5 étoiles, R

Rien ne s’oppose à la nuit

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

Éditions Le livre de poche, 2013, 400 pages

Roman de Delphine de Vigan paru initialement en 2011.

Un matin de janvier, Delphine de Vigan découvre le corps sans vie de sa mère, Lucile. Tout semble indiquer qu’elle se soit suicidée il y a quelques jours. Mais, pourquoi s’est-elle donné la mort ? Cette question hante Delphine pendant plusieurs semaines. Pour y répondre, elle doit découvrir qui était sa mère. Elle mène alors une véritable investigation : fouille d’archives et entretiens avec les personnes de l’entourage de sa mère. Un exercice pénible pour elle mais aussi pour tous les membres de la famille et les amis. Elle constate que pour certaines personnes, il n’est pas toujours bon de déterrer le passé. À la lumière des confidences qu’elle a pu recueillir et des documents récupérés, elle reconstituera le parcours de vie de Lucile et le cheminement qu’elle a fait pour en arriver à mettre fin à ses jours. Pour atteindre son but, Delphine devra aussi surmonter ses propres angoisses et ses craintes. Elle va essayer de comprendre cette belle femme émancipée, de ressentir sa douleur et sa détresse car Lucile souffrait de bipolarité, une maladie qui a été diagnostiquée que tardivement. Cet exercice aidera aussi l’auteur à mieux comprendre sa propre histoire.

Magnifique texte à mi-chemin entre le roman et l’autobiographie. Delphine de Vigan par ce beau roman nous fait découvrir sa mère, mais aussi les difficultés de l’écrivain face à la rédaction d’une biographie qui invariablement mettra à nu des secrets de famille. C’est une histoire saisissante et criante de vérité avec une grande part d’ombre. Elle a su fait un hommage bouleversant à sa mère qui est ponctué de reproches mais aussi d’amour. C’est magnifiquement bien écrit. On sent que cet exercice d’écriture a été une forme de thérapie pour l’auteur afin de faire son deuil. Son ton intimiste permet au lecteur de sentir ses angoisses, ses rancœurs et ses peines entant que fille mais aussi en tant qu’auteur. Les personnages centraux sont incontestablement Lucile et Delphine, mais les membres de cette grande famille y sont présents. Tous ces personnages sont décrits de façon attachante mais surtout de façon très respectueuse. Un roman touchant et bouleversant, où alternent tendresse, drôlerie, souffrance, maladie et mort comme dans la majorité des familles. Une formidable lecture dont on ne sort pas indemne.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 26 juillet 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Quatre ou cinq semaines plus tard, dans un état d’hébétude d’une rare opacité, je recevais le prix des Libraires pour un roman dont l’un des personnages était une mère murée et retirée de tout qui, après des années de silence, retrouvait l’usage des mots. À la mienne j’avais donné le livre avant sa parution, fière sans doute d’être venue à bout d’un nouveau roman, consciente cependant, même à travers la fiction, d’agiter le couteau dans la plaie. »  Pages 13 et 14
  • « Dans les mois qui ont suivi j’ai écrit un autre livre sur lequel je prenais des notes depuis plusieurs mois. »  Page 15
  • « J’ai écrit chaque jour, et je suis seule à savoir combien ce livre qui n’a rien à voir avec ma mère est empreint pourtant de sa mort et de l’humeur dans laquelle elle m’a laissée. Et puis le livre a paru, sans ma mère pour confier à mon répondeur les messages les plus comiques qui fussent au sujet de mes prestations télévisées. »  Page 15
  • « Le lendemain je leur ai annoncé la mort de leur grand-mère, je crois que j’ai dit quelque chose comme « Grand-mère est morte » et, en réponse aux questions qu’ils me posaient : « Elle a choisi de s’endormir » (pourtant j’ai lu Françoise Dolto). »  Page 16
  • « Je ne sais plus quand est venue l’idée d’écrire sur ma mère, autour d’elle, ou à partir d’elle, je sais combien j’ai refusé cette idée, je l’ai tenue à distance, le plus longtemps possible, dressant la liste des innombrables auteurs qui avaient écrit sur la leur, des plus anciens aux plus récents, histoire de me prouver combien le terrain était miné et le sujet galvaudé, j’ai chassé les phrases qui me venaient au petit matin ou au détour d’un souvenir, autant de débuts de romans sous toutes les formes possibles dont je ne voulais pas entendre le premier mot, j’ai établi la liste des obstacles qui ne manqueraient pas de se présenter à moi et des risques non mesurables que j’encourais à entreprendre un tel chantier. »  Pages 16 et 17
  • « J’ai pensé que ma mère avait dégusté une poule au pot avec Claude Monet et Emmanuel Kant, lors d’une même soirée dans une banlieue lointaine dont elle était rentrée par le RER, et s’était vue privée de chéquier pendant des années pour avoir distribué son argent dans la rue. »  Page 18
  • « Je ne sais plus à quel moment j’ai capitulé, peut-être le jour où j’ai compris combien l’écriture, mon écriture, était liée à elle, à ses fictions, ces moments de délire où la vie lui était devenue si lourde qu’il lui avait fallu s’en échapper, où sa douleur n’avait pu s’exprimer que par la fable. »  Page 18
  • « Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma mère. »  Page 18
  • « Aurait-il un sac, une valise, ou bien un baluchon accroché au bout d’un bâton, comme dans les contes d’Andersen ? »  Page 36
  • « C’était un enfant martyr. Le mot avait circulé dans la fratrie aux heures de la nuit, martyr comme Jésus-Christ, martyr comme Oliver Twist, martyr comme saint Étienne, saint Laurent et saint Paul. »  Page 36
  • « D’ailleurs il n’arborait ni plâtre, ni pansements, ni béquille, ne boitait pas, ne saignait pas du nez. Et s’il n’était qu’un imposteur ? Un voyou que l’on croisait dans les livres ou le long des chemins de campagne, la mine grise et maculée de terre, qui cherchait refuge dans les familles pour mieux les déposséder de leurs biens ? »  Page 37
  • « Pourtant l’obsession était là, continuait de me réveiller la nuit, comme chaque fois que je commence un livre, de telle sorte que mentalement, pendant plusieurs mois, j’écris tout le temps, sous la douche, dans le métro, dans la rue, j’avais déjà vécu cela, cet état d’occupation. Mais pour la première fois, au moment de noter ou de taper sur le clavier, il n’y avait rien d’autre qu’une immense fatigue ou un incommensurable découragement. »  Page 39
  • « Mais la vérité n’existait pas. Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. Quoi que j’écrive, je serais dans la fable. »  Page 42
  • « Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à ma chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. »  Page 44
  • « Il fallait être gentil avec lui, l’aider à faire ses devoirs, lui montrer comment nouer ses lacets, se tenir à table, et lui apprendre les prières de la messe. Il fallait lui prêter les jouets et les livres, lui parler gentiment. »  Page 50
  • « Le jour venu, Liane et Georges accompagnèrent leurs baisers de recommandations personnalisées. À Barthélémy, il fut demandé d’obéir à sa sœur et de ne franchir aucune fenêtre. À Lucile, on suggéra de quitter ses livres et de participer aux tâches ménagères, aux petits d’être sages et de jouer sans bruit. »  Pages 66 et 67
  • « Lucile ferma les yeux pour se libérer de l’escalade catastrophique dans laquelle son imagination se laissait entraîner. Et s’ils restaient seuls, tous les sept, comme le petit Poucet, abandonné en pleine forêt avec ses frères et sœurs ? »  Page 67
  • « Lisbeth racontait sa journée, ses amis, ses professeurs, tandis que Lucile ne racontait rien mais consentait parfois à montrer à sa sœur les lettres d’amour qu’elle recevait, la dernière émanant d’une jeune fille de sa classe, dont la tenue littéraire et le style poétique avaient retenu son attention. »  Page 71
  • « À la librairie de la rue de Maubeuge, Lucile passait des heures devant le rayon destiné aux petites filles. Elle finissait par choisir un livre qu’elle glissait sous son bras, refermait son manteau, saluait la dame avec un large sourire après lui avoir déclaré qu’hélas, rien ne la tentait. Des années plus tard, Lucile comprendrait que cette femme au regard tendre avait été la complice silencieuse de son initiation à la lecture. »  Pages 73 et 74
  • « Un après-midi, le docteur Baramian, que le bruit n’avait pas encore chassé, avait invité Lucile et Lisbeth dans son cabinet pour leur montrer son magnétophone. Elles ignoraient l’une et l’autre qu’un tel engin existât. Devant le micro, le docteur Baramian leur avait fait réciter une poésie au milieu de laquelle elles s’étaient trompées. L’espace de quelques secondes, elles avaient bafouillé, cherchant à reprendre en chœur le même vers, avaient fini par s’accorder. »  Page 74
  • « C’est ainsi en tout cas que j’ai interprété sa question, posée avec une certaine prudence : avais-je besoin d’écrire ça ? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille !
    Ainsi en avait-il toujours été de mes livres, qui au fond s’imposaient d’eux-mêmes, pour des raisons obscures qu’il m’est arrivé de découvrir longtemps après que le texte eut été terminé. »  Page 77
  • « Linge sale, torchons usagers et cahiers d’écolier jonchaient le sol, l’appartement était sens dessus dessous. »  Page 87
  • « Liane se désolait de voir sa fille si peu sportive : toujours la dernière à courir, à sauter dans l’eau, à accepter une partie de ping-pong. La dernière à se lever de son lit, tout simplement, comme si la vie entière était contenue dans les pages des livres, comme s’il suffisait de rester là, à l’abri, à contempler la vie de loin. »  Page 90
  • « La position de Georges pendant la guerre pouvait-elle entrer en compte dans la souffrance de Lucile ? L’hypothèse m’est venue parce que les cassettes manquaient (Lucile a toujours eu un sens de la disparition symbolique ainsi que de la mise en scène de messages codés, plus ou moins compréhensibles par autrui), mais aussi sous l’influence du livre L’Intranquille publié par Gérard Garouste. Lucile partage avec Garouste un certain nombre de points communs, à commencer par la maladie dont ils ont souffert tous les deux, longtemps appelée psychose maniaco-dépressive et qu’on appelle aujourd’hui bipolarité. La lecture de ce texte il y a quelques mois, au moment où je tournais, sans vouloir m’y résoudre, autour de l’idée d’écrire sur ma mère, m’a bouleversée. Dans ce livre, le peintre évoque la figure de son père, d’un antisémitisme viscéral et pathologique, lequel a fait fortune dans la spoliation des biens juifs. L’horreur trouble et la honte que son père inspire à Garouste ont largement participé de sa souffrance et semblent l’avoir longtemps hanté »  Pages 103 et 104
  • « Georges vit au-dessus de ses moyens, tandis que Liane tient les comptes avec application (j’ai pu voir chez Violette les cahiers d’écolier, retrouvés dans la maison de Pierremont, sur lesquels elle notait la moindre de ses dépenses), guette avec anxiété le préposé aux allocations familiales et appelle Marie-Noëlle lorsqu’elle doit acheter d’urgence une paire de souliers à l’un de ses enfants. »  Page 107
  • « Pour la première fois, Lucile disposait d’un territoire propre, auquel nul autre n’avait accès. Elle y installa son désordre, vêtements et livres dans un enchevêtrement qu’elle seule maîtrisait, et referma la porte derrière elle. »  Page 111
  • « Lucile était allongée, la tête appuyée sur une main, le corps décalé vers le bord du lit, au plus près de sa lampe de chevet dont la lumière jaune projetait un cercle aux contours nets sur les pages qu’elle tournait depuis plusieurs heures, inconsciente du temps et indifférente aux cris venus de l’escalier.
    Soudain, la voix de sa mère se fit plus aiguë.
    — Lucile, les invités sont arrivés !
    Lucile sursauta et laissa tomber le livre. »  Page 113
  • « Lucile tardait à répondre lorsque l’un des invités commenta dans un aparté feint : en tout cas, elle n’aurait pas de mal à trouver un mari ! Lucile ne releva pas, pas plus que Georges qui la taquina néanmoins sur l’état de sa chambre, dont il décrivait déjà avec force détails les tas de linge sale posés à même le sol, les empilements de paperasseries inutiles et de cahiers devenus inaccessibles, sans parler des zones desquelles personne ne pouvait approcher, où l’on découvrirait sans doute, si l’on osait s’y pencher, moult emballages de bonbons et une ou deux lectures féminines. »  Page 114
  • « Georges enchaîna par une diatribe sur l’évolution de l’enseignement en France, diatribe qu’il maîtrisait parfaitement pour l’avoir maintes fois répétée et à laquelle il apportait quelques variantes ou précisions en fonction de son auditoire. L’un des convives, un client de l’agence venu de Suède dans l’espoir de commercialiser des ustensiles de réfrigération, en profita pour se plaindre des difficultés de la langue de Descartes. »  Page 114
  • « Depuis longtemps, Georges avait décrété que Proust était un écrivain mineur, un pisseur de pages, un grouillot incontinent. Le style ? De la broderie bon marché pour vieilles filles presbytes. Autant prendre un somnifère. Georges provoquait le rire, on n’osait le contredire. Mais un jour, dans l’une de ces soirées au cours desquelles il ne renonçait jamais au premier rôle, Georges était tombé sur un spécialiste de Proust, capable de répondre à ses attaques et de défendre la prose de l’écrivain, dont il connaissait des pages entières par cœur. Lucile avait écouté la joute verbale qui s’était engagée entre les deux hommes, n’en avait pas perdu un mot. Ainsi, son père pouvait avoir tort et même se ridiculiser. Barthélémy, qui assistait comme elle à la discussion, avait pris le parti du contradicteur. Georges lui avait ordonné de se taire. Le lendemain, Lucile avait volé dans le porte-monnaie de Liane de quoi acheter le premier tome de La Recherche et l’avait enfoui au cœur de son fameux fouillis. »  Pages 116 et 117
  • « Le soir, après que Solange fut partie, Justine frappa à la porte de Milo, entra sans attendre de réponse. Milo était allongé sur son lit, plongé dans la lecture d’une revue illustrée. Justine s’assit à côté de lui. Milo lui adressa un sourire, puis reprit sa lecture. »  Page 127
  • « Au commencement, lorsque j’ai fini par accepter l’idée d’écrire ce livre, après une longue et silencieuse négociation avec moi-même, je pensais que je n’aurais aucun mal à y introduire de la fiction, ni aucun scrupule à combler les manques. »  Page 138
  • « Lors des entretiens que j’ai menés pour écrire ce livre, Lisbeth m’a raconté que, quelques semaines avant sa mort, elle avait surgi sans prévenir dans sa chambre pour récupérer une culotte qu’il lui avait volée, et l’avait surpris, un foulard enroulé autour du sexe, en train d’y planter des épingles. »  Page 141
  • « Georges ne supportait pas les cheveux de Barthélémy, ni cette façon que son fils avait maintenant de le contredire en public, ses manières de prince, ses invitations dans les rallyes, ses succès auprès de la gent féminine gloussante et caquetante, ses amis au regard vide qui se prétendaient épris de la littérature. »  Pages 145 et 146
  • « À l’heure où Lucile quitte sa famille, il me semble qu’il manque une dimension à cette composition étrange sur laquelle je travaille depuis maintenant plusieurs mois, qui deviendra peut-être un livre. Je me suis trompée de couleurs, de décor, j’ai tout mélangé, confondu le rouge et le noir et perdu le fil en route. Mais au fond rien de ce que j’aurais pu écrire ne m’eût satisfait davantage, rien ne m’eût semblé assez proche d’elle, d’eux. »  Page 155
  • « Lorsque j’ai obtenu les mots de passe qui m’ont permis de visionner ce film pour la première fois, il m’a fallu plusieurs jours pour le regarder. Je voulais être seule face à mon ordinateur. Ces images donnent à voir quelque chose que Lucile a perdu quelques années plus tard, que la vie a brisé en mille morceaux, comme dans les contes où les sorcières aux doigts crochus s’acharnent avec rage sur les princesses trop jolies. »  Pages 160 et 161
  • « Ma mère et mon père ont vécu presque sept années ensemble, pour l’essentiel dans un appartement de la rue Auguste-Lançon, dans une partie du 13e arrondissement que je connais mal. Je n’y suis jamais retournée. Lorsque j’ai commencé l’écriture de ce livre, à l’endroit de ces sept années, je pensais laisser dans la continuité une dizaine de pages blanches, numérotées comme les autres mais dépourvues de texte. »  Page 171
  • « Je ne peux pas écrire sur le temps que Lucile a passé avec mon père.
    C’est une donnée de départ, une contrainte formelle, un chapitre en creux, dérobé à l’écriture. Je le savais avant même de commencer ce livre et cela fait partie des raisons qui m’ont longtemps empêchée de m’y atteler. »  Page 172
  • « Je n’ai pas interrogé mon père sur Lucile, je me suis contentée de lui demander les documents qui étaient en sa possession (le rapport de police établi quelques années après leur séparation, lors du premier internement de Lucile et celui de l’enquête sociale qui s’ensuivit, j’y reviendrai), documents qu’il m’a fait parvenir dès le lendemain par courrier, sans aucune difficulté. Alors que je prétends écrire un livre autour de la femme qu’il a peut-être le plus aimée, et haïe, mon père s’étonne que je ne fasse pas appel à ses souvenirs, que je ne veuille pas l’écouter. »  Page 172
  • « Il y a quelques mois, un journaliste qui me soutient depuis longtemps et dont j’apprécie la délicatesse m’a contactée pour savoir si j’acceptais de participer à la série sur les lieux des écrivains qu’il préparait pour la radio. Avais-je un lieu phare ? Station balnéaire, maison de famille, cabane d’écriture perdue au milieu des bois, falaise battue par les flots ? J’ai aussitôt pensé à Yerres, a priori moins en accord avec sa grille d’été. Il a accepté. Yerres fut pour moi une forme d’âge d’or, cela m’appartient, cela d’ailleurs n’appartient qu’à moi. Je ne suis pas sûre que Lucile, ni Manon, l’évoqueraient de cette façon. »  Pages 181 et 182
  • « J’écoutais les conversations des adultes, les noms qui y circulaient, Freud, Foucault, Wilhelm Reich, tentais de retenir des sigles que je ne comprenais pas. »  Page 183
  • « Parfois je rêve que je reviens à la fiction, je me roule dedans, j’invente, j’élucubre, j’imagine, j’opte pour le plus romanesque, le moins vraisemblable, j’ajoute quelques péripéties, m’offre des digressions, je suis mes chemins de traverse, je m’affranchis du passé et de son impossible vérité.
    Parfois je rêve au livre que j’écrirai après, délivrée de celui-ci. »  Page 189
  • « Au fond d’un carton que je trimballe de cave en cave, j’ai retrouvé le journal intime que j’ai commencé à l’âge de douze ans. Concernant cette époque et pour les dix années qui suivent, il est mon plus précieux matériau.
    Au commencement de ces pages, d’une écriture hésitante, je parle de Lucile, de la distance qui se crée entre elle et moi, de ma peur grandissante de la trouver par terre le soir, en rentrant du collège. »  Page 205
  • « Alain, qui était son cousin et l’un de ses meilleurs amis, m’a raconté quelques souvenirs qu’il avait de lui, la manière dont Niels avait évoqué devant lui sa relation avec Lucile, et m’a confié la photocopie du journal que ce dernier avait tenu sur un cahier d’écolier, durant les deux semaines qui ont précédé sa mort. »  Page 207
  • « Liane, ma grand-mère, avait rassemblé pour chacun de ses fils disparus quelques objets fétiches. Pour Antonin, une minuscule valise en carton, un cahier d’écolier, une carte écrite avec application, à l’occasion de la fête des mères. Pour Jean-Marc, un cahier, une médaille de natation et une croix scout en bois sculpté. Pour Milo, réunis dans le sac en plastique transparent qui a probablement servi à les lui restituer, sa carte orange, un briquet, et l’agenda sur lequel il avait écrit ces mots, à la date exacte de son passage à l’acte… »  Page 210
  • « Plus tard dans la conversation que j’écoute encore, pour en saisir le moindre souffle, ne rien perdre du cadeau qu’elle m’a fait, comme les autres, en acceptant de se prêter au jeu, Violette me dit qu’elle a hâte de lire le livre. »  Page 211
  • « À Bagneux, Lucile m’offrit En attendant Godot, parce que Manon me surnommait Didi et que je l’appelais Gogo. Didi et Gogo, c’est ainsi que se nomment les deux personnages de la pièce de Samuel Beckett, deux vagabonds qui attendent comme le messie un troisième larron qui n’arrivera jamais. À douze ans je découvris ce texte, auquel je ne compris sans doute pas grand-chose mais qui m’inspira cette question : qu’attendions-nous, Manon et moi, quel messager, quel sauveur, quel protagoniste miraculeux susceptible de nous sortir de là, d’interrompre la spirale morbide dans laquelle Lucile était happée et de nous ramener aux temps d’avant, quand la douleur de Lucile n’était pas si envahissante, ne se voyait pas à l’œil nu ? »  Page 213
  • « Lucile imaginait qu’il se passait des choses entre Robert et moi, c’est avec ces mots que je l’écrivis dans mon journal, suffoquée d’indignation. »  Page 214
  • « Pendant quelques jours, Lucile rentra de son travail plus pâle encore, et toujours plus fatiguée. Elle ne parvenait plus à trouver le sommeil. Elle écrivait un texte, m’expliqua-t-elle, quelque chose de très important.
    Un soir après le dîner, Lucile resta allongée dans sa chambre, je me réfugiai dans la mienne où je relus pour la centième fois L’Évasion des Dalton ou Le Naufragé du A. »  Page 216
  • « Lucile avait échappé de peu à la folie et au suicide. Ce furent ses paroles et c’est ainsi que je les notai, mot pour mot, dans mon journal. »  Page 216
  • « J’achète beaucoup de cigarettes, j’ai aimé des hommes, ma bouche est amère. Je suis éblouie des Petits poèmes en prose, à croire que je ne les avais jamais lus. »  Page 218
  • « Un jour que je déjeune avec ma sœur, je lui raconte la terreur dans laquelle m’a plongée la lecture du très beau livre de Lionel Duroy, Le Chagrin, qui revient sur son enfance et raconte la manière radicale et sans appel dont ses frères et sœurs se sont éloignés de lui après la parution d’un autre roman, écrit quinze ans plus tôt, où l’écrivain mettait déjà en scène ses parents et la fratrie dont il était issu. Aujourd’hui encore, aucun d’entre eux ne lui adresse la parole : il est le traître, le paria. »  Pages 220 et 221
  • « L’homme que j’aime (et dont j’ai fini par croire qu’il m’aime aussi) s’inquiète de me voir perdre le sommeil à mesure que j’avance dans l’écriture. J’essaie de lui expliquer que c’est un phénomène normal (rien à voir avec le fait que je me sois égarée dans un exercice d’un genre nouveau, rien à voir avec le matériau que je manipule, cela m’est arrivé pour d’autres livres, de pure fiction, etc.). »  Page 221
  • « Un autre jour, toujours en préparation de ce livre, j’ai vu Camille. Camille est la plus jeune sœur de Gabriel, elle était l’une des meilleures amies de ma mère quand elles avaient une vingtaine d’années. »  Page 225
  • « Dans les écrits que nous avons retrouvés chez elle (écrits qu’elle n’a pas non plus jugé utile de jeter, qu’elle a donc laissés à notre connaissance), j’ai retrouvé l’un des brouillons de ce texte, écrit au crayon de papier sur un cahier d’écolier. »  Page 231
  • « Je relis ces mots de L’Inceste, où Christine Angot révèle comment son père a abusé de l’ascendant qu’il avait sur elle : « Je suis désolée de vous parler de tout ça, j’aimerais tellement pouvoir vous parler d’autre chose. Mais comment je suis devenue folle, c’est ça. J’en suis sûre, c’est à cause de ça que je suis devenue folle. » »  Pages 232 et 233
  • « Loin de Tadrina et de notre complicité enfantine, l’adolescence m’apparaissait comme un véritable chemin de croix : je portais un appareil dentaire que mes cousins appelaient la centrale nucléaire, j’avais des cheveux frisés impossibles à discipliner, des seins minuscules et des cuisses de mouche, je rougissais dès que l’on m’adressait la parole et ne dormais pas de la nuit à l’idée de devoir réciter une poésie ou présenter un exposé devant la classe. »  Page 236
  • « Le 4 janvier 1980, Barbara, la sœur de ma grand-mère, et son mari Claude Yelnick, qui était à l’époque Directeur de l’information de France-Soir, furent invités sur le plateau d’Apostrophes pour un livre qu’ils avaient écrit ensemble, intitulé Deux et la folie. Le livre racontait à deux voix la maladie de Barbara, caractérisée par l’alternance de périodes d’excitation, voire de délire, et de périodes de dépression profonde. »  Page 238
  • « Avant de commencer l’écriture de ce livre, dans cette période singulière et précieuse où le texte se pense, se fantasme, sans qu’aucun mot, aucune musique ne soient encore posés sur le clavier, je prévoyais d’écrire les dérives de Lucile à la troisième personne, comme je l’ai fait pour certaines scènes de son enfance, à travers un elle réinventé, recommencé, qui m’eût ouvert le champ de l’inconnu. »  Page 251
  • « Ma mère a écrit, plusieurs années après qu’elle a eu lieu, un texte qui raconte sa première crise de délire, ainsi que le vide immense qui s’en est suivi. Nous avons retrouvé ces pages chez Lucile, parmi les autres, en vrac : pensées vagabondes, morbides, amoureuses, fragments plus ou moins lisibles griffonnés au crayon de papier, poèmes en vers ou en prose, jetés sur des cahiers, feuilles volantes sans dates, sans années. »  Page 251
  • « De la journée du 31 janvier, Lucile garde un souvenir précis : mon refus de rester à la maison, mon départ matinal pour le collège, les croissants aux amandes achetés par Manon pour le petit déjeuner, le titre des chapitres du Maître et Marguerite qu’elle lui lit à voix haute, la menace que représente d’un seul coup la couverture du livre de poche, la fresque qu’elle peint depuis plusieurs semaines sur le mur du salon, soudain jugée maléfique (il lui semble que les lignes entrelacées dessinent une croix gammée) et qu’il lui faut effacer sur-le-champ. »  Pages 253 et 254
  • « J’ai parlé plus tôt du livre de Gérard Garouste, combien celui-ci m’avait touchée. J’aurais aimé que Lucile vive assez longtemps pour le lire. D’abord parce qu’elle aimait la peinture, ensuite parce que je suis certaine qu’à la lecture de ce texte, elle se serait sentie moins seule. Lucile a beaucoup dessiné, parfois peint, a laissé derrière elle un certain nombre d’écrits et une collection impressionnante de reproductions d’autoportraits de toutes les époques et de tous les pays, parmi lesquels figure celui de Garouste. Elle est née la même année que lui et habitait en face du Palace dont il peignit les décors avant d’y passer quelques-unes de ses nuits. Dans L’Intranquille, Garouste raconte en détail son premier épisode délirant. Lui aussi se souvient de tout : la manière dont il s’enfuit de la maison où il est en vacances avec sa femme, le trajet effectué en stop et par le train, son alliance donnée à un inconnu, sa carte d’identité jetée par la fenêtre d’un taxi, l’argent volé chez ses parents, les billets de cinq cents francs qu’il donne à des gamins dans la rue, la manière dont il gifle une femme sans raison, le curé de Bourg-la-Reine qu’il veut voir à tout prix, ses accès de violence.
    « Certains délires sont indélébiles, confesse-t-il, d’autres non. » »  Pages 254 et 255
  • « Je n’avais jamais mis en mots le 31 janvier, ni dans le journal intime que je tenais à l’époque (je n’en ai pas eu le temps ou pas le courage), ni dans les lettres écrites à mes amies dans les jours qui ont suivi, ni, plus tard, dans mon premier roman. »  Pages 255 et 256
  • « Je n’avais pas lu leur livre. Je l’ai commandé sur Internet où l’on peut encore le trouver d’occasion. »  Page 258
  • « Dans Deux et la folie, Barbara évoque la mort de leurs deux frères, à un an d’intervalle, tous les deux à peine âgés de vingt ans : l’un des suites d’une blessure de guerre en Indochine, qui s’avéra mal soignée, l’autre d’une pneumonie, après un bain dans une rivière glacée. »  Page 259
  • « Au cours des conversations que j’ai eues en préparation de ce livre, j’ai appris que certaines sœurs de ma grand-mère avaient selon toute vraisemblance été victimes d’abus sexuels de la part de leur père quand elles étaient jeunes filles. »  Page 259
  • « Dans le texte qu’elle écrivit plus tard, Lucile se souvient des motifs de ses fantasmes : la peinture, la philocalie, la mythologie (Aphrodite et Apollon), l’architecture de Viollet-le-Duc, Les Très Riches Heures du duc de Berry.
    (Une autre phrase lue dans le livre de Gérard Garouste, prononcée par son médecin : « On a les délires de sa culture. ») »  Page 264
  • « J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre. »  Pages 274 et 275
  • « Manon m’a raconté beaucoup d’autres choses qui nourrissent ce livre et que j’espère ne pas trahir.
    Manon m’a fait promettre de détruire l’enregistrement de la longue conversation que nous avions eue (ce que j’ai fait), elle m’a envoyé dans les jours qui ont suivi deux textes qu’elle avait écrits, l’un après notre rencontre, l’autre au moment de la mort de Lucile. »  Page 276
  • « Le 2 décembre 1981, Lucile reçoit un courrier du cabinet d’avocat qui suit son dossier. Je le reproduis ici pour le post-scriptum qui le clôt : une incongruité au cœur même de la machine judiciaire, qui résume Lucile peut-être mieux qu’un livre tout entier. »  Page 278
  • « Je ne peux ignorer combien le livre que je suis en train d’écrire me perturbe. L’agitation de mon sommeil en est la preuve tangible. »  Page 279
  • « Je voudrais savoir décrire cette maison que j’ai tant aimée, les dizaines de photos de nous tous, à tous âges et à toutes époques, mélangées en vrac et collées à même le mur de la cage d’escalier, le poster de Tom aux côtés de Patrice Martin, exhibant la coupe de champion de ski nautique Handisport qu’il venait de recevoir, le poster de Liane en monoski à l’âge de soixante-quinze ans, une gerbe d’eau saluant son slalom, sa collection de Barbara Cartland réservée à ses (nombreuses) insomnies, la collection de cloches de Georges, entreposée dans l’entrée, la pléthorique batterie de cuisine de ma grand-mère, qui posséda et conserva tout ce qui fut inventé en matière d’ustensiles et de robots ménagers dans les cinquante dernières années. »  Pages 286 et 287
  • « Lorsque nous étions réunis en famille, l’évocation de Dallas devant Lucile devint une plaisanterie récurrente, un gag à répétition. Car pour faire sourire Lucile – exactement comme on eût déclenché chez un animal un comportement conditionné par je ne sais quel réflexe pavlovien – il suffisait de lui chanter la chanson du générique. Et tout le monde, mes cousins, mes tantes, Georges lui-même, de reprendre en cœur : Dallas, ton univers impitoyable, glorifie la loi du plus fort, Dallas, et sous ton soleil implacable, tu ne redoutes que la mort.
    Alors Lucile, qui avait lu Maurice Blanchot et Georges Bataille, Lucile dont le sourire était si rare, souriait de toutes ses dents, se marrait même, et me déchirait le cœur »  Pages 292 et 293
  • « Au cours de cette période, elle abandonna sa boutique de la rue Francis-de-Pressensé (dans laquelle personne, à part quelques amis et deux ou trois curieux, ne s’aventurait jamais) et trouva un travail comme secrétaire chez un éditeur de livres scolaires. Il me semble, mais je n’en suis pas sûre, qu’elle fut présentée chez Armand Colin par une jeune femme qu’elle avait rencontrée dans ce quartier. »  Page 294
  • « Je l’attendis jusque tard dans la nuit, elle finit par surgir avec ce regard qui venait de si loin, me raconta une folle soirée passée chez Emmanuel Kant, et sa première rencontre avec Claude Monet qui ne serait pas la dernière, elle en était sûre, car ce dernier était charmant et ils avaient beaucoup sympathisé. »  Page 295
  • « Lors des visites que je fus bientôt autorisée à lui rendre, en marge de la cité et pourtant en son sein même (car Sainte-Anne est une véritable ville dans la ville), je découvris une forme de misère et d’abandon dont j’ignorais l’existence. Au détour d’une lecture, je m’étais interrogée sur le sens exact du mot déréliction, l’avais cherché dans le dictionnaire. »  Page 296
  • « Elle a ce soir le plaisir de recevoir Jeanne Champion, un écrivain traduit dans le monde entier et dont le treizième livre, Les Frères Montaurian, est un best-seller. J’apparais à l’écran, tout aussi fardée, les lèvres peintes et les yeux charbonneux, tandis que Marie-Anne résume le roman qui évoque ma cruelle jeunesse, marquée par les internements successifs de ma mère, l’alcoolisme de mon père, bref, ces années de chagrin dont je me suis, semble-t-il, libérée par l’écriture. « Il y a des passages qui sont très durs », ajoute-t-elle en guise d’avertissement. Je réponds à quelques questions, précise que le roman vient d’être traduit aux États-Unis par Orson Welles (c’est le premier nom américain qui me vient sans doute à l’esprit, nous évitons de peu le fou rire). Un peu plus tard, Manon chante une chanson qu’elle improvise en direct (dont les paroles sont hilarantes) tandis que je fais mine de lire à voix haute un extrait du roman, que j’invente au fur et à mesure malgré le rire qui me gagne. »  Pages 301 et 302
  • « (Prise d’un doute, je viens de vérifier sur Internet et de constater que Jeanne Champion existe. La vraie Jeanne Champion peint, a écrit six romans et bel et bien publié en 1979 un livre intitulé Les Frères Montaurian.) »  Page 302
  • « Manon m’a dit l’autre jour que plusieurs personnes (notamment notre père et notre frère) lui avaient demandé si cela ne lui posait pas de problème que j’écrive sur Lucile, si cela ne l’inquiétait pas, ne la dérangeait pas, ne la perturbait pas, que sais-je encore. Manon a répondu que le livre serait ma vision des choses, cela me regardait donc, m’appartenait, tout comme Violette m’avait dit qu’elle serait heureuse de lire ma Lucile. »  Page 303
  • « En 2001, j’ai publié un roman qui raconte l’hospitalisation d’une jeune femme anorexique. Le froid qui l’envahit, la renutrition par sonde entérale, la rencontre avec d’autres patients, le retour progressif des sensations, des sentiments, la guérison. Jours sans faim est un roman en partie autobiographique, pour lequel je souhaitais maintenir, à l’exception de quelques incursions dans le passé, une unité de temps, de lieu et d’action. La construction l’a emporté sur le reste, aucun des personnages secondaires n’a vraiment existé, le roman comporte une part de fiction et j’espère, de poésie. »  Pages 303 et 304
  • « Aussi abasourdies l’une que l’autre, nous sommes sorties de son cabinet et nous avons marché côte à côte sur l’un de ces boulevards du 18e arrondissement dont j’ai oublié le nom. Je n’ai pas raconté cette scène dans mon premier roman, pour une raison que j’ai également oubliée, peut-être parce qu’à l’époque, elle était encore trop violente pour moi. Dans ce livre écrit à la troisième personne, où le personnage de Laure est un double de moi-même, j’ai raconté en revanche comment sa mère était venue la voir à l’hôpital plusieurs fois par semaine, avait cherché les mots et retrouvé peu à peu l’usage de la parole. Comment la mère de Laure, replacée avec violence dans son rôle, s’était arrachée des profondeurs pour retrouver un semblant de vie. »  Pages 306 et 307
  • « Un autre jour où nous avons déjeuné ensemble, Manon est revenue sur la conversation que nous avions eue à propos de Lionel Duroy et de la manière dont ce dernier avait été rejeté par ses frères et sœurs après la parution de son roman. Manon approuvait mon projet, réaffirmait son soutien mais, à la réflexion, elle avait peur. Peur que je donne de Lucile une image trop dure, trop négative. De sa part, il ne s’agissait pas de déni mais de pudeur. Par exemple, m’a-t-elle avoué, la scène de Jours sans faim, où la mère qui a bu trop de bière, incapable de se lever de la chaise sur laquelle elle se tient, urine sous elle, lui avait semblé d’une grande violence.
    J’ai rappelé à Manon que cela était arrivé (comme si elle pouvait l’avoir oublié) »  Page 307
  • « Nous apprîmes par une amie à laquelle elle avait envisagé de s’associer, que Lucile prévoyait de cambrioler le Musée de la vie romantique afin de s’emparer des bijoux de George Sand. »  Page 312
  • « Pour écrire ces pages, j’ai relu dans leur continuité quelques cahiers du journal que j’ai longtemps tenu, sidérée par la précision avec laquelle j’ai consigné, presque chaque jour et pendant plusieurs années, les événements les plus marquants, mais aussi les anecdotes, les soirées, les films, les dîners, les conversations, les questionnements, les plus infimes détails, comme s’il me fallait garder trace de tout cela, comme si je refusais que les choses m’échappent.
    Le fait est que j’ai oublié une bonne partie de ce qui est contenu dans ces lignes, dont ma mémoire n’a gardé que le plus saillant et quelques scènes plus ou moins intactes, tandis que le reste a été, depuis longtemps, englouti par l’oubli. À la lecture de ces récits, c’est cela d’abord qui me frappe, cette élimination naturelle ordonnée par nos organismes, cette capacité que nous avons de recouvrir, effacer, synthétiser, cette aptitude au tri sélectif, qui sans doute permet de libérer de l’espace comme sur un disque dur, de faire place nette, d’avancer. À la lecture de ces pages, au-delà de Lucile, j’ai retrouvé ma vie d’étudiante, mes préoccupations de jeune fille, mes émotions amoureuses, mes amis, ceux qui sont toujours là et ceux que je n’ai pas su garder, les fulgurances de leur conversation, leurs élans festifs, l’admiration sans limite que j’éprouvais pour eux, la joie et la reconnaissance de les avoir près de moi.
    Glissées dans les pages de ces cahiers, j’ai retrouvé quelques lettres que Manon m’avait écrites à l’époque où Lucile l’a obligée à partir de chez elle et dans les quelques semaines qui ont suivi. Manon avait dix-sept ans. À la lecture de son désespoir, j’ai pleuré comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. »  Pages 320 et 321
  • « En attendant je pèse chaque mot, je ne cesse de revenir en arrière, je corrige, je précise, je nuance, je jette. C’est ce que j’appelle la voiture balai, elle m’a servi pour tous mes livres et m’est une précieuse alliée. Mais cette fois, je me demande si elle n’a pas perdu son axe. Je la regarde tourner en cercles concentriques et vains, la nuit, le doute m’assaille, je me réveille en sursaut à quatre heures du matin, je décide de renoncer, freine des deux pieds, ou bien au contraire je me demande si je ne dois pas accélérer le mouvement, boire beaucoup de vin et fumer des tonnes de cigarettes, si ce livre ne doit pas s’écrire dans l’urgence, l’inconscience et le déni. »  Pages 321 et 322
  • « (Lors des conversations que j’aurais avec elle autour de ce livre, Lisbeth, qui n’est pas à une provocation près, et avec cet humour au douzième degré qu’elle manie à la perfection, me déclarerait à propos du suicide de Lucile : « Elle m’a coupé l’herbe sous le pied, elle m’a toujours coupé l’herbe sous le pied. ») »  Page336
  • « Un samedi midi, je reçus un appel de ma mère qui venait de rejoindre une amie à République et de se rendre compte qu’elle avait laissé chez elle de l’eau à bouillir sur le gaz. Pouvais-je me précipiter dans sa cuisine toute affaire cessante ? Épuisée par une semaine harassée, j’entrai dans une rage terrible : « Mais tu me fais chier, je vais te dire, tu me gonfles, tu m’emmerdes, comme si j’avais que ça à foutre ! » (relaté in extenso dans mon journal). »  Page 337
  • « Mais en fouillant dans le carton que m’a confié Manon, j’ai trouvé quantité de notes et de papiers en vrac, avec ou sans indication de dates, ainsi qu’un certain nombre de cahiers intimes, toujours interrompus, dont seulement quelques pages sont utilisées. »  Page 348
  • « Par exemple, alors qu’elle retrouve le goût de plaire et commence à fantasmer sur le pharmacien de son quartier, Lucile entreprend la rédaction d’un ouvrage qu’elle intitule de manière pragmatique : Journal d’une entreprise de séduction sur la personne d’un pharmacien du 15e arrondissement. Elle y relate de manière précise et circonstanciée les différents achats effectués dans l’officine (dentifrice, Doliprane, brosse à dents, bonbons sans sucre) et les prétextes plus ou moins plausibles qui lui permettent d’entrer en contact avec ledit pharmacien. Un coricide liquide (Le Diable enlève les corps) lui vaut une longue explication sur la manière dont il doit être utilisé et conservé au réfrigérateur. Lucile conclut : Cinq minutes de bonheur pour 11,30 F.
    Mais au fil de ses visites, Lucile découvre que la jeune femme présente dans la boutique, qu’elle avait prise pour une simple préparatrice, est, selon toute vraisemblance, l’épouse du propriétaire. Découverte qui lui inspire cette réflexion : Détourner un pharmacien juif du droit chemin sous l’œil de sa femme, il ne faut pas que je me cache que cela va être difficile.
    Lucile s’amuse encore un peu, relate quelques épisodes peu concluants, puis capitule.
    Parmi les fragments laissés par Lucile sur lesquels je me suis arrêtée : un texte sur mon fils encore bébé, né trois ans après ma fille, dont la peau neuve et le babil l’émeuvent, un conte humoristique écrit à l’intention de ma fille, un paragraphe abasourdi sur le suicide de Pierre Bérégovoy, un texte inspiré sur les mains d’Edgar, l’aquarelliste, quelques poèmes d’une grande beauté. »  Pages 348 et 349
  • « Je n’avais jamais pris conscience à quel point l’écriture avait été présente dans la vie de Lucile, et encore moins combien l’avait occupée le désir de publier.
    Je l’ai compris en découvrant les pages déchirées d’un cahier qui date de 1993, dans lesquelles Lucile énonce clairement ce projet et fait référence à de précédents échecs.
    Fragments d’autobiographie. Je pense que c’est un titre déjà utilisé, mais qui conviendrait bien pour mes textes. Je vais les présenter de nouveau à quelques éditeurs pas encore déterminés en y ajoutant Recherche esthétique. Je n’arrive pas à me replonger dans une optique littéraire, rien ne me tente comme sujet. »  Page 350
  • « Dans les pages d’un cahier, j’ai trouvé une lettre de refus provenant des Éditions de Minuit. »  Page 350
  • « Quelques années plus tard, lorsque Lucile a écrit un texte sur Nébo, elle me l’a soumis pour relecture avant de l’envoyer, sous le pseudonyme de Lucile Poirier (Lucile, en quelque sorte, a donc choisi elle-même son nom de personnage) à un nombre restreint d’éditeurs. J’espérais pour elle que ce texte serait publié. Comme les autres, il procède par fragments et souvenirs, auxquels s’ajoutent des poèmes, des lettres, des pensées. De tous ceux qu’elle a laissés, Nébo me semble le plus abouti. J’ignorais qu’il n’était pas sa première tentative de publication. Lucile reçut, dans les semaines qui suivirent, autant de lettres de refus. »  Pages 350 et 351
  • « Lorsque j’ai su que Jours sans faim allait paraître, je lui ai donné à lire le manuscrit. Un samedi soir où elle devait venir chez nous pour garder nos enfants, Lucile est arrivée ivre, le regard dilué. Elle avait passé l’après-midi à lire le roman, elle l’avait trouvé beau mais injuste. Elle a répété : c’est injuste. Je me suis isolée avec elle, j’ai tenté de lui dire que je comprenais que cela puisse être douloureux, que j’en étais désolée, mais il me semblait que le livre révélait aussi, si besoin en était, l’amour que j’éprouvais pour elle. »  Page 351
  • « Par la suite, je lui fus reconnaissante d’accepter l’existence de ce livre et de suivre avec intérêt l’accueil qu’il reçut. Quelques années plus tard, elle m’a dit un jour qu’elle l’avait relu et qu’elle avait été impressionnée par sa maîtrise.
    Lucile n’a jamais voulu venir à aucune de mes lectures ou rencontres en librairie, fussent-elles à deux pas de chez elle, par pudeur ou par timidité. Même plus tard, pour mes autres livres. Je crois qu’elle avait peur d’être jugée, comme si le monde entier avait lu mon premier roman, ne pouvait manquer de la reconnaître et de la montrer du doigt.
    Sur chacun de mes livres, Lucile s’est montrée circonspecte et bienveillante comme elle l’a été sur tout ce qui, à ses yeux, concernait ma vie intime. »  Pages 351 et 352
  • « L’écriture de Lucile est infiniment plus obscure, plus trouble et subversive que la mienne. J’admire son courage et les fulgurances de sa poésie. »  Page 352
  • « Il m’est parfois venu à l’idée que si Lucile n’avait pas été malade, elle aurait écrit davantage, et peut-être publié ses textes.
    Je me souviens d’une interview de Gérard Garouste, diffusée sur France Inter, qui m’avait beaucoup frappée. Le peintre s’inscrivait à l’encontre de l’idée reçue selon laquelle un bon artiste se doit d’être fou. À titre d’exemple, il évoquait Van Gogh, dont on a l’habitude de dire que le génie est indissociable du délire. Selon Garouste, s’il avait pu bénéficier des médicaments dont la psychiatrie dispose aujourd’hui, Van Gogh aurait laissé une œuvre encore plus complète. »  Pages 352 et 353
  • « Lorsque j’écris sa renaissance, c’est mon rêve d’enfant qui ressurgit, ma Mère Courage érigée en héroïne : « Lucile laissa derrière elle ses heures parmi les ombres. Lucile, qui n’avait jamais pu monter à la corde, se hissa hors des profondeurs, sans que l’on sût véritablement comment, en vertu de quel élan, de quelle énergie, de quel ultime instinct de survie. » »  Page 353
  • « Nous aimions la musique de sa voix et celle de son rire, la poésie de sa langue, son vouvoiement affectueux, tout droit sorti de la Comtesse de Ségur. »  Page 357
  • « L’appartement était sens dessus dessous, une vingtaine de bouteilles vides jonchaient le sol, Lucile avait coupé les fils du téléphone, au sens propre, avec une paire de ciseaux, et annoté un certain nombre d’objets, de livres, de reproductions de peinture à l’aide de post-it ou de petits papiers, sur lesquels on pouvait lire, de son écriture tremblante, les élucubrations plus ou moins compréhensibles de son délire. »  Page 364
  • « Lucile avait arrêté de fumer, son avenir s’énonçait en termes de cures, de cycles, de rayons, de cathéter, elle essaya néanmoins de parler d’autre chose, me posa quelques questions sur la sortie de mon livre et sur la manière dont les choses évoluaient dans mon entreprise, où je traversais une période difficile. »  Page 372
  • « J’étais prise par diverses rencontres autour de mon livre, j’effectuais les dernières semaines de mon préavis de licenciement (lequel avait été motivé par mon refus revendiqué d’adhérer aux orientations stratégiques de l’entreprise), j’avais entrepris le rangement de mon bureau et la transmission de mes dossiers. »  Page 381
  • « Le lundi je ne l’ai pas appelée non plus, j’ai travaillé sur le roman que je réécrivais pour quelqu’un d’autre. »  Page 383
  • « Lucile avait laissé dans son appartement un certain nombre d’indications concernant des dons ou des restitutions. La Pléiade de Rimbaud était destinée à Antoine, le mari de Manon.
    Sur l’exemplaire poche des Petits poèmes en prose, « L’Invitation au voyage » était marquée d’un post-it. Je crois que Lucile aimait la poésie de Baudelaire au-delà de tout.
    J’ai lu devant une cinquantaine de visages bouleversés ce texte qui lui ressemble tant :
    Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille, honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir ! »  Pages 390 et 391
  • « Les photos, les lettres, les dessins, les dents de lait, les cadeaux de fête des mères, les livres, les vêtements, les babioles, les gadgets, les papiers, les journaux, les cahiers, les textes dactylographiés, Lucile avait tout gardé. »  Page 396
  • « Il y a quelques mois, alors que j’avais commencé l’écriture de ce livre, mon fils, comme souvent, s’est installé dans le salon pour faire ses devoirs. Il devait répondre à des questions de compréhension sur « L’Arlésienne », une nouvelle d’Alphonse Daudet, tirée des Lettres de mon moulin.
    À la page quatre-vingt-dix-neuf du livre de français Lettres vives, classe de 5e, la question suivante lui était posée : « Quels détails prouvent que la mère de Jan se doutait que son fils n’était pas guéri de son amour ? Peut-elle cependant empêcher le suicide de s’accomplir ? Pourquoi ? »
    Mon fils réfléchit un instant, note avec application la première partie de sa réponse sur son cahier. Puis, à voix haute, sur un ton péremptoire et parfaitement détaché, comme si tout cela n’avait rien à voir avec nous, ne nous concernait en rien, mon fils répond lentement, à mesure qu’il note : « Non. Personne ne peut empêcher un suicide. »
    Me fallait-il écrire un livre, empreint d’amour et de culpabilité, pour parvenir à la même conclusion ? »  Pages 399 et 400
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5 étoiles, B, C

Bolitho, tome 01 – Cap sur la gloire

Bolitho, tome 01 – Cap sur la gloire d’Alexander Kent

Éditions Phébus, 2000, 377 pages

Premier tome de la série « Bolitho » d’Alexander Kent paru initialement en 1968 sous le titre « To Glory We Steer ».

En 1782, à l’âge de 26 ans, le capitaine Richard Bolitho est nommé à la barre de la frégate la « Phalarope ». Un magnifique navire pratiquement neuf et disposant de nouvelles pièces d’artillerie extrêmement efficaces. Ce bâtiment appartient à la flotte du roi d’Angleterre mais il a la réputation d’être maudit. L’équipage est visiblement incompétent et est au bord de la mutinerie car l’ancien capitaine par son inaptitude à diriger a utilisé la cruauté comme moyen de soumission. Il a instauré un système de sous-alimentation et de châtiments cruels allant jusqu’à la mort pour donner l’exemple. La mission du « Phalarope » est de rejoindre la mer des Caraïbes pour porter main-forte dans la guerre des Antilles et dans la Révolution américaine. Mais en réalité, son premier défi sera de reconstruire la réputation du navire. Il devra faire renaître la confiance de l’équipage, qui n’attend qu’un faux-pas pour se révolter à nouveau, et celle de l’état-major envers la « Phalarope ». Le chemin va se révéler difficile. Réussira-t-il à contrôler cet équipage retors ?

Un roman d’aventures maritimes captivant. Utilisant comme trame de font la bataille des Saintes de 1782, l’auteur nous propulse avec brio dans la dure réalité des navires anglais de l’époque. Le rythme de ce roman est essoufflant, le texte enchaîne les aventures les unes après les autres et ce de façon très convaincante. Durant cette lecture, on constate que la vie de marin de l’époque était très difficile et que la gloire était chèrement payée. Les membres de l’équipage devaient survivre aux durs travaux nécessaires sur le navire, aux batailles, aux mutineries ou simplement à la traversé de l’océan. L’auteur a un talent indéniable pour les descriptions des scènes de batailles qui sont très réalistes et qui laissent transparaître de belle façon ses connaissances du domaine maritime. La construction de tous les personnages est aussi très bien réussie, l’auteur ne tombe pas dans la facilité ni dans la caricature. Richard Bolitho est le personnage le plus attachant, car l’auteur nous donne accès à ses réflexions ce qui le rend très humain malgré son rôle difficile de Capitaine. Pour apprécier ce roman, le lecteur n’a pas besoin d’être un grand spécialiste du domaine maritime. Une connaissance sommaire des termes nautiques est amplement suffisant. Une lecture passionnante qui tient le lecteur en haleine du début à la fin. On ne s’ennuie pas une minute avec les aventures et les retournements de situation. Un excellent roman dans son genre, bravo M. Kent et vivement la lecture du deuxième tome.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 7 juillet 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Il se mit à lire le parchemin et sa voix portait clair pardessus le bruit du vent et les claquements rythmés des étais et du gréement.
    L’ordre de mission était adressé à Richard Bolitho, Esquire, et lui enjoignait d’embarquer sur-le-champ et de prendre la responsabilité et le commandement de la Phalarope, frégate de Sa Majesté britannique. Il acheva sa lecture, puis roula le parchemin au creux de sa main tout en jetant un coup d’oeil sur les visages rassemblés en bas. »  Page 24
  • « Il reprit calmement : « Je viens d’étudier les rapports et les livres. J’estime que cette tentative de mutinerie…» il laissa sa voix s’attarder sur le dernier mot, « était due tout autant à la négligence qu’à d’autres causes. »
    Vibart répondit vivement : « Le capitaine Pomfret faisait confiance à ses officiers, Monsieur. » Il montra du doigt les livres sur la table. « Vous pourrez voir dans les livres que le navire a toujours fait tout ce que l’on pouvait attendre de lui. »
    Bolitho tira un livre de sous la pile et surprit chez Vibart un instant de confusion.
    « J’ai souvent constaté que ce livre des punitions était un meilleur juge de l’efficacité d’un navire. » Il tournait les pages tranquillement, cachant à grand-peine le dégoût ressenti lors de son premier examen. »  Pages 28 et 29
  • « Le lieutenant Okes dit prudemment : « J’ai souvent lu le récit de vos exploits dans la Gazette, Monsieur. » »  Page 29
  • « Bolitho s’assit devant ses piles de livres et de papiers. »  Page 30
  • « Le capitaine ajouta : « D’après le livre de bord, vous étiez officier de quart lorsque les ennuis ont commencé. »  Page 37
  • « Bolitho revit la note brève et prosaïque portée sur le livre par Pomfret. Les matelots mécontents avaient envahi la dunette et abattu à coups de pistolet le quartier-maître et le second maître d’équipage. »  Page 39
  • « Il lui fallait toute sa maîtrise de soi pour rester immobile et calme tandis qu’il considérait ce que Farquhar, surgi tout à coup, venait de lui raconter. Bolitho était alors plongé dans les livres de bord. »  Page 63
  • « Alors qu’Evans pivotait pour suivre l’enseigne, Bolitho ajouta, très calme : « Oh ! à propos, monsieur Evans, je crois inutile de mentionner votre négligence sur le livre de bord. » Il vit que le commis l’observait, mi-reconnaissant, mi-inquiet. « A condition, poursuivit-il, que je puisse montrer que vous aviez acheté ces viandes pour votre usage personnel. Pour votre table, par exemple. » »  Page 66
  • « « J’ai lu tous les livres et tous les rapports qui se trouvent à bord de ce navire, monsieur Vibart. Malgré mon expérience limitée, je n’ai jamais connu un seul navire aussi peu disposé à combattre l’ennemi, aussi incapable de remplir son devoir. » »  Page 67
  • « De petites boules noires montaient vers l’extrémité des vergues du navire et se déployaient dans le vent.
    Vibart s’appuya à l’habitacle et gronda à l’intention de Maynard : « Allons, lisez ! »
    Maynard essuya ses yeux humides d’embruns et feuilleta rapidement son livre. « Il a envoyé son numéro, capitaine, c’est l’Andiron, trente-huit canons, capitaine Masterman. » »  Page 77
  • « Bolitho observait les signaleurs de Maynard qui envoyaient le numéro de la Phalarope. Il se demanda ce que dirait Masterman lorsqu’il découvrirait quel était son nouveau capitaine. Les livres de signaux devaient encore parler du capitaine Pomfret. »  Page 78
  • « Il se souvint du pont désert dans le jour faiblissant, tandis que, debout près des corps, il lisait les phrases éternelles du service des morts. L’enseigne Farquhar tenait une lanterne au-dessus du livre de prières et le capitaine avait remarqué que sa main était ferme, immobile. »  Page 112
  • « « Je viens de lire vos rapports, Bolitho. » Ses yeux parcoururent rapidement le visage du jeune capitaine, puis revinrent à son bureau. « Je n’ai pas encore exactement compris votre combat avec l’Andiron. » »  Page 119
  • « Richard Bolitho avait été accueilli avec les formalités voulues à la coupée du navire amiral et le capitaine du Cassius lui avait souhaité la bienvenue très courtoisement. Il semblait mal à l’aise et inquiet, ce qui n’avait rien d’étonnant, pensa Bolitho, avec un homme comme sir Robert à son bord. La première fausse note était venue ensuite. On l’avait introduit dans une cabine voisine des appartements de l’amiral, en le priant d’attendre que celui-ci veuille bien le recevoir. Son livre de bord et tous ses rapports avaient été emportés et il était resté près d’une heure à se ronger dans cette cabine sans air. »  Page 119
  • « « Je ne veux pas de querelles à bord de mon navire, monsieur Herrick. Encore la moindre chose et je vous signale au livre de bord ! » »  Page 182
  • « Vibart se renversa sur sa chaise. « Dites « Monsieur « quand vous vous adressez à moi, monsieur Herrick ! » Il fronça les sourcils. « Je ne comprends pas pourquoi vous vous acharnez ainsi à aggraver votre position ! » Il poursuivit froidement : « Faites une note au livre de bord, monsieur Herrick ; punition demain matin dès qu’on aura piqué huit coups. Deux douzaines de coups de fouet chacun. » »  Page 183
  • « Jusqu’au dernier instant, même lorsque Vibart avait refermé le Règlement de Discipline en temps de guerre et annoncé d’une voix rude : « Quatre douzaines, monsieur Quintal ! » Herrick doutait fort que Kirk eût entendu le moindre mot. »  Page 206
  • « « Kirk est mort », dit-il sans préambule. « Je l’ai fait coudre dans son hamac bien proprement. »
    Herrick répondit : « Très bien, je vais le marquer au livre. » L’haleine du chirurgien était chargée de rhum. Le lieutenant se demanda comment cet homme pouvait accomplir ses fonctions.
    « Vous pourrez aussi écrire sur le livre, poursuivit Ellice, que j’en ai plus qu’assez de ce navire et de son maudit équipage. » »  Page 210
  • « Bolitho aperçut le livre des punitions et il ressentit à nouveau cette bouffée de colère lasse. Tandis qu’il était prisonnier de son propre frère, le mal avait repris à bord, punition après punition. »  Page 242
  • « « C’est moi, bougre, qui te couperai en pièces ! » La bonne humeur de Onslow s’effaça un instant, puis il ajouta, plus calme : « À présent, écoutez-moi bien, vous tous. Il nous faut attendre encore un peu pour que les gars soient bien inquiets. Et puis, quand le moment sera venu, je vous dirai ce que je veux. Ce crétin de Ferguson continuera à surveiller le livre de bord pour moi, pour que je sache exactement où nous sommes. Quand on s’approchera un peu de la terre, je serai prêt. » »  Page 273
  • « Il se retourna vers Allday. « Étant donné votre comportement depuis que vous avez embarqué, j’avais pour vous de grands espoirs, Allday. M. Herrick m’avait parlé en votre faveur, mais cette fois, je ne peux trouver de raisons d’indulgence. » Il fit une pause. « D’après le Règlement de la discipline en temps de guerre, je pourrais vous faire pendre immédiatement, mais j’entends que vous soyez jugé en cour martiale, dès que ce sera possible. » »  Page 288
  • « Malgré tous ses efforts, il ne pouvait écarter de son esprit la pensée de Allday et du commis assassiné. Il aurait dû être capable de se dire que tout cela était terminé. Une simple ligne dans le livre de bord dont on parlerait quelque temps avant de l’oublier. »  Page 289
  • « « Tu avais raison, pour Onslow, c’est un mauvais. » Il frissonna. « Je pensais qu’il voulait simplement être gentil avec moi. Je lui ai dit des choses que j’avais vues sur le livre du capitaine, sur ce que le navire faisait. » »  Page 307
  • « « Je m’en vais aller à bord du Cassius pour parler à l’amiral. » Il se tourna vers la pile de rapports proprement rangés sur sa table. « Il y a tant de choses que sir Robert voudra savoir. » Quelle formule banale, se dit-il avec amertume. Comme les phrases du livre de bord, vides de tout sentiment ou de toute vie. Comment pourrait-il décrire l’atmosphère du pont principal lorsqu’il avait dit une prière avant que l’on n’immerge les corps cousus dans leurs toiles ? »  Page 319
  • « Il avait attendu, bouillant d’impatience, dans une cabine voisine, tandis que l’amiral lisait ses rapports. »  Page 325
  • « La voix de Bolitho vint interrompre les pensées de Herrick. « Notez au livre de bord, monsieur Proby : nous avons engagé le combat. » »  Page 356
4,5 étoiles, T

La Tueuse de dragons, tome 01 – La Tueuse de dragons

La Tueuse de dragons, tome 01 – La Tueuse de dragons de Héloïse Côté

Éditions Alire, 2010, 473 pages

Premier tome de la série « La tueuse de dragons » d’Héloïse Côté paru initialement en 2010.

L’Austrion est un royaume infesté par les dragons. Pour les éliminer, des tueurs de dragons sont formés à la dure et ce dès leur plus jeune âge. La population ne les aime pas, on dit d’eux qu’ils sont des mangeurs de cœur, des drogués et des bâtards. Rejetés par la population, ils vivent comme des parias. Deirdra est probablement la meilleure d’entre eux et elle veut le prouver. Sauvée des griffes d’un minusi alors qu’elle n’était qu’une enfant, elle a été vendue à maître Bradeus qui l’a formé. Elle rêve de dépasser le record d’éliminer neufs dragons avant de mourir. Pour y arriver tous les moyens sont bons : arrogance, isolement, mensonges et drogue. Par un concours de circonstance, elle devra mettre de côté son rêve et se verra dans l’obligation de travailler avec le capitaine Thad de Volter et ses hommes pour analyser une scène de carnage. Depuis quand les soldats font-ils confiance à un tueur de dragons ?

Un très bon roman de fantasy québécois. Une histoire est très bien ficelée avec les chasses aux dragons et les intrigues politiques. Le développement que l’auteur a fait de cet univers est très achevé et fort accrocheur. On est happé par cette histoire et par le personnage de Deirdra. Le point fort de l’auteur est sa façon de construire des personnages qui sont très humains et attachants malgré leurs défauts. Celui de Deirdra est tout sauf ennuyant. Elle est complexe comme un être vivant peut l’être, avec elle pas de faux semblant. Elle est têtue et égoïste. Elle n’a pas sa langue dans sa poche mais elle est très attachante car on découvre en cours de la lecture pourquoi elle est comme elle est. Le personnage de Thad est lui aussi très bien construit et très attachant. Malheureusement, le thème de la misogynie prend beaucoup trop de place dans l’histoire surtout lorsque Deirdra est en formation chez Maitre Bradeus. Malgré quelques longueurs au début pour les mises en situation, ce roman est une très bonne lecture.

La note : 4,5 étoiles

Lecture terminée le 22 juin 2017

La littérature dans ce roman:

  • « L’officier qui avait interrogé Deirdra plus tôt était assis derrière une table sur laquelle des livres et des parchemins étaient proprement empilés autour d’une plume, d’un encrier, d’un bâton de cire, d’un pichet et d’un godet d’argile. »  Page 44
  • « – Ma… dragonne…
    – Tu ne pense décidément qu’à cette cochonnerie! Tiens, la voilà! »
    Le capitaine Thad saisit un objet dissimulé derrière la pile de livres sur sa table et le jeta sur les genoux de la jeune femme. »  Page 46
  • « Thad se dirigea vers la porte, l’ouvrit et adressa un signe à la sentinelle postée à l’extérieur. Deirdra en profita pour finir de fouiller la pièce du regard en quête d’une arme. Elle n’en repéra aucune. Par contre, elle vit son collier de griffes, en partie dissimulé par les piles de parchemins et les livres. »  Page 48
  • « Les fuyards se retrouvèrent dans une salle d’étude au plafond haut. Des livres et des parchemins s’entassaient dans une bibliothèque et des boîtes de verre étaient posées sur des tables. »  Page 97
  • « La troisième dépouille se retrouva à son tour à l’extérieur. Au moment où ils larguaient la quatrième, une volée de flèches déchira l’air et alla se planter dans la reliure des livres en face de la fenêtre. »  Page 97 et 98
  • « Je vous ai réservé la pièce située au sommet de la tour nord. Mes serviteurs y ont apporté tout ce qu’ils ont pu trouver sur les dragons : griffes, dents, peau, livres, venin, os… »  Page 379
  • « « Tu vois cette libellule ? En une nuit, j’ai découvert comment elle se reproduisait. Tu sais de quelles informations je disposais ? De quelques livres sur les insectes, d’une loupe, de deux libellules mortes et de mon intelligence. »  Page 380
  • « Le centre du local était occupé par une table de vois ronde couverte d’un bric-à-brac. Quatre bancs tachés de cire entouraient le meuble. La jeune femme s’avança et fourragea dans le tas d’objets hétéroclites. Elle écarta un livre et découvrit une fiole de venin de minusius. »  Page 382
  • « Elle franchit la pièce au pas de course et vérifia le second battant. Il n’était pas verrouillé. Comme aucun bruit ne lui parvenait de l’autre côté, elle l’écarta. Il donnait sur une pièce occupée par des bibliothèque remplis de livres et par une table de travail. »  Page 416
  • « Avisant une pile de parchemins sur l’étagère de l’une des bibliothèques, Deirdra glissa le pendentif de bois entre les rouleaux et la griffe derrière des livres. »  Page 419
  • « Le panneau vola en éclats et trois soldats apparurent, le visage ruisselant de sueur. Ils repoussèrent les morceaux de planches, enjambèrent la bibliothèque et les livres épars et menacèrent Deirdra de leur épée. »  Page 419
  • « La jeune femme fonça jusqu’à la bibliothèque. La pièce était déserte. Elle écarta frénétiquement les parchemins et les livres et découvrit avec un soulagement intense que l’appeau et la griffe y étaient toujours. »  Page 423
3,5 étoiles, M

Miroirs de sang

Miroirs de sang de Dean Koontz

Éditions Pocket (Terreur), 1998, 169 pages

Roman de Dean Koontz paru initialement en 1977 sous le titre « The Vision ».

Mary Bergen a des dons de clairvoyance, elle se spécialise dans les visions de meurtres. Son pouvoir lui a déjà permis d’élucider et de prévenir plusieurs crimes. Avec l’aide de son frère et de son mari, elle collabore avec la police pour démasquer un tueur en série qui a plusieurs crimes effroyables à son actif. Cette enquête est la plus difficile de sa carrière. Pour la première fois dans ses visions elle n’arrive pas à voir le visage du meurtrier. Chaque fois qu’elle croit y parvenir, elle entend des bruissements d’ailes de chauve-souris et tout bascule dans le noir, ses nerfs sont mis à rude épreuve. Elle doit aussi apprendre à travailler avec ses propres troubles psychologiques qui remontent à son enfance. Elle aurait été agressée, violentée et traumatisée par un voisin. Pendant ce temps, l’assassin continue à sévir et à accumuler les cadavres de jeunes femmes. Ce qui est le plus stressant pour Mary c’est que le tueur semble là connaître.

Un roman policier divertissant qui entremêle le fantastique, le suspense et l’horreur. Dans cette histoire, l’auteur a basé la résolution de l’enquête sur l’utilisation des phénomènes paranormaux tel que la télékinésie, le poltergeist et bien sur la clairvoyance ce qui très intéressant. Malheureusement, bien que l’intrigue tienne la route, son dénouement est très prévisible. Il n’y a pas suffisamment de rebondissement et de suspense, pour en faire un bon thriller, il aurait fallu peaufiner l’intrigue. Les personnages bien qu’attachants manquent toutefois de profondeur pour être totalement crédibles. Le roman est bien écrit et l’action va très vite. Comme ce livre a été publié initialement en 1977, on peut affirmer qu’il a plutôt mal vieilli. Comme le lecteur n’est pas trop étonné du déroulement, ce livre est une bonne lecture de détente surtout s’il est un non-initié aux phénomènes paranormaux.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 23 mai 2017

La littérature dans ce roman:

  • « Mary gagnait bien sa vie en rédigeant des rubriques sur les phénomènes métapsychiques pour une chaîne de journaux, et avait aussi touché pas mal d’argent grâce à trois  » best-sellers  » consacrés à sa carrière. »  Page 16
  • « La maison Tudor de dix-huit pièces dans Bel Air avait une élégante majesté, à l’ombre bienvenue des arbres. Le domaine d’un hectare avait couté à Mary tout ce qu’elle avait gagné grâce à ses deux premiers best-sellers, mais elle n’avait jamais regretté cet achat. »  Page 37
  • « Bientôt, je n’aurais même pas besoin d’une tornade comme Dorothy pour me transporter à Oz, songeait-elle. »  Page 41
  • « Elle l’attendit dans le petit salon du premier, sa pièce favorite, remplie d’armes et de livres. Des fusils anciens, restaurés avec art et présentés dans des coffrets accrochés au mur. Les œuvres complètes en volumes identiquement reliés de Hemingway, Stevenson, Poe, Shaw, Fitzgerald, Dickens. Une paire de Derringers n 3 fabriqués par Colt en 1872, dans un étui doublé de soie et aux coins de bronze. Des romans de John D. MacDonald, Clavell, Bellow, Woolrich, Levin, Vidal: des ouvrages de Gay Talese, Colin Wilson, Hellman. Toland, Shirer. Et puis ailleurs, des fusils de chasse, des carabines, des revolvers, des pistolets automatiques, et encore des livres, Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Ross MacDonald, Mary McCarthy, James M. Cain, Jessamyn West.
    Étrange, cette association de livres et d’armes, songeait Mary. Les deux passions de Max… après elle.
    Elle essaya de lire un best-seller qu’elle voulait commencer depuis des semaines, mais son esprit vagabondait. Elle reposa le livre, alla s’asseoir au bureau de Max, sortit un stylo et un bloc du tiroir, et après avoir contemplé un moment la page blanche se mit à écrire: Page 1 questions:
    Pourquoi ai-je ces visions sans les avoir recherchées?
    Pourquoi brusquement pour la première fois suis-je capable de ressentir la douleur physique des victimes de mes visions ?
    Pourquoi aucun autre clairvoyant n’a ressenti jusque-là d’impression physique au cours des visions?
    Comment le tueur dans le salon de coiffure pouvait-il savoir que je l’observais ?
    Pourquoi m’empêcher de voir le visage de ce tueur par l’intervention d’un poltergeist ?
    Qu’est-ce que tout cela signifie ?  »  Page 55
  • « Max se leva brusquement et alla s’adosser aux rayonnages chargés de livres, étudiant attentivement Mary, réfléchissant et cherchant à se faire une opinion sensée. »  Page 60
  • « A dix heures, Max monta dans la chambre. Il était allé dans la bibliothèque chercher un roman, mais revenait avec un épais volume, de toute évidence un ouvrage de documentation.
    – Je viens de parler au docteur Cauvel. dit-il.
    Mary lisait, assise dans son lit et marqua sa page avec un des rabats du couvre-livre. »  Page 61
  • « Elle voulait éviter une dispute, mais n’arrivait pas à se contrôler. L’orientation de la conversation lui faisait peur, sans qu’elle comprenne pourquoi. Quelque part en elle était enfouie une somme d’informations, de détails, qui la terrifiait sans pourtant qu’elle sache de quoi il s’agissait exactement.
    Debout, tenant son livre comme un prêtre une bible, Max lui demanda: – Veux-tu écouter ceci ? »  Page 61
  • « Elle se laissa retomber avec lassitude sur ses oreillers, tandis que Max ouvrait son livre et commençait de lire d’une voix calme mais ferme:
     » La télékinésie est la faculté de déplacer des objets ou de provoquer des modifications dans leur structure par le seul pouvoir de l’esprit. Les cas signalés comme les plus authentiques se produisent le plus souvent dans des situations de crise ou d’extrême tension. On a remarqué, par exemple, des voitures se soulever au-dessus de blessés, et des décombres au-dessus de mourants dans des immeubles en proie aux flammes ou qui s’étaient écroulés. « 
    – Je sais très bien ce qu’est la télékinésie, coupa Mary.
    Ignorant l’interruption, Max poursuivit:
     » La télékinésie est souvent confondue avec les actes de poltergeists, esprits farceurs et maléfiques. L’existence du poltergeist en tant que corps astral fait l’objet de controverses et n’a pas été prouvée. On notera que dans la plupart des maisons o˘ s’est manifesté ce phénomène, résidaient des adolescents souffrant de sérieux problèmes d’identité, ou des personnes soumises à de graves tensions nerveuses. La théorie selon laquelle les actes de poltergeist résultent en général d’une télékinésie inconsciente est digne d’intérêt.  » »  Page 62
  • « Elle rouvrit son livre à la page marquée, et, ignorant sa présence, fit semblant de lire.
    Elle aurait préféré se retrouver infirme plutôt que de se sentir éloignée de Max, même temporairement. Ils se disputaient rarement, mais elle en souffrait beaucoup à chaque fois. Les quelques heures de silence qui suivaient une querelle dont elle était généralement responsable lui paraissaient insupportables.
    Elle passa le reste de la soirée avec un livre de Colin Wilson intitulé Le monde de l’occulte, incapable de se rappeler ce qu’elle venait de lire d’une page à l’autre. De son côté, Max semblait plongé dans un roman, la pipe au coin de la bouche, apparemment à des milliers de kilomètres de là. »  Page 64
  • « Elle détourna les yeux et se replongea dans son livre. Elle n’avait pas voulu relancer la discussion mais au contraire inciter Max à parler… simplement pour entendre le son de sa voix. »  Page 64
  • « Les guides touristiques décrivaient King’s Point comme une ville  » pleine de charme « ,  » originale et pittoresque « , et pour une fois il ne s’agissait pas de publicité racoleuse. »  Page 72
  • « En dehors d’un confortable sofa et de quelques fauteuils, le salon était essentiellement meublé de livres, de revues, de disques et de tableaux. Des piles de livres étaient entassées partout, à côté du sofa, derrière, sous la table basse, et des revues récentes débordaient de rayonnages pourtant conçus pour en accueillir des centaines. Le seul mur sans livres ni disques était recouvert de peintures à l’huile, d’aquarelles et de pastels, signés par des artistes locaux. »  Page 82
  • « L’un des énormes fauteuils, plus avachi et en moins bon état que les autres, était de toute évidence le siège de prédilection de Lou, où il devait se réfugier pour lire une demi-douzaine de livres par semaine, en buvant trop et en écoutant indifféremment des opéras, du Benny Goodman ou du Bach. »  Page 82
  • « – C’est toi l’expert en occultisme, mon cher. Tu as des centaines de bouquins sur le sujet. Et puis tu connais Mary depuis bien plus longtemps que moi. C’est toi qui nous as présentés. Alors, quelle est ton opinion ? »  Page 85
  • « – J’aurais préféré que vous couchiez ici cette nuit.
    – Nous avons vu ta chambre d’amis, dit Max. Des revues, des livres, mais pas de meubles… Nous apprécions ta culture, et les dimensions de ta bibliothèque, mais dormir sur des piles de livres, vois-tu…
    – Je coucherai sur le divan du séjour, et je vous laisserai ma chambre, proposa Lou. »  Page 92
  • « Certains jours, Max l’observait en silence tandis qu’elle se brossait les cheveux et faisait quelques exercices physiques. Il avait même réussi à la faire rougir en trouvant une comparaison entre son voyeurisme et la  » lecture d’une belle poésie « .
    Mais ce matin, Max prenait sa douche, et il n’y avait personne dans leur chambre pour se délecter de la belle poésie exprimée par le corps de Mary. »  Page 96
  • « Une fois installés de nouveau dans le séjour de Lou Pasternak, au milieu des piles de livres, Max demanda: – Et que fait-on maintenant ? »  Page 117
  • « – Il va falloir que je me décide à ranger le placard de cette pièce un de ces jours, remarqua Lou. La planche du oui-ja était littéralement enfouie sous des tas de cochonneries.
    – Littéralement ? plaisanta Max.
    – Littéralement c’est le cas de le dire puisqu’elle se trouvait sous des piles d’une revue littéraire new-yorkaise. »  Page 124
  • « Et il fonça à travers le séjour encombré de livres, en direction de la porte d’entrée. »  Page 150
  • « Les psychologues, eux, semblaient enracinés dans leur conviction que l’explication de toutes les névroses et les psychoses se trouvait dans les travaux de Freud ou de Jung. »  Page 159
5 étoiles, V

Vingt-quatre heures d’une femme sensible

Vingt-quatre heures d’une femme sensible de Constance de Salm

Édition La Bibliothèque électronique du Québec, 134 pages

Roman épistolaire de Constance de Salm paru initialement en 1824.

Elle a passé une très belle soirée à l’opéra. À la sortie, elle voit son amoureux dans la foule qui quitte les lieux précipitamment avec une jeune femme. Seule, elle est confrontée à vision de la calèche de cette inconnue qui part avec son amant abord. Elle tente de calmer les émotions qui l’assaillent, d’absorber le choc. Les heures qui vont suivre seront pour elle un véritable calvaire : doutes, remises en question, jalousie, sentiment de trahison. Dans l’attente d’un signe de son amant, elle cherche à se rassurer : elle revoit la soirée à l’opéra et elle revit les premiers moments de leur amour. Follement éprise, elle est désespérée et sur le point de mourir d’amour. Comme la jalousie n’est pas une bonne conseillère, elle lui écrira une quarantaine de lettres enflammées en vingt-quatre heures. Dans celles-ci, elle rédigera son amour, ses doutes et son désespoir.

Une magnifique incursion dans le cœur d’une femme amoureuse du XIXe siècle. Dans ce court roman, l’auteur présente avec brio la multitude de sentiments qui peuvent animer la passion d’une femme. Au tourbillon d’émotions généré par la peur de l’abandon s’ajoute les contraintes qui sont imposé aux femmes par la bienséance de la société de l’époque. Au cours de la lecture des différentes lettres passionnées on découvre une héroïne très attachante malgré ses divagations. On vient à comprendre son amour et son tourment. Mme de Salm a réussi, avec sa plume élégante, à décrire dans toute sa splendeur et de façon authentique la passion amoureuse. Une lecture captivante qu’est ce roman épistolaire. Il fait réaliser que les sentiments amoureux sont intemporels et qu’ils peuvent devenir de la torture pour l’âme s’ils ne sont pas contrôlés. Cette lecture est un pur régal. Ce livre devrait se trouver dans toutes les bibliothèques pour être lu par un plus grand nombre de personne possible.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 9 mai 2017

La littérature dans ce roman

  • « J’étais seule un matin, je venais de laisser un tableau à moitié ébauché ; j’avais pris un livre dont, depuis un quart d’heure, mes yeux parcouraient la même page sans que la préoccupation de mes esprits me permît d’y rien comprendre. »  Page 48
  • « Hors de moi, ivre de joie, de crainte, d’espoir, je crus sans doute cacher une partie de mon trouble en reprenant mon livre, que ma main rencontra par hasard ; mais tout ce que l’on fait dans ces moments d’ivresse pour retarder l’aveu de son amour, semble au contraire servir à le hâter. Aussi agité que moi, t’en souvient-il ? ô Dieu ! tu feignis de vouloir regarder ce que je feignais de lire, et sous ce vain prétexte, te rapprochant de plus en plus, et penchant ta tête contre la mienne sur le livre que je tenais encore, tu achevas de porter l’orage dans mon sein. »  Page 49
  • « Je m’attendais à ses reproches, j’en avais besoin ; il ne m’en fit aucun. Que sa réserve me fit mal ! Elle me montra toute l’étendue de mon malheur ; je compris qu’il était sans remède. Je me vis tour à tour l’objet des railleries du prince de R…, des injurieuses conjectures de vos gens, la fable de tout un public avide de malignité et de scandale ; et, soit que cette simple circonstance eût en effet comblé la mesure de mes maux, ou que mon âme épuisée ne pût plus suffire à des sensations si violentes, je tombai dans un véritable accès de désespoir, et mes esprits et mes forces m’abandonnèrent à la fois. »  Pages 84 et 85
3 étoiles, P, S

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose

La saga Malaussène, tome 3 : La petite marchande de prose de Daniel Pennac.

Édition Folio, publié en 1997, 322 pages

Troisième volet de la saga Malaussène de Daniel Pennac paru initialement en 1990.

La saga Malaussène, tome 3, La petite marchande de prose

À la suite du départ de sa mère avec l’inspecteur Pastor, Benjamin se retrouve encore un fois responsable de ses frères et sœurs. Afin de faire vivre cette petite marmaille, il poursuit son boulot de bouc émissaire aux Éditions du Talion. Mais il en a marre de ce travail infecte. À tous les jours, il doit recevoir les auteurs qui ne sont pas retenu pour l’édition et affronter leurs désillusions et leurs colères. Lorsqu’il rencontre la reine Zabo pour démissionner, elle lui offre un nouveau travail. Il devra incarner aux yeux du public l’auteur à succès J.L.B. qui désire garder son anonymat. Aux prises avec des problèmes personnels, notamment avec sa copine Julie et avec sa sœur Clara, Benjamin n’en mène pas large et est déprimé. Par intérêt pour la fratrie, il finit par accepter l’offre de son employeur malgré les pressions de son entourage. Mais la réalité va vite le rattraper car cette décision va le mener au-devant de gros ennuis. Entant que personnificateur de J.L.B., sa route va croiser celle d’un dangereux tueur et celle du commissaire Coudrier.

Une histoire abracadabrante digne de cette saga. Dans ce tome, l’auteur nous présente un autre récit complètement absurde. Cette fois, c’est dans le milieu de la littérature et de l’édition que se passe l’action. L’intrigue est somme toute intéressante et divertissante avec l’humour particulier de Pennac. Malheureusement, ce roman a du mal à démarrer et manque cruellement de rythme et de nouveauté. Mais, c’est avec joie que l’on retrouve les Malaussène qui sont des personnages hauts en couleur et attachants. En revanche, ils laissent une vague impression qu’ils n’ont pas évolué avec le temps, étant donné qu’au fil des tomes leurs réactions et leurs schèmes de pensée n’ont pas changé. L’auteur nous présente de façon exhaustive les origines obscures du personnage de la reine Zabo. Cette présentation fait en sorte d’alourdir le texte et que Benjamin est absent une bonne partie du roman. Ce tome séduit moins que les deux précédents car l’effet de surprise est passé. Une lecture inégale, entre l’action qui nous transporte et certaines longueurs qui freinée subitement notre enthousiasme. Un roman qui se lit avec plaisir tout de même.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 26 avril 2017

La littérature dans ce roman :

  • « Puis, armé du cendrier à pied que sa demi-sphère plombée faisait gracieusement osciller depuis les années cinquante, il attaqua méthodiquement la bibliothèque d’en face. Il s’en prenait aux livres. Le pied de plomb faisait des ravages épouvantables. Ce type avait l’instinct des armes primitives. À chaque coup qu’il portait, il poussait un gémissement de gosse, un de ces cris d’impuissance qui doivent composer la musique ordinaire des crimes passionnels : j’écrase ma femme contre le mur en pleurnichant comme un marmot.
    Les livres s’envolaient et tombaient morts.
    Il n’y avait pas trente-six façons d’arrêter le massacre.
    Je me suis levé. J’ai saisi à pleines mains le plateau de café que Mâcon m’avait apporté pour amadouer mes précédents râleurs (une équipe de six imprimeurs que ma sainte patronne avait réduits au chômage parce qu’ils avaient livré six jours trop tard) et j’ai balancé le tout dans la bibliothèque vitrée où la reine Zabo expose ses plus belles reliures. »  Pages 5 et 6
  • « Et je lançai par-dessus sa tête le presse-papiers de cristal que m’avait offert Clara pour mon dernier anniversaire. Le presse-papiers, une tête de chien qui ressemblait vaguement à Julius (pardon Clara, pardon Julius), fit éclater le visage de ce vieux Talleyrand-Périgord, fondateur occulte des Éditions du Talion en un temps où, comme aujourd’hui, tout le monde avait besoin de papier pour régler ses comptes avec tout le monde. »  Page 6
  • « La porte s’est ouverte sur la secrétaire Mâcon et sur mon ami Loussa de Casamance, un Sénégalais d’un mètre soixante-huit, qui a des yeux de cocker et les jambes de Fred Astaire et qui est, de loin, le meilleur spécialiste en littérature chinoise de toute la capitale. »  Page 7
  • « J’en ai profité pour poser la question dont je connaissais la réponse :
    — On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
    — Pour la sixième fois. »  Page 8
  • « — Comment vous appelez-vous ?
    Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre “Pitié ! hoqueta-t-il à reculons”, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? » »  Page 8
  • « Total, on avait renvoyé le manuscrit sans le lire, j’avais signé le refus de mon nom, et le gars avait failli mourir de chagrin dans mes bras après avoir transformé mon bureau en terrain vague.
    — Vous ne l’avez même pas lu, n’est-ce pas ? J’avais mis les pages 36, 123 et 247 à l’envers, elles y sont toujours. »  Page 9
  • « Je ne crois en rien, bordel, je sais seulement que la machine à écrire est fatale aux enfantillages, que le papier blanc est le suaire de la connerie, et qu’il n’est pas né celui qui vendra cette camelote à la reine Zabo. C’est le scanner du manuscrit, cette femme-là, il n’y a qu’une chose au monde qui la fasse vraiment chialer : le martyre du subjonctif imparfait. »  Page 9
  • « Il a cinquante balais bien serrés, et ça fait trente ans au moins qu’il se donne tout entier à la littérature, ces gars-là sont capables de tout quand on essaie de cisailler leur plume ! »  Page 9
  • « Je me suis agenouillé devant un classeur métallique qui a baissé le rideau au premier tour de clef. Il était bourré de manuscrits jusqu’à la gueule. J’ai pris le premier qui m’est tombé sous la main et je lui ai dit :
    — Prenez ça.
    C’était intitulé Sans savoir où j’allais et c’était signé Benjamin Malaussène.
    — C’est de vous ? me demanda-t-il quand j’eus refermé le classeur.
    — Oui, tous les autres aussi. »  Pages 9 et 10
  • « Il regardait le manuscrit d’un air perplexe.
    — Je ne comprends pas.
    — C’est pourtant simple, dis-je, on m’a refusé tous ces romans beaucoup plus souvent que le vôtre. Je vous donne celui-ci parce que c’est mon dernier-né. Peut-être pourrez-vous me dire ce qui cloche là-dedans. Moi, j’adore. »  Page 10
  • « — Vous avez renvoyé à un pauvre mec un manuscrit que vous n’avez même pas lu, et c’est moi qui viens de payer la facture.
    — Oui, je sais, Mâcon m’a prévenue. Elle était toute chamboulée, la pauvre petite. Il vous a fait le coup de la page à l’envers ? »  Page 12
  • « — Virer Mâcon ? c’est tout ce que vous trouvez à dire ? Vous avez déjà foutu six imprimeurs au chômage, aujourd’hui, ça ne vous suffit pas ?
    — Écoutez, Malaussène…
    La patience de celle qui estime ne pas avoir d’explication à fournir.
    — Écoutez-moi bien ; non seulement vos imprimeurs m’ont rendu l’album avec six jours de retard, mais en plus ils ont essayé de me rouler. Sentez-moi ça !
    Sans crier gare, elle m’a ouvert un bouquin sous le pif : le genre grand luxe anniversaire, Vermeer de Delft plus vrai que nature, hors de prix et jamais lu, pure bibliothèque de chirurgien-dentiste.
    — Très joli, dis-je.
    — On ne vous demande pas de regarder, Malaussène, on vous demande de sentir. Qu’est-ce que vous sentez ?
    Ça sentait bon le livre neuf, le croissant chaud de l’éditeur.
    — Ça sent la colle et l’encre fraîche.
    — Pas si fraîche que ça, justement ; quelle encre ?
    — Pardon ?
    — De quelle encre s’agit-il ?
    — Arrêtez votre cirque, Majesté, comment voulez-vous que je sache ?
    — De la Venelle 63, mon garçon. Dans sept ou huit ans, elle produira de jolis reflets roux autour des lettres et le bouquin sera foutu. Une saloperie chimiquement instable. Ils devaient avoir un vieux stock, ils ont essayé de nous refaire. Mais dites-moi, comment vous êtes-vous débarrassé de votre forcené, vous ? Parti comme il l’était, il aurait dû vous massacrer !
    Changement de sujet à vue, c’était sa méthode : affaire classée, affaire suivante.
    — Je l’ai transformé en critique littéraire. Je lui ai refilé un manuscrit non réclamé en lui disant qu’il était de moi. Je lui ai demandé son avis, des conseils… J’ai renversé la vapeur.
    (Mon truc favori, en fait. Et c’était moi qui recevais des lettres d’encouragement de la part des auteurs dont je refusais les romans : « Il y a bien de la sensibilité dans ces pages, monsieur Malaussène ! Vous y arriverez un jour, faites comme moi, persévérez, l’écriture est une longue patience… » Je répondais par retour du courrier, je disais toute ma gratitude.)  Pages 13 et 14
  • « Elle me l’avait expliqué trente-six fois : parce que j’étais, selon elle, un bouc émissaire-né, que j’avais ça dans le sang, un aimant à la place du coeur, qui attirait les flèches. Mais, ce jour-là, elle en rajouta :
    — Pas seulement, Malaussène, il y a autre chose : la compassion, mon garçon, la compassion ! Vous avez un vice rare : vous compatissez. Vous souffriez, tout à l’heure, à la place du géant infantile qui pulvérisait mon mobilier. Et vous compreniez si bien la nature de sa douleur que vous avez eu l’idée de génie de transformer la victime en bourreau, l’écrivain rejeté en critique tout-puissant. C’est exactement ce dont il avait besoin. Il n’y a que vous pour sentir des choses aussi simples. »  Page 15
  • « — Vous êtes le seul de mes employés à m’appeler ouvertement Majesté – les autres le font en coulisse – et vous voudriez que je me passe de vous ?
    — Écoutez, j’en ai marre, je m’en vais, c’est tout.
    — Et les livres, Malaussène ?
    Elle a hurlé ça en bondissant sur ses pieds.
    — Et les livres ?
    D’un vaste geste elle a désigné les quatre murs de sa cellule. Les murs étaient nus. Pas un seul bouquin. Pourtant, c’était comme si nous étions tout soudain plongés au coeur de la Bibliothèque nationale.
    — Vous avez pensé aux livres ?
    La rage rouge. Les yeux lui jaillissaient de la tête. Lèvres violettes et gros poings tout blancs. Au lieu de me dissoudre dans mon fauteuil, j’ai sauté moi aussi sur mes pieds et j’ai gueulé à mon tour :
    — Les livres, les livres, vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Citez-m’en un !
    — Quoi ?
    — Citez-moi un livre, un titre de roman, n’importe lequel, un cri du coeur, allez !
    Elle a eu quelques secondes de stupeur suffoquée, une hésitation qui lui fut fatale.
    — Vous voyez, triomphai-je, vous n’êtes même pas fichue de m’en sortir un ! Vous m’auriez dit Anna Karenine ou Bibi Fricotin, je serais resté. »  Pages 16 et 17
  • « Je n’avais pensé qu’à ça toute la journée. « Demain, Clara épouse Clarence. » Clara et Clarence… tête de la reine Zabo si elle avait trouvé ça dans un manuscrit ! Clara et Clarence ! Même la collection Harlequin n’oserait pas un cliché pareil. »  Page 19
  • « Quand ce gommeux de Deluire était venu râler parce que la mise en place de ses bouquins ne se faisait pas assez vite dans les librairies d’aéroport (c’est que les libraires n’en veulent plus, pauvre nul, t’as bouffé ton pain blanc en te pavanant à la télé au lieu d’aiguiser sagement ta plume, tu piges pas ça ?), c’est à Clara que je pensais. »  Pages 19 et 20
  • « Dehors, comme Julius et moi marchions, tout sottement gonflés de cette victoire-défaite, Loussa de Casamance, mon ami en édition, avait glissé près de nous sa camionnette rouge, pleine de bouquins chinois dont il inondait Les Herbes sauvages du nouveau Belleville, et nous avait chargés. »  Page 20
  • « — Faire à la reine Zabo le coup du livre parmi les livres, disait Loussa, ce n’est pas très loyal, si tu veux mon avis.
    Loussa était un inconditionnel paisible de la reine Zabo. Et il ne haussait jamais le ton.
    — « Citez-m’en un… un seul », une petite ruse d’avocat marron que tu as eue là, Malaussène, rien de plus.
    Il avait raison. Flanquer l’autre en état de stupeur et profiter de la paralysie pour l’estoquer, ce n’était pas très joli. »  Page 21
  • « Quant au second flic, l’inspecteur Van Thian, un Franco-Vietnamien au bord de la retraite, il a bloqué trois balles dans cette chasse à l’égorgeur et traîne une convalescence heureuse parmi nous. Tous les soirs, il raconte aux enfants un chapitre de cette aventure. C’est un conteur troublant : il a la tête d’Hô Chi Minh avec la voix de Gabin. Les enfants l’écoutent, assis dans leurs plumards superposés, les narines écarquillées par le parfum du sang et l’âme arrondie par les promesses de l’amour. Le vieux Thian a intitulé son récit La Fée Carabine. »  Page 23
  • « Autre sujet de surprise : après qu’un vieux maton, discret comme un chat de musée, nous a conduits à la cellule de Stojilkovicz, celui-ci refuse de nous recevoir. Brève vision par l’entrebâillement de sa porte : une petite piaule carrée, au sol jonché de papiers froissés, d’où émerge une table de travail croulant sous les dictionnaires. Stojilkovicz a entrepris de traduire Virgile en serbo-croate pendant sa détention, et les quelques mois qu’on lui a collés n’y suffiront pas. »  Page 23
  • « Qu’une prison ressemblât si peu à une taule chamboulait mon système de valeurs. Et je n’aurais pas été autrement étonné si le taxi diesel qui nous attendait à la sortie se fût métamorphosé en un carrosse de cristal tiré par cette race de chevaux ailés qui ne produisent jamais de crottin.
    C’est alors que le prince charmant nous apparut.
    Debout, long et droit, un livre à la main, au bout du couloir, sa tête blanche éclaboussée d’or par un rayon oblique. »  Page 24
  • « Ouais… la conviction de Saint-Hiver étant qu’un assassin est un créateur qui n’a pas trouvé son emploi (les italiques sont de lui), il a eu l’idée de cette prison, dans les années soixante-dix. Juge d’instruction d’abord, juge d’application des peines ensuite, il a mesuré les dégâts de la taule ordinaire, a imaginé le remède, l’a doucement imposé à sa hiérarchie, et voilà, ça marche… depuis près de vingt ans, ça marche… conversion de l’énergie destructrice en volonté de création (les italiques sont toujours de lui)… une soixantaine de tueurs métamorphosés en artisses (la prononciation est de mon frère Jérémy).
    — Un coin peinard où prendre ma retraite, en somme.
    Loussa rêvait.
    — Le reste de ma vie à traduire le Code civil en chinois. Qui dois-je assassiner ? »  Page 25
  • « — C’est un nom venu des îles, ça, de la Martinique, peut-être. Au fond, ajouta-t-il avec malice, je me demande si ce n’est pas ce qui te défrise le plus, que ta soeur épouse un nègre blanc…
    — J’aurais préféré qu’elle t’épouse toi, Loussa, nègre noir, avec ta littérature chinoise dans ta camionnette rouge. »  Pages 26 et 27
  • « Le vieux Thian leur a raconté un chapitre de sa Fée Carabine. Jérémy s’en est endormi la bouche ouverte, et le Petit a oublié d’ôter ses lunettes. »  Page 30
  • « — Oui…, a fait Saint-Hiver tout pensif, l’étrange étant que personne ne se soit demandé ce qu’ils désiraient tant faire reconnaître.
    — Personne avant toi, a précisé Clara en rougissant.
    Toutes les bouches ouvertes semblaient dire : « encore, encore », et Clara écoutait Clarence comme une épouse qui nourrit sa passion de femme à cette passion d’homme. Oui, dans les grands yeux de Clara, j’ai vu, ce soir-là, défiler la cohorte des épouses exemplaires, les Martha Freud, les Sofia Andreïevna Tolstoï, astiquant pour la postérité les cuivres du génial mari. »  Page 32
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit que j’ai fait une interview d’A. S. Neill, à Summerhill, dans le temps ?
    Non, elle ne m’a jamais dit ça. Elle parle peu de son boulot, Julie. Et c’est tant mieux, parce qu’elle passe tellement de temps à courir le monde pour écrire ses papiers que si elle se mettait aussi à me raconter le comment, la vie serait ailleurs.
    — Eh bien, je me rappelle aujourd’hui qu’il m’a parlé de Saint-Hiver.
    — Sans blague ? Saint-Hiver est allé voir A. S. Neill à Summerhill ?
    — Oui, un juge français qui se proposait d’appliquer aux délinquants majeurs les méthodes que lui-même utilisait avec les gosses. »  Page 42
  • « — Et qu’est-ce qu’il en pensait, A. S. Neill, du beau Clarence ?
    — Il se demandait si son projet allait réussir. Il en doutait, je crois. Pour lui, la réussite dans ce genre d’institutions tenait moins à une question de méthode qu’à la personne responsable.
    — Oui, madame, y’a pas de pédagogie, y’a que des pédagogues. »  Page 43
  • « Si je me souvenais de Chabotte… l’inventeur de la petite moto à deux poulets, celui de derrière armé d’un long bâton. La plupart des têtes cabossées qui venaient se faire soigner à la maison, dans les années 70, on les devait au bâton motorisé de Chabotte.
    — Faire avaler à un Chabotte qu’avec un peu de doigté on peut transformer Landru en Rembrandt, ça ne doit pas être évident. »  Page 43
  • « — Écoutez vous-même, Malaussène, la matinée est largement entamée. Et d’abord, ceci : chaque fois que vous vous éloignez de moi – l’année dernière pendant votre congé de maladie bidon et avant-hier soir après m’avoir filé votre prétendue démission –, vous êtes victime d’emmerdements incontrôlables, un tourbillon d’horreurs, vrai ou faux ?
    (Vu comme ça, c’est plutôt vrai, faut admettre…)
    — Le hasard, Majesté.
    — Hasard, mon oeil. En plaquant les Éditions du Talion, vous sortez de votre nid et la vie vous descend en plein vol.
    Drôle d’image, le nid, pour une maison d’édition. Un éditeur, c’est d’abord des couloirs, des angles, des niveaux, des souterrains et des soupentes, l’inextricable alambic de la création : l’auteur se pointe côté porche, tout frémissant d’idées neuves, et ressort en volumes, côté banlieue, dans un entrepôt, cathédrale dératisée. »  Page 58
  • « Est-ce qu’il continue de traduire paisiblement Virgile dans la tôle de Saint-Hiver, oncle Stojil ? M’est avis que la révolte des prisonniers et l’assassinat du patron ont dû flanquer un drôle de courant d’air dans son Gaffiot ! »  Page 59
  • « Je lui dis tout ce que j’en sais, c’est-à-dire fort peu de chose : sa rencontre avec Clara, son enthousiasme pour sa mission, sa volonté de ne pas ouvrir Champrond aux regards de la modernité, son passage à Summerhill, à l’université Stanford de Palo Alto, ses discours sur le behaviourisme, le comportementalisme, sa connaissance de l’oeuvre de Makarenko, tout ce qu’il m’a dit, en somme… »  Page 67
  • « Et s’il était vrai, après tout, qu’une maison d’édition eût quelque chose d’un nid ? Pas un nid douillet, bien sûr, becs et griffes, évidemment, et d’où l’on peut tomber (qui a jamais passé sa vie entière dans un nid ?) mais un nid tout de même, un nid de feuilles et d’écritures, inlassablement chipées à l’air du temps par des Zabo z’au long bec, un nid séculaire de phrases tressé, où piaille l’insatiable couvée des jeunes espoirs, toujours tentés d’aller nicher ailleurs, mais ouvrant grand leur bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?
    — Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis bien obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?
    La reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut-il dire dans son filet ?
    — Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
    — Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.
    — C’est un jeune écrivain bien français ; pour l’instant il n’a encore que des idées qu’il prend pour des émotions, mais je ne désespère pas de lui faire raconter une histoire. J’ai un sacré projet pour vous, Malaussène. »  Page 71
  • « Le café des Éditions du Talion est du genre café d’entreprise. Un franc vingt dans la fente et un gobelet brûlant entre les doigts, qui ne pèse plus rien quand il est vide… un gobelet-écrivain, en somme, qui a intérêt à s’épuiser lentement – la poubelle est toute proche.
    Loussa, Calignac et Gauthier nous attendent. Le jeune Gauthier blêmit à la vue de Julius le Chien qui, en effet, va lui visser son museau entre les fesses avant que j’aie pu le rappeler à l’ordre. Ça ne rate jamais. Qu’est-ce que ce normalien dévoyé dans le commerce des livres peut bien répandre comme fumet ? Calignac, le directeur des ventes, se marre à sa franche façon de rugbyman et ouvre une fenêtre pour laisser le champ libre aux senteurs juliennes. »  Page 72
  • « — Pas mal, Malaussène. Et maintenant, si je vous dis « Babel » en y ajoutant deux initiales : J.L. Babel. J.L.B., à quoi pensez-vous ?
    — J.L.B. ? Notre J.L.B. maison ? Notre machine à bestsellers ? Notre poule aux encriers d’or ? Il me fait penser à mes soeurs.
    — Pardon ?
    — À Clara et à Thérèse, deux de mes soeurs.
    Et à Louna, aussi, la troisième, l’infirmière. J.L.B. est l’auteur préféré de mes soeurs. Quand Louna a rencontré Laurent, son toubib de mari, il y a quelques années, je leur ai prêté ma chambre, ils se sont mis au pieu et n’ont émergé qu’un an et un jour plus tard. Une année d’amour à plein temps. D’amour et de lecture. Je leur montais tous les matins leur provision de bouffe et de bouquins, Clara et Thérèse redescendaient tous les soirs les assiettes sales et les livres lus. Parfois, elles tardaient. Comme elles avaient leurs devoirs à faire, je grimpais les chercher et je trouvais les deux petites couchées entre les deux grands, Louna leur servant à voix haute de larges tranches de J.L.B :
    À peine la nurse Sophia se fut-elle retirée
    avec le petit Axel-Jules, qu’en un même élan,
    Tania et Serguéi s’enroulèrent pour de
    somptueuses retrouvailles. Il était dix-huit
    heures douze. Trois minutes encore, et Serguéi
    serait majoritaire dans la National Balistic
    Company.
    C’est ça, J.L. Babel (J.L.B. pour ses lecteurs), l’écrivain beurré des deux côtés, que les amants trempent dans leur cacao du matin et sur qui Madame Bovary s’endort tous les soirs. Et c’est la plus grosse production des Éditions du Talion ; notre salaire à tous.
    — Quatorze millions de lecteurs par titre, Malaussène !
    — Qui se foutent de votre opinion…
    — Ce qui nous donne cinquante-six millions de lecteurs si on multiplie par le coefficient 4 des livres prêtés, ajoute Calignac dont toutes les lampes se sont soudain allumées.
    — Dans vingt-sept pays et quatorze langues, précise Gauthier.
    — Sans parler du marché soviétique en train de s’ouvrir, perestroïka oblige…
    — Je commence à le traduire en chinois, conclut mon pote Loussa qui ajoute, avec un certain fatalisme : Il n’y a pas que la littérature, dans la vie, petit con, yŏu shangyé, il y a le commerce.
    Un certain succès commercial, en effet. Dû en grande partie à une trouvaille de la reine Zabo : l’anonymat de l’auteur. Car personne, en dehors de Sa Majesté, ne sait, autour de cette table, qui est le véritable J.L.B. Le nom des Éditions du Talion ne figure même pas sur les grandes couvertures glacées. Trois initiales italiques et majuscules en haut de chaque livre, J.L.B., et trois petites initiales en bas, j.l.b., ce qui donne à penser, bien sûr, que J.L.B. édite J.L.B., que son génie ne doit rien à personne… un self-made-man pareil à ses héros, roi de lui-même comme des circuits de distribution, qui a construit sa propre tour, et qui, de très haut, nargue le Très-Haut. Mieux qu’un nom, plus qu’un prénom, J.L.B. s’est fait des initiales, trois lettres lisibles dans n’importe quelle langue. Et la patronne de gonfler son triple jabot sur son corps de brindille :
    — Mes enfants, le secret est le carburant du mythe. Tous ces messieurs de la finance que décrivent les romans de J.L.B. se posent la même question : qui est-il ? qui donc les connaît si bien pour les décrire si juste ? Cette émulation par la curiosité se répercute jusqu’aux couches du tout petit commerce et n’est pas pour rien dans notre chiffre de vente, croyez-moi !
    Lequel chiffre claque, comme un étendard :
    — Près de deux cents millions d’exemplaires vendus depuis 1972, Malaussène. Café ?
    — Volontiers. »  Pages 73 à 75
  • « — Malaussène, nous allons frapper un grand coup pour la sortie du prochain J.L.B.
    — Un grand coup, Majesté ?
    — Nous allons dévoiler son identité !
    Ne jamais contredire la patronne en état d’inspiration.
    — Excellente idée. Et qui est-ce, J.L.B. ?
    Un temps.
    — Buvez votre café, Malaussène, le choc va être rude.
    La vie vaudrait-elle d’être vécue sans une bonne mise en scène ? Et l’art de la mise en scène, mesdames et messieurs, n’est-ce pas ce qui, parmi quelques milliards de détails, distingue l’homme de la bête ? Je suis censé tomber sur le cul en apprenant l’identité du prolifique J.L.B. ? Soit. Composonsnous donc le visage assoiffé de l’impatience. Ne pas s’ébouillanter la glotte, néanmoins. Siroter le café. Tout doux…
    Ils attendent sagement, autour de la table. Il m’observent, et moi, je revois ma Clara, la pauvrette, il y a deux ou trois ans, lire en cachette un pavé de J.L.B. alors que je tentais de l’initier à Gogol, Clara sursautant, planquant le livre, moi tout honteux de la surprendre, tout merdeux d’avoir engueulé Laurent et Louna, d’avoir joué l’intelligent, l’esprit fort… Mais lis donc ce que tu voudras, ma Clarinette, lis ce qui te tombe sous l’oeil, ne te soucie pas du grand frère, ce n’est pas à lui de faire le tri de tes plaisirs, c’est ta vie qui triera, le tamis bien serré de tes petites envies.
    Voilà. Café bu.
    — Alors, c’est qui, J.L.B. ? »  Pages 75 et 76
  • « Le repos forcé de ces derniers mois l’a aimablement alourdie. Plus que jamais la robe qui l’enrobe est une promesse de plénitudes. Nue, les traces ocrées de ses brûlures en font une femme léopard. Vêtue, elle reste ma Julie d’il y a trois ans, celle que je me suis décernée, sans une seconde de réflexion, tellement le poids de sa crinière (comme dirait J.L.B.), l’automne pailleté de son regard, la gracieuseté de ses doigts voleurs, le feulement de sa voix, ses hanches et ses mamelles me soufflaient que s’il en existait une pour moi, c’était celle-là et pas une autre. »  Page 77
  • « Thérèse et Jérémy sont un modèle d’amour fraternel. Peuvent pas se souffrir tout en souffrant le plus souvent possible l’un pour l’autre. Le jour où Jérémy s’est retrouvé rôti comme un poulet par l’incendie de son bahut, Thérèse m’a fait son unique crise de culpabilité professionnelle : « Comment est-ce que je n’ai pas su prévoir ça, Benjamin ? » Elle s’arrachait les cheveux, au sens propre, par poignées, comme dans un roman russe. Elle balayait l’espace à grands moulinets de ses bras maigres : « À quoi ça sert, tout ça ? » Elle désignait ses bouquins, ses tarots, ses amulettes et ses grigris. »  Page 79
  • « — Je sais ce qu’il a, Jérémy.
    — Toi, ta gueule !
    En vain. À part ses propres rêves, rien n’effraye le Petit.
    — Il se demande si Thian va nous raconter La Fée Carabine, ce soir.
    Tout le monde a levé la tête et toutes les têtes se sont tournées vers Thian.
    Ne jamais sous-estimer la fiction. Surtout quand elle est sauvagement pimentée de réel, comme La Fée Carabine du vieux Thian. »  Page 80
  • « — Après La Fée Carabine, Thian aura sept gros romans à nous lire, six ou sept mille pages minimum.
    — Six ou sept mille pages !
    Enthousiasme du Petit. Suspicion de Jérémy.
    — Aussi chouettes que La Fée ?
    — Aucune comparaison. Beaucoup mieux.
    Jérémy m’a longuement regardé, un de ces regards qui cherchent à piger comment le prestidigitateur s’y est pris pour transformer le violoncelle en piano à queue.
    — Ah ouais ? Et c’est qui, l’auteur de cette merveille ?
    J’ai répondu :
    — C’est moi. »  Page 81
  • « — Bref, Malaussène, la situation de J.L.B. est florissante, mais on note tout de même un tassement des ventes à l’étranger.
    — Et nous plafonnons à trois ou quatre cent mille en France. »  Page 82
  • « — Il s’agit de frapper un grand coup pour la sortie de son prochain roman. Nous prévoyons un lancement exceptionnel, Malaussène.
    Moi, évidemment, j’en reviens à ma question première :
    — S’il vous plaît, J.L.B., qui est-ce ? Un collectif de la plume ? »  Page 82
  • « Et de m’expliquer, Loussa de Casamance, que J.L.B. est une personne qui, pour l’heure, ne tient pas à devenir quelqu’un. « La niaise manie de son nom » ne le possède pas, comme disait l’autre, tu vois ? Loussa lui-même ne sait pas qui c’est. Il n’y a que la reine Zabo, autour de cette table, pour le connaître personnellement. Un écrivain anonyme, en somme, comme un alcoolique repenti. L’idée me plaît assez. Les couloirs des Éditions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise. Alors, l’écriture anonyme de J.L.B., ma foi, et quel qu’en soit le résultat, ça me paraît honorable. Seulement voilà, le monde d’aujourd’hui est monde d’images, et toutes les études de marché disent clairement que les lecteurs de J.L.B. veulent la tête de J.L.B. Ils la veulent sur les rabats de couverture, ils la veulent sur les affiches de leur ville, dans les pages de leur hebdo et le cadre de leur télé, ils la veulent en eux, épinglée dans leur coeur. Ils veulent la tête de J.L.B., la voix de J.L.B., la signature de J.L.B., ils veulent se payer quinze heures de queue pour une dédicace de J.L.B., et qu’un petit mot tombe dans leur oreille, et qu’un sourire les conforte dans leur amour de lecteurs. Ils sont gens humbles et innombrables, Clara, Louna, Thérèse et quelques millions d’autres, non pas lecteurs précieux et avertis qui aiment à dire : « J’ai lu untel… » mais lecteurs naïvement cubiques qui donneraient leur liquette pour pouvoir dire : « Je l’ai vu. » Et s’ils ne voient pas J.L.B., s’ils ne l’entendent pas causer, si J.L.B. ne leur file pas son opinion télévisée sur la marche du monde et le destin de l’homme, alors, c’est simple, ils l’achèteront de moins en moins, et petit à petit J.L.B., pour n’avoir pas voulu devenir une image, cessera d’être une affaire, notre affaire. » Pages 83 et 84
  • « Ah ! bon ? Parce que je ne suis pas moi-même ?
    — Jamais ! pas une seconde ! tu ne l’as jamais été ! Tu n’es pas le père de tes enfants, tu n’es pas le responsable des coups que tu prends sur la gueule et tu vas jouer le rôle d’un écrivain pourri que tu n’es pas ! Ta mère t’exploite, tes patrons t’exploitent, et maintenant ce salaud… »  Page 85
  • « D’accord, Julie, d’accord, j’irai demain aux Éditions du Talion et j’enverrai la reine Zabo jouer les J.L.B. à ma place. D’ailleurs, c’est peut-être elle J.L.B. ? On comprend mieux pourquoi elle est la seule à le connaître et pourquoi le grand écrivain se refuse à l’objectif : avec sa tête de marmite sur son corps de tisonnier, elle ferait fuir un lecteur aveugle. »  Page 87
  • « — Conditions financières, d’abord. Je veux 1 % sur chaque exemplaire vendu, avec effet rétroactif sur tous les titres dont je devrai revendiquer la paternité. Je veux 5 % des droits étrangers, un chèque par interview, j’impose ma soeur Clara comme photographe exclusive, et je veux, bien entendu, conserver mon salaire maison. »  Page 89
  • « Je te vais lui constituer une dot auprès de quoi les économies de Rothschild passeront pour un viatique d’étudiant. Oh ! je sais, ça ne fera pas son bonheur mais ça lui évitera au moins de penser que l’argent fait le bonheur des autres, et puis ça lui épargnera le travail, et de croire que le travail est une vertu ! Il pourra glander toute sa vie, le petit de ma Clara, et vu le caractère cosmopolite de J.L.B., il pourra glander en dollars, en marks, en roubles, en piastres, en yens, en lires, en florins, en francs, et même en écus ! »  Page 90
  • « Il nous introduit en nous confirmant que Monsieur nous attend, ce qui n’empêche pas Monsieur de nous faire attendre – dans une bibliothèque lambrissée où le hasard alphabétique a embroché Saint-Simon, Soljénitsyne, Suétone et Han Suyin. Quand la vie cesse de surprendre, elle ressemble à ça. C’est à vous dégoûter de décrire le reste de la pièce. »  Page 91
  • « — Ne cherchez pas, jeune homme, je suis Chabotte, le ministre Chabotte, le croquemitaine de votre adolescence turbulente, l’inventeur de la moto à deux pandores, celui de derrière armé d’un long bâton pour envoyer les enfants se coucher.
    Tout cela en me secouant la main de bas en haut avec une juvénilité étourdissante, pendant que je me dis : « Chabotte, nom de Dieu, c’est pour le coup que Julie grimperait aux rideaux, si elle me voyait. » Brève évocation de mon aimée qui m’assombrit le regard, ce dont Chabotte feint de s’alarmer.
    — Rassurez-vous, jeune homme, ces temps-là sont révolus et je suis tout à fait prêt à reconnaître que cette moto n’est pas ce que j’ai imaginé de mieux. J’ai une seule passion : l’écriture. Et vous conviendrez avec moi qu’un homme qui romance ne peut pas être tout à fait mauvais. »  Page 92
  • « — Vous avez mis dans le mille, monsieur Malaussène. Vous avez parfaitement compris ce que je voulais faire. Un Concorde, c’est exactement ça. Un attaché-case volant ! J.L.B. doit ressembler à un Concorde ! Eh bien ! mon vieux, attendez-vous à être déguisé en Concorde ! M’avez-vous lu ?
    — Pardon ?
    — Avez-vous lu les romans de J.L.B. ? Mes bouquins… (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Vague mépris, même, hein ? C’est un bon point, figurez-vous. Je vous veux tout neuf. Et maintenant, laissez-moi vous exposer ma théorie. Vous êtes bien assis ? Ça va ? Un autre café ? Non ? cigarette ? Vous ne fumez pas… Bien. Ouvrez grandes vos oreilles à présent et gardez vos questions pour la fin. Titre de l’exposé :
    J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL
    « J.L.B. est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. Si je ne peux pas affirmer avoir inventé un genre littéraire, à coup sûr j’ai créé un courant. Un courant d’une originalité absolue. Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. Souriez, monsieur Malaussène, oui, le réalisme capitaliste, ou réalisme libéral pour être au goût du jour, est en effet l’exact symétrique de feu le réalisme socialiste. Là où nos cousins de l’Est racontaient dans leurs romans l’histoire de l’héroïque kolkhozienne amoureuse du tractoriste méritant, passion commune sacrifiée aux exigences du plan quinquennal, je raconte moi l’épopée des fortunes individuelles, à l’ascension desquelles rien ne résiste, ni les autres fortunes, ni les États, ni même l’amour. C’est l’homme qui gagne chez moi, toujours, l’homme d’entreprise ! Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! Balzac, m’objecterez-vous ? Balzac, c’est l’envers du héros en ce qui concerne le commerce, le virus analytique, déjà ! Je n’analyse pas, moi, monsieur Malaussène, je comptabilise ! Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers du monde savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde “au jour d’aujourd’hui”, comme aurait dit ma nourrice. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque. Ce qu’ils réclament aujourd’hui, c’est l’apparition du démiurge. À vous de jouer, monsieur Malaussène… »  Pages 94 et 95
  • « La vocation de l’argent naît très tôt. Vers quatre heures du matin, quand passent les éboueurs. Et n’importe quel fils d’éboueur peut être visité.
    À seize ans, avec la conscience qu’il n’était qu’un rebut de la société, Philippe Ahoueltène suivait son père, engoncé dans sa combinaison verte à lisérés phosphorescents, pour gagner un maigre argent de poche.
    Dans les premières lueurs de l’aube, comme il roulait place de la Concorde, accroché à l’arrière de sa benne, Philippe aperçut la marée humaine qui campait devant l’hôtel Crillon, en attendant l’improbable apparition de Michael Jackson. Et Philippe eut sa première idée : les poubelles de Jackson valaient de l’or !
    Le plan de Paris dans une main et le Bottin mondain dans l’autre, cartographe de sa première fortune, Philippe recensa et localisa les poubelles des stars.
    Après une première matinée d’investigation, il mit sous verre le dernier trognon de pomme croqué par Jane Birkin, le flacon de vernis à ongle Dior de Catherine Deneuve, la bouteille de Jack Daniels de Bohringer…
    — Putain, génial, le mec ! Et il va les revendre ? C’est une idée géniale, ça !
    — Jérémy, tais-toi !
    — Quoi, c’est pas une idée géniale, faire les poubelles des stars ?
    — Laisse oncle Thian lire la suite !
    Trois mois plus tard, Philippe se trouvait à la tête de douze fouilleurs passionnés et de trente informateurs, concierges ou fils de concierges, intéressés, tous, aux bénéfices de l’entreprise qui s’avéra très vite des plus lucratives.
    — Ça veut dire quoi « lugrative » ?
    — Lucrative, Petit, « cra », ça veut dire qui rapporte des sous.
    — Beaucoup de sous ?
    — Pas mal, oui.
    — Et « savéra », ça veut dire quoi ?
    — Quoi ?
    — « Savéra. »
    — Ah ! « s’avéra » ! Eh bien…
    — File-lui l’explication tout bas, Thérèse, qu’oncle Thian puisse continuer !
    Il venait, dans la foulée, de passer son bac C avec mention très bien et s’était acheté un loft à Ivry.
    L’année suivante, il ouvrit des succursales à Londres, Amsterdam, Barcelone, Hambourg, Lausanne et Copenhague. Son vaste bureau des Champs-Élysées lui tenait lieu de quartier général. Il intégra premier à H.E.C.
    — Ah ! dis donc, le mec !
    — Jérémy…
    — Pardon.
    Le jour de ses dix-huit ans, il quittait H.E.C. en claquant la porte. Il y reviendrait deux ans plus tard, mais comme professeur.
    Durant ces deux années, il apprit le danois, l’espagnol, le hollandais, perfectionna son allemand et son anglais, qu’il parlait avec un imperceptible accent du Yorkshire.
    Il jouait du saxo au Petit Journal et faisait une fulgurante carrière de demi d’ouverture dans l’équipe de rugby du P.U.C…
    Voilà. Ça s’appelle Le Seigneur des monnaies, c’est le dernier-né de l’ex-ministre Chabotte, alias J.L.B., c’est rapide comme la foudre, con comme la mort, mais ça passionne les mômes au point que la petite Verdun elle-même suit les lignes au fur et à mesure de la lecture de Thian. Thian, qui n’a jamais lu un roman pour son propre compte, est un prodigieux lecteur. Sa voix épaissit la fiction. C’est la voix de Gabin à un point stupéfiant. Quoi qu’il lise, ça prend comme une sauce. Si Jérémy ou le Petit osent des interruptions en début de lecture, c’est uniquement sous l’effet de l’excitation. Ils ne tardent pas à se laisser aller dans le courant, portés par la houle au-dessus de ces abîmes que la voix de Thian creuse, mot par mot, ligne à ligne, sous n’importe quel texte.
    C’est en prospectant à New York pour y installer une succursale que Philippe rencontra Tania. Leurs regards se croisèrent au cœur même de Greenwich Village.
    Venue comme lui de nulle part, la jeune femme lui apprit Goethe, Proust, Tolstoï, Thomas Mann, André Breton, la peinture architectonique et la musique sérielle. Le couple menait grand train. Madonna, Boris Becker, Platini, George Bush, Schnabel, Mathias Rust et Laurent Fignon comptaient parmi leurs amis intimes.
    Je les ai laissés, Verdun dans les bras du vieux Thian, Thérèse amidonnée dans sa chemise de nuit, Clara dans son lit (les mains croisées, déjà, sur son ventre), Jérémy et le Petit sur les lits du dessus, un avenir en or massif dans les yeux, Yasmina posée aux pieds de Clara, avec au visage une expression de gravité pieuse, comme si Thian était en train de lire une sourate pondue spécialement par le Prophète pour la mémoire de Saint-Hiver. »  Pages 96 à 99
  • « La visite avait viré de la mondanité souriante au briefing ultrasecret, façon James Bond avant le départ en mission. »  Page 100
  • « — Mange, Benjamin, mange, mon fils.
    — Je ne peux plus, Amar, merci, là, vraiment…
    — Comment ça, « là, vraiment » ?… Faudrait savoir si tu veux devenir un grand écrivain ou pas, Ben ?
    — Ta gueule, Hadouch.
    — Parce que tous les mecs qui ont laissé un nom dans votre littérature de roumis, les Dumas, les Balzac, les Claudel, ils étaient plutôt enrobés, c’est vrai.
    — Simon, ta gueule.
    — À mon avis, ils faisaient comme Ben, ils bouffaient du couscous.
    — Mo a raison, oui, au fond, dès qu’on y pense un peu, tout vient de l’Islam.
    — Je me demande si Flaubert aurait pondu la mère Bovary sans le couscous… »  Page 103
  • « Total, ils m’ont taillé trois costumes trois pièces, dans un de ces tissus extra-fins venus d’ailleurs et nettement au-dessus des moyens de Gatsby. (Benjamin Malaussène ou le cachemire cache-misère.)
    — Et portez-les, monsieur Malaussène, domestiquez votre nouvelle peau, je ne veux pas que vous donniez l’impression d’être tombé dans votre costume d’écrivain par hasard. Le bestseller, ça se porte sur soi ! »  Page 104
  • « Dès qu’on sortait de Belleville, dès qu’on passait Richard-Lenoir, Paris se couvrait d’affiches sibyllines, LE RÉALISME LIBÉRAL, en lettres grosses comme ça LE RÉALISME LIBÉRAL, sans un mot d’explication C’était censé émoustiller la curiosité publique. Une préparation d’artillerie avant ma propre offensive. « Sensibilisation au concept », « imprégnation du tissu urbain »… Il y avait des briefings bihebdomadaires sur ce sujet, aux Éditions du Talion. »  Pages 104 et 105
  • « Jérémy rentrait dare-dare du lycée et, au lieu de me présenter son cahier de textes comme c’était la coutume, il venait me chercher jusque dans les chiottes. »  Page 107
  • « J’étais sauvé par le gong : l’heure sacro-sainte de la lecture.
    * * *
    On était en janvier, dans le vol Concorde AF 516, et il sut au premier regard que ce serait elle. Assise sur le siège voisin du sien, elle lui apparut d’emblée aussi tentante et inaccessible qu’un edelweiss trônant sur un sommet de zibeline. Une chose était certaine, il ne choisirait pas d’autre mère à ses enfants.
    Son coeur, d’abord, s’était senti à l’étroit et il s’était plusieurs fois levé sans raison. Il n’était pas particulièrement grand. Ses gestes avaient gardé cette incertitude de l’adolescence qui faisait son charme et avait coûté bien des fortunes à ses ennemis. Quiconque le connaissait bien (mais ils étaient peu nombreux à le bien connaître) aurait perçu au frémissement de la fossette qui lui fendait le menton que Philippe Ahoueltène, le seul vainqueur de la bataille du Yen, le tombeur du Texan Hariett et du Japonais Toshuro, était ému.
    * * * »  Page 108
  • « Les affiches et les slogans avaient opéré leur jonction. LE RÉALISME LIBÉRAL : UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! Ma bouille en gigantesque, et mes initiales partout. Dans toutes les stations de métro. Dans les gares. Dans les aéroports. Sur le cul des bus : J.L.B. regard tendu, sourire à la page, menton conquérant et joues planétaires. Deux prothèses tout de même pour gonfler la planète. Et la sortie imminente du Seigneur des monnaies, annoncée comme la surprise des surprises ! »  Page 109
  • « Et J.L.B., enfin, dans la solitude de son bureau de marbre, mettant la dernière main à son dernier roman : Le Seigneur des monnaies. »  Page 110
  • « — Je dis bien le dernier roman, monsieur Malaussène.
    Petite phrase de Chabotte, anodine en apparence, mais qui fut le seul rayon de soleil de toute cette période.
    — Vous voulez dire que vous renoncez à écrire ?
    — À écrire, certes pas ! Mais à ces fadaises, oui, et de grand coeur !
    — Ces fadaises ?
    — Vous n’imaginez tout de même pas que je vais passer le reste de ma vie dans la littérature de drugstore ? J’ai fait fortune en imaginant ce produit, soit, j’ai inventé un genre, soit, j’ai gavé les imbéciles de stéréotypes, soit, mais, ce faisant, je me suis cantonné dans l’anonymat comme l’exigeait ma déontologie d’homme politique, or je prends ma retraite dans neuf mois, monsieur Malaussène, et avec elle, je jette aux orties ma défroque de scribouillard anonyme pour prendre la plume, la vraie, celle qui signe de son nom et taille les habits verts, celle qui a rempli les rayons de cette bibliothèque ! »  Page 110
  • « — Tout cela ! Tout cela ! Je suis de ceux qui ont écrit tout cela !
    Il me désignait les rayons qui se perdaient là-haut, dans la pénombre lambrissée du plafond. Sa bibliothèque prenait des proportions de cathédrale.
    — Et savez-vous quel sera mon prochain sujet ?
    L’oeil brillait, le blanc très blanc. Il ressemblait à un personnage de J.L.B. On aurait juré un gamin de douze ans sur le point d’avaler sa dernière bouchée du monde.
    — Mon prochain sujet, ce sera vous, monsieur Malaussène !
    (Allons bon…)
    — Enfin, l’épopée J.L.B., si vous préférez ! Je montrerai à tous ces cuistres de la critique qui n’ont pas daigné me consacrer un seul article…
    (C’est donc ça…)
    — Je leur montrerai ce que recèle la Galaxie J.L.B., quelle connaissance de notre modernité suppose une oeuvre pareille !
    La reine Zabo impassible sur sa chaise, et moi entre les griffes d’un matou amoureux d’une souris. Il ronronnait, à présent :
    — Écrire, monsieur Malaussène, « écrire », c’est avant tout prévoir. Or, j’ai tout prévu dans ce domaine, à commencer par ce que mes contemporains désiraient lire. Pourquoi les romans de J.L.B. marchent si fort, vous voulez que je vous le dise ?
    (Ma foi…)
    — Parce qu’ils sont un accouchement universel ! Je n’ai pas créé un seul stéréotype, je les ai tous extirpés de mon public ! Chacun de mes personnages est le rêve familier de chacun de mes lecteurs… voilà pourquoi mes livres se multiplient comme les petits pains de l’Évangile ! »  Page 111
  • « Rien qui ressemble à une suite du Crillon comme une autre suite du Crillon – pour qui ne fait pas collection de suites. Pourtant, à peine ai-je mis le pied dans la suite à moi réservée que j’en ai exigé une autre.
    — Pourquoi ? a demandé le Chamarré qui me tenait la porte, tout en regrettant aussitôt d’avoir posé la question.
    « Parce que c’est la consigne, bonhomme », j’ai failli répondre. (« Un écrivain de la dimension de J.L.B., c’est capricieux ou ça n’est pas, m’avait expliqué Chabotte, vous exigerez une autre suite. ») »  Page 113
  • « L’idée de Chabotte était que le bureau de J.L.B., bourré de télétypes, phones et autres scripteurs, devait paraître branché sur le monde, tandis que l’écrivain, en retrait de plusieurs siècles sur son époque, serait surpris par le photographe près de la fenêtre, écrivant debout à une écritoire. Feuilles blanches, aux grammes soigneusement pesés, qui, dirait la journaleuse légende, lui étaient spécialement envoyées par le Moulin de La Ferté – le dernier à produire des feuilles à l’unité, en chiffon de lin, selon les plus anciennes traditions de Samarcande. Sur ces feuilles, J.L.B. n’écrivait pas au Mont-Blanc, pas à la bille non plus, évidemment, moins encore au marqueur, non, il écrivait au crayon, en toute simplicité : habitude dont il n’avait jamais pu se défaire depuis ses brouillons d’écolier. Ses crayons, ordinairement destinés à la Maison royale de Suède par la très ancienne fabrique d’Östersund, lui étaient envoyés par la reine en personne. Quant aux pipes d’écume qu’il fumait en travaillant (il ne fumait qu’en travaillant) chacune avait son histoire, riche de plusieurs siècles, et ne brûlait qu’un seul tabac, le gris le plus rustique, celui-là même dont la Seita avait abandonné la commercialisation, mais dont, par dérogation spéciale, il recevait sa provision tous les mois. »  Page 114
  • « — Pas le moment de flancher, mon petit père : tu sais à combien se monte le premier tirage du Seigneur des monnaies ?
    — Trois exemplaires ?
    — Arrête de déconner, Malaussène, huit cent mille ! On a sorti huit cent mille exemplaires d’un coup. »  Page 115
  • « ELLE : Comment naissent vos personnages de roman ?
    MOI : De ma volonté de vaincre.
    ELLE : Les femmes de vos romans sont toujours belles, jeunes, intelligentes, sensuelles…
    MOI : Elles ne le doivent qu’à elles-mêmes. Une apparence, cela se conquiert, et cela devient votre vérité. »  Pages 115 et 116
  • « Elle était arrivée traqueuse, ne sachant où poser ni ses yeux ni ses fesses, son rédacteur en chef avait dû la bassiner, et elle n’avait probablement qu’une trouille : que je ne file pas la bonne réponse à sa première question : « J.L.B., vous êtes un écrivain prolixe, vous êtes traduit dans le monde entier, vos lecteurs se comptent par millions, comment se fait-il qu’on ne vous ait encore jamais interviewé, ni photographié ? »
    À son grand soulagement, je lui ai sorti la bonne réponse, la réponse n° 1 : « J’avais du travail. En vous répondant aujourd’hui, je m’accorde ma première récréation depuis dix-sept ans. »  Pages 116 et 117
  • « Deux ou trois secondes pour reprendre notre souffle, et le voilà qui ouvre la porte, et qui s’écrie, la voix fendue par les aigus :
    — Regardez !
    J’ai mis un certain temps à domestiquer la pénombre et à chercher ce qu’il y avait à voir. C’était une Piaule aux dimensions swiftiennes avec un plumard à baldaquin où Gulliver ne se serait pas senti à l’étroit. J’avais beau chercher, je ne trouvais rien à voir de Particulier. »  Page 117
  • « J’ai vu, au-dessus d’un fauteuil roulant, posée sur un amas de couvertures, une tête de femme qui nous regardait avec des yeux luisants de haine. Une tête épouvantablement vieille. J’ai cru d’abord qu’elle était morte, que Chabotte me jouait un remake hitchcockien de la marna empaillée, mais non, ce qui scintillait dans ces yeux-là, c’était de la vie, à l’état incandescent : les derniers feux d’une existence haineuse, réduite à l’impuissance. »  Page 118
  • « Ça ne prévient pas, les souvenirs, c’est traître, ça vous assaille, comme on dit justement dans les livres. »  Page 119
  • « Le pire, c’est que mes potes m’attendaient au Talion, en plein délire de victoire finale. La reine Zabo dans le rôle du maréchal Koutouzov.
    — Votre prestation au Palais Omnisports de Bercy, ça va être quelque chose, Malaussène ! Un événement unique ! Aucun écrivain, jamais, n’a lancé son roman comme une grande première du show-bise !
    (Rien du tout, Majesté, je viens de casser votre belle baraque.)
    — Derrière vous, disposés en arc de cercle, vous aurez l’éventail de vos traducteurs. Cent vingt-sept traducteurs venus des quatre coins du monde, ce sera impressionnant, croyez-moi ! Devant vous, trois à quatre cents fauteuils réservés aux journalistes français et étrangers. Et, tout autour, sur les gradins, la foule de vos lecteurs ! »  Pages 119 et 120
  • « — Suivront dix séances de signatures que nous échelonnerons sur une semaine, nous ne pouvons pas nous permettre de renvoyer vos lecteurs de province bredouilles, Malaussène. « Et après », comme dit Gauthier, « après » : un mois de repos complet, où vous voulez, avec qui vous voulez, toute votre famille si vous le désirez, et vos amis de Belleville qui ont participé à la campagne de pub. Un mois. Aux frais de la princesse. Vous êtes rassuré, Gauthier ?
    Gauthier était aux anges. Moi, aux enfers.
    — En attendant, il y a du pain sur la planche. Calignac vous a dit ? Nous avons tiré huit cent mille Seigneur des monnaies. Il s’agit maintenant de les mettre en place. Calignac tournera en province avec les trois quarts de nos représentants. Loussa fera Paris avec le reste. Nous sommes trop justes, Malaussène, il nous manquera des bras. Si vous pouviez donner un coup de main à l’équipe de Loussa, ce ne serait pas plus mal. »  Pages 120 et 121
  • « — Je comprendrais assez que cette douteuse comédie te sorte par les narines, tu sais, j’aimerais bien, moi aussi, retourner à ma littérature chinoise… »  Page 121
  • « La camionnette s’est arrêtée pile. Les Seigneur des monnaies nous sont tombés sur la gueule. On est allés s’en jeter un au bougnat du coin. Loussa tenait à me persuader que j’étais dans le droit fil de l’honneur historique.
    — D’accord, petit con, J.L.B. c’est de la merde, certes ! Mais c’est notre unique merde. Et les Éditions du Talion ne tiennent que par J.L.B. En portant momentanément les couleurs de cet étron, c’est en fait la gloire des Belles-Lettres que tu défends, le meilleur de notre production, digne des plus honorables librairies !
    Ce disant, il désignait La Terrasse de Gutenberg d’une main en s’envoyant un gorgeon de l’autre.
    — Allez, courage, petit con, háo bù lì jĭ, comme disent les Chinois, « l’oubli total de toi », et zhúan mén lì rén, « le dévouement aux autres »… »  Page 122
  • « Julie était absente. Le lit était froid. Les enfants étaient plongés dans le sommeil imbécile du juste. Le divisionnaire Coudrier menait peinard son enquête. Maman s’envoyait en l’air avec l’inspecteur Pastor. Stojilkovicz traduisait Virgile. Et Saint-Hiver causait réinsertion avec son pote le bon Dieu. »  Page 122
  • « Le soir, Thian a lu le chapitre 14 du Seigneur des monnaies, celui où naît le premier enfant de Philippe Ahoueltène et de sa jeune épousée suédoise. L’accouchement a lieu au coeur de l’Amazonie et dans l’oeil d’un cyclone qui envoie les arbres sur orbite. J’ai écouté presque jusqu’au bout. »  Page 124
  • « Le Livre est une fête, tous les Salons du Livre vous le diront. Le Livre peut même ressembler à une convention démocrate dans la bonne ville d’Atlanta. Le Livre peut s’offrir ses groupies, ses banderoles, ses majorettes, ses flonflons, comme n’importe quel candidat à n’importe quelle mairie de Paris. Deux motards peuvent ouvrir la voie à la Rolls du Livre, et deux rangées de gardes républicains lui présenter leur sabre. Le Livre est honorable, il est légitime qu’il soit honoré. Si, quinze jours après avoir reçu une branlée monumentale, le roi du Livre en est encore à compter ses côtes et à trembler pour ses frères et soeurs, il n’en reste pas moins le caïd de la fête ! »  Page 127
  • « Vous êtes enfoncé dans votre siège, vous levez un nez blasé sur l’extérieur, et qu’est-ce qui défile au-dessus de vos carreaux sécurit ? Vos affiches, clamant votre nom, où s’épanouit votre bouille, toute une muraille bariolée qui égrène votre pensée, expression de vos convictions, J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – J.L.B. À BERCY ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS ! »  Page 127
  • « Les mains se tendaient, elles plaquaient contre les vitres les photos de l’adoration. Jeunes filles amoureusement décoiffées, l’oeil lourd, la bouche sérieuse, adresses, numéros de téléphone, bouquins ouverts sur le pare-brise pour une dédicace, vision éclair d’une jolie poitrine (matraque), bouches bavardes courant le long de la voiture, chute, banderoles, fausse note d’un encrier qui explose sur la lunette arrière (matraque), costumes trois pièces et complicités dignes, mères et filles, pères et fils, feux rouges grillés avec bénédiction de la préfecture, deux sifflets devant, deux sifflets derrière, le petit Gauthier, mon « secrétaire » à côté de moi, qui passe par tous les états de la terreur et du ravissement, Gauthier, pour la première et la dernière fois de sa vie, sur le grand huit de la gloire, et l’armada des autobus autour de Bercy, tous venus de province, jusqu’aux 29 et aux 06, à travers la nuit et le jour, les chauffeurs eux-mêmes leur exemplaire sous le bras, Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, L’Enfant qui savait compter, la Fille du yen, Avoir, et, bien sûr, Le Seigneur des monnaies, tous les titres brandis dans l’espoir d’une improbable dédicace. »  Pages 127 et 128
  • « Question : Pourriez-vous nous préciser ce qu’il faut exactement entendre par « littérature réaliste libérale » ?
    (S’il n’y avait pas trois tortionnaires qui m’attendent au tournant dans la pénombre, je te dirais volontiers ce qu’il faut entendre par ce genre de conneries.)
    Réponse : Une littérature à la gloire des hommes d’entreprise.
    (C’est littéraire comme les cours de la Bourse, réaliste comme un rêve d’affamé et libéral comme une matraque électrique.)
    Question : Vous considérez-vous, vous-même, comme un homme d’entreprise ?
    (Je me considère comme un pauvre mec coincé dans une arnaque sans sortie de secours et qui est présentement la honte de tous les gens de plume.)
    Réponse : Mon entreprise, c’est la Littérature.
    Les questions sont posées dans toutes les langues du monde, traduites chacune par un des cent vingt-sept traducteurs dont le gigantesque éventail s’épanouit derrière moi. Et mes réponses, multitraduites à leur tour, s’en vont soulever les applaudissements jusqu’aux recoins les plus obscurs du Palais Omnisports. Une Pentecôte littéraire. »  Page 129
  • « Question : Après la conférence de presse, on projettera le film tiré de votre premier roman, Dernier baiser à Wall Street ; pouvez-vous nous rappeler les conditions dans lesquelles vous avez écrit ce roman ?
    Je peux, bien sûr, je peux, et, pendant que je vends la salade de J.L.B., j’entends la voix sucrée de Chabotte me féliciter encore pour « l’admirable interview de Play boy ». « Vous êtes un comédien-né, monsieur Malaussène, il y a dans vos réponses, pourtant convenues, un accent de sincérité bouleversant. Soyez le même au Palais Omnisports et nous aurons monté le plus gigantesque canular de l’histoire de la littérature. À côté de nous, les plus enragés des surréalistes passeront pour des premiers communiants. » Pas de doute, je suis tombé entre les griffes d’un Docteur Mabuse de la plume, et si je ne lui obéis pas au doigt et à l’oeil, il fera couper mes enfants en rondelles. »  Page 130
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans vos oeuvres. Pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    J’ai la réponse du catalogue dans la tête : « Vouloir, c’est vouloir ce qu’on veut », et je m’apprête à la recracher, en bon magnétophone que je suis devenu, quand soudain, explosant devant moi, je vois la tignasse flamboyante de Simon. »  Page 131
  • « De sa main libre, index et pouce joints en un bel arrondi, Simon m’indique que tout est dans l’ordre. Cela signifie que Hadouch et Mo ont fixé mes deux autres anges gardiens et que ma parole est aussi libre, désormais, que la plume du poète en pays de gratuité. Et ma foi, puisqu’on me demande mon opinion sur ce qu’est la volonté, c’est volontairement que je vais donner la réponse. Ô mes amis du Talion, ma trahison sera cette fois absolue, publique et sans appel, mais quand vous saurez vous me pardonnerez, parce que vous n’êtes pas des Chabotte, vous, vous ne pratiquez pas la littérature de la matraque, votre commerce à vous, Zabo, Majesté des livres, Loussa de Casamance, facétieux commis du rêve, Calignac, régisseur paisible des utopies, et Gauthier, page appliqué des pages, votre commerce à vous, c’est le commerce des étoiles !
    J’ai donc ouvert la bouche pour déboulonner tout ce cirque, balancer Chabotte et, dans la foulée, dire la Justice et la Littérature, majuscules en tête… mais je l’ai refermée. »  Page 131
  • « Alors, foin de vengeance, foin de justice, foin de littérature, je change une nouvelle fois mon fusil d’épaule : c’est d’amour qu’il va être question ! J.L.B. redevenu Benjamin Malaussène va vous improviser une de ces déclarations d’amour publiques qui va foutre le feu à vos poudres affectives ! »  Page 132
  • « C’était une balle calibre 22 à forte pénétration. Le dernier cri. D’autres, paraît-il, revoient le film instantané de leur existence. Moi, c’est cette balle que j’ai vue.
    Elle est entrée dans les trente centimètres de ma bonne vision de lecteur.
    Elle avait un corps effilé de cuivre.
    Elle tournait sur elle-même.
    « La mort est un processus rectiligne… » Où est-ce que j’ai bien pu lire ça ?
    Et cette vrille de cuivre dont la pointe luisait sous la lumière des projecteurs a pénétré dans mon crâne, creusant un trou soigneux dans l’os frontal, labourant tous les champs de ma pensée, me projetant en arrière en s’écrasant sur l’os occipital, et j’ai su que c’était fini aussi nettement que l’on sait, selon Bergson, l’instant où ça commence. »  Page 132
  • « Au Palais Omnisports de Bercy, l’espace s’était, là aussi, creusé autour de Julie. Dieu sait que la foule était compacte, pourtant. Mais ils avaient pris leur distance comme si elle avait surgi de la terre au milieu d’eux. Ils avaient un oeil braqué sur la scène et l’autre sur elle. Fascinés par l’écrivain qui répondait aux questions dans l’époustouflante auréole de ses traducteurs, et fascinés par cette femme qui semblait sortie toute vive d’un de ses bouquins. Comme quoi la littérature n’est pas que mensonge. »  Page 135
  • « Et voilà que dans l’enthousiasme du Palais Omnisports, éclaboussés par la lumière de la scène, subjugués par l’à-propos de l’écrivain – réponses fulgurantes, tranquillité des forts –, ils se trouvaient plus beaux eux-mêmes, plus volontaires. »  Page 135
  • « Question : Le thème de la volonté revient constamment dans votre oeuvre, pourriez-vous nous donner votre définition de la volonté ?
    Julie souriait : « On dirait que ça te pose des problèmes, la volonté, Benjamin. » »  Page 136
  • « Elle décida de cuisiner Laure Kneppel. Elle la trouva rue de Verneuil, à la Maison des Écrivains, occupée à recueillir les derniers mots d’un poète subclaquant auquel le ministre de la Culture venait d’épingler in extremis les Palmes Académiques. »  Page 137
  • « Et la belle femme s’était entièrement vidée. De tout ce que ses admirateurs avaient vu ce soir-là : l’assassinat de J.L.B., le fragment de stupeur, la panique qui avait suivi, la jeune femme enceinte qui s’était arrachée aux bras de la belle femme pour se précipiter en hurlant sur la scène, les traducteurs ensanglantés qui se relevaient, le corps qu’on emportait en hâte vers l’obscurité des coulisses, le petit garçon aux lunettes rouges qui s’accrochait au corps, et l’autre garçon (quel âge pouvait-il avoir ? treize, quatorze ans ?) tourné vers la salle en hurlant : « Qui a fait ça ? », de tout ce qu’ils avaient vu, l’image qui leur resterait, alors qu’eux-mêmes se ruaient vers les sorties (on s’attendait à d’autres coups de feu, l’explosion de grenades, un attentat peut-être), ce serait cette vision fugitive de la belle femme, debout, seule, immobile dans la panique générale, et occupée à se vider entièrement, vomissant sans bouger des geysers qui éclaboussaient la foule, se répandant en cascades bouillonnantes, ses jambes admirables souillées de coulées brunes, une image qu’ils tenteraient vainement d’effacer, dont ils ne parleraient jamais à personne, alors que l’événement lui-même, ils le savaient confusément tout en jouant des coudes et des genoux vers la sortie, constituerait un fameux sujet de conversation : l’écrivain J.L.B. s’était fait descendre devant eux… »  Page 140
  • « Il fallait retenir les vagues de chagrin, les assauts de la mémoire, les réminiscences. Benjamin, par exemple, se réveillant dans ses bras, après le meurtre de Saint-Hiver, en pleine nuit, hurlant que c’était une « trahison », le mot l’avait surprise, exclamation enfantine de bande dessinée ; « trahison ! », qu’est-ce qui est une trahison, Benjamin ? et il lui avait expliqué longuement ce qu’il y a d’effroyable dans le crime : « C’est la trahison de l’espèce. Il ne doit rien y avoir de plus épouvantable que la solitude de la victime à ce moment-là… Ce n’est pas tellement qu’on meurt, Julie, mais c’est d’être tué par ce qui est aussi mortel que nous… Comme un poisson qui se noierait… tu vois ? » »  Page 141
  • « Le gouverneur pouvait tenir des heures sur le sujet des roses trémières, « le versant Mister Hyde de la rose tout court ». »  Page 142 et 143
  • « — Vous n’ignorez pas l’ampleur de la campagne publicitaire qui a précédé le lancement de mon dernier roman à Bercy. Les Éditions du Talion ont dû également vous dévoiler mes chiffres de vente… Il n’en faut pas plus pour qu’un illuminé quelconque ait cherché à frapper un grand coup en déboulonnant un mythe. Dès lors le choix est vaste : un quelconque brigadiste international s’offrant l’auteur fétiche du réalisme libéral, un admirateur trop fanatique mangeant son dieu en pleine lumière comme on a bouffé ce pauvre John Lennon, que sais-je… l’embarras du choix, je vous dis, et j’en suis désolé pour vous, mon cher…
    Tout cela sur un ton détaché, dans une bibliothèque dont les proportions et le nombre de volumes incitent en effet à une certaine sagesse.
    — Depuis quand écrivez-vous ?
    — Seize ans. Sept titrés en seize ans et deux cent vingt-cinq millions de lecteurs. Le plus étrange étant que je n’ai jamais eu la moindre intention de publier.
    — Non ?
    — Non. Je suis un commis de l’État, Coudrier, pas un saltimbanque. Je m’étais toujours dit que si j’avais à écrire un jour, je ferais plutôt dans les Mémoires, de quoi occuper une de ces retraites politiques qui ne s’avouent jamais vaincues. Mais le destin en a décidé autrement. »  Page 147
  • « — Où en étais-je ?
    — Votre mère, monsieur le Ministre.
    — Ah oui ! Elle a toujours voulu que j’écrive, figurez-vous. Les femmes… elles se font une idée de leur progéniture… passons… Bref, je me suis mis à griffonner quand elle est tombée malade. Je lui lisais mes pages tous les soirs. Dieu sait pourquoi, ça lui faisait du bien. J’ai continué malgré les progrès de la surdité… seize années de lecture dont elle n’a pas entendu un traître mot… mais son seul sourire de la journée. Pouvez-vous comprendre ce genre de choses, Coudrier ? »  Page 148
  • « — Tout à fait, monsieur le Ministre. Puis-je vous demander ce qui vous a décidé à publier ?
    — Une partie de bridge avec la directrice du Talion. Elle a voulu me lire, elle m’a lu…
    — Pourriez-vous me confier un de vos manuscrits ?
    La question, posée parmi les autres, n’a pas le même effet. Surprise, raideur, et mépris pour finir, oui, un filet de sourire on ne peut plus méprisant.
    — Manuscrit ? De quoi parlez-vous. Coudrier ? Vous débarquez ? Seriez-vous la dernière personne à écrire à la main, dans ce pays ? Suivez-moi.
    Petit voyage dans le bureau attenant.
    — Tenez, le voici, mon « manuscrit ».
    Et le ministre de tendre au commissaire une plate disquette d’ordinateur, que le commissaire empoche, avec remerciements.
    — Et puis voilà le produit final, vous le lirez à vos heures creuses.
    C’est un exemplaire tout neuf du Seigneur des monnaies. Couverture bleu roi, titre énorme. Nom de l’auteur J.L.B. capitales tout en haut, et nom de l’éditeur j.l.b. en minuscules minuscules, tout en bas.
    — Voulez-vous que je vous le dédicace ?
    Trop d’ironie dans la question pour accepter de répondre.
    — Puis-je savoir quel type de contrat vous lie aux Éditions du Talion, dont je ne vois pas le nom figurer sur la couverture ?
    — Un contrat en or, mon vieux, 70-30. 70 % de tous les droits pour moi. Mais ce que je leur laisse suffit largement à faire bouillir leur marmite collective. C’est tout ? »  Pages 148 et 149
  • « Lorsque le téléphone sonna dans le bureau du divisionnaire Coudrier, il tournait la page 320 du Seigneur des monnaies. C’était l’histoire d’un émigré de la troisième génération, Philippe Ahoueltène, sociologiquement voué au ramassage des poubelles, mais qui avait eu l’idée de collecter et de commercialiser les déchets sacrés de Paris, puis de toutes les capitales du monde. Accouplé d’abord au cul d’une benne municipale, il avait suffi à Philippe Ahoueltène de la moitié du roman pour régner sans partage sur le marché des changes, régissant implacablement le cours des monnaies – d’où le titre de l’ouvrage. Il épousait dans la foulée une Suédoise d’une beauté stellaire et d’une culture épatante (la belle était mariée, il avait impitoyablement ruiné son mari) et lui faisait un enfant qui naissait en pleine Amazonie par une nuit de typhon censée annoncer aux Indiens locaux la venue d’un demi-dieu…
    Le divisionnaire Coudrier était consterné. »  Page 158
  • « La veille, avant de se retirer, Élisabeth lui avait préparé trois thermos de café – « Merci, ma chère Élisabeth, j’en aurai bien besoin » – et le commissaire divisionnaire Coudrier, délaissant à regret sa lecture du moment (la querelle Bossuet-Fénelon suscitée par le quiétisme de Mme Guyon), s’était plongé dans Le Seigneur des monnaies avec l’enthousiasme d’un enlumineur de missel qu’on aurait envoyé repeindre les parois de La Courneuve. »  Page 158
  • « L’image de Malaussène martyr hantait les pages ineptes de J.L.B. Coudrier avait apprécié ce garçon. »  Page 159
  • « Malaussène, lui, ne faisait jamais de brouillon. D’où cette balle, entre ses deux yeux.
    Le commissaire divisionnaire Coudrier en était donc là de sa lecture du Seigneur des monnaies, quand le téléphone sonna : un brigadier du commissariat de Passy lui apprit la mort du ministre Chabotte. »  Page 159
  • « De son vivant, Gauthier avait été un bon catholique. Et Gauthier était mort en bon catholique. Une balle dans la nuque, mais en bon catholique – malgré de longues études et la fréquentation assidue des livres. »  Page 173
  • « Dans un autre ordre d’idées, le commissaire divisionnaire Coudrier était résolument hostile à l’extermination des employés du Talion. Cette maison d’édition publiait clandestinement J.L.B., certes, mais elle rééditait aussi la polémique Bossuet-Fénelon sur la question fondamentale du Pur Amour selon Mme Guyon. Un pareil éditeur ne méritait pas de disparaître. »  Page 173
  • « À quoi tenait-elle, cette rigolade intime entre Loussa et Malaussène ? À leur amour commun des livres, peut-être, un amour particulier, un amour à eux, un amour de voyous. Ils aimaient les livres comme des voyous. Ils n’avaient jamais pensé qu’un bouquin pût améliorer une canaille. Et de voir que les livres confirmaient les autres dans l’illusion de leur humanité, cela les amusait beaucoup. Mais ils aimaient les livres. Ils aimaient à travailler pour cette illusion. C’était tout de même plus drôle que de bosser pour la certitude des balles 22 long rifle à forte pénétration… Et puis, dans les moments de déprime, on pouvait toujours se consoler en se disant que les plus belles bibliothèques trônent chez les plus beaux marchands de canons. »  Page 175
  • « Le jeune Gauthier avait commencé sa lévitation. Quatre paires de jambes avaient poussé au bois de son cercueil. Il remontait l’allée avec une dignité horizontale qui courbait les têtes sur son passage. Il entraînait les foules comme le joueur de flûte. »  Page 175
  • « Isabelle, que les employés du Talion appelaient la reine Zabo (Malaussène ouvertement) mais qui, pour Loussa, son nègre de Casamance, n’avait jamais été qu’Isabelle, cette petite marchande de prose qui, depuis les temps immémoriaux de leur enfance, envisageait le livre comme l’indispensable matelas de l’âme. Un après-midi de juin 54, peu après la chute de Diên Biên Phu (Loussa avait raconté l’anecdote à Malaussène), Isabelle l’avait appelé dans son bureau et lui avait dit : « Loussa, nous venons de perdre l’Indochine, je ne donne pas vingt ans à la diaspora chinoise pour quitter l’Asie du Sud-Est et venir s’installer ici, à Paris. Alors, tu vas m’apprendre le chinois vite fait et me faire traduire tout ce qui compte dans leur littérature. Quand ils arriveront, leurs bouquins les auront précédés, leur lit sera fait. » »  Pages 175 et 176
  • « — Coma dépassé !
    Berthold pointait l’encéphalogramme. Un horizon sans rien dessous.
    — Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! »  Page 182
  • « Tous les signes cliniques concouraient à cette évidence : lésions irréversibles. Malaussène était cuit. Prouver le contraire, c’était réveiller Lazare une seconde fois. »  Page 182
  • « Face à Thérèse, Marty se faisait l’effet de don Juan devant la statue du Commandeur. »  Page 186
  • « Loussa de Casamance n’était pas bégueule. Il ne dédaignait pas les morts. Il partageait avec Hugo (Victor) la conviction que les morts sont des interlocuteurs bien renseignés. »  Page 192
  • « La reine Zabo est une princesse de légende, « les seules vraies princesses, petit con ». Elle est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier. Ce n’est pas l’hérédité, ce sont les poubelles qui lui ont inoculé la passion du livre. Ce ne sont pas les bibliothèques, mais les chiffons qui lui ont appris à lire. Elle est le seul éditeur parisien à s’être hissé sur son trône par la matière, non par les mots qui s’y posent.
    Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. »  Page 194
  • « Loussa jouait à cela avec elle. C’étaient leurs jeux secrets. Tous les deux seuls chez Isabelle, Loussa lui bandait les yeux, il lui mettait des moufles et il lui collait un bouquin dans les pattounes. Isabelle n’en pouvait rien savoir, ni par le regard, ni par le toucher. Son nez, seul, parlait :
    — C’est bien beau, ce que tu m’as donné là, Loussa, pas du papier mortel, ça, un Hollande de bonne tessiture… la colle : de l’Excellence-Tessier… et l’encre, si je ne m’abuse, l’encre… attends voir…
    Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru.
    Elle lâchait parfois son rire de grenaille.
    — Tu as essayé de me rouler, mon salaud, la reliure ne date pas de la même époque… Une peau antérieure de vingt ans. C’était bien joué, Loussa, mais tu me prends vraiment pour une autre.
    Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution.
    Parfois, Loussa se contentait de faire parler les doigts d’Isabelle. Il lui ôtait ses moufles. Il obturait ses narines de petits nuages hydrophiles. Il regardait les mains d’Isabelle caresser le papier :
    — Papier mousseux, étouffé, trop spongieux, jaunira, tu verras ce que je te dis, dans quatre-vingts ans, les petits-enfants des enfants que nous n’avons pas faits retrouveront ce bouquin jaune comme un coing, l’hépatite y travaille déjà. »  Pages 194 et 195
  • « Elle s’émouvait de ce que les livres aussi fussent mortels. Elle vieillissait en même temps qu’eux. Elle ne pilonnait jamais, ne jetait jamais un seul exemplaire. »  Page 195
  • « — Comment veux-tu qu’une femme incapable de bazarder un livre de poche ait pu t’envoyer à la mort ? C’est ce qu’il faudra lui expliquer, à ta Julie. »  Page 195
  • « Il fallait replonger dans cette crise des années trente, un temps où toute l’Europe crevait de faim, mais où les rois du tissu et les maniaques du papier, les nababs de la haute couture et les princes bibliophiles nourrissaient leurs passions, comme si de rien n’était, aux deux extrémités d’une chaîne dont les maillons les moins fréquentables traversaient la nuit obscure des poubelles. »  Page 195
  • « Il pensait qu’Isabelle mangeait peu parce qu’elle lisait trop. »  Page 197
  • « Il adorait voir l’énorme tête d’Isabelle, si semblable à la sienne, penchée sur Modes et Travaux, La Femme chic, Formes et Couleurs, Silhouettes, Vogue… Isabelle deviendrait-elle modiste, une Claude Saint-Cyr, une Jeanne Blanchot ? Il fallait manger, pour cela. Même les mannequins mangeaient. Mais c’étaient des revues qu’Isabelle dévorait, du papier… Et les romans, surtout, dans les revues. Les feuilletons défilaient dans la tête d’Isabelle en convois interminables. Elle découpait les pages, elle les cousait en cahiers, elle faisait des livres. De cinq à dix ans, Isabelle avait lu tout ce qui lui était tombé sous les yeux, sans distinction. Et son assiette était restée pleine. »  Page 197
  • « Le Chauve trouva son « idée », une nuit d’embuscade dans le Faubourg Saint-Honoré. Il suivait un gros tweed d’une soixantaine insouciante. Il préparait son poing. Mais voilà que, sous les arcades des Tuileries, la concurrence lui piqua son gibier. Deux ombres jaillies de l’ombre. Contre toute attente, le tweed ne voulut pas lâcher son portefeuille. Il se fit massacrer. Un pied fit exploser son visage, ses reins craquèrent. Étouffé par la douleur, le tweed ne pouvait pas crier. Le Chauve estima qu’on gâchait le métier. Il se fit sauveteur. Il aplatit les deux gouapes l’une contre l’autre. Des jeunots légers comme des gamelles vides. Puis il aida le gros tweed à se relever. C’était une fontaine de sang. Le Chauve obtura, tamponna, mais l’autre n’avait qu’un mot à la bouche :
    — Mon Loti, mon Loti…
    Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
    — Mon Loti…
    Il pleurait d’une autre douleur :
    — Une édition originale, monsieur…
    Le Chauve n’y comprenait rien. Le tweed avait perdu ses lunettes. Il plongea sur le trottoir. Qu’est-ce que c’était que ce type qui se vautrait dans son sang ? Il tâtonnait comme un perdu :
    — Un japon impérial…
    Pur produit de la mine reconverti dans l’embuscade nocturne, le Chauve était nyctalope. Il retrouva ce que l’autre cherchait. C’était un petit bouquin qui avait valsé à quelques encablures de là.
    — Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez…
    Le tweed serrait convulsivement le petit livre contre son coeur. »  Pages 197 et 198
  • « Quand le Chauve raconta l’aventure à Isabelle, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
    — C’était un bibliophile.
    — Un bibliophile ? demanda le Chauve.
    — Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
    Le Chauve flottait.
    — Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Isabelle.
    — Même s’il n’y a rien d’écrit dessus ?
    — Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent. »  Page 198
  • « — Je viens d’avoir une idée très « Faubourg Saint-Honoré ».
    Le Chauve attendit.
    — Ce serait rigolo de faire des livres rares avec les tissus d’Hermès, de Jeanne Lafaurie, de Worth, d’O’Rossen… »  Page 199
  • « Le Chauve venait de comprendre un truc : les esthètes ne débandent jamais. Quoi qu’il arrive au monde, la haute couture coudra toujours plus haut, la gastronomie nourrira toujours les princes, les amateurs de concerts accorderont toujours leurs violons, et, dans les pires convulsions planétaires, il se trouvera toujours un petit gros en tweed pour mourir à la place d’une édition originale. »  Page 199
  • « Le Chauve alimenta les moulins les plus réputés et les meilleurs imprimeurs sortirent bientôt Barrés en Balenciaga, Paul Bourget relié Hermès, Anouilh taillé Chanel ou Le Fil de l’épée du jeune de Gaulle en pur fil de chez Worth. Quelques exemplaires nominatifs par auteur, mais dont la cotation suffisait amplement à remplir les assiettes d’Isabelle. »  Page 199
  • « Hélas, le Chauve était un expansionniste. Il s’était fait une rente dans le livre rare, il voulut devenir le pape des bibliophiles, le dieu du papier chiffon qui fait les livres immortels. »  Page 199
  • « Il ne voulait pas traiter avec les Juifs du Sentier ou du Marais. Or, là était le tissu. Et les peaux, pour les reliures. »  Pages 199 et 200
  • « Le Chauve en fit d’authentiques cauchemars. Isabelle l’entendait hurler dans son sommeil : « La nuit est juive ! » Sa terreur résonnait dans tout le Faubourg Saint-Honoré : « LA NUIT EST JUIVE ! » Des contes à ne plus jamais dormir lui remontaient de son enfance polonaise. »  Page 200
  • « — Pendant que mes frangins chinaient, souvent je me planquais, moi. Je me trouvais un coin peinard, quelque chose de confortable, près d’un réverbère, et je sortais un bouquin de ma poche. »  Page 201
  • « Quand, cette nuit-là, l’énorme visage de la petite s’était penché sur la poubelle de Loussa, Loussa avait d’abord cru à une éclipse de lune. Ou qu’on lui avait fauché son réverbère. Mais il avait entendu une voix :
    — Qu’est-ce que tu lis ?
    C’était une voix sans souffle, éraillée, de petite fille asthmatique. Loussa répondit :
    — Dostoïevski. Les Démons.
    Une main incroyablement potelée fit irruption dans sa poubelle.
    — Prête-le-moi.
    Loussa tenta de se défendre.
    — T’y comprendras rien. »  Pages 201 et 202
  • « — Eh bien, pendant que les deux grands s’envoyaient au ciel, Isabelle m’avait retrouvé dans ma poubelle favorite. Elle avait lu le Dostoïevski, elle me le rendait comme promis. « Tu y as compris quelque chose ? j’ai demandé. — Non, rien. — Tu vois… — Mais ce n’est pas parce que le livre est compliqué. — Ah bon ? — Non, c’est autre chose. » (Je te rappelle, petit con, qu’à deux rues de là nos papas s’étripaient.) « C’est quoi, alors ? — C’est Stavroguine », a répondu Isabelle. Elle avait la même tête que maintenant. Impossible de lui donner un âge. « Stavroguine ? — Oui, Stavroguine, le personnage principal, il cache quelque chose, il ne dit pas la vérité, c’est ça qui rend le livre si compliqué. »  Page 203
  • « Donc, on s’envoie le Palais des colonies, et voilà qu’on tombe sur le premier bibliobus. Deux mille cinq cents bouquins sur un moteur de dix chevaux. La culture à roulettes. Peut-être pour faire visiter la Casamance aux Trois Mousquetaires… Tu imagines notre enthousiasme !
    « On s’est fait balader dans tout Paris avec une bande de mioches, des bouquins ouverts sur les genoux.
    « Retiens bien cette date, le 9 juillet 1931, c’est la vraie date d’Isabelle. Elle a dégoté un tout petit bouquin dans les rayonnages, elle m’a dit : « Regarde. » C’était La Confession de Stavroguine, la dernière partie des Démons de Dosto, tirée à part chez Pion, je crois. Isabelle s’est mise à lire comme s’il s’agissait d’une lettre personnelle. Et tout de suite elle a pleuré. Attendrissement des bibliogirls, tu penses : « Comme c’est beau, une petite qui pleure sur un roman… » Elle a pleuré tout au long de sa lecture et ça n’avait rien de beau. Déshydratation complète. J’ai cru qu’elle allait se faner sur place, tomber morte sèche. Le bus a dû nous cracher sur son parcours. Ils ne pouvaient pas se permettre une enfant noyée dans ses larmes le jour de l’inauguration. Debout sous le lion de Denfert, Isabelle m’a regardé :
    « — Je sais pourquoi Stavroguine se conduisait comme un fou dans Les Démons.
    « Ses yeux étaient secs comme des pierres à feu, maintenant. Je n’avais qu’une idée : la remplir de flotte pour qu’elle puisse pleurer encore une fois dans sa vie.
    « — Il a violé une petite fille. »  Page 204
  • « Ce type est mort ! Cliniquement mort ! » Berthold plantait les pieux de la certitude… « Lésions irréversibles du système nerveux central ! »… « Trotski et Kennedy se portaient mieux que lui ! » »  Page 208
  • « — Jérémy, mets ses lunettes au petit ! Clara, la langue de Julius ! Empêche-le d’avaler sa langue !
    — Où est-ce qu’il les a foutues, ses lunettes ?
    — Sur la table de la salle à manger, à côté de son livre de lecture. »  Page 212
  • « Thian s’offrit sa propre croisière intime. Certificat d’études, oui, après-guerre, c’était vrai, mais il était aussi entré dans la police pour que sa pèlerine dessinât quelqu’un autour de lui, pour que sa bicyclette traçât les frontières de son territoire. Il souffrait d’une certaine indéfinition dans sa jeunesse, mi-blanc mi-jaune, un titi du Tonkin, Hô Chi Minh avec la voix de Gabin, Louise, sa mère parisienne, dans le pinard, et Thian de Monkaï, son père annamite, dans le pavot. »  Page 220
  • « Après ce coup de feu tiré sur Benjamin, il n’avait plus été question de lire une seule ligne de J.L.B. aux enfants, bien sûr. »  Page 221
  • « COUDRIER : Du Liban à l’Afghanistan, cette fille a couvert nos pires guerres, elle a fait tomber un ministre de l’Intérieur turc pour trafic de stupéfiants, elle est sortie vivante de prisons thaïlandaises décimées par le typhus, elle s’est opérée elle-même de l’appendicite sur un rafiot, en mer de Chine, on l’a jetée l’année dernière dans la Seine avec des bracelets de plomb aux chevilles… Vous savez tout ça aussi bien que moi, Thian. Cette fille est à peu près aussi mortelle qu’un héros de bande dessinée belge.
    VAN THIAN : Belge ?
    COUDRIER : Belge. Il paraît que c’est ce qui se fait de mieux dans le genre, d’après mes petits-fils. »  Page 231
  • « COUDRIER : Les livres brûlent mal. Surtout en entrepôt. Trop compacts. »  Page 232
  • « La bonne nouvelle tenait en peu de mots : Loussa venait de traduire en chinois un des romans de J.L.B. : L’Enfant qui savait compter. (Hén hùi suàn de xiăo haízì, petit con.)
    — Je sais bien que tu t’en fous, et que celui-là, tu n’as pas pris la peine de le lire, mais n’oublie pas que tu continues à palper un pour cent là-dessus (1 %), tout comateux que tu es. Or le Talion a tiré ce roman pour les Chinois d’ici, mais aussi pour les Chinois de chez eux, qui sont passablement nombreux, comme tu sais. Tu veux que je te raconte l’histoire ? Non ? En deux mots… Allez… C’est l’histoire d’une petite marchande de soupe de Hong Kong qui compte plus vite sur son boulier que tous les enfants du monde, plus vite aussi que les grands, plus vite même que son père dont elle est la fierté, qui l’a élevée comme un garçon et baptisée Xiăo Bào (« Petit Trésor »). Tu devines la suite ? Non ? Eh bien, le père se fait assassiner dans les premières pages par des maffieux locaux qui prétendent au monopole de la soupe chinoise, la gamine fait fortune dans les cinq cents pages suivantes et venge son père dans les trente dernières après avoir pris le contrôle de toutes les multinationales installées à Hong Kong – et ce, sans jamais utiliser d’autre instrument de travail que le boulier de son enfance. Voilà. Du plus pur J.L.B., comme tu vois. Le réalisme libéral mis à la portée de la Chine qui s’éveille. »  Pages 236 et 237
  • « J’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase il y a quelques mois, je ne serais jamais entré dans la peau de J.L.B., que cette foutue balle 22 à forte pénétration aurait été se nicher dans une autre tête, j’en pense, Loussa, j’en pense que si tu m’avais lu cette phrase, le jour, par exemple, où ce géant préhistorique détruisait mon bureau, tu te rappelles ? eh bien, Chabotte serait toujours vivant, Gauthier aussi, Calignac toujours entier, et ma Julie dans mon lit. »  Page 239
  • « Si tu étais venu me trouver au tout début du début avec tes scrupules de traducteur, qui sont parfaitement honorables, je ne discuterai pas sur ce point, si tu t’étais assis à mon bureau et m’avais demandé : « La mort est un processus rectiligne, petit con, comment traduire ça en chinois, littéralement ou en m’offrant quelques détours ? » et si tu m’avais sorti le titre du bouquin, L’Enfant qui savait compter, le pseudonyme de l’auteur, J.L.B., et le nom de Chabotte caché sous ce pseudonyme, je t’aurais répondu : « Range tes pinceaux, Loussa, remise tes idéogrammes dans les chinois alvéoles de ta cervelle et ne traduis pas ce bouquin. » Piqué au vif, comme on dit dans les livres, tu m’aurais alors demandé : « Et pourquoi, petit con ? » À quoi je t’aurais répondu : « Parce qu’en traduisant ce roman, tu te rendrais complice de l’arnaque littéraire la plus dégueulasse qu’on puisse imaginer. »  Page 239
  • « — Chabotte n’est pas J.L.B.
    — Non ?
    — Non.
    Ici, tu aurais marqué le silence d’usage, forcément.
    — Chabotte n’est pas J.L.B. ?
    Tu te serais offert un petit moment de réflexion à voix haute.
    — Tu veux dire que Chabotte n’est pas l’auteur de L’Enfant qui savait compter ?
    — Tout juste, Loussa, ni celui du Seigneur des monnaies, de Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar, La Fille du yen, Avoir…
    — Chabotte n’a pas écrit un seul de ces bouquins ?
    — Pas une ligne.
    — Il a un nègre ?
    — Non.
    Alors, l’éclosion de la vérité aurait dessiné un paysage tout neuf sur ta bouille, Loussa, comme un soleil qui se lève en terre inconnue.
    — Il a fauché tous ces bouquins à quelqu’un ?
    — Oui.
    — Un mort ?
    — Non, tout ce qu’il y a de vivant.
    Et je t’aurais finalement entendu poser la question inévitable :
    — Tu connais ce type, petit con ?
    — Oui.
    — Qui est-ce ? »  Pages 240 et 241
  • « C’est le type qui m’a logé une balle entre les deux yeux, Loussa. Un grand type blond, d’une beauté rare, d’un âge indéfinissable, une sorte de Dorian Gray assez semblable à ces héros de J.L.B. que leur précocité semble conserver en éternelle jeunesse. »  Page 241
  • « Un héros de J.L.B., je te dis. Un combattant éternellement jeune, éternellement beau, du réalisme libéral. Voilà à quoi ressemble le type qui m’a assassiné. Non sans raison, le pauvre, puisqu’il était l’auteur des bouquins que je prétendais avoir écrits en me donnant des allures de coq ventripotent. Oui, Loussa, il m’a descendu à la place de Chabotte, Chabotte qui m’avait créé spécialement pour ça. Il a cru que c’était moi qui lui avais fauché son oeuvre, il a centré ma tête dans sa lunette de visée, il a appuyé sur la détente. »  Page 241
  • « Elle s’appelait Nazaré Quissapaolo, son nom de jeune fille, native d’une terre inventive, le Brésil, et fille de Paolo Pereira Quissapaolo, l’écrivain le plus authentiquement brésilien de cette terre. Les mensonges de son enfant étaient à porter au crédit des qualités les plus honorables de sa race. Petit-fils de conteur, son enfant-Chabotte n’était pas un menteur, il était un conte vivant. »  Page 247
  • « Il s’était donc assis devant elle, un énorme manuscrit posé sur ses genoux, et l’avait regardée sans rien dire, l’oeil radieux, attendant qu’elle comprit. Elle-même retenait la joie qui montait en elle. Elle ne souhaitait pas comprendre trop tôt. Elle avait laissé les secondes passer. Comme on prendrait le temps de voir éclore un oeuf. N’y tenant plus, elle murmura :
    « Tu as écrit un livre ?
    — J’ai fait mieux que ça, maman.
    — Que peut-on faire de mieux qu’écrire un livre ?
    — J’ai inventé un genre ! »
    Il avait crié cela : « J’ai inventé un genre ! » Puis il s’était lancé dans une démonstration étourdissante sur l’extraordinaire nouveauté de ce qu’il appelait son réalisme libéral ; il avait été le premier à donner au Commerce son droit de cité dans le royaume du roman, le premier à hisser le commerçant à la dignité de héros fondateur, le premier à magnifier sans faux-fuyants l’épopée commerciale… Elle l’avait interrompu, elle avait dit :
    « Lis-moi. »
    Il avait ouvert le manuscrit. Il avait lu le titre. Cela s’appelait Dernier baiser à Wall Street. Ce n’était pas un titre d’une distinction folle, mais si elle en croyait la théorie du réalisme libéral, les ambitions de son fils le plaçaient au-delà des préjugés esthétiques. Quand il s’agit de donner à lire à la moitié de la planète, on ne fait pas dans le titre arachnéen.
    « Lis-moi. »
    Elle tremblait d’impatience.
    Elle attendait cet instant depuis ce lointain hiver où un télégramme venu du Brésil apprenait à une jeune veuve enceinte le suicide de son père, Paolo Pereira Quissapaolo.
    — Il faut que je vous explique qui était mon père.
    (« Non madame, pensait Thian, je vous en prie, au fait ! au fait ! »)
    — Il était le fondateur de l’« identitarisme », ça vous dit quelque chose ?
    Rien du tout. Ça ne disait rien du tout à l’inspecteur Van Thian.
    — Évidemment.
    Elle expliqua tout de même. Une histoire prodigieusement confuse. Chamaillerie d’écrivains dans les années 1923-1928 au Brésil.
    — Pas un seul écrivain, à l’époque, qui fût authentiquement brésilien, hormis mon père, Paolo Pereira Quissapaolo !
    (« Oui, mais c’est votre fils qui m’intéresse, Chabotte, le ministre… »)
    — Littérature brésilienne, quelle sinistre plaisanterie ! Romantisme, symbolisme, parnassianisme, décadentisme, impressionnisme, surréalisme, les écrivains de chez nous s’acharnaient à fabriquer un exotique musée Grévin de la littérature française ! Peuple de singes ! Peuple de cire ! Les écrivains brésiliens n’avaient rien en propre qu’ils n’eussent volé ! Et pétrifié !
    (« Cha-botte ! Cha-botte ! » scandait intérieurement l’inspecteur Van Thian.)
    — Mon père, seul, se dressa contre cette francomanie.
    (« La digression… », pensait l’inspecteur Van Thian…)
    — Il déclara une guerre totale à cette aliénation culturelle dans laquelle il voyait son pays si furieusement avide de perdre son âme.
    (« La digression, c’est le lierre de l’interrogatoire, son inflation, son eczéma, pas moyen de lutter contre… »)
    — Et puisqu’il n’y avait alors de vie littéraire sans école, mon père fonda la sienne, l’identitarisme.
    (« L’identitarisme… », pensa l’inspecteur Van Thian.)
    — École dont il était le seul membre, non reproductible, non transplantable, non transmissible, inimitable !
    (« D’accord… »)
    — Sa poésie ne disait que lui, et son identité… son identité, c’était le Brésil !
    (« Un cinglé, quoi. Un doux dingue. Un poète fou. Bon. »)
    — Trois vers résumaient son art poétique, trois vers seulement.
    Elle les récita tout de même.
    — Era da hera a errar
    Cobra cobrando a obra…
    Mondemos este mundo !
    (« Ce qui veut dire ? »)
    — Ère de lierre en errance
    Serpent recouvrant toute oeuvre…
    Émondons ce monde !
    (« Ce qui veut dire ? » insista muettement l’inspecteur Van Thian.) »  Pages 249 à 251
  • « Bref…, résume l’inspecteur Van Thian, ce type, le poète brésilien, grand-père maternel de feu Chabotte, n’a jamais été publié. Pas le moindre mot. Ni de son vivant, ni après sa mort. Il a dépensé sa fortune en productions à compte d’auteur dont il inondait gratuitement tous ceux qui savaient lire dans son pays. Un cinglé. Illisible. La risée de son milieu et de son temps. Même sa fille se marrait. »  Page 252
  • « Le poète maudit s’est fait sauter la caisse. Elle accouche d’un fils : Chabotte. Elle relit l’oeuvre paternelle : géniale ! Elle trouve ça génial. « Unique. » « L’authenticité a toujours un siècle d’avance. » Elle jure de venger son père. »  Page 252
  • « La mère Chabotte a toujours pensé que Chabotte son fils se mettrait un jour à écrire. Elle ne l’a jamais influencé, non (« je ne suis pas ce genre de mères… »), mais elle l’a tellement voulu écrivain que, quand il se regardait dans les yeux maternels, le pauvre Chabotte devait y voir un mec en costard d’académicien. »  Page 252
  • « Et voilà qu’un soir, le fils Chabotte pénètre une fois de trop dans le mausolée qui sert de chambre à sa vieille maman. Il lui lit les premières lignes de son bouquin, son « oeuvre », tant attendue ! et la mère dit :
    — Arrête ! »  Pages 252 et 253
  • « C’est qu’elle a immédiatement pigé que le roman n’était pas de lui. Thian qui n’a jamais lu deux livres en dehors de ses manuels scolaires et de ses cours d’école de police (il compte pour du beurre ses lectures à voix haute de J.L.B.) se demande comment ces choses-là sont possibles. Apparemment, elles le sont. « Il a fait pire que tous les ennemis de mon père réunis, monsieur : il a volé une oeuvre qui n’était pas la sienne ! Mon fils était un voleur d’identité ! » »  Page 253
  • « « Le voussoiement me semble plus approprié aux sentiments arctiques que vous m’avez toujours inspirés. » Il rigolait : « Pas mal, non, sentiments arctiques, est-ce assez “écrivain” pour vous, maman, assez identitariste ? » Petites tortures. Mais elle avait choisi son arme : le silence. Seize années de silence ! Chabotte en était devenu aussi cinglé que son poète fou de grand-père. Comme tous les fous, il faisait dans l’aveu total, la vérité absolue : « Vous souvenez-vous de ce jeune directeur de prison que vous trouviez si attachant, si distingué, si authentique, Clarence de Saint-Hiver ? Eh bien, c’est un de ses pensionnaires qui écrit mon oeuvre. »  Pages 253 et 254
  • « Le prisonnier n’en sait rien, bien entendu, il travaille pour l’amour de l’art, lui, le petit-fils que Paolo Quissapaolo mon grand-père eût mérité que vous lui fissiez… » »  Page 254
  • « Ce Malaussène va jouer mon rôle sous les projecteurs. Si les choses tournent mal, il sera le seul à payer. C’est que, voyez-vous, Saint-Hiver s’est fait assassiner, le pauvre, mon auteur s’est évadé, la mort rôde, chère maman, est-ce assez palpitant ? »  Page 254
  • « Curieux, tout de même, la réputation du coma dépassé… même chez les esprits les plus ouverts… le confort, quoi, le confort moral au moins… le bon côté de la conscience… côté rêve… détachement… pied volant au noir velours de l’oubli… ce genre d’images… sous prétexte que la cervelle s’est tue… préjugés… cérébrocentrisme… comme si les soixante mille milliards de cellules restantes comptaient pour du beurre… soixante mille milliards de petites usines moléculaires, oui… constituées en un seul corps… super Babel… Babel superbe… et on voudrait que cela meure en se taisant… d’un seul coup d’un seul… mais cela meurt lentement, soixante mille milliards de cellules… un sablier qui vous laisse le temps de dresser le bilan du monde… avant de devenir un tas de cellules mortes… de cellules mortes en tas, comme une vieille oubliée au coin d’une fenêtre… c’est l’image qui flottait dans la nuit de Benjamin, à présent, cette terrible vieille, avec ce terrible regard, vissé à son sommet… Mais Benjamin revoyait la prison de Saint-Hiver, aussi, et plus particulièrement une cellule dans cette si jolie prison, une cellule haute de plafond, profonde comme le savoir d’un moine, toute capitonnée de livres… oh ! rien de glorieux dans cette bibliothèque-là, que de l’utilitaire : dictionnaires, encyclopédies, collection complète des « Que sais-je ? », du National Geographie, Larousse, Britannica, Bottin mondain Robert, Littré, Alpha, Quid, pas un seul roman, pas un seul journal, manuels élémentaires d’économie, de sociologie, d’éthologie, de biologie, histoire des religions, des sciences et techniques, pas un seul rêve, rien que le matériau du rêve… et, tout au fond de ce puits de science, le rêveur en personne, jeune et sans âge, beauté préservée, le sourire hésitant sous l’objectif de Clara-photographe, pressé de se remettre à son travail, de plonger à nouveau dans ses feuilles, de s’abandonner à cette petite écriture appliquée, si rassurante, tellement serrée, comme s’il s’agissait moins de remplir ces pages que de les couvrir de mots (recto verso, pas de marges, ratures tirées à la règle)… et la voix de Saint-Hiver resté dans l’entrebâillement de la porte : « Clara, allons, laisse donc Alexandre travailler »… et les derniers clichés de Clara pour la corbeille à papiers de l’écrivain, débordant de feuilles non froissées… et sur un des agrandissements de Clara, la phrase tant cherchée, si fuyante : « La mort est un processus rectiligne »… toute seule parmi les phrases concurrentes, soigneusement rayées, la phrase élue : « La mort est un processus rectiligne »… pendue dans le labo photo de Clara. »  Pages 257 et 258
  • « Clarence à table, parlant de ses taulards : « j’essaie juste de les rendre supportables à eux-mêmes, et cela, au moins, je pense le réussir »… Clarence… la mèche blanche de Clarence… si convaincante… tu as tué Clarence, Alexandre ?… c’était toi, le massacre de Saint-Hiver ?… et Chabotte… et Gauthier… et blessé Calignac… parce qu’ils t’avaient piqué ta prose… je comprends ça… « ils tuent, disait Saint-Hiver, ils tuent non pas, comme la plupart des criminels, pour se détruire eux-mêmes, mais au contraire pour prouver leur existence, un peu comme on abattrait un mur »… ouais… ou comme on écrirait un livre… « la plupart d’entre eux sont dotés de ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… « ce qu’il est convenu d’appeler un tempérament créatif »… alors, forcément, si on leur vole un mot… une ligne… une oeuvre… qu’aurait fait Dostoïevski s’il avait trouvé L’Idiot sous une couverture de Tourgueniev ?… Flaubert si sa copine Collet lui avait fauché Emma ?… ils étaient de taille à massacrer leur monde ceux-là… ils écrivaient comme des assassins…
    Ainsi filaient les cellules de Benjamin… petites opinions contestables s’effritant à ne plus être contestées… images en poudre… avec de brusques arrêts… quelque chose qui ne passe pas… comme un caillot de conscience… cette phrase de Clara par exemple : « J’ai lait une cachotterie à Clarence… — Une cachotterie, ma Clarinette ?… — Mon premier secret… j’ai prêté un roman à Alexandre… — Alexandre ?… — Tu sais, celui qui écrit tout le temps… je lui ai apporté un roman de J.L.B… » »  Pages 258 et 259
  • « Clara déposant en toute ingénuité un roman de J.L.B. sous les yeux du vrai J.L.B… »  Page 259
  • « Ainsi filaient les cellules de Benjamin Malaussène… par à-coups… un tel choc, ici, que la ligne encéphalographique elle-même s’offrit un éclair sur l’écran livide… mais un éclair sous les yeux de personne ne sera jamais un éclair pour personne… et la mort reprend son droit fil… pitié pour les écrivains, disent les cellules de Benjamin dans leur murmure de sable… pitié pour les écrivains… ne leur tendez pas de miroir… ne les changez pas en image… ne leur donnez pas de nom… ça les rend fous… »  Page 259
  • « — Attachant. Franchement, à l’époque, un gosse attachant. Dieu sait si j’en ai vu passer depuis, mais tu vois, je m’en souviens encore, c’est dire ! Un gosse un peu timide qui parlait comme un livre, subjonctifs et tout… Il m’a dit qu’il ne s’était senti lui-même pour la première fois de sa vie qu’au moment de l’arnaque. »  Page 261
  • « — Et c’est en taule qu’il a été remarqué par Saint-Hiver ?
    Oui. Krämer s’était mis à écrire. Des biographies imaginaires de surdoués de la finance. »  Page 262
  • « — Pourquoi n’a-t-il pas fait un scandale quand il s’est aperçu qu’on lui fauchait ses bouquins ? Au lieu de buter Saint-Hiver… »  Page 262
  • « — Mettez-vous à la place de ce type… Premier séjour en cabane, ses parents lui piquent son héritage… Deuxième séjour, ses frères lui fauchent sa femme… Troisième séjour, c’est la totalité de son travail littéraire qui y passe. Un travail de quinze ans ! Volé par son bienfaiteur… À qui un type comme ça peut-il se plaindre, d’après vous ? Sur qui peut-il miser, au juste ? »  Page 262
  • « — Est-ce que je t’ai déjà dit qu’elle a été formidable pendant la Résistance ?
    (Hòulái ! Hòulái !)
    — Moulins clandestins, imprimeries clandestines, réseaux de distribution clandestins, librairies clandestines, romans, journaux, elle a imprimé tout ce que les frisés interdisaient.
    (…)
    — Le 25 août 44, le soir même de la libération de Paris, le Grand Charles en personne lui a dit : « Madame, vous êtes l’honneur de l’Edition française »…
    (…)
    — Et tu sais ce qu’elle lui a répondu ?
    (…)
    — Elle lui a répondu : « Qu’est-ce que vous lisez, en ce moment ? »
    (…)
    — …
    (…)
    — …
    (…)
    — Je vais te dire une bonne chose : Isabelle… Isabelle, c’est l’air du temps changé en livres… transmutation magique… la pierre philosophale…
    (…)
    — C’est ça, un éditeur, petit con, un vrai ! Isabelle c’est l’Éditeur. »  Pages 264 et 265
  • « Sur quel ton il faut te le dire, Loussa ! C’est pas Julie ! C’est un grand type blond qui était prisonnier chez Saint-Hiver, c’est le vrai J.L.B., KĔKÀODE J.L.B., BORDEL DE DIEU ! Un fou de la plume qui noircissait ses pages sans laisser la moindre marge, un tueur dément qui fait porter le chapeau à Julie ! »  Page 265
  • « Le doigt boudiné de la Reine scande sa colère en pointant le manuscrit qu’elle vient de jeter sur la table, devant Krämer.
    — C’est de vous qu’il s’agit, Krämer, de votre autobiographie, pas d’un de vos personnages habituels, pas d’une existence en papier ! Vous allez me faire le plaisir de reprendre tout ça à la première personne du singulier. Vous n’êtes pas ici pour écrire du J.L.B. !
    — Je n’ai jamais écrit à la première personne.
    — Et alors ? S’il fallait avoir peur de tout ce qu’on n’a jamais fait… »  Page 267
  • « — Si j’en crois ce que je viens de lire, votre personnage, lui, sait très bien pourquoi il a tué Gauthier. Un croisé qui part en guerre contre les ruffians de l’édition, voilà le genre de type que vous avez campé. Et vous appelez ça une confession ? Dans la réalité, il n’y a pas de croisés, Krämer, il n’y a que des tueurs. Et vous en êtes un. Pourquoi avez-vous tué Gauthier ? »  Page 268
  • « — Comment ça, plus d’importance ? Vous ne l’avez pas tué parce que vous le soupçonniez d’avoir volé vos livres ?
    — Non. Et Chabotte non plus. »  Page 268
  • « — Entendons-nous bien, Alexandre, vous êtes un excellent romancier. Si les malins vous disent un jour le contraire, ne tuez pas les malins, laissez-les moquer vos stéréotypes, faites-leur ce pauvre plaisir de l’intelligence, et continuez tranquillement à écrire. Vous êtes de ces romanciers qui mettent le monde en ordre comme on range une chambre. Le réalisme n’est pas votre truc, voilà tout. Une chambre bien rangée, voilà ce que vos romans proposent à la rêverie de vos lecteurs. Qui en ont grand besoin, si j’en juge par votre succès. »  Page 268
  • « Il s’était mis à écrire seize ans plus tôt, après le triple meurtre de Caroline et des jumeaux. Rien d’autobiographique. Il – le personnage qui lui était venu le plus naturellement sous la plume, ce perpétuel gagnant du western financier international – était aux antipodes de lui-même : un étranger, tout neuf, à explorer, un parfait compagnon de cellule. »  Page 270
  • « Il écrivait avec une sorte de distraction concentrée, comme on crayonne sur le bloc du téléphone : on écoute de moins en moins et c’est le dessin qui s’impose. Ainsi écrivait Alexandre, se réfugiant dans les pleins et les déliés de cette écriture sage, de ce crayonnement appliqué. »  Page 270
  • « Alexandre écrivait.
    Sa cellule était une pièce circulaire dont il avait fait obturer la fenêtre au profit d’une lucarne qui lui donnait l’aspect d’un puits de lumière capitonné de livres.
    Seize années de bonheur.
    Jusqu’à ce matin où la toute jeune fiancée de Saint-Hiver déposa ingénument un roman de J.L.B, sur la table d’Alexandre.
    Il se passa une bonne quinzaine de jours avant que Krämer n’ouvrît le livre. Sans le rappel du mariage de Saint-Hiver qui devait avoir lieu le lendemain, il ne l’aurait probablement jamais ouvert. Alexandre ne lisait pas de romans. Alexandre ne lisait que la documentation de ses propres romans. Des « Que sais-je ? », des encyclopédies, les aliments de ses rêves.
    Il ne se reconnut pas dans les premières lignes de ce J.L.B. Il ne reconnut pas son travail. La netteté des caractères d’imprimerie, le rythme des paragraphes, la blancheur des marges, la matérialité même du livre, le contact glacé de la couverture l’égarèrent. Le titre Dernier baiser à Wall Street ne lui disait rien. (Lui-même écrivait sans souci de point final et ne titrait jamais. C’était l’équilibre du tout qui décrétait la fin d’un volume, une familiarité secrète tenant lieu de titre. Alors, il passait sans transition au commencement d’un autre récit.) Il se lisait donc sans se reconnaître, ne s’étant d’ailleurs jamais relu lui-même. On avait changé le nom de ses personnages et certains noms de lieu. On avait découpé les chapitres sans souci de sa respiration.
    Finalement, il se reconnut. »  Pages 271 et 272
  • « Cette nuit-là, quand il sortit de sa cellule pour se diriger vers les appartements de Saint-Hiver, il n’avait rien d’autre en tête qu’une liste de questions. Très précises. De quoi satisfaire sa curiosité, pas davantage. Était-ce bien lui, Saint-Hiver, qui lui avait volé ce roman ? Les autres aussi ? Mais pourquoi ? Se pouvait-il qu’on gagnât de l’argent en publiant de pareils enfantillages ? »  Page 272
  • « Pas une seconde il ne s’était imaginé dans la peau d’un romancier en exil. »  Page 272
  • « Tous, peintres, sculpteurs, musiciens, vivaient ici la même éternité qu’Alexandre. Il se trouvait même un Yougoslave, un certain Stojilkovicz, qui, occupé à traduire Virgile en serbo-croate, songeait à faire appel pour qu’on doublât sa peine. »  Page 272
  • « — D’ailleurs, on ne comprend pas très bien pourquoi vous avez tué Saint-Hiver, dit la Reine dans la maison secouée par la colère du Vercors. Vous vous dirigez vers son bureau sans la moindre intention de meurtre, vous vous métamorphosez en cours de route, et c’est un Rimbaud-Rambo qui frappe à la porte de Saint-Hiver. Comme si le il de vos autres livres venait réclamer ses droits. On n’y croit pas une seconde, Alexandre, que s’est-il passé vraiment ? »  Page 273
  • « Comme à son habitude, Alexandre avait ouvert sans frapper. Il tenait le livre à la main. »  Page 273
  • « Quand il se retourna et vit le livre dans les mains de Krämer, il devint encore autre chose. Un salopard endimanché pris la main dans le sac. »  Page 273
  • « La nuit où le pianiste avait entrepris de l’étrangler, Krämer lui avait enfoncé vingt centimètres d’acier dans la gorge. Puis s’était évadé en emportant le plus d’argent possible et les pages déjà écrites de sa confession à la troisième personne. »  Page 277
  • « Krämer se surprit à imaginer l’histoire d’un jeune publicitaire qui aurait eu l’idée de laisser les murs à la concurrence pour s’approprier le sol, tout le sol, quais, trottoirs, pistes d’atterrissage couverts de pub, le rêve à portée de semelles dans le monde entier. Il écrirait cela, oui, quand il aurait fini de raconter sa propre histoire. Or, les murs de Paris racontaient, en partie, l’histoire de Krämer. Il levait la tête, lui, il regardait les affiches. La plupart vantaient les mérites d’objets dont il n’aurait pas su se servir. Mais quelques-unes lui parlaient de lui. J.L.B. OU LE RÉALISME LIBÉRAL – UN HOMME, UNE CERTITUDE, UNE OEUVRE ! – 225 MILLIONS D’EXEMPLAIRES VENDUS. »  Pages 277 et 278
  • « Il retrouva le sentiment de stupeur presque amusée qu’avait éveillé en lui la découverte du livre offert par Clara. »  Page 278
  • « Il interrogea les libraires : « Comment, vous ne connaissez pas J.L.B. ? » La surprise fut unanime. D’où sortait ce type qui ne connaissait pas J.L.B. ? 225 millions d’exemplaires vendus à travers le monde depuis quinze ans ! Avait-il la moindre idée de ce que représentaient 225 millions d’exemplaires ? Pas la moindre, non. On alla jusqu’à lui calculer ses droits. On y ajouta une estimation grossière de l’argent amassé par l’exploitation cinématographique. J.L.B, était un empire. Qui l’éditait ? Toute l’astuce était là, justement : pas de nom, pas de visage, pas d’éditeur. Des bouquins tombés du siècle. Ou qui auraient pu être pondus par n’importe lequel de leurs lecteurs. Il y avait un peu de ça, d’ailleurs, dans les « motivations d’achat ». Les clients disaient souvent : « Il écrit bien, et c’est tout à fait comme je pense. » Oui, un fameux coup de marketing ! Cela dit, les ventes stagnaient un peu, d’où la décision de dévoiler le personnage de J.L.B. Le lancement public de son dernier roman. Le Seigneur des monnaies, serait une sacrée fiesta !
    Dans un couloir de métro, un gosse avait collé un chewing-gum aux commissures de J.L.B. Krämer qui passait distraitement en fut gelé sur place. »  Page 278
  • « Avant de s’endormir, il relisait quelques pages de son oeuvre. Telle qu’on la trouvait en librairie. De vrais livres. Couvertures glacées, titres énormes, les initiales de l’auteur en haut : J.L.B, majuscules énigmatiques et conquérantes, et les mêmes initiales en bas : j.l.b., italiques minuscules et modestes, discrétion d’éditeur, comme un sculpteur qui apposerait ses initiales au socle de son propre génie. C’est ainsi qu’il se découvrit écrivain. Il trouva de la puissance à ce qu’il lisait. Une force simple, élémentaire, tellurique, qui produisait des livres comme autant de blocs incontestables. Où 225 millions de lecteurs avaient trouvé leurs racines, le sens exact de leur vie.
    Rien de surprenant à cela, d’ailleurs, son nom, Krämer, en allemand, signifiait « boutiquier », et il portait un prénom de conquérant : Alexandre ! Alexandre Krämer ! Et qu’avait-il écrit d’autre, sinon l’épopée du commerce conquérant ? »  Page 279
  • « Il revint sur les pages de sa confession concernant le meurtre de Saint-Hiver. Il en écrivit une seconde version. La métamorphose avait lieu dans le couloir, Krämer devenait adulte en quelques mètres, et c’était Faust qui assassinait Saint-Hiver. Faust réglait son compte au diable.
    Il tuerait aussi ce J.L.B, qui, en lui volant son oeuvre, avait ouvert sa poitrine de crabe une fois de trop. »  Page 280
  • « Les très beaux étaient une race à part. La belle femme faisait partie de cette race. Il l’avait décrite tant de fois dans ses romans ! »  Page 282
  • « Quand il eut abattu J.L.B. et que la belle femme se fut vidée au milieu de la foule, il accueillit l’explosion de ce corps comme la plus magnifique des déclarations d’amour. Elle le croyait mort. Elle lui offrait le somptueux hommage d’un deuil volcanique. Elle ignorait qu’il ne s’agissait pas de lui, sur la scène, mais d’une caricature dérisoire de lui-même. Elle s’imaginait avoir perdu son auteur préféré, quand son auteur, tout au contraire, venait de la découvrir !
    Ce furent les phrases qu’il jeta, mot pour mot, ce soir-là, sur son carnet. »  Page 282
  • « Il changea d’hôtel et loua une chambre proche de ses fenêtres à elle. Et, cette nuit-là, il écrivit, comme toutes les autres nuits. Il en était à décrire le pianiste, le meurtre du pianiste. Il, son personnage, savait parfaitement ce qu’il faisait. « Il » allait récupérer son identité, découvrir l’éditeur, le forcer à se dévoiler, rentrer dans ses droits. »  Page 282
  • « Oui, Chabotte lui avait volé son oeuvre oui, il l’avouait, maintenant qu’il ne pouvait faire autrement. »  Page 284
  • « Il avait tué Gauthier parce qu’il figurait sur une photo de Playboy en qualité de secrétaire de J.L.B. Lorsque la belle femme (perruque brune cette fois) avait abandonné Gauthier rue Gazan, au bord du parc Montsouris, il l’avait tué très vite, sans même lui poser de question. Il exécuterait ainsi tous ceux qui, en lui volant son oeuvre, avaient détruit celle de Saint-Hiver. »  Page 285
  • « La Reine et la journaliste travaillent à la réinsertion d’un rossignol. Qu’il retrouve le territoire paisible de sa cage, qu’il s’enroule de nouveau dans le nid de son écriture. La Reine s’intéresse à toutes les écritures. »  Page 287
  • « Julie en convient. Elle a trouvé son père assez « fameux », oui.
    — Vous n’avez jamais été tentée d’écrire un livre sur lui ?
    — Il n’en est pas question.
    — Nous en reparlerons. »  Page 287
  • « Il s’était évanoui comme on s’abandonne. Il avait entraîné une petite commode dans sa chute. Les pages de sa confession à la troisième personne s’étaient répandues autour de lui. »  Page 287
  • « Assise dans un fauteuil de bureau dont le skaï éventre laissait aller des tumeurs moussues, la belle femme était occupée à lire sa confession. »  Page 288
  • « Ce type endimanché, sur la scène du Palais Omnisports, l’homme qu’elle aimait ? D’une certaine façon, la réponse de la belle femme ne faisait qu’ajouter au mystère. Krämer chercha à savoir quel genre d’homme ce pouvait être quand il ne jouait pas le rôle d’un autre dans le clinquant ridicule d’une kermesse pseudolittéraire. »  Page 288
  • « Et, quand il lui demanda pourquoi un homme si aimable avait accepté ce rôle indigne – entrer dans la peau d’un écrivain qu’il n’était pas –, elle répondit d’un trait :
    — Pour consoler sa soeur, pour constituer une dot à l’enfant de sa soeur, pour distraire sa famille et s’amuser lui-même, parce que c’est un tempérament tragique qui joue à s’amuser, ne s’amuse jamais vraiment mais se marre bien quand même… un connard qui a fini par se faire tuer à force de ne pas être un tueur !
    — Il m’a volé mon oeuvre.
    — Il ne vous a rien volé du tout. Il pensait sincèrement que Chabotte était J.L.B.
    « Une image, pensa Krämer avec détachement, cette nuit-là, j’ai tiré sur une image… »
    — Et tous les employés du Talion le pensaient aussi, y compris Gauthier ! »  Pages 288 et 289
  • « — Vous pourrez écrire sur cette table, près de la fenêtre.
    La fenêtre ouvrait sur un bois de jeunes chênes.
    — J’appellerai la directrice du Talion quand vous serez suffisamment avancé.
    C’était son projet : qu’il mît sa confession à jour. À ce point farcies de circonstances atténuantes, ces pages ne pouvaient que plaider en sa faveur. On ne retournerait pas à Paris avant que le divisionnaire Coudrier les ait lues.
    — Pourquoi faites-vous ça ?
    Au fait, pourquoi ? Il avait abattu son homme, après tout…
    — Je ne suis pas un tueur, moi, répondit-elle, je ne résous pas les problèmes en les supprimant.
    Il voulut savoir aussi pourquoi elle tenait tant à ce que sa confession fût publiée, diffusée en librairie. »  Page 289
  • « — Et vous, que pensez-vous de mes romans ? lui demanda Krämer entre deux éternités de silence.
    — Un ramassis de conneries.
    En revanche, il s’attacha à la Reine dès les premiers instants. La Reine le rudoyait, mais elle parlait la langue vraie des livres. Il travailla avec ferveur sous l’autorité absolue de la Reine. Il tordit le cou à la troisième personne du singulier pour exhumer un je qui écrivît en son nom. »  Page 290
  • « La Reine l’avait aidé à mener à bien sa confession. Au présent de l’indicatif, qui était le temps de ses meurtres, et à la première personne du singulier qui était celle de l’assassin. Une centaine de pages, pas plus, mais les premières qui fussent de lui, qui fussent lui. »  Page 292
  • « — Ne bougez pas jusqu’à ce qu’on vienne vous chercher.
    — Écrivez, en attendant, Alexandre. Commencez donc l’histoire de ce publicitaire qui s’approprie le sol, c’est une bonne idée de départ.
    Mais le Vercors lui avait inspiré un autre projet : l’histoire d’un petit bûcheron de dix ans qui, ayant assisté, le 21 juillet 44, au massacre de toute sa famille par les commandos S.S. lâchés sur le plateau de Vassieux, se jure de les retrouver tous et de les châtier un à un. Ce faisant, le petit bûcheron sauvera les forêts amazoniennes tombées entre les mains de ces mêmes bourreaux, deviendra le premier producteur de pâte à papier du monde, l’ami des éditeurs et des écrivains, celui par qui le livre prend son vol. »  Page 292
  • « Mais Clara se trouvait déjà dans les bras d’un flic à blouson d’aviateur, et « par ici » disait le docteur, et la tribu des vingt-trois de suivre le Marty dans les couloirs de l’hôpital (vingt-deux pour être exact, Julie restant auprès de Benjamin), et les couloirs de défiler en cadence, jusqu’à la table sur laquelle tout commence, où Clara se réveille, où, manches retroussées, le docteur est parti à la pêche au vivant, et la tribu se referme comme la mêlée sur le ballon, un fameux pack poussant et soufflant au rythme de Clara, c’est qu’ils se sont entraînés avec elle, tous, pendant ces derniers mois, aspirant, retenant, poussant et soufflant, les arrières eux-mêmes se mêlant de la partie, les pas prévenus, les extérieurs, les dubitatifs de la vie, les pas vraiment concernés, se surprenant à aspirer tout l’air du monde, la reine Zabo (« mais qu’est-ce que je fabrique ? je suis complètement idiote… »), et poussant à s’en faire sauter sa tête de champagne, comme si c’était un livre qui allait surgir entre ces cuisses-là, aspirant, le Mossi, retenant, le Kabyle, et poussant, le divisionnaire en personne (« après tout, la quiétude est peut-être pour demain… »), Leila, Nourdine, Jérémy et le Petit tournant autour de la mêlée sans souci du hors-jeu, cherchant par où le ballon va sortir, être le premier sur le ballon, tout est là… »  Page 297
  • « En un seul pas, il bouffe toute la moquette qui le sépare de moi, penche son énorme masse par-dessus ma table de travail, saisit les accoudoirs de mon fauteuil, et nous pose tous les deux bien en face de lui, sur le bureau, moi, mon fauteuil, rallumant en effet la loupiote du souvenir : mon géant fou ! Nom de Dieu, mon géant désespéré ! Celui qui a pulvérisé mon burlingue ! Mais joyeux comme un ogre, gonflé comme un zeppelin, plus aucune trace de son squelette, un colosse pneumatique, et qui éclate d’un rire à dégringoler tous les bouquins de la Reine. »  Pages 315 et 316
  • « — Primo…
    Il ouvre l’attaché-case, en sort le manuscrit que je lui avais confié et le jette sur mes genoux.
    — J’ai lu votre prose, mon pauvre vieux, il n’y a rien à espérer de ce côté-là, abandonnez l’écriture tout de suite, vous allez vers de cruelles désillusions.
    (Bravo ! Je devrais apprendre à faire mon boulot aussi simplement.)
    — Secundo…
    Ses mains sur mes épaules, ses yeux dans les miens, un petit silence nécessaire. Puis :
    — Vous êtes-vous intéressé à l’affaire J.L.B., monsieur Malaussène ?
    (Eh bien, c’est-à-dire…)
    — Un peu.
    — Ce n’est pas assez. Moi, je m’y suis énormément intéressé. Avez-vous déjà lu un roman de J.L.B. ?
    (« Lu », à proprement parler, on ne peut pas dire…)
    — Non, n’est-ce pas ? Moi non plus, jusqu’à ces derniers événements… Trop vulgaire pour des esprits aussi distingués que les nôtres, n’est-ce pas ? »  Page 316
  • « — Quand un homme se fait abattre en présentant son dernier roman à un public innombrable, la moindre des choses est de lire le roman en question. C’est ce que j’ai fait, monsieur Malaussène. J’ai lu Le Seigneur des monnaies, et j’ai tout compris. »  Page 317
  • « Ses muscles se nouent, ses poings se ferment, ses joues prennent une teinte de tôle surcuite, et soudain je reconnais son costume, c’est le costume de J.L.B., celui-là même que je portais au Palais Omnisports, cinq ou six pointures au-dessus, et sa coiffure est celle de J.L.B., cheveux taillés, profilés et collés sur sa tête comme un gigantesque Concorde à la pointe conquérante ! Et je sais ce qu’il va me dire, et il me le dit : il fait donner les trompettes de la relève, il est le nouveau J.L.B., il a tout pigé des recettes de l’ancien, et il se promet de les appliquer jusqu’à faire exploser le jackpot du marché littéraire international, c’est comme ça et pas autrement, il prône le réalisme libéral, il conchie « le subjectivisme nombrilaire de notre littérature hexagonale » (sic), il milite pour un roman coté en Bourse et rien ne pourra l’arrêter, car « vouloir, monsieur Malaussène, c’est vouloir ce qu’on veut ! ». »  Page 317
  • « Assis dans un fauteuil, lui-même posé sur votre bureau, vous pouvez endiguer les vagues de chagrin qui déferlent sur un auteur refusé, c’est faisable, je l’ai fait. Mais l’ouragan où tourbillonne l’écrivain convaincu de son imminente fortune… planquez-vous ! »  Page 317
  • « J’ai laissé mon géant hurler à tue-tête les commandements du réalisme libéral. « Une seule qualité : entreprendre ! Un seul défaut : ne pas tout réussir ! » Honte sur ma tête, il connaissait par coeur les interviouves de J.L.B. : « J’ai perdu quelques batailles, monsieur Malaussène, mais j’en ai toujours tiré les enseignements qui mènent à la victoire finale ! » »  Page 318
  • « — Les gens qui ne lisent pas ne lisent qu’un seul auteur, monsieur Malaussène, et cet auteur, ce sera moi ! »  Page 318
  • « Loussa avait raison, Belleville devient chinois, la reine Zabo ne s’était pas trompée, les Chinois sont là et leurs livres ont tissé le nid de leurs âmes dans la librairie des Herbes sauvages. »  Page 319

 

3,5 étoiles, C

Chantier

Chantier de Richard Bachman (Stephen King)

Édition Le livre de poche, publié en 2002, 382 pages

Roman de Richard Bachman (Stepen King) paru initialement en 1981 sous le titre anglais « Roadwork ».

Barton Dawes est un homme ordinaire, à la vie bien rangée. Il travaille à la blanchisserie Ruban Bleu depuis plus de vingt ans. Son travail est toute sa vie. Son employeur lui a même payé sa formation en comptabilité pour le récompenser de sa loyauté. Malheureusement, lorsqu’il apprend que sa maison ainsi que la blanchisserie vont être rasées pour permettre la construction de la route 784, il perd tous ses repères. Bart ne veut pas déménager car il est attaché à sa maison où a grandi son fils unique, trop tôt disparu. Malgré les avis d’expropriation, il ne fait aucune démarche pour trouver une nouvelle résidence ni pour trouver un nouvel emplacement pour la blanchisserie. Son inaction et sa mauvaise foi, dans les deux dossiers, vont créer des tensions avec ses patrons et avec son épouse Mary qui est tenu à l’écart de ses décisions. Alors que le chantier se rapproche, Bart nourrit ses frustrations et bascule dans la violence. Jusqu’où est prêt à aller un homme qui perd tout et qui sombre dans la névrose mais surtout qui veut faire connaitre son point de vu aux autorités ?

Un thriller psychologique perturbant et inquiétant. L’histoire que propose Bachman est simple en apparence mais elle se complexifie lentement au fil des pages. Stephen King caché derrière ce pseudonyme offre un roman psychologique sans une once de fantastique. Il nous présente la descente aux enfers d’un homme qui est repoussé dans ses retranchements les plus sombres par la société. Le personnage de Bart prend toute la place et il est très crédible dans son délire. Il se dévoile tranquillement avec ses zones d’ombre et de lumière aussi. L’évolution de son schème mental est vraiment terrifiant et bien amené. Bachman exploite ici la problématique de l’attachement à des lieux physiques. Il réussit à bien nous décrire les états d’âme de Bart qui nous semblent à première vue complètement désaxés. L’intrigue est menée avec un beau crescendo, un petit bémol cependant certains passages manquent de rythme et n’apporte rien au déroulement. Malgré ce défauts, Chantier est un roman qu’il faut lire pour se plonger dans le monde de Bart mais aussi dans les problématiques sociales des années 1970 en Amériques. Un bon moment de lecture somme toute.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 22 avril 2017

La littérature dans ce roman

  • « Il reconnut aussitôt les cartouches de 22: quand il était petit, dans le Connecticut, il avait un 22 long rifle à un seul coup. Il y avait trois ans qu’il le désirait, mais, quand on le lui offrit enfin, il ne sut trop qu’en faire. Il s’amusa quelque temps à tirer sur des boîtes de conserve vides, puis, un jour, abattit un rollier. L’oiseau n’avait pas été tué sur le coup. Accroupi dans la neige rosie par son sang, il ouvrait et fermait lentement le bec. Après cela, il accrocha son fusil au mur, et n’y toucha plus pendant trois ans. Il finit par le vendre à un gosse du quartier, pour neuf dollars plus un carton de bandes dessinées. »  Page 18
  • « Il y avait trois autres lettres: un rappel de la bibliothèque, concernant Face aux lions, de Tom Wicker. Le mois dernier, Wicker était venu parler au Rotary: le meilleur orateur qu’ils aient eu depuis des années. »  Page 31
  • « Ray me dit alors: mon père et moi voulons que vous repreniez vos études. Je ne demanderais pas mieux, répondis-je, mais je n’en ai pas les moyens ! Il me tendit alors un chèque de deux mille dollars. Je n’en croyais pas mes yeux. Pourquoi, mais pourquoi ? Il ajouta que cela ne suffirait pas, mais qu’il paierait mon inscription, mon logement et mes livres. »  Page 47
  • « Vinnie parti, il resta un moment à fixer la porte fermée. Aïe, je m’en suis vraiment mal tiré, Fred. Mais non, George, plutôt bien à mon avis. Tu as peut-être un peu perdu le contrôle sur la fin, mais ce n’est que dans les livres que les gens trouvent les mots qu’il faut du premier coup. »  Page 50
  • « Il le fit entrer et referma la porte. Des rayonnages pleins de livres tenaient tous les murs. »  Page 58
  • « C’est la vie, comme l’a si astucieusement fait observer Kurt Vonnegut. Il avait lu tous les livres de Kurt Vonnegut. Il les aimait surtout parce qu’ils le faisaient rire. La semaine dernière, il avait entendu aux informations que la commission scolaire d’une ville nommée Drake, dans le Dakota du Nord, avait fait brûler tous les exemplaires du roman de Vonnegut, Abattoir Cinq, qui parlait du bombardement et de l’incendie de Dresde. Ce n’était pas sans humour, à bien y réfléchir. »  Page 72
  • « – Pourquoi les hommes veulent-ils la télé ? Pour regarder les matches du week-end. Et pourquoi les femmes la veulent-elles ? Pour regarder les feuilletons l’après-midi. On peut suivre même en repassant, ou bien s’installer confortablement quand le ménage est terminé. Eh bien, supposons que nous trouvions tous les deux quelque chose à faire-quelque chose qui rapporte-pendant les heures que nous perdons pour rien…
    – Au lieu de lire un livre, par exemple, ou de faire l’amour ? »  Pages 84 et 85
  • « Il suivait maintenant la Nationale 16, bordée des dernières excroissances de la ville: McDonald’s, Shakey’s, Nino’s Grill, puis un glacier et un motel, tous deux fermés pour la saison. Sur la marquise du cinéma drive-in de Norton, les programmes étaient indiqués:
    VEN – JEU – SAM
    RESTLESS WIVES
    SOME CAME RUNNING Classé X
    EIGHT-BALL »  Pages 98 et 99
  • « Il vida les tiroirs de son bureau, et jeta tous ses papiers personnels, sans oublier son livre de comptabilité. Il écrivit une courte lettre de démission au dos d’un imprimé – un bon de commande – et la glissa dans une enveloppe de paie. »  Page 120
  • « Magliore le fixa avec des yeux plus ronds et plus gros que jamais. Cela dura un bon moment. Ensuite, il rejeta la tête en arrière et se mit à rire, d’un énorme rire gras, pantagruélique, qui secouait sa grosse bedaine et faisait tressauter sa boucle de ceinture comme un bateau pris dans la tempête. »  Page 133
  • « Et les émissions du samedi matin, comme « Annie Oakley », qui sauvait toujours son petit frère d’un tas de catastrophes épouvantables.  » Rin-Tin-Tin « , qui était de service à Fort Apache, et  » Sergent Preston « , qui se passait sur le Yukon. »  Page 147
  • « Vous la voyez juste devant vous, dans cette bouteille géante de Southern Comfort, préservée pour la postérité. Parfait, Madame, baissez la tête pour franchir le col, il va bientôt s’élargir. Et nous voici dans la maison de Barton George Dawes, dernier habitant de Crestallen Street West. Oui, regardez par la fenêtre pour mieux voir – attends, fiston, je vais te soulever, hop ! Et voilà George en chair et en os. C’est bien lui, assis devant sa télé couleur Zenith dans son caleçon rayé: il tient un verre à la main et il pleure. Il pleure ? Bien sûr, il pleure ! que ferait-il d’autre au Pays de l’Apitoiement sur Soi-même ? Il pleure sans discontinuer. Le débit de ses larmes est contrôlé par notre ÉQUIPE D’INGÉNIEURS DE RÉPUTATION MONDIALE. Les lundis, où l’affluence est moindre, il se contente de larmoyer un peu. Les autres jours, il pleure nettement plus. Pendant le week-end, il passe en overdrive, et pour Noël, on le verra peut-être se noyer dans des flots de larmes. Je reconnais que c’est un spectacle peu ragoûtant, mais George est tout de même un de nos personnages les plus populaires, au même titre que notre recréation de King Kong sur l’Empire State Building. C’est… »  Page 148
  • « Elle avait un teint très clair, sans doute laiteux en des conditions normales, mais le froid avait rosi ses joues et son front. Le bout de son nez était rouge, et une petite goutte pendait à sa narine gauche. Ses cheveux étaient courts. Une mauvaise coupe, sans doute l’avait-elle faite elle-même. Ils étaient d’une jolie couleur châtain. Dommage de les couper, et encore plus de les couper mal. Comment s’appelait encore ce conte de Noël de O. Henry ? Ah oui ! Le Cadeau des Mages. Pour qui as-tu acheté une chaîne de montre, petit vagabond ? »  Page 153
  • « – Le mieux, c’est de prendre la nationale 7, dit-il. On la rejoint à Westgate – c’est la dernière sortie.  » Après un instant d’hésitation, il ajouta :  » Mais vous feriez mieux de laisser tomber pour aujourd’hui. Il y a un Holiday Inn juste à la sortie. Nous n’y serons guère avant le coucher du soleil, et je ne vous conseille pas de faire du stop sur la 7 la nuit.
    – Pourquoi pas ?  » demanda-t-elle en le regardant. Ses yeux étaient d’un vert déconcertant: une couleur dont on parle dans les livres, mais qu’on ne voit presque jamais. »  Page 154
  • « La voiture qu’ils suivaient transportait un arbre de Noël sur sa galerie. Les yeux verts de la jeune fille étaient grands ouverts, et il se perdit en eux: un de ces moments de parfaite empathie que les humains connaissent en des occasions miséricordieusement fort rares. Il vit que toutes ces voitures allaient en des lieux bien chauffés, où il y avait des affaires à traiter, des amis à accueillir, ou le tissu d’une vie familiale à reprendre et à enjoliver.
    Il vit leur indifférence aux étrangers. Dans un bref et froid éclair de compréhension, il vit ce que Thomas Carlyle appelait la grande locomotive morte du monde, fonçant aveuglément de l’avant. »  Pages 160 et 161
  • « Elle s’amusait avec le gadget spatial; passant sans cesse d’une chaîne à l’autre, la télé faisait étalage de ses merveilles:  » Vrai ou Faux « , neige,  » Le Métier que j’ai choisi « ,  » Je rêve de Jeannie « , neige,  » L’île de Gilligan « , neige,  » J’aime Lucie « , neige, neige, Julia Child confectionnant avec des avocats un machin qui ressemblait à de la pâtée pour chiens,  » Le Prix des choses « , neige, et retour à Garry Moore, qui mettait les jurés au défi de découvrir lequel des trois concurrents était l’auteur d’un livre racontant ce qu’il avait vécu lorsqu’il s’était perdu un mois durant dans les forêts du Saskatchewan. »  Page 168
  • «  » Soit vous êtes fou, soit vous êtes un homme vraiment remarquable.
    – Les gens ne sont remarquables que dans les livres, dit-il. Vous remettez la télé ?  » »  Page 171
  • «  » On a beaucoup exagéré au sujet de toutes ces drogues. Chacun essaie de tirer la couverture à soi. Les straights affirment qu’elles vous tuent. Les freaks disent qu’elles ouvrent toutes les portes. Un tunnel pour accéder au centre de soi-même, à croire que l’âme est un trésor, comme dans les romans de Rider Haggard. Vous connaissez ?
    – J’ai lu She dans ma jeunesse. C’est bien de lui ?
    – Oui. Croyez-vous vraiment que votre âme soit pareille à une émeraude ornant le front d’une idole ?
    – Je ne me suis jamais posé la question.
    – Moi en tout cas, je ne le crois pas. »  Pages 179 et 180
  • « – C’est dingue, cette histoire, dit-il en ralentissant parce qu’ils franchissaient un pont qui était en travaux.
    – Ces produits vous rendent dingue, dit-elle.  Parfois, c’est bien, mais la plupart du temps, pas. En tout cas, on s’était mis à en prendre pas mal. Avez-vous déjà vu un de ces dessins montrant la structure de l’atome, avec les protons, les neutrons et les électrons tournant autour du noyau ?
    – Oui.
    – Eh bien, c’est comme si notre appartement était le noyau, et que tous les gens qui venaient étaient les protons et les électrons. Ils allaient et venaient, entraient, sortaient, d’une façon décousue, anarchique, comme dans Manhattan Transfer.
    – Je ne l’ai pas lu.
    – Vous devriez. Jeff disait toujours que Dos Passos était le premier journaliste gonzo. Un livre bizarre et effrayant. Ouais… Certains soirs on était assis à regarder la télé avec le son coupé en écoutant un disque, tout le monde complètement stone, sans doute un ou deux couples en train de baiser dans la chambre, et on ne savait même plus qui étaient tous ces foutus mecs et nanas. Vous voyez ce que je veux dire ? « 
    Se souvenant de certaines soirées qu’il avait traversées dans les brumes de l’alcool, aussi ébahi qu’Alice au pays des Merveilles, il lui dit qu’il voyait. »  Pages 181 et 182
  • « Comme tous les restaurants du quartier des affaires, Andy’s était victime des fluctuations de la mode. Deux mois auparavant, il aurait pu arriver à midi pile et choisir une des meilleures tables-dans trois mois, il en irait peut-être de même. Pour le moment, le restaurant était  » in « . Pour lui, c’était un des petits mystères de la vie, comme les incidents des livres de Charles Fort ou l’instinct qui ramène toujours les hirondelles à Capistrano. »  Page 193
  • « Depuis qu’il avait garé sa station-wagon à trois rues de là (il avait fait le reste du trajet à pied), il était hanté par une impression inquiétante, dont le sens exact lui échappait. Alors qu’il regardait la grue s’arrêter devant le mur en brique de l’usine tout devint clair. C’était comme dans le dernier chapitre d’un roman d’Ellery queen, où tous les personnages sont réunis pour que le mécanisme du crime soit révélé et le coupable démasqué. Bientôt, quelqu’un – selon toute probabilité Steve Ordner-sortirait de la foule pour le désigner du doigt en criant: C’est lui ! Bart Dawes ! L’assassin du Ruban Bleu! Il sortirait alors son revolver pour réduire son accusateur au silence, mais serait abattu par la police avant d’avoir pu tirer. »  Pages 215 et 216
  • « Il ouvrit la porte du garage et vit que l’allée était déjà couverte de dix centimètres de neige, une neige poudreuse, très légère. Il monta dans la LTD et mit le contact. Le réservoir était encore aux trois quarts plein. Il laissa le moteur chauffer, et, assis au volant dans la lueur mystique du tableau de bord, se mit à penser à Arnie Walker. Juste un bout de tuyau de caoutchouc… Pas mal. Et ensuite, c’est comme si on s’endormait. Il avait lu quelque part que l’intoxication par l’oxyde de carbone produisait cet effet. Cela faisait même affluer le sang aux joues, vous donnant un teint rouge et hâlé, comme si vous éclatiez de santé… »  Page 220
  • « La notion d’absolution lui posait elle aussi des problèmes. Au début, cela paraissait fort simple: si vous commettez un péché mortel, vous êtes damné. Vous aurez beau réciter des Je vous salue Marie jusqu’à ce que la langue vous en tombe, vous irez quand même en enfer. Mais Mary lui avait dit qu’il n’en était pas toujours ainsi. Il y avait la confession le repentir, l’absolution et tout ça. Cela devenait de plus en plus confus. Le Christ avait dit qu’il n’y avait pas de vie éternelle pour un assassin, mais il avait également dit, quiconque croit en moi ne périra point. quiconque. La doctrine biblique semblait aussi pleine de subterfuges qu’une promesse d’achat rédigée par un avocat malhonnête. Sauf, bien entendu, en ce qui concernait le suicide. Impossible pour un suicidé de se confesser ou de se repentir, parce que l’acte lui-même a coupé le cordon d’argent pour vous précipiter dans Dieu sait quelles ténèbres. Et…
    Et pourquoi pensait-il à cela, d’ailleurs ? Il n’avait pas l’intention de tuer qui que ce soit, et certainement pas de mettre fin à ses jours. Il ne pensait même jamais au suicide. Jusqu’à ces tout derniers temps, du moins. »  Pages 224 et 225
  • « Il s’agitait fiévreusement dans son lit, attendant que la lumière bleue d’un gyrophare balaie la fenêtre de la chambre, attendant le moment o˘ une voix désincarnée, kafkaïenne, clamerait: Inutile de résister, ouvrez ! Lorsqu’il s’endormit enfin, il ne s’en aperçut même pas, car ses pensées continuèrent sans transition, passant insensiblement de la rumination consciente aux visions obliques du sommeil, comme la mécanique bien huilée d’une voiture passant de troisième en seconde. »  Pages 232 et 233
  • « Joanna, c’était Joanna St. Claire, une cousine de Jean Calloway, qui habitait le Minnesota. Elles avaient été très proches du temps de leur jeunesse (sans doute lui arrivait-il de penser, pendant ce plaisant intermède séparant la Guerre de 1812 de la naissance de la Confédération des États sécessionnistes), et Joanna avait eu une attaque au mois de juillet. Elle avait bon espoir de se remettre, mais Jean avait confié à Mary que les médecins les avaient prévenus qu’elle était à la merci d’une rechute fatale. Très agréable, pensa-t-il, d’avoir une bombe à retardement au milieu de la tête. Eh, la bombe, c’est pour aujourd’hui ? Non, pas aujourd’hui, s’il te plaît ! Je n’ai pas terminé le dernier roman de Victoria Holt. »  Page 239
  • « – Arrêtez ce trip, mon vieux, vous êtes en plein nombrilisme !
    – Possible, dit-il. Mais sans importance. Tout est en place, et les événements suivront leur cours, dans un sens ou dans l’autre. Un seul truc me tracasse: j’ai parfois l’impression que je suis un personnage dans un mauvais roman, et que l’auteur a déjà décidé comment cela allait se terminer et pourquoi. Mais cela vaut quand même mieux que de rendre Dieu responsable de tout – qu’a-t-il jamais fait pour moi, Dieu, que ce soit en bien ou en mal ? Non, tout est de la faute de ce minable écrivaillon. Il a sacrifié mon fils en lui inventant une tumeur au cerveau – ça, c’était le chapitre un. Suicide ou pas suicide, ça viendra juste avant l’épilogue. Une histoire complètement stupide. »  Page 251
  • « Il aurait voulu voir ce que son fils allait devenir, et s’ils allaient continuer à s’aimer, jusqu’au jour ou un petit tas de cellules de la grosseur d’une noix s’était interposé entre eux, comme une femme ténébreuse et rapace.
    Mary lui avait dit:  » C’est ton fils. « 
    C’était la vérité. Ils semblaient tellement faits l’un pour l’autre, tellement proches, que les noms étaient absurdes, et les pronoms eux-mêmes presque obscènes. Ils étaient devenus George-et-Fred, combinaison un peu comique, unis tels Don Quichotte et Sancho Pança contre le monde entier. »  Pages 264 et 265
  • « Il rangea le petit paquet dans son veston et s’engagea dans la rue de Walter. Des voitures étaient garées à perte de vue. Cela ressemblait bien à Walter. A quoi bon donner une simple soirée pour quelques amis, quand on peut en faire un rassemblement de masse ? Wally appelait cela le Principe de la Poussée du Plaisir. Un jour, proclamait-il, il allait faire breveter l’idée et publier un manuel exposant le mode d’emploi. En soi, le principe était fort simple: il suffit de réunir un nombre suffisant de gens pour être contraint de s’amuser-pour y être poussé. En écoutant un jour Wally exposer sa théorie dans un bar, il avait mentionné les lynchages collectifs effectués par une foule hystérique. »  Pages 266 et 267
  • « Il était entré par la cuisine, qui était tellement pleine de monde qu’on pouvait à peine passer. Il n’était que huit heures et demie: l’Effet de Marée avait à peine commencé. L’Effet de Marée était un autre aspect de la théorie de Walter: au fur et à mesure que la soirée s’avançait, affirmait-il, les invités migraient peu à peu vers les quatre coins de la maison. « Le centre ne tient pas », disait Wally en hochant sentencieusement la tête. « Comme l’a écrit T. S. Eliot. » Une fois, il aurait même vu un type errer dans le grenier dix-huit heures après la fin d’une de ses soirées. »  Page 269
  • « Carrément effrayée maintenant, Mary demanda: « qu’est-ce que tu as pris, Bart ?
    – De la mescaline.
    – O mon Dieu, Bart ! De la drogue ? Mais pourquoi ?
    – Pourquoi pas ? » rétorqua-t-il, pas pour faire le malin, mais parce que c’était la seule réponse qui lui f˚t venue. Les mots défilèrent de nouveau comme des notes de musique, mais cette fois, certaines avaient des drapeaux.
    « Veux-tu que je t’emmène chez un médecin ? »
    Il la regarda avec surprise et examina laborieusement la suggestion de Mary pour déterminer si elle avait des connotations cachées: des échos freudiens sentant l’asile de fous. »  Page 279
  • « – Qui ? demanda-t-elle aussitôt. Qui t’a donné cela? Où as-tu eu ça ? » Son visage changeait, devenait encapuchonné et reptilien. Mary en détective de polar bon marché, dirigeant la lumière de la lampe sur les yeux du suspect – alors, McGonigal, qu’est-ce que tu préfères, la méthode douce ou la méthode dure ? – et, pire encore, elle lui rappela avec un frémissement les histoires de H. P. Lovecraft qu’il avait lues enfant, celles du mythe de Cthullu, où des êtres humains parfaitement normaux se transformaient sur ordre des Anciens en des créatures rampantes et aquatiques. Le visage de Mary prit un aspect écailleux, rappelant vaguement une anguille. »  Page 280
  • « Dans un coin de la pièce, un homme était assis sur une chaise à haut dossier, près de la bibliothèque. De fait, un livre était ouvert sur ses genoux. »  Page 282
  • « – Je suis complètement stone. J’ai pris de la mescaline et oh là là ! » Il regarda en direction de la bibliothèque et vit les livres entrer et sortir du mur. Cela ne lui plut pas du tout. On aurait dit les battements d’un coeur gigantesque. Il en avait assez de voir des trucs comme ça. »  Page 283
  • « – Je vous parle. Répondez-moi.
    – Je ne peux pas. J’ignore ce que deviendra votre « âme » si vous vous suicidez. Je sais par contre ce qui arrivera à votre corps. Il pourrira. »
    Alarmé par cette idée, il regarda de nouveau ses doigts. Docilement, ils commencèrent à s’effriter sous son regard, ce qui le fit penser à L’Étrange Cas de M. Valdemar, de Poe. Quelle nuit ! Poe et Lovecraft. A. Gordon Pym est dans l’assistance ? Et Abdul Allhazred, l’Arabe Fou ? Il releva les yeux, un peu troublé, mais pas vraiment intimidé. »  Pages 285 et 286
  • «  » Mais il y a l’‚me, dit-il à voix haute.
    – Et alors ? demanda Drake avec affabilité.
    – Si on tue le cerveau, on tue le corps, dit-il lentement. Et vice versa. Mais que devient l’âme, dans tout cela ? Voilà l’inconnue, pè… M. Drake.
    – Dans le sommeil de la mort, quels rêves ferons-nous ? Hamlet, M. Dawes. »  Page 286
  • « Il monta sur une chaise et s’y hissa à la force des bras. Il y avait longtemps qu’il n’y avait plus mis les pieds, mais, bien que couverte de poussière et de toiles d’araignées, l’unique ampoule de cent watts fonctionnait toujours.
    Il ouvrit au hasard un carton poussiéreux et découvrit, soigneusement rangés, tous ses agendas de la high school et du college. Ces derniers étaient plus épais, plus luxueusement reliés.
    Il commença par feuilleter les agendas de la high school. Des signatures, des dédicaces, des poèmes (Dans les rues, sur les places / Je suis la fille qui a ruiné ton agenda / En y écrivant la tête en bas.  Signé: Connie.) Des photos de professeurs, assis à leur bureau ou immobilisés au milieu d’un geste, devant le tableau noir, arborant de vagues sourires des portraits de camarades de classe dont il se souvenait à peine, accompagnés de leur classement, des institutions dont ils faisaient partie (Conseil de classe, FIA, Société Poe), de leur surnom et d’une petite devise. Il connaissait le sort de certains (l’armée, mort dans un accident de voiture, sous-directeur de banque), mais la plupart avaient disparu dans les brumes d’un avenir impénétrable.
    Dans l’agenda de terminale, il tomba sur un jeune George Barton Dawes au regard rêveur (photographié par le Studio Cressey). Il fut stupéfait de la totale ignorance de l’avenir dont témoignait cet adolescent, et aussi de sa ressemblance frappante avec le fils dont l’homme qu’il était devenu venait ici chercher les traces. Le garçon de la photo n’avait pas encore fabriqué le sperme qui allait devenir la moitié de son fils. Sous le portrait, un texte:
    BARTON G. DAWES
    « le crack »
    (Club des Randonneurs, Société Poe)
    Bay High School
    Bart, le Clown de la Classe, allège notre fardeau !
    Il remit les annuaires pêle-mêle dans le carton et continua à chercher. »  Pages 298 et 299
  • « À dix heures un quart du matin, on sonna à la porte. Il alla ouvrir et vit un homme portant un costume avec cravate sous son pardessus, l’air aimable et un peu mou. Rasé de près et les cheveux soigneusement coupés, il tenait une mince serviette sous le bras. Il crut d’abord que c’était un représentant amenant des échantillons ou des bulletins de souscription – encyclopédies, magazines… produits ménagers au nom accrocheur-et se prépara à le faire entrer, à écouter attentivement son boniment, et peut-être même à lui acheter quelque chose. »  Page 300
  • « – Vous m’avez aidé. Je traversais un moment très difficile.
    – Ces drogues chimiques ont parfois cet effet-là. Pas toujours, mais parfois. L’été dernier, quelques jeunes m’ont amené un de leurs copains qui avait pris de l’acide dans un parc de la ville. Il était terrorisé parce qu’il s’imaginait que les pigeons allaient le dévorer. Une histoire d’épouvante dans le plus pur style du Reader’s Digest ! »  Page 333
  • « Rentré chez lui, il rangea la batterie et les c‚bles dans le placard, à côté de la caisse. Il pensa à ce qui arriverait si jamais la police débarquait chez lui avec un mandat de perquisition. Des armes dans le garage, des explosifs dans le living, et une grosse somme en liquide dans la cuisine. Bart G. Dawes, le desperado révolutionnaire. L’agent secret X-9, à la solde d’un cartel étranger trop monstrueux pour le nommer. Il s’était abonné au Reader’s Digest, qui était plein d’histoires de ce genre, quand ce n’était pas les éternelles croisades contre le tabac, contre la pornographie, contre le crime… C’était toujours plus effrayant quand le prétendu espion était un petit banlieusard anonyme, un homme comme nous. Des agents du KGB à Willmette, ou Des Moines, collant des microfilms dans les livres de la bibliothèque de prêt du drugstore voisin, préparant la révolution dans des cinémas drive-in, mangeant des Big Macs avec une dent creuse contenant du cyanure. »  Page 339
  • « « Un divorce ? Oui, sans doute.
    – Y as-tu réfléchi ? demanda-t-elle avec gravité, plus comédienne que jamais. Vraiment réfléchi ?
    – Oui, j’y ai beaucoup pensé.
    – Moi aussi. Je crois malheureusement que c’est la seule solution qui nous reste. Mais je ne t’en veux pas, Bart. Je ne suis pas ton ennemie, tu sais. »
    Ciel! Elle a d˚ lire ça dans un roman de gare. »  Pages 345 et 346
  • « Steve Ordner était donc lui aussi vulnérable-un colosse aux pieds d’argile, comme dit le proverbe. A qui Steve le faisait-il penser ? Roulements à billes… glaces volées dans le frigo… Herman Wouk, le capitaine Queeg, oui, c’était cela ! Au cinéma, le rôle était interprété par Humphrey Bogart. »  Page 353
  • « Il chargea le Magnum, en suivant attentivement les instructions du livret, après avoir à plusieurs reprises fait fonctionner le mécanisme à vide. »  Page 355
  • « dit fred tu vas tenir le coup jusqu’à l’arrivée des journalistes pas vrai pour sûr dit george les mots les images le ciné la télé la démolition je sais a pour seul intérêt le fait qu’elle est visible mais freddy as-tu remarqué combien tout cela est solitaire partout dans cette ville et dans le monde entier les gens mangent et chient et baisent et grattent leur eczéma tous les trucs sur lesquels ils écrivent des livres quoi tandis que nous devons faire ceci seul »  Page 363