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers de La Vallière.
    – Comment les trouves-tu ? dit-il.
    – Sire… charmants !
    – Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus…
    – Oh ! les poètes en seraient jaloux ; mais ils ne les connaîtront pas. »  Page 530
  • « – Je crois que vous avez raison : l’étude après le repas est nuisible.
    – Le travail du poète surtout ; et puis, en ce moment, il y aurait préoccupation chez Mlle de La Vallière. »  Page 531
  • « – C’est un horrible accident ; mais, il faut le dire, c’est la faute de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des pistolets ! Il avait donc oublié la fable d’Adonis ? »  Page 546
  • « – Eh bien ! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse avec dépit ; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la première, il pourrait bien ne pas s’en contenter. »  Page 565

Tome 4

  • « – Aux Carmélites ! vos adieux ! Mais vous entrez donc en religion ? s’écria d’Artagnan.
    – Oui, monsieur.
    – Vous ! ! !
    Il y avait dans ce vous, que nous avons accompagné de trois points d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait dans ce vous tout un poème ; il rappelait à La Vallière et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau ; il lui disait : « Vous qui pourriez être heureuse avec Raoul, vous qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion, vous ! » »  Page 57
  • « – Voilà, par ma foi ! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position… Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant ; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire… Où courir ?… Ma foi ! au bout du compte, du côté de Paris ; c’est le bon côté… Seulement, courons vite… Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes… Un cheval ! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres ; ma couronne pour un cheval !… J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher que cela… Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix. »  Pages 60 et 61
  • « – Qu’est-ce que ces médailles ? demanda Louis ; car si j’en parle, il faut que je sache quoi dire.
    – Ma foi ! Sire, je ne sais trop… quelque devise outrecuidante… Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
    – Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils veulent.
    – Oh ! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.
    – Jamais ! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer. »  Page 67
  • « La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les pamphlets bataves. »  Page 67
  • « Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire : « Mettez le billet dedans. »
    Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par terre.
    De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
    Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça le mouchoir sur le fauteuil.
    Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le mouchoir avec son précieux dépôt.
    Mais Madame avait tout vu.
    Elle dit à Châtillon :
    – Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le tapis.
    Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
    – Ah ! pardon ! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
    Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui valait peut-être à lui seul un long poème. »  Pages 101 et 102
  • « Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
    « Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces beaux vers ! que votre amour est ingénieux et persévérant ! Comment ne seriez-vous pas aimé ? »
    – Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché…
    Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir, c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta :
    – J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans les plis.
    – Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un mouchoir, et le voici.
    – C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô pauvreté, que je t’envie ! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa poche les mouchoirs et les billets.
    Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait être arrivé à son adresse. »  Pages 103 et 104
  • « Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de Malicorne.
    Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait de faire des vers au clair de la lune. »  Page 110
  • « Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que le romanesque, cette espèce de conte des Mille et Une Nuits réussit parfaitement auprès de Madame. »  Page 116
  • « – Oh ! de Saint-Aignan, c’est vrai, oui, c’est vrai. De Saint-Aignan, c’est une heureuse idée, une idée d’ami, de poète ; en me rapprochant d’elle, lorsque l’univers m’en sépare, tu vaux mieux pour moi que Pylade pour Oreste, que Patrocle pour Achille. »  Page 131
  • « – Elle a déjà fait ses préparatifs, continua Montalais pour dîner chez elle, en tête à tête avec un de ses livres chéris. Et puis, d’ailleurs, Votre Altesse a six autres demoiselles qui seront bien heureuses de l’accompagner ; aussi n’ai-je pas même fait ma proposition à Mlle de La Vallière. »  Page 136
  • « – Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert, et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire ? Que devenir ? »  Page 148
  • « Le peintre esquissa rapidement ; puis, sous les premiers coups du pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.
    Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup ; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au lieu d’une La Vallière.
    C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse ; il récitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.  Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait. »  Page 155
  • « Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et, tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de Roméo et Juliette :
    Il faut partir et vivre,
    Ou rester et mourir.
    Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. »  Page 190
  • « Ce n’était plus une beauté, mais c’était encore une femme ; elle n’était plus jeune ; mais elle était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule affronta en souriant. »  Pages 198 et 199
  • « – Je ne vous ai point parlé de supplanter, monsieur Colbert. Est-ce que, par hasard, j’aurais prononcé ce mot ? Je ne crois pas. Le mot remplacer est moins agressif et plus convenable grammaticalement, comme disait M. de Voiture. Je prétends donc que vous aspirez à remplacer M. Fouquet.
    – La fortune de M. Fouquet, madame, est de celles qui résistent. M. le surintendant joue, dans ce siècle, le rôle du colosse de Rhodes : les vaisseaux passent au-dessous de lui et ne le renversent pas.
    – Je me fusse servie précisément de cette comparaison. Oui, M. Fouquet joue le rôle du colosse de Rhodes ; mais je me souviens d’avoir ouï raconter à M. Conrart… un académicien, je crois… que, le colosse de Rhodes étant tombé, le marchand qui l’avait fait jeter bas… un simple marchand, monsieur Colbert… fit charger quatre cents chameaux de ses débris. Un marchand ! c’est bien moins fort qu’un intendant des finances. »  Page 219
  • « – Imaginez-vous, mon cher, que le signor Mazarin, Dieu ait son âme ! fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres en litige dans la Valteline ; il les biffa sur le registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre. »  Page 283
  • « – Parbleu ! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.
    – Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans votre administration, à vous, le poète par excellence. »  Page 283
  • « – Eh ! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout ? »  Page 315
  • « – Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. »  Page 315
  • « Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son corps.
    Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations, que la jeune fille avait dû passer par là.
    Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. »  Page 328
  • « – Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre amie, monsieur ; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres ; c’est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas : plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi. »  Page 330
  • « La promenade avait été superbe. Le roi, de plus en plus amoureux et de plus en plus heureux, se montrait de charmante humeur pour tout le monde ; il avait des bontés à nulle autre pareilles, comme disaient les poètes du temps.
    M. de Saint-Aignan, on se le rappelle, était poète, et pensait l’avoir prouvé en assez de circonstances mémorables pour qu’on ne lui contestât point ce titre.
    Comme un infatigable croqueur de rimes, il avait, pendant toute la route, saupoudré de quatrains, de sixains et de madrigaux, le roi d’abord, La Vallière ensuite.
    De son côté, le roi était en verve et avait fait un distique.
    Quant à La Vallière, comme les femmes qui aiment elle avait fait deux sonnets.
    Comme on le voit, la journée n’avait pas été mauvaise pour Apollon. »  Page 344
  • « En conséquence, pareil à un tendre père qui est sur le point de produire ses enfants dans le monde, il se demandait si le public trouverait droits, corrects et gracieux ces fils de son imagination. Donc, pour en avoir le cœur net, M. de Saint-Aignan se récitait à lui-même le madrigal suivant, qu’il avait dit de mémoire au roi, et qu’il avait promis de lui donner écrit à son retour :
    Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours
    Ce que votre pensée à votre cœur confie ;
    Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie
    À plus aimer vos yeux qui m’ont joué ces tours ?
    Ce madrigal, tout gracieux qu’il était, ne paraissait pas parfait à de Saint-Aignan, du moment où il le passait de la tradition orale à la poésie manuscrite. Plusieurs l’avaient trouvé charmant, l’auteur tout le premier ; mais à la seconde vue, ce n’était plus le même engouement. Aussi de Saint-Aignan, devant sa table, une jambe croisée sur l’autre et se grattant la tempe, répétait-il :
    Iris, vos yeux malins ne disent pas toujours…
    – Oh ! quand à celui-là, murmura de Saint-Aignan, celui-là est irréprochable. J’ajouterais même qu’il a un petit air Ronsard ou Malherbe dont je suis content. Malheureusement, il n’en est pas de même du second. On a bien raison de dire que le vers le plus facile à faire est le premier.
      Et il continua :
    Ce que votre pensée à votre cœur confie…
    – Ah ! voilà la pensée qui confie au cœur ! Pourquoi le cœur ne confierait-il pas aussi bien à la pensée ? Ma foi, quant à moi, je n’y vois pas d’obstacle. Où diable ai-je été associer ces deux hémistiches ? Par exemple, le troisième est bon :
    Iris, pourquoi faut-il que je passe ma vie…
    quoique la rime ne soit pas riche… vie et confie… Ma foi ! l’abbé Boyer, qui est un grand poète, a fait rimer, comme moi, vie et confie dans la tragédie d’Oropaste, ou le Faux Tonaxare, sans compter que M. Corneille ne s’en gêne pas dans sa tragédie de Sophonisbe. Va donc pour vie et confie. Oui, mais le vers est impertinent. Je me rappelle que le roi s’est mordu l’ongle, à ce moment. En effet, il a l’air de dire à Mlle de La Vallière : « D’où vient que je suis ensorcelé de vous ? » Il eût mieux valu dire, je crois :
    Que bénis soient les dieux qui condamnent ma vie.  
    Condamnent ! Ah bien ! oui ! voilà encore une politesse ! Le roi condamné à La Vallière… Non !
    Puis il répéta :
    Mais bénis soient les dieux qui… destinent ma vie.
    Pas mal ; quoique destinent ma vie soit faible ; mais ma foi ! tout ne peut pas être fort dans un quatrain. À plus aimer vos yeux… Plus aimer qui ? quoi ? obscurité… L’obscurité n’est rien ; puisque La Vallière et le roi m’ont compris, tout le monde me comprendra. Oui, mais voilà le triste !… c’est le dernier hémistiche : Qui m’ont joué ces tours. Le pluriel forcé pour la rime ! et puis appeler la pudeur de La Vallière un tour ! Ce n’est pas heureux. Je vais passer par la langue de tous les gratte-papier mes confrères. On appellera mes poésies des vers de grand seigneur ; et, si le roi entend dire que je suis un mauvais poète, l’idée lui viendra de le croire. »  Pages 344 à 346
  • « Le roi, après cette promenade si fertile pour Apollon, et dans laquelle chacun payait son tribut aux Muses, comme disaient les poètes de l’époque, le roi trouva chez lui M. Fouquet qui l’attendait. »  Page 359
  • « – Un ami de M. l’intendant Colbert, ajouta Fouquet en laissant tomber ces mots avec une nonchalance inimitable, avec une expression d’oubli et d’ignorance que le peintre, l’acteur et le poète doivent renoncer à reproduire avec le pinceau, le geste ou la plume. »  Page 364
  • « – Rien que cela ! Je te trouve charmant de faire le dédaigneux. Sais-tu, toi qui fais le dédaigneux, que, lorsqu’on saura que M. Fouquet me reçoit à Vaux, de dimanche en huit, sais-tu que l’on s’égorgera pour être invité à cette fête ? Je te le répète donc, de Saint-Aignan, tu seras du voyage.
    – Oui, si, d’ici là, je n’en ai pas fait un autre plus long et moins agréable.
    – Lequel ?
    – Celui de Styx, Sire.
    – Fi ! dit Louis XIV en riant.
    – Non, sérieusement, Sire, répondit de Saint-Aignan. J’y suis convié, et de façon, en vérité, à ne pas trop savoir de quelle manière m’y prendre pour refuser.
    – Je ne te comprends pas, mon cher. Je sais que tu es en verve poétique ; mais tâche de ne pas tomber d’Apollon en Phoebus. »  Page 366
  • « – Mais, reprit-il, après un moment de silence pourquoi Madame prendrait elle le parti de Bragelonne contre moi ?
    En disant ces mots, auxquels de Saint-Aignan eût bien facilement répondu par ceux-ci : « Jalousie de femme ! » le roi sondait son ami jusqu’au fond du cœur pour voir s’il avait pénétré le secret de sa galanterie avec sa belle – sœur. Mais de Saint-Aignan n’était pas un courtisan médiocre ; il ne se risquait pas à la légère dans la découverte des secrets de famille ; il était trop ami des Muses pour ne pas songer souvent à ce pauvre Ovidius Naso, dont les yeux versèrent tant de larmes pour expier le crime d’avoir vu on ne sait quoi dans la maison d’Auguste. Il passa donc adroitement à côté du secret de Madame. Mais comme il avait fait preuve de sagacité en indiquant que Madame était venue chez lui avec Bragelonne, il fallait payer l’usure de cet amour-propre et répondre nettement à cette question : « Pourquoi Madame est-elle contre moi avec Bragelonne ? » »  Page 372
  • « Sans doute nos lecteurs se sont déjà demandé comment Athos s’était si bien à point trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis un long temps. Notre prétention, comme romancier, étant surtout d’enchaîner les événements les uns aux autres avec une logique presque fatale, nous nous tenions prêt à répondre et nous répondons à cette question »  Pages 384 et 385
  • « – Ô cœur humain ! boussole des rois ! murmura Louis resté seul, quand donc saurai-je lire dans tes replis comme dans les feuillets d’un livre ? Non, je ne suis pas un mauvais roi ; non, je ne suis pas un pauvre roi ; mais je suis encore un enfant. »  Page 428
  • « Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la même voix que s’il eût lu dans un livre :
    « Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre. » »  Page 453
  • « – Est-ce que l’Évangile ne dit pas : « Veillez, car le moment n’est connu que de Dieu. » Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne disent pas : « Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir. » Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux ? »  Page 456
  • « Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché à son dernier repas. »  Pages 460 et 461
  • « – Quelquefois, mon gouverneur m’a raconté les hauts faits du roi saint Louis, de François Ier et du roi Henri IV.
    – Voilà tout ?
    – Voilà à peu près tout.
    – Eh bien ! je le vois, c’est encore un calcul : comme on vous avait enlevé les miroirs qui réfléchissent le présent, on vous a laissé ignorer l’histoire qui réfléchit le passé. Depuis votre emprisonnement, les livres vous ont été interdits, de sorte que bien des faits vous sont inconnus, à l’aide desquels vous pourriez reconstruire l’édifice écroulé de vos souvenirs ou de vos intérêts. »  Page 483
  • « Malgré la faveur dont Percerin avait joui près de Concino Concini, le roi Louis XIII eut la générosité de ne pas garder rancune à son tailleur, et de le retenir à son service. Au moment où Louis le Juste donnait ce grand exemple d’équité, Percerin avait élevé deux fils, dont l’un fit son coup d’essai dans les noces d’Anne d’Autriche, inventa pour le cardinal de Richelieu ce bel habit espagnol avec lequel il dansa une sarabande, fit les costumes de la tragédie de Mirame, et cousit au manteau de Buckingham ces fameuses perles qui étaient destinées à être répandues sur les parquets du Louvre.
    On devient aisément illustre quand on a habillé M. de Buckingham, M. de Cinq-Mars, Mlle Ninon, M. de Beaufort et Marion Delorme. Aussi Percerin III avait-il atteint l’apogée de sa gloire lorsque son père mourut. »  Page 511
  • « – Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir ; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n’est-ce pas ?
    – Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je ? et qui tient son académie à Saint-Mandé ?
    – C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poètes, et nous les enrégimentons au service du roi. »  Page 525

Tome 5

  • « – J’avais envoyé à Votre Altesse un homme à moi, chargé de lui remettre un cahier de notes écrites finement, rédigées avec sûreté, notes qui permettent à Votre Altesse de connaître à fond toutes les personnes qui composent et composeront sa cour.
    – J’ai lu toutes ces notes.
    – Attentivement ?
    – Je les sais par cœur. »  Pages 22 et 23
  • « – Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un autre ami à moi.
    – M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée. »  Page 26
  • « Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres ; nous l’aurons fait riche. »  Page 28
  • « Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau :
    Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
    ……………………
    Et je me sauve à peine au travers du jardin.
    Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. »  Pages 31 et 32
  • « M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans sa Clélie sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments.  Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la Clélie. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la Clélie. »  Page 32
  • « Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les portefeuilles de ses peintres ; il avait cru en vain faire penser à lui. »  Page 34
  • « Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d’artifice ; là, Molière le conduisait au théâtre ; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l’escalier. »  Page 34
  • « Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l’embrassa. »  Page 34
  • « Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l’équivalent. »  Page 44
  • « La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses réserves : il les avait souvent cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique. Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon. »  Page 46
  • « Louis n’avait pas d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il n’avait pas faim.
    M. Fouquet fit bien mieux : il s’était mis à table pour obéir à l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet excès de bonne grâce. »  Page 46
  • « – Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination : j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi.
    – Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants.
    – Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La Fontaine, etc. »  Page 50
  • « – Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis, n’est-ce pas ? beau reste !
    – Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites ! »  Page 54
  • « L’histoire nous dira ou plutôt l’histoire nous a dit les événements du lendemain, les fêtes splendides données par le surintendant à son roi. Deux grands écrivains ont constaté la grande dispute qu’il y eut entre la Cascade et la Gerbe d’Eau, la lutte engagée entre la Fontaine de la Couronne et les Animaux, pour savoir à qui plairait davantage. »  Pages 64 et 65
  • « Le lit gémit sous ce poids, et, à part quelques soupirs échappés de la poitrine haletante du roi, on n’entendit plus rien dans la chambre de Morphée. »  Page 81
  • « Cette fureur exaltée, qui s’était emparée du roi à la vue et à la lecture de la lettre de Fouquet à La Vallière, se fondit peu à peu en une fatigue douloureuse.  La jeunesse, pleine de santé et de vie, ayant besoin de réparer à l’instant même ce qu’elle perd, la jeunesse ne connaît point ces insomnies sans fin qui réalisent pour le malheureux la fable du foie toujours renaissant de Prométhée. »  Page 81
  • « Le dieu Morphée, qui régnait en souverain dans cette chambre à laquelle il avait donné son nom, et vers lequel Louis tournait ses yeux appesantis par la colère et rougis par les larmes, le dieu Morphée versait sur lui les pavots dont ses mains étaient pleines, de sorte que le roi ferma doucement ses yeux et s’endormit.
    Alors il lui sembla, comme il arrive dans le premier sommeil, si doux et si léger, qui élève le corps au-dessus de la couche, l’âme au-dessus de la terre, il lui sembla que le dieu Morphée, peint sur le plafond, le regardait avec des yeux tout humains ; que quelque chose brillait et s’agitait dans le dôme ; que les essaims de songes sinistres, un instant déplacés, laissaient à découvert un visage d’homme, la main appuyée sur sa bouche, et dans l’attitude d’une méditation contemplative. »  Page 82
  • « – Eh bien ! ajouta le roi en frappant du pied, vous ne me répondez pas ?
    – Nous ne vous répondons pas, mon petit monsieur, fit le géant d’une voix de stentor, parce qu’il n’y a rien à vous répondre, sinon que vous êtes le premier fâcheux, et que M. Coquelin de Volière vous a oublié dans le nombre des siens… »  Pages 84 et 85
  • « Celui qui tenait la lampe marcha le premier ; le roi le suivit ; le second masque vint ensuite. On traversa ainsi une galerie longue et sinueuse, diaprée d’autant d’escaliers qu’on en trouve dans les mystérieux et sombres palais d’Anne Radcliffe. »  Page 86
  • « Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire d’Enguerrand de Marigny ? »  Page 103
  • « – Eh bien ! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay ?
    – Ma foi ! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poètes, mais il n’était pas chez lui. »  Page 112
  • « – Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point :   c’est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi ! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route ! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils caressent, qu’ils me font aimer ! La pauvreté ! mais je l’accepte, je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée ; car la pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est pas la prison ! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière ? »  Page 114
  • « – Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu ! Brûler Vaux ! détruire mon palais ! Mais Vaux n’est pas à moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le Brun ; Vaux est à Le Nôtre ; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer Les Fâcheux, Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi. »  Pages 116 et 117
  • « Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel épouvanta Caïn. »  Page 123
  • « – Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je l’homme que je suis ? serais-je un ami véritable si je vous exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus redoutable encore du jeune roi ? L’avoir volé, ce n’est rien ; avoir courtisé sa maîtresse, c’est peu ; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc ! il vous arracherait plutôt le cœur de ses propres mains !
    – Vous ne lui avez rien laissé voir du secret ?
    – J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer à ne pas mourir. »  Page 142
  • « Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même, et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi détrôné. »  Page 154
  • « Raoul, ouvrant de grands yeux comme le distrait de Théophraste, n’avait plus répondu ; mais sa tristesse en avait augmenté de deux nuances. »  Page 215
  • « Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui de Longus.
    Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz. »  Pages 229 et 230
  • « Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.
    Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un pillage ; il donnait tout.
    La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de fournisseurs se payaient sur les offices du duc. »  Page 236
  • « D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi ; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.
    Aussi voyait-on le premier roi du monde, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval d’une ardeur sans seconde, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux. »  Page 285
  • « – Oh ! fit le surintendant, ne nous abusons pas, mes chers frères en Épicure ; je ne veux pas faire de comparaison entre le plus humble pêcheur de la terre et le Dieu que nous adorons, mais, voyez-vous, il donna un jour à ses amis un repas qu’on appelle la Cène, et qui n’était qu’un dîner d’adieu comme celui que nous faisons en ce moment. »  Page 298
  • « À ces moments-là, quand le vent lui coupait les yeux et en faisait jaillir des larmes, quand la selle brûlait, quand le cheval, entamé dans sa chair vive, rugissait de douleur et faisait voler sous ses pieds de derrière une pluie de sable fin et de cailloux, d’Artagnan, se haussant sur l’étrier, et ne voyant rien sur l’eau, rien sous les arbres, cherchait en l’air, comme un insensé. Il devenait fou. Dans le paroxysme de sa convoitise, il rêvait chemins aériens, découverte du siècle suivant ; il se rappelait Dédale et ses vastes ailes, qui l’avaient sauvé des prisons de la Crète »  Page 347
  • « Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté. »  Page 360
  • « Fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument ! »  Page 454
  • « « Quant aux biens mobiliers, ainsi nommés, parce qu’ils ne peuvent se mouvoir, comme l’explique si bien mon savant ami l’évêque de Vannes… »
    D’Artagnan frissonna au souvenir lugubre de ce nom.
    Le procureur continua imperturbablement :
    « Ils consistent :
    « 1° En des meubles que je ne saurais détailler ici faute d’espace, et qui garnissent tous mes châteaux ou maisons, mais dont la liste est dressée par mon intendant… »
    Chacun tourna les yeux vers Mousqueton, qui s’abîma dans sa douleur.
    « 2° En vingt chevaux de main et de trait que j’ai particulièrement dans mon château de Pierrefonds et qui s’appellent : Bayard, Roland, Charlemagne, Pépin, Dunois, La Hire, Ogier, Samson, Milon, Nemrod, Urgande, Armide, Falstrade, Dalila, Rébecca, Yolande, Finette, Grisette, Lisette et Musette.
    « 3° En soixante chiens, formant six équipages, répartis comme il suit :   le premier, pour le cerf ; le second, pour le loup ; le troisième, pour le sanglier ; le quatrième, pour le lièvre, et les deux autres, pour l’arrêt ou la garde ;
    « 4° En armes de guerre et de chasse renfermées dans ma galerie d’armes ;
    « 5° Mes vins d’Anjou, choisis pour Athos, qui les aimait autrefois ; mes vins de Bourgogne, de Champagne, de Bordeaux et d’Espagne, garnissant huit celliers et douze caves en mes diverses maisons ;
    « 6° Mes tableaux et statues qu’on prétend être d’une grande valeur, et qui sont assez nombreux pour fatiguer la vue.
    « 7° Ma bibliothèque, composée de six mille volumes tout neufs, et qu’on n’a jamais ouverts ; »  Pages 493 et 494
  • « Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait pas, et il ne lisait pas. »  Pages 499 et 500
  • « Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne ; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline. »  Pages 513 et 514
  • « LII : Le dernier chant du poème »  Page 530
3 étoiles, G

Gatsby le magnifique

Gatsby le magnifique de F Scott Fitzgerald

Édition le livre de poche, 2013, 222 pages

Roman écrit par F Scott Fitzgerald et publié initialement en 1925 sous le titre anglais « The Great Gatsby ».

Été 1922, Nick quitte son middle-west natal et aménage à New York pour travailler en tant qu’agent de change. Il réussit à se trouver un petit logement à Long Island, non loin de chez sa cousine Daisy et son mari Tom. Son arrivée dans cette société huppée va lui permettre de découvrir cet étrange milieu qu’est celui des gens riches. Le voisin direct de Nick est Jay Gatsby un milliardaire excentrique aux origines douteuses qui possède une immense maison. Malgré la prohibition, Gatsby réussit à donner de somptueuses réceptions qui attirent tout le gratin new-yorkais et où l’alcool coule à flot. Mais qui est ce Gatsby ? d’où vient-il ? Qu’a-t-il fait pour être aussi riche ? Autant de questions sans réponse, sont suffisantes pour créer toutes sortes de rumeurs sur l’homme. Peu à peu, Nick va se lier d’amitié avec lui et découvrir qui il est réellement.

Une histoire intéressante qui manque toutefois de sentiment et de rythme. Le style descriptif utilisé par l’auteur ne fait malheureusement pas justice aux années 1920 qui sont étiquetées comme étant les années folles et les années de la démesure. Le texte est bien écrit, le style y est élégant mais la rectitude grammaticale n’est pas tout pour créer un bon roman. Les personnages principaux sont intéressants mais il est difficile de s’y attacher car ils ne sont présentés que de façon superficielle et leurs évolutions émotionnelles est quasi absentes. Pour les autres personnages, l’auteur se contente de nous narrer leurs noms et leurs interrelations, sans plus, lorsqu’ils sont présents aux grandes fêtes données par Gatsby. Ce texte se rapproche plus d’une chronique du monde des gens riches et vaniteux de l’époque que d’un roman, malgré une histoire avec un fort potentiel en émotion. Une lecture intéressante et divertissante malgré la froideur de la présentation. Dommage que ce roman ne nous fasse pas vivre l’effervescence des années folles.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 juillet 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Quand je suis revenu de la côte-Est, à l’automne dernier, j’aurais presque souhaité que le monde soit en uniforme et se tiennent à jamais dans une sorte de gardez-vous moral. J’étais saturé de plongées chaotiques et d’aperçus privilégiés à l’intérieur du cœur humain. Seul Gatsby, l’homme qui donne son nom à ce livre, échappait à cette réaction – Gatsby qui présente pourtant tout ce que je méprise le plus sincèrement. »  Page 12
  • « Cette sensibilité n’a rien à voir avec l’émotivité apathiques qu’on nomme pompeusement « tempérament créatif ». C’est un donc prodigieux pour l’espoir, une attitude au romanesque que je n’avais encore rencontrée chez personne, et que je ne pense pas rencontrer de nouveau. »  Page 12 et 13
  • « Alors, grâce au soleil, aux brusques flambées de feuillage qui dévoraient les arbres à la vitesse d’un film en accéléré, j’ai retrouvé cette assurance familière : la vie reprend toujours avec le début de l’été.
  • Je vais tant de livre à lire et tant d’énergie à puiser dans ces effluves de renouveau. J’ai acheté une douzaine d’ouvrage, traitant de la banque, du crédit, des placements boursiers. Alignés sur mon étagère, dans leur reliure rouge et or, ils ressemblaient à une monnaie flambant neuve, frappée à mon intention, pour me permettre d’accéder aux secrets aurifères connus des seuls Midas, Mécène et Morgane. Mais j’étais parfaitement décidé à lire d’autres livres. À l’université, j’étais plutôt un « littéraire » – j’ai même écrit pendant un an quelques éditoriaux définitifs et pontifiants pour le Yale News – et c’était le moment ou jamais de réveiller ce genre d’intérêt, d’en nourrir mon existence, pour devenir le plus restreint de tous les spécialistes, ce qu’on appelle « un homme accompli ». »  Page 15
  • « – En t’écoutant, Daisy, j’ai l’impression d’être un barbare, un paria la civilisation. Pourquoi ne parles-tu pas de mousson ou de chose de cet ordre?
    Je croyais cette remarque anodine, mais Tom la saisie au bond d’une façon imprévue.
    – La civilisation cours à sa ruine! Rugit-il avec virulence. Je suis un affreux pessimisme par rapport à ce qui se passe. As-tu lu the Rising of Coloured Empires, d’un certain Goddard ?
    – N… non, ai-je répondu, stupéfait par son ton de voix.
    – C’est un livre excellent. Tout le monde devrait l’avoir lu. L’idée c’est que la race blanche doit être sur ses gardes, sinon elle finira par… oui, par être engloutie. Une thèse scientifique, fondée sur des preuves irréfutables.
    – Tom réfléchis de plus en plus, soupira Daisy, avec une tristesse inattendue. Il dévore de très gros livres, remplis de mots interminables. Quel était ce mot, déjà, qui…
    – Ce sont des livres scientifiques, répéta Tom, en lui jetant un regard agacé. L’auteur connaît son sujet à fond. Nous sommes la race dominante. Notre devoir est d’interdire aux autres races de prendre le pouvoir. »  Page 25
  • « – Quant à Tom, le fait qu’il ait trouvé « quelqu’un d’autre à New York » me paraissait beaucoup moins surprenant que de le savoir déprimé par la lecture d’un livre. »  Page 34
  • « De vieux numéros du Town Tattle étaient empilés sur une petite table, avec un exemplaire de Simon Called Peter et divers magazines à scandale de Broadway. »  Page 43
  • « Assise sur les genoux de Tom, Mrs Wilson téléphona d’abord à plusieurs personnes; puis les cigarettes vinrent à manquer; je descendis en acheter au drugstore du coin; quand je suis remonté, ils avaient disparu; j’ai donc gagné sans bruit le living-room, et j’ai lu un chapitre du Simon Called Peter. Le texte devait être nul, ou l’alcool déformait tout, mais je n’ai pas compris un mot. »  Page 43
  • « … Plus tard, je me trouve au pied de son lit, lui en sous-vêtements au milieu des draps, et il feuillette un impressionnant portfolio.
    – La belle et la bête… Solitude… Vieux cheval de labour … Brooklyn Bridge… »  Page 53
  • « Nous avons poussé à tout hasard une porte imposante, et nous nous sommes trouvés dans une vaste bibliothèque, style gothique anglais, décorer de panneaux de chêne sculpté, transportés sans doute, un à un, de quelques manoir en ruines du Vieux Continent.
    Un homme bedonnant, dans la cinquantaine, le nez chaussé d’énormes lunettes qui lui donnaient un regard de hibou, était assis, manifestement ivre, sur le coin d’une longue table et regardait les rayonnages avec une application chancelante. Il fit un brusque demi-tour en nous entendante, et toisa Jordan des pieds à la tête.
    – Ça vous dit quoi ? demanda-t-il à brûle pourpoint.
    – Quoi ?
    – Tout ça.
    Il agita la main en direction des rayonnages.
    – Pas la peine d’aller vérifier, faites-moi confiance. J’ai vérifié. Ils sont vrais.
    – Les livres ?
    Il hocha le menton.
    – Tout ce qu’il y a de plus vrai. Avec des pages, et tout. J’ai cru que c’était du trompe-l’œil, de fausses reliures en carton. Avec des pages, et… Attendez Je vous montre…
    Persuadé que nous étions d’un scepticisme irréductible, il plongea vers l’un des rayonnages, et sortit le tome I des Stoddard Lectures.
    – Regardez ! s’écria-t-il avec jubilation. C’est imprimé, c’est authentique. Il m’a eu. Cet homme-là, c’est un grand metteur en scène. Digne de notre Belasko de Broadway. Un triomphe. Quelle conscience professionnelle ! Quel réalisme ! On sait même où il faut s’arrêter. Aux pages qui ne sont pas coupées. Vous cherchez quoi, au fait ? Vous espérez quoi ?
    Il me reprit le livre et le remit en place, en murmurant qu’une seule brique enlevée pouvait faire s’effondrer l’ensemble. »  Pages 61 et 62
  • « – J’ai été amené par une femme qui s’appelle Roosevelt. Mrs Claud Roosevelt. Vous connaissez ? Je l’ai rencontré quelqu’un par, la nuit dernière. Ça fait une semaine que je suis ivre, alors, pour cuvée tranquille, j’ai pensé que m’enfermer dans une bibliothèque, ça aiderait.
    – Ça aide?
    – Ça a l’air. Mais c’est un peu tôt pour savoir. Ça fait une heure que je suis là. Je vous ai dit pour les livres? Ils sont…
    – Vous avez dit. »  Pages 62 et 63
  • « Gatsby, l’œil absent, feuilletait un exemplaire d’Economics, de Henry Clay, sursautait à chaque pas que ma Finlandaise faisait dans la cuisine, et observait de temps en temps mes vitres embuées, comme si d’invisibles et terrifiants événements se déroulaient à l’extérieur. »  Page 107
  • « Je n’avais rien à regarder sous cet arbre, sinon la vaste demeure de Gatsby, ce que je fis pendant une bonne demi-heure, avec une ferveur égale à celle de Kant face à son clocher. »  Page 111
  • « Les rumeurs les plus farfelues s’attachaient à lui comme par réflexe – tel ce « pipe-line souterrain » qui aurait importé en fraude de l’alcool canadien – et l’on répétait avec insistance qu’il n’habitait pas une maison, mais un bateau camouflé en maison, et qu’il cabotait en secret entre les rives de Long Island. Pour quelle raison ce genre de fable comblaient-elles d’aide James Gatz, originaire de Dakota du Nord, n’est pas facile à expliquer. »  Pages 123 et 124
  • « C’est au moment où la curiosité dont il était l’objet devenait la plus vive que Gatsby renonça, un certain samedi soir, à illuminer ses jardins – et sa carrière de Trimalcion prit fin aussi mystérieusement qu’elle avait commencé. »  Page 141
  • « Il semblait hésiter à ranger cette photographie. Il insistait pour que je la regarde. Il a fini par la remettre dans son portefeuille, et il a sorti de sa poche un exemplaire très défraîchi d’un livre intitulé : Hopalong Cassidy.
    – Regardez. Un livre qu’il lisait quand il était tout jeune. Ça éclaire bien des choses.
    Il a ouvert le livre, et m’a montré la dernière page. Elle portait les mots : EMPLOI DU TEMPS, suivis d’une date : 12 septembre 1906. Et en dessous :
    Lever……… 6h00
    Haltères et pieds au mur……….6h15 – 6h30
    Étude électricité etc. ………..7h15 – 8h15
    Travail………. 8h30 – 16h30
    Base-ball et sport……….16h30 – 17h00
    Exercices d’élocution, self-control, maîtrise du maintien……….17h00 – 18h00
    Étude inventions qu’il faudrait encore inventer……….19h00 – 21h00
    RÉSOLUTIONS GÉNÉRALES
    Ne pas perdre mon temps chez Shafters ou [nom illisible]
    Pas fumer ni chiquer
    Bain tous les deux jours
    Lire chaque semaine un livre ou un journal qui enrichit l’esprit
    Économiser chaque semaine 5 [biffé] 3 dollars.
    Être plus gentil avec mes parents
    – J’ai trouvé ce livre par hasard, a dit le vieil homme. Ça éclaire bien les choses, vous ne trouvez pas ?
    – Ça les éclaire très bien.
    – Jimmy voulait toujours se dépasser lui-même. Il prenait sans cesse des résolutions sur un point ou un autre. Vous avez remarqué ce qu’il a noté à propos de s’enrichir l’esprit ? Il a toujours été très fort pour ça. Un jour il m’a dit que je me goinfrais comme un porc, et je l’ai giflé.
    Il hésitait à refermer le livre, relisait chaque phrase à voix haute en me regardant avec insistance. Peut-être attendait-il que je recopie cette liste pour mon usage personnel. »  Pages 213 et 214
  • « Au moment où nous franchissions le portait, j’ai entendu une voiture s’arrêter, et quelqu’un qui pataugeait dans le sol boueux pour nous rejoindre. J’ai tourné la tête. C’était l’homme au regard de hibou que j’avais découvert, trois mois plus tôt, dans la bibliothèque de Gatsby, en extase devant ses livres. »  Page 215
4 étoiles, B, C

Les contes interdits, tome 05 – Le joueur de flûte d’Hamelin

Les contes interdits, tome 05 – Le joueur de flûte d’Hamelin de Sylvain Johnson

Éditions AdA, 2018, 240 Pages

Cinquième tome de la série « Les contes interdits » écrit par Sylvain Johnson et publié initialement en 2018.

Denis Lebeau vient d’être libéré du pénitencier après avoir purgé une peine de 20 ans. Il a été accusé et jugé coupable, à tort selon ses dires, de meurtre. Pour recommencer sa vie incognito, sans la terrible étiquette de meurtrier, il décide de s’installer dans le Maine aux États-Unis. Il va débarquer dans le petit village côtier de Parc de l’Océan. Mais rien ne se passe comme il le souhaitait. Dès son arrivée, il se brouille avec le shérif, un homme sinistre et alcoolique, et celui-ci découvre son terrible secret. Denis apprend que ce village cache de grands secrets : des disparitions de jeune femme régulièrement depuis 20 ans, la légende de la très belle Marie Dupuis, des cérémonies païennes sur la plage… Le plus troublant est que la police n’est pas en mesure d’élucider le dossier des disparitions. À court de moyen et découragé, le shérif décide de demander l’aide de Denis dans ce dossier. N’est-il pas en tant que meurtrier le mieux placer pour comprendre et démasquer celui qui kidnappe les jeunes femmes ?

Une surprenante réécriture sinistre et moderne du Joueur de flûte de Hamelin. Le but de cette série est d’utilisé le canevas du conte des frères Grimm pour le revisiter dans le genre de l’horreur. Cette adaptation est fidèle au conte original bien que l’histoire se passe de nos jours et qu’elle contienne une grande violence. L’auteur a su incorporer dans le texte une bonne dose de mystère tel que la vie de Denis avant son arrivée au village, de la sorcellerie et la légende de Marie Dupuis qui tiennent le lecteur en haleine. Les flash-backs réguliers permettent de comprendre petit-à-petit Denis mais aussi l’histoire du village de Parc de l’Océan. Ce style permet de tranquillement lever le voile sur ces mystères au grand plaisir du lecteur. Malgré quelques longueurs, l’écriture de Johnson est très dynamique. Il a su créer avec le personnage de Denis un individu attachant malgré son lourd passé criminel ce qui est un exploit en soi. Un petit bémol, pour une meilleure compréhension, il aurait fallu donner plus d’informations sur l’étrange bête qui vit dans l’océan. Une bonne lecture d’horreur divertissante pour public averti.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 8 juillet 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Des taches lumineuses flottaient devant son regard comme autant de fées virevoltant dans un pré enchanté. Sauf qu’elle n’était pas dans un conte pour enfants, mais dans l’horrible réalité des adultes. »  Page 8
  • « Le directeur de la prison était venu en personne pour lui souhaiter bonne chance, sans lui serrer la main tendue. Denis avait été relâché dans un monde qu’il ne connaissait plus que par la télévision, les films et les livres. »  Page 15
  • « Mike, c’était le nom du policier, retira son chapeau en dévoilant un visage plissé, des joues de bouledogue et un regard de faucon aussi perçant qu’un poignard. Sa ressemblance avec le vieil homme (Jud Crandall) dans le film « Cimetière vivant », une adaptation du roman Simetierre de Stephen King, était frappante. Denis ne pouvait détacher son regard du visage familier, troublant en raison de leur présence dans le Maine, lieu de prédilection des histoires du maître de l’horreur américain.
    Le shérif plissa le front de contrariété, avant de lui parler avec lassitude.
    – Je ne veux rien entendre au sujet de ce film, vous avez compris?
    Il n’était donc pas le premier à noter la ressemblance. »  Page 23
  • « Elle avait appris, dès son jeune âge, que tout écart de conduite, toute transgression des lois primordiales de la religion catholique, incluant les précieux commandements bibliques, devaient être purifiés dans la douleur. »  Page 129
  • « Son père lui avait imposé la lecture de la Bible; l’enfant devait mémoriser les psaumes et les réciter avant les repas. La peur de Dieu faisait frémir la gamine, la crainte du Malin rôdant dans la ville ou parcourant la campagne pour s’y nourrir du vice lui donnait des cauchemars. »  Page 130
  • « La petite gamine qu’on avait depuis peu retirée de l’école primaire se mit à redoubler d’intensité dans l’étude de la Bible. »  Page 130
  • « Le reste de l’histoire n’était qu’un cliché d’écrivain en manque d’inspiration. L’enfant et la mère qui tentent de cacher le corps de l’homme dans les bois, laissant une longue traînée de sang sur la neige, s’exténuant dans une tâche trop pénible pour elles. »  Page 132
  • « Les sons humains, s’élevant de la colline formaient une mélodie obscène, peuplée de rires gras, de cris, d’exclamations résultant de querelles, de gémissements sexuels et de pleurs. C’était une scène digne de Sodome et Gomorrhe, de la grande Babylone baignée dans le vice et la déchéance. »  Page 151
  • « Aucune des brutes ne parlait; on aurait dit une armée de zombies prenant la direction du comptoir d’un boucher dégoulinant de sang frais et d’entrailles fumantes. Ne manquaient que Rick et ses coups de feu. »  Page 155
  • « Marie avait fait une terrible découverte dans ses moments de folie. Le mythe honteux véhiculé par les films, les livres et la télévision s’avérait une horrible fausseté. Il n’existait aucun endroit sécuritaire où l’esprit des victimes pouvait se retirer. Aucun refuge loin de la souffrance, de l’humiliation, aucune possibilité de se détacher d’une enveloppe corporelle en plein traumatisme. »  Page 167
  • « Outre l’odeur amplifiée, il émanait une énergie négative presque tangible de cette pièce, comme dans ces endroits maudits où des drames horribles se sont déroulés. Un peu comme le touriste qui explore les camps de concentration nazis, sensible aux millions d’âmes qui hurlent leurs tourments pour une éternité d’errance entre les murs de ces tombeaux érigés à la gloire d’un malade mental. C’était comme découvrir que le salon dans lequel vous faites de la lecture a été le lieu d’un massacre à la Lizzie Borden. »  Page 182
  • « Durant ses années de prison, Denis avait beaucoup lu, en particulier sur la psychologie relative aux criminels, aux tueurs en série notoires. Ce sujet semblait vraiment passionner le public avide de récits macabres, voulant expliquer l’inexplicable nature démoniaque de ces êtres ignobles. Selon le FBI et ses profileurs, les tueurs en série finissaient toujours par commettre une erreur fatidique qui permettait au policier de les capturer. Selon les mêmes experts, la raison en était simple : tous les grands malades meurtriers recherchaient une forme de reconnaissance sociale pour leur œuvre, pour leurs crimes, leurs institutions de folie. »  Page 200
  • « En prison, Denis avait orchestré l’assassinat d’un nouveau venu, considéré comme l’un des plus prolifiques tueurs en série de la province. L’autre paradait en se prenant pour « Hannibal Lecter », recevant l’adoration d’un groupe de détenus facilement influençables. »  Page 206
4 étoiles, B, C

Les contes interdits, tome 01 – Blanche Neige

Les contes interdits, tome 01 – Blanche Neige de L.P. Sicard

Éditions AdA, 2017, 197 Pages

Premier tome de la série « Les contes interdits » écrit par Louis-Pier Sicard et publié initialement en 2017.

Émilie est internée dans un hôpital psychiatrique mais elle ne sait pas pourquoi. Elle n’a aucun souvenir. Qu’a-t-elle fait pour se retrouver dans cet asile ? De quoi souffre-t-elle? Il semble qu’elle aurait commis un crime, mais lequel ? Les seules personnes qu’elle côtoie sont les infirmiers et le médecin qui s’occupent d’elle. Mais quelque chose cloche. Elle est séquestrée dans sa cellule la majorité du temps et le médecin qui est sensé la soigner la drogue et la viole à répétition. Elle réussit à s’évader avec l’aide d’un infirmier qui la trouve très belle et qui a pitié d’elle. Dans sa fuite, elle s’engouffre dans une forêt dense qui semble sans fin et pleine de danger. Elle y passe une première nuit horrible aux prises avec la peur d’être reprise et des hallucinations d’horreur dû probablement au sevrage des médicaments. Égarée dans la forêt elle trouve refuge dans un vieux manoir abandonné. Elle réalisera rapidement que cette demeure est hantée et se joue d’elle avec ses sept habitants. Réussira-t-elle à sortir indemne de ce manoir et de cette forêt ?

Une reprise sanglante du conte de Blanche Neige. L’auteur a utilisé le canevas du conte des frères Grimm pour le revisiter dans le genre de l’horreur. Il a réussi son défi de façon impressionnante. L’histoire n’a rien à voir avec le conte original. Dans cette adaptation, bien que l’on retrouve les éléments importants du conte, l’héroïne souffre de graves problèmes psychologiques. Dès le début, le lecteur est happé et il est plongé dans le monde de la maladie mentale. Le personnage d’Émilie est très intéressant et prend toute la place. L’auteur a su la rendre mystérieuse avec son passé oublié et les nombreuses questions qu’elle se pose. Avec cette approche, il a su créer une atmosphère inquiétante et angoissante. Tout au long de la lecture, il est difficile de départager le vrai du délire et c’est là l’élément accrocheur du texte. En revanche, pour faire monter l’angoisse et démontrer la maltraitance de l’héroïne, l’auteur aurait pu utiliser autre chose que l’abus sexuel. Les scènes de viol sont trop nombreuses, redondantes et non nécessaire dans plusieurs cas. De plus, les scènes de viol sont très détaillées ce qui met le lecteur à l’épreuve. Une lecture perturbante et difficile qui donne des frissons avec son ambiance lugubre. C’est effectivement une lecture pour adulte averti. Un premier tome qui fait honneur à la série des Contes interdits.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 29 mai 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Il m’arrivait fréquemment de me trouver un recoin dans la pièce où je pouvais m’asseoir et m’adonner à la lecture. Il y avait certes peu de livres à notre disposition, mais je savais qu’avec cette vieille bible à la couverture déchirée, j’avais encore bien des années à écouler. »  Page 18
  • « Dans un élan de panique, j’étendis mon bras droit, approchai l’aiguille de sa jambe et la lui plantai rudement sur le côté de la cuisse. Thomas grogna de douleur tandis que le liquide jaunâtre se déversait dans son sang. Je n’avais pas encore retiré la fine tige métallique de sa chair qu’il titubait : après une vaine tentative de maintenir son équilibre en s’appuyant au mur, il s’effondra brusquement au sol, renversant dans sa chute quelques livres qui reposaient sur une table adjacente. »  Page 38
  • « Je posai un premier pied à l’intérieur, faisant craquer le plancher de bois verni. Je ne pus que m’éblouir à nouveau du somptueux décor qui s’offrait à moi : droit devant montait un escalier large aux fines rampes et gardé de deux armures décoratives; à ma gauche se trouvait une bibliothèque dont les murs étaient entièrement recouverts de rangées de livres méticuleusement alignés; à ma droite, ce salon que j’avais naguère observé par la fenêtre. »  Pages 90 et 91
  • « Lorsque chacune des assiettes, chacun des ustensiles et le moindre verre furent propres, je fonçai vers la bibliothèque. Mes vêtements, couverts de sueur, trahissaient la saleté du mon propre corps – ce qui m’entourait était en effet plus propre que moi-même. Suite à cette pièce, je me promis de prendre une pause pour ce jour et de me faire couler un bain chaud. À l’aide d’une lingette humide, je nettoyai toutes les couvertures des livres, en profitant pour étudier les titres qui présentaient les reliures sombres. La plupart m’étaient inconnus, voire incompréhensibles : il y en avait dans différentes langues, dont quelques-unes m’étaient étrangères. Fait curieux : chaque ouvrage avait été savamment étudié. En effet, lorsque j’en ouvrais un au hasard, je notais de multiples annotations, surlignages et marquages en bas de page. Et toujours, quel que fût le bouquin consulté, je revoyais cette même calligraphie, cette même minutie. De toute évidence, un érudit avait jadis habité ces lieux. »  Page 98
  • « Personne dans le salon. Je poursuivis mon enquête dans la même fébrilité. Ce fut lorsque j’arrivai dans la bibliothèque qu’un premier indice s’offrit à moi : au centre le la ^pièce se trouvait un livre ouvert. Il aurait fallu être sot pour croire en un simple courant d’air ayant été à l’origine de la chute de ce livre : la rangée la plus près de sa position était à plus d’un mètre de là. C’était sans équivoque : quelqu’un avait délibérément laissé tomber ce bouquin à cet endroit précis, mais pourquoi ? j’étudiai les multiples étagères. Aucun autre ouvrage ne manquait à l’appel. Il devait s’agir d’un piège ! Dès que je serais penchée vers le livre, on aurait bondi sur moi par-derrière ! »  Pages 106 et 107
  • « Je creusai mes méninges pour extirper de leurs profondeurs les souvenirs qui y dormaient depuis mon arrivée dans ces lieux : il y eut dans un premier temps cette robe dont j’étais habillée, où paraissait une large tache de sang ; il y avait ce lit qui s’était déplacé de lui-même jusqu’au centre de la chambre; ce livre qui était tombé dans la bibliothèque… »  Page 118
  • « Quelles que fussent les gymnastiques de mon imagination, je ne trouvai nulle logique, nul lien ne pouvant rattacher ces faits insolites. Ce fut alors que je me rappelai n’avoir pas lu le titre de ce bouquin que j’avais retrouvés au centre de la pièce. Galvanisée, je m’y rendis presque à la course : il s’y trouvait toujours. Ce livre était ouvert à une certaine page, où paraissait une liste de noms que j’approchai de la lampe la plus près : des noms de filles s’alignaient comme des articles d’épicerie, chacun d’entre eux étant invariablement rayé d’un trait d’encre. Égarée, je refermai sèchement le lourd ouvrage, sans me rendre compte dans l’instant que, petit à petit, le jeu s’éclaircissait : une mère avait ici mis au monde des enfants indésirables, des enfants qui la firent énormément souffrir au point de se tordre sur son grabat – voilà pourquoi le lit se déplaçait de lui-même; voilà le sang sur la robe ! »  Pages 118 et 119
  • « Mon objectif était d’atteindre la fenêtre de la bibliothèque sans attirer l’attention; celle-là était suffisamment grande pour que je pusse m’y glisser. Je contournai quelques étagères débordantes d’ouvrages, prenant grand soin de ne pas buter contre le coin d’un meuble ou quelque objet tombé au sol. »  Page 131
  • « Après avoir longé des mètres de livres alignés, j’atteignis finalement ce que je croyais être un mur. »  Page 131
  • « Il me fallut une dizaine d’essais avant que jaillit la première flamme, tant mes mains tremblaient. Je l’élevai à bout de bras ainsi qu’un minuscule flambeau, mais la lumière fut si faible qu’elle ne me permit pas de distinguer plus qu’une rangée de livres avant de s’éteindre. »  Page 132
  • « Quelque chose attira mon attention sur le dessus du pupitre : un livre y était ouvert à une page où paraissait l’ébauche d’une liste. Arquant le cou pour mieux en discerner les détails, je reconnus ce livre dans lequel s’étaient trouvés les noms féminins rayés, que j’avais remarqués à une certaine page de ce bouquin retrouvé au centre de la bibliothèque au courant de l’après-midi. Cependant, deux faits n’allaient pas : dans un premier temps, quelques noms, tout au bas de cette liste, n’étaient pas encore rayés, ce que je ne parvenais à ‘expliquer. Il y avait, hormis ce détail, une information infiniment plus troublante : le tout dernier nom, au bas de la page, n’était nul autre que le mien ! J’osai tournai les pages précédentes après avoir craqué une autre allumette : des noms de femmes, par centaines, s’y trouvaient biffés ! Qu’est-ce que ce nom pouvait bien y faire ? Et que signifiaient ces ratures ? Je voulus m’assurer qu’il s’agissait du même livre que j’avais aperçu plus tôt, et dans lequel je n’avais a priori pas remarqué la présence de mon nom : à sa couverture, que je revoyais et retouchais, il n’y avait aucune méprise possible. Sous l’emprise d’un bouleversement, je rabattais la couverture si brusquement que l’encrier, sur le coin du pupitre, tomba sur le plancher et éclata bruyamment, éclaboussant le sol de son contenu. »  Pages 134 et 135
  • « Et j’attendais, blottie dans la veste de cet homme ayant saoulé sa vie jusqu’au cœur, rejetant la moindre de mes pensées sombres dès qu’elle surgissait dans ma conscience ainsi qu’on tournerait les pages d’un livre glauque sans en lire un seul mot. »  Page 149
  • « Le dernier désigné n’était nul autre que cet homme à l’écart, qui en entendant son nom prononcé déposa son livre sur le pupitre auquel il était assis. »  Page 170
  • « – Comment une aussi belle jeune femme a-t-elle pu commettre de telles atrocités ? murmura le policier, ému.
    Ces mots auraient sans doute dû être préservées quelque part en son cœur, mail il fut incapable de les retenir plus longtemps.
    – Eh bien…, soupira la docteure en psychologie, n’est-ce pas elle que l’on surnomme Blanche-neige ? Ceci est plutôt ironique… Dans ce conte, l’horrible reine, en contemplant son miroir, ne voit pourtant pas son reflet, mais celui de cette sage et belle jeune fille. »  Page 188
  • « On m’avait écoutée sans n’interrompre une seule fois, ni même me poser de questions supplémentaires. Cela avait été à grand-peine que la psychologue avait daigné me regarder dans les yeux. Et jamais je n’avais senti de compassion, et jamais je n’avais vu de frissons sur sa peau détendue – mon récit aurait bien pu être celui d’un auteur de fiction, rien n’aurait été différent. »  Page 191
  • « J’arrache de mon ongle un lambeau de ma chair
    Comme j’ôtais fillette un pétale d’aster
    Je meurs, je vis, je meurs… Mon bras couvert de sang
    De ce supplice heureux frémit en sévissant
  • À m’effiler le corps trouverai-je peut-être
    Mon cœur désavoué avant de disparaître?
    En écorchant mon sein, chaque fibre crépite,
    Combien de côtes ai-je à rompre sept ou huit ?
  • Ma paume enserre enfin l’organe fixe et froid
    Telle une mère berce éplorée son mort-né,
    – Hypocrite miroir, ce monstre, c’était moi !
  • Ô funèbre vie ! Dis : le destin est morne et
    Railleur ! Ainsi je suis condamnée à souffrir
    L’éternelle douleur de ne rien ressentir
  • Ce qu’il faut de sang pour se maudire
    Émilie
    Poème tiré du recueil à ce jour inexistant « Tout ce que je ne t’aurais pas dit », de Sire Pacius Roild. »  Page 197
2,5 étoiles, L

Lignes de fuite

Lignes de fuite de John Harvey.

Éditions Rivages (Noir), 2015, 303 Pages

Roman écrit par John Harvey et publié initialement en 2012 sous le titre anglais « Good Bait ».

Le corps d’un adolescent est découvert sous la glace d’un étang du parc de Hampstead Heath à Londres. L’inspectrice divisionnaire Karen Shields est appelée sur place. Elle et son équipe devront mener l’enquête afin d’identifier le jeune garçon et le meurtrier. Dans un premier temps, ils réussissent à identifier le corps, il s’agit d’un jeune Moldave dont toutes les traces de son passé ont été effacées. Il sera difficile d’élucider le meurtre en ayant peu ou pas d’information sur la victime. Pendant ce temps à l’autre bout de l’Angleterre, Trevor Cordon, chef de la police de proximité de Penzance, rencontre Maxine Carlin qui lui demande de retrouver sa fille Letitia. Comme il connaît Letitia depuis près de quinze ans, il est le seul à qui sa fille pourrait faire confiance. Maxine lui demande d’aller à Londres pour la retrouver. Avec si peu d’information, Cordon accepte tout de même d’aller à la recherche de la jeune femme qui a été une adolescente plus que rebelle. Par un concours de circonstance, les deux enquêtes vont s’entrecroiser et se complexifier.

Un roman dont les personnages sont travaillés avec brio. L’intrigue se déroule majoritairement à Londres et est alignée sur l’actualité, ce qui permet au lecteur d’être plongé dans la vie trépidante du crime et de la police londonienne de façon très réaliste. Malheureusement, l’auteur a mis en premier plan les enquêtes de Karen et le lecteur s’y perd rapidement par manque de lien entre elles et un très grand nombre de personnages plus que secondaires. L’histoire de Cordon et de Letitia est beaucoup plus intéressante mais viens trop tard dans le texte. Heureusement le style d’écriture de l’auteur est simple et rapide. Conjugué avec des chapitres courts le tout donne beaucoup de dynamisme au texte. Le personnage de Karen est intéressant car il est hors norme, elle est d’origine jamaïcaine et est inspectrice divisionnaire. Heureusement l’auteur la présente sans cliché ni stéréotype. Ce personnage aurait pu être plus étoffé, le lecteur ne fait qu’effleurer sa vie. Ce sont les personnages de Cordon et Letitia qui sont les plus réussit et les plus attachants. Sans ces deux personnages, l’histoire n’aurait aucun intérêt. Ces deux personnages sont crédibles et ont une profondeur psychologie que l’on découvre au fil des chapitres. Une lecture décevante au niveau de l’intrigue car l’auteur semble avoir voulu en mettre plein la vue avec les enquêtes qui font perdre le fil de l’histoire. Une bonne lecture pour la découverte de certains personnages. Finalement, les personnages ne sont pas suffisants pour faire de ce roman une lecture accrocheuse et intéressante.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 12 janvier 2018

La littérature dans ce roman:

  • « Dans l’après-midi, elle mangea devant la télé un repas tout prêt acheté en promotion chez Marks & Spencer, arrosé d’un rouge buvable. Le soir du 31, elle dîna à Exmouth Market avec quatre copines, puis elles allèrent en boîte près du métro Angel. À minuit et demi elle était à la maison et à une heure au lit, avec un livre pour toute compagnie. Ce n’était pourtant pas par manque de propositions. »  Page 11
  • « Chez lui, un repose-pieds sous les jambes, il lisait, écoutait de la musique, buvait du scotch avec parcimonie. Un mélange en ce qui concernait la musique : Mingus et Eric Dolphy à Cornell, les Partitas pour violon seul de Bach, un peu d’Ellington, un peu de blues, le Quatuor à cordes no 2 de Britten. Et la lecture ? Trollope, son préféré du moment. Quelle époque ! Ce type avait tout compris. »  Page 23
  • « Karen se démaquilla et se déshabilla au son de Cry, Baby, Cry et de Good Night des Beatles, dans une reprise de Ramsey Lewis, pianos et cordes. Une fois au lit, au bout de trois pages son livre lui échappa des mains et elle s’endormit. »  Page 44
  • « Il y avait un magasin d’articles d’occasion au profit d’une association caritative en dessous de chez Kiley. Il était plein, des femmes surtout qui cherchaient sur les cintres quelque chose pour leurs enfants, une jupe ou un haut pour elles s’il restait un peu d’argent après. Des piles de livres lus une seule fois, des cassettes vidéo que plus personne ne regardait, et des jeux, cadeaux dédaignés de tatie truc ou tonton machin, ou d’une mamie affectueuse. »  Page 66
  • « Tandis que Kiley s’affairait dans la cuisine, Cordon examina les livres et les CD pêle-mêle sur les étagères. Il en connaissait certains, d’autres non. Junot Diaz. K. C. Constantine. Gerry Mulligan. Ronnie Lane.
    Mulligan, oui.
    Il regardait la liste des titres, lorsque Kiley reparut. »  Page 67
  • « – Je connais ça. Un truc que tu sens dans tes tripes, un pressentiment qui te noue le ventre.
    – Comment est-ce que tu sais ?
    – Je l’ai lu dans le livre.
    – Quel livre ?
    – Dans une centaine de livres. Ce truc qu’il sent dans ses tripes, ce pressentiment qui lui noue le ventre. »  Pages 68 et 69
  • « Elle se fit un thé léger, avec deux sucres, qu’elle but en se déshabillant. Le livre qu’elle était en train de lire posé par terre, un bout de papier en guise de marque-page. Elle le ramassa.
    Marée noire, Attica Locke.
    Houston, au Texas, à la fin des années soixante. Il y a de la révolution dans l’air. Aretha Franklin chante A Change is Gonna Come de Sam Cooke. Lors d’un meeting étudiant, Stokely Carmichael, sur le point de rejoindre les Black Panthers, lance aux quelques Noirs armés de leur diplôme universitaire – leur passeport pour la classe moyenne américaine – que l’intégration n’est pas la solution. Que l’intégration, c’est reconnaître que leur culture et leur mode de vie ne valent rien, qu’ils ne valent pas la peine qu’on s’y accroche. »  Page 99
  • « Elle attendit que ses yeux se ferment tout seuls avant de poser le livre et d’éteindre la lumière. »  Page 100
  • « La boutique était coincée dans un écheveau de ruelles, l’enseigne au-dessus de la porte peinte en violet délavé : Clifford Carlin, Libraire. Antiquités et Occasions. Deux cartons bloquaient en partie l’entrée : Tous les livres à 10 pence. À l’intérieur, des livres du sol au plafond, sur tous les murs. Hautes bibliothèques remplies d’éditions de poche, organisées par genre, formant un dédale de travées.
    Cordon tenta de se repérer et s’approcha d’une importante sélection de romans sur l’Ouest américain : Jubal Cade, Herne the Hunter, Apache, Edge. Comment s’appelait cet auteur que son père aimait tant ? Louis L’Amour ? Toute la collection semblait là. Et il y en avait un autre, il en était sûr. Oakley quelque chose. Oakley Hall ?
    Au fond, près de la fenêtre, se trouvait une section enfants, avec des petites tables et des chaises en plastique, des crayons de couleur dans d’anciennes boîtes à café, des feuilles de papier pour dessiner, des vieux exemplaires de Beano disposés en éventail. Deux ados gothiques examinaient le rayon médecine alternative et psychothérapie, tandis qu’un jeune homme à l’air concentré, la tête inclinée sur le côté, passait en revue les livres sous l’intitulé Science-fiction et Fantasy.
    De la musique s’échappait d’un lecteur de CD en piteux état, perché au sommet d’une tour d’encyclopédies à l’équilibre précaire. »  Page 106
  • « Voyant que le libraire était occupé, Cordon retourna aux romans de western. Il parvint à dénicher un Oakley Hall. Pas Warlock – il se souvenait du titre à présent – que son père avait lu, non pas une, mais plusieurs fois et dont on avait tiré un film, L’Homme aux colts d’or. Non, là, il s’agissait d’un livre de poche de quelque trois cents pages : Separations. Un canyon sur la couverture, des parois abruptes qui plongeaient dans une eau bleu-gris.
    Il l’ouvrit au début et s’arrêta sur la première phrase.
    Lorsque Mary Temple lut dans l’Alta California qu’on avait vu une femme blanche dans un village indien du territoire de l’Arizona, elle sut que c’était sa sœur.
    Tant d’histoires, réelles ou inventées, commençaient ainsi, par une personne qui en cherchait une autre. Une quête. Il referma l’ouvrage et le déposa sur le comptoir. »  Page 107
  • « Il regarda le livre que tenait Cordon.
    – Vous avez besoin d’un sac ou…
    – Non merci, ça ira. »  Page 109
  • « Cordon commanda une pinte de Timothy Taylor’s Landlord et la porta à une table dans un coin, décidé à attendre la fin de l’averse, l’entrée de la librairie à peine visible à travers la vitre sale. Il but deux gorgées, puis sortit le roman et se laissa entraîner dans sa quête, à la recherche de la sœur perdue, de la fille disparue. Il en était au chapitre six, « Eurêka » – une expédition en bateau, une descente de rapides –, lorsque Carlin apparut et entreprit de rentrer les cartons de livres en solde. Puis, un sac sur l’épaule, vêtu d’un imperméable kaki ouvert, il ferma la porte avec un cadenas et s’éloigna vers le centre-ville. Cordon avala la dernière gorgée de sa bière, prit un sous-bock pour marquer sa page et, son roman à la main, se lança à sa poursuite. »  Page 110
  • « Il resta interloqué à la vue de Cordon, mais se ressaisit rapidement.
    – Vous avez décidé de prendre le train suivant ?
    – Quelque chose dans ce genre.
    – C’est le livre ? Vous avez changé d’avis ? Parce que, dans ce cas, repassez au magasin demain matin à 10 heures. On vous rembourse cinquante pour cent si vous le rapportez dans les six jours. Après, vingt-cinq.
    – Ce n’est pas le livre. »  Page 111
  • « Les livres étaient partout : empilés sur le sol, n’importe comment sur la table, rangés sur les rebords des fenêtres, posés sur les chaises. Un recueil de poèmes de Frank O’Hara, des formes géométriques rouges et bleues sur la couverture. Beats, Bohemians and Intellectuals de Jim Burns. »  Page 111
  • « À bord du train, il trouva un siège près de la fenêtre sans difficulté, s’installa confortablement et ouvrit son livre, mais fut incapable d’aller au-delà de quelques lignes. L’auteur n’y était pour rien. Letitia employée dans un hôtel du Lake District, qui accueillait les clients, supervisait peut-être le changement des draps, l’entretien des chambres, réservait les taxis pour la gare, les excursions à la maison de Beatrix Potter ou sur la tombe de William Wordsworth… cherchez l’erreur. »  Page 114
  • « À présent, ils étaient séparés. Clare se battait toujours pour les valeurs auxquelles elle croyait, travaillant avec les réfugiés, tandis que Paul, une fois à Londres, s’était lancé dans les affaires grâce à son réseau. Rien de mal à ça. Sauf qu’il se servait de ses relations pour essayer d’influencer l’enquête de Karen et qu’il avait assez de poids pour obliger un commissaire divisionnaire à se rendre dans le nord de Londres en pleine nuit, comme dans un roman de Len Deighton ou de John le Carré. »  Page 115
  • « Son père avait sorti de son sac à dos des sandwichs de pain complet, coupés avec soin, une Thermos. Les livres sur les oiseaux, sur les plantes, les fleurs sauvages. Annotés, certaines pages marquées. »  Page 137
  • « – Quoi ? Notre rencontre romanesque ? Comment Letitia a fini par trouver le grand amour ? Un riche Ukrainien arrache Cendrillon à sa vie de merde et l’emporte sur son blanc destrier ? »  Page 149
  • « – Pour qui vous vous prenez ? s’était écrié Clifford Carlin. Shane ? Le cow-boy solitaire qui règle son compte aux méchants ? Le défenseur de la veuve et l’orphelin ?
    Un roman de Jack Schaefer. Adapté au cinéma sous le titre L’Homme des vallées perdues, avec Alan Ladd en veste à franges. Un des films préférés de Carlin. De Cordon aussi.
    – Quelque chose dans ce goût-là, avait répondu Cordon. »  Page 165
  • « Un seul café ouvert le long de la promenade, où Letitia lisait les livres de poche qu’elle avait achetés sur le ferry en fumant cigarette sur cigarette, tandis que Cordon et Dan jouaient au foot sur la plage.
    – Soyez patients, avait dit Kiley. Je vous donne des nouvelles dès que possible.
    Détail singulier, il y avait une statue d’Alfred Hitchcock qui contemplait le large, entourée d’oiseaux de pierre. »  Page 166
  • « Lorsqu’elle eut terminé le Martina Cole qu’elle avait acheté sur le bateau, elle s’essaya aux romans oubliés par les propriétaires – Ian McEwan, Rose Tremain, Julian Barnes – avec un succès mitigé. »  Page 168
  • « Un frisson glacé lui donna la chair de poule. Le livre que Letitia lisait était par terre, à côté de sa chaise. Le vélo de Dan gisait dans la pelouse. À l’intérieur, rien n’avait bougé. »  Pages 169 et 170
  • « Amy s’était réfugiée derrière l’un des canapés et serrait contre elle un nounours borgne. Une autre petite fille, plus âgée, était assise en tailleur par terre, un livre sur les genoux. »  Page 188
  • « Ils se garèrent au-dessus de l’étendue de sable de Beg Léguer où Cordon et Danny ramassèrent des crevettes et des crabes minuscules dans les cuvettes entre les rochers, tandis que Letitia relisait à l’abri du vent un Maggie O’Farrell qu’elle avait déniché sur une étagère, planqué derrière des livres d’auteurs masculins, plus arides. »  Page 200
  • « Quelques minutes plus tard, la rame ralentissait et s’immobilisait. En raison d’une panne de signalisation à King’s Cross, ils devaient patienter. La dernière fois, elle s’était retrouvée coincée pendant une bonne trentaine de minutes. Et bien sûr, pas de réseau dans le tunnel. Inutile d’essayer d’appeler, de prévenir qu’elle serait en retard. Irritée, elle sortit un livre de son sac. »  Page 207
  • « Danny était soit assis dans son lit, en train de relire pour la énième fois un de ses livres, soit à plat ventre devant la télé. »  Page 224
  • « – Tu veux me raconter ce qui s’est passé ?
    Kiley déplaça un livre et s’assit au bord du lit. »  Page 236
  • « L’établissement possédait trois piscines, un sauna, un jacuzzi et un spa. Karen se relaxa, se laissa dorloter et lut des mauvais romans, s’efforçant de faire taire le bourdonnement dans sa tête. »  Pages 294 et 295