Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance

Le chardon et le tartan, tome 7 : L’écho des coeurs lointains, partie 1 : Le prix de l’Indépendance de Diana Gabaldon.

Édition du Club Québec Loisirs, publié en 2011, 678 pages

Première partie du septième tome de la série « Le Chardon et le Tartan » de Diana Gabaldon. Dans cette édition, ce tome est divisé en deux parties. Le tome 7 est paru initialement en 2009 sous le titre « Outlander, Book 7 : An Echo in the Bone ».

4 juillet 1776, c’est la signature de la déclaration d’indépendance des treize colonies sécessionnistes, la guerre contre les britanniques bat son plein. Jamie et Claire savent que les Américains finiront par l’emporter mais seulement en 1783. La plus grande crainte de Jamie est de devoir affronter son fils illégitime William, lieutenant pour l’armée britannique, sur les champs de bataille. Pour éviter cette situation, ils décident de retourner se réfugier en Écosse jusqu’à la fin de la guerre. Au XXe siècle, Brianna et Roger ont racheté le manoir de Lallybroch en Écosse. Ils suivent avec Jem et Mandy les aventures de Claire et de Jamie grâce à des lettres que ces derniers leur ont laissées dans un coffre. Fait intéressant, dans une des lettres il est fait mention que Jem sait où est caché l’or jacobite.

Une saga qui s’essouffle…C’est un réel plaisir de retrouver les personnages de la famille Fraser qui passent mystérieusement d’une époque à l’autre. Malheureusement, la majorité de ce tome est centré sur la vie de William et de son père Lord Grey, qui ne sont pas des personnages principaux de cette saga. Leurs rôles dans la Guerre d’indépendance des États-Unis et dans l’armée britannique sont difficiles à comprendre. Pour bien apprécier ce tome, il faut avoir une très bonne connaissance de l’histoire américaine et canadienne du 18ième siècle. On a l’impression que l’auteur a voulu démontrer son érudition sur cette période de l’histoire américaine plutôt que de nous faire vivre les évènements par ses personnages principaux. Le lecteur est laissé sur son appétit quant aux interactions des membres de la famille Fraser car ils sont moins à l’avant plan. Une lecture agréable cependant, mais moins que les premiers tomes.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 16 août 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Cela étant, même le membre le plus farfelu de la confrérie de l’épée était préférable à un diplomate. Il se demanda quel terme de vénerie appliquer à un groupe de diplomates. Si les écrivains formaient la confrérie de la plume et qu’on appelait une harpaille une troupe de biches et de jeunes cerfs… une saignée de diplomates, peut-être ? Les frères du stylet ? Non, c’était bien trop direct. Un dormitif de diplomates, c’était déjà plus exact. La confrérie de l’ennui ? Cependant, ceux qui n’étaient pas ennuyeux pouvaient parfois se montrer dangereux. »  Page 28
  • « La créature avait survécu à l’incendie de la Grande Maison sans une égratignure, émergeant de sa tanière sous les fondations à travers une avalanche de décombres suivie de sa dernière portée de porcelets.
    Je méditais sur cette vision tandis que j’attendais le retour de Ian. Prise d’une soudaine inspiration, je m’exclamai :
    — Moby Dick !
    Rollo se redressa avec un aboiement surpris, me lança un regard jaune puis reposa la tête entre ses pattes avec un soupir.
    Jamie s’étira en grognant, se frotta le visage et me regarda en clignant des yeux.
    — Dick qui ?
    — Non, je viens juste de comprendre à qui cette truie blanche me faisait penser. C’est une longue histoire qui parle d’une baleine. Je te la raconterai demain. »  Pages 43 et 44
  • « J’ignorais si Thomas Wolfe avait vu juste quand, dans L’Ange banni, il parlait de l’impossibilité du retour au bercail (mais d’un autre côté, pensai-je avec une pointe d’amertume, je n’avais pas de « bercail » auquel revenir)… »  Page 54
  • « Faute d’une meilleure idée, Jamie et Ian avaient étendu Mme Bug dans le garde-manger aux côtés de Grannie MacLeod. Elle était couchée sous la première étagère, sa cape rabattue sur le visage. Je voyais dépasser ses bottes usées et ses bas à rayures. J’eus une soudaine vision de la méchante sorcière de l’Ouest dans Le Magicien d’Oz et dus plaquer une main sur ma bouche pour retenir un fou rire hystérique. »  Page 58
  • « Je trouvai enfin Ian dans la grange, une forme sombre recroquevillée sur la paille aux pieds de Clarence, notre mule dont les oreilles se dressèrent en m’apercevant. Ravie de voir la compagnie s’agrandir, elle se mit à braire de joie tandis que les chèvres bêlaient de panique en me prenant pour un loup. Surpris, les chevaux hennirent et s’ébrouèrent. Rollo, roulé en boule près de son maître, manifesta son mécontentement devant un tel raffut par un aboiement sec.
    Je secouai ma cape et accrochai la lanterne à un clou près de la porte.
    — Mais c’est une vraie arche de Noé, ici ! observai-je. Il ne manque plus qu’un couple d’éléphants. Tais-toi, Clarence ! »  Page 62
  • « — « La lune qui jouait sur la neige récente donnait à chaque objet le lustre de midi… » récitai-je dans un murmure.
    Effectivement, la tempête était passée et la lune aux trois quarts pleine répandait une lueur pure et froide dans laquelle chaque arbre ployant sous la neige se détachait, austère et délicat, comme sur une estampe japonaise. »  Page 67
  • « Jamie poussa un soupir d’aise devant le spectacle et me serra un peu plus fort contre lui.
    — Ce que tu disais tout à l’heure, Sassenach… au sujet de la lune jouant sur la neige récente… c’est un poème, n’est-ce pas ?
    — Oui. Ce n’était sans doute pas très approprié vu les circonstances. C’est un poème de Noël comique intitulé « Une visite de saint Nicolas ».
    Cela le fit sourire.
    — Je ne sais pas s’il existe un texte « approprié » pour une veillée mortuaire, Sassenach. Donne à ceux qui veillent le mort suffisamment à boire et ils te chanteront « Chevaliers de la Table ronde » pendant que les petits danseront la ronde dans la cour au clair de lune.
    Je n’imaginais que trop clairement la scène. Pour ce qui était de la boisson, nous n’étions pas en reste. Il y avait un baquet de bière fraîchement brassée dans le garde-manger et Bobby était allé chercher notre fût de whisky de secours caché dans la grange. Je soulevai la main de Jamie et déposai un baiser sur ses doigts froids. L’hébétude provoquée par le drame commençait à s’estomper, peu à peu dissipée par les pulsations vitales derrière nous. La cabane était un îlot vibrant de vie flottant dans la nuit noir et blanc.
    Jamie sembla avoir lu dans mes pensées.
    — « Aucun homme n’est une île, un tout complet en soi », récita-t-il doucement.
    — Oui, c’est déjà nettement plus approprié, dis-je un peu cyniquement. Un peu trop, même.
    — Que veux-tu dire ?
    — « N’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » Je ne peux pas entendre « Aucun homme n’est une île » sans penser à la fin de la citation.
    — Mmphm. Tu connais le texte dans son intégralité ?
    Sans attendre ma réponse, il se pencha en avant, remua les braises avec une brindille et poursuivit :
    — Ce n’est pas vraiment un poème. En tout cas, son auteur ne l’entendait pas comme ça.
    — Ah bon ? Qu’a-t-il voulu écrire, alors ?
    — C’est une méditation… à mi-chemin entre un sermon et une prière. John Donne l’a écrite dans ses Méditations en temps de crise. On peut difficilement faire plus à propos, n’est-ce pas ?
    — En effet, pour ce qui est de la crise, nous nageons en plein dedans. Que dit-il d’autre dans sa méditation ?
    — Hmm…
    Il me serra contre lui et posa sa tête contre la mienne.
    — Laisse-moi essayer de me souvenir. Je ne me rappelle pas de tout mais certains passages m’ont marqué.
    Je l’entendais respirer lentement, se concentrer.
    — « Toute l’humanité n’est que d’un seul auteur et tient en un volume. Lorsqu’un homme meurt, on n’arrache pas un chapitre du livre mais on le traduit dans un langage meilleur ; et tous les chapitres doivent être ainsi traduits. » Viennent ensuite des passages dont je ne me souviens plus mais il y en a un que j’aime particulièrement : « Le glas sonne pour celui qui l’entend ainsi… et bien qu’il ne retentisse que par intermittence, dès cette minute où il a sonné pour lui, il est uni à Dieu. »
    Je m’accordai quelques instants de réflexion avant de conclure :
    — Hmm… effectivement, c’est moins poétique mais plus… chargé d’espoir ?
    Je le sentis sourire.
    — Oui, je l’ai toujours pensé ainsi.
    — D’où le tiens-tu ?
    — John Grey m’avait prêté un recueil d’écrits de Donne quand j’étais prisonnier à Helwater. Ce texte y figurait.
    — C’est un homme si cultivé. »  Pages 70 à 72
  • « — Cela a toujours été « quand », Sassenach, dit-il doucement. « Tous les chapitres doivent être ainsi traduits », pas vrai ? »  Page 74
  • « Grannie MacLeod étant morte la première, le poste de gardienne échoyait à Mme Bug. Compte tenu de sa personnalité, elle serait sans doute ravie de prendre le commandement des opérations, caquetant avec les âmes résidantes et veillant sur elles comme sur ses chères poules, chassant les mauvais esprits avec sa langue acérée et à coups de saucisse.
    Ces images me permirent de supporter la lecture d’un bref passage de la Bible, les prières, les larmes (de femmes et d’enfants dont la plupart ne savaient pas pourquoi ils pleuraient), la descente des cercueils du traîneau et la récitation plutôt cacophonique du Notre Père. »  Pages 80 et 81
  • « Claire lui avait fait observer :
    « Dans les vieux contes de fées, il est toujours question de “deux cents ans”. »
    Les vrais contes de fées, ceux racontant l’histoire de gens enlevés par des fées, « entraînés à travers les pierres sur des collines aux fées ». Ces histoires commençaient souvent par « C’était il y a deux cents ans… ». Ou alors des gens se retrouvaient au même endroit mais deux siècles plus tard. Deux siècles…
    Chaque fois que Claire, Bree et lui-même avaient franchi le cercle de pierres, ils avaient parcouru la même distance : deux cent deux ans. Ce qui correspondait plus ou moins aux deux siècles des contes anciens. »  Page 87
  • « Il n’avait pu s’empêcher d’employer un ton interrogatif, levant les yeux vers le plafond au-dessus duquel les enfants dormaient, espérait-il, paisiblement, drapés dans leur innocence et leur pyjama orné de personnages de bandes dessinées. »  Page 92
  • « — Deux par deux les animaux montaient à bord, les éléphants et les alligators…
    Roger sourit. Effectivement, la maison pouvait faire penser à l’arche de Noé, flottant sur une houle rugissante alors que tout à l’intérieur était douillet. Deux par deux… deux parents, deux enfants… peut-être plus, un jour. Après tout, ce n’était pas la place qui manquait. »  Page 95
  • « Il avait gravé la plupart de ses observations dans sa mémoire, ne consignant que le strict nécessaire en langage codé dans un exemplaire du Nouveau Testament offert par sa grand-mère. Ce dernier se trouvait toujours dans une poche de son manteau de civil laissé sur Staten Island. Maintenant qu’il était de retour sain et sauf dans le giron de l’armée, ne devrait-il pas coucher ses observations par écrit dans un rapport en bonne et due forme ? »  Page 105
  • « C’était un brouillard marin, lourd, froid et humide sans être oppressant. Il se clairsemait et épaississait dans un mouvement perpétuel. La visibilité était réduite et il distinguait tout juste la forme indécise de la colline que lui avait indiquée Perkins, son sommet ne cessant d’apparaître et de disparaître telle une montagne magique de conte de fées. »  Page 116
  • « — Un peu les deux, je crois. Brianna m’a parlé un jour d’un livre où il était écrit qu’une fois qu’on était parti de chez soi, on ne pouvait jamais revenir. C’est peut-être vrai, mais j’ai quand même envie d’essayer. »  Page 162
  • « Le paquet « odieusement encombrant » remplit ses promesses : un livre, une bouteille d’excellent xérès, un bocal d’olives pour l’accompagner et trois paires de bas de soie. »  Page 170
  • « William, qui avait généreusement ouvert son bocal d’olives, porta un toast à la générosité de sa tante, sans omettre de mentionner les bas de soie. Il siffla son énième verre d’un trait puis le tendit à Adam pour qu’il le remplisse en ajoutant :
    — Toutefois, je serais étonné que ce soit ta mère qui m’ait envoyé ce livre. Je me trompe ?
    Adam pouffa de rire, un litre de punch ayant fait fondre sa gravité habituelle.
     — Non. Ce n’est pas papa non plus. C’est ma propre contribution à l’avancée cutlurelle… Oups ! culutrelle… dans les colonies.
    — Un service insigne à la sensibilité de l’homme civilisé, déclara sentencieusement William, pas peu fier de sa maîtrise de l’allitération en dépit de la boisson.
    Plusieurs voix s’élevèrent à l’unisson :
    — Quel livre ? Quel livre ? Montrez-nous ce fameux livre !
    William se vit obligé d’exhiber le joyau de sa collection de présents : un exemplaire du célèbre ouvrage de M. Harris, Une liste des dames de Covent Garden, catalogue décrivant avec un grand luxe de détails les charmes, les spécialités, les tarifs et les disponibilités des meilleures putains de Londres.
    L’ouvrage fut accueilli avec des cris d’extase et il s’ensuivit une brève mêlée pour s’en emparer. William le récupéra avant qu’il ne soit mis en pièces puis se laissa convaincre d’en lire quelques passages à voix haute, son interprétation théâtrale étant ponctuée par des hululements enthousiastes et un bombardement de noyaux d’olive.
    C’est un fait avéré que la lecture à voix haute assèche le gosier et on fit monter d’autres rafraîchissements qui furent aussitôt consommés. Il n’aurait su dire qui le premier suggéra que l’assemblée se constitue en corps expéditionnaire afin de compiler une liste similaire pour New York mais la motion fut adoptée à l’unanimité et saluée avec des rasades de punch, toutes les bouteilles ayant déjà été éclusées. »  Pages 171 et 172
  • « Dans la ruelle, tous les jeunes hommes avaient disparu dans l’un ou l’autre des établissements. Aux bruits festifs et aux martèlements que l’on entendait de l’extérieur, il était clair qu’ils n’avaient rien perdu de leur entrain.
    — Tu as trouvé chaussure à ton pied ? demanda Adam en pointant le menton dans la direction d’où William était venu.
    — Euh… oui. Et toi ?
    — Bah, elle n’aurait droit qu’à un tout petit paragraphe dans le bouquin de Harris mais ce n’était pas si mal pour un trou comme New York. »  Page 173
  • « Sans hôpital, bloc opératoire ou anesthésie, mes possibilités de traiter un accouchement complexe étaient sérieusement limitées. En l’absence d’intervention chirurgicale, la sage-femme confrontée à une présentation transversale a quatre solutions : laisser mourir la mère après une longue et douloureuse agonie ; la laisser mourir après avoir pratiqué une césarienne sans anesthésie ou asepsie mais, peut-être, en sauvant l’enfant ; sauver peut-être la mère en tuant l’enfant dans son ventre puis en l’extrayant morceau par morceau (Daniel avait consacré plusieurs pages à cette solution dans son cahier, l’accompagnant d’illustrations) ; enfin, tenter manuellement de retourner l’enfant dans l’utérus jusqu’à ce qu’il se présente dans une position lui permettant de naître. »  Page 179
  • « L’homme naît pour connaître les tourments, comme l’étincelle pour s’élever vers le ciel… En prison, il avait lu ce verset de Job maintes fois sans jamais le comprendre. Les étincelles qui volaient vers le ciel ne causaient pas de tourments, à moins que les bardeaux du toit ne soient particulièrement secs ; c’étaient celles qui jaillissaient de la cheminée qui risquaient d’incendier la maison. Si l’auteur avait simplement voulu dire qu’il était dans la nature de l’homme de s’attirer des ennuis (ce qui, à en juger par sa propre expérience, était le cas), alors c’était une métaphore de l’inexorabilité basée sur le principe que les étincelles montaient toujours. Or, quiconque avait jamais observé un feu aurait pu lui dire qu’il se trompait.
    Mais qui était-il pour critiquer la logique de la Bible alors qu’il aurait dû réciter des psaumes de louange et de gratitude ? Il essaya d’en trouver un mais sa bonne humeur prit le dessus et il ne se rappela que des bribes décousues. »  Pages 198 et 199
  • « — Je vais me lever et partir à présent, récitai-je doucement. J’irai à Innisfree et j’y construirai une petite cabane de boue et de bardeaux ; j’y aurai neuf rangées de haricots, une ruche pour les abeilles, et vivrai seul dans la clairière vibrant de leurs appels.
    Je m’interrompis un instant, puis me détournai en achevant :
    — Et là-bas je trouverai un peu de paix ; car la paix vient en tombant doucement. »  Page 203
  • « Le fait était : il n’avait pas fichu grand-chose depuis des mois. Il y avait le livre, bien sûr. Il consignait par écrit toutes les chansons apprises par cœur au XVIIIe siècle, avec un commentaire. Mais on pouvait difficilement parler de « travail » et ce n’était pas ça qui les ferait vivre. »  Page 237
  • « « On ne peut pas interrompre et reprendre une carrière universitaire comme ça. D’accord, on peut prendre un congé sabbatique, voire un congé prolongé, mais il faut avoir un objectif déclaré et pouvoir présenter des recherches publiées à son retour.
    — Tu as de quoi écrire un best-seller sur la Régulation, avait observé Joe Abernathy. Ou encore sur la Révolution dans les Etats du Sud.
    — Certes, avait admis Roger, mais pas un ouvrage respectable d’universitaire. »
    Il avait souri amèrement, sentant ses doigts le démanger. Effectivement, il pourrait écrire un livre que personne d’autre ne pouvait écrire. Mais pas en tant qu’historien.
    Il avait indiqué du menton la bibliothèque de Joe. Ils se trouvaient dans le bureau de ce dernier, tenant le premier d’une longue série de conseils de guerre.
    « Pas de sources, avait-il expliqué. Un historien doit pouvoir citer les sources de toutes les informations qu’il donne et je suis sûr que rien n’a été enregistré sur la plupart des situations uniques que j’ai vécues. Je peux vous assurer que “témoignage oculaire de l’auteur” passerait très mal dans une édition universitaire. Il faudrait que j’en fasse un roman. »
    Cette idée n’était pas sans attrait mais n’impressionnerait guère les collèges d’Oxford. »  Pages 241 et 242
  • « — Je connais les régulations afférentes aux centrales hydroélectriques sur le bout des doigts, l’interrompit-elle fermement.
    Elle ouvrit son sac et sortit le manuel de régulations, très écorné, publié par l’Agence du développement des Highlands et îles d’Ecosse. »  Page 245
  • « — C’est Roger. Dites à madame que je dois aller à Oxford faire une recherche. Je ne rentrerai pas ce soir.
    Elle aurait aimé frapper Roger sur la tête avec un objet contondant. Comme une bouteille de champagne, par exemple.
    — Il est allé où ?
    Elle avait pourtant parfaitement entendu. La jeune fille haussa les épaules, lui signifiant qu’elle comprenait la nature purement rhétorique de sa question.
    — A Oxford. En Angleterre.
    Le ton d’Annie reflétait sa désapprobation devant le comportement scandaleux de Roger. Il ne s’était pas contenté d’aller farfouiller dans un vieux livre, ce qui était déjà étrange en soi (bien qu’il soit universitaire et qu’avec ces gens-là il faille s’attendre à tout), mais il avait abandonné femme et enfants sans prévenir pour fuir dans un pays étranger ! »  Pages 247 et 248
  • « Elle entendait les enfants dans la chambre de Jem à l’étage. Il lisait une histoire à Mandy. Ce devait être L’Homme de pain d’épice. Elle n’entendait pas les mots mais en reconnaissait le rythme, ponctué par les petits cris d’excitation de Mandy. »  Page 250
  • « En outre, elle trouvait que c’était une pièce masculine avec son vieux parquet éraflé et sa bibliothèque joliment délabrée.
    Roger avait déniché un des anciens registres de Lallybroch, datant de 1776. Il se trouvait sur l’étagère supérieure, sa reliure en tissu élimé abritant les détails minutieusement consignés de la vie quotidienne dans une ferme des Highlands. Un quart de livre de graines de sapin argenté ; un bouc ; six lapins ; trente onces de pommes de terre de semence… Etait-ce l’écriture de son oncle ? »  Page 250
  • « Elle lança un regard vers le coffret en bois placé en haut de la bibliothèque près du registre, derrière le petit serpent en cerisier. Elle descendit ce dernier, caressa la courbe lisse de son corps. Il avait une expression comique, regardant par-dessus son épaule inexistante. Elle sourit malgré elle. »  Page 251
  • « Avec La Gazette de Wilmington, L’Oignon est le seul journal à paraître régulièrement dans la colonie et Fergus ne chôme donc pas. Si l’on ajoute à ça l’impression et la vente de livres et de pamphlets, on peut dire que son entreprise est florissante. »  Page 253
  • « L’Oignon, lui, est plutôt impartial, publiant des dénonciations virulentes signées par des loyalistes et des moins loyalistes, ainsi que des poèmes satiriques de notre vieil ami « Anonymus » raillant les deux camps du conflit politique. J’ai rarement vu Fergus aussi radieux. »  Page 253
  • « A travers la vitrine, je vis Joanie enlever les livres présentés sur l’étal devant la boutique et Félicité hisser Henri-Christian sur cette scène improvisée. »  Page 273
  • « — Mon père y a un parent, Andrew Bell. Je crois qu’il est très connu. C’est un imprimeur et…
    Le visage de Jamie s’illumina.
    — Le petit Andy Bell ? Celui qui a imprimé la grande encyclopédie ?
    — Lui-même, répondit Mme Bell, surprise. Ne me dites pas que vous le connaissez, monsieur Fraser ? »  Page 291
  • « — Et si… le baron Amandine était de ta famille ?
    Cette idée semblait sortie tout droit d’un roman, mais Jamie ne voyait aucune raison logique pour laquelle un aristocrate français traquerait à travers deux continents un gamin né dans un bordel. »  Page 299
  • « Le quartier général de La Gazette de Wilmington était facile à trouver. Les décombres avaient refroidi mais une forte odeur de brûlé, hélas familière, flottait encore dans l’air. Un homme portant une veste informe et un chapeau mou fouillait les gravats sans grande conviction. En entendant Jamie l’appeler, il sortit des ruines, levant haut les pieds.
    Jamie lui tendit la main pour l’aider à franchir une haute pile de livres à demi calcinés.
    — Vous êtes le propriétaire du journal, monsieur ? Dans ce cas, toutes mes condoléances. »  Page 300
  • « — Vous avez pourtant l’air prospère. En tout cas, on voit bien que vous ne dormez pas dans le caniveau et ne vous nourrissez pas de têtes de poisson. J’ignorais que rédiger des pamphlets était aussi lucratif.
    Il parut agacé.
    — Ça ne l’est pas, rétorqua-t-il. J’ai des élèves. Et… je prêche le dimanche.
    — Je ne peux imaginer quelqu’un de mieux adapté à cette tâche, dis-je, amusée. Vous avez toujours eu l’art d’expliquer aux autres ce qui clochait chez eux en termes bibliques. Vous êtes donc entré dans les ordres? »  Page 313
  • « — Et qu’aviez-vous demandé dans vos prières ?
    Il fut pris de court.
    — Je… je… Vous êtes vraiment une femme impossible !
    — Vous n’êtes pas le premier à le penser, l’assurai-je. Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis seulement intriguée.
    Je le sentais tiraillé entre l’envie de partir et le besoin de raconter ce qu’il avait vécu. C’était un homme têtu, il ne bougea pas.
    — Je lui ai demandé… pourquoi, répondit-il enfin. C’est tout.
    — Ça a marché pour Job, observai-je.
    Il sursauta, manquant de me faire rire. Il était toujours stupéfait que quelqu’un d’autre que lui ait lu la Bible. »  Page 314
  • « A la campagne, tu as beau te démener comme un diable, ton travail n’est jamais terminé. J’ai parfois l’impression que l’endroit va m’engloutir comme Jonas par la baleine. »  Page 349
  • « Elle s’accroupit près de lui. Effectivement, les fourmis isolées qui tombaient dans l’eau se dirigeaient vers le centre de la tasse où leurs consœurs, s’accrochant les unes aux autres, formaient une masse flottante effleurant à peine la surface. Les fourmis de ce radeau improvisé bougeaient lentement de façon à changer de place constamment tandis qu’une ou deux d’entre elles, en périphérie, restaient immobiles. Ces dernières étaient peut-être mortes mais les autres ne couraient pas de danger immédiat, soutenues par le corps de leurs congénères. Le radeau se déplaçait progressivement vers le bord de la tasse, propulsé par les mouvements des individus qui le composaient.
    — Incroyable ! s’émerveilla-t-elle.
    Elle resta assise un moment près de son fils à regarder les fourmis jusqu’à ce que, faisant acte de clémence, ils décident qu’elles en avaient fait assez. Jem les repêcha sur une feuille et les déposa sur le sol où elles reprirent aussitôt leur travail.
    — Tu penses qu’elles se regroupent ainsi consciemment ou qu’elles s’accrochent simplement à la première chose qui flotte ? demanda Brianna.
    — Je ne sais pas. Faudra que je regarde dans mon livre sur les fourmis. »  Page351
  • « — Mandy ! Ne frappe pas ton frère. De qui parles-tu, Jem ?
    L’enfant se mordit la lèvre.
    — De lui, lâcha-t-il. Le Nuckelavee.
    La créature vivait au fond des mers mais s’aventurait sur terre pour dévorer des humains. Le Nuckelavee chevauchait alors un cheval dont le corps se fondait dans le sien. Sa tête était dix fois plus grosse que celle d’un homme et sa bouche énorme et large pointait en avant comme le groin d’un porc. Le monstre n’avait pas de peau et ses veines jaunes, ses muscles et ses tendons étaient clairement visibles, juste recouverts d’une pellicule rouge et gluante. Il était armé de son haleine vénéneuse et de sa force colossale. Il avait toutefois une faiblesse : une aversion pour l’eau douce. Sa monture est décrite comme possédant un gros œil rouge, une gueule de la taille de celle d’une baleine et des nageoires autour de ses pattes antérieures.
    — Beurk ! fit Brianna.
    Elle reposa le livre de folklore écossais de Roger et se tourna vers son fils. »  Page 356
  • « Jem savait ce qu’était un Nuckelavee ; il avait lu la plupart des contes les plus sensationnels de la collection d’ouvrages de son père. »  Page 357
  • « — Dis-moi, Jem. Pourquoi êtes-vous remontés là-haut, aujourd’hui ? Tu n’as pas eu peur qu’il soit toujours là ?
    Il releva des yeux surpris.
    — Non. L’autre jour, j’ai décampé, mais ensuite je me suis caché pour l’observer. Il est parti vers l’est. C’est là-bas qu’il habite.
    — Il te l’a dit ?
    Il lui indiqua le livre.
    — Non, mais ces monstres vivent tous à l’est. Et quand ils partent là-bas, ils ne reviennent pas. Et puis, je ne l’ai plus jamais revu. Pourtant, je l’ai guetté.
    Si Brianna n’avait pas été aussi inquiète, elle aurait ri. Effectivement, bon nombre de contes de fées des Highlands se terminaient avec une créature surnaturelle partant vers l’est, ou retournant dans les rochers ou les eaux d’où elle était sortie. Naturellement, elle ne revenait pas puisque l’histoire était finie. »  Pages 357 et 358
  • « l ne perdit pas de temps en questions inutiles. Il l’étreignit fougueusement et l’embrassa avec une passion qui indiquait clairement que la querelle était terminée. Les excuses réciproques pouvaient attendre. L’espace d’un instant, elle s’abandonna totalement, comme en apesanteur, humant les effluves d’essence, de poussière et de bibliothèques remplies de vieux livres qui recouvraient son odeur naturelle, l’indéfinissable parfum de musc d’une peau mâle chauffée au soleil, même s’il n’avait pas été au soleil.
    Revenant sur terre à contrecœur, elle déclara :
    — On dit que les femmes ne peuvent pas reconnaître leur mari à leur odeur. C’est faux. Je pourrais te repérer les yeux fermés dans la foule du métro à King’s Cross à l’heure de pointe.
    — Je me suis pourtant douché ce matin.
    — Oui, et tu as pris une chambre à l’université. Je reconnais cet horrible savon industriel qu’ils distribuent là-bas. D’ailleurs, je m’étonne que ta peau ne parte pas avec. Et tu as mangé du boudin noir au petit déjeuner. Avec des tomates frites.
    — Exact, Lassie, répondit-il avec un sourire. Ou peut-être devrais-je t’appeler Rintintin ? As-tu sauvé des petits enfants ou traqué des voleurs jusque dans leur repaire aujourd’hui ? »  Page 358
  • « — Je vais poser un nouveau moraillon et un cadenas sur cette porte mais je doute qu’il revienne. Sans doute ne faisait-il que passer.
    Elle était rassurée mais un pli inquiet lui barrait le front.
    — Il venait peut-être des Orcades. Tu n’as pas dit que c’était de là-bas que venaient les histoires de Nuckelavee ?
    — C’est possible. Le Nuckelavee n’est pas aussi connu ici que les soyeux et les fées mais n’importe qui peut en avoir lu une description dans un livre. »  Pages 360 et 361
  • « — Il y a un tas de livres sur le sujet mais l’idée de base est que le salut ne résulte pas uniquement de tes choix… Dieu agit en premier. Puis il nous tend la main, si l’on peut dire, et nous donne une chance de réagir. Mais nous avons toujours notre libre arbitre. Au fond, la seule condition qui ne soit pas facultative pour être presbytérien, c’est de croire en Jésus-Christ. Ça, je ne l’ai pas perdu.
    — Tant mieux. Mais pour être pasteur ?
    — Tiens… Lis ça.
    Il fouilla dans sa poche et en sortit une photocopie pliée. S’efforçant à parler d’un ton badin, il déclara :
    — J’ai jugé préférable de ne pas voler le bouquin. Au cas où je décide de devenir pasteur, ce serait un mauvais exemple pour mes ouailles.
    Elle lut la page puis redressa la tête, arquant un sourcil.
    — C’est…
    Elle relut le feuillet, son front s’assombrissant progressivement. Puis elle le regarda à nouveau, toute pâle.
    — Ce n’est pas la même date.
    Il sentit la tension qui l’oppressait depuis les dernières vingt-quatre heures se relâcher légèrement. Il n’était donc pas devenu fou. Il tendit la main et elle lui rendit la copie de la coupure de La Gazette de Wilmington ; le faire-part de décès des Fraser de Fraser’s Ridge.
    — Il n’y a que la date qui ait changé, reprit-il. Le texte me semble le même. Il est tel que tu t’en souviens ?
    Des années plus tôt, elle avait découvert la même information alors qu’elle effectuait des recherches sur le passé de sa famille. C’était sans doute ce qui l’avait incitée à traverser les pierres, et lui à la suivre. Ce petit bout de papier a tout changé, pensa-t-elle. Merci, Robert Frost.
    Elle se serra contre lui et ils le relurent ensemble. Une fois, deux fois, une troisième pour faire bonne mesure. Puis elle hocha la tête.
    — Oui, il n’y a que la date qui n’est plus la même, dit-elle, le souffle court.
    — Quand j’ai commencé à me poser des questions… Il fallait d’abord que je vérifie avant de t’en parler. Je devais le voir de mes propres yeux parce que la coupure de presse que j’avais lue dans un livre… ce ne pouvait être vrai. »  Pages 365 et 366
  • « — On ne connaît aucun lien entre Beauchamp et Vergennes, l’informa-t-il en citant le nom du ministre des Affaires étrangères français. En revanche, on l’a souvent vu en compagnie de Beaumarchais…
    Cela provoqua une nouvelle quinte de toux.
    — Tu m’étonnes ! lança Hal une fois remis. Ce doit être en raison d’un intérêt mutuel pour le petit gibier, sans doute ?
    Cette dernière pique était une référence à l’aversion de Percy pour les sports sanguinaires et au titre de « lieutenant général des chasses » conféré à Beaumarchais par feu Louis XV.
    Grey poursuivit :
    — … et d’un certain Silas Deane.
    — Qui est-ce ?
    — Un marchand venu des colonies. Il a été envoyé à Paris par le congrès américain. Il rôde autour de Beaumarchais. Lui, en revanche, il a été vu en compagnie de Vergennes.
    — Ah, lui ? Oui, j’en ai vaguement entendu parler.
    — As-tu également entendu parler d’une compagnie nommée Rodrigue Hortalez et Cie ?
    — Non. Ça sonne espagnol, non ?
    — Ou portugais. Mon informateur n’avait que ce nom mais il m’a fait part d’une rumeur selon laquelle Beaumarchais aurait des intérêts dans cette affaire.
    — Beaumarchais a des intérêts partout. Il fait même de l’horlogerie, comme si écrire des pièces n’était pas suffisamment indigne ! Beauchamp est-il lié lui aussi à cette compagnie ? »  Pages 395 et 396
  • « — Il nous faudra des jours avant d’atteindre le Connecticut, puis des mois pour arriver en Ecosse. Rien qu’en écrivant une phrase par jour, tu aurais le temps de recopier l’intégralité du Livre des psaumes ! »  Page 412
  • « Toutes nos expériences à ce jour suggèrent qu’on ne peut pas changer ce qui doit arriver. En examinant la situation objectivement, je ne vois pas comment… et pourtant. Et pourtant !
    Et pourtant, j’ai côtoyé tant de gens dont les actions ont eu un effet notable, qu’ils aient fini dans les livres d’histoire ou pas. Comment pourrait-il en être autrement ? dit ton père. Les actions de chacun d’entre nous influent sur l’avenir. Il a raison, naturellement. Néanmoins, de se retrouver en présence d’un homme tel que Benedict Arnold vous en fiche un coup, comme aime à le dire le capitaine Roberts.
    Fin de la digression. J’en reviens au sujet originel de cette lettre, le mystérieux M. Beauchamp. Si tu as du temps et que tu possèdes encore les cartons de paperasse et de livres qui se trouvaient dans le bureau de ton père (je veux parler de Frank), tu y retrouveras peut-être une grande enveloppe en papier kraft. Un écusson y a été dessiné avec des crayons de couleur. Je crois me souvenir qu’il est bleu et or, avec des martinets. Avec un peu de chance, il contient encore la généalogie des Beauchamp qu’oncle Lamb avait reconstituée pour moi. Il y a de cela belle lurette ! »  Pages 413 et 414
  • « Laissant sa fille et Annie travailler joyeusement dans le garde-manger, sous la supervision d’une batterie de poupées miteuses et de peluches crasseuses, il retourna dans son bureau et sortit le cahier dans lequel il recopiait les chansons laborieusement apprises par cœur. »  Page 418
  • « Roger gémit, chassa toutes ces pensées et se plongea avec ténacité dans son cahier.
    Certains des poèmes et des chants qu’il avait recopiés étaient connus ; une sélection de chansons traditionnelles qu’il avait chantées dans son ancienne vie. Bon nombre des textes plus rares, il les avait appris, au XVIIIe siècle, d’immigrants écossais, de voyageurs, de colporteurs et de marins. D’autres encore, il les avait exhumés des caisses que le révérend avait laissées derrière lui.
     Le garage du vieux presbytère en avait été rempli. Brianna et lui n’en avaient encore examiné qu’une infime partie. C’était un pur miracle qu’ils soient tombés si vite sur le coffret contenant les lettres.
    Il leva les yeux vers ce dernier, tenté. Il ne pouvait les lire sans Bree, ce n’aurait pas été correct. Mais les deux livres ? Ils les avaient feuilletés rapidement après les avoir découverts mais ils avaient été plus intéressés par les lettres afin de savoir ce qui était arrivé à Claire et Jamie. Avec l’impression d’être Jem s’éclipsant avec un paquet de biscuits au chocolat, il descendit la boîte de son étagère. Elle était très lourde. Il la posa sur le bureau, il l’ouvrit et écarta précautionneusement les lettres.
    Les livres étaient petits. Le plus grand était ce qu’on appelait un in-octavo couronne, d’environ treize centimètres sur dix-huit. C’était un format courant à une époque où le papier était cher et rare. Le plus petit était un in-seize, de dix centimètres sur treize. Roger sourit en songeant à Ian Murray. Brianna lui avait raconté la réaction scandalisée de son cousin quand elle lui avait décrit le papier hygiénique. Que l’on puisse se torcher avec lui avait paru être le comble du gaspillage.
    Le petit livre était soigneusement relié en vachette bleue ; la tranche en était dorée. C’était un bel objet, cher. Il s’intitulait Principes sanitaires de poche, par C. E. B. F. Fraser. Une édition limitée imprimée par A. Bell, Edimbourg.
    Un petit frisson le parcourut. Ils étaient donc bien arrivés en Ecosse, grâce aux bons soins du capitaine Trustworthy Roberts. Néanmoins, l’universitaire en lui le mit en garde : ce n’était pas une preuve. Le manuscrit avait pu atterrir en Ecosse sans que son auteur l’apporte en personne.
     Etaient-ils venus à Lallybroch ? Il regarda autour de lui les murs défraîchis et les meubles patinés par le temps. Il imaginait sans peine Jamie assis derrière le grand bureau près de la fenêtre, examinant les registres de la ferme avec son beau-frère. Si la cuisine était le cœur de la maison, cette pièce était son cerveau.
    Il ouvrit le livre et manqua de s’étrangler. Le frontispice était orné d’une gravure représentant l’auteur. Un homme de science, portant un collet, une veste noire et une haute cravate au-dessus de laquelle le regardait sereinement le visage de sa belle-mère.
    Il rit si fort qu’Annie Mac sortit de la cuisine et vint jeter un œil, inquiète à l’idée qu’il se trouve mal. Il lui fit signe que tout allait bien puis ferma la porte de son bureau.
    C’était bien elle. Les yeux écartés sous des sourcils bruns, les courbes gracieuses et fermes des pommettes, des tempes et de la mâchoire. L’auteur de la gravure n’avait pas su rendre sa bouche. C’était aussi bien. Aucun homme n’avait des lèvres comme les siennes.
    Quel âge ? Il vérifia la date d’impression : MDCCLXXVIII. 1778. Pas tellement plus âgée que la dernière fois qu’il l’avait vue. Elle paraissait toujours bien plus jeune qu’elle ne l’était en réalité.
    Y avait-il un portrait de Jamie dans l’autre… ? Il saisit le premier livre et l’ouvrit. Effectivement, il comportait une autre gravure, quoique d’une facture moins raffinée. Son beau-père était assis dans une bergère, un plaid drapé sur le dossier, ses cheveux retenus dans la nuque, un livre ouvert sur un genou. Il faisait la lecture à un petit enfant assis sur l’autre genou. C’était une fillette aux cheveux noirs et bouclés. Elle tournait le dos, absorbée par le récit. Naturellement, le graveur ne pouvait pas savoir à quoi Mandy ressemblerait.
    L’ouvrage s’intitulait Contes de grand-père et portait le sous-titre « Histoires des Highlands et de l’arrière-pays de la Caroline du Nord », par James Alexander Malcom MacKenzie Fraser. Il avait également été imprimé par A. Bell, Edimbourg la même année. La dédicace disait simplement A mes petits-enfants.
    Le portrait de Claire l’avait fait rire, celui-ci l’émut presque aux larmes. Il referma doucement le livre.
    Quelle foi avait dû les animer pour créer, amasser, transmettre ces documents fragiles à travers les ans, dans le seul espoir qu’ils résisteraient au passage du temps et atteindraient un jour ceux à qui ils étaient adressés ! La conviction que Mandy les lirait un jour. Il en eut la gorge serrée. »  Pages 421 à 423
  • « Il reposa le livre et sortit par l’arrière de la maison, juste à temps pour apercevoir son fils, vêtu de son coupe-vent et d’un jean (il n’avait pas le droit d’en porter à l’école), traverser le champ fauché. »  Page 423
  • « Il y avait intérêt à ce qu’il y ait une autre porte au bout de ce tunnel car pour rien au monde elle ne ferait demi-tour.
    Il y en avait bien une. Une simple porte industrielle en métal, tout ce qu’il y avait d’ordinaire. Avec un cadenas non fermé pendant à un moraillon. Une forte odeur de graisse en émanait. Quelqu’un avait huilé les gonds récemment. Elle appuya sur la poignée qui céda sans difficulté. Elle se sentit soudain comme Alice après être tombée dans le trou du lapin blanc. Une Alice complètement folle. »  Page 440
  • « Puis il tourna les talons et descendit de la colline avec, toujours, cette étrange sensation d’être accompagné.
    La Bible disait : Cherche et tu trouveras. Il demanda à voix haute au paysage autour de lui :
    — Mais elle n’offre aucune garantie sur ce qu’on trouvera, n’est-ce pas ? »  Page 446
  • « — Je vais vous raccompagner, je dois fermer à clef. Jem viendra bien en classe lundi matin, donc ?
    — Il sera là, avec ou sans menottes.
    Ce fut au tour du directeur de rire.
    — Il n’a pas à s’inquiéter de l’accueil qui lui sera fait. Les enfants parlant gaélique ayant effectivement traduit ses paroles à leurs amis et Jem ayant enduré sa correction sans broncher, toute sa classe le considère maintenant comme Robin des Bois ou Billy Jack. »  Page 452
  • « Il repartit néanmoins vers l’escalier, s’arrêtant en chemin pour vomir par-dessus bord, et réapparut quelques minutes plus tard, resplendissant… du moins vu de loin. Stebbings étant petit et bedonnant, sa veste lui serrait les épaules et pendait mollement autour de sa taille ; les manches lui arrivaient au milieu des avant-bras. Pour ne pas perdre la culotte qui lui arrivait au-dessus du genou, Jamie l’avait retenue avec sa ceinture. Je constatai qu’outre son coutelas il portait l’épée du capitaine, plus deux pistolets chargés.
    Ian écarquilla les yeux en voyant son oncle ainsi attifé mais, au regard noir que lui lança ce dernier, se garda de tout commentaire.
    — Ce n’est pas si mal, dit M. Smith, encourageant. De toute façon, on n’a rien à perdre.
    — Mmphm…
    — Le garçon se tenait sur le pont en flammes, d’où tous sauf lui s’étaient sauvés, récitai-je à voix basse. »  Page 489
  • « Nous nous enfonçâmes dans le navire, guidés par notre nouvelle connaissance qui me dit se nommer Abram Zenn (« Mon père, qui lisait beaucoup, aimait particulièrement le dictionnaire de M. Johnson. Ça l’amusait de m’appeler A à Z »). »  Page 498
  • « La révélation de la véritable identité de M. Smith avait provoqué des remous considérables parmi l’équipage disparate de l’Asp. Au point qu’il avait été à deux doigts d’être balancé par-dessus bord ou abandonné dans un canot. Après un débat houleux, Jamie avait suggéré que M. Marsden change de profession pour devenir soldat. En effet, un certain nombre d’hommes à bord de l’Asp s’étaient proposés de rallier les forces continentales à Ticonderoga, transportant les provisions et les armes de l’autre côté du lac Champlain puis restant au fort en tant que miliciens volontaires.
    Son idée reçut l’approbation générale, même si quelques mécontents marmonnèrent qu’un Judas restait un Judas, qu’il soit marin ou pas. »  Page 529
  • « Je suis allé en France à la fin de l’année où j’ai rendu visite au baron Amandine. Je suis resté chez lui plusieurs jours et ai eu amplement l’occasion de m’entretenir avec lui en privé. J’ai de bonnes raisons de croire que Beauchamp est bel et bien impliqué dans l’affaire dont nous avons discuté et qu’il s’est attaché à Beaumarchais, également compromis. Amandine ne m’a pas paru préoccupé outre mesure par le fait que Beauchamp se serve de son nom comme couverture.
    J’ai demandé une audience auprès de Beaumarchais qui m’a été refusée. Comme, en temps ordinaire, il m’aurait reçu, je pense avoir mis le doigt sur quelque chose. Il serait utile de surveiller ces eaux-là. »  Page 537
  • « Surpris et sur ses gardes, Grey lui donna la brève explication qu’il avait préparée. Le baron lui répondit que, hélas, M. Beauchamp était parti chasser le loup en Alsace en compagnie de M. Beaumarchais. (Voilà déjà un soupçon de confirmé !) Mais milord lui ferait-il l’honneur d’accepter l’hospitalité des Trois Flèches, ne serait-ce que pour une nuit ?
    Il accepta l’invitation en se confondant en remerciements puis, ayant retiré sa cape et ses bottes qu’il remplaça par les pantoufles criardes de Dottie (Amandine cligna des yeux ahuris avant de les louer exagérément), il fut conduit dans un long couloir bordé de portraits.
    — Nous prendrons un rafraîchissement dans la bibliothèque, lui annonça Amandine. Vous devez mourir de froid et d’inanition. Mais avant cela, permettez-moi de vous présenter un autre de mes hôtes. Nous l’inviterons à se joindre à nous.
    Grey acquiesça vaguement, distrait par la légère pression qu’exerçait la main du baron dans son dos, un soupçon plus bas que ne le demandait la bienséance.
    — Le docteur Franklin est un Américain, poursuivit Amandine.
    Il prononça ce mot avec une note d’amusement. Il avait une voix singulière : douce, chaude et vaporeuse, comme une tasse de thé Oolong avec beaucoup de sucre.
    — Il aime passer un moment chaque jour dans le solarium. Il affirme que cela entretient sa santé.
    Parvenu au bout du couloir, il poussa une porte et s’effaça pour laisser passer Grey. Ce dernier l’avait regardé poliment pendant qu’il parlait et se tourna pour découvrir l’hôte américain, confortablement allongé sur une chaise longue matelassée, baignant dans un flot de lumière naturelle, nu comme un ver.
    Au cours de la conversation qui suivit, menée par les trois hommes avec un aplomb irréprochable, Grey apprit que le docteur Franklin mettait un point d’honneur à prendre des bains de soleil chaque fois qu’il le pouvait. La peau, expliqua-t-il, respirait autant que les poumons, absorbant l’oxygène et libérant des impuretés. La capacité du corps à se défendre des infections était considérablement diminuée quand la peau était en permanence étouffée par des vêtements insalubres. »  Page 547
  • « Il avait passé deux doigts sur le bourrelet irrégulier en travers de sa gorge sans se départir de son sourire.
    « Je n’ai pas chronométré mais je dirais environ trente secondes. “S’il vous plaît, m’sieur MacKenzie, qu’est-ce que vous avez au cou ? Vous avez été pendu ?”
    — Et que leur as-tu répondu ?
    — Que j’ai été pendu en Amérique mais que j’ai survécu, par la grâce de Dieu ! Quelques-uns d’entre eux ont des frères plus âgés qui ont vu L’Homme des hautes plaines et le leur ont raconté, ce qui a considérablement fait grimper ma cote. Maintenant que mon secret a été découvert, ils s’attendent à ce que je vienne à la prochaine répétition avec mon six-coups. »
    Là-dessus, il l’avait fait pleurer de rire avec sa meilleure imitation du regard ténébreux de Clint Eastwood.
    Elle en riait encore en se remémorant la scène quand Roger passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et demanda :
    — A ton avis, combien y a-t-il de versions musicales du psaume 23 ?
    — Vingt-trois ? répondit-elle au hasard.
    — Uniquement six dans le livre des cantiques presbytériens mais il en existe des versifications en anglais remontant jusqu’à 1546. J’en ai trouvé une dans le Bay Psalm Book, une autre dans le vieux Scottish Psalter, ainsi que quelques-unes ici et là. J’ai également consulté la version en hébreu mais il est sans doute préférable de l’épargner à la congrégation de Saint Stephen. Les catholiques ont-ils une mise en musique ?
    — Les catholiques ont une mise en musique pour tout et n’importe quoi mais, chez nous, les psaumes sont généralement psalmodiés.
    Elle huma l’air, cherchant à sentir une odeur de cuisine, avant d’ajouter fièrement :
    — Je connais quatre formes de chants grégoriens, même s’il en existe beaucoup plus.
    — Ah oui ? Chante pour moi, tu veux.
    Il se planta au milieu du couloir tandis qu’elle essayait de se rappeler les paroles du psaume 23. La forme la plus simple lui revint machinalement ; elle l’avait psalmodiée tant de fois quand elle était enfant qu’elle était ancrée dans sa chair. »  Pages 553 et 554
  • « — Il convient de chanter le psaume sans le morceler verset par verset, récita-t-il. Cette pratique fut introduite en des temps d’ignorance, quand bon nombre de fidèles ne savaient pas lire. Il est donc recommandé de ne plus l’utiliser. C’est extrait de la Constitution de l’Eglise presbytérienne américaine.
    Elle nota mentalement au passage qu’il avait donc bel et bien envisagé d’être ordonné pendant qu’ils étaient à Boston.
    — « Des temps d’ignorance », répéta-t-elle. Je me demande ce qu’en penserait Hiram Crombie.
    Cela le fit rire. Puis il reprit :
    — Cela dit, il est vrai que la plupart des gens à Fraser’s Ridge ne savaient pas lire. Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’on chantait les psaumes de cette façon uniquement à cause de l’illettrisme ou de l’absence de livres. Chanter tous ensemble, c’est formidable, j’en conviens, mais je pense que ce système de répons entre le prêtre et la congrégation rapproche les gens, les implique davantage dans ce qu’ils chantent, dans ce qui est en train de se passer. Ne serait-ce que parce qu’ils doivent se concentrer pour se souvenir de chaque verset. »  Page 556
  • « Elle regardait la bibliothèque.
    — Ceux-là sont nouveaux, n’est-ce pas ? dit-elle en désignant l’une des étagères.
    — Oui. Je les ai commandés à Boston. Ils sont arrivés il y a quelques jours.
    Les tranches étaient neuves et brillantes. Des livres d’histoire traitant de la Révolution américaine. Encyclopedia of the American Revolution de Mark M. Boatner III. A Narrative of a Revolutionary Soldier, de Joseph Plumb Martin.
    — Tu veux savoir ? lui demanda-t-il.
    Il pointa le menton vers le coffret ouvert sur la table devant eux. Il restait une épaisse liasse de lettres non ouvertes posée sur les livres. Il n’avait pas encore eu le courage d’avouer à Brianna qu’il avait regardé les deux petits ouvrages. »  Page 568
  • « Roger remit la lettre en place, regarda l’étagère puis Brianna. Elle était nerveuse, hésitante. Puis elle prit sa décision et se dirigea vers la bibliothèque d’un pas ferme.
    — Lequel de ces livres nous dira à quelle date le fort de Ticonderoga est tombé ? »  Page 569
  • « Quand il était sur la route, c’était surtout aux femmes qu’il pensait. Il toucha la poche intérieure de sa veste et palpa le petit livre qu’il avait emporté pour le voyage. Il avait dû choisir entre le Nouveau Testament offert par sa grand-mère et son précieux exemplaire de Une liste des dames de Covent Garden. Il n’avait pas hésité longtemps.
    A seize ans, il avait été surpris par son père en train de compulser avec un ami le célèbre annuaire de M. Harris qui dressait l’inventaire des charmes des femmes de petite vertu de Londres. Lord John avait lentement feuilleté l’ouvrage, s’arrêtant parfois sur une page en écarquillant les yeux, et l’avait refermé avec un soupir. Puis, après avoir brièvement sermonné les deux adolescents sur le respect dû au beau sexe, il leur avait ordonné d’aller chercher leurs chapeaux. »  Page 582
  • « Avec les premières gouttes, une puissante odeur s’éleva de la terre, riche, verte et féconde… comme si le marais s’étirait après un long sommeil, ouvrant voluptueusement son corps au ciel telle une putain de luxe déployant sa chevelure parfumée.
    William porta machinalement la main à sa poche, voulant consigner cette image poétique dans la marge de son livre puis se reprit en se sermonnant. »  Page 584
  • « Il était perdu. Dans un marécage connu pour avoir englouti bon nombre de personnes, tant des Indiens que des Blancs. A pied, sans nourriture, sans feu, sans autre abri que la mince toile de son sac de couchage militaire : une simple grande poche qu’il était censé bourrer de paille ou d’herbes sèches, deux matériaux introuvables dans les parages. Il ne possédait que le contenu de ses poches : un couteau pliant, un crayon, un morceau de pain détrempé et un autre de fromage, un mouchoir crasseux, quelques pièces, sa montre et son livre, ce dernier sans doute également trempé. Il plongea une main dans sa poche et découvrit que la montre s’était arrêtée et que le livre avait disparu. »  Page 586
  • « Il entendait les grenouilles autour de lui, coassant gaiement et indifférentes au brouillard.
    — Brekekekex coax coax ! Brekekekex coax coax ! Filles marécageuses des eaux…
    Les grenouilles ne semblèrent guère impressionnées par sa citation d’Aristophane. »  Pages 589 et 590
  • « Tout en parlant, William se rappela avec horreur qu’il avait perdu son livre. Désemparé par l’enchaînement de ses mésaventures, il n’avait pas encore mesuré la véritable portée de cette perte.
    Outre sa valeur purement récréative et son utilité en tant que recueil pour ses méditations, le livre était vital à sa mission. Il contenait plusieurs passages codés lui indiquant le nom des différentes personnes qu’il devait contacter, où les trouver et, plus important encore, ce qu’il devait leur dire. Il se souvenait de la plupart des noms mais, pour le reste…
    Sa consternation était telle qu’il en oublia sa douleur et se leva abruptement, saisi de l’envie de se précipiter dans le marais et de le passer au peigne fin jusqu’à retrouver l’ouvrage. »  Page 604
  • « Il se tut, concentré sur sa tâche pendant que William essayait de se détendre dans l’espoir de dormir un peu. Il était épuisé mais des images du marais défilaient derrière ses paupières closes, des visions qu’il ne pouvait ignorer ni repousser.
    Des racines aux boucles ressemblant à des collets, de la boue, des amas de déjections de cochons, si semblables à des excréments humains… des feuilles mortes déchiquetées…
    Des feuilles mortes flottant sur l’eau tels des éclats de verre brun, des reflets qui se dissipent autour de ses tibias… des mots dans l’eau, les pages de son livre, s’effaçant, le narguant en s’enfonçant sous la surface. »  Page 606
  • « Mais si le capitaine Richardson ne s’est pas trompé… cela signifie qu’il voulait t’entraîner dans un piège… droit à la mort ou à la prison.
    L’énormité de cette hypothèse lui laissa la gorge sèche. Il saisit l’infusion que Mlle Hunter lui avait apportée et la but. Elle était infecte mais il le remarqua à peine, serrant la tasse contre lui comme un talisman qui l’aurait protégé des perspectives qu’il entrevoyait.
    Non, c’était inconcevable. Son père connaissait Richardson. S’il avait été un traître…
    — Non, répéta-t-il à voix haute. Impossible, ou très improbable. C’est le rasoir d’Occam.
    Cette idée le calma un peu. Il avait appris les principes de base de la logique très tôt et Guillaume d’Occam lui avait toujours semblé un bon guide. Quelle était l’hypothèse la plus plausible : que Richardson soit un traître infiltré qui l’avait délibérément mis en danger, que le capitaine ait été mal informé ou qu’il ait simplement commis une erreur ? »  Page 626
  • « Il lui vint également à l’esprit que si Denzell Hunter rejoignait l’armée continentale, il pourrait peut-être approcher suffisamment des forces de Washington pour glaner des informations utiles, ce qui compenserait largement la perte de son livre de contacts. »  Page 643
  • « — C’est extraordinaire ! Oui, ce doit être lui. Surtout si tu mentionnes des vols de cadavres.
    Il toussota dans son poing, un peu gêné.
    — C’était une activité… très riche d’enseignement, bien que parfois troublante.
    Il lança un regard par-dessus son épaule pour s’assurer que sa sœur ne les entendait pas mais elle était loin derrière, somnolente sur la selle de sa mule. Il reprit en baissant la voix :
    — Tu comprendras, Ami William, que pour maîtriser l’art de la chirurgie il est indispensable d’apprendre comment le corps humain est fait et comment il fonctionne. Il y a des limites à ce que les textes peuvent nous enseigner et les manuels d’anatomie sur lesquels se reposent la plupart des hommes de médecine sont, disons-le sans ambages, erronés.
    — Vraiment ?
    William ne l’écoutait que d’une oreille, l’autre moitié de son cerveau étant occupée, à parts égales, par l’évaluation de l’état de la route, l’espoir qu’ils atteindraient un lieu habité à temps pour dîner convenablement et l’appréciation du cou gracieux de Rachel Hunter en ces rares occasions où elle chevauchait devant eux. Il avait envie de se retourner pour la regarder à nouveau mais c’était trop tôt, c’eût été inconvenant. Dans quelques minutes…
    — … Galien et Esculape. Depuis très longtemps, on prend pour acquis que les Grecs de l’Antiquité ont écrit tout ce qu’il y a à savoir sur le corps humain, qu’il n’y a aucune raison de douter de ces textes ni de créer du mystère là où il n’y en a pas.
    — Vous devriez entendre mon oncle déblatérer sur les anciens traités militaires ! grommela William. Il adore Jules César, qu’il considère comme un excellent général, mais affirme qu’Hérodote n’a probablement jamais mis les pieds sur un champ de bataille.
    Hunter lui adressa un regard surpris.
    — C’est exactement ce que disait John Hunter, en des termes différents, sur Avicenne ! « Cet homme n’a jamais vu un utérus gravide de sa vie. » »  Pages 655 et 656

Les Enquêtes d’Hercule Poirot

Les Enquêtes d’Hercule Poirot d’Agatha Christie.

Éditions du Masque, publié en 1991, 136 pages

Recueil de nouvelles d’Agatha Christie paru initialement en 1924 sous le titre « Poirot investigates ».

Ce recueil de nouvelles policières met en scène le détective belge Hercule Poirot et son fidèle assistant et ami le capitaine Hastings. Neuf nouvelles pour neuf intrigues très différentes les unes des autres. Poirot devra élucider quelques mystères tel que des vols, des meurtres, des enlèvements et il devra même trouver un testament caché.

Assortiment de petites enquêtes bien structurées. Un recueil de nouvelles c’est souvent inégal avec des histoires plus intéressantes que d’autres, celui-ci ne fait pas exception. Le style des nouvelles est somme toute classique. Agatha Christie emploi le même schéma qu’elle utilise dans ses romans mettant en vedette Hercule Poirot : scène de crime, fausses pistes, travail des petites cellules grises de l’enquêteur et résolution du mystère. La majorité des intrigues sont fouillées et se terminent avec des résolutions ingénieuses. L’intérêt principal de cet ouvrage est de pouvoir lire rapidement une succession de petites enquêtes menées par Hercule Poirot et d’apprécier son raisonnement logique au travers d’une trame bien ficelée. Cette lecture est bien agréable bien qu’elle devrait être recommandée à ceux qui veulent s’initié au style de Reine du crime et à son fameux détective belge avant de se plonger dans des romans plus denses.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 31 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « — L’histoire semble d’un romantisme presque incroyable. Et cependant… qui sait ? Hastings, passez-moi mon almanach, je vous prie.
    Je m’exécutai.
    — Voyons, murmura le petit homme en tournant les pages. Quelle est la date de la pleine lune ? Ah ! vendredi prochain. Dans trois jours. Eh bien, madame, vous souhaitez mon avis ? Je vous le donne. Cette belle, belle histoire, peut être une mauvaise plaisanterie, mais il est permis d’en douter. En ce cas, je vous conseille de placer ce diamant sous ma garde jusqu’après vendredi prochain. Nous pourrons prendre, ensuite, les mesures qu’il vous plaira. »  Page 6
  • « J’allai vers la table placée à l’extrémité de la pièce et rapportai la revue en question. Elle me la prit des mains, chercha l’article, le trouva et lut à haute voix :
    « Parmi les nombreuses pierres célèbres, on compte « l’Étoile de l’Est » un diamant actuellement en possession de la famille Yardly. Un ancêtre de l’actuel Lord Yardly le rapporta de Chine et une histoire romanesque est réputée s’y attacher. La pierre aurait été l’œil droit du dieu d’un temple sacré. Un autre diamant de forme et de dimensions identiques aurait représenté l’œil gauche de ce même dieu et la date de sa disparition est inconnue. Un œil du dieu ira à l’Ouest, et l’autre ira à l’Est jusqu’à ce qu’ils se rencontrent à nouveau et retournent triomphalement à leurs places. Par une curieuse coïncidence, une pierre connue sous le nom d’« Étoile de l’Ouest » correspond parfaitement à la description de « l’Étoile de l’Est ». Elle est actuellement la propriété de la célèbre actrice de cinéma, miss Mary Marvell. Une comparaison entre les deux joyaux serait intéressante. » La lectrice s’interrompit.
    — Épatant, s’exclama Poirot, sans aucun doute, un roman de premier ordre. Et vous n’avez pas peur, madame ? Vous ne redoutez pas de confronter deux sœurs jumelles de crainte qu’un Chinois n’apparaisse et, passez muscade, les remporte à toute allure en Chine ? »  Pages 8 et 9
  • « Je ne sais ce qu’aurait pu ajouter Poirot, car à ce moment, la porte s’ouvrit pour livrer passage à un homme superbe. De sa tête brune et bouclée à la pointe de ses bottes vernies, il représentait le parfait héros de roman. »  Page 9
  • « — Bien, déclara-t-il d’un ton brusque, une étrange expression sur le visage. L’intrigue suit son cours. Passez-moi, je vous prie, le nobiliaire qui se trouve sur cette étagère supérieure. Il en tourna les pages. Ah, voici ! Yardly… 10e vicomte, servit en Afrique du Sud. Tout ça n’a pas d’importance… Épousa en 1907, l’Hon. Maud Stopperton, quatrième fille du troisième baron Cotteril… etc., etc., descendance : deux filles nées en 1908 et 1910… Clubs… Résidences… Voilà. Cela ne nous apprend pas grand-chose, mais demain matin nous verrons ce lord. »  Page 12
  • « — Pas maintenant, je vous prie. Ne brouillons pas notre esprit. Et regardez ce nobiliaire… Comment l’avez-vous rangé ! Ne voyez-vous pas que les livres sont disposés par rang de taille ? De cette manière nous avons de l’ordre, de la méthode, dont, comme je vous l’ai souvent fait remarquer, Hastings…
    — Exactement, coupais-je vivement, remettant le volume à sa place habituelle. »  Page 13
  • « — Absurdités, bredouilla-t-il, il n’y a jamais eu d’histoire romanesque attachée à ce diamant. Je crois savoir qu’à l’origine il est venu de l’Inde, mais je n’ai jamais eu connaissance de ce conte de dieu chinois ! »  Page 13
  • « — Et Mrs. Fergusson ? demanda Parker, quelles sont vos déductions à son sujet. Hastings ?
    — Sans aucun doute, mon cher Watson, répliquai-je d’un ton léger, elle venait d’un autre appartement situé dans le même immeuble ! »  Page 44
  • « — Il y a en bas un monsieur qui veut absolument voir M. Poirot ou vous, capitaine Hastings. Il a très grand air… Voici sa carte.
    Elle me tendit le bristol et je lus : « Monsieur Roger Havering. »
    Poirot dirigea ses regards vers la bibliothèque ; immédiatement je compris ce qu’il voulait et lui tendis le Gotha. Il le feuilleta rapidement :
    « Deuxième fils du cinquième baron Windsor. Épousa en 1913, Zoé, quatrième fille de William Crabb. » »  Page 57
  • « — Ce n’est pas leur air balourd qui me déçoit, mon ami. Je n’espère pas trouver en un directeur de banque, un « financier alerte à l’œil perçant » comme le dépeignent vos romanciers favoris. Non, c’est l’affaire qui me déçoit… C’est trop facile ! »  Page 75
  • « — En somme, ce que vous attendez de moi, c’est que je protège votre fils ? Je ferai tout mon possible pour éviter qu’il lui arrive malheur.
    — Dans des circonstances ordinaires, j’en suis persuadée… Mais que pourriez-vous contre une puissance occulte ?
    — Dans les ouvrages du Moyen Âge, Lady Willard, vous trouverez divers moyens de neutraliser la magie noire. Peut-être étaient-ils plus savants que nous à l’époque, malgré notre science dont nous nous vantons. À présent, venons-en aux faits, afin que je puisse m’orienter. Votre mari a toujours été un égyptologue convaincu, je crois ? »  Page 82
  • « — Voyons Poirot, il y a aussi beaucoup de sable en Belgique, lui rappelai-je, me souvenant de vacances passées à Knokke-leZoute, au milieu des « dunes impeccables », pour reprendre l’expression du guide de la région. »  Page 85
  • « — Voyons, il est impossible que vous ajoutiez foi à… Mais enfin, c’est impensable ! Cela prouverait que vous ne savez rien de l’ancienne Égypte.
    Pour toute réponse, Poirot sortit de sa poche un vieux volume tout déchiré. Il nous montra la couverture où je lus : « La Magie des Égyptiens et des Chaldéens », puis, nous tournant le dos, il sortit de la tente à grands pas. Le docteur me regarda ébahi. »  Page 89
  • « Retournant vers nos compagnons, en proie à une forte émotion, nous trouvâmes Poirot prenant des mesures énergiques pour assurer sa sécurité personnelle. Il traçait fébrilement dans le sable autour de notre tente, des diagrammes et des inscriptions variées. Je reconnus l’étoile pentacle répétée plusieurs fois. Suivant son habitude, Poirot faisait en même temps une dissertation impromptue sur la sorcellerie et la magie en général, la magie blanche qui s’oppose à la magie noire, avec une allusion au Ka et au Livre des morts. »  Page 91
  • « — Nous arrivons juste à temps, ce beau monsieur allait justement partir pour le continent. Bien, messieurs, c’est tout ce que nous pouvons faire ici. C’est une triste affaire qui paraît assez nette.
    En redescendant le Dr Hawker semblait très surexcité.
    — C’est le commencement d’un roman, dit-il, on ne le croirait pas si on le lisait. »  Page 122
  • « — Il vaut mieux que vous soyez franc avec moi. Je ne vous demande pas ce qui vous a amené en Angleterre. Je sais déjà que vous êtes venu uniquement pour voir le comte Foscatini.
    — Il n’était pas comte, grogna l’Italien.
    — J’ai déjà remarqué que son nom ne figurait pas au Gotha. »  Page 124
  • « Lui-même d’une instruction très rudimentaire, compensée par un remarquable bon sens, accordait peu de valeur à ce qu’il appelait « les connaissances livresques ». À son avis, les jeunes filles devaient se contenter d’apprendre à devenir des maîtresses de maison accomplies et perdre le moins de temps possible avec les livres. »  Page 128

Geisha

Geisha d’Arthur Golden.

Éditions Le Livre de Poche no 14794, publié en 2002,  574 pages

Roman d’Arthur Golden paru initialement en 1997 sous le titre « Memoirs of A Geisha ».

1929 au Japon, Chiyo a neuf ans. Elle et sa sœur Satsu sont vendues par leur père et envoyées à Kyoto. Satsu se retrouve dans une maison close alors que Chiyo, avec ses yeux d’un gris translucide, est envoyée dans un okiya où elle y sera formée pour devenir une geisha. Chiyo y apprendra entre autres le maintien, le chant, la danse et la conversation. Sa route sera longue et jonchée de trahisons et d’obstacles. Elle se heurtera à l’hostilité et à la cruauté d’Hatsumomo l’héritière de l’okiya et geisha très en vogue. Tiraillée entre le devoir, l’obéissance, l’argent et la liberté Chiyo va traverser plusieurs épreuves dans cet univers impitoyable pour devenir la geisha Sayuri. De plus, elle devra survivre pendant la seconde guerre mondiale pendant laquelle les salons de thé seront fermés et où l’existence des geishas sera rythmée par le travail en usine.

Magnifique roman, sous forme de mémoire, qui dépeint la dure réalité de la vie des geishas. Cette œuvre nous fait découvrir cet univers secret et particulier tout en nous tenant en haleine du début à la fin. Elle nous amène aussi à vivre un voyage dans le temps et à découvrir la culture japonaise. Mais surtout, elle nous plonge dans l’intimité et dans les pensées d’une jeune femme forte. Le personnage de Chiyo est très réussi, il est tout en nuance ce qui nous le rend très attachant. Nous suivons avec intérêt sa vie à travers les difficultés qui se présentent à elle mais aussi à travers ses déceptions, ses joies et ses peurs. Le point fort, outre l’histoire, est le style littéraire et les belles descriptions d’Arthur Golden, qui nous font voyager dans la vie de Kyoto de la première moitié du vingtième siècle. C’est un livre d’une grande beauté par sa poésie et surtout par l’histoire de cette petite fille qui fait face à son destin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 11 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Elle passait sa vie dans cette pièce, assise à la table, généralement avec un livre de comptes. Elle rangeait ces petits livres dans une bibliothèque qui se trouvait devant elle, et dont les portes demeuraient ouvertes. »  Page 78
  • « Je m’attendais à quelque chose de grandiose, mais cet endroit se révéla ne compter que quelques pièces sombres, au deuxième étage de notre école. Il y avait là des tatamis, des bureaux, des livres de comptes. »  Page 91
  • « — Ah oui ! Eh bien moi je ne la trouve pas si jolie. Un jour, j’ai vu un cadavre, qu’on avait repêché dans le fleuve : sa langue était de la même couleur que les yeux de Chiyo.
    — Peut-être es-tu trop jolie pour déceler la beauté chez les autres, dit Awajiumi, qui ouvrait un livre de comptes et prenait son crayon. Enfin, inscrivons cette petite fille. Voyons… Chiyo, c’est ça ? Dis-moi ton nom en entier, Chiyo, et dis-moi où tu es née. »  Page 93
  • « — Quand tu commenceras à travailler en tant que geisha, tu rembourseras ce kimono à l’okiya, avec toutes tes autres dettes : tes repas, tes cours, tes frais médicaux, si tu tombes malade. C’est toi qui paieras tout ça. Pourquoi Mère passe-t-elle ses journées à inscrire des chiffres dans des petits livres, d’après toi ? Tu devras même rembourser l’argent que nous avons dépensé pour faire ton acquisition. »  Page 117
  • « — Tu sais, Chiyo, aller dans la vie en trébuchant n’est pas le meilleur moyen d’avancer. Tu dois savoir agir au bon moment. Une souris qui veut duper un chat ne sort pas de son trou n’importe quand. Tu sais lire ton almanach ?
    Avez-vous déjà vu un almanach ? Ces livres sont remplis de caractères obscurs, de tableaux compliqués. Les geishas sont très superstitieuses, je l’ai dit. Mère, Tatie, la cuisinière, les servantes, prenaient rarement une décision sans consulter leur almanach, même s’il s’agissait d’un acte aussi banal que l’achat d’une paire de chaussures. Quant à moi, je n’avais jamais utilisé d’almanach.
    — Ça ne m’étonne pas qu’il te soit arrivé autant de malheurs, fit observer Mameha. Tu as essayé de t’enfuir sans voir si le jour était propice ou pas, exact ?
    Je lui racontai que ma sœur avait décidé du jour de notre évasion. Mameha voulut savoir si je me souvenais de la date. Je finis par m’en souvenir en regardant l’almanach avec elle. C’était en 1929, le dernier mardi d’octobre, quelques mois après qu’on nous eut arrachées à notre foyer, Satsu et moi.
    Mameha demanda à sa servante d’apporter un almanach de cette année-là. Après m’avoir demandé mon signe – le singe – elle passa un certain temps à vérifier, puis à revérifier des données sur divers tableaux, de même que les aspects généraux concernant mon signe pour le mois en question. Finalement elle me lut les prévisions :
    — « Période particulièrement peu favorable. Ne pas utiliser d’aiguilles, ne consommer que les aliments habituels, ne pas voyager. »
    Elle s’interrompit pour me regarder.
    — Tu as vu ? Voyager. Ensuite il y a la liste des choses que tu dois éviter… Voyons… prendre un bain pendant l’heure du coq, acheter des vêtements, « se lancer dans de nouvelles entreprises » et puis, écoute ça, « changer de lieu de résidence ».
    Là-dessus Mameha referma le livre et me regarda.
    — As-tu pris garde à une seule de ces choses ?
    La plupart des gens ne croient pas à ce genre de prévisions. Mais si j’avais moi-même eu des doutes, ceux-ci eussent été balayés par l’horoscope de Satsu pour la même période. Après m’avoir demandé le signe de ma sœur, Mameha étudia les prévisions la concernant.
    — Bien, dit-elle, au bout d’un petit moment. Voilà ce qu’il y a écrit : « Jour propice à des changements mineurs. » Ce n’est peut-être pas le jour rêvé pour s’évader, mais c’est tout de même la date la plus favorable de cette semaine-là et de la suivante.
    Ensuite venait une nouvelle surprenante.
    — « Un bon jour pour voyager dans le sens de la Chèvre », m’annonça Mameha.
    Elle alla chercher une carte, trouva Yoroido. Mon village était au nord-est de Kyoto, orientation correspondant au signe de la Chèvre. Satsu avait consulté son almanach ! – sans doute pendant les quelques minutes où elle m’avait laissée seule, dans cette pièce, sous l’escalier du Tatsuyo. Elle avait eu raison de le faire, car elle s’était évadée, et moi pas. »  Pages 185 à 187
  • « Mameha consulta à nouveau l’almanach à mon bénéfice. Elle sélectionna plusieurs dates, durant les semaines à venir, propices à des changements notables. »  Page 187
  • « — J’aimerais en savoir un peu plus sur la dette de Chiyo, reprit-elle finalement.
    — Je vais vous chercher les livres de comptes, dit Mère. »  Page 198
  • « Mère écoutait une comédie à la radio. Habituellement, quand je la dérangeais en pareil moment, elle me faisait signe d’entrer et se remettait aussitôt à écouter la radio – tout en étudiant ses livres de comptes et en tirant sur sa pipe. Mais aujourd’hui, à ma grande surprise, elle éteignit la radio et ferma son livre de comptes d’un coup sec dès qu’elle me vit. »  Page 199
  • « Pour clore la matinée, j’étudiais la cérémonie du thé. On a écrit maints ouvrages sur le sujet, aussi ne vais-je pas entrer dans les détails. »  Page 208
  • « Elle servit du saké au grand écrivain allemand Thomas Mann, qui lui conta une longue histoire très ennuyeuse par l’intermédiaire d’un interprète. Elle servit également à boire à Charlie Chaplin, à Sun Yat-sen, et à Hemingway. Ce dernier se soûla et déclara à Mameha : « Vos lèvres rouges dans ce visage blanc me rappellent le sang sur la neige. » »  Page 216
  • « Je ne pense pas qu’une fille de quatorze ans – ni même une femme – puisse faire renverser quelque chose à un jeune homme rien qu’en le regardant. On voit ce genre de scène au cinéma, et dans les romans. »  Page 230
  • « — Mameha, dit-il, qu’est devenu le rouleau qui était dans l’alcôve ? Le dessin à l’encre. Un paysage, je crois. C’était beaucoup mieux que la chose qui le remplace.
    — Le rouleau que vous voyez là, Baron, est un poème calligraphié de la main de Matsudaira Koichi. Il est dans cette alcôve depuis presque quatre ans. »  Page 264
  • « Bien entendu, les geishas ne conservent pas la totalité de leurs gains. Les maisons de thé où elles travaillent prennent un pourcentage. Un pourcentage bien moindre va à l’association des geishas. Elles reversent également une dîme à leur habilleur. Enfin, elles peuvent payer une petite somme à une okiya, qui met leurs livres de comptes à jour et consigne tous leurs engagements. »  Page 270
  • « Elle rentra à l’okiya, me demanda si l’on m’avait réellement donné le rôle. Je le lui confirmai. Elle repartit, aussi stupéfaite que si elle venait de voir son chien Taku ajouter des chiffres dans son livre de comptes. »  Pages 339 et 340
  • « Je m’exposerais alors à devenir une vieille femme aux yeux jaunes, enfermée dans une pièce glauque avec ses livres de comptes. »  Page 380
  • « Dans les fêtes brillantes, à Gion, on rencontrait des artistes célèbres : peintres, écrivains, acteurs de Kabuki. »  Page 396
  • « Le jour où j’avais rencontré Nobu, mon almanach disait : « Un mélange de bonnes et de mauvaises influences peuvent infléchir le cours de votre destinée. » »  Page 400
  • « — Mme Okada a eu la bonté de porter les chiffres sur le papier, répondit Mameha. Je vous serais reconnaissante de les examiner.
    Mme Okada remonta ses lunettes, prit un livre de comptes dans son sac. Mameha et moi restâmes silencieuses, comme elle ouvrait le livre sur la table et expliquait à Mère à quoi correspondaient les colonnes de chiffres. »  Page 408
  • « Je ne voyais pas quel conseil donner à Takazuru. Aussi lui suggérai-je de lire à Nobu un ouvrage historique. Qu’elle en lise un extrait chaque fois, lui dis-je. J’avais moi-même fait cela de temps à autre – certains hommes n’aiment rien tant que s’asseoir, les yeux mi-clos, écouter une voix de femme leur conter une histoire. »  Page 425
  • « — Vous, les geishas ! Je ne connais pas de femmes plus irritantes ! Vous passez votre temps à consulter vos almanachs. « Oh, je ne puis marcher vers l’est, aujourd’hui, cela me porterait malheur ! » Mais quand il s’agit de choses essentielles, qui affectent le cours de votre vie, vous faites n’importe quoi ! »  Page 429
  • « Aussi n’avais-je récolté, au fil des années, que quelques rouleaux, des pierres à encrer, des bols en céramique, une collection de clichés stéréoscopiques de vues célèbres, et un joli stéréoscope en argent, que m’avait donnés l’acteur de Kabuki Onoe Yoegoro XVII. Je déménageai toutes ces choses – avec mon maquillage, mes sous-vêtements, mes livres et mes magazines – dans le coin qui m’était imparti. »  Page 433
  • « — Je ne voulais pas vous le dire, Mère, mais Sayuri avait laissé traîner un cahier sur sa table, et j’essayais de le cacher, pour lui rendre service. J’aurais dû vous l’apporter tout de suite, je sais, mais… Elle tient un journal, vous savez. Elle me l’a montré l’année dernière. Elle a écrit des choses incriminantes sur plusieurs hommes. Et puis il y a des passages sur vous, Mère. »  Page 438
  • « Ne voulant aborder d’emblée le sujet qui m’occupait, nous parlâmes du « Festival des Siècles » – Mameha devait jouer le rôle de Lady Murasaki Shikibu, auteur du « Dit de Genji ». »  Page 444
  • « — Sayuri, me dit-il, je ne sais pas quand nous allons nous revoir, ni dans quel état sera le monde quand nous nous reverrons. Nous aurons peut-être vu des horreurs. Mais chaque fois que j’aurais besoin de me rappeler qu’il y a de la beauté et de la gentillesse en ce monde, je penserai à vous.
    — Nobu-san ! Vous auriez dû être poète !
    — Je n’ai rien d’un poète, vous le savez bien. »  Pages 466 et 467
  • « À l’heure de sa mort, elle lisait une histoire à l’un de ses neveux, dans la propriété de son père, à Denenchofu, un quartier de Tokyo. »  Page 468
  • « Le lendemain, j’étudiais soigneusement mon almanach, dans l’espoir d’y trouver l’indice d’un événement majeur. J’étais si abattue ! Même M. Arashino parut s’en apercevoir : il m’envoya acheter des aiguilles à la mercerie, à trois kilomètres. Sur le chemin du retour, au coucher du soleil, je faillis me faire renverser par un camion de l’armée. C’est la seule fois de ma vie où j’ai frôlé la mort. Je m’aperçus le lendemain que mon almanach me déconseillait de voyager dans la direction du rat – celle de la mercerie. J’avais seulement cherché des signes concernant le président. Je n’avais pas noté cet avertissement. »  Page 472
  • « — Tout va bien. Nobu-san n’a-t-il pas reçu mes lettres ?
    — Vos lettres ! On dirait des poèmes ! Vous parlez du « son cristallin de l’eau », et autres absurdités de ce genre. »  Page 477
  • « Une femme sensée eût sans doute abandonné tout espoir, à ce stade. Pendant un temps, j’allai voir l’astrologue tous les jours, je cherchai dans mon almanach le signe qui m’eût incitée à renoncer. »  Page 514

L’envers du mensonge

L’envers du mensonge de Sherry Lewis.

Éditions Harlequin (Amours d’aujourd’hui), publié en 2002, 279 pages

Roman de Sherry Lewis paru initialement en 2001 sous le titre « That Woman in Wyoming ».

Max Gardner est un chasseur de primes et il traque un malfaiteur nommé Carmichael. Cette recherche l’amène dans une petite ville perdue du Wyoming, Serenity. Pour le retrouver, Max veut mener une enquête parmi les habitants du village et se fait passer pour un promoteur immobilier. Ce faisant, il fait la connaissance de Reagan McKenna, une jeune femme qui vit seule avec ses deux filles et dont le mari policier est mort en service quelques années plus tôt. Max ne peut s’empêcher d’admirer la façon dont Reagan fait passer sa famille avant tout. Ses filles et son jeune frère signifient tout pour elle. Malgré les réticences de Reagan à renouer des liens durables avec un homme, elle invite Max chez elle, et c’est le début de leur liaison. Soudain, Reagan et ses enfants semblent être la famille parfaite pour Max, mais que faire avec son identité inventée. De plus, il découvre que le fugitif qu’il est venu attraper est le frère de Reagan.

Roman à l’eau de rose qui veut se déguiser en roman policier. L’intrigue est somme toute un peu différente des romans Harlequin classiques. Dans ce roman, l’histoire est plus réaliste et plus contemporaine. Ici, pas de beau et riche magna arrogant, pas de rapport amour – haine entre les protagonistes. Les relations entre les personnages sont plus équilibrées et collent plus à notre époque. L’intrigue policière tombe rapidement au second plan pour être remplacé par les aléas des relations entre Max et Reagan et leur histoire d’amour. Les deux personnages principaux sont convenus pour ce style de roman. Elle est belle, intelligente, indépendante et maîtresse d’elle-même. Elle a perdu son conjoint, elle est donc une femme rendue forte par les événements. Lui, il est beau, viril, ténébreux et sans attache. Outre le fait que l’histoire soit purement prévisible, ce livre manque d’inventivité et il n’y a pas de surprise. Un roman à lire si vous n’avez rien d’autre sous la main.

La note : 2 étoiles

Lecture terminée le 27 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Donovan, qui philosophait à ses heures depuis qu’il était amoureux, n’aurait pas manqué de lui rappeler la pensée de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas, » mais Max n’était pas d’accord. »  Page 74
  • « – Les filles ont fait les lasagnes et je me suis occupée de la salade, dit Reagan tout en se dirigeant vers la salle de séjour.
    Il lui emboîta le pas et découvrit une pièce qui ressemblait en tout pointe à ce qu’il avait imaginé : ordonnée sans être dépouillée, chaleureuse et peuplée d’objets intéressants. Où qu’il portât son regard, quelque chose retenait son attention, de la vieille maisonnette d’oiseaux faite de bardeaux posée sur la cheminée, en passant par la figurine de cristal sur une des étagères chargées de livres, jusqu’au surprenant champignon de cuivre à côté du canapé. »  Page 82
  • « – Tu peux les mettre dans ton sac ? demanda-t-elle. Elles me trient les cheveux.
    – D’accord, mais ne me tiens pas pour responsable si certaines se cassent, prévient Reagan en ouvrant ses mains.
    – Elles ne risquent rien dans ton sac, dit Danielle qui s’apprêtait à rejoindre ses amies.
    – C’est vite dit. Vous m’avez déjà confié deux paires de lunettes de soleil, une montre et un baladeur. Mon sac est plein à craquer.
    – Les sacs des mères me font toujours pensé à Mary Poppins, remarqua Max d’un ton rêveur avant de suggérer en attrapant le sac à dos de Jamie : Pensez-vous qu’il y ait plus de place dans celui-ci ? »  Page 96
  • « La table de la cuisine était embarrassée de livres de classe, une petite musique jouait en arrière-fond, et Max aurait vendu son âme pour une bouchée de ce qui mitonnait sur la cuisinière, embaumant la pièce de senteurs aromatiques.
    Danielle, assise devant ses cahiers fermés, jouait avec le cordon du téléphone et riait. »  Page 115
  • « Reagan, en effet, ayant remué une dernière fois le contenu d’une casserole et baissé le feu, demanda :
    – Est-ce que quelqu’un peut surveiller cela pendant que je vais chercher un livre de cuisine dont j’ai besoin pour le dessert ? »  Page 116
  • « – Avec ou sans Max?
    – Avec. Du moins la plupart du temps, répondit-elle en se dirigeant vers la cafetière. Ça a été toute une histoire pour se préparer ce matin, tu n’imagines pas. Jamie avait oublié des livres dans sa chambre, et Travis ne l’entendait pas frapper. Aussi est-elle venue me déranger trois ou quatre fois pendant que je me lavais et m’habillais. Je n’ai même pas eu le temps d’avaler un café. »  Pages 157 et 158
  • « Reagan vaporisa un peu de produit lustrant sur le poste de télévision et se mit à frotter avec vigueur. En deux jours, elle n’avait pas seulement découpé jusqu’au dernier coupon du dernier magazine, mais elle avait aussi aspiré chaque centimètre carré de la maison, réorganisé le tiroir d’argenterie, lavé tout le linge, repris. Toutes les chaussettes qui attendaient dans leur panier depuis des semaines, remplacé des boutons manquants sur des vêtements dont elle avait presque oublié l’existence. Elle avait également dépoussiéré les livres sur les étagères, fait la chasse aux toiles d’araignées dans les coins les plus inaccessibles et avait néanmoins passé plus de temps qu’elle ne l’aurait cru possible devant les bulletins d’information. »  Page 239

La quête d’Ewilan tome 1 : D’un monde à l’autre

La quête d’Ewilan tome 1 : D’un monde à l’autre de Pierre Bottero.

Éditions Rageot (Poche), publié en 2006, 198 pages

Premier tome de la trilogie « La quête d’Ewilan » écrit par Pierre Bottero et publié initialement en 2003.

Camille est une jeune fille de 13 ans qui a été adoptée par la famille Duciel. Sa vie suit son cours tranquillement sans réelle implication de sa famille adoptive. Alors qu’elle traverse la rue, sans regarder, un camion fonce sur elle. Elle est convaincue qu’elle va être happer par celui-ci. Soudainement, elle se retrouve dans une forêt de L’Empire de Gwendalavir. Que s’est-il passé ? Comment a-t-elle fait pour se retrouver dans cette forêt ? Après avoir assisté à un combat entre un chevalier et une bête mystérieuse, elle sera de retour sur le trottoir près du camion. Mais suivant son retour, Camille a l’impression que son imagination lui joue des tours en recréant dans la réalité des scènes qu’elle imagine. Lors de ses recherches, elle découvrira qu’en fait elle est native de Gwendalavir et qu’elle est la fille d’une impératrice. Pour les protéger d’une guerre naissante, Camille et son frère ont été envoyés dans un autre monde et leurs souvenirs ont été bloqués. Mais ce qui trouble le plus Camille c’est qu’il semble qu’elle soit l’élue à qui il appartient de sauver L’Empire de Gwendalavir. La défense de l’Empire repose sur des dons particuliers des guerriers : l’Art du dessin et l’imagination. Saura-t-elle en mesure de contrôler ces aptitudes pour sauver l’Empire ?

Ce roman jeunesse est assez original, l’histoire est captivante et intéressante. Le point fort est le mélange des univers moderne et médiévale, des chevaliers et des bêtes fantastiques. Les voyages entre les deux univers ajoutent au plaisir de la lecture. Par contre, le système de magie basé sur le dessin et l’imagination est simpliste. Il utilise à outrance le principe de « la pensée magique » ce qui est très réducteur au niveau de la trame de l’histoire. Les personnages sont bien construits et attachants mais manque de subtilité et de profondeur pour les lecteurs adultes. Le personnage d’Ellana est le plus réussit, mais très peu présent, il est sympathique et intriguant. Le style d’écriture est simple mais entretient le suspense et pousse le lecteur à vouloir connaître la suite. Ce premier tome offre un début d’aventure lent et permet ainsi de se familiariser avec les lieux et les personnages. Espérons que l’histoire gagnera en richesse et en complexité dans les tomes suivants. C’est une petite histoire sans prétention, assez classique, qui se lit très facilement.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 23 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « — Ewilan, je t’ai appelée Ewilan. J’ai sans doute piqué ça dans un film ou dans une BD, mais si ça te fait cet effet-là, c’est sûr que je ne recommencerai pas ! »  Page 14
  • « Salim s’installa du mieux qu’il put et ouvrit son livre pour essayer de comprendre le théorème de Pythagore. »  Page 23
  • « La bibliothèque est l’âme d’une maison, tous les gens de bonne naissance le savent. Il aurait donc été inconcevable aux yeux des Duciel qu’une demeure comme la leur ne comprenne pas une telle pièce, où les hôtes de marque et le maître des lieux se retirent, après le repas, pour fumer un cigare et boire un verre de cognac.
    Mais une fois la maison achetée, la pièce dédiée, les Duciel s’étaient aperçus qu’ils n’avaient strictement rien à y ranger.
    M. Duciel avait résolu le problème en acquérant aux enchères l’intégralité de la bibliothèque d’un vieux marquis écrasé de dettes. Il avait fait installer les livres dans de beaux rayonnages en bois de noyer et plus personne ne les avait ouverts.
    Lorsque Camille avait émis le désir de les consulter, M. Duciel avait hésité, pour la forme, avant d’accepter.
    N’ayant aucune idée de ce qu’il avait acheté, il était persuadé que sa fille adoptive avait déniché quelques ouvrages pour la jeunesse qu’elle déchiffrait avec peine. Il l’avait longuement sermonnée sur la valeur des livres, le respect qu’on leur devait, puis s’était, à son habitude, désintéressé d’elle et de ses activités.. »  Page 24
  • « Elle avait commencé sa recherche le matin même, à la bibliothèque municipale mais, insatisfaite, la poursuivait chez elle. Elle venait de trouver son bonheur dans un vieux livre en grec ancien d’Aristote. »  Page 25
  • « Ils gagnèrent la salle de français et s’installèrent. Leur professeur, une jeune femme, entra à son tour. Après avoir demandé le silence avec un succès relatif, elle commença son cours. Le texte du jour était une poésie de Jacques Prévert, Le Cancre.
    Des photocopies furent distribuées et tandis que Mlle  Nicolas évoquait la tendresse et l’anticonformisme qui se dégageaient du texte qu’elle s’apprêtait à lire, Camille se renversa en arrière sur sa chaise et ferma à demi les yeux. »  Page 30
  • « Camille sourit. Elle appréciait Prévert, et qu’elle ait déjà lu une bonne partie de son œuvre n’enlevait rien au plaisir qu’elle avait à le rencontrer ce jour-là.
    Elle aurait simplement aimé que la classe soit plus calme afin de savourer le poème en toute quiétude. »  Page 30
  • « Mlle Nicolas, pour motiver ses élèves, essayait de leur faire mettre en correspondance l’image du cancre décrit par Prévert et la réalité de l’école. Devant le peu de succès de son idée, elle décida de lire le texte à haute voix.
    Dès le premier vers, Camille fut happée par la magie de la poésie. Elle adorait entendre lire, surtout avec autant de qualité et de cœur. Elle se prit à imaginer le cancre en butte aux moqueries des autres enfants, à la mesquinerie de l’enseignant et sa formidable réponse :
    … et malgré les menaces du maître
    sous les huées des enfants prodiges
    avec des craies de toutes les couleurs
    sur le tableau noir du malheur
    il dessine le visage du bonheur. »  Page 31
  • « — Non. Il y a une différence et là j’en ai eu conscience. À un moment, j’ai basculé dans une dimension où j’ai imaginé exactement ce qu’il y avait sur le tableau quand j’ai ouvert les yeux !
    — Ça alors, ma vieille, à côté de toi les X-men sont des vieillards gâteux ! »  Page 32
  • « Plus loin, des étalages proposaient une profusion de vieux grimoires reliés de cuir, de bois ou de marbre, mais les plus surprenants présentaient des animaux vivants. »  Page 66
  • « Salim ferma les yeux un instant, tant la lumière était vive. Quand il les rouvrit, il discerna brièvement trois cercles lumineux en mouvement devant son amie puis, soudain, le cristal s’éteignit.
    Lorsque la lumière revint, Duom Nil’ Erg ôta délicatement le masque des yeux de Camille et le reposa sur la table. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’il contemplait le résultat du test avec stupéfaction.
    — C’est impossible, marmonna-t-il, cette figure n’existe que dans les livres. »  Page 80
  • « Là, elle se dirigea sans hésiter vers une porte imposante tendue de cuir. Elle n’était pas fermée à clef et ils pénétrèrent dans une pièce spacieuse, aux murs couverts de livres, un bureau sombre trônant en son centre. »  Page 147
  • « — Et si nous demandions l’hospitalité à quelqu’un ?
    — Bonne idée, commenta Camille. Comme ça, on est sûrs de finir la nuit au poste de police et d’être mis dans le train de retour demain matin.
    — Mais…
    — Nous sommes mineurs, Salim, et nous sommes dans la vraie vie, pas dans un film ou dans un roman. »  Page 170
  • « — Si tu veux, proposa-t-il à Camille, on fait un marché. Je vous emmène dans ma planquette et, en échange, tu m’fais la lecture.
    — La lecture ?
    — Qu’est-ce que ça a de drôle, s’emporta-t-il, tu crois qu’il faut porter un costume trois-pièces et rouler en Rolls pour aimer les livres ?
    — Non, pas du tout, affirma Camille. Je suis d’accord pour vous lire ce que vous voulez. »  Page 171
  • « Camille s’était approchée de la paillasse qu’elle contemplait avec convoitise malgré son état de vétusté. Elle jeta un coup d’œil sur la caisse de bois qui était ouverte. Elle était pleine de livres.
    Le clochard se tourna vers elle.
    — Ça, c’est mon trésor. Les plus beaux livres du monde.
    Il haussa les épaules avant de poursuivre :
    — Mais je ne peux pas en profiter.
    — Vous ne savez pas lire ? hasarda Salim. L’homme lui jeta un regard courroucé.
    — J’ai lu plus de livres que tu n’en verras de toute ta vie, morveux. J’aurais aimé continuer jusqu’à ma mort, mais mes yeux n’ont pas été d’accord. J’arrive encore à voir de loin, mais pour ce qui est de lire…
    Sa voix se brisa et, pour lui donner le temps de se reprendre, Camille prit un livre dans la malle. Elle en lut le titre, La Condition humaine.
    — J’ai aimé celui-ci, dit-elle, même si je n’ai peut-être pas tout compris.
    Il la contempla, émerveillé.
    — Tu as lu Malraux, à ton âge ?
    — C’est un phénomène cette fille, expliqua Salim en se rengorgeant. Si c’était une poule, son premier œuf serait l’Encyclopcedia Universalis.
    Camille leva les yeux au ciel.
    — De mieux en mieux, Salim. On peut difficilement faire plus délicat que comparer une fille à une poule.
    Le clochard s’était approché de la caisse.
    — Regarde un peu, fillette, si tu peux me trouver L’Art d’être grand-père de Victor Hugo. Lis-m’en quelques pages et je m’estimerai le plus heureux des hommes.
    Camille farfouilla un moment et finit par dénicher l’ouvrage. Elle s’assit sur la paillasse et le vieil homme prit place à côté d’elle.
    Elle ouvrit le livre avec un étrange sentiment. Un souvenir oublié gagnait lentement la surface de son esprit. Elle se revoyait toute petite, confortablement installée sous un édredon de plumes. À côté d’elle, une jeune femme lui lisait une histoire merveilleuse d’une voix douce en la regardant avec tant d’affection que… »  Page 173 et 174
  • « Elle commença sa lecture. Elle n’avait jamais vraiment apprécié Victor Hugo, mais elle adorait lire et, par reconnaissance pour leur hôte, elle y mit tout son cœur.
    Quand elle eut terminé, de grosses larmes coulaient sur les joues ridées du clochard. »  Page 175
  • « Quand le mercenaire du Chaos arriva dans la salle, elle était vide. Aucune piste ne s’offrait à lui. De rage, il donna un violent coup de pied dans une caisse de bois, faisant tomber un livre dont il lut machinalement le titre, L’Art d’être grand-père. Il ne comprit pas. »  Page 178
  • « Ils s’attendaient à être interpellés par un surveillant ou un professeur, mais ils parvinrent sans encombre à la salle Stratis Andreadis. Une douzaine d’étudiants étaient plongés dans des encyclopédies d’art, des catalogues illustrés ou utilisaient des ordinateurs dernier cri. »  Page 179
  • « Ils marchèrent un peu pour oublier qu’ils mouraient de faim. Ils passèrent un moment à regarder les vieux livres proposés par les bouquinistes, mais Camille ne se détendit pas. »  Page 182

Oniria

Oniria de Patrick Senécal.

Éditions Alire, publié en 2004, 185 pages

Roman de Patrick Senécal paru initialement en 2004.

Dave est incarcéré au pénitencier de Donnacona pour meurtre, mais il se victime d’une erreur judiciaire. Afin de prouver son innocence, il décide de s’enfuir avec trois autres codétenus. Mais l’évasion ne se passe pas comme prévue, ils sont vite cernés par les policiers. Ils décident d’aller se cacher chez Vivianne Léveillé, la psychiatre du pénitencier qui habite tout près. Dave espère que cette dernière l’aidera dans sa démarche afin prouver son innocence. Rendu chez-elle, le quatuor fait une violation de domicile mais ce qu’ils découvrent les laisse perplexe. Entre autres, le sous-sol a l’allure d’un « bunker » et héberge huit psychopathes meurtriers cobayes d’une expérience scientifiques. Pris au piège par leurs hôtes, les quatre criminels vont devoir affronter des illusions cauchemardesques et tenter de s’échapper de cet enfer pour survivre.

Un roman fantastique et d’horreur dont le thème principal est les expériences des savants fous. L’histoire est étrange et tordue mais la tension et le suspense sont au rendez-vous. Il est à noter que le niveau de violence dans cette histoire est très élevé. Le personnage principal de Dave est bien présenté, il est attachant et on se met facilement dans sa peau de victime d’erreur judiciaire. Dans ce texte, tous les personnages sont très typés, ce qui limite la confusion entre ceux-ci au courant de la lecture. Par contre, la majorité de ceux-ci sont à la limite de la caricature. L’atmosphère qui règne dans le manoir est surprenante, bien amenée et surtout terrifiante. L’action qui s’y déroule est imaginative et intéressante. L’écriture de Senécal est simple et efficace, il a le don de nous emporter dans son univers. La descente aux enfers et vers l’horreur se fait de façon graduelle et captivante. Malheureusement, les situations et les personnages sont tellement nombreux et grossiers que l’intérêt pour l’histoire s’effrite un peu au cours de la lecture. Bon roman d’horreur, un peu trop chargé mais tout de même efficace.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 8 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « La pièce est de grandeur moyenne et tous les murs sont couverts d’étagères, elles-mêmes remplies de livres jusqu’au plafond. »  Page 24
  • « Au centre trône un immense bureau en chêne, sur lequel se trouvent un ordinateur de modèle récent et une imprimante. Un homme est assis derrière, plongé dans un livre ouvert sur le bureau. »  Page 25
  • « Jef le suit, mais Loner s’attarde un moment dans la pièce, va jeter un coup d’œil sur le livre que lisait Zorn. C’est écrit en une langue qui n’est ni du français ni de l’anglais. En fait, ce n’est même pas l’alphabet traditionnel. Il referme le livre pour en observer la couverture. Le titre est écrit dans la même langue incompréhensible. Quant à l’illustration sur la jaquette, elle représente un cerveau humain duquel fuse une série de chiffres dédoublés : des trois, des sept, des neuf, quelques formules algébriques aussi… Au centre du cerveau apparaît le symbole mathématique de l’infini. C’est une illustration plus ou moins habile, non professionnelle. Loner contemple quelques instants le bouquin, les sourcils légèrement froncés, puis lève la tête pour promener son regard sur les rayons autour de lui. Il prend un livre au hasard : un banal bouquin scientifique en anglais. »  Page 26
  • « En fait, il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque de la prison et lisait. Pas étonnant de la part d’un ancien professeur. Mais il s’intéressait à des livres si compliqués… Dave avait essayé d’en lire un, une fois, mais après un chapitre il avait abandonné. Lui qui avait quitté l’école à seize ans, le livre lui avait paru trop philosophique, trop intello. Même le titre était incompréhensible, avec ce mot inconnu, « nihilisme » … »  Page 41
  • « Ils se retrouvent dans une salle de lecture de grandeur moyenne, un peu plus petite que le bureau de Zorn, aux murs couverts de livres. »  Page 44
  • « Loner regarde autour de lui : la lampe, les livres… Au plafond, une caméra. Et un autre petit grillage au mur… dont le voyant rouge cette fois est éteint. »  Page 45
  • « La colère revient rapidement sur ses traits et, brusquement, il plaque Vivianne contre le mur, faisant choir quelques livres sur le sol. »  Page 45
  • « Et s’il avait eu assez de culture, il aurait su que celui qui se tient à leur tête, habillé d’une toge blanche, est Néron, l’empereur fou, premier grand persécuteur des chrétiens. Mais Jef ne sait pas tout ça. Il sait seulement que sept soldats munis de lances se tiennent devant lui et que les Romains, si les albums d’Astérix disent vrai, n’étaient pas réputés pour leur esprit pacifique. »  Page 119
  • « Il regarde les rayons de livres, met ses mains sur ses hanches et expire bruyamment. Que cherche-t-il au juste ? Qu’espère-t-il trouver dans cette cave qui le fascine tant, dans cette maison qu’un mystérieux destin a mis sur leur chemin ? »  Page 120
  • « Les livres, la cave, les psychopathes, les rêves…
    Scientifiquement, il y a des trous, a dit Éric. »  Page 121
  • « Le regard vitreux d’Éric remarque enfin le décor. Devant le divan, à quelques mètres, il voit contre le mur une grande bibliothèque au centre de laquelle se trouve la télévision, elle-même entourée de livres et de bibelots. »  Page 131
  • « Au fond de la salle, quatre immenses bibliothèques débordent de vieux livres. À quelques mètres devant elles se dresse une table de bois, recouverte de taches brunes. Et derrière cette table se tient Loner, debout, un livre ouvert entre les mains.
    En apercevant son comparse, Dave relève automatiquement son arme, le visage dur, sentant une bouillante colère l’envahir au souvenir de la mort d’Éric. Mais l’ex-professeur demeure plongé dans le livre qu’il tient. »  Page 150
  • « — Zorn est paralysé depuis plusieurs années, poursuit Loner sans lever ses yeux du livre, comme si son comparse n’avait rien dit. Mais il a perdu ses jambes récemment… Il ne voulait pas nous dire comment… »  Page 150
    « — Ces livres ont l’air passionnant, fait Loner en tournant une page. Dommage qu’ils soient écrits dans une langue inconnue… Sûrement un langage d’initiés…
    Il referme le livre, le dépose sur la table. »  Page 150

Un jour

Un jour de Davis Nicholls.

Éditions Belfond, publié en 2011, 535 pages

Roman de David Nicholls paru initialement en 2009 sous le titre « One Day ».

Dexter est issu d’un milieu aisé, il est séduisant et sûr de lui. À l’opposé, Emma est d’origine modeste et est une idéaliste qui veut changer le monde, mais qui manque de confiance en elle. Le 15 juillet 1988, ils arrosent ensemble leur nouvelle vie. Ils viennent de recevoir leur diplôme universitaire et finissent par passer la nuit ensemble. Le lendemain, au moment de se quitter, ils se rendent compte qu’ils sont certainement en train de passer à côté de quelque chose. Ils promettent donc de se revoir, le plus vite possible. Leur amitié sera à l’image de leur existence, elle connaîtra des hauts et des bas. Emma veut améliorer le monde et commence l’écriture sans grand succès tandis que Dexter voyage à travers le monde, boit et drague les femmes. Quitteront ils leur phase de jeunes adultes confus pour devenir des adultes épanouis ? D’année en année, entre échecs et réussites, espoir et désillusions Dexter et Emma vont se croiser, s’écrire, tout en vivant leur vie séparément, différemment, en pensant l’un à l’autre.

Un roman relativement bien construit qui illustre le passage du temps sur une relation non assumée par timidité et par peur de dévoiler ses sentiments. Les personnages d’Emma et Dexter, bien qu’un peu cliché tant au niveau de leur classe sociale que sur le plan psychologique, sont convaincants. Elle est marrante, intelligente, contestataire et surtout attachante. Lui est un personnage que l’on aime détester et pourtant au fil des pages on apprend à l’apprécier. La division du roman en chapitres est intéressante, chacun se passe un 15 Juillet, c’est un bilan de leur vie détaillant le bon, comme le mauvais, avec les sentiments, les échecs et les réussites. On suit ainsi l’évolution de leur relation. Le début est vraiment prenant, mais à un moment cela devient répétitif. Par contre, l’évolution des personnages donne une seconde vie au roman. Une lecture émouvante et légère.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 31 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Emma Morley s’était toujours moquée de l’expression « bel homme », qu’elle jugeait démodée, tout droit sortie d’un roman du XIXe siècle. »  Page 10
  • «Par un heureux concours de circonstances, ce bel homme – superbe, même, dans son caleçon à motifs cachemire porté bas sur les hanches – était maintenant couché dans le lit à une place de sa chambre d’étudiante, au terme de leurs quatre années d’études à l’université d’Édimbourg. Ce bel homme ! songea-t-elle en retenant un petit rire. Tu te prends pour Jane Eyre, ou quoi ? Du calme. T’as plus quinze ans, maintenant. »Page 11
  • «« Où tu vas ? s’enquit-il en posant une main au creux de son dos.
    — Aux chiottes », répondit-elle en récupérant ses lunettes, posées sur une pile de bouquins. »Page 13
  • «Il observa les volutes de fumée qui montaient de sa cigarette, puis chercha un cendrier. En tâtonnant près du lit, il trouva un roman, L’Insoutenable Légèreté de l’être, corné aux passages les plus « érotiques ». Le problème avec ces filles archi-individualistes, c’est qu’elles se ressemblaient toutes. Le bouquin suivant le confirma dans son opinion. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Pauvre type, songea-t-il, certain de ne jamais commettre une telle erreur. »Page 14
  • «Il chercha ses vêtements des yeux… Trop tard : un bruit de chasse d’eau retentissant s’échappa de la salle de bains. En remettant précipitamment le livre à sa place, il trouva une boîte de moutarde Colman’s sous le lit. Un regard à l’intérieur lui confirma qu’elle contenait des préservatifs… et les restes grisâtres d’un joint. »Page 15
  • «Gary s’éclaircit la gorge. Pâle, la peau encore rouge d’un rasage trop méticuleux, vêtu d’une chemise noire boutonnée jusqu’au cou, il évoquait une sorte de George Orwell des Temps modernes – il en avait adopté le style, en tout cas. »Page 25
  • «À gauche d’Emma, Candy chantait les grands moments des Misérables (la comédie musicale, pas le roman de Victor Hugo) d’une voix douce et atone tout en tripotant ses cals plantaires, hérités de dix-huit ans de danse classique. Emma se tourna de nouveau vers le miroir émaillé, fit bouffer les manches ballon de sa robe à taille Empire, ôta ses lunettes, et laissa échapper un soupir à la Jane Austen. » Page 26
  • «Emma avait d’abord joué de la basse dans un groupe de rock alternatif, exclusivement composé de filles, qui s’était révélé incapable de se choisir un nom et une direction musicale cohérente. Elle avait participé au lancement d’un nouveau type de soirées dans un club d’Édimbourg où personne n’était venu ; commencé, puis abandonné un premier roman ; ébauché un deuxième roman qui avait vite connu le même sort, tout en enchaînant les petits boulots d’été, aussi merdiques les uns que les autres, dans les boutiques à touristes du centre-ville. »Pages 26 et 27
  • «En fin d’après-midi, un verre de gin tonic à la main, confortablement installée dans un fauteuil en osier devant un panorama splendide, elle s’était crue dans Gatsby le Magnifique. »Page 28
  • «Dexter, lui, se contentait de quelques mots jetés sur des cartes postales insuffisamment affranchies : « Semaine de FOLIE à Amsterdam », « Vie de DINGUE à Barcelone », « Ça PULSE à Dublin. Malade comme un CHIEN ce matin ! » Il n’avait rien d’un Bruce Chatwin : ses récits de voyage ne valaient pas un clou, mais elle glissait tout de même les cartes postales dans les poches de son gros manteau d’hiver quand, submergée de mélancolie, elle allait arpenter la lande d’Ilkley en espérant trouver un sens caché à « VENISE EST SOUS LES EAUX !!! ». »Page 29
  • «C’est alors que Gary Nutkin avait resurgi dans sa vie. Ce trotskiste émacié, qui l’avait dirigée en 1986 dans une mise en scène âpre et intransigeante de Grand-peur et misère du IIIe Reich de Brecht, l’avait embrassée de manière tout aussi âpre et intransigeante au cours de la soirée qui avait suivi la dernière représentation. »Page 29
  • «Il laissa tomber son mégot dans un verre à vin et tendit la main vers sa montre, posée sur un exemplaire encore neuf de Si c’est un homme, de Primo Levi. »Page 32
  • «As-tu reçu les bouquins que je t’ai envoyés ? Primo Levi est un des meilleurs écrivains italiens. Un petit coup d’œil à son récit te rappellera que l’existence n’est pas qu’espadrilles et crèmes glacées. Eh oui, mon cher ! La vie ne ressemble pas toujours à la première scène de 37°2 le matin. Comment se passent tes cours ? »Page 33
  • «Six mois dans une camionnette avec une marionnette de Desmond Tutu sur les genoux. Je pense que je vais passer mon tour, cette fois. D’autant que j’ai écrit une pièce sur Virginia Woolf et Emily Dickinson. Ça s’appelle « Deux vies » (ou « Deux lesbiennes déprimées », j’hésite encore). J’aimerais bien la monter dans un café-théâtre. Ce serait pas mal, non ? J’ai déjà la distribution : j’en ai parlé à Candy. Elle veut vraiment, vraiment jouer Virginia (surtout depuis que je lui ai expliqué qui c’est), à condition de pouvoir enlever le haut. J’ai dit oui. Moi, je jouerai Emily Dickinson et je garderai le haut. »Page 34
  • «La mère de Dexter était installée à une terrasse de café sur la piazza della Rotonda. Un livre ouvert à la main, les yeux clos, la tête légèrement inclinée en arrière comme un petit oiseau, elle savourait les derniers rayons de soleil de cet après-midi de juillet. »Page 35
  • «Je t’écris depuis mon « hôtel » de Bombay, une sorte d’auberge de jeunesse remplie de matelas suspects et de routards australiens qui déboulent à jet continu dans les couloirs. Comme le dit mon guide de voyage, les chambres sont pleines de caractère – c’est-à-dire de rongeurs –, mais j’ai aussi une petite table en plastique près de la fenêtre et il PLEUT DES TROMBES en ce moment. »Page 47
  • «J’essaie aussi de lire les bouquins que tu m’as donnés à Pâques, mais je dois t’avouer que Howards End, le roman de Forster, me tombe des mains. J’ai l’impression qu’ils boivent la même tasse de thé depuis deux cents pages. J’attends toujours que quelqu’un se décide à sortir un flingue de sa poche ou que les Martiens débarquent, mais ça risque pas d’arriver, hein ? »Page 47
  • «J’ai vraiment, vraiment aimé ton spectacle sur Virginia Woolf et Emily Machinchose. »Page 48
  • «Elle faillit répondre : « J’écris des pièces de théâtre » mais, trois mois après la dernière, l’humiliation qu’elle avait éprouvée à incarner Emily Dickinson devant une salle vide était encore brûlante. »Page 51
  • «Commence par visiter les lieux, puis dirige-toi vers l’intérieur du palais, de manière à te trouver À MIDI PILE sous le dôme, une rose rouge à la main, un exemplaire de Nicholas Nickleby dans l’autre. Je serai là, moi aussi. Je viendrai te chercher. J’apporterai une rose blanche et Howards End et, dès que je te verrai, je te le lancerai à la figure. »Page 57
  • «Si tu y tiens vraiment, tu pourras me rembourser quand tu seras une dramaturge adulée des foules ou que tes poèmes te rapporteront une fortune. » Page 58
  • «Sans plus hésiter, il inséra la lettre dans une enveloppe par avion qu’il glissa dans son exemplaire de Howards End, contre la dédicace qu’Emma avait rédigée en haut de la page de garde. »Page 60
  • «Un exemplaire de Howards End était coincé entre les coussins déchirés de la banquette. »Page 61
  • «L’édition de poche de Howards End, qu’elle n’a jamais lu, prend la poussière sur l’étagère de la chambre d’amis. La lettre est toujours glissée à l’intérieur, près des quelques lignes que voici, rédigées d’une écriture appliquée sur la page de garde :À mon cher Dexter. Un grand roman pour ton grand voyage. »Page 62
  • «Elle voulait faire partie d’un groupe de rock, réaliser des courts-métrages, écrire des romans. Mais deux ans s’étaient écoulés, et son recueil de poèmes était toujours aussi mince. »Page 66
  • «Elle avait caressé le projet de lire des romans aux aveugles – mais était-ce un vrai boulot ou juste une idée pêchée dans un film ? »Page 67
  • «La télé, s’enflammait Dexter, c’est la démocratie en action ! Elle s’immisce au cœur de la vie des gens, elle façonne l’opinion publique ; elle vous provoque, vous distrait et vous absorbe bien plus efficacement que tous ces bouquins que personne ne lit ou ces pièces de théâtre que personne ne va voir. »Page 71
  • «Ce qu’il lui fallait, songea-t-il avec compassion, c’était un pygmalion. Quelqu’un qui la prendrait en main et qui l’aiderait à exprimer son potentiel. »Page 80
  • «Allongés sur le pont, ils cuvaient leurs cocktails (les pulsations du moteur se répercutaient sur leurs estomacs remplis de liquide) et mangeaient des oranges, un livre à la main, en s’offrant aux morsures du soleil. »Page 86
  • «Il poussa un long soupir et posa Lolita, de Nabokov, à cheval sur son torse. Emma, qui s’était chargée de choisir leurs lectures de vacances, le lui avait offert avant de partir. Le reste de la sélection se dressait à leurs pieds : empilés dans la valise de la jeune femme, les livres formaient un fantastique pare-vent sur le pont du ferry. Et prenaient tant de place qu’elle n’avait quasiment rien emporté d’autre.
    Une minute s’écoula. Il soupira de nouveau. Un grand soupir théâtral pour attirer l’attention.
    « Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle, le nez plongé dans L’Idiot, de Dostoïevski.
    — J’arrive pas à rentrer dedans.
    — Dex ! C’est un chef-d’œuvre !
    — Ça me donne mal à la tête.
    — J’aurais mieux fait de t’offrir un livre d’images.
    — Écoute, ça me plaît, mais…
    — Les Aventures de Maya l’abeille ou…
    — Je trouve ça un peu dense, c’est tout. J’arrive pas à m’intéresser à l’histoire… Cinquante pages pour m’expliquer que le héros bande toute la journée, c’est un peu trop, non ?
    — Je croyais que ça te rappellerait quelqu’un. » Elle remonta ses lunettes sur son front. « C’est un bouquin très érotique, tu sais. »
    —Seulement pour ceux qui aiment les petites filles.
    —Aurais-tu l’obligeance de me rappeler pourquoi tu as été renvoyé de ton école de langues à Rome ?
    —Arrête avec ça ! Elle avait vingt-trois ans !
    — T’as qu’à piquer un petit somme, alors. » Elle retourna à son roman russe. « Espèce de béotien. »»Page 86
  • «Emma se mit à pouffer. Il lui jeta un regard intrigué. « Ça devient drôle, expliqua-t-elle en désignant le roman de Dostoïevski. »Page 87
  • «Et s’aperçut que Lolita était toujours à cheval sur son torse. Il remit discrètement le roman dans son sac avant de relancer la conversation. »Page 87
  • «—C’est ton émission, maintenant ?
    — L’émission de télévision que je présente, si tu préfères. »
    Elle rit, puis reporta son attention sur son roman. »Page 89
  • «— Et tu en as pensé quoi ? »
    Elle soupira, les yeux rivés sur son livre. « C’est pas mon truc, Dex.
    —Donne-moi quand même ton avis.
    —J’y connais rien à la télé…
    —Dis-moi ce que t’en penses, c’est tout.
    —OK. Puisque tu insistes… C’est le genre de programme qui m’épuise. J’ai l’impression de voir un type complètement bourré s’agiter sous des lumières stroboscopiques en me gueulant dessus pendant une heure ; mais encore une fois, je…
    —Ça va, j’ai compris. » Il jeta un bref regard à son livre, puis se tourna de nouveau vers elle. »Page 89
  • «— Tais-toi ! fit-il en lui donnant un coup de Lolita sur l’épaule. Retourne à ton Dostoïevski, ça me fera des vacances ! »»Page 90
  • «« Excusez-moi, dit-il, vous seriez pas la fille d’Ipanema ?
    — Non. Je suis sa tante. »» Page 95
  • «— Je me trompe, ou tout le monde est à poil sur cette plage ? »
    Elle leva les yeux de son livre. « Ah. Effectivement… Arrête de les mater, Dexter. Ça se fait pas. »Page 96
  • «— Qu’est-ce qui est contraire à l’étiquette ?
    — Parler à quelqu’un qui est nu quand on ne l’est pas.
    — T’es sûre ?
    — Concentre-toi plutôt sur ton bouquin, d’accord ? »»Page 97
  • «Elle referma lentement son livre, releva ses lunettes sur son front et s’allongea en posant la joue sur son bras, comme lui. »Page 98
  • «Je revois ta salopette en jean lascivement abandonnée sur ton faux kilim du Kilimandjaro… »
    Elle lui flanqua un coup de livre sur le nez.
    « Aïe !
    — J’enlèverai pas mon maillot de bain, OK ? Et je ne portais pas de salopette cette nuit-là. J’en ai jamais porté de ma vie. » Elle venait de reposer le roman sur sa serviette quand un petit rire se forma dans sa gorge. »Page 99
  • ««Bon. Qui prend sa douche en premier ?
    — Commence. Je vais rester là et lire un peu. »
    Elle s’installa sur le transat délavé et s’efforça de déchiffrer son roman russe à la lumière déclinante du crépuscule. En vain : les caractères semblaient plus petits à chaque page. »Page 99
  • « Eh bien, commença-t-elle, quand on s’est connus, à la fac, avant qu’on devienne amis, j’avais un faible pour toi. Enfin… pas un faible : un vrai béguin, en fait ! Ça a duré des mois. J’écrivais des poèmes complètement débiles…
    — Des poèmes ? s’écria-t-il. C’est vrai ? »Page 103
    «— J’aimerais bien les lire, ces poèmes ! Qu’est-ce qui rime avec “Dexter” ?
    —“Connard”. C’est une rime pauvre. »Page 104
  • «Le dimanche matin, elle se prélasse sur le Tahiti comme sur un radeau, elle écoute Porgy and Bess et Mazzy Star, les vieux albums de Tom Waits ou un vinyle des Suites pour violoncelle de Bach qui grésille joliment sur sa platine. Ensuite, elle boit des litres de café et note ses idées, ses observations ou même ses projets de romans à l’aide de son meilleur stylo à plume sur le papier toilé, blanc cassé, de ses plus luxueux cahiers. Parfois, quand elle n’arrive à rien, elle se demande si son amour de l’écriture n’est pas l’expression d’un culte fétichiste pour la papeterie. Le véritable écrivain, l’auteur-né, griffonne sur tout ce qu’il trouve – un morceau de papier gras, l’envers d’un ticket de bus ou les murs de sa cellule. Emma, elle, n’arrive à rien en dessous de cent vingt grammes au mètre carré. »Page 120
  • «Bien sûr, elle aimerait être réveillée au milieu de la nuit par un appel urgent… « Monte dans un taxi » ou « Il faut qu’on parle », lui dirait une voix à l’autre bout de la ligne. Mais la plupart du temps, elle se sent comme une héroïne de Muriel Spark : indépendante, spirituelle, férue de littérature et secrètement romantique. »Page 122
  • «La sentence est immédiate : Stephen Mayhew le toise avec consternation – on dirait une scène de l’Ancien Testament. »Page 128
  • «Par chance, elle ne remarque rien : ses yeux sont rivés sur le paquet qu’elle vient de déballer, révélant une pile de livres de poche : un Edith Wharton, quelques Raymond Chandler, un Scott Fitzgerald. « Quelle bonne idée ! Tu la remercieras pour moi ? Un vrai petit ange, cette Emma. » Elle s’empare du roman de Fitzgerald. « Les Heureux et les Damnés.
    Comme toi et moi.
    —Qui est qui ? » réplique-t-il sans réfléchir. Par chance, elle ne l’écoute pas : la carte d’Emma accapare toute son attention. C’est un photomontage en noir et blanc daté de 1982 et réclamant le départ de Thatcher. Alison la retourne, déchiffre les quelques lignes griffonnées à son intention et se met à rire. «Ce qu’elle est gentille ! Et tellement drôle. » Elle soupèse le lourd roman d’un air sceptique. « C’est un peu optimiste, tout de même. Tu devrais l’inciter à m’offrir des nouvelles, la prochaine fois. »»Page 129
  • «« Je monte dans ma chambre. »
    Son père fronce les sourcils. « Pour quoi faire ?
    — Chercher un truc. Des vieux bouquins. »Page 135
  • «« Remercie Emma pour moi, dit-elle. Pour les livres.
    — D’accord. »Page 138
  • «Leur discussion s’était poursuivie au pub, où ils avaient comparé les mérites respectifs du roman et de la bande dessinée, Ian allant jusqu’à affirmer qu’un roman graphique peut avoir autant de sens et d’impact qu’un grand classique de la littérature anglaise – Middlemarch de George Eliot, par exemple. »Page 146
  • «Pendant ce temps, Emma s’interrogeait sur l’origine du problème. D’où venait l’idée que les hommes devaient être drôles ? Cathy, l’héroïne d’Emily Brontë, ne se pâme pas d’amour pour Heathcliff parce qu’il la fait hurler de rire ! Le déluge de paroles auquel Ian la soumettait était d’autant plus agaçant qu’elle avait de l’affection pour lui. »Page 149
  • «« Je m’y vois déjà, assise sur mon bureau, en train de leur parler de Shakespeare… Je leur dirai que c’était le premier rappeur de tous les temps, et ils m’écouteront, la bouche ouverte, les yeux ronds comme des billes… Complètement hypnotisés ! Je me dis qu’ils me porteront sur leurs jeunes épaules… Ne ris pas ! C’est vraiment comme ça que j’imagine ma vie de prof : partout où j’irai – dans les couloirs du lycée, sur le parking, à la cantine –, je serai transportée sur les épaules de gamins en adoration devant moi. »Page 154
  • «Le jour J est arrivé. La première de la comédie musicale Oliver ! aura lieu ce soir au lycée de Leytonstone, dans la banlieue de Londres, et si elle ne veille pas au grain, le pire peut arriver. »Page 162
  • «Je sais pas à quelle heure je rentrerai. Tout dépend d’Oliver !. Les aléas du show-business, tu connais ça mieux que moi ! »Page 163
  • «« Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? C’est pas de ma faute si ta première a lieu le 15 juillet ! Tu veux que j’annule Oliver !, c’est ça? »Page 166
  • «Emma prend une profonde inspiration. Et pénètre dans la pièce où trente adolescents en haut-de-forme, jupes à cerceaux et barbes postiches invectivent en hurlant le Dodger et Oliver Twist qui se battent à leurs pieds – le Dodger, qui a pris le dessus, vient de plaquer Oliver au sol.
    «QU’EST-CE QUI SE PASSE ICI ? 
    Le gang de jeunes victoriens se retourne. « Dites-lui de me lâcher, madame ! marmonne Oliver, le nez dans le lino.
    —Ils se battent, madame », précise Samir Chaudhari, douze ans et des favoris bien fournis collés sur les joues.
    —J’ai compris, Samir, merci. » Sonya Richards, l’adolescente noire et menue qui joue le Dodger, a glissé ses doigts dans les boucles blondes d’Oliver pour le maintenir à terre. Emma s’avance, la prend par les épaules et plonge son regard dans le sien. «Lâche-le, Sonya. Lâche-le, maintenant. Allez… Lâche-le ! » Sonya finit par obtempérer. Sa colère reflue lentement. Elle recule d’un pas, les yeux brillants d’orgueil blessé.
    Martin Dawson, qui joue Oliver Twist, semble abasourdi. Les épaules carrées sur 1,55 mètre de muscles, l’orphelin bien en chair dépasse d’une bonne tête M. Bumble, le cruel directeur de l’orphelinat. Il paraît pourtant sur le point de fondre en larmes. »Pages 170 et 171
  • «Elle croise les bras, pousse un soupir. «… parce que je crois que nous allons devoir annuler la représentation…»
    Elle bluffe, bien sûr, mais l’effet escompté ne se fait pas attendre : un grognement de protestation parcourt la petite assemblée.
    « C’est pas juste ! On n’a rien fait, nous ! proteste l’ado qui joue Fagin.
    — Ah oui ? Qui criait “Frappe-le” tout à l’heure, Rodney ?
    — C’est la faute de Sonya, madame ! Elle a complètement pété les plombs ! ronchonne Martin Dawson.
    — Eh, Oliver ! T’en veux encore ? » s’écrie aussitôt Sonya en tentant de se jeter sur lui. »Page 172
  • «En vous comportant comme vous le faites, vous donnez raison à ceux qui pensent – et ils sont nombreux ici – que vous n’y arriverez pas. À ceux qui disent que c’est trop dur pour vous. Trop compliqué. “C’est du Dickens, Emma ! Ils ne sont pas assez malins, pas assez disciplinés pour travailler ensemble !” Voilà ce que j’entends. Voilà ce qu’on dit de vous.  Page 172
  • «Ils traversent le couloir sans échanger un mot, puis longent le gymnase où Mme Grainger fait répéter Consider Yourself, une des chansons phares du premier acte, à un orchestre férocement discordant. Le résultat est si catastrophique qu’Emma se demande une fois de plus dans quelle galère elle s’est embarquée. »Page 172
  • «Il dit qu’on m’a donné le rôle du Dodger parce que j’ai pas vraiment à jouer, vu que je suis une plouc dans la vraie vie. »Page 173
  • «La veille, pendant la répétition en costumes, il a pleuré de vraies larmes sous son maquillage en chantant Where Is Love ? au deuxième acte. »Page 174
  • «— Personnellement, j’ai tendance à préférer Sweet Charity à Oliver !. Pourquoi ne l’a-t-on pas montée, déjà ?
    — La comédie musicale de Bob Fosse ? Eh bien… L’héroïne est une prostituée, non ? »Page 176
  • «La mort de Nancy, l’un des personnages clés de la comédie musicale, a fait pleurer tout le monde – y compris M. Routledge, le professeur de chimie. Quant à la spectaculaire course-poursuite sur les toits de Londres, éclairée de telle manière que les acteurs apparaissaient en ombres chinoises, elle a suscité les « ooooh ! » et les « aaahh ! » qu’on réserve habituellement aux feux d’artifice. »Page 185
  • «Et pour la première fois depuis dix longues semaines, elle n’a plus envie d’étriper Lionel Bart, le compositeur d’Oliver !. »Page 185
  • «Elle sourit même quand Rodney Chance, qui joue Fagin, la serre d’un peu près, enivré par une bouteille de soda secrètement alcoolisé, en lui déclarant qu’elle est « vraiment bien roulée pour une prof ». »Page 185
  • «Je suis vraiment fière de toi, Dex. Ah oui : au cas où ça t’intéresserait, Oliver ! s’est bien passé. »Page 187
  • «Portrait écarlate
    Roman
    Par Emma T. Wilde
    Chapitre I
    L’inspecteur en chef Penny Machinchose avait vu pas mal de scènes de crime dans sa vie, mais aucune n’était aussi      que celle-là.
    « Vous avez déplacé le corps ? » s’enquit-elle d’un ton sec.
    Les mots s’affichaient en vert sur l’écran de son ordinateur – un vert bilieux et écœurant. Ils résultaient d’une matinée entière passée à la petite table du petit bureau situé au fond du petit appartement qu’elle habitait depuis quelques mois. Elle les lut et les relut tandis que, dans son dos, le chauffe-eau électrique gargouillait avec mépris.
    Tous les week-ends, et les soirs de semaine quand elle était en forme, Emma écrivait. Elle avait commencé deux romans (le premier se déroulait au goulag, l’autre dans un futur apocalyptique) ; un album pour enfants, illustré de sa main, où il était question d’une girafe affligée d’un petit cou ; un scénario de téléfilm sur le quotidien d’une équipe de travailleurs sociaux (résolument polémique et baptisé « Tant pis pour ta gueule ! ») ; une pièce d’avant-garde sur la vie affective compliquée d’une bande de jeunes gens ; un roman fantasy pour adolescents mettant en scène d’horribles professeurs-robots ; une fiction radiophonique basée sur le long monologue intérieur d’une suffragette à l’article de la mort ; une bande dessinée et un sonnet. Aucun de ces travaux n’avait été mené à bien – pas même les quatorze vers du sonnet.
    Les quelques lignes qui s’affichaient à l’écran constituaient la première ébauche de son tout nouveau projet : une série de romans policiers à visée commerciale, mais discrètement féministes. À onze ans déjà, Emma avait dévoré tous les Agatha Christie ; par la suite, elle avait avalé quantité de Raymond Chandler et de James M. Cain. Pourquoi ne s’essaierait-elle pas au polar, elle aussi ? Forte de ses lectures, elle avait abordé l’exercice avec confiance. Mais après une matinée d’efforts infructueux, elle devait admettre que lire et écrire sont deux activités distinctes : l’écriture ne se limite pas à régurgiter ce qu’on a absorbé. Elle avait trop souvent tendance à l’oublier, hélas. Et butait sur les questions les plus simples : quel patronyme donner à son héroïne, par exemple ? Elle était incapable de concevoir une intrigue originale et cohérente. Même son pseudonyme était médiocre : pourquoi Emma T. Wilde ? Elle commençait à douter sérieusement de ses capacités. Appartenait-elle à cette triste catégorie de gens qui passent leur vie à essayer de faire des trucs ? Elle avait essayé de former un groupe de rock, d’écrire du théâtre et de la littérature jeunesse ; elle avait tenté de monter sur les planches et de décrocher un job dans l’édition. L’écriture de romans policiers rejoindrait peut-être la longue cohorte de ses projets avortés, comme le trapèze, le bouddhisme et l’apprentissage de l’espagnol. Elle cliqua par curiosité sur l’icône «statistiques » de son logiciel de traitement de texte. Le verdict s’afficha aussitôt à l’écran : quarante-trois mots. Elle avait écrit quarante-trois mots ce matin – en comptant le titre et son pseudo merdique. Elle poussa un grognement, tira sur le levier hydraulique de son fauteuil de bureau et se laissa descendre un peu plus près de la moquette.
    On toqua à la porte. Trois petits coups contre la paroi en contreplaqué. « Tout se passe bien dans l’aile Anne Frank ? » »Pages 189 et 190
  • «« Grande soirée en perspective ! reprit-il. Mam’zelle sort avec Mike Teavee. »
    Elle décida d’ignorer sa remarque, mais il aggrava son cas en se penchant au-dessus d’elle pour lire les premières lignes de son roman.
    « Portrait écarlate… »
    Elle plaqua sa main sur l’écran. « Je déteste qu’on lise par-dessus mon épaule ! »Page 191
  • «Ils avaient donc raclé leurs fonds de tiroir pour payer la première mensualité de l’emprunt et s’étaient offert quelques manuels de décoration intérieure (dont un sur l’art de peindre le contreplaqué de manière à lui donner l’apparence du marbre italien). »Page 192
  • «« Bon… Je ferais mieux d’aller corriger mes copies ! » dit-elle en pivotant sur ses talons. Vingt-huit rédactions soporifiques sur la construction du point de vue dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee. »Page 194
  • «Elle n’avait pas changé d’un iota depuis 1988, bordel ! Elle était si… si… subventionnée. Ce n’était pas approprié, surtout dans un resto comme celui-ci, spécialement conçu pour donner aux hommes le sentiment d’être des clones de James Bond. Après avoir subi les pesanteurs idéologiques du système éducatif britannique dans les années 1980 (on se serait cru au goulag, franchement !), l’atmosphère sinistre et culpabilisante qui régnait à l’époque et le matraquage politique permanent des gauchistes, il avait enfin l’occasion de s’amuser un peu. Il y avait droit, non ? En quoi était-ce répréhensible d’aimer boire, fumer et flirter avec de jolies filles ? »Page 209
  • «ÉTENDUE SUR LE DOS, À MÊME LE SOL dans le bureau du proviseur, sa robe froissée relevée sur ses hanches, Emma Morley laisse échapper un profond soupir.
    « Au fait… faudrait acheter un lot de Rosie, ou le goût du cidre. Les exemplaires que j’ai utilisés cette année pour les quatrièmes partent en lambeaux.
    — Je vais voir ce que je peux faire, répond le proviseur en boutonnant sa chemise. »Page 223
  • «Il était peut-être encore temps d’accepter la proposition de Ian ? insistait-elle. Mais dire oui, ce serait capituler. Se faire forcer la main. Et Emma avait lu assez de romans pour savoir que les mariages forcés sont rarement heureux. »Page 227
  • «— J’irai peut-être voir ma famille dans le Yorkshire. Mais je vais surtout rester ici, en fait. Pour travailler.
    — Travailler ?
    — Tu sais bien… Je voudrais avancer l’écriture de mon roman.
    — Ah oui. Ton roman. » Comme tous ses proches, il énonce le mot d’un air dubitatif. « Ça ne parle pas de nous, au moins ? »Page 229
  • «Ian lui emboîte le pas. « T’étais où, au fait ?
    — Je viens de te le dire. Au lycée, avec mes élèves. On répétait.
    — Vous répétiez quoi ?
    — Bugsy Malone. C’est tordant. Pourquoi ? Tu veux des places ?
    — Non, merci. »Page 233
  • «— J’ai une théorie ! annonce-t-il fièrement.
    — Laquelle ?
    — Je sais qui c’est. »
    Elle soupire. « Vas-y, Sherlock. Je t’écoute. »Page 235
  • «— Ça m’a permis de te lire, au moins ! Certains textes sont vraiment bons, tu sais.
    — Merci. Ils n’étaient pas faits pour être lus, mais…
    — Pourquoi ? Il faudra bien que tu les montres à quelqu’un, non ? Que tu essaies d’en faire quelque chose !
    — Oui… Je le ferai peut-être. Un de ces jours.
    — Pas les poèmes. Ceux-là, tu peux les garder pour toi. Mais les romans, les nouvelles… Ça, c’est vraiment bien ! Tu es un bon écrivain, Em. Fine et intelligente. »Page 237
  • «C’est Sonya. Sonya Richards. Sa protégée. Son projet. La petite gamine trop maigre et bourrée d’adrénaline qui jouait le Dodger dans Oliver ! s’est métamorphosée en une grande et belle adolescente aux cheveux courts, à la démarche assurée. »Page 240
  • «Quand Emma s’est installée à Londres, en 1990, elle a envoyé des lettres de candidature, maladroites mais pleines d’espoir, à quelques maisons d’édition, en imaginant que ses enveloppes seraient ouvertes à l’aide d’un coupe-papier en ivoire par des secrétaires vieillissantes, chaussées de lunettes demi-lune, dans les bureaux encombrés et miteux de maisons georgiennes. La réalité est fort différente : ici, tout respire la jeunesse et la modernité ; les lignes sont épurées, la lumière entre à flots. Pour un peu, on se croirait dans les locaux d’une boîte de production… La seule chose qui rassure Emma, ce sont les piles d’ouvrages entassés sur les tables ou à même le sol. Partout, les livres s’amoncellent en équilibre précaire, sans ordre ni hiérarchie apparents. Stephanie s’engouffre dans un couloir. Emma lui emboîte le pas, tout en essayant d’enlever sa veste, sous le regard curieux des employés dont les visages surgissent un à un derrière les murs de livres.
    « Je ne peux pas te garantir qu’elle aura tout lu – ni même qu’elle l’aura lu, d’ailleurs. Mais elle a demandé à te voir, ce qui est formidable. Vraiment formidable.
    — Comment te remercier ? Sans toi, je…
    — C’est un bon bouquin, Em. Tu peux me faire confiance là-dessus. Je n’aurais pas pris le risque de lui transmettre un mauvais manuscrit. C’est pas dans mon intérêt, crois-moi ! »
    C’était un roman de jeunesse pour adolescents, inspiré de la série Malory School, d’Enid Blyton. L’action se situait dans un lycée public de Leeds pendant les répétitions d’Oliver !, le spectacle de fin d’année du club théâtre. Le récit, mordant et réaliste, se doublait d’une histoire d’amour contée à la première personne par Julie Criscoll, la collégienne rebelle et insouciante qui jouait le Dodger dans la comédie musicale. Le manuscrit était illustré de bout en bout : Emma avait inséré dans le corps du texte des gribouillis, des caricatures et des bulles remplies de commentaires sarcastiques, ce qui donnait l’illusion de lire le journal intime d’une adolescente.
    Elle avait envoyé les premiers chapitres du roman à plusieurs maisons d’édition, qui lui avaient toutes répondu par la négative. « Ne correspond pas à notre ligne éditoriale, désolés de ne pas pouvoir vous être utiles, bonne chance pour la suite » – les formules se succédaient d’une lettre à l’autre, toutes similaires. Quoique décourageantes, elles étaient si vagues et impersonnelles qu’Emma continuait à espérer, malgré tout. À l’évidence, on n’avait pas vraiment lu son manuscrit : ses correspondants se contentaient de lui envoyer une lettre de refus standard. Or, de tous les textes qu’elle avait écrits et abandonnés au fil des ans, celui-ci était le premier qu’elle n’avait pas voulu jeter à travers la pièce après l’avoir relu. Elle était donc quasi persuadée d’avoir écrit un bon roman. »Pages 243 et 244
  • «Puis Emma en était venue au fait : accepterait-elle de lire un manuscrit ? « Un petit truc que j’ai écrit. Les premiers chapitres et le synopsis d’un roman pour ados… Ça se passe dans un lycée pendant les répétitions du spectacle de fin d’année. »Page 245
  • «Grande, imposante, Marsha – ou plutôt, Mlle Francomb – ressemble étrangement, et de manière presque intimidante, à Virginia Woolf. Elle a les mêmes traits aquilins, le même port de tête. »Page 248
  • «Elle s’assied sur le canapé et jette un regard autour d’elle : sur les étagères, plusieurs trophées voisinent avec des couvertures de livres encadrées comme des tableaux. »Page 248
  • «Mlle Francomb publie des livres : de vrais livres pour de vrais lecteurs. »Page 248
  • «Elle reporte son attention sur les documents qu’elle a sous les yeux. Est-ce le signe qu’elles vont enfin parler du manuscrit ? »Page 249
  • «Je déteste annuler un rendez-vous, mais je n’ai tout simplement pas eu le temps de lire votre manuscrit. »Page 250
  • «La deuxième vague, celle des mariages contractés entre vingt-cinq et trente ans, se distinguait encore par une légère ironie, une certaine fraîcheur dans l’organisation. À cet âge-là, on se mariait au fond du jardin familial ou dans des salles municipales ; les mariés échangeaient des vœux rigoureusement laïques ou des promesses de leur cru ; et il y avait toujours quelqu’un dans l’assistance pour lire le fameux poème d’E. E. Cummings sur la pluie qui a de si petites mains. »Page 270
  • «— La prof d’anglais ?
    — Oui, c’est ça. Sauf qu’elle n’est plus prof, maintenant. Elle écrit des bouquins. Tu as discuté avec elle au mariage de Bob et Mari… Dans le Cheshire. Tu t’en souviens ? »Page 273
  • «Elle passa ensuite un petit moment à remettre ses chaussures, qu’elle avait enlevées pour conduire. Gonflés par la chaleur, ses pieds refusaient de s’immiscer dans ses escarpins, comme ceux des vilaines demi-sœurs de Cendrillon. »Page 275
  • «Un peu las, Dexter observait distraitement la nièce de Tilly, qui lisait, en s’empourprant à vue d’œil, un sonnet de Shakespeare sur le mariage de deux esprits sincères – qu’entendait-il par là ? Mystère. Il tenta vainement de se concentrer sur les arguments du poète afin de les appliquer à ce qu’il éprouvait pour Sylvie, puis il reporta son attention sur les femmes présentes dans l’assistance et se mit à dresser la liste de celles avec lesquelles il avait couché. Pas de manière jubilatoire (enfin, pas tout à fait), mais avec une certaine nostalgie. « L’amour ne s’altère pas dans une heure ou semaine… », récita la nièce de Tilly à l’instant où il achevait son calcul. Cinq. » Pages 276 et 277
  • «— Mais tu n’as encore rien publié ?
    — Pas encore. Mon éditeur m’a versé une petite avance pour…
    — Hmm, interrompit Miffy d’un air sceptique. Harriet Bowen a déjà publié trois romans, elle ! »Page 283
  • «« Et ton livre, ça avance ?
    — Pas trop mal. Quand j’arrive à m’y mettre ! Le reste du temps, je me contente de grignoter des biscuits sur le canapé du salon.
    — Stephanie Shaw dit que tu as reçu une avance.
    — Oui. De quoi tenir jusqu’à Noël… Ensuite, il faudra sans doute que je reprenne l’enseignement à plein temps.
    — Il raconte quoi, ce bouquin ?
    — C’est pas encore très clair.
    — Je suis dedans, non ?
    — Évidemment. C’est un très gros livre qui ne parle que de toi. Ça s’appelle “Dexter Dexter Dexter Dexter Dexter”. Droite ou gauche ?
    — Encore à gauche.
    — J’écris un roman pour ados, en fait. Basé sur les souvenirs que j’ai gardés des répétitions d’Oliver !, le spectacle que j’ai monté avec mes élèves il y a quelques années. J’essaie d’en tirer une comédie. Un truc assez classique sur l’amitié, le lycée, les relations entre garçons et filles…»Pages 289 et 290
  • «— Elle est charmante.
    — Oui. Charmante.
    — Très belle, aussi. Très sereine.
    — Un peu effrayante, parfois.
    — Il y a quelque chose de Leni Riefenstahl chez elle…
    — Lenny qui ?
    — Aucune importance. »Page 292
  • «— Arrête tout de suite, Dex.
    — Quoi ?
    — Ton numéro de sympathie. C’est pas parce que je suis célibataire qu’il faut me plaindre ! Je suis parfaitement heureuse, merci. Et je refuse d’être définie par l’homme de ma vie. Ou par l’absence d’homme dans ma vie. » Elle s’était animée et martelait ses propos avec ferveur. « Si tu cesses de te prendre la tête pour ce genre de trucs – les rencontres, les relations de couple, l’amour et tutti quanti –, tu te libères d’un seul coup. Et tu peux enfin commencer à vivre ta vie. À la vivre vraiment. Et puis, j’ai mon travail, tu sais ! Je m’investis beaucoup là-dedans. Je me donne encore un an pour terminer le bouquin et le faire publier. J’ai pas beaucoup de fric, mais je suis libre. »Page 293
  • «Il ferme la porte et dévale l’escalier. Il faut savoir être dur. Se montrer intransigeant – c’est écrit dans les bouquins de puériculture, non ? »Page 315
  • «Stephanie quitte la pièce en traînant les pieds. Emma en profite pour se lever, elle aussi. Il est encore tôt, ce qui lui permettra de se remettre au travail en rentrant chez elle : son manuscrit est loin d’être terminé. »Page 320
  • «Il déploie tout son répertoire, l’implorant d’un ton tantôt grave, tantôt aigu, avec l’accent du Nord ou celui du Sud, de se taire et de faire dodo. « Chuuuut ! Là… Dodo… Fais dodo… » Le résultat se faisant attendre, il lui montre des livres d’images, lève des rabats, tire des languettes, s’écrie « Canard ! Vache ! Tchou-tchou fait le train ! Regarde le drôle de tigre, regarde ! »»Page 324
  • «Il a soudain très envie de parler à Emma, de lui raconter qu’il est en train d’écouter la compilation qu’elle lui a offerte… et, comme par enchantement, son téléphone se met à sonner. Il plonge la main sous l’amas de livres et d’objets épars. C’est peut-être Emma ? »Page 328
  • «—C’est bien calme… Où es-tu ?
    —Dans ma chambre d’hôtel. Je me repose un peu avant d’y retourner. » Tout en l’écoutant, Dexter prend conscience de l’état pitoyable dans lequel se trouve la chambre de Jasmine. Les draps trempés de lait, les jouets, les livres qui jonchent le sol, la bouteille de vin vide, le verre sale… De quoi mettre son épouse très, très en colère. »Page 329
  • «Il n’avait qu’un petit sac de voyage, posé sur le siège à côté de lui. Le roman qu’il venait de lire trônait encore sur la tablette. C’était une édition de poche. Sur la couverture, le visage d’une adolescente, dessiné à gros traits sur un fond brillamment coloré, s’étalait sous le titre suivant : Julie Criscoll contre le monde entier.
    Il avait achevé sa lecture une vingtaine de minutes plus tôt, comme le train traversait la banlieue parisienne. C’était la première fois depuis des mois qu’il dévorait un livre de bout en bout sans s’interrompre une seule fois. Il en était assez fier, d’ailleurs, quoique le bouquin fût destiné aux 11-14 ans et abondamment illustré. En attendant que le wagon se vide, il l’ouvrit une fois de plus pour regarder la photo en noir et blanc qui figurait sur le rabat de la jaquette. Il l’observa avec intensité, comme s’il voulait graver le visage de l’auteur dans sa mémoire. Vêtue d’un chemisier blanc, chic et élégant, elle était maladroitement juchée sur une chaise de bistrot en bois courbé. Le photographe l’avait saisie à l’instant où elle portait la main à sa bouche pour éclater de rire. Il reconnut là une de ses expressions familières, sourit et glissa le livre dans son sac. »Pages 331 et 332
  • «Quelques jours après son arrivée à Paris, elle avait pris son courage à deux mains et s’était rendue, dictionnaire en poche, chez un coiffeur pour se faire couper les cheveux. Bien qu’elle n’ait pu se résoudre à l’avouer, ce qu’elle désirait, c’était ressembler à Jean Seberg dans À bout de souffle. Tant qu’à jouer les romancières exilées à Paris, autant endosser le look qui allait avec, non ? »Page 332
  • «Humer le vent de l’aventure, échapper aux enfants des autres… Elle en mourait d’envie, au fond. Et Paris… La ville de Sartre et Beauvoir, de Beckett et de Proust pourrait être la sienne le temps d’un été ! Il ne s’agissait que d’écrire de la fiction pour adolescents, certes. Mais le succès considérable du premier volume lui permettait d’écrire le suivant dans de bonnes conditions. »Page 335
  • «Elle tira la chasse d’eau pour donner un semblant de crédibilité à son séjour aux toilettes, ouvrit la porte et rejoignit Dexter sur la terrasse. L’air était toujours aussi moite. Il avait mis un exemplaire de son roman sur la table. Elle s’assit avec circonspection et pointa le doigt vers la couverture du livre.
    « D’où tu sors ça ?
    — Je l’ai acheté à la gare avant de partir. Il y en avait des piles entières. On le trouve partout.
    — Tu l’as lu ?
    — J’arrive pas à dépasser la page trois.
    — C’est pas drôle, Dex.
    — Écoute… J’ai trouvé ça formidable. Vraiment.
    — N’exagère pas. C’est qu’un roman pour ados !
    — Et alors ? Ça change rien. J’ai ri, tu peux pas savoir ! Pourtant, je ne suis pas une ado de treize ans, moi ! Je l’ai lu d’une traite, je t’assure. Et ça, de la part de quelqu’un qui essaie de terminer Howards Way depuis quinze ans…
    — Tu veux parler de Howards End, j’imagine ?
    — Euh… Oui, c’est ça. Quoi qu’il en soit, je n’avais jamais lu un seul bouquin d’une traite avant le tien.
    — Il faut dire qu’il est imprimé en gros caractères.
    — Exactement. C’est ce qui m’a plu, d’ailleurs. Les gros caractères. Et les images. Tes dessins sont hilarants, Em ! Je ne m’attendais pas du tout à ça.
    — Merci. C’est très…
    — Et l’intrigue ! C’est drôle et plein de rebondissements. Oh, Em ! Je suis tellement fier de toi ! D’ailleurs, puisque tu es là… » Il sortit un stylo de sa poche. « … j’aimerais que tu me le dédicaces.
    — Ne sois pas ridicule.
    — Si. Tu n’y couperas pas ! Tu es… » Il se reporta au texte de présentation imprimé sur la quatrième de couverture. « …“l’auteur jeunesse le plus excitant depuis Roald Dahl”.
    — D’après la nièce de l’éditrice. Une gamine de neuf ans, dois-je le préciser ? » Il lui donna un coup de stylo dans les côtes. « Arrête. Je ne le signerai pas.
    — Allez… ! J’insiste. » Il se leva. « Je vais le laisser là, sur la table. Et toi, tu vas écrire quelque chose sur la page de garde. Un petit mot, avec la date d’aujourd’hui et ta signature, au cas où tu deviendrais vraiment célèbre et que j’aie besoin d’argent, d’accord ? » conclut-il avant de filer aux toilettes. »Pages 337 et 338
  • «Il tira la chasse d’eau pour donner un semblant de crédibilité à son séjour aux toilettes, se lava les mains, les sécha en les passant dans ses cheveux, puis il rejoignit Emma sur la terrasse. Elle venait de refermer le livre. Il voulut lire la dédicace, mais elle posa sa main sur la couverture.
    « Pas en ma présence, s’il te plaît.
    Il s’assit et rangea le livre dans son sac. »Page 338
  • «Emma, qui s’était pliée à la requête de Dexter, avait orienté la conversation sur son nouveau roman. « Le deuxième est la suite du premier. C’est dire si j’ai de l’imagination ! J’en ai déjà écrit les trois quarts. Julie Criscoll vient à Paris avec sa classe, tombe amoureuse d’un lycéen français et vit toutes sortes d’aventures – surprise, surprise ! C’est le prétexte que j’ai trouvé pour passer l’été ici. Je dois faire un tas de “recherches”, tu comprends ! »Page 342
  • «— Le premier marche bien ?
    — Assez bien pour qu’ils m’en commandent deux autres, en tout cas.
    — Ah bon ? Deux autres après celui-ci ?
    — J’en ai peur. Julie Criscoll est devenue une “franchise”, comme ils disent. C’est le seul moyen de gagner un peu d’argent, apparemment. Sans franchise, tu ne vaux rien ! On est en pourparlers avec plusieurs chaînes de télévision. Ils veulent en tirer un dessin animé, basé sur mes illustrations. »Page 342
  • «— Aucune idée. Ça m’amuse, c’est l’essentiel. J’adore ça, en fait ! Mais je ne renonce pas à la fiction pour adultes, tu sais. J’ai toujours rêvé d’écrire un gros pavé sur l’état du monde, un truc audacieux et hors du temps qui révélerait les mystères de l’âme humaine… En attendant, je me contente de pondre des niaiseries sur les mésaventures d’une jeune Anglaise à Paris ! »Page 343
  • «Il lui donna un coup de coude.
    « Quoi ? dit-elle.
    — Je suis content pour toi, c’est tout. » Il la prit par les épaules. « Écrivain. Tu es un vrai écrivain, maintenant. Tu as réalisé ce dont tu rêvais depuis toujours. »»Page 343
  • «Un grand canapé trônait au fond du salon, sur le plancher éraflé peint en gris. Alignées contre les murs, plusieurs bibliothèques remplies de livres français, à la couverture jaune pâle, donnaient un charme austère à la pièce. »Page 345
  • «— Comment ça s’est passé ? On te l’a présenté ?
    — Non. J’étais seule. Je dînais en lisant un bouquin quand il est arrivé avec un groupe d’amis. Au bout d’un moment, il s’est penché vers moi et il m’a demandé ce que j’étais en train de lire… »»Page 346
  • «Elle se redressa et s’assit près de lui, puis elle prit sa main dans la sienne et posa la joue contre son épaule. Ils demeurèrent immobiles un long moment, les yeux rivés sur les étagères remplies de livres, jusqu’à ce qu’Emma pousse un long soupir. »Page 350
  • «Il resta derrière la porte et l’observa en retenant son souffle tandis qu’elle attrapait son gros dictionnaire d’anglais-français. Elle le posa devant elle et le feuilleta avant de s’arrêter abruptement, cherchant un mot des yeux. »Page 352
  • «— L’amygdalite*.
    — Quel vocabulaire ! »
    Elle haussa modestement les épaules. « Oh… J’ai dû chercher le mot dans le dictionnaire, tu sais. »»Page 353
  • «Pour être honnête, elle préfère son appartement, un grand studio mansardé, agréable et vaguement bohème, situé à deux pas de Hornsey Road, à celui de Dexter, trop bien rangé, presque prétentieux à son goût. Elle a beau y mettre du sien et coloniser peu à peu l’espace en apportant ses livres et ses vêtements, elle a toujours l’impression de faire irruption dans une garçonnière. »Page 356
  • «Elle n’en doutait pas : le café deviendrait vite un lieu branché, où les écrivains viendraient s’installer avec leur ordinateur portable pour être vus en train de rédiger leur nouveau roman. »Page 359
  • «Les royalties des deux premiers volumes de la série Julie Criscoll commençaient à tomber, le dessin animé tiré de ses bouquins était en route pour une deuxième saison, et les producteurs planchaient sur une ligne de produits dérivés : ils prévoyaient de lancer des trousses et des cahiers, des cartes de vœux, et même un magazine mensuel à l’effigie de Julie. »Page 360
  • «Ce n’est pourtant pas le travail qui manque : elle doit lire les scripts des nouveaux épisodes du dessin animé, avancer dans la rédaction du troisième volume de la série, améliorer quelques illustrations, et répondre au courrier postal et électronique de ses jeunes lecteurs – certaines lettres sont si touchantes, si personnelles, qu’elle en reste déconcertée, ne sachant quels conseils donner à ces adolescentes en butte à la solitude, à l’agressivité de leurs camarades ou à l’indifférence d’un garçon qu’elles aiment « vraiment beaucoup, beaucoup ». »Page 361
  • «Installée dans son siège auto sur la banquette arrière, les yeux rivés sur un livre d’images, l’enfant essaie manifestement de s’abstraire du vacarme ambiant. »Page 364
  • «Lorsqu’elle revient vers la voiture une minute plus tard, Jasmine l’attend gentiment sur le trottoir en serrant quelques livres sur sa poitrine. Elle est jolie, chic et impeccable. »Page 365
  • «Les vacances qu’ils passaient dans le Yorkshire seraient les dernières avant leur mariage : Emma devait impérativement rendre un manuscrit à son éditrice avant l’automne, et Dexter se refusait à confier le Belleville Café à ses employés pendant plus d’une semaine. »Page 370
  • «Emma était censée travailler à son manuscrit dès la nuit tombée, mais leur départ pour le Yorkshire avait coïncidé avec les jours les plus fertiles de son cycle, bouleversant quelque peu l’ordre des priorités. »Page 372
  • «Il sélectionna un album de Thelonious Monk dans son iPod – il s’était mis au jazz, depuis quelque temps –, appuya sur la touche « lecture » de l’appareil, se laissa choir sur le canapé, qui se vengea en libérant un nuage de poussière, et s’empara du roman posé sur la table basse. Emma lui avait acheté un exemplaire des Hauts de Hurlevent avant de partir, en affirmant d’un air mi-figue, mi-raisin que ce séjour lui offrirait l’« occasion idéale » de lire enfin ce grand classique de la littérature anglaise. Dex l’avait commencé pour lui faire plaisir, mais le bouquin lui était tombé des mains. Il décida de lui donner une seconde chance – et renonça de nouveau. Il avait mieux à faire, de toute façon. »Page 373
  • «Le plancher craqua au-dessus de sa tête. Il referma précipitamment l’ordinateur, le glissa sous le canapé et attrapa Les Hauts de Hurlevent. »Page 375
  • «— Qu’est-ce que tu fabriques tout seul en bas ? » Il exhiba le roman d’Emily Brontë. Elle sourit. « “Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !” s’écria-t-elle en parodiant l’un des monologues du héros. À moins que ce soit “aimer sans ma vie” ? Ou “vivre sans mon amour” ? Zut. Je ne m’en souviens plus.
    — J’en suis pas encore là. Pour le moment, je suis coincé avec une certaine Nelly qui raconte ses souvenirs à un type venu louer leur baraque.
    — Accroche-toi encore un peu. Le bouquin se bonifie par la suite, je t’assure. »Page 375
  • «Ne serait-ce pas inconvenant d’entretenir, à trente-huit ans, des relations amicales ou amoureuses avec l’ardeur et l’intensité d’une jeune fille de vingt-deux ans ? D’écrire des poèmes, de pleurer en écoutant des chansons à la radio ? »Page 388
  • «Ceux qui se risquaient aujourd’hui à citer Bob Dylan, T. S. Eliot ou, pire, Bertolt Brecht n’obtenaient pour toute réponse qu’un sourire poli et vaguement inquiet. Fallait-il le déplorer, d’ailleurs ? Sans doute pas. Il y avait belle lurette qu’Emma ne s’attendait plus à ce qu’un livre, un film ou une chanson modifie le cours de sa vie : ç’aurait été parfaitement ridicule. »Page 388
  • «Emma remonta l’escalier et s’installa à son ordinateur, près de la fenêtre ouverte, pour avancer dans la rédaction du cinquième et dernier volume de la série des Julie Criscoll. Son héroïne de papier avait grandi – peut-être trop, d’ailleurs, puisqu’elle tombait enceinte au début du roman et devait choisir entre la maternité et l’université. » Page 388
  • «Elle rêvait de se lancer dans la fiction pour adultes. Écrire un roman sérieux et bien documenté sur la guerre civile espagnole, par exemple. Ou une intrigue située dans un futur proche, à la Margaret Atwood. »Page 389
  • «Ce soir, le Néron ressemble au salon classe affaires d’une compagnie aérienne au début des années 80 : du métal chromé aux canapés de cuir noir, en passant par les plantes vertes en plastique, la déco déploie tout l’éventail de la débauche style petit-bourgeois. Maladroitement copiée dans un manuel d’histoire pour enfants, une peinture représentant des esclaves court vêtues, portant des plateaux de raisin, occupe le mur du fond. »Page 401
  • «— Ça fait quatre ans que tu vis à Édimbourg, et t’as jamais…
    — J’avais des trucs à faire !
    — Quel genre de trucs ? demanda Tilly.
    — Des tas de bouquins d’anthropologie à lire ! » ironisa Emma. Elles gloussèrent bruyamment. »Page 418
  • «« Tu es très agile, déclara-t-il.
    — J’suis un vrai bouquetin ! J’ai fait beaucoup de randonnée dans le Yorkshire quand j’étais dans ma phase Emily Brontë. Des heures à arpenter la lande en plein vent. J’étais mélancolique à mort, à l’époque. “Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !” »
    Dexter, qui ne l’écoutait qu’à moitié, comprit qu’il s’agissait d’une citation, mais laquelle ? »Page 419
  • «— Une vue est une vue est une vue.
    — C’est du Shelley ou du Wordsworth ? »Page 420
  • «Un jardin ! Il en plaisantait au début, annonçant qu’il le couvrirait d’une dalle de béton pour éviter les tracas… puis il s’est laissé séduire. Au point de vouloir apprendre à jardiner. Il s’est même acheté un bouquin sur le sujet. » Page 423
  • «Il parvient à s’acquitter de sa tâche sans flancher, les yeux secs, de manière efficace et pragmatique, s’octroyant quelques pauses pour reprendre son souffle quand l’émotion devient difficile à endiguer. Il s’interdit de lire les journaux intimes et les vieux carnets, remplis de poèmes de jeunesse et de pièces de théâtre à demi ébauchées. »Page 425
  • «Emma avait classé ses affaires par ordre chronologique, rangeant les documents relatifs à leurs années de vie commune et à la fin des années 1990 dans le carton numéro 1, puis remontant le temps jusqu’à l’époque la plus ancienne, entreposée dans le carton numéro 2. Dexter, qui les ouvre dans le même ordre, commence donc par la période la plus récente : maquettes de couverture pour les romans de la série Julie Criscoll ; correspondance entre Emma et Marsha, son éditrice ; coupures de presse. » Page 426
  • «Un gamin qui se contentait d’écrire « VENISE EST SOUS LES EAUX !!! » en réponse aux lettres merveilleuses qu’il recevait d’Emma, ces petits paquets de papier bleu pâle, léger comme de la soie, qu’il relit de temps en temps. Il trouve ensuite une photocopie du programme de Cruelle cargaison – une pièce de théâtre éducative conçue et mise en scène par Emma Morley et Gary Cheadle, une petite pile de dissertations et d’exposés sur des sujets variés (« Les femmes chez John Donne », « T. S. Eliot et le fascisme »), ainsi qu’une dizaine de reproductions, au format carte postale, de tableaux célèbres, tous percés d’un petit trou indiquant qu’ils étaient punaisés sur un tableau de liège dans la chambre d’étudiante d’Emma. »Page 427
  • « Allongée près de lui dans le lit de leur chambre d’hôtel, Maddy tend la main vers sa montre. « 6 heures et demie », marmonne-t-elle dans l’oreiller. Jasmine accueille la nouvelle d’un rire triomphal. En ouvrant les yeux, Dex découvre son petit visage collé près du sien sur le matelas. « T’as pas des bouquins à lire ou des poupées à habiller ? »  Page 434
    « Les grandes pièces peintes en blanc, hautes de plafond, ne contenaient plus que ses valises et quelques meubles, un matelas dans la chambre, une vieille méridienne – pour un peu, on se serait cru dans le décor d’une pièce de Tchekhov. »  Page 440