Les Enquêtes d’Hercule Poirot

Les Enquêtes d’Hercule Poirot d’Agatha Christie.

Éditions du Masque, publié en 1991, 136 pages

Recueil de nouvelles d’Agatha Christie paru initialement en 1924 sous le titre « Poirot investigates ».

Ce recueil de nouvelles policières met en scène le détective belge Hercule Poirot et son fidèle assistant et ami le capitaine Hastings. Neuf nouvelles pour neuf intrigues très différentes les unes des autres. Poirot devra élucider quelques mystères tel que des vols, des meurtres, des enlèvements et il devra même trouver un testament caché.

Assortiment de petites enquêtes bien structurées. Un recueil de nouvelles c’est souvent inégal avec des histoires plus intéressantes que d’autres, celui-ci ne fait pas exception. Le style des nouvelles est somme toute classique. Agatha Christie emploi le même schéma qu’elle utilise dans ses romans mettant en vedette Hercule Poirot : scène de crime, fausses pistes, travail des petites cellules grises de l’enquêteur et résolution du mystère. La majorité des intrigues sont fouillées et se terminent avec des résolutions ingénieuses. L’intérêt principal de cet ouvrage est de pouvoir lire rapidement une succession de petites enquêtes menées par Hercule Poirot et d’apprécier son raisonnement logique au travers d’une trame bien ficelée. Cette lecture est bien agréable bien qu’elle devrait être recommandée à ceux qui veulent s’initié au style de Reine du crime et à son fameux détective belge avant de se plonger dans des romans plus denses.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 31 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « — L’histoire semble d’un romantisme presque incroyable. Et cependant… qui sait ? Hastings, passez-moi mon almanach, je vous prie.
    Je m’exécutai.
    — Voyons, murmura le petit homme en tournant les pages. Quelle est la date de la pleine lune ? Ah ! vendredi prochain. Dans trois jours. Eh bien, madame, vous souhaitez mon avis ? Je vous le donne. Cette belle, belle histoire, peut être une mauvaise plaisanterie, mais il est permis d’en douter. En ce cas, je vous conseille de placer ce diamant sous ma garde jusqu’après vendredi prochain. Nous pourrons prendre, ensuite, les mesures qu’il vous plaira. »  Page 6
  • « J’allai vers la table placée à l’extrémité de la pièce et rapportai la revue en question. Elle me la prit des mains, chercha l’article, le trouva et lut à haute voix :
    « Parmi les nombreuses pierres célèbres, on compte « l’Étoile de l’Est » un diamant actuellement en possession de la famille Yardly. Un ancêtre de l’actuel Lord Yardly le rapporta de Chine et une histoire romanesque est réputée s’y attacher. La pierre aurait été l’œil droit du dieu d’un temple sacré. Un autre diamant de forme et de dimensions identiques aurait représenté l’œil gauche de ce même dieu et la date de sa disparition est inconnue. Un œil du dieu ira à l’Ouest, et l’autre ira à l’Est jusqu’à ce qu’ils se rencontrent à nouveau et retournent triomphalement à leurs places. Par une curieuse coïncidence, une pierre connue sous le nom d’« Étoile de l’Ouest » correspond parfaitement à la description de « l’Étoile de l’Est ». Elle est actuellement la propriété de la célèbre actrice de cinéma, miss Mary Marvell. Une comparaison entre les deux joyaux serait intéressante. » La lectrice s’interrompit.
    — Épatant, s’exclama Poirot, sans aucun doute, un roman de premier ordre. Et vous n’avez pas peur, madame ? Vous ne redoutez pas de confronter deux sœurs jumelles de crainte qu’un Chinois n’apparaisse et, passez muscade, les remporte à toute allure en Chine ? »  Pages 8 et 9
  • « Je ne sais ce qu’aurait pu ajouter Poirot, car à ce moment, la porte s’ouvrit pour livrer passage à un homme superbe. De sa tête brune et bouclée à la pointe de ses bottes vernies, il représentait le parfait héros de roman. »  Page 9
  • « — Bien, déclara-t-il d’un ton brusque, une étrange expression sur le visage. L’intrigue suit son cours. Passez-moi, je vous prie, le nobiliaire qui se trouve sur cette étagère supérieure. Il en tourna les pages. Ah, voici ! Yardly… 10e vicomte, servit en Afrique du Sud. Tout ça n’a pas d’importance… Épousa en 1907, l’Hon. Maud Stopperton, quatrième fille du troisième baron Cotteril… etc., etc., descendance : deux filles nées en 1908 et 1910… Clubs… Résidences… Voilà. Cela ne nous apprend pas grand-chose, mais demain matin nous verrons ce lord. »  Page 12
  • « — Pas maintenant, je vous prie. Ne brouillons pas notre esprit. Et regardez ce nobiliaire… Comment l’avez-vous rangé ! Ne voyez-vous pas que les livres sont disposés par rang de taille ? De cette manière nous avons de l’ordre, de la méthode, dont, comme je vous l’ai souvent fait remarquer, Hastings…
    — Exactement, coupais-je vivement, remettant le volume à sa place habituelle. »  Page 13
  • « — Absurdités, bredouilla-t-il, il n’y a jamais eu d’histoire romanesque attachée à ce diamant. Je crois savoir qu’à l’origine il est venu de l’Inde, mais je n’ai jamais eu connaissance de ce conte de dieu chinois ! »  Page 13
  • « — Et Mrs. Fergusson ? demanda Parker, quelles sont vos déductions à son sujet. Hastings ?
    — Sans aucun doute, mon cher Watson, répliquai-je d’un ton léger, elle venait d’un autre appartement situé dans le même immeuble ! »  Page 44
  • « — Il y a en bas un monsieur qui veut absolument voir M. Poirot ou vous, capitaine Hastings. Il a très grand air… Voici sa carte.
    Elle me tendit le bristol et je lus : « Monsieur Roger Havering. »
    Poirot dirigea ses regards vers la bibliothèque ; immédiatement je compris ce qu’il voulait et lui tendis le Gotha. Il le feuilleta rapidement :
    « Deuxième fils du cinquième baron Windsor. Épousa en 1913, Zoé, quatrième fille de William Crabb. » »  Page 57
  • « — Ce n’est pas leur air balourd qui me déçoit, mon ami. Je n’espère pas trouver en un directeur de banque, un « financier alerte à l’œil perçant » comme le dépeignent vos romanciers favoris. Non, c’est l’affaire qui me déçoit… C’est trop facile ! »  Page 75
  • « — En somme, ce que vous attendez de moi, c’est que je protège votre fils ? Je ferai tout mon possible pour éviter qu’il lui arrive malheur.
    — Dans des circonstances ordinaires, j’en suis persuadée… Mais que pourriez-vous contre une puissance occulte ?
    — Dans les ouvrages du Moyen Âge, Lady Willard, vous trouverez divers moyens de neutraliser la magie noire. Peut-être étaient-ils plus savants que nous à l’époque, malgré notre science dont nous nous vantons. À présent, venons-en aux faits, afin que je puisse m’orienter. Votre mari a toujours été un égyptologue convaincu, je crois ? »  Page 82
  • « — Voyons Poirot, il y a aussi beaucoup de sable en Belgique, lui rappelai-je, me souvenant de vacances passées à Knokke-leZoute, au milieu des « dunes impeccables », pour reprendre l’expression du guide de la région. »  Page 85
  • « — Voyons, il est impossible que vous ajoutiez foi à… Mais enfin, c’est impensable ! Cela prouverait que vous ne savez rien de l’ancienne Égypte.
    Pour toute réponse, Poirot sortit de sa poche un vieux volume tout déchiré. Il nous montra la couverture où je lus : « La Magie des Égyptiens et des Chaldéens », puis, nous tournant le dos, il sortit de la tente à grands pas. Le docteur me regarda ébahi. »  Page 89
  • « Retournant vers nos compagnons, en proie à une forte émotion, nous trouvâmes Poirot prenant des mesures énergiques pour assurer sa sécurité personnelle. Il traçait fébrilement dans le sable autour de notre tente, des diagrammes et des inscriptions variées. Je reconnus l’étoile pentacle répétée plusieurs fois. Suivant son habitude, Poirot faisait en même temps une dissertation impromptue sur la sorcellerie et la magie en général, la magie blanche qui s’oppose à la magie noire, avec une allusion au Ka et au Livre des morts. »  Page 91
  • « — Nous arrivons juste à temps, ce beau monsieur allait justement partir pour le continent. Bien, messieurs, c’est tout ce que nous pouvons faire ici. C’est une triste affaire qui paraît assez nette.
    En redescendant le Dr Hawker semblait très surexcité.
    — C’est le commencement d’un roman, dit-il, on ne le croirait pas si on le lisait. »  Page 122
  • « — Il vaut mieux que vous soyez franc avec moi. Je ne vous demande pas ce qui vous a amené en Angleterre. Je sais déjà que vous êtes venu uniquement pour voir le comte Foscatini.
    — Il n’était pas comte, grogna l’Italien.
    — J’ai déjà remarqué que son nom ne figurait pas au Gotha. »  Page 124
  • « Lui-même d’une instruction très rudimentaire, compensée par un remarquable bon sens, accordait peu de valeur à ce qu’il appelait « les connaissances livresques ». À son avis, les jeunes filles devaient se contenter d’apprendre à devenir des maîtresses de maison accomplies et perdre le moins de temps possible avec les livres. »  Page 128

Geisha

Geisha d’Arthur Golden.

Éditions Le Livre de Poche no 14794, publié en 2002,  574 pages

Roman d’Arthur Golden paru initialement en 1997 sous le titre « Memoirs of A Geisha ».

1929 au Japon, Chiyo a neuf ans. Elle et sa sœur Satsu sont vendues par leur père et envoyées à Kyoto. Satsu se retrouve dans une maison close alors que Chiyo, avec ses yeux d’un gris translucide, est envoyée dans un okiya où elle y sera formée pour devenir une geisha. Chiyo y apprendra entre autres le maintien, le chant, la danse et la conversation. Sa route sera longue et jonchée de trahisons et d’obstacles. Elle se heurtera à l’hostilité et à la cruauté d’Hatsumomo l’héritière de l’okiya et geisha très en vogue. Tiraillée entre le devoir, l’obéissance, l’argent et la liberté Chiyo va traverser plusieurs épreuves dans cet univers impitoyable pour devenir la geisha Sayuri. De plus, elle devra survivre pendant la seconde guerre mondiale pendant laquelle les salons de thé seront fermés et où l’existence des geishas sera rythmée par le travail en usine.

Magnifique roman, sous forme de mémoire, qui dépeint la dure réalité de la vie des geishas. Cette œuvre nous fait découvrir cet univers secret et particulier tout en nous tenant en haleine du début à la fin. Elle nous amène aussi à vivre un voyage dans le temps et à découvrir la culture japonaise. Mais surtout, elle nous plonge dans l’intimité et dans les pensées d’une jeune femme forte. Le personnage de Chiyo est très réussi, il est tout en nuance ce qui nous le rend très attachant. Nous suivons avec intérêt sa vie à travers les difficultés qui se présentent à elle mais aussi à travers ses déceptions, ses joies et ses peurs. Le point fort, outre l’histoire, est le style littéraire et les belles descriptions d’Arthur Golden, qui nous font voyager dans la vie de Kyoto de la première moitié du vingtième siècle. C’est un livre d’une grande beauté par sa poésie et surtout par l’histoire de cette petite fille qui fait face à son destin.

La note : 5 étoiles

Lecture terminée le 11 juillet 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Elle passait sa vie dans cette pièce, assise à la table, généralement avec un livre de comptes. Elle rangeait ces petits livres dans une bibliothèque qui se trouvait devant elle, et dont les portes demeuraient ouvertes. »  Page 78
  • « Je m’attendais à quelque chose de grandiose, mais cet endroit se révéla ne compter que quelques pièces sombres, au deuxième étage de notre école. Il y avait là des tatamis, des bureaux, des livres de comptes. »  Page 91
  • « — Ah oui ! Eh bien moi je ne la trouve pas si jolie. Un jour, j’ai vu un cadavre, qu’on avait repêché dans le fleuve : sa langue était de la même couleur que les yeux de Chiyo.
    — Peut-être es-tu trop jolie pour déceler la beauté chez les autres, dit Awajiumi, qui ouvrait un livre de comptes et prenait son crayon. Enfin, inscrivons cette petite fille. Voyons… Chiyo, c’est ça ? Dis-moi ton nom en entier, Chiyo, et dis-moi où tu es née. »  Page 93
  • « — Quand tu commenceras à travailler en tant que geisha, tu rembourseras ce kimono à l’okiya, avec toutes tes autres dettes : tes repas, tes cours, tes frais médicaux, si tu tombes malade. C’est toi qui paieras tout ça. Pourquoi Mère passe-t-elle ses journées à inscrire des chiffres dans des petits livres, d’après toi ? Tu devras même rembourser l’argent que nous avons dépensé pour faire ton acquisition. »  Page 117
  • « — Tu sais, Chiyo, aller dans la vie en trébuchant n’est pas le meilleur moyen d’avancer. Tu dois savoir agir au bon moment. Une souris qui veut duper un chat ne sort pas de son trou n’importe quand. Tu sais lire ton almanach ?
    Avez-vous déjà vu un almanach ? Ces livres sont remplis de caractères obscurs, de tableaux compliqués. Les geishas sont très superstitieuses, je l’ai dit. Mère, Tatie, la cuisinière, les servantes, prenaient rarement une décision sans consulter leur almanach, même s’il s’agissait d’un acte aussi banal que l’achat d’une paire de chaussures. Quant à moi, je n’avais jamais utilisé d’almanach.
    — Ça ne m’étonne pas qu’il te soit arrivé autant de malheurs, fit observer Mameha. Tu as essayé de t’enfuir sans voir si le jour était propice ou pas, exact ?
    Je lui racontai que ma sœur avait décidé du jour de notre évasion. Mameha voulut savoir si je me souvenais de la date. Je finis par m’en souvenir en regardant l’almanach avec elle. C’était en 1929, le dernier mardi d’octobre, quelques mois après qu’on nous eut arrachées à notre foyer, Satsu et moi.
    Mameha demanda à sa servante d’apporter un almanach de cette année-là. Après m’avoir demandé mon signe – le singe – elle passa un certain temps à vérifier, puis à revérifier des données sur divers tableaux, de même que les aspects généraux concernant mon signe pour le mois en question. Finalement elle me lut les prévisions :
    — « Période particulièrement peu favorable. Ne pas utiliser d’aiguilles, ne consommer que les aliments habituels, ne pas voyager. »
    Elle s’interrompit pour me regarder.
    — Tu as vu ? Voyager. Ensuite il y a la liste des choses que tu dois éviter… Voyons… prendre un bain pendant l’heure du coq, acheter des vêtements, « se lancer dans de nouvelles entreprises » et puis, écoute ça, « changer de lieu de résidence ».
    Là-dessus Mameha referma le livre et me regarda.
    — As-tu pris garde à une seule de ces choses ?
    La plupart des gens ne croient pas à ce genre de prévisions. Mais si j’avais moi-même eu des doutes, ceux-ci eussent été balayés par l’horoscope de Satsu pour la même période. Après m’avoir demandé le signe de ma sœur, Mameha étudia les prévisions la concernant.
    — Bien, dit-elle, au bout d’un petit moment. Voilà ce qu’il y a écrit : « Jour propice à des changements mineurs. » Ce n’est peut-être pas le jour rêvé pour s’évader, mais c’est tout de même la date la plus favorable de cette semaine-là et de la suivante.
    Ensuite venait une nouvelle surprenante.
    — « Un bon jour pour voyager dans le sens de la Chèvre », m’annonça Mameha.
    Elle alla chercher une carte, trouva Yoroido. Mon village était au nord-est de Kyoto, orientation correspondant au signe de la Chèvre. Satsu avait consulté son almanach ! – sans doute pendant les quelques minutes où elle m’avait laissée seule, dans cette pièce, sous l’escalier du Tatsuyo. Elle avait eu raison de le faire, car elle s’était évadée, et moi pas. »  Pages 185 à 187
  • « Mameha consulta à nouveau l’almanach à mon bénéfice. Elle sélectionna plusieurs dates, durant les semaines à venir, propices à des changements notables. »  Page 187
  • « — J’aimerais en savoir un peu plus sur la dette de Chiyo, reprit-elle finalement.
    — Je vais vous chercher les livres de comptes, dit Mère. »  Page 198
  • « Mère écoutait une comédie à la radio. Habituellement, quand je la dérangeais en pareil moment, elle me faisait signe d’entrer et se remettait aussitôt à écouter la radio – tout en étudiant ses livres de comptes et en tirant sur sa pipe. Mais aujourd’hui, à ma grande surprise, elle éteignit la radio et ferma son livre de comptes d’un coup sec dès qu’elle me vit. »  Page 199
  • « Pour clore la matinée, j’étudiais la cérémonie du thé. On a écrit maints ouvrages sur le sujet, aussi ne vais-je pas entrer dans les détails. »  Page 208
  • « Elle servit du saké au grand écrivain allemand Thomas Mann, qui lui conta une longue histoire très ennuyeuse par l’intermédiaire d’un interprète. Elle servit également à boire à Charlie Chaplin, à Sun Yat-sen, et à Hemingway. Ce dernier se soûla et déclara à Mameha : « Vos lèvres rouges dans ce visage blanc me rappellent le sang sur la neige. » »  Page 216
  • « Je ne pense pas qu’une fille de quatorze ans – ni même une femme – puisse faire renverser quelque chose à un jeune homme rien qu’en le regardant. On voit ce genre de scène au cinéma, et dans les romans. »  Page 230
  • « — Mameha, dit-il, qu’est devenu le rouleau qui était dans l’alcôve ? Le dessin à l’encre. Un paysage, je crois. C’était beaucoup mieux que la chose qui le remplace.
    — Le rouleau que vous voyez là, Baron, est un poème calligraphié de la main de Matsudaira Koichi. Il est dans cette alcôve depuis presque quatre ans. »  Page 264
  • « Bien entendu, les geishas ne conservent pas la totalité de leurs gains. Les maisons de thé où elles travaillent prennent un pourcentage. Un pourcentage bien moindre va à l’association des geishas. Elles reversent également une dîme à leur habilleur. Enfin, elles peuvent payer une petite somme à une okiya, qui met leurs livres de comptes à jour et consigne tous leurs engagements. »  Page 270
  • « Elle rentra à l’okiya, me demanda si l’on m’avait réellement donné le rôle. Je le lui confirmai. Elle repartit, aussi stupéfaite que si elle venait de voir son chien Taku ajouter des chiffres dans son livre de comptes. »  Pages 339 et 340
  • « Je m’exposerais alors à devenir une vieille femme aux yeux jaunes, enfermée dans une pièce glauque avec ses livres de comptes. »  Page 380
  • « Dans les fêtes brillantes, à Gion, on rencontrait des artistes célèbres : peintres, écrivains, acteurs de Kabuki. »  Page 396
  • « Le jour où j’avais rencontré Nobu, mon almanach disait : « Un mélange de bonnes et de mauvaises influences peuvent infléchir le cours de votre destinée. » »  Page 400
  • « — Mme Okada a eu la bonté de porter les chiffres sur le papier, répondit Mameha. Je vous serais reconnaissante de les examiner.
    Mme Okada remonta ses lunettes, prit un livre de comptes dans son sac. Mameha et moi restâmes silencieuses, comme elle ouvrait le livre sur la table et expliquait à Mère à quoi correspondaient les colonnes de chiffres. »  Page 408
  • « Je ne voyais pas quel conseil donner à Takazuru. Aussi lui suggérai-je de lire à Nobu un ouvrage historique. Qu’elle en lise un extrait chaque fois, lui dis-je. J’avais moi-même fait cela de temps à autre – certains hommes n’aiment rien tant que s’asseoir, les yeux mi-clos, écouter une voix de femme leur conter une histoire. »  Page 425
  • « — Vous, les geishas ! Je ne connais pas de femmes plus irritantes ! Vous passez votre temps à consulter vos almanachs. « Oh, je ne puis marcher vers l’est, aujourd’hui, cela me porterait malheur ! » Mais quand il s’agit de choses essentielles, qui affectent le cours de votre vie, vous faites n’importe quoi ! »  Page 429
  • « Aussi n’avais-je récolté, au fil des années, que quelques rouleaux, des pierres à encrer, des bols en céramique, une collection de clichés stéréoscopiques de vues célèbres, et un joli stéréoscope en argent, que m’avait donnés l’acteur de Kabuki Onoe Yoegoro XVII. Je déménageai toutes ces choses – avec mon maquillage, mes sous-vêtements, mes livres et mes magazines – dans le coin qui m’était imparti. »  Page 433
  • « — Je ne voulais pas vous le dire, Mère, mais Sayuri avait laissé traîner un cahier sur sa table, et j’essayais de le cacher, pour lui rendre service. J’aurais dû vous l’apporter tout de suite, je sais, mais… Elle tient un journal, vous savez. Elle me l’a montré l’année dernière. Elle a écrit des choses incriminantes sur plusieurs hommes. Et puis il y a des passages sur vous, Mère. »  Page 438
  • « Ne voulant aborder d’emblée le sujet qui m’occupait, nous parlâmes du « Festival des Siècles » – Mameha devait jouer le rôle de Lady Murasaki Shikibu, auteur du « Dit de Genji ». »  Page 444
  • « — Sayuri, me dit-il, je ne sais pas quand nous allons nous revoir, ni dans quel état sera le monde quand nous nous reverrons. Nous aurons peut-être vu des horreurs. Mais chaque fois que j’aurais besoin de me rappeler qu’il y a de la beauté et de la gentillesse en ce monde, je penserai à vous.
    — Nobu-san ! Vous auriez dû être poète !
    — Je n’ai rien d’un poète, vous le savez bien. »  Pages 466 et 467
  • « À l’heure de sa mort, elle lisait une histoire à l’un de ses neveux, dans la propriété de son père, à Denenchofu, un quartier de Tokyo. »  Page 468
  • « Le lendemain, j’étudiais soigneusement mon almanach, dans l’espoir d’y trouver l’indice d’un événement majeur. J’étais si abattue ! Même M. Arashino parut s’en apercevoir : il m’envoya acheter des aiguilles à la mercerie, à trois kilomètres. Sur le chemin du retour, au coucher du soleil, je faillis me faire renverser par un camion de l’armée. C’est la seule fois de ma vie où j’ai frôlé la mort. Je m’aperçus le lendemain que mon almanach me déconseillait de voyager dans la direction du rat – celle de la mercerie. J’avais seulement cherché des signes concernant le président. Je n’avais pas noté cet avertissement. »  Page 472
  • « — Tout va bien. Nobu-san n’a-t-il pas reçu mes lettres ?
    — Vos lettres ! On dirait des poèmes ! Vous parlez du « son cristallin de l’eau », et autres absurdités de ce genre. »  Page 477
  • « Une femme sensée eût sans doute abandonné tout espoir, à ce stade. Pendant un temps, j’allai voir l’astrologue tous les jours, je cherchai dans mon almanach le signe qui m’eût incitée à renoncer. »  Page 514

L’envers du mensonge

L’envers du mensonge de Sherry Lewis.

Éditions Harlequin (Amours d’aujourd’hui), publié en 2002, 279 pages

Roman de Sherry Lewis paru initialement en 2001 sous le titre « That Woman in Wyoming ».

Max Gardner est un chasseur de primes et il traque un malfaiteur nommé Carmichael. Cette recherche l’amène dans une petite ville perdue du Wyoming, Serenity. Pour le retrouver, Max veut mener une enquête parmi les habitants du village et se fait passer pour un promoteur immobilier. Ce faisant, il fait la connaissance de Reagan McKenna, une jeune femme qui vit seule avec ses deux filles et dont le mari policier est mort en service quelques années plus tôt. Max ne peut s’empêcher d’admirer la façon dont Reagan fait passer sa famille avant tout. Ses filles et son jeune frère signifient tout pour elle. Malgré les réticences de Reagan à renouer des liens durables avec un homme, elle invite Max chez elle, et c’est le début de leur liaison. Soudain, Reagan et ses enfants semblent être la famille parfaite pour Max, mais que faire avec son identité inventée. De plus, il découvre que le fugitif qu’il est venu attraper est le frère de Reagan.

Roman à l’eau de rose qui veut se déguiser en roman policier. L’intrigue est somme toute un peu différente des romans Harlequin classiques. Dans ce roman, l’histoire est plus réaliste et plus contemporaine. Ici, pas de beau et riche magna arrogant, pas de rapport amour – haine entre les protagonistes. Les relations entre les personnages sont plus équilibrées et collent plus à notre époque. L’intrigue policière tombe rapidement au second plan pour être remplacé par les aléas des relations entre Max et Reagan et leur histoire d’amour. Les deux personnages principaux sont convenus pour ce style de roman. Elle est belle, intelligente, indépendante et maîtresse d’elle-même. Elle a perdu son conjoint, elle est donc une femme rendue forte par les événements. Lui, il est beau, viril, ténébreux et sans attache. Outre le fait que l’histoire soit purement prévisible, ce livre manque d’inventivité et il n’y a pas de surprise. Un roman à lire si vous n’avez rien d’autre sous la main.

La note : 2 étoiles

Lecture terminée le 27 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Donovan, qui philosophait à ses heures depuis qu’il était amoureux, n’aurait pas manqué de lui rappeler la pensée de Pascal : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas, » mais Max n’était pas d’accord. »  Page 74
  • « – Les filles ont fait les lasagnes et je me suis occupée de la salade, dit Reagan tout en se dirigeant vers la salle de séjour.
    Il lui emboîta le pas et découvrit une pièce qui ressemblait en tout pointe à ce qu’il avait imaginé : ordonnée sans être dépouillée, chaleureuse et peuplée d’objets intéressants. Où qu’il portât son regard, quelque chose retenait son attention, de la vieille maisonnette d’oiseaux faite de bardeaux posée sur la cheminée, en passant par la figurine de cristal sur une des étagères chargées de livres, jusqu’au surprenant champignon de cuivre à côté du canapé. »  Page 82
  • « – Tu peux les mettre dans ton sac ? demanda-t-elle. Elles me trient les cheveux.
    – D’accord, mais ne me tiens pas pour responsable si certaines se cassent, prévient Reagan en ouvrant ses mains.
    – Elles ne risquent rien dans ton sac, dit Danielle qui s’apprêtait à rejoindre ses amies.
    – C’est vite dit. Vous m’avez déjà confié deux paires de lunettes de soleil, une montre et un baladeur. Mon sac est plein à craquer.
    – Les sacs des mères me font toujours pensé à Mary Poppins, remarqua Max d’un ton rêveur avant de suggérer en attrapant le sac à dos de Jamie : Pensez-vous qu’il y ait plus de place dans celui-ci ? »  Page 96
  • « La table de la cuisine était embarrassée de livres de classe, une petite musique jouait en arrière-fond, et Max aurait vendu son âme pour une bouchée de ce qui mitonnait sur la cuisinière, embaumant la pièce de senteurs aromatiques.
    Danielle, assise devant ses cahiers fermés, jouait avec le cordon du téléphone et riait. »  Page 115
  • « Reagan, en effet, ayant remué une dernière fois le contenu d’une casserole et baissé le feu, demanda :
    – Est-ce que quelqu’un peut surveiller cela pendant que je vais chercher un livre de cuisine dont j’ai besoin pour le dessert ? »  Page 116
  • « – Avec ou sans Max?
    – Avec. Du moins la plupart du temps, répondit-elle en se dirigeant vers la cafetière. Ça a été toute une histoire pour se préparer ce matin, tu n’imagines pas. Jamie avait oublié des livres dans sa chambre, et Travis ne l’entendait pas frapper. Aussi est-elle venue me déranger trois ou quatre fois pendant que je me lavais et m’habillais. Je n’ai même pas eu le temps d’avaler un café. »  Pages 157 et 158
  • « Reagan vaporisa un peu de produit lustrant sur le poste de télévision et se mit à frotter avec vigueur. En deux jours, elle n’avait pas seulement découpé jusqu’au dernier coupon du dernier magazine, mais elle avait aussi aspiré chaque centimètre carré de la maison, réorganisé le tiroir d’argenterie, lavé tout le linge, repris. Toutes les chaussettes qui attendaient dans leur panier depuis des semaines, remplacé des boutons manquants sur des vêtements dont elle avait presque oublié l’existence. Elle avait également dépoussiéré les livres sur les étagères, fait la chasse aux toiles d’araignées dans les coins les plus inaccessibles et avait néanmoins passé plus de temps qu’elle ne l’aurait cru possible devant les bulletins d’information. »  Page 239

La quête d’Ewilan tome 1 : D’un monde à l’autre

La quête d’Ewilan tome 1 : D’un monde à l’autre de Pierre Bottero.

Éditions Rageot (Poche), publié en 2006, 198 pages

Premier tome de la trilogie « La quête d’Ewilan » écrit par Pierre Bottero et publié initialement en 2003.

Camille est une jeune fille de 13 ans qui a été adoptée par la famille Duciel. Sa vie suit son cours tranquillement sans réelle implication de sa famille adoptive. Alors qu’elle traverse la rue, sans regarder, un camion fonce sur elle. Elle est convaincue qu’elle va être happer par celui-ci. Soudainement, elle se retrouve dans une forêt de L’Empire de Gwendalavir. Que s’est-il passé ? Comment a-t-elle fait pour se retrouver dans cette forêt ? Après avoir assisté à un combat entre un chevalier et une bête mystérieuse, elle sera de retour sur le trottoir près du camion. Mais suivant son retour, Camille a l’impression que son imagination lui joue des tours en recréant dans la réalité des scènes qu’elle imagine. Lors de ses recherches, elle découvrira qu’en fait elle est native de Gwendalavir et qu’elle est la fille d’une impératrice. Pour les protéger d’une guerre naissante, Camille et son frère ont été envoyés dans un autre monde et leurs souvenirs ont été bloqués. Mais ce qui trouble le plus Camille c’est qu’il semble qu’elle soit l’élue à qui il appartient de sauver L’Empire de Gwendalavir. La défense de l’Empire repose sur des dons particuliers des guerriers : l’Art du dessin et l’imagination. Saura-t-elle en mesure de contrôler ces aptitudes pour sauver l’Empire ?

Ce roman jeunesse est assez original, l’histoire est captivante et intéressante. Le point fort est le mélange des univers moderne et médiévale, des chevaliers et des bêtes fantastiques. Les voyages entre les deux univers ajoutent au plaisir de la lecture. Par contre, le système de magie basé sur le dessin et l’imagination est simpliste. Il utilise à outrance le principe de « la pensée magique » ce qui est très réducteur au niveau de la trame de l’histoire. Les personnages sont bien construits et attachants mais manque de subtilité et de profondeur pour les lecteurs adultes. Le personnage d’Ellana est le plus réussit, mais très peu présent, il est sympathique et intriguant. Le style d’écriture est simple mais entretient le suspense et pousse le lecteur à vouloir connaître la suite. Ce premier tome offre un début d’aventure lent et permet ainsi de se familiariser avec les lieux et les personnages. Espérons que l’histoire gagnera en richesse et en complexité dans les tomes suivants. C’est une petite histoire sans prétention, assez classique, qui se lit très facilement.

La note : 3,5 étoiles

Lecture terminée le 23 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « — Ewilan, je t’ai appelée Ewilan. J’ai sans doute piqué ça dans un film ou dans une BD, mais si ça te fait cet effet-là, c’est sûr que je ne recommencerai pas ! »  Page 14
  • « Salim s’installa du mieux qu’il put et ouvrit son livre pour essayer de comprendre le théorème de Pythagore. »  Page 23
  • « La bibliothèque est l’âme d’une maison, tous les gens de bonne naissance le savent. Il aurait donc été inconcevable aux yeux des Duciel qu’une demeure comme la leur ne comprenne pas une telle pièce, où les hôtes de marque et le maître des lieux se retirent, après le repas, pour fumer un cigare et boire un verre de cognac.
    Mais une fois la maison achetée, la pièce dédiée, les Duciel s’étaient aperçus qu’ils n’avaient strictement rien à y ranger.
    M. Duciel avait résolu le problème en acquérant aux enchères l’intégralité de la bibliothèque d’un vieux marquis écrasé de dettes. Il avait fait installer les livres dans de beaux rayonnages en bois de noyer et plus personne ne les avait ouverts.
    Lorsque Camille avait émis le désir de les consulter, M. Duciel avait hésité, pour la forme, avant d’accepter.
    N’ayant aucune idée de ce qu’il avait acheté, il était persuadé que sa fille adoptive avait déniché quelques ouvrages pour la jeunesse qu’elle déchiffrait avec peine. Il l’avait longuement sermonnée sur la valeur des livres, le respect qu’on leur devait, puis s’était, à son habitude, désintéressé d’elle et de ses activités.. »  Page 24
  • « Elle avait commencé sa recherche le matin même, à la bibliothèque municipale mais, insatisfaite, la poursuivait chez elle. Elle venait de trouver son bonheur dans un vieux livre en grec ancien d’Aristote. »  Page 25
  • « Ils gagnèrent la salle de français et s’installèrent. Leur professeur, une jeune femme, entra à son tour. Après avoir demandé le silence avec un succès relatif, elle commença son cours. Le texte du jour était une poésie de Jacques Prévert, Le Cancre.
    Des photocopies furent distribuées et tandis que Mlle  Nicolas évoquait la tendresse et l’anticonformisme qui se dégageaient du texte qu’elle s’apprêtait à lire, Camille se renversa en arrière sur sa chaise et ferma à demi les yeux. »  Page 30
  • « Camille sourit. Elle appréciait Prévert, et qu’elle ait déjà lu une bonne partie de son œuvre n’enlevait rien au plaisir qu’elle avait à le rencontrer ce jour-là.
    Elle aurait simplement aimé que la classe soit plus calme afin de savourer le poème en toute quiétude. »  Page 30
  • « Mlle Nicolas, pour motiver ses élèves, essayait de leur faire mettre en correspondance l’image du cancre décrit par Prévert et la réalité de l’école. Devant le peu de succès de son idée, elle décida de lire le texte à haute voix.
    Dès le premier vers, Camille fut happée par la magie de la poésie. Elle adorait entendre lire, surtout avec autant de qualité et de cœur. Elle se prit à imaginer le cancre en butte aux moqueries des autres enfants, à la mesquinerie de l’enseignant et sa formidable réponse :
    … et malgré les menaces du maître
    sous les huées des enfants prodiges
    avec des craies de toutes les couleurs
    sur le tableau noir du malheur
    il dessine le visage du bonheur. »  Page 31
  • « — Non. Il y a une différence et là j’en ai eu conscience. À un moment, j’ai basculé dans une dimension où j’ai imaginé exactement ce qu’il y avait sur le tableau quand j’ai ouvert les yeux !
    — Ça alors, ma vieille, à côté de toi les X-men sont des vieillards gâteux ! »  Page 32
  • « Plus loin, des étalages proposaient une profusion de vieux grimoires reliés de cuir, de bois ou de marbre, mais les plus surprenants présentaient des animaux vivants. »  Page 66
  • « Salim ferma les yeux un instant, tant la lumière était vive. Quand il les rouvrit, il discerna brièvement trois cercles lumineux en mouvement devant son amie puis, soudain, le cristal s’éteignit.
    Lorsque la lumière revint, Duom Nil’ Erg ôta délicatement le masque des yeux de Camille et le reposa sur la table. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’il contemplait le résultat du test avec stupéfaction.
    — C’est impossible, marmonna-t-il, cette figure n’existe que dans les livres. »  Page 80
  • « Là, elle se dirigea sans hésiter vers une porte imposante tendue de cuir. Elle n’était pas fermée à clef et ils pénétrèrent dans une pièce spacieuse, aux murs couverts de livres, un bureau sombre trônant en son centre. »  Page 147
  • « — Et si nous demandions l’hospitalité à quelqu’un ?
    — Bonne idée, commenta Camille. Comme ça, on est sûrs de finir la nuit au poste de police et d’être mis dans le train de retour demain matin.
    — Mais…
    — Nous sommes mineurs, Salim, et nous sommes dans la vraie vie, pas dans un film ou dans un roman. »  Page 170
  • « — Si tu veux, proposa-t-il à Camille, on fait un marché. Je vous emmène dans ma planquette et, en échange, tu m’fais la lecture.
    — La lecture ?
    — Qu’est-ce que ça a de drôle, s’emporta-t-il, tu crois qu’il faut porter un costume trois-pièces et rouler en Rolls pour aimer les livres ?
    — Non, pas du tout, affirma Camille. Je suis d’accord pour vous lire ce que vous voulez. »  Page 171
  • « Camille s’était approchée de la paillasse qu’elle contemplait avec convoitise malgré son état de vétusté. Elle jeta un coup d’œil sur la caisse de bois qui était ouverte. Elle était pleine de livres.
    Le clochard se tourna vers elle.
    — Ça, c’est mon trésor. Les plus beaux livres du monde.
    Il haussa les épaules avant de poursuivre :
    — Mais je ne peux pas en profiter.
    — Vous ne savez pas lire ? hasarda Salim. L’homme lui jeta un regard courroucé.
    — J’ai lu plus de livres que tu n’en verras de toute ta vie, morveux. J’aurais aimé continuer jusqu’à ma mort, mais mes yeux n’ont pas été d’accord. J’arrive encore à voir de loin, mais pour ce qui est de lire…
    Sa voix se brisa et, pour lui donner le temps de se reprendre, Camille prit un livre dans la malle. Elle en lut le titre, La Condition humaine.
    — J’ai aimé celui-ci, dit-elle, même si je n’ai peut-être pas tout compris.
    Il la contempla, émerveillé.
    — Tu as lu Malraux, à ton âge ?
    — C’est un phénomène cette fille, expliqua Salim en se rengorgeant. Si c’était une poule, son premier œuf serait l’Encyclopcedia Universalis.
    Camille leva les yeux au ciel.
    — De mieux en mieux, Salim. On peut difficilement faire plus délicat que comparer une fille à une poule.
    Le clochard s’était approché de la caisse.
    — Regarde un peu, fillette, si tu peux me trouver L’Art d’être grand-père de Victor Hugo. Lis-m’en quelques pages et je m’estimerai le plus heureux des hommes.
    Camille farfouilla un moment et finit par dénicher l’ouvrage. Elle s’assit sur la paillasse et le vieil homme prit place à côté d’elle.
    Elle ouvrit le livre avec un étrange sentiment. Un souvenir oublié gagnait lentement la surface de son esprit. Elle se revoyait toute petite, confortablement installée sous un édredon de plumes. À côté d’elle, une jeune femme lui lisait une histoire merveilleuse d’une voix douce en la regardant avec tant d’affection que… »  Page 173 et 174
  • « Elle commença sa lecture. Elle n’avait jamais vraiment apprécié Victor Hugo, mais elle adorait lire et, par reconnaissance pour leur hôte, elle y mit tout son cœur.
    Quand elle eut terminé, de grosses larmes coulaient sur les joues ridées du clochard. »  Page 175
  • « Quand le mercenaire du Chaos arriva dans la salle, elle était vide. Aucune piste ne s’offrait à lui. De rage, il donna un violent coup de pied dans une caisse de bois, faisant tomber un livre dont il lut machinalement le titre, L’Art d’être grand-père. Il ne comprit pas. »  Page 178
  • « Ils s’attendaient à être interpellés par un surveillant ou un professeur, mais ils parvinrent sans encombre à la salle Stratis Andreadis. Une douzaine d’étudiants étaient plongés dans des encyclopédies d’art, des catalogues illustrés ou utilisaient des ordinateurs dernier cri. »  Page 179
  • « Ils marchèrent un peu pour oublier qu’ils mouraient de faim. Ils passèrent un moment à regarder les vieux livres proposés par les bouquinistes, mais Camille ne se détendit pas. »  Page 182

Oniria

Oniria de Patrick Senécal.

Éditions Alire, publié en 2004, 185 pages

Roman de Patrick Senécal paru initialement en 2004.

Dave est incarcéré au pénitencier de Donnacona pour meurtre, mais il se victime d’une erreur judiciaire. Afin de prouver son innocence, il décide de s’enfuir avec trois autres codétenus. Mais l’évasion ne se passe pas comme prévue, ils sont vite cernés par les policiers. Ils décident d’aller se cacher chez Vivianne Léveillé, la psychiatre du pénitencier qui habite tout près. Dave espère que cette dernière l’aidera dans sa démarche afin prouver son innocence. Rendu chez-elle, le quatuor fait une violation de domicile mais ce qu’ils découvrent les laisse perplexe. Entre autres, le sous-sol a l’allure d’un « bunker » et héberge huit psychopathes meurtriers cobayes d’une expérience scientifiques. Pris au piège par leurs hôtes, les quatre criminels vont devoir affronter des illusions cauchemardesques et tenter de s’échapper de cet enfer pour survivre.

Un roman fantastique et d’horreur dont le thème principal est les expériences des savants fous. L’histoire est étrange et tordue mais la tension et le suspense sont au rendez-vous. Il est à noter que le niveau de violence dans cette histoire est très élevé. Le personnage principal de Dave est bien présenté, il est attachant et on se met facilement dans sa peau de victime d’erreur judiciaire. Dans ce texte, tous les personnages sont très typés, ce qui limite la confusion entre ceux-ci au courant de la lecture. Par contre, la majorité de ceux-ci sont à la limite de la caricature. L’atmosphère qui règne dans le manoir est surprenante, bien amenée et surtout terrifiante. L’action qui s’y déroule est imaginative et intéressante. L’écriture de Senécal est simple et efficace, il a le don de nous emporter dans son univers. La descente aux enfers et vers l’horreur se fait de façon graduelle et captivante. Malheureusement, les situations et les personnages sont tellement nombreux et grossiers que l’intérêt pour l’histoire s’effrite un peu au cours de la lecture. Bon roman d’horreur, un peu trop chargé mais tout de même efficace.

La note : 4 étoiles

Lecture terminée le 8 juin 2014

La littérature dans ce roman :

  • « La pièce est de grandeur moyenne et tous les murs sont couverts d’étagères, elles-mêmes remplies de livres jusqu’au plafond. »  Page 24
  • « Au centre trône un immense bureau en chêne, sur lequel se trouvent un ordinateur de modèle récent et une imprimante. Un homme est assis derrière, plongé dans un livre ouvert sur le bureau. »  Page 25
  • « Jef le suit, mais Loner s’attarde un moment dans la pièce, va jeter un coup d’œil sur le livre que lisait Zorn. C’est écrit en une langue qui n’est ni du français ni de l’anglais. En fait, ce n’est même pas l’alphabet traditionnel. Il referme le livre pour en observer la couverture. Le titre est écrit dans la même langue incompréhensible. Quant à l’illustration sur la jaquette, elle représente un cerveau humain duquel fuse une série de chiffres dédoublés : des trois, des sept, des neuf, quelques formules algébriques aussi… Au centre du cerveau apparaît le symbole mathématique de l’infini. C’est une illustration plus ou moins habile, non professionnelle. Loner contemple quelques instants le bouquin, les sourcils légèrement froncés, puis lève la tête pour promener son regard sur les rayons autour de lui. Il prend un livre au hasard : un banal bouquin scientifique en anglais. »  Page 26
  • « En fait, il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque de la prison et lisait. Pas étonnant de la part d’un ancien professeur. Mais il s’intéressait à des livres si compliqués… Dave avait essayé d’en lire un, une fois, mais après un chapitre il avait abandonné. Lui qui avait quitté l’école à seize ans, le livre lui avait paru trop philosophique, trop intello. Même le titre était incompréhensible, avec ce mot inconnu, « nihilisme » … »  Page 41
  • « Ils se retrouvent dans une salle de lecture de grandeur moyenne, un peu plus petite que le bureau de Zorn, aux murs couverts de livres. »  Page 44
  • « Loner regarde autour de lui : la lampe, les livres… Au plafond, une caméra. Et un autre petit grillage au mur… dont le voyant rouge cette fois est éteint. »  Page 45
  • « La colère revient rapidement sur ses traits et, brusquement, il plaque Vivianne contre le mur, faisant choir quelques livres sur le sol. »  Page 45
  • « Et s’il avait eu assez de culture, il aurait su que celui qui se tient à leur tête, habillé d’une toge blanche, est Néron, l’empereur fou, premier grand persécuteur des chrétiens. Mais Jef ne sait pas tout ça. Il sait seulement que sept soldats munis de lances se tiennent devant lui et que les Romains, si les albums d’Astérix disent vrai, n’étaient pas réputés pour leur esprit pacifique. »  Page 119
  • « Il regarde les rayons de livres, met ses mains sur ses hanches et expire bruyamment. Que cherche-t-il au juste ? Qu’espère-t-il trouver dans cette cave qui le fascine tant, dans cette maison qu’un mystérieux destin a mis sur leur chemin ? »  Page 120
  • « Les livres, la cave, les psychopathes, les rêves…
    Scientifiquement, il y a des trous, a dit Éric. »  Page 121
  • « Le regard vitreux d’Éric remarque enfin le décor. Devant le divan, à quelques mètres, il voit contre le mur une grande bibliothèque au centre de laquelle se trouve la télévision, elle-même entourée de livres et de bibelots. »  Page 131
  • « Au fond de la salle, quatre immenses bibliothèques débordent de vieux livres. À quelques mètres devant elles se dresse une table de bois, recouverte de taches brunes. Et derrière cette table se tient Loner, debout, un livre ouvert entre les mains.
    En apercevant son comparse, Dave relève automatiquement son arme, le visage dur, sentant une bouillante colère l’envahir au souvenir de la mort d’Éric. Mais l’ex-professeur demeure plongé dans le livre qu’il tient. »  Page 150
  • « — Zorn est paralysé depuis plusieurs années, poursuit Loner sans lever ses yeux du livre, comme si son comparse n’avait rien dit. Mais il a perdu ses jambes récemment… Il ne voulait pas nous dire comment… »  Page 150
    « — Ces livres ont l’air passionnant, fait Loner en tournant une page. Dommage qu’ils soient écrits dans une langue inconnue… Sûrement un langage d’initiés…
    Il referme le livre, le dépose sur la table. »  Page 150

Un jour

Un jour de Davis Nicholls.

Éditions Belfond, publié en 2011, 535 pages

Roman de David Nicholls paru initialement en 2009 sous le titre « One Day ».

Dexter est issu d’un milieu aisé, il est séduisant et sûr de lui. À l’opposé, Emma est d’origine modeste et est une idéaliste qui veut changer le monde, mais qui manque de confiance en elle. Le 15 juillet 1988, ils arrosent ensemble leur nouvelle vie. Ils viennent de recevoir leur diplôme universitaire et finissent par passer la nuit ensemble. Le lendemain, au moment de se quitter, ils se rendent compte qu’ils sont certainement en train de passer à côté de quelque chose. Ils promettent donc de se revoir, le plus vite possible. Leur amitié sera à l’image de leur existence, elle connaîtra des hauts et des bas. Emma veut améliorer le monde et commence l’écriture sans grand succès tandis que Dexter voyage à travers le monde, boit et drague les femmes. Quitteront ils leur phase de jeunes adultes confus pour devenir des adultes épanouis ? D’année en année, entre échecs et réussites, espoir et désillusions Dexter et Emma vont se croiser, s’écrire, tout en vivant leur vie séparément, différemment, en pensant l’un à l’autre.

Un roman relativement bien construit qui illustre le passage du temps sur une relation non assumée par timidité et par peur de dévoiler ses sentiments. Les personnages d’Emma et Dexter, bien qu’un peu cliché tant au niveau de leur classe sociale que sur le plan psychologique, sont convaincants. Elle est marrante, intelligente, contestataire et surtout attachante. Lui est un personnage que l’on aime détester et pourtant au fil des pages on apprend à l’apprécier. La division du roman en chapitres est intéressante, chacun se passe un 15 Juillet, c’est un bilan de leur vie détaillant le bon, comme le mauvais, avec les sentiments, les échecs et les réussites. On suit ainsi l’évolution de leur relation. Le début est vraiment prenant, mais à un moment cela devient répétitif. Par contre, l’évolution des personnages donne une seconde vie au roman. Une lecture émouvante et légère.

La note : 3 étoiles

Lecture terminée le 31 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « Emma Morley s’était toujours moquée de l’expression « bel homme », qu’elle jugeait démodée, tout droit sortie d’un roman du XIXe siècle. »  Page 10
  • «Par un heureux concours de circonstances, ce bel homme – superbe, même, dans son caleçon à motifs cachemire porté bas sur les hanches – était maintenant couché dans le lit à une place de sa chambre d’étudiante, au terme de leurs quatre années d’études à l’université d’Édimbourg. Ce bel homme ! songea-t-elle en retenant un petit rire. Tu te prends pour Jane Eyre, ou quoi ? Du calme. T’as plus quinze ans, maintenant. »Page 11
  • «« Où tu vas ? s’enquit-il en posant une main au creux de son dos.
    — Aux chiottes », répondit-elle en récupérant ses lunettes, posées sur une pile de bouquins. »Page 13
  • «Il observa les volutes de fumée qui montaient de sa cigarette, puis chercha un cendrier. En tâtonnant près du lit, il trouva un roman, L’Insoutenable Légèreté de l’être, corné aux passages les plus « érotiques ». Le problème avec ces filles archi-individualistes, c’est qu’elles se ressemblaient toutes. Le bouquin suivant le confirma dans son opinion. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Pauvre type, songea-t-il, certain de ne jamais commettre une telle erreur. »Page 14
  • «Il chercha ses vêtements des yeux… Trop tard : un bruit de chasse d’eau retentissant s’échappa de la salle de bains. En remettant précipitamment le livre à sa place, il trouva une boîte de moutarde Colman’s sous le lit. Un regard à l’intérieur lui confirma qu’elle contenait des préservatifs… et les restes grisâtres d’un joint. »Page 15
  • «Gary s’éclaircit la gorge. Pâle, la peau encore rouge d’un rasage trop méticuleux, vêtu d’une chemise noire boutonnée jusqu’au cou, il évoquait une sorte de George Orwell des Temps modernes – il en avait adopté le style, en tout cas. »Page 25
  • «À gauche d’Emma, Candy chantait les grands moments des Misérables (la comédie musicale, pas le roman de Victor Hugo) d’une voix douce et atone tout en tripotant ses cals plantaires, hérités de dix-huit ans de danse classique. Emma se tourna de nouveau vers le miroir émaillé, fit bouffer les manches ballon de sa robe à taille Empire, ôta ses lunettes, et laissa échapper un soupir à la Jane Austen. » Page 26
  • «Emma avait d’abord joué de la basse dans un groupe de rock alternatif, exclusivement composé de filles, qui s’était révélé incapable de se choisir un nom et une direction musicale cohérente. Elle avait participé au lancement d’un nouveau type de soirées dans un club d’Édimbourg où personne n’était venu ; commencé, puis abandonné un premier roman ; ébauché un deuxième roman qui avait vite connu le même sort, tout en enchaînant les petits boulots d’été, aussi merdiques les uns que les autres, dans les boutiques à touristes du centre-ville. »Pages 26 et 27
  • «En fin d’après-midi, un verre de gin tonic à la main, confortablement installée dans un fauteuil en osier devant un panorama splendide, elle s’était crue dans Gatsby le Magnifique. »Page 28
  • «Dexter, lui, se contentait de quelques mots jetés sur des cartes postales insuffisamment affranchies : « Semaine de FOLIE à Amsterdam », « Vie de DINGUE à Barcelone », « Ça PULSE à Dublin. Malade comme un CHIEN ce matin ! » Il n’avait rien d’un Bruce Chatwin : ses récits de voyage ne valaient pas un clou, mais elle glissait tout de même les cartes postales dans les poches de son gros manteau d’hiver quand, submergée de mélancolie, elle allait arpenter la lande d’Ilkley en espérant trouver un sens caché à « VENISE EST SOUS LES EAUX !!! ». »Page 29
  • «C’est alors que Gary Nutkin avait resurgi dans sa vie. Ce trotskiste émacié, qui l’avait dirigée en 1986 dans une mise en scène âpre et intransigeante de Grand-peur et misère du IIIe Reich de Brecht, l’avait embrassée de manière tout aussi âpre et intransigeante au cours de la soirée qui avait suivi la dernière représentation. »Page 29
  • «Il laissa tomber son mégot dans un verre à vin et tendit la main vers sa montre, posée sur un exemplaire encore neuf de Si c’est un homme, de Primo Levi. »Page 32
  • «As-tu reçu les bouquins que je t’ai envoyés ? Primo Levi est un des meilleurs écrivains italiens. Un petit coup d’œil à son récit te rappellera que l’existence n’est pas qu’espadrilles et crèmes glacées. Eh oui, mon cher ! La vie ne ressemble pas toujours à la première scène de 37°2 le matin. Comment se passent tes cours ? »Page 33
  • «Six mois dans une camionnette avec une marionnette de Desmond Tutu sur les genoux. Je pense que je vais passer mon tour, cette fois. D’autant que j’ai écrit une pièce sur Virginia Woolf et Emily Dickinson. Ça s’appelle « Deux vies » (ou « Deux lesbiennes déprimées », j’hésite encore). J’aimerais bien la monter dans un café-théâtre. Ce serait pas mal, non ? J’ai déjà la distribution : j’en ai parlé à Candy. Elle veut vraiment, vraiment jouer Virginia (surtout depuis que je lui ai expliqué qui c’est), à condition de pouvoir enlever le haut. J’ai dit oui. Moi, je jouerai Emily Dickinson et je garderai le haut. »Page 34
  • «La mère de Dexter était installée à une terrasse de café sur la piazza della Rotonda. Un livre ouvert à la main, les yeux clos, la tête légèrement inclinée en arrière comme un petit oiseau, elle savourait les derniers rayons de soleil de cet après-midi de juillet. »Page 35
  • «Je t’écris depuis mon « hôtel » de Bombay, une sorte d’auberge de jeunesse remplie de matelas suspects et de routards australiens qui déboulent à jet continu dans les couloirs. Comme le dit mon guide de voyage, les chambres sont pleines de caractère – c’est-à-dire de rongeurs –, mais j’ai aussi une petite table en plastique près de la fenêtre et il PLEUT DES TROMBES en ce moment. »Page 47
  • «J’essaie aussi de lire les bouquins que tu m’as donnés à Pâques, mais je dois t’avouer que Howards End, le roman de Forster, me tombe des mains. J’ai l’impression qu’ils boivent la même tasse de thé depuis deux cents pages. J’attends toujours que quelqu’un se décide à sortir un flingue de sa poche ou que les Martiens débarquent, mais ça risque pas d’arriver, hein ? »Page 47
  • «J’ai vraiment, vraiment aimé ton spectacle sur Virginia Woolf et Emily Machinchose. »Page 48
  • «Elle faillit répondre : « J’écris des pièces de théâtre » mais, trois mois après la dernière, l’humiliation qu’elle avait éprouvée à incarner Emily Dickinson devant une salle vide était encore brûlante. »Page 51
  • «Commence par visiter les lieux, puis dirige-toi vers l’intérieur du palais, de manière à te trouver À MIDI PILE sous le dôme, une rose rouge à la main, un exemplaire de Nicholas Nickleby dans l’autre. Je serai là, moi aussi. Je viendrai te chercher. J’apporterai une rose blanche et Howards End et, dès que je te verrai, je te le lancerai à la figure. »Page 57
  • «Si tu y tiens vraiment, tu pourras me rembourser quand tu seras une dramaturge adulée des foules ou que tes poèmes te rapporteront une fortune. » Page 58
  • «Sans plus hésiter, il inséra la lettre dans une enveloppe par avion qu’il glissa dans son exemplaire de Howards End, contre la dédicace qu’Emma avait rédigée en haut de la page de garde. »Page 60
  • «Un exemplaire de Howards End était coincé entre les coussins déchirés de la banquette. »Page 61
  • «L’édition de poche de Howards End, qu’elle n’a jamais lu, prend la poussière sur l’étagère de la chambre d’amis. La lettre est toujours glissée à l’intérieur, près des quelques lignes que voici, rédigées d’une écriture appliquée sur la page de garde :À mon cher Dexter. Un grand roman pour ton grand voyage. »Page 62
  • «Elle voulait faire partie d’un groupe de rock, réaliser des courts-métrages, écrire des romans. Mais deux ans s’étaient écoulés, et son recueil de poèmes était toujours aussi mince. »Page 66
  • «Elle avait caressé le projet de lire des romans aux aveugles – mais était-ce un vrai boulot ou juste une idée pêchée dans un film ? »Page 67
  • «La télé, s’enflammait Dexter, c’est la démocratie en action ! Elle s’immisce au cœur de la vie des gens, elle façonne l’opinion publique ; elle vous provoque, vous distrait et vous absorbe bien plus efficacement que tous ces bouquins que personne ne lit ou ces pièces de théâtre que personne ne va voir. »Page 71
  • «Ce qu’il lui fallait, songea-t-il avec compassion, c’était un pygmalion. Quelqu’un qui la prendrait en main et qui l’aiderait à exprimer son potentiel. »Page 80
  • «Allongés sur le pont, ils cuvaient leurs cocktails (les pulsations du moteur se répercutaient sur leurs estomacs remplis de liquide) et mangeaient des oranges, un livre à la main, en s’offrant aux morsures du soleil. »Page 86
  • «Il poussa un long soupir et posa Lolita, de Nabokov, à cheval sur son torse. Emma, qui s’était chargée de choisir leurs lectures de vacances, le lui avait offert avant de partir. Le reste de la sélection se dressait à leurs pieds : empilés dans la valise de la jeune femme, les livres formaient un fantastique pare-vent sur le pont du ferry. Et prenaient tant de place qu’elle n’avait quasiment rien emporté d’autre.
    Une minute s’écoula. Il soupira de nouveau. Un grand soupir théâtral pour attirer l’attention.
    « Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle, le nez plongé dans L’Idiot, de Dostoïevski.
    — J’arrive pas à rentrer dedans.
    — Dex ! C’est un chef-d’œuvre !
    — Ça me donne mal à la tête.
    — J’aurais mieux fait de t’offrir un livre d’images.
    — Écoute, ça me plaît, mais…
    — Les Aventures de Maya l’abeille ou…
    — Je trouve ça un peu dense, c’est tout. J’arrive pas à m’intéresser à l’histoire… Cinquante pages pour m’expliquer que le héros bande toute la journée, c’est un peu trop, non ?
    — Je croyais que ça te rappellerait quelqu’un. » Elle remonta ses lunettes sur son front. « C’est un bouquin très érotique, tu sais. »
    —Seulement pour ceux qui aiment les petites filles.
    —Aurais-tu l’obligeance de me rappeler pourquoi tu as été renvoyé de ton école de langues à Rome ?
    —Arrête avec ça ! Elle avait vingt-trois ans !
    — T’as qu’à piquer un petit somme, alors. » Elle retourna à son roman russe. « Espèce de béotien. »»Page 86
  • «Emma se mit à pouffer. Il lui jeta un regard intrigué. « Ça devient drôle, expliqua-t-elle en désignant le roman de Dostoïevski. »Page 87
  • «Et s’aperçut que Lolita était toujours à cheval sur son torse. Il remit discrètement le roman dans son sac avant de relancer la conversation. »Page 87
  • «—C’est ton émission, maintenant ?
    — L’émission de télévision que je présente, si tu préfères. »
    Elle rit, puis reporta son attention sur son roman. »Page 89
  • «— Et tu en as pensé quoi ? »
    Elle soupira, les yeux rivés sur son livre. « C’est pas mon truc, Dex.
    —Donne-moi quand même ton avis.
    —J’y connais rien à la télé…
    —Dis-moi ce que t’en penses, c’est tout.
    —OK. Puisque tu insistes… C’est le genre de programme qui m’épuise. J’ai l’impression de voir un type complètement bourré s’agiter sous des lumières stroboscopiques en me gueulant dessus pendant une heure ; mais encore une fois, je…
    —Ça va, j’ai compris. » Il jeta un bref regard à son livre, puis se tourna de nouveau vers elle. »Page 89
  • «— Tais-toi ! fit-il en lui donnant un coup de Lolita sur l’épaule. Retourne à ton Dostoïevski, ça me fera des vacances ! »»Page 90
  • «« Excusez-moi, dit-il, vous seriez pas la fille d’Ipanema ?
    — Non. Je suis sa tante. »» Page 95
  • «— Je me trompe, ou tout le monde est à poil sur cette plage ? »
    Elle leva les yeux de son livre. « Ah. Effectivement… Arrête de les mater, Dexter. Ça se fait pas. »Page 96
  • «— Qu’est-ce qui est contraire à l’étiquette ?
    — Parler à quelqu’un qui est nu quand on ne l’est pas.
    — T’es sûre ?
    — Concentre-toi plutôt sur ton bouquin, d’accord ? »»Page 97
  • «Elle referma lentement son livre, releva ses lunettes sur son front et s’allongea en posant la joue sur son bras, comme lui. »Page 98
  • «Je revois ta salopette en jean lascivement abandonnée sur ton faux kilim du Kilimandjaro… »
    Elle lui flanqua un coup de livre sur le nez.
    « Aïe !
    — J’enlèverai pas mon maillot de bain, OK ? Et je ne portais pas de salopette cette nuit-là. J’en ai jamais porté de ma vie. » Elle venait de reposer le roman sur sa serviette quand un petit rire se forma dans sa gorge. »Page 99
  • ««Bon. Qui prend sa douche en premier ?
    — Commence. Je vais rester là et lire un peu. »
    Elle s’installa sur le transat délavé et s’efforça de déchiffrer son roman russe à la lumière déclinante du crépuscule. En vain : les caractères semblaient plus petits à chaque page. »Page 99
  • « Eh bien, commença-t-elle, quand on s’est connus, à la fac, avant qu’on devienne amis, j’avais un faible pour toi. Enfin… pas un faible : un vrai béguin, en fait ! Ça a duré des mois. J’écrivais des poèmes complètement débiles…
    — Des poèmes ? s’écria-t-il. C’est vrai ? »Page 103
    «— J’aimerais bien les lire, ces poèmes ! Qu’est-ce qui rime avec “Dexter” ?
    —“Connard”. C’est une rime pauvre. »Page 104
  • «Le dimanche matin, elle se prélasse sur le Tahiti comme sur un radeau, elle écoute Porgy and Bess et Mazzy Star, les vieux albums de Tom Waits ou un vinyle des Suites pour violoncelle de Bach qui grésille joliment sur sa platine. Ensuite, elle boit des litres de café et note ses idées, ses observations ou même ses projets de romans à l’aide de son meilleur stylo à plume sur le papier toilé, blanc cassé, de ses plus luxueux cahiers. Parfois, quand elle n’arrive à rien, elle se demande si son amour de l’écriture n’est pas l’expression d’un culte fétichiste pour la papeterie. Le véritable écrivain, l’auteur-né, griffonne sur tout ce qu’il trouve – un morceau de papier gras, l’envers d’un ticket de bus ou les murs de sa cellule. Emma, elle, n’arrive à rien en dessous de cent vingt grammes au mètre carré. »Page 120
  • «Bien sûr, elle aimerait être réveillée au milieu de la nuit par un appel urgent… « Monte dans un taxi » ou « Il faut qu’on parle », lui dirait une voix à l’autre bout de la ligne. Mais la plupart du temps, elle se sent comme une héroïne de Muriel Spark : indépendante, spirituelle, férue de littérature et secrètement romantique. »Page 122
  • «La sentence est immédiate : Stephen Mayhew le toise avec consternation – on dirait une scène de l’Ancien Testament. »Page 128
  • «Par chance, elle ne remarque rien : ses yeux sont rivés sur le paquet qu’elle vient de déballer, révélant une pile de livres de poche : un Edith Wharton, quelques Raymond Chandler, un Scott Fitzgerald. « Quelle bonne idée ! Tu la remercieras pour moi ? Un vrai petit ange, cette Emma. » Elle s’empare du roman de Fitzgerald. « Les Heureux et les Damnés.
    Comme toi et moi.
    —Qui est qui ? » réplique-t-il sans réfléchir. Par chance, elle ne l’écoute pas : la carte d’Emma accapare toute son attention. C’est un photomontage en noir et blanc daté de 1982 et réclamant le départ de Thatcher. Alison la retourne, déchiffre les quelques lignes griffonnées à son intention et se met à rire. «Ce qu’elle est gentille ! Et tellement drôle. » Elle soupèse le lourd roman d’un air sceptique. « C’est un peu optimiste, tout de même. Tu devrais l’inciter à m’offrir des nouvelles, la prochaine fois. »»Page 129
  • «« Je monte dans ma chambre. »
    Son père fronce les sourcils. « Pour quoi faire ?
    — Chercher un truc. Des vieux bouquins. »Page 135
  • «« Remercie Emma pour moi, dit-elle. Pour les livres.
    — D’accord. »Page 138
  • «Leur discussion s’était poursuivie au pub, où ils avaient comparé les mérites respectifs du roman et de la bande dessinée, Ian allant jusqu’à affirmer qu’un roman graphique peut avoir autant de sens et d’impact qu’un grand classique de la littérature anglaise – Middlemarch de George Eliot, par exemple. »Page 146
  • «Pendant ce temps, Emma s’interrogeait sur l’origine du problème. D’où venait l’idée que les hommes devaient être drôles ? Cathy, l’héroïne d’Emily Brontë, ne se pâme pas d’amour pour Heathcliff parce qu’il la fait hurler de rire ! Le déluge de paroles auquel Ian la soumettait était d’autant plus agaçant qu’elle avait de l’affection pour lui. »Page 149
  • «« Je m’y vois déjà, assise sur mon bureau, en train de leur parler de Shakespeare… Je leur dirai que c’était le premier rappeur de tous les temps, et ils m’écouteront, la bouche ouverte, les yeux ronds comme des billes… Complètement hypnotisés ! Je me dis qu’ils me porteront sur leurs jeunes épaules… Ne ris pas ! C’est vraiment comme ça que j’imagine ma vie de prof : partout où j’irai – dans les couloirs du lycée, sur le parking, à la cantine –, je serai transportée sur les épaules de gamins en adoration devant moi. »Page 154
  • «Le jour J est arrivé. La première de la comédie musicale Oliver ! aura lieu ce soir au lycée de Leytonstone, dans la banlieue de Londres, et si elle ne veille pas au grain, le pire peut arriver. »Page 162
  • «Je sais pas à quelle heure je rentrerai. Tout dépend d’Oliver !. Les aléas du show-business, tu connais ça mieux que moi ! »Page 163
  • «« Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? C’est pas de ma faute si ta première a lieu le 15 juillet ! Tu veux que j’annule Oliver !, c’est ça? »Page 166
  • «Emma prend une profonde inspiration. Et pénètre dans la pièce où trente adolescents en haut-de-forme, jupes à cerceaux et barbes postiches invectivent en hurlant le Dodger et Oliver Twist qui se battent à leurs pieds – le Dodger, qui a pris le dessus, vient de plaquer Oliver au sol.
    «QU’EST-CE QUI SE PASSE ICI ? 
    Le gang de jeunes victoriens se retourne. « Dites-lui de me lâcher, madame ! marmonne Oliver, le nez dans le lino.
    —Ils se battent, madame », précise Samir Chaudhari, douze ans et des favoris bien fournis collés sur les joues.
    —J’ai compris, Samir, merci. » Sonya Richards, l’adolescente noire et menue qui joue le Dodger, a glissé ses doigts dans les boucles blondes d’Oliver pour le maintenir à terre. Emma s’avance, la prend par les épaules et plonge son regard dans le sien. «Lâche-le, Sonya. Lâche-le, maintenant. Allez… Lâche-le ! » Sonya finit par obtempérer. Sa colère reflue lentement. Elle recule d’un pas, les yeux brillants d’orgueil blessé.
    Martin Dawson, qui joue Oliver Twist, semble abasourdi. Les épaules carrées sur 1,55 mètre de muscles, l’orphelin bien en chair dépasse d’une bonne tête M. Bumble, le cruel directeur de l’orphelinat. Il paraît pourtant sur le point de fondre en larmes. »Pages 170 et 171
  • «Elle croise les bras, pousse un soupir. «… parce que je crois que nous allons devoir annuler la représentation…»
    Elle bluffe, bien sûr, mais l’effet escompté ne se fait pas attendre : un grognement de protestation parcourt la petite assemblée.
    « C’est pas juste ! On n’a rien fait, nous ! proteste l’ado qui joue Fagin.
    — Ah oui ? Qui criait “Frappe-le” tout à l’heure, Rodney ?
    — C’est la faute de Sonya, madame ! Elle a complètement pété les plombs ! ronchonne Martin Dawson.
    — Eh, Oliver ! T’en veux encore ? » s’écrie aussitôt Sonya en tentant de se jeter sur lui. »Page 172
  • «En vous comportant comme vous le faites, vous donnez raison à ceux qui pensent – et ils sont nombreux ici – que vous n’y arriverez pas. À ceux qui disent que c’est trop dur pour vous. Trop compliqué. “C’est du Dickens, Emma ! Ils ne sont pas assez malins, pas assez disciplinés pour travailler ensemble !” Voilà ce que j’entends. Voilà ce qu’on dit de vous.  Page 172
  • «Ils traversent le couloir sans échanger un mot, puis longent le gymnase où Mme Grainger fait répéter Consider Yourself, une des chansons phares du premier acte, à un orchestre férocement discordant. Le résultat est si catastrophique qu’Emma se demande une fois de plus dans quelle galère elle s’est embarquée. »Page 172
  • «Il dit qu’on m’a donné le rôle du Dodger parce que j’ai pas vraiment à jouer, vu que je suis une plouc dans la vraie vie. »Page 173
  • «La veille, pendant la répétition en costumes, il a pleuré de vraies larmes sous son maquillage en chantant Where Is Love ? au deuxième acte. »Page 174
  • «— Personnellement, j’ai tendance à préférer Sweet Charity à Oliver !. Pourquoi ne l’a-t-on pas montée, déjà ?
    — La comédie musicale de Bob Fosse ? Eh bien… L’héroïne est une prostituée, non ? »Page 176
  • «La mort de Nancy, l’un des personnages clés de la comédie musicale, a fait pleurer tout le monde – y compris M. Routledge, le professeur de chimie. Quant à la spectaculaire course-poursuite sur les toits de Londres, éclairée de telle manière que les acteurs apparaissaient en ombres chinoises, elle a suscité les « ooooh ! » et les « aaahh ! » qu’on réserve habituellement aux feux d’artifice. »Page 185
  • «Et pour la première fois depuis dix longues semaines, elle n’a plus envie d’étriper Lionel Bart, le compositeur d’Oliver !. »Page 185
  • «Elle sourit même quand Rodney Chance, qui joue Fagin, la serre d’un peu près, enivré par une bouteille de soda secrètement alcoolisé, en lui déclarant qu’elle est « vraiment bien roulée pour une prof ». »Page 185
  • «Je suis vraiment fière de toi, Dex. Ah oui : au cas où ça t’intéresserait, Oliver ! s’est bien passé. »Page 187
  • «Portrait écarlate
    Roman
    Par Emma T. Wilde
    Chapitre I
    L’inspecteur en chef Penny Machinchose avait vu pas mal de scènes de crime dans sa vie, mais aucune n’était aussi      que celle-là.
    « Vous avez déplacé le corps ? » s’enquit-elle d’un ton sec.
    Les mots s’affichaient en vert sur l’écran de son ordinateur – un vert bilieux et écœurant. Ils résultaient d’une matinée entière passée à la petite table du petit bureau situé au fond du petit appartement qu’elle habitait depuis quelques mois. Elle les lut et les relut tandis que, dans son dos, le chauffe-eau électrique gargouillait avec mépris.
    Tous les week-ends, et les soirs de semaine quand elle était en forme, Emma écrivait. Elle avait commencé deux romans (le premier se déroulait au goulag, l’autre dans un futur apocalyptique) ; un album pour enfants, illustré de sa main, où il était question d’une girafe affligée d’un petit cou ; un scénario de téléfilm sur le quotidien d’une équipe de travailleurs sociaux (résolument polémique et baptisé « Tant pis pour ta gueule ! ») ; une pièce d’avant-garde sur la vie affective compliquée d’une bande de jeunes gens ; un roman fantasy pour adolescents mettant en scène d’horribles professeurs-robots ; une fiction radiophonique basée sur le long monologue intérieur d’une suffragette à l’article de la mort ; une bande dessinée et un sonnet. Aucun de ces travaux n’avait été mené à bien – pas même les quatorze vers du sonnet.
    Les quelques lignes qui s’affichaient à l’écran constituaient la première ébauche de son tout nouveau projet : une série de romans policiers à visée commerciale, mais discrètement féministes. À onze ans déjà, Emma avait dévoré tous les Agatha Christie ; par la suite, elle avait avalé quantité de Raymond Chandler et de James M. Cain. Pourquoi ne s’essaierait-elle pas au polar, elle aussi ? Forte de ses lectures, elle avait abordé l’exercice avec confiance. Mais après une matinée d’efforts infructueux, elle devait admettre que lire et écrire sont deux activités distinctes : l’écriture ne se limite pas à régurgiter ce qu’on a absorbé. Elle avait trop souvent tendance à l’oublier, hélas. Et butait sur les questions les plus simples : quel patronyme donner à son héroïne, par exemple ? Elle était incapable de concevoir une intrigue originale et cohérente. Même son pseudonyme était médiocre : pourquoi Emma T. Wilde ? Elle commençait à douter sérieusement de ses capacités. Appartenait-elle à cette triste catégorie de gens qui passent leur vie à essayer de faire des trucs ? Elle avait essayé de former un groupe de rock, d’écrire du théâtre et de la littérature jeunesse ; elle avait tenté de monter sur les planches et de décrocher un job dans l’édition. L’écriture de romans policiers rejoindrait peut-être la longue cohorte de ses projets avortés, comme le trapèze, le bouddhisme et l’apprentissage de l’espagnol. Elle cliqua par curiosité sur l’icône «statistiques » de son logiciel de traitement de texte. Le verdict s’afficha aussitôt à l’écran : quarante-trois mots. Elle avait écrit quarante-trois mots ce matin – en comptant le titre et son pseudo merdique. Elle poussa un grognement, tira sur le levier hydraulique de son fauteuil de bureau et se laissa descendre un peu plus près de la moquette.
    On toqua à la porte. Trois petits coups contre la paroi en contreplaqué. « Tout se passe bien dans l’aile Anne Frank ? » »Pages 189 et 190
  • «« Grande soirée en perspective ! reprit-il. Mam’zelle sort avec Mike Teavee. »
    Elle décida d’ignorer sa remarque, mais il aggrava son cas en se penchant au-dessus d’elle pour lire les premières lignes de son roman.
    « Portrait écarlate… »
    Elle plaqua sa main sur l’écran. « Je déteste qu’on lise par-dessus mon épaule ! »Page 191
  • «Ils avaient donc raclé leurs fonds de tiroir pour payer la première mensualité de l’emprunt et s’étaient offert quelques manuels de décoration intérieure (dont un sur l’art de peindre le contreplaqué de manière à lui donner l’apparence du marbre italien). »Page 192
  • «« Bon… Je ferais mieux d’aller corriger mes copies ! » dit-elle en pivotant sur ses talons. Vingt-huit rédactions soporifiques sur la construction du point de vue dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee. »Page 194
  • «Elle n’avait pas changé d’un iota depuis 1988, bordel ! Elle était si… si… subventionnée. Ce n’était pas approprié, surtout dans un resto comme celui-ci, spécialement conçu pour donner aux hommes le sentiment d’être des clones de James Bond. Après avoir subi les pesanteurs idéologiques du système éducatif britannique dans les années 1980 (on se serait cru au goulag, franchement !), l’atmosphère sinistre et culpabilisante qui régnait à l’époque et le matraquage politique permanent des gauchistes, il avait enfin l’occasion de s’amuser un peu. Il y avait droit, non ? En quoi était-ce répréhensible d’aimer boire, fumer et flirter avec de jolies filles ? »Page 209
  • «ÉTENDUE SUR LE DOS, À MÊME LE SOL dans le bureau du proviseur, sa robe froissée relevée sur ses hanches, Emma Morley laisse échapper un profond soupir.
    « Au fait… faudrait acheter un lot de Rosie, ou le goût du cidre. Les exemplaires que j’ai utilisés cette année pour les quatrièmes partent en lambeaux.
    — Je vais voir ce que je peux faire, répond le proviseur en boutonnant sa chemise. »Page 223
  • «Il était peut-être encore temps d’accepter la proposition de Ian ? insistait-elle. Mais dire oui, ce serait capituler. Se faire forcer la main. Et Emma avait lu assez de romans pour savoir que les mariages forcés sont rarement heureux. »Page 227
  • «— J’irai peut-être voir ma famille dans le Yorkshire. Mais je vais surtout rester ici, en fait. Pour travailler.
    — Travailler ?
    — Tu sais bien… Je voudrais avancer l’écriture de mon roman.
    — Ah oui. Ton roman. » Comme tous ses proches, il énonce le mot d’un air dubitatif. « Ça ne parle pas de nous, au moins ? »Page 229
  • «Ian lui emboîte le pas. « T’étais où, au fait ?
    — Je viens de te le dire. Au lycée, avec mes élèves. On répétait.
    — Vous répétiez quoi ?
    — Bugsy Malone. C’est tordant. Pourquoi ? Tu veux des places ?
    — Non, merci. »Page 233
  • «— J’ai une théorie ! annonce-t-il fièrement.
    — Laquelle ?
    — Je sais qui c’est. »
    Elle soupire. « Vas-y, Sherlock. Je t’écoute. »Page 235
  • «— Ça m’a permis de te lire, au moins ! Certains textes sont vraiment bons, tu sais.
    — Merci. Ils n’étaient pas faits pour être lus, mais…
    — Pourquoi ? Il faudra bien que tu les montres à quelqu’un, non ? Que tu essaies d’en faire quelque chose !
    — Oui… Je le ferai peut-être. Un de ces jours.
    — Pas les poèmes. Ceux-là, tu peux les garder pour toi. Mais les romans, les nouvelles… Ça, c’est vraiment bien ! Tu es un bon écrivain, Em. Fine et intelligente. »Page 237
  • «C’est Sonya. Sonya Richards. Sa protégée. Son projet. La petite gamine trop maigre et bourrée d’adrénaline qui jouait le Dodger dans Oliver ! s’est métamorphosée en une grande et belle adolescente aux cheveux courts, à la démarche assurée. »Page 240
  • «Quand Emma s’est installée à Londres, en 1990, elle a envoyé des lettres de candidature, maladroites mais pleines d’espoir, à quelques maisons d’édition, en imaginant que ses enveloppes seraient ouvertes à l’aide d’un coupe-papier en ivoire par des secrétaires vieillissantes, chaussées de lunettes demi-lune, dans les bureaux encombrés et miteux de maisons georgiennes. La réalité est fort différente : ici, tout respire la jeunesse et la modernité ; les lignes sont épurées, la lumière entre à flots. Pour un peu, on se croirait dans les locaux d’une boîte de production… La seule chose qui rassure Emma, ce sont les piles d’ouvrages entassés sur les tables ou à même le sol. Partout, les livres s’amoncellent en équilibre précaire, sans ordre ni hiérarchie apparents. Stephanie s’engouffre dans un couloir. Emma lui emboîte le pas, tout en essayant d’enlever sa veste, sous le regard curieux des employés dont les visages surgissent un à un derrière les murs de livres.
    « Je ne peux pas te garantir qu’elle aura tout lu – ni même qu’elle l’aura lu, d’ailleurs. Mais elle a demandé à te voir, ce qui est formidable. Vraiment formidable.
    — Comment te remercier ? Sans toi, je…
    — C’est un bon bouquin, Em. Tu peux me faire confiance là-dessus. Je n’aurais pas pris le risque de lui transmettre un mauvais manuscrit. C’est pas dans mon intérêt, crois-moi ! »
    C’était un roman de jeunesse pour adolescents, inspiré de la série Malory School, d’Enid Blyton. L’action se situait dans un lycée public de Leeds pendant les répétitions d’Oliver !, le spectacle de fin d’année du club théâtre. Le récit, mordant et réaliste, se doublait d’une histoire d’amour contée à la première personne par Julie Criscoll, la collégienne rebelle et insouciante qui jouait le Dodger dans la comédie musicale. Le manuscrit était illustré de bout en bout : Emma avait inséré dans le corps du texte des gribouillis, des caricatures et des bulles remplies de commentaires sarcastiques, ce qui donnait l’illusion de lire le journal intime d’une adolescente.
    Elle avait envoyé les premiers chapitres du roman à plusieurs maisons d’édition, qui lui avaient toutes répondu par la négative. « Ne correspond pas à notre ligne éditoriale, désolés de ne pas pouvoir vous être utiles, bonne chance pour la suite » – les formules se succédaient d’une lettre à l’autre, toutes similaires. Quoique décourageantes, elles étaient si vagues et impersonnelles qu’Emma continuait à espérer, malgré tout. À l’évidence, on n’avait pas vraiment lu son manuscrit : ses correspondants se contentaient de lui envoyer une lettre de refus standard. Or, de tous les textes qu’elle avait écrits et abandonnés au fil des ans, celui-ci était le premier qu’elle n’avait pas voulu jeter à travers la pièce après l’avoir relu. Elle était donc quasi persuadée d’avoir écrit un bon roman. »Pages 243 et 244
  • «Puis Emma en était venue au fait : accepterait-elle de lire un manuscrit ? « Un petit truc que j’ai écrit. Les premiers chapitres et le synopsis d’un roman pour ados… Ça se passe dans un lycée pendant les répétitions du spectacle de fin d’année. »Page 245
  • «Grande, imposante, Marsha – ou plutôt, Mlle Francomb – ressemble étrangement, et de manière presque intimidante, à Virginia Woolf. Elle a les mêmes traits aquilins, le même port de tête. »Page 248
  • «Elle s’assied sur le canapé et jette un regard autour d’elle : sur les étagères, plusieurs trophées voisinent avec des couvertures de livres encadrées comme des tableaux. »Page 248
  • «Mlle Francomb publie des livres : de vrais livres pour de vrais lecteurs. »Page 248
  • «Elle reporte son attention sur les documents qu’elle a sous les yeux. Est-ce le signe qu’elles vont enfin parler du manuscrit ? »Page 249
  • «Je déteste annuler un rendez-vous, mais je n’ai tout simplement pas eu le temps de lire votre manuscrit. »Page 250
  • «La deuxième vague, celle des mariages contractés entre vingt-cinq et trente ans, se distinguait encore par une légère ironie, une certaine fraîcheur dans l’organisation. À cet âge-là, on se mariait au fond du jardin familial ou dans des salles municipales ; les mariés échangeaient des vœux rigoureusement laïques ou des promesses de leur cru ; et il y avait toujours quelqu’un dans l’assistance pour lire le fameux poème d’E. E. Cummings sur la pluie qui a de si petites mains. »Page 270
  • «— La prof d’anglais ?
    — Oui, c’est ça. Sauf qu’elle n’est plus prof, maintenant. Elle écrit des bouquins. Tu as discuté avec elle au mariage de Bob et Mari… Dans le Cheshire. Tu t’en souviens ? »Page 273
  • «Elle passa ensuite un petit moment à remettre ses chaussures, qu’elle avait enlevées pour conduire. Gonflés par la chaleur, ses pieds refusaient de s’immiscer dans ses escarpins, comme ceux des vilaines demi-sœurs de Cendrillon. »Page 275
  • «Un peu las, Dexter observait distraitement la nièce de Tilly, qui lisait, en s’empourprant à vue d’œil, un sonnet de Shakespeare sur le mariage de deux esprits sincères – qu’entendait-il par là ? Mystère. Il tenta vainement de se concentrer sur les arguments du poète afin de les appliquer à ce qu’il éprouvait pour Sylvie, puis il reporta son attention sur les femmes présentes dans l’assistance et se mit à dresser la liste de celles avec lesquelles il avait couché. Pas de manière jubilatoire (enfin, pas tout à fait), mais avec une certaine nostalgie. « L’amour ne s’altère pas dans une heure ou semaine… », récita la nièce de Tilly à l’instant où il achevait son calcul. Cinq. » Pages 276 et 277
  • «— Mais tu n’as encore rien publié ?
    — Pas encore. Mon éditeur m’a versé une petite avance pour…
    — Hmm, interrompit Miffy d’un air sceptique. Harriet Bowen a déjà publié trois romans, elle ! »Page 283
  • «« Et ton livre, ça avance ?
    — Pas trop mal. Quand j’arrive à m’y mettre ! Le reste du temps, je me contente de grignoter des biscuits sur le canapé du salon.
    — Stephanie Shaw dit que tu as reçu une avance.
    — Oui. De quoi tenir jusqu’à Noël… Ensuite, il faudra sans doute que je reprenne l’enseignement à plein temps.
    — Il raconte quoi, ce bouquin ?
    — C’est pas encore très clair.
    — Je suis dedans, non ?
    — Évidemment. C’est un très gros livre qui ne parle que de toi. Ça s’appelle “Dexter Dexter Dexter Dexter Dexter”. Droite ou gauche ?
    — Encore à gauche.
    — J’écris un roman pour ados, en fait. Basé sur les souvenirs que j’ai gardés des répétitions d’Oliver !, le spectacle que j’ai monté avec mes élèves il y a quelques années. J’essaie d’en tirer une comédie. Un truc assez classique sur l’amitié, le lycée, les relations entre garçons et filles…»Pages 289 et 290
  • «— Elle est charmante.
    — Oui. Charmante.
    — Très belle, aussi. Très sereine.
    — Un peu effrayante, parfois.
    — Il y a quelque chose de Leni Riefenstahl chez elle…
    — Lenny qui ?
    — Aucune importance. »Page 292
  • «— Arrête tout de suite, Dex.
    — Quoi ?
    — Ton numéro de sympathie. C’est pas parce que je suis célibataire qu’il faut me plaindre ! Je suis parfaitement heureuse, merci. Et je refuse d’être définie par l’homme de ma vie. Ou par l’absence d’homme dans ma vie. » Elle s’était animée et martelait ses propos avec ferveur. « Si tu cesses de te prendre la tête pour ce genre de trucs – les rencontres, les relations de couple, l’amour et tutti quanti –, tu te libères d’un seul coup. Et tu peux enfin commencer à vivre ta vie. À la vivre vraiment. Et puis, j’ai mon travail, tu sais ! Je m’investis beaucoup là-dedans. Je me donne encore un an pour terminer le bouquin et le faire publier. J’ai pas beaucoup de fric, mais je suis libre. »Page 293
  • «Il ferme la porte et dévale l’escalier. Il faut savoir être dur. Se montrer intransigeant – c’est écrit dans les bouquins de puériculture, non ? »Page 315
  • «Stephanie quitte la pièce en traînant les pieds. Emma en profite pour se lever, elle aussi. Il est encore tôt, ce qui lui permettra de se remettre au travail en rentrant chez elle : son manuscrit est loin d’être terminé. »Page 320
  • «Il déploie tout son répertoire, l’implorant d’un ton tantôt grave, tantôt aigu, avec l’accent du Nord ou celui du Sud, de se taire et de faire dodo. « Chuuuut ! Là… Dodo… Fais dodo… » Le résultat se faisant attendre, il lui montre des livres d’images, lève des rabats, tire des languettes, s’écrie « Canard ! Vache ! Tchou-tchou fait le train ! Regarde le drôle de tigre, regarde ! »»Page 324
  • «Il a soudain très envie de parler à Emma, de lui raconter qu’il est en train d’écouter la compilation qu’elle lui a offerte… et, comme par enchantement, son téléphone se met à sonner. Il plonge la main sous l’amas de livres et d’objets épars. C’est peut-être Emma ? »Page 328
  • «—C’est bien calme… Où es-tu ?
    —Dans ma chambre d’hôtel. Je me repose un peu avant d’y retourner. » Tout en l’écoutant, Dexter prend conscience de l’état pitoyable dans lequel se trouve la chambre de Jasmine. Les draps trempés de lait, les jouets, les livres qui jonchent le sol, la bouteille de vin vide, le verre sale… De quoi mettre son épouse très, très en colère. »Page 329
  • «Il n’avait qu’un petit sac de voyage, posé sur le siège à côté de lui. Le roman qu’il venait de lire trônait encore sur la tablette. C’était une édition de poche. Sur la couverture, le visage d’une adolescente, dessiné à gros traits sur un fond brillamment coloré, s’étalait sous le titre suivant : Julie Criscoll contre le monde entier.
    Il avait achevé sa lecture une vingtaine de minutes plus tôt, comme le train traversait la banlieue parisienne. C’était la première fois depuis des mois qu’il dévorait un livre de bout en bout sans s’interrompre une seule fois. Il en était assez fier, d’ailleurs, quoique le bouquin fût destiné aux 11-14 ans et abondamment illustré. En attendant que le wagon se vide, il l’ouvrit une fois de plus pour regarder la photo en noir et blanc qui figurait sur le rabat de la jaquette. Il l’observa avec intensité, comme s’il voulait graver le visage de l’auteur dans sa mémoire. Vêtue d’un chemisier blanc, chic et élégant, elle était maladroitement juchée sur une chaise de bistrot en bois courbé. Le photographe l’avait saisie à l’instant où elle portait la main à sa bouche pour éclater de rire. Il reconnut là une de ses expressions familières, sourit et glissa le livre dans son sac. »Pages 331 et 332
  • «Quelques jours après son arrivée à Paris, elle avait pris son courage à deux mains et s’était rendue, dictionnaire en poche, chez un coiffeur pour se faire couper les cheveux. Bien qu’elle n’ait pu se résoudre à l’avouer, ce qu’elle désirait, c’était ressembler à Jean Seberg dans À bout de souffle. Tant qu’à jouer les romancières exilées à Paris, autant endosser le look qui allait avec, non ? »Page 332
  • «Humer le vent de l’aventure, échapper aux enfants des autres… Elle en mourait d’envie, au fond. Et Paris… La ville de Sartre et Beauvoir, de Beckett et de Proust pourrait être la sienne le temps d’un été ! Il ne s’agissait que d’écrire de la fiction pour adolescents, certes. Mais le succès considérable du premier volume lui permettait d’écrire le suivant dans de bonnes conditions. »Page 335
  • «Elle tira la chasse d’eau pour donner un semblant de crédibilité à son séjour aux toilettes, ouvrit la porte et rejoignit Dexter sur la terrasse. L’air était toujours aussi moite. Il avait mis un exemplaire de son roman sur la table. Elle s’assit avec circonspection et pointa le doigt vers la couverture du livre.
    « D’où tu sors ça ?
    — Je l’ai acheté à la gare avant de partir. Il y en avait des piles entières. On le trouve partout.
    — Tu l’as lu ?
    — J’arrive pas à dépasser la page trois.
    — C’est pas drôle, Dex.
    — Écoute… J’ai trouvé ça formidable. Vraiment.
    — N’exagère pas. C’est qu’un roman pour ados !
    — Et alors ? Ça change rien. J’ai ri, tu peux pas savoir ! Pourtant, je ne suis pas une ado de treize ans, moi ! Je l’ai lu d’une traite, je t’assure. Et ça, de la part de quelqu’un qui essaie de terminer Howards Way depuis quinze ans…
    — Tu veux parler de Howards End, j’imagine ?
    — Euh… Oui, c’est ça. Quoi qu’il en soit, je n’avais jamais lu un seul bouquin d’une traite avant le tien.
    — Il faut dire qu’il est imprimé en gros caractères.
    — Exactement. C’est ce qui m’a plu, d’ailleurs. Les gros caractères. Et les images. Tes dessins sont hilarants, Em ! Je ne m’attendais pas du tout à ça.
    — Merci. C’est très…
    — Et l’intrigue ! C’est drôle et plein de rebondissements. Oh, Em ! Je suis tellement fier de toi ! D’ailleurs, puisque tu es là… » Il sortit un stylo de sa poche. « … j’aimerais que tu me le dédicaces.
    — Ne sois pas ridicule.
    — Si. Tu n’y couperas pas ! Tu es… » Il se reporta au texte de présentation imprimé sur la quatrième de couverture. « …“l’auteur jeunesse le plus excitant depuis Roald Dahl”.
    — D’après la nièce de l’éditrice. Une gamine de neuf ans, dois-je le préciser ? » Il lui donna un coup de stylo dans les côtes. « Arrête. Je ne le signerai pas.
    — Allez… ! J’insiste. » Il se leva. « Je vais le laisser là, sur la table. Et toi, tu vas écrire quelque chose sur la page de garde. Un petit mot, avec la date d’aujourd’hui et ta signature, au cas où tu deviendrais vraiment célèbre et que j’aie besoin d’argent, d’accord ? » conclut-il avant de filer aux toilettes. »Pages 337 et 338
  • «Il tira la chasse d’eau pour donner un semblant de crédibilité à son séjour aux toilettes, se lava les mains, les sécha en les passant dans ses cheveux, puis il rejoignit Emma sur la terrasse. Elle venait de refermer le livre. Il voulut lire la dédicace, mais elle posa sa main sur la couverture.
    « Pas en ma présence, s’il te plaît.
    Il s’assit et rangea le livre dans son sac. »Page 338
  • «Emma, qui s’était pliée à la requête de Dexter, avait orienté la conversation sur son nouveau roman. « Le deuxième est la suite du premier. C’est dire si j’ai de l’imagination ! J’en ai déjà écrit les trois quarts. Julie Criscoll vient à Paris avec sa classe, tombe amoureuse d’un lycéen français et vit toutes sortes d’aventures – surprise, surprise ! C’est le prétexte que j’ai trouvé pour passer l’été ici. Je dois faire un tas de “recherches”, tu comprends ! »Page 342
  • «— Le premier marche bien ?
    — Assez bien pour qu’ils m’en commandent deux autres, en tout cas.
    — Ah bon ? Deux autres après celui-ci ?
    — J’en ai peur. Julie Criscoll est devenue une “franchise”, comme ils disent. C’est le seul moyen de gagner un peu d’argent, apparemment. Sans franchise, tu ne vaux rien ! On est en pourparlers avec plusieurs chaînes de télévision. Ils veulent en tirer un dessin animé, basé sur mes illustrations. »Page 342
  • «— Aucune idée. Ça m’amuse, c’est l’essentiel. J’adore ça, en fait ! Mais je ne renonce pas à la fiction pour adultes, tu sais. J’ai toujours rêvé d’écrire un gros pavé sur l’état du monde, un truc audacieux et hors du temps qui révélerait les mystères de l’âme humaine… En attendant, je me contente de pondre des niaiseries sur les mésaventures d’une jeune Anglaise à Paris ! »Page 343
  • «Il lui donna un coup de coude.
    « Quoi ? dit-elle.
    — Je suis content pour toi, c’est tout. » Il la prit par les épaules. « Écrivain. Tu es un vrai écrivain, maintenant. Tu as réalisé ce dont tu rêvais depuis toujours. »»Page 343
  • «Un grand canapé trônait au fond du salon, sur le plancher éraflé peint en gris. Alignées contre les murs, plusieurs bibliothèques remplies de livres français, à la couverture jaune pâle, donnaient un charme austère à la pièce. »Page 345
  • «— Comment ça s’est passé ? On te l’a présenté ?
    — Non. J’étais seule. Je dînais en lisant un bouquin quand il est arrivé avec un groupe d’amis. Au bout d’un moment, il s’est penché vers moi et il m’a demandé ce que j’étais en train de lire… »»Page 346
  • «Elle se redressa et s’assit près de lui, puis elle prit sa main dans la sienne et posa la joue contre son épaule. Ils demeurèrent immobiles un long moment, les yeux rivés sur les étagères remplies de livres, jusqu’à ce qu’Emma pousse un long soupir. »Page 350
  • «Il resta derrière la porte et l’observa en retenant son souffle tandis qu’elle attrapait son gros dictionnaire d’anglais-français. Elle le posa devant elle et le feuilleta avant de s’arrêter abruptement, cherchant un mot des yeux. »Page 352
  • «— L’amygdalite*.
    — Quel vocabulaire ! »
    Elle haussa modestement les épaules. « Oh… J’ai dû chercher le mot dans le dictionnaire, tu sais. »»Page 353
  • «Pour être honnête, elle préfère son appartement, un grand studio mansardé, agréable et vaguement bohème, situé à deux pas de Hornsey Road, à celui de Dexter, trop bien rangé, presque prétentieux à son goût. Elle a beau y mettre du sien et coloniser peu à peu l’espace en apportant ses livres et ses vêtements, elle a toujours l’impression de faire irruption dans une garçonnière. »Page 356
  • «Elle n’en doutait pas : le café deviendrait vite un lieu branché, où les écrivains viendraient s’installer avec leur ordinateur portable pour être vus en train de rédiger leur nouveau roman. »Page 359
  • «Les royalties des deux premiers volumes de la série Julie Criscoll commençaient à tomber, le dessin animé tiré de ses bouquins était en route pour une deuxième saison, et les producteurs planchaient sur une ligne de produits dérivés : ils prévoyaient de lancer des trousses et des cahiers, des cartes de vœux, et même un magazine mensuel à l’effigie de Julie. »Page 360
  • «Ce n’est pourtant pas le travail qui manque : elle doit lire les scripts des nouveaux épisodes du dessin animé, avancer dans la rédaction du troisième volume de la série, améliorer quelques illustrations, et répondre au courrier postal et électronique de ses jeunes lecteurs – certaines lettres sont si touchantes, si personnelles, qu’elle en reste déconcertée, ne sachant quels conseils donner à ces adolescentes en butte à la solitude, à l’agressivité de leurs camarades ou à l’indifférence d’un garçon qu’elles aiment « vraiment beaucoup, beaucoup ». »Page 361
  • «Installée dans son siège auto sur la banquette arrière, les yeux rivés sur un livre d’images, l’enfant essaie manifestement de s’abstraire du vacarme ambiant. »Page 364
  • «Lorsqu’elle revient vers la voiture une minute plus tard, Jasmine l’attend gentiment sur le trottoir en serrant quelques livres sur sa poitrine. Elle est jolie, chic et impeccable. »Page 365
  • «Les vacances qu’ils passaient dans le Yorkshire seraient les dernières avant leur mariage : Emma devait impérativement rendre un manuscrit à son éditrice avant l’automne, et Dexter se refusait à confier le Belleville Café à ses employés pendant plus d’une semaine. »Page 370
  • «Emma était censée travailler à son manuscrit dès la nuit tombée, mais leur départ pour le Yorkshire avait coïncidé avec les jours les plus fertiles de son cycle, bouleversant quelque peu l’ordre des priorités. »Page 372
  • «Il sélectionna un album de Thelonious Monk dans son iPod – il s’était mis au jazz, depuis quelque temps –, appuya sur la touche « lecture » de l’appareil, se laissa choir sur le canapé, qui se vengea en libérant un nuage de poussière, et s’empara du roman posé sur la table basse. Emma lui avait acheté un exemplaire des Hauts de Hurlevent avant de partir, en affirmant d’un air mi-figue, mi-raisin que ce séjour lui offrirait l’« occasion idéale » de lire enfin ce grand classique de la littérature anglaise. Dex l’avait commencé pour lui faire plaisir, mais le bouquin lui était tombé des mains. Il décida de lui donner une seconde chance – et renonça de nouveau. Il avait mieux à faire, de toute façon. »Page 373
  • «Le plancher craqua au-dessus de sa tête. Il referma précipitamment l’ordinateur, le glissa sous le canapé et attrapa Les Hauts de Hurlevent. »Page 375
  • «— Qu’est-ce que tu fabriques tout seul en bas ? » Il exhiba le roman d’Emily Brontë. Elle sourit. « “Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !” s’écria-t-elle en parodiant l’un des monologues du héros. À moins que ce soit “aimer sans ma vie” ? Ou “vivre sans mon amour” ? Zut. Je ne m’en souviens plus.
    — J’en suis pas encore là. Pour le moment, je suis coincé avec une certaine Nelly qui raconte ses souvenirs à un type venu louer leur baraque.
    — Accroche-toi encore un peu. Le bouquin se bonifie par la suite, je t’assure. »Page 375
  • «Ne serait-ce pas inconvenant d’entretenir, à trente-huit ans, des relations amicales ou amoureuses avec l’ardeur et l’intensité d’une jeune fille de vingt-deux ans ? D’écrire des poèmes, de pleurer en écoutant des chansons à la radio ? »Page 388
  • «Ceux qui se risquaient aujourd’hui à citer Bob Dylan, T. S. Eliot ou, pire, Bertolt Brecht n’obtenaient pour toute réponse qu’un sourire poli et vaguement inquiet. Fallait-il le déplorer, d’ailleurs ? Sans doute pas. Il y avait belle lurette qu’Emma ne s’attendait plus à ce qu’un livre, un film ou une chanson modifie le cours de sa vie : ç’aurait été parfaitement ridicule. »Page 388
  • «Emma remonta l’escalier et s’installa à son ordinateur, près de la fenêtre ouverte, pour avancer dans la rédaction du cinquième et dernier volume de la série des Julie Criscoll. Son héroïne de papier avait grandi – peut-être trop, d’ailleurs, puisqu’elle tombait enceinte au début du roman et devait choisir entre la maternité et l’université. » Page 388
  • «Elle rêvait de se lancer dans la fiction pour adultes. Écrire un roman sérieux et bien documenté sur la guerre civile espagnole, par exemple. Ou une intrigue située dans un futur proche, à la Margaret Atwood. »Page 389
  • «Ce soir, le Néron ressemble au salon classe affaires d’une compagnie aérienne au début des années 80 : du métal chromé aux canapés de cuir noir, en passant par les plantes vertes en plastique, la déco déploie tout l’éventail de la débauche style petit-bourgeois. Maladroitement copiée dans un manuel d’histoire pour enfants, une peinture représentant des esclaves court vêtues, portant des plateaux de raisin, occupe le mur du fond. »Page 401
  • «— Ça fait quatre ans que tu vis à Édimbourg, et t’as jamais…
    — J’avais des trucs à faire !
    — Quel genre de trucs ? demanda Tilly.
    — Des tas de bouquins d’anthropologie à lire ! » ironisa Emma. Elles gloussèrent bruyamment. »Page 418
  • «« Tu es très agile, déclara-t-il.
    — J’suis un vrai bouquetin ! J’ai fait beaucoup de randonnée dans le Yorkshire quand j’étais dans ma phase Emily Brontë. Des heures à arpenter la lande en plein vent. J’étais mélancolique à mort, à l’époque. “Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !” »
    Dexter, qui ne l’écoutait qu’à moitié, comprit qu’il s’agissait d’une citation, mais laquelle ? »Page 419
  • «— Une vue est une vue est une vue.
    — C’est du Shelley ou du Wordsworth ? »Page 420
  • «Un jardin ! Il en plaisantait au début, annonçant qu’il le couvrirait d’une dalle de béton pour éviter les tracas… puis il s’est laissé séduire. Au point de vouloir apprendre à jardiner. Il s’est même acheté un bouquin sur le sujet. » Page 423
  • «Il parvient à s’acquitter de sa tâche sans flancher, les yeux secs, de manière efficace et pragmatique, s’octroyant quelques pauses pour reprendre son souffle quand l’émotion devient difficile à endiguer. Il s’interdit de lire les journaux intimes et les vieux carnets, remplis de poèmes de jeunesse et de pièces de théâtre à demi ébauchées. »Page 425
  • «Emma avait classé ses affaires par ordre chronologique, rangeant les documents relatifs à leurs années de vie commune et à la fin des années 1990 dans le carton numéro 1, puis remontant le temps jusqu’à l’époque la plus ancienne, entreposée dans le carton numéro 2. Dexter, qui les ouvre dans le même ordre, commence donc par la période la plus récente : maquettes de couverture pour les romans de la série Julie Criscoll ; correspondance entre Emma et Marsha, son éditrice ; coupures de presse. » Page 426
  • «Un gamin qui se contentait d’écrire « VENISE EST SOUS LES EAUX !!! » en réponse aux lettres merveilleuses qu’il recevait d’Emma, ces petits paquets de papier bleu pâle, léger comme de la soie, qu’il relit de temps en temps. Il trouve ensuite une photocopie du programme de Cruelle cargaison – une pièce de théâtre éducative conçue et mise en scène par Emma Morley et Gary Cheadle, une petite pile de dissertations et d’exposés sur des sujets variés (« Les femmes chez John Donne », « T. S. Eliot et le fascisme »), ainsi qu’une dizaine de reproductions, au format carte postale, de tableaux célèbres, tous percés d’un petit trou indiquant qu’ils étaient punaisés sur un tableau de liège dans la chambre d’étudiante d’Emma. »Page 427
  • « Allongée près de lui dans le lit de leur chambre d’hôtel, Maddy tend la main vers sa montre. « 6 heures et demie », marmonne-t-elle dans l’oreiller. Jasmine accueille la nouvelle d’un rire triomphal. En ouvrant les yeux, Dex découvre son petit visage collé près du sien sur le matelas. « T’as pas des bouquins à lire ou des poupées à habiller ? »  Page 434
    « Les grandes pièces peintes en blanc, hautes de plafond, ne contenaient plus que ses valises et quelques meubles, un matelas dans la chambre, une vieille méridienne – pour un peu, on se serait cru dans le décor d’une pièce de Tchekhov. »  Page 440

Le vieux qui lisait des romans d’amour

Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepulveda

Éditions Points, publié en 1995, 120 pages

Roman de Luis Sepúlveda paru initialement en espagnol en 1992 sous le titre « Un viejo que leía novelas de amor ».

Le  vieux qui lisait des romans d'amour

Antonio José Bolivar est un vieil homme qui vit seul dans un petit hameau au fond de la jungle amazonienne. Les circonstances de la vie et le vaste plan de colonisation l’ont conduit dans cette région inhospitalière et il en est tombé éperdument amoureux. Depuis qu’il a redécouvert qu’il sait lire, il se procure des romans d’amour qui lui donnent matière à réflexion et à émotion. Comme il n’est jamais sorti de la jungle, il voyage grâce à la lecture. Malheureusement, sa quiétude sera perturbée par un groupe de chasseurs américains. Ils ont abattu une famille de jaguars mais ils ont laissé la femelle en vie. Celle-ci rode et est devenu très agressive, mettant en danger les gens du village. Le maire se tourne vers le vieil homme pour débusquer la bête. Antonio connait la jungle comme sa poche au point de se confondre avec elle. Il sera contraint par le maire et partira avec des hommes du village, pour tuer le félin. Mais, les hommes seront-ils rattrapés par la brutalité de la nature ?

Joli petit roman sans prétention sur la nature de l’homme. Sepúlveda nous entraine par son écriture simple aux confins de la civilisation et nous fait vivre une belle aventure. Il a su, en peu de pages, créer des personnages riches et une histoire intéressante. Il nous fait réfléchir sur la nature humaine, la place de l’homme dans la nature et le sort qu’il lui réserve. L’Amazonie y est décrite avec une telle précision qu’au fil de la lecture on croit sentir les odeurs, la chaleur et l’humidité de la jungle. Les descriptions sont parfois crues et troublantes parce qu’elles décrivent la réalité pure et dure. Malheureusement, trop de sujets sont abordés dans ce texte et ils sont abordés superficiellement et trop rapidement. Bref, il manque de la profondeur à ce texte pour en faire un bon roman. De plus, les romans d’amour du titre semblent avoir pour unique but de nous introduire au personnage principal et pour nous le rendre attachant. Les attentes étaient grandes étant donné les très bonnes critiques sur ce livre et surtout le titre qui fait référence à la littérature. Au final nous avons droit à un joli petit conte sur le respect de la Nature et contre la déforestation.

La note : 2,5 étoiles

Lecture terminée le 24 mai 2014

La littérature dans ce roman :

  • « – Écoute, j’avais complètement oublié, avec cette saloperie de mort :`je t’ai apporter deux livres.
    – Les yeux du vieux s’allumèrent.
    – D’amour ?
    Le dentiste fit signe que oui.
    Antonio José Bolivar Proaño lisait des romans d’amour et le dentiste le ravitaillait en livres à chacun de ses passages.
    – Ils sont tristes ? demandait le vieux.
    – À pleurer, certifiait le dentiste.
    – Avec des gens qui s’aiment pour de bon ?
    – Comme personne ne s’est jamais aimé.
    – Et qui souffrent beaucoup ?
    – J’ai bien cru que je ne pourrais pas le supporter.
    À vrai dire, le docteur Rubincondo Loachamín ne lisait pas les romans.
    Quand le vieux lui avait demandé de lui rendre ce service, en lui indiquant clairement ses préférences pour les souffrances, les amours désespérées et les fins heureuses, le dentiste avait senti que la tâche serait rude.
    Il avait peur de se rendre ridicule en entrant dans un librairie de Guayaquil pour demander : « Donnez-moi un roman d’amour bien triste, avec des souffrances terribles et un happy end… » On le prendrait sûrement pour une vieille tante. Et puis il avait trouvé une solution inespérée dans un bordel du port.
    Le dentiste aimait les négresses, d’abord parce qu’elles étaient capables de dire des choses à remettre sur pied un boxeur K.-O., et ensuite parce qu’elles ne transpiraient pas en faisant l’amour.
    Un soir qu’il s’ébattait avec Josefina, une fille d’Esmeraldas à la peau lisse et sèche comme le cuir d’un tambour, il avait vu un lot de livres rangés sur la commode.
    – Tu lis ? avait-il demandé.
    – Oui, mais lentement.
    – Et quels sont tes livres préférés ?
    – Les romans d’amour, avait répondu Josefina. Elle avait les mêmes gouts qu’Antonio José Bolivar.
    À dater de cette soirée, Josefina avait fait alterner ses devoirs de dame de compagnie et ses talents de critique littéraire. Tous les six mois, elle sélectionnait deux romans particulièrement riches en souffrances indicibles. Et, plus tard, Antonio Josée Bolivar Proaño les lisait dans la solitude de sa cabane, face au Nangaritza.
    Le vieux prit les deux livres, examina les couvertures et déclara qu’ils lui plaisaient. »  Pages 30 à 32
  • « Le vieux resta sur le quai jusqu’à ce que le bateau disparaisse, happé par une boucle du fleuve. Puis il décida qu’il n’adressait plus la parole à personne de la journée : il ôta son dentier, l’enveloppa dans son mouchoir et, serrant les livres sur sa poitrine, se dirigea vers sa cabane. »  Page 33
  • « Il habitait une cabane en bambou d’environ dix mètres carrés meublée sommairement : le hamac de jute, la caisse de bière soutenant le réchaud à kérosène, et une table très haute, parce que, le jour où il avait ressenti pour la première fois des douleurs fois des douleurs dans le dos, il avait compris que les années commençaient à lui tomber dessus et pris la décision de s’assoir le moins possible.
    Il avait donc construit cette table aux longs pieds dont il se servait pour manger debout et pour lire ses romans d’amour. »  Pages 35 et 36
  • « Tant qu’il vécut chez les Shuars, il n’eut pas besoin de romans pour connaître l’amour. »  Page 47
  • « La femme offerte l’emmenait sur la berge du fleuve. Là, tout en entonnant des anents, elle le lavait, le parait et le parfumait, puis ils revenaient à la cabane s’ébattre sur une natte, les pieds en l’air, doucement chauffés par le foyer, sans cesser un instant de chanter les anents, poèmes nasillards qui décrivaient la beauté de leurs corps et la joie du plaisir que la magie de la description augmentait à l’infini. »  Page 47
  • « Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. Mais il n’avait rien à lire.
    À contrecœur, le maire accepta de lui prêter quelques vieux journaux qu’il conservait ostensiblement comme autant de preuves de ses liens privilégiés avec le pouvoir central, mais Antonio José Bolivar les trouva sans intérêt.
    La reproduction de passages des discours prononcés au Congrès, dans lesquels l’honorable Bucaram prétendait qu’un autre honorable représentant n’avait rien dans son pantalon, l’article qui donnait tous les détails sur la manière dont Artenio Mateluna avait tué son meilleur amis de vingt coups de poignard, mais sans haine, la chronique qui dénonçait l’orgueil délirant des supporters de Manta, lesquels avaient émasculé un arbitre en plein stade, ne lui paraissaient pas des stimulants suffisants pour le convaincre de continuer à lire. Tout ça se passait dans un monde lointain, sans références qui le lui rendent intelligible et sans rien qui lui donne envie de l’imaginer.
    Un beau jour le Sucre débarqua, en même temps que des caisses de bières et les bonbonnes de gaz, un malheureux prêtre expédié en mission par les autorités ecclésiastiques pour baptiser les enfants et mettre fin aux concubinages. Au bout de trois jours, le frère n’avait rencontré personne qui soit disposé à le conduire aux habitations des colons. Anéanti par une telle indifférence de sa clientèle, il était allé s’assoir sur le quai en attendant le départ du bateau qui le tirerait de là. Pour tuer les heures de la canicule, il sortit un vieux livre de sous sa soutane et essaya de lire, mais la torpeur le terrassa.
    Ce livre entre les mains du curé fascina Antonio José Bolivar. Il attendit patiemment que le curé vaincu par le sommeil le laisse échapper.
    C’était une biographie de saint François qu’il feuilleta furtivement avec l’impression de commettre une sorte de larcin.
    Il épela les syllabes, puis sa soif de saisir tout ce qui était contenu dans ces pages le fit répéter à mi-voix les mots ainsi formés.
    Le prêtre se réveilla et observa, amusé, Antonio José Bolivar, le nez dans son livre.
    – C’est intéressant ? demanda-t-il.
    – Excusez-moi, Monseigneur. Mais vous dormiez et je ne voulais pas vous déranger.
    – Ça t’intéresse ? répéta le prêtre.
    – On dirait que ça parle surtout d’animaux, répondit-il timidement
    -Saint François aimait les animaux. Et toutes les créatures de Dieu.
    – Moi aussi je les aime. À ma manière. Vous connaissez saint François ?
    – Non, Dieu ne m’a pas donné cette joie. Saint François est mort il y a très longtemps. Je veux dire qu’il a quitté cette vie terrestre pour aller auprès du Créateur jouir de la vie éternelle.
    – Comment vous le savez ?
    – Parce que j’ai lu le livre. C’est un de ceux que je préfère.
    Le prêtre soulignait ses paroles en caressant le cartonnage usé. Antonio José Bolivar l’écoutait avec ravissement et sentait poindre la morsure de l’envie.
    – Vous avez lu beaucoup de livres ?
    – Un certain nombre. Autrefois, quand j’étais jeune et que mes yeux n’étaient pas fatigués, je dévorais toutes les œuvres que me tombaient sous la main.
    – Tous les livres parlent de saints ?
    – Non. Il y a dans le monde des millions et des millions de livres. Dans toutes les langues et sur tous les sujets, y compris certains que les hommes ne devraient pas connaître.
    Antonio José Bolivar ne comprit pas ce problème de censure. Il continuait à fixer les mains du prêtre, des mains grassouillettes, blanches sur le cartonnage noir.
    – De quoi parlent les autres livres ?
    – Je viens de te le dire. D’un tas de choses. D’aventures, de science, de la vie de personnages vertueux, de technique, d’amour…
    Ce dernier point l’intéressa. L’amour, il n’en connaissait que ce que disent les chansons, particulièrement les pasillos que chantait Julito Jaramillo, dont la voix, issue des quartiers pauvres de Guayaquil, s’échappait parfois d’une radio à piles et rendait les hommes mélancoliques. Ces chansons-là disaient que l’amour était comme la piqûre d’un taon que nul ne voyait mais que tous recherchaient.
    – C’est comment, les livres d’amour ?
    – Ceux-là, je crains de ne pouvoir t’en parler. Je n’en ai pas lu plus de deux.
    – Ça ne fait rien. C’est comment ?
    – Eh bien, ils racontent l’histoire de deux personnes qui se rencontrent, qui s’aiment et qui luttent pour vaincre les difficultés qui les empêchent d’être heureux.
    L’appel du Sucre annonça l’appareillage et il n’osa pas demander au prêtre de lui laisser le livre. Mais ce que celui-ci lui laissa, en revanche, ce fut un désir de lecture plus fort qu’auparavant.
    Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégée par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sans auditoire.
    Il lui fallait de la lecture, ce qui impliquait qu’il sorte d’El Idilio. Peut-être n’était-il pas nécessaire d’aller très loin, peut-être rencontrerait-il à El Dorado quelqu’un qui possédait des livres, et il se creusait la cervelle pour trouver le moyen de les obtenir. »  Pages 55 à 59
  • « – Mais si tu voulais avoir des livres, pourquoi tu ne m’en as pas chargé ? Je suis sûr que je t’en aurais trouvé à Guayaquil.
    – Merci, docteur. Le problème c’est que je ne sais pas encore quels livres je veux lire. Mais dès que je saurai, je profiterai de votre proposition. »  Page 61
  • « Quand il eut vendu les ouistitis et les perroquets, l’institutrice lui montra sa bibliothèque.
    Il fut ému de voir tant de livres rassemblés. L’institutrice possédait une cinquantaine de volumes rangés sur des étagères et il éprouva un plaisir indicible à les passer en revue en s’aidant de la loupe qu’il venait d’acquérir.
    Cinq mois durant, il put ainsi former et polir ses goûts de lecteur, tout en faisant alterner les doutes et les réponses.
    En parcourant les textes de géométrie, il se demandait si cela valait la peine de savoir lire, et il ne conserva de ces livres qu’une seule longue phrase qu’il sortait dans les moments de mauvaise humeur : « Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse est le côté opposé à l’angle droit. » Phrase qui, par la suite, devait produire un effet de stupeur chez les habitants d’El Idilio, qui la recevaient comme une charade absurde ou une franche obscénité.
    Les textes d’histoire lui semblèrent un chapelet de mensonges. Était-il possible que ces petits messieurs pâles, avec leurs gants jusqu’aux coudes et leurs culottes collantes de funambules, aient été capables de gagner des batailles ? Il lui suffisait de voir leurs boucles soigneusement frisées flottant au vent pour comprendre que ces gens-là étaient incapables de tuer une mouche. Ce fut ainsi que les épisodes historiques se trouvèrent exclus de ses goûts de lecteur.
    Edmondo de Amicis et son Cœur occupèrent pratiquement la moitié de son séjour à El Dorado. Là, il était à son affaire. C’était un livre qui lui collait aux mains et aux yeux, qui lui faisait oublier la fatigue pour continuer à lire, encore et toujours, jusqu’à ce qu’un soir, il finisse par se dire qu’il n’était pas possible qu’un seul corps endure tant de souffrances et contienne tant de malchance. Il fallait être vraiment un salaud pour prendre plaisir aux malheurs d’un pauvre garçon tel que le Petit Lombard, et c’est alors, après avoir cherché dans toute la bibliothèque, qu’il trouva enfin ce qui lui convenait vraiment.
    Le Rosaire de Florence Barclay contenait de l’amour, encore de l’amour, toujours de l’amour. Les personnages souffraient et mêlaient félicité et malheur avec tant de beauté que sa loupe en était trempée de larmes.
    L’institutrice, qui ne partageait pas tout à fait ses goûts, lui permit de prendre le livre pour retourner à El Idilio, où il le lut et le relut cent fois devant sa fenêtre, comme il se disposait à le faire maintenant avec les romans que lui avait apportés le dentiste et qui l’attendaient, insinuants et horizontaux, sur la table haute, étrangers au passé désordonné auquel Antonio José Bolivar préférait ne plus penser, laissant béantes les profondeurs de sa mémoire pour les remplir de bonheurs et de tourments d’amour plus éternels que le temps. »  Pages 62 et 63
  • « Antonio José Bolivar dormait peu. Jamais plus de cinq heures par nuit et de deux heures de sieste. Le reste de son temps, il le consacrait à lire les romans, à divaguer sur les mystères de l’amour et à imaginer les lieux où se passaient ces histoires.
    En lisant les noms de Paris, Londres ou Genève, il devait faire un énorme effort de concentration pour se les représenter. La seule grande ville qu’il eût jamais visitée était Ibarra, et il ne se souvenait que confusément des rues pavées, des pâtés de maisons basses, identiques, toutes blanches, et de la Plaza de Armas pleine de gens qui se promenaient devant la cathédrale.
    Là s’arrêtait sa connaissance du monde et, en suivant les intrigues qui se déroulaient dans des villes aux noms lointains et sérieux tels que Prague ou Barcelone, il avait l’impression que le nom d’Ibarra n’était pas celui d’une ville faite pour les amours immenses. »  Page 65
  • « Mais ce qu’il aimait par-dessus tout imaginer, c’était la neige.
    Enfant, il l’avait vue comme une peau de mouton mise à sécher au balcon du volcan Imbabura, et ces personnages de roman qui marchaient dessus sans crainte de la salir lui semblaient parfois d’une extravagance impardonnable. »  Page 66
  • « Après avoir mangé les crabes délicieux, le vieux nettoya méticuleusement son dentier et le rangea dans son mouchoir. Après quoi il débarrassa la table, jeta les restes par la fenêtre, ouvrit une bouteille de Frontera et choisit un roman.
    La pluie qui l’entourait de toutes parts lui ménageait une intimité sans pareille.
    Le roman commençait bien.
    « Paul lui donna un baisser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait paisiblement sur les canaux vénitiens. »
    Il lut la phrase à voix haute et plusieurs fois.
    – Qu’est-ce que ça peut bien être, des gondoles ?
    Ça glissait sur des canaux. Il devait s’agir de barques ou de pirogues. Quant à Paul, il était clair que ce n’était pas un individu recommandable, puisqu’il donnait un « baiser ardent » à la jeune fille en présence d’un ami, complice de surcroît.
    Ce début lui plaisait.
    Il était reconnaissant à l’auteur de désigner les méchants dès le départ. De cette manière, on évitait les malentendus et les sympathies non méritées.
    Restait le baiser – quoi déjà ? – « ardent ». Comment est-ce qu’on pouvait faire ça ?
    Il se souvenait des rares fois où il avait donné un baiser à Dolores Encarnaciòn del Santísimo Sacramento Estupiñán Otavalo. Peut-être, sans qu’il s’en rende compte, l’un de ces baisers avait-il été ardent, comme celui de Paul dans le roman. »  Pages 73 et 74
  • « Abrutie par l’alcool, la malheureuse ne se rendait pas compte de ce qu’on faisait d’elle. Cette fois-là, un aventurier l’avait prise sur la plage et avait cherché à coller sa bouche à la sienne.
    La femme avait réagi comme un animal sauvage. Elle avait fait rouler l’homme couché sur elle, lui avait lancé une poignée de sable dans les yeux et était allé ostensiblement vomir de dégoût.
    Si c’était cela, un baiser ardent, alors le Paul du roman n’était qu’un porc.
    Quand arriva l’heure de la sieste, il avait lu environ quatre pages et réfléchi à leur propos et il était préoccupé de ne pouvoir imaginer Venise en lui prêtant les caractères qu’il avait attribués à d’autres villes, également découvertes dans des romans.
    À Venise, apparemment, les rues étaient inondées et les gens étaient obligés de se déplacer en gondoles.
    Les gondoles. Le mot « gondole » avait fini par le séduire et il pensa que ce serait bien d’appeler ainsi sa pirogue. »  Pages 74 et 75
  • « Plus tard dans l’après-midi, après un nouveau festin de crabes, il voulut poursuivre sa lecture, mais il fut distrait par des cris qui l’obligèrent à sortir la tête sous la pluie. »  Page 75
  • « Tout en faisant frire le foie agrémenté de brins de romarin, il maudit l’incident qui le tirait de sa tranquillité. Impossible désormais de se concentrer sur sa lecture, obligé qu’il était de penser à l’expédition du lendemain avec le maire à sa tête. »  Page 77
  • « Il renta à El Idilio livrer les restes, le maire le laissa tranquille et il fit tout pour sauvegarder cette paix, car c’était d’elle que dépendaient les moments de bonheur passés face au fleuve, debout devant la table haute, à lire lentement les romans d’amour. »  Page 84
  • « Perplexe, son coéquipier le regardait parcourir avec sa loupe les signes réguliers du livre,
    – C’est vrai que tu sais lire, camarade ?
    – Un peu.
    – Et tu lis quoi ?
    – Un roman. Mais tais-toi. Quand tu parles, tu fais bouger la flamme et moi je vois bouger les lettres.
    L’autre s’éloigna pour ne pas le gêner, mais l’attention que le vieux portait au livre était telle qu’il ne supporta pas de rester à l’écart.
    – De quoi ça parle ?
    – De l’amour.
    À cette réponse du vieux, il se rapprocha, très intéressé.
    – Sans blague ? Avec des bonnes femmes riches, chaudes et tout ?
    – Non. Ça parle de l’autre amour. Celui qui fait souffrir.
    L’homme se sentit déçu. Il courba les épaules et s’éloigna de nouveau. Avec ostentation, il but une longue gorgée, alluma un cigare et se mit à affûter sa machette.
    Il passait la pierre, crachait sur le métal, la repassait, puis éprouvait le tranchant du doigt.
    Le vieux s’était replongé dans son livre, sans se laisser distraire par le bruit âpre de la pierre sur l’acier, en marmottant comme s’il priait.
    – Allez, lis un peu plus fort.
    – Sérieusement ? Ça t’intéresse ?
    – Bien sûr que oui. J’ai été une fois au cinéma, à Loja, et j’ai vu un film mexicain, un film d’amour. Comment t’expliquer, camarade ? Qu’est-ce que j’ai pu pleurer.
    – Alors il faut que je te lise depuis le début, comme ça tu sauras qui sont les bons et les méchants.
    Antonio José Bolivar retourna à la première page. À force de la relire, il la savait par cœur.
    « Paul lui donna un baisser ardent pendant que le gondolier complice des aventures de son ami faisait semblant de regarder ailleurs et que la gondole, garnie de coussins moelleux, glissait paisiblement sur les canaux vénitiens. » »  Pages 100 et 101
  • « Antonio José Bolivar ôta son dentier, le rangea dans son mouchoir et sans cesser de maudire le gringo, responsable de la tragédie, le maire, les chercheurs d’or, tous ceux qui souillaient la virginité de son Amazonie, il coupa une grosse branche d’un coup de machette, s’y appuya, et prit la direction d’El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d’amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes »  Page 121